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Nous étions heureux

De
204 pages
C'est l'histoire d'une longue vie qui commence à la fin de la Grande Guerre en 1918. L'histoire d'une enfance heureuse dans une famille provençale. Puis le récit d'une vie d'épouse (du Professeur Henri Péquignot pendant 62 ans) et de mère, remplie par l'amour. Amour passionné pour son époux. Tendresse attentive et émerveillée pour ses enfants et petits enfants. Amour sans limites pour la vie : théâtre, musique, livres, voyages, fêtes, vie mondaine. Compassion aussi pour les déshérités. Une vie simple de femme. Une vie de femme simple.
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Nous étions heureux...L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris
FRANCE
L'Harmattan Hongrie
Hargita u. 3
1026 Budapest
HONGRIE
L'Harmattan Italia
Via Bava, 37
10214 Torino
ITALlE
@ L'Hannattan, 2003
ISBN: 2-7475-5782-0
EAN: 9782747557825Rose PEQUIGNOT
Nous étions heureux. . .
L'HARMATTANAVANT-PROPOS
Qu' est~ce que des mémoires?
L'expression de la vérité toute nue? Le récit exact de ce
que nous avons vécu?
Ou bien la traduction passionnée de nos expériences, le
récit plus ou moins véridique des événements auxquels nous avons été
mêlés sans toujours les comprendre, la description des gens et de leurs
actes à travers le halo, trompeur bien souvent, que nos yeux
projetaient sur le monde de notre enfance.
Inexactitudes? Mensonges? C'est vrai. Lorsque nous
étions enfants, nous reconstruisions le monde, notre monde à l'image
de nos désirs, de nos rêves. Quand nous sommes devenus grands, puis
adultes, puis plus vieux, le mensonge a souvent travesti notre récit -
mensonge inconscient ou délibéré - qu'importe, le mensonge est un
art et une volupté. J'ai toujours adoré mentir.
Nos mémoires n'en sont pas moins sincères, puisqu'ils sont
le reflet de ce que nous aurions voulu. Les choses cachées ou oubliées
ont tout de même influencé notre vie, notre personnalité, nos actes.
Certains mensonges sont de charité, d'autres de pudeur. Qui peut nous
en faire grief ou nous jeter la pierre ?
D'aucuns qui m'ont connue, qui ont vécu très proches de
moi, ne se reconnaîtront pas et crieront comme des brOlés. Que
m'importe, c'est comme ça que je les ai vus, c'est le jugement que j'ai
porté sur eux, c'est ce que j'ai su d'eux que j'ai rapporté dans ces
mémoires. Si j'ai blessé ou choqué quelqu'un, j'en demande pardon.
Ce ne fut pas volontaire et ce n'est pas là-dessus qu'il faut me juger.
J'ai beaucoup aimé, beaucoup désiré, beaucoup donné de
moi-même, je ne crois pas avoir haï personne -parfois tout au plus
méprisé ou ignoré des méchants.
Je souhaite que la lecture de ces pages soit un amusement,
un témoignage d'une longue vie mêlée à beaucoup d'autres - sans
prétendre à plus.Nous étions heureux
C'est la troisième fois que j'essaie d'écrire un journal ou
plutôt des mémoires, des souvenirs.
La première fois, j'avais douze ans et une amie de ma mère
m'avait offert pour mon anniversaire un très joli cahier recouvert de
peau blanche avec un fermoir en argent. J'écrivis fébrilement les rêves
et les événements qui remplissaient ma vie jusqu'au jour où mes
sœurs ricanant idiotement m'en récitèrent des pages entières. Ce viol
de mes secrets et ces rires imbéciles me firent sur-le-champ jeter dans
la chaudière le ravissant cahier, sa clé - inutile je le voyais bien - et
toutes mes pensées dont j'admirais tant la profondeur et l'originalité.
y pensais plus.Puis je n'
La deuxième fois, j'étais déjà mariée, mère et même
grand'mère. J'écrivais alors un journal double. L'un sur papier bleu
s'appelait" ancien" et racontait mes mémoires, l'autre sur papier
blanc s'appelait" actuel" et racontait ma vie au jour le jour. J'écrivais
depuis deux ans. Mon projet était de les réunir quand la soudure serait
faite entre l'ancien et l'actuel.
Et puis, il y a eu un terrible accident de voiture. Alors que
je conduisais sur une route droite, une auto neuve, ma direction a
cassé, ma voiture après quelques zigzags affolants a fait trois tonneaux
dans un fossé très profond et j'ai bien cru que j'allais mourir. C'était
en 1973.
