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Nous y pensions tout le temps

De
121 pages
Quant au sexe, entre nous point de surnom bébête qui aurait prouvé son existence. Devant, Derrière, Où je pense devant, Où je pense derrière. Malgré cette absence dans notre vocabulaire, nous y pensions tout le temps.
Nous avions seize ans, nous étions conscientes que, dans les quatre années à venir, il nous fallait, comme nos mères l'avaient fait avant nous, nous lier avec un jeune homme au point de l'épouser, et qu'ensuite, dans nos corps mêmes, se résoudrait cette ténébreuse affaire qu'était l'enfantement. Seul un partage littéraire nous autorisait nos indispensables rêves sentimentaux.
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NOUS

Y PENSIONS TOUT LE TEMPS

@ L'Harmattan, 2010 5-7, rue de l'École-polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-12350-2
: 9782296123502

EAN

Danielle Cusin

NOUS

Y PENSIONS TOUT LE TEMPS

Récit

L' I-fCmattan

C'est sûrement un rêve érotique Que je me fais les yeux ouverts Et pourtant si c'était réel? Sous le soleil exactement Pas à côté, pas n'importe où Sous le soleil, sous le soleil Exactement juste au-dessous.
Serge Gainsbourg

La passion sexuelle est avant tout un incendie de l'âme. Marina Tvestaeva

Pour tous les hommes à qui j'ai proposé de prendre leurs chaussures à la main pour traverser une rivière ou un torrent.

Tout était vachement bien à cette époque là. Le mot nul n'existait pas. Nous disions truc ou machin pour atteindre des sommets de modernité, seul mon Père disait bidule, non pour désigner un objet, mais une personne. Notre vocabulaire était limité, convenable et peu expressif. A la maison, tout gros mot était interdit, nous nous exclamions zut ou mince ou même flûte. Seul mon Père se servait de merde ou de merde alors et encore, seulement dans des impasses de bricolage ou s'il se faisait très mal. Pourtant, quotidiennement, il avait un langage imagé et drôle. Son statut de vrai Titi parisien lui conférait ce privilège dans la famille. Là résidait le coeur de son histoire. Orphelin de deux mères successives, sa seule richesse était l'argot, il le parlait avec hauteur comme si cette langue était la plus noble de la terre. Il avait des tifs, des mirettes, un blair, un palpitant, et j'en passe. Il portait un costard le dimanche. Nous, ses filles, nous étions ses nénuphars, ses nénuphes, et les très mauvais jours, j'étais la Globule. Il avait été tubard, mon Père, et m'avait refilé ses BK, ce qui l'autorisait à une tendresse distanciée et à un contrôle permanent de ma santé. Fier de son savoir, en loucedé, il nous apprenait l'énigmatique "louchebem" dont j'avais compris le système mais que je n'arrivais pas à parler. Ma Mère n'était pas contaminée par ce 11

bagage argotique, elle parlait avec le sérieux d'un livre et attendait de nous la même prestation. Aucun enfant n'aurait eu l'idée de proférer des litanies de cacaboudin et autres scatologies réjouissantes. 1958, treize ans après la fin de la guerre. J'en avais quinze, j'allais passer mon brevet, j'étais pensionnaire dans un Cours Complémentaire de Jeunes Filles. C'était une institution désuète dirigée d'une main de fer, voire sadique par une vieille fille, Michaux, qu'aucune victime de ses obsessions éducatives ne traitait jamais de salope, ce qu'elle aurait bien mérité, mais seulement de vache ou de vieille vache. La Mère Michaux, cette vieille vache, nous éduquait à la Dickens, nous faisait boire de l'infâme orge malté, nous forçait à manger des rillettes immondes, nous empêchait de nous laver le derrière quand nous avions nos règles, nous interdisait de changer de culotte tous les jours, ne chauffait jamais le dortoir et nous faisait casser la glace l'hiver, les matins de gel pour nous laver les dents. Elle nous obligeait à faire le ménage de la Pension le jeudi, et souvent, à dix heures, elle venait faire son inspection, faisant des remarques désobligeantes sur la propreté des sols et sur la façon dont nos mères nous avaient élevées. Nous étions obligées de descendre à la cave tous les jours pour y déposer nos chaussures et y chercher notre quatre-heures. Nous possédions chacune une boîte en bois, qui contenait à la fois notre beurre du petit déjeuner et notre goûter. Cette cave puait les pieds, le beurre ranci et les endives qu'on y faisait pousser. Son remugle de souterrain me fichait la nausée. J'avais déjà les caves et les lieux clos en horreur. C'est cette éducation oppressante que regrettent les réactionnaires du 12