Omar Bongo Ondimba

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Cette recherche monumentale retrace l'histoire du Gabon depuis l'indépendance, avant d'aborder l'"art de gouverner" d'Omar Bongo. Elle examine minutieusement la fonction présidentielle, les effets de la mondialisation et présente sa vision d'un Nouvel Ordre International, fondée sur une économie pragmatique, une diplomatie pacifique et une politique consensuelle. Cette somme constitue aussi une déconstruction de la rhétorique classique de la science politique et veut donner naissance à la philosophie politique de la mondialisation et à la philosophie de la science politique.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296194274
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OMAR BONGO

ONDIMBA

L'INSOUMIS

Recherche et pédagogie Collection dirigée par Grégoire Biyogo.

Cette collection entend promouvoir la recherche dans les lettres et les sciences humaines, en priorité en Afrique, en insistant sur « le retour au texte », en vue de produire des analyses d'intérêt pédagogique. Et tente ainsi un nouveau partage entre deux grandes orientations heuristiques souvent demeurées sans médiation, en valorisant l'examen interne et patient des textes et la nécessité d'en restituer méthodologiquement les connaissances. Le dessein de cette collection est donc d'accueillir des productions