Comme dans le film "Les choses de la vie ", j'ai vu
pendant ces petites secondes, défiler ma vie et j'ai réalisé en un éclair
qu'on allait trouver mon journal, où je disais tout et où je nommais les
gens par leur nom, commettant ainsi des indiscrétions irréparables et
brisant beaucoup de choses précieuses aux uns et aux autres.
Sitôt tirée de la carcasse de ma voiture, ramenée chez moi
en ambulance et dorlotée à l'envi par les miens consternés, je pris la
résolution de tout détruire à nouveau.
Malgré la destruction de la voiture, j'étais miraculeusement
indemne, sinon couverte de bleus, d'hématomes gonflant à vue d'œil
et de courbatures qui me laissèrent au lit plusieurs jours.
De ce lit, où l'on me surveillait nuit et jour, je regardais
avec angoisse le tiroir fermé à clé de mon secrétaire et j'attendais la
guérison avec une impatience qui la provoqua très vite.
Et tout le monde se récria sur mon extraordinaire vitalité.
8Nous étions heureux
Le premier jour où je me trouvai seule - enfin! -j'envoyai
notre fidèle nounou faire une course assez longue et je descendis
jusqu'au sous-sol où se trouvait la chaudière et après avoir bien
soupiré et vérifié le nombre de pages: hélas! quatre cent trente et un
pour l'ancien, trois cent soixante-quinze pour l'actuel, je brOlai tout.
Je me remis au lit en sanglotant. Le médecin venu me voir
me trouva «hostile et dépressive» mais trouva que mes larmes
intarissables étaient la rançon du courage que j'avais montré jusque là.
S'il avait su! Et qu'il était un des personnages qui m'avait poussée à
l'incendie!
Bon, j'avais quarante-huit ans et quelques jours. Je venais
d'être grand'mère pour la première fois et cela me semblait très
étrange à vrai dire!
Pourquoi recommencer une troisième fois un journal, où,
bien sûr, je dirai tout aussi? Je ne sais trop. Peut-être parce que ma vie
me semble si pleine et si heureuse et a été mêlée à tant de choses,
également a croisé tant d'êtres célèbres ou singuliers que je trouve
dommage qu'il n'en reste rien.
Chaque fois que j'en raconte un petit bout à un de mes
enfants ou petits-enfants, je reste frappée de leur étonnement et de
leurs questions passionnées, alors je me jette à l'eau une troisième fois
et advienne que pourra !
Je suis née, en 1918 à Marseille, deuxième fille, et nous
fûmes cinq enfants, dans une famille de haute bourgeoisie, riche de
longtemps grâce à l'intelligence et au travail acharné de nombreuses
générations.
Pourquoi m'avoir appelée Rose?
La meilleure amie de Bonne-Maman était religieuse. Au
moment de la spoliation des biens d'Eglise, elle fut rendue à la vie
laïque et n'ayant pas de famille, elle vint habiter chez mes grands-
parents.
J'ai toujours connu Sœur Sainte-Angèle qui nous racontait
sans fin des histoires de Saints. Mais, elle s'appelait Rose Aude.
Lorsque ma mère fut enceinte de son premier enfant, Bonne-Maman
demanda que, si c'était une fille, elle s'appelât Rose. Ce fut bien une
fille, mais juste avant, Bonne-Maman mourut; on donna son nom:
Noémi à la nouvelle-née et on reporta sur la future fille possible le
projet du nom de Rose: ce fut moi!
9Nous étions heureux
La famille de mon grand-père, originaire d'Uzès comportait
des bourgeois dès le dix-septième siècle, des commerçants en grains et
même un philosophe, dont le buste ornait la cheminée du saJon.
Nous vivions en tribu chez mon grand-père paternel appelé
Bon-Papa. Il habitait une très grande propriété dans les hauteurs de la
ville, ce qu'on appelait dans le midi, une campagne.
La maison, bastide carrée sur une terrasse vaste, ombragée
de vieux platanes et surplombant l'ensemble du parc, était très grande,
fraîche en été et très bien meublée.
Sous le perron à double révolution qui descendait de la
terrasse vers le parc se trouvait une espèce de grotte si fraîche, même
en été, qu'on s'y installait pour monter les mayonnaises ou aïolis ou
encore la crème chantilly.
De là partaient des catacombes obscures et en ruine où il
nous était formellement interdit de pénétrer, sans doute par crainte
d'éboulements. On nous avait assuré qu'il y avait des serpents à
sonnette dont la morsure est mortelle sur le champ.
De sorte que je n'ai jamais su les dimensions des grottes qui
s'ouvraient menaçantes sous la maison. Je suppose que Bon-Papa et
ses fils les avaient explorées mais je n'en ai rien su.
Nous vivions là très nombreux. Les filles et fils de Bon-
Papa, leurs maris ou femmes et tous les enfants et aussi cuisinière,
aide-cuisinière qu'on appelait indistinctement la souillon - sans
attacher un sens péjoratif à ce nom, dérivé de la pièce où se faisait la
vaisselle et qui s'appelle là-bas la souillarde. Chaque jeune femme
avait sa femme de chambre et une bonne d'enfants.
Tout ce monde vivait dans la crainte de Bon-Papa, tyran et
un peu avare, mais adorable avec nous, les enfants. Il descendait
chaque jour avec une voiture à cheval jusqu'à sa pharmacie.
n y avait des jalousies, des disputes, des bouderies entre les
belles-sœurs, mais dans l'ensemble on vivait heureux.
Avant de parler de ses habitants, je dois dire quelques mots
de la maison.
Au rez-de-chaussée, bâti sur deux niveaux, ceci visible au
milieu du grand vestibule, qui coupait du nord au sud tout le rez-de-
chaussée, par quatre ou cinq marches, se trouvaient un grand salon, un
billard bibliothèque, une salle à manger, cuisine etc., vaste cellier à
provisions et le bas de l'escalier qui montait au premier étage.
10Nvus étions heureux
Le salon comportait, en plus des meubles classiques
habituels, fauteuils, chaises, petites tables, consoles, commodes, piano
etc., un long divan tenant tout un mur de huit mètres, couvert de
velours rouge et d'innombrables coussins. Ce divan était notre
domaine à nous les petits, aux. heures où nous avions la permission,
précieuse entre toutes, de venir au salon avec les grandes personnes,
jusqu'au moment où le bruit que nous faisions provoquait de la part
d'une mère un coup de sonnette impérieux qui appelait les bonnes
d'enfants à venir nous chercher.
La bibliothèque était surtout attirante pour son billard où
mes oncles et mon père faisaient de longues parties. Plus tard, mes
cousins les imitèrent
Je n'ai malheureusement aucun souvenir des livres
enfermés dans les armoires vitrées et dont les dos couverts de cuir me
laissaient indifférente. J'ai quitté ce paradis vers l'âge de huit ans.
La salle à manger était en grande partie occupée par une
immense table et partout de grands bahuts anciens. Là, comme
ailleurs, nous étions cantonnés pêle-mêle dans le bout et les bonnes se
tenaient près de nous pour surveiller nos repas.
Il y a quelques années, je voulais acheter du chintz à
dessins de Perse pour ma maison de campagne et tandis que je
dépliais les tissus, l'odeur des rideaux de la salle à manger de Bon-
papa m'a littéralement envahie.
Je revoyais les hautes fenêtres avec le chintz drapé où nous
nous dissimulions pendant les parties de cache-cache et il fallut toute
l'insistance de la vendeuse pour que je revienne sur terre et m'arrache
au passé.
C'est derrière ces rideaux que pour la première fois j'ai
senti une main de garçon se faufiler entre mes cuisses et une voix
pressante me contraindre au silence par ces mots tout-puissants:
" Tais-toi ou Bon-Papa te.donnera la fessée. "
Je ne nommerai pas le cousin qui me caressait ainsi à l'abri
des grands rideaux, H est mort et je l'ai toujours beaucoup aimé
malgré tout. Cette expérience de ma septième année ne m'a pas
beaucoup troublée je dois le dire!
Tout le dallage du rez-de-chaussée était de marbre noir et
blanc à grands carreaux. Le grand vestibule large de plus de cinq
11Nous étions heureux
mètres et long de toute la profondeur de la maison était notre terrain
de jeux, les jours de pluie - rares -et le soir quand la nuit tombait.
Les murs étaient peints à fresque par Puvis de Chavannes
ainsi que le plafond. Tout cela a été gratté et repeint par les nouveaux
propriétaires qui trouvaient cela" horriblement ringard ". Mais pour
nous, c'était sublime. Nous essayions de reconmu"treles personnages.
Au pied du grand escalier qui montait au premier étage se
trouvait une longue console avec les lampes car chez Bon-Papa il n'y
avait pas l'électricité. Par contre, iJ avait fait installer le téléphone.
Mon grand-père défendait par avarice de faire du feu au
salon. Dès qu'il était parti en vUle, Bonne-Maman faisait allumer un
grand feu de bûches au salon pour que ses fiUes, belles-filles et eIle-
même puissent coudre sans avoir les doigts gelés.
Dès que Bon-Papa quittait la phannacie, un vieil employé
téléphonait à Bonne-Maman. Aussitôt on éteignait les bûches, on
ouvrait les fenêtres pour aérer. Il ne l'a jamais su.
Le soir chacun prenait sa lampe et devait obligatoirement la
descendre le matin. Comme nous étions petits et qu'on nous couchait
à la nuit, nos chambres n'avaient droit qu'à des lampes Pigeon.
Ceux qui n'ont pas connu les lampes Pigeon perdent
quelque chose! Ces ravissantes lampes de cuivre rouge ou de métal
blanc, petites, mignonnes avec leur verre renflé en boule au milieu et
la jolie clé guillochée pour baisser ou monter la mèche, sont pour moi
la douce lueur de ma chambre d'enfant, chambre vaste et encombrée
partagée avec mes sœurs et la bonne d'enfants (à elle l'alcôve à
rideaux), éclairée toute la nuit par la lumière de la lampe Pigeon, les
rideaux blancs légers agités par le courant d'air de la fenêtre
entrouverte, ('odeur et les petits bruits des arbres du parc et le
sentiment confus d'être au centre d'une maison pleine d'êtres qui me
chérissent et me protègent. Souvenirs, souvenirs qui me prennent au
cœur et me font bénir ce temps bienheureux avec des larmes aux yeux.
Les chambres des parents étaient au premier étage avec
chacune un cabinet de toilette -pas d'eau courante bien sûr, sauf à la
cuisine - et une immense lingerie où des bahuts à dessus de marbre
contenaient" le linge ". Trésor des familles, nappes somptueuses,
draps brodés, piles de torchons et de serviettes de toilette, le linge était
jalousement compté, rangé, surveillé par les jeunes femmes qui
voyaient là un signe incontestable d'opulence.
12Nous étions heureux
Les chambres d'enfants se trouvaient au deuxième étage
dont un ûers était occupé par une terrasse couverte.
Ici je raconte une de mes premières peurs, ces peurs
mystérieuses qu'on ne peut raconter sous peine de maléfice et aussi de
sarcasmes quand on est enfant
Nous sortions ma sœur et moi de notre chambre par une
porte-fenêtre donnant sur la terrasse. Un peu plus loin se trouvait la
chambre de nos cousins, plus âgés que nous de huit ou dix ans et nous
regardions avec avidité par la fenêtre un bouddha d'environ trente
centimètres de haut et qui, en nous voyant, du moins en étions-nous
persuadées, se mettait à hocher la tête d'arrière en avant et ceci
indéfiniment.
Ce phénomène nous paralysait d'effroi et seule la crainte
d'être surprises par un des cousins, nous faisait prendre la fuite.
Il nous a fallu longtemps pour comprendre que les garçons
donnaient le petit coup d'envoi qui faisait basculer indéfiniment la tête
du bouddha. Et ceci pour nous interdire l'entrée de leur chambre.
Un souvenir remonte au jour en parlant de cette terrasse qui
dominait tout le parc descendant en pente douce depuis la maison. Au
centre de ce parc, on avait aménagé une grande pelouse bordée d'une
allée d'arbres majestueux. Sur cette pelouse, nous avions une voiture
traînée par un petit âne.
Un jour, Bon-Papa m'avait emmenée promener tout au
fond du parc, joie convoitée de tous les petits et récompense pour je
ne sais quelle action. D'en bas, nous revenions tranquillement vers la
maison qui se dressait sous le soleil du soir. Ma menotte bien serrée
dans la main de Bon-Papaje trottinais remplie d'aise. Je devais avoir
quatre ans et c'est mon plus ancien souvenir.
Tout à coup, Bon-Papa me crie:
- Sois sage, reviens toute seule à la maison, Bon-Papa est
pressé.
Et le voilà qui se met à courir comme un fou, traversant la
pelouse et grimpant l'escalier qui accédait à la grande terrasse devant
la maison, me plantant là, toute tremblante et pleurant de terreur.
Naturellement, je n'ai su qu'après le pourquoi de cette
course endiablée. De loin, il avait vu ma sœur qui n'avait pas encore
trois ans sortir entre deux barreaux de la terrasse du deuxième étage et
se promener sur la gouttière. Il était arrivé à temps pour la saisir par
I3Nous étions heureux
derrière. Elle reçut une mémorable fessée et moi je fus consolée et
dorlotée et félicitée pour être revenue seule comme une grande fille.
Cette propriété de Bon-Papa renfermait tout ce qui est
nécessaire et superflu. Il y avait même une petite chapeHe où on nous
disait la messe le dimanche. Une maison pour les jardiniers et un
magnifique potager. On n'achetait ni fruits ni légumes. Une vache
assurait le lait, la crème, le " caillé" et les fromages sur faisselles.
Une importante basse-cour fournissait volailles, lapins, oeufs.
Une très beHe serre garantissait des fleurs toute l'année et
de merveilleux fruits exotiques. Bon-Papa en était très fier et
n'oub]jaitjamais d'y faire un tour chaque jour. Tout près, un étang
plein de truites et d'autres poissons, avait été entouré sur tout son
pourtour d'un grillage depuis qu'il y avait tant d'enfants dans la
propriété.
Mon grand-père veillait jalousement sur les fruits de son
verger et désignait chaque jour ceux qui devaient être cueillis pour la
table ou les confitures.
Ici une autre histoire qui aurait pu être un horrible drame.
Ce verger était étagé en terrasses soutenues par des murs de pierres
sèches d'un mètre, un mètre et demi environ.
Un jour Bon-Papa se promenait les mains dans le dos
lorsqu'il entendit parler un peu plus loin. Il s'approcha sans bruit et
découvrit un spectacle hallucinant. Un de mes cousins expliquait aux
autres comment on étrangle les pintades en leur passant un nœud
coulant au cou. Il avait donc passé des nœuds coulants au cou de ses
quatre frères! et au sien! Et il avait fixé les cordes aux branches des
..
cerisiers. " À mon signal, disait-il, on saute en bas du mur.
Bon-Papa est arrivé à temps. Qu'aurait-on imaginé en
découvrant les cinq garçons pendus! Bon-Papa en frissonnait encore
des années après et blêmissait à ce souvenir.
Bon-Papa était ce qu'on appelle dans le midi "un peu
regardant" c'est-à-dire avare. Aussi exigeait-il que l'on mangeât
d'abord les fruits" touchés ". Ce qui fait qu'on ne servait jamais de
fruits parfaits mais toujours trop mûrs. Jusqu'au jour où ma mère
inventa de faire des compotes! Elle fut félicitée par toute la famille!
Chaque soir, à la tombée de la nuit, on fermait toutes les
fenêtres et les portes. Les hommes étaient en viHe et les femmes,
seules à la maison, avaient peur. En effet, Bon-Papa avait autorisé des
14Nous étions heureux
ouvriers, journaliers ou autres à emprunter une petite porte au fond du
parc, à traverser toute la propriété pour gagner la grand-route par le
portail. Ceci leur évitait un énorme détour.
Un soir, la cuisinière, toute pâle, vint prévenir maman
qu'elle ne pouvait pas fermer la porte de la cuisine, qu'à mesure poussait, la porte était repoussée du dehors. Elle l'avait
coincée avec la table et la petite souillon assise dessus plus morte que
vive.
Ma mère, consciente de ses responsabilités, mais pas
rassurée du tout, l'accompagna à la cuisine et n'écoutant que sa fierté,
elle ouvrit la porte en criant:
- Allez-vous en ou j'appelle mon mari.
Seul le silence lui répondit: il n'y avait personne.
À la lueur d'une lampe promenée partout, on découvrit une
timbale d'argent écrasée dans la charnière de la lourde porte. À
chaque poussée elle faisait ressort. Voilà une grande peur pour rien!
Ma mère! Je dois m'arrêter un peu sur celle qui fut ma
mère. Orpheline de bonne heure, presque seule au monde, très belle et
possédant cette réserve silencieuse qui donne distinction et séduction
aux filles seules et surtout elle était pauvre.
Élevée en nourrice en Ardèche, elle servait de tire-lait aux
mères trop bonnes nourrices qui souffraient de trop fortes montées de
lait. Sinon on lui donnait le lait d'une chèvre.
Elle avait ainsi plusieurs frères et sœurs de lait avec qui elle
a gardé des relations même après son mariage, " son beau mariage" !
Devenue jeune fille, elle devait se suffire à elle-même et
devint infirmière à l'hôtel-Dieu de Marseille. Mon père y était interne
et devint amoureux sur-le-champ.
L'imposer à sa famille, riche, pleine de préjugés et de
mépris, ne fut pas facile. Et de plus, étant le premier des six fils de
Bon-Papa à se marier et Bonne-Maman étant morte l'année suivante,
en 1916, ma mère avait droit au titre de maîtresse de maison.
Avec les beaux-frères, cela se passa plutôt bien, mais les
belles-sœurs ne passaient rien à ma mère et comme on dit
vulgairement, l'attendaient au tournant.
Ma mère, fière et bien décidée à tenir son nouveau rang, ne
commit aucune faute. D'abord, utilisant toutes ses économies, aidée
aussi par la vieille parente chez qui elle habitait, ma mère apportait un
15Nous étions heureux
beau trousseau. Cela paraît aujourd'hui bien secondaire. Cela ne l'était
pas à l'époque.
Vêtue simplement, sa beauté faisait d'eHe la plus charmante
des hôtesses et Bon-Papa sans le montrer, capitula assez vite... pas les
belles-sœurs bien stir.
n fallut attendre longtemps et que mes parents achètent une
villa pour s'y installer seuls pour qu'elles deviennent les meilleures
amies de maman. Ses neveux et nièces l'aimaient beaucoup.
Je dois parler ici de cette parente âgée de milieu très
modeste qui donna un foyer à ma mère jeune fille. Nous l'appelions
mémé Castellano Elle avait un solide sens des valeurs morales et
remplaçait le mot" bien" par" beau" et " mal" par " laid ". " n ne
faut pas mentir, c'est laid. n faut donner aux pauvres, c'est beau. "
Nous l'aimions beaucoup car ma mère n'a jamais renié ses
origines pauvres et sa chère mémé CasteHan. Celle-d avait un fils
dénommé Sauveur et docker sur le port de MarseHle. Ce solide
gaillard d'un mètre quatre-vingt-dix était, en silence, amoureux de
maman dont la fragilité et la beauté le rendaient muet et ébloui.
À l'époque de son mariage, eHe mesurait un mètre
soixante-deux et pesait cinquante kilo. Elle grossit beaucoup par la
suite à chacune de ses cinq grossesses, mais fut toujours très élégante.
Son plaisir raffiné et moqueur était d'inviter parfois
Sauveur à ses dîners privés. Il restait silencieux et intimidé sous les
regards surpris des autres convives, mais au dessert, alors là, il ne
pouvait plus se retenir et se mettait debout, dominant l'assemblée de
sa haute taille, il fallait qu'il chante un petit coup.
Je me souviens d'une de ses chansons un jour où on nous
avait gardés à table car c'était la fête de Bon-Papa. n chantait avec
gestes et mimiques!
" Femmes que vous êtes jolies
Quand vous avez seize printemps"
Et puis:
Mimi, petite Mimi, Mimi"
Tout passe avec le temps
Rire et fraîcheur des lèvres rôôôses
Prends bien garde aux premiers cheveux blancs
La neige fait mourir les râôôses. "
16Nous étions heureux
Maman riait sous cape et applaudissait de ses petites mains
chargées de bagues. Sauveur, tout ému, buvait son vin et retombait
dans son silence.
Je l'ai revu pour la dernière fois quand maman est morte. Il
aValt alors près de quatre-vingts ans, était toujours aussi droit mais ses
yeux bleus remplis de larmes n'y voyaient presque plus. Il fallait le
conduire.
Un dernier mot sur mémé Castellan. Elle-même sachant à
peine lire et écrire, mais respectueuse de J'instruction et se souvenant
que les parents de ma mère étaient un ménage d'instituteurs (enlevés
en une semaine par la fièvre typhoïde), elle avait tenu à ce que ma
mère passe son brevet. À l'époque où les bachelières étaient peu
nombreuses, le brevet représentait un joli niveau.
Mon père, très cultivé, fit lire beaucoup de choses à ma
mère et lui donna pour toujours une grande curiosité intellectuelle.
Toute sa vie eUe aima les livres, les voyages, les conversations avec
les gens cultivés. Plus tard, elle se passionna pour les émissions
documentaires de la télévision et de la radio.
Elle s'intéressa, bien sOr sans pouvoir vraiment nous aider,
à nos études secondaires, surtout après la mort de mon père disparu à
quarante-neuf ans alors que l'aînée de nous cinq n'avait que dix-huit
ans et passait son bac de philo.
Revenons à la villa Notre-Dame où les mariages se
succèdent. Le frère aîné de mon père, médecin, puis le troisième se
marient aussi, nous sommes en 1918.
Huit jours plus tard il est tué. Ses frères ne s'en consolèrent
jamais. Le quatrième fils, célibataire, fut tué fin 1917.
La jeune veuve de l'oncle Joseph épousa un frère du mari
de tante Marthe, la jeune sœur de mon père, et en eut six enfants.
Cette tante Marcelle, comme elle voulait que nous l'appelions bien
que mariée seulement quelques jours avec notre oncle, dût se marier à
minuit avec juste les parents et les témoins car une veuve de guerre ne
se remarie pas !!
Toute sa vie, mon père nous a emmenés à Uzès sur leur
tombe pour le Il novembre.
Ceci m'amène à parler d'Uzès, berceau de ma famille
paternelle. Il existait une famille parente, très proche, vivant encore à
Uzès. Nous descendions chez eux. Ils avaient une grande maison près
17Nous étions heureux
de la cathédrale et avaient deux enfants: un fils, Alphonse, qui
jusqu'à sa mort resta à Uzès et veilla sur les tombes et une fiUe,
Henriette, mervejlJe de beauté, ne sachant rien de la vie, n'ayant pour
distraction que le chapelet à dix-sept heures à la Cathédrale et qu'on
maria, pauvre innocente, au cinquième fils de Bon-Papa, Henri,
capitaineau long cours n. et homosexuel.On espéraitque la beautéde
sa cousine le guérirait de ses mauvais penchants comme on disait à
l'époque.
Le mariage de mon oncle Henri fut un grand et splendide
mariage. Nous étions arrivés la veille à Uzès où nous nous étions
entassés chez l'oncle et la tante, parents de la mariée. Je me souviens
que mes deux sœurs et moi, six, cinq et trois ans et demi avons passé
la nuit dans la chambre de notre future tante. Je couchai même dans
son lit avec elle et je fus très étonnée de lui voir une poitrine opulente
sous les dentelles de sa chemise. Pour moi, à cette époque, seules les
nourrices étaient ainsi pourvues.
Le lendemain dès l'aurore nous étions sur pied.
Le mariage se fit à la Cathédrale merveiHeusement fleurie.
Nous étions avec nos deux cousines d'Aix-Ies-bains, instaHées au
premier rang et nous échangions des grimaces avec les enfants de
chœur dont les robes rouges et les surplis de dentelle nous fascinaient.
Pour nous, nous avions des robes à volants formés de
pétales, en taffetas rose changeant et des fleurs pour retenir nos
boucles.
Horreur, au beau milieu de la cérémonie, ma petite sœur fit
pipi dans sa culotte et la rigole coula vers l'autel. Les enfants de
chœur s'étranglaient de rire et étaient aux anges.
Ma sœur aînée et moi, rouges de honte, étions quasiment
paralysées. Nous fûmes à la fois soulagées et scandalisées de voir que
les grandes personnes riaient de l'incident et l'oubliaient aussitôt.
Le reste de la fête reste nébuleux dans ma mémoire. Je me
souviens que j'avais un peu mal au cœur et envie de dormir. C'est
vraiment un de mes plus anciens souvenirs. J'avais cinq ans.
Après ce mariage, il lui fit bien un enfant qui,
malheureusement, ne vécut pas, mais elle le trouva un jour au lit avec
une tête blonde qu'eHe crut être celle d'une petite bonne du sixième
mais qui appartenait à un jouvenceau potelé à souhait.
18Nous étions heureux
Elle poussa des cris, ameuta la famille, fut raisonnée et
consolée et reprit la vie commune. Cependant, peu de temps après,
avec la permissionde son confesseur,elle divorça. à condition de non
remariage.
Scandale dans la famUIe ! C'est à eUe qu'on jeta ta pierre et
pas à l'oncle! QuelIe époque! Elle n'avait qu'à souffrir en silence.
Parbleu! On se tait, n'est-ce pas, et on supporte.
Un peu plus tard encore, elle passa outre et se remaria et fut
fort heureuse. Pas très longtemps d'ailIeurs car elIe perdit son mari
avant d'avoir cinquante ans.
ElIe est toujours aussi beUe et aussi élégante. Elle a
aujourd'hui quatre-vingt-sept ans, presque pas de rides, des cheveux
toujours blonds et une ligne à faire envie aux moins de trente ans. Je
l'aime beaucoup. J'écris ceci en 91.
Le dernier fUs de Bon-Papa, était" monté" à Paris et
devint architecte. Il revint s'installer à Marseille ayant pour associé
['aîné de tous mes cousins (aîné de la fiUe aînée de Bon-Papa) lequel
n'avait que quelques années de moins que son oncle.
Nous ne sortions de la propriété que pour aller à l'école des
Sœurs de la charité dans la commune voisine, Saint Barnabé.
Maman nous donnait un petit panier contenant du pain, un
dessert et une bouteille avec un peu de vin. Sur le chemin il y avait
une petite fontaine d'eau de source où nous remplissions la bouteiUe,
mais la fille du jardinier qui nous conduisait à l'école, buvait notre vin
et nous n'avions plus que de l'eau! Petit malheur, direz-vous, des
enfants si jeunes, quatre ans et cinq ans n'ont pas à boire du vin. Très
juste, mais nous nous sentions brimées! Et de toutes façons, tous les
enfants buvaient de l'eau rougie.
Cette école des sœurs est très présente à mon souvenir. J'y
fus très heureuse. Nous y restions à l'heure du déjeuner car la route
était longue. Les sœurs nous donnaient une merveilleuse soupe et un
plat. d'où le pain dans le panier eHe dessert qui n'étaient pas fournis.
Ma meilleure amie s'appelait Iris et nous faisions mille
polissonneries. On nous enfermait dans le placard à balais sous
l'escalier, mais cela ne nous ennuyait guère, on pouvait s'y rouler
dans la poussière et quand nous en ressortions, nos longs cheveux
bouclés remplis de moutons, les maîtresses jetaient les hauts cris et
nous prédisaient un avenir funeste! Chères vieilles sœurs !
19Nous étions heureux
À propos de vin, une aventure arrivée à ma sœur aînée et à
moi nous valut la plus belle fessée de notre enfance. Elle avait alors
trois ans et moi deux. Nous n'avons que treize mois de différence.
Nous avions trouvé dans la cabane aux outiJs du jardinier
une bouteille de vin blanc et un gobelet. À toi, à moi, la bouteille fut
bientôt vide, et nous nous mîmes en route pour la maison.
De loin notre démarche vacillante, un certa1n air de planer,
attirèrent l'attention de la famille instanée au frais sous les arbres.
Ma sœur plus âgée sentait confusément que çà n'allait pas
mais moi impavide, je répétais entre deux hoquets" a bu é blanc". On
comprit avec horreur que nous étions ivres et on nous fourra au lit
après la traditionneUe fessée, et nous avons dormi trente-six heures.
L'époque des vacances ramenait les deux tantes, mariées à
Aix-les-bains, l'aînée avec un propriétaire de grand hôtel et mère de
sept enfants, cinq garçons et deux filles. Nous aimions beaucoup nos
cousins, plus âgés que nous, puisque les deux cousines, dernières de la
famille, avaient notre âge.
Ils nous faisaient mille taquineries, mais nous avions une
admiration éperdue pour toutes les bêtises qu'ils inventaient. Je suis
restée en relation avec l'un d'eux, brillant spécialiste de l'ésotérisme
et de la Kabbale et nous ne pouvons nous rencontrer sans parler de
Notre-Dame et de maman qui était une de ses tantes préférées.
La deuxième tante, mariée avec un médecin, n'avait pas
d'enfant. À chaque grossesse de sa sœur aînée ou de ma mère, c'était
un vrai désespoir.
Puis, un jour, alors qu'elle avait renoncé à tout espoir, la
chance de sa vie arriva.
Nous avions des cousins, établis au Maroc et qui revinrent
en France car l'épouse souffrait d'une maladie de Parkinson en phase
terminale, un Parkinson suite d'encéphalite léthargique. À l'époque on
en mourait.
Dès le débarquement, le mari s'alita et mourut en quelques
jours de la fièvre jaune. On en mourait aussi en ce temps-là, on ne
vaccinait pas.
Voilà trois orphelins, quatorze ans, douze ans et neuf mois.
Les deux aînés furent confiés à des parents âgés mais fort riches et
maman décida de garder le bébé.
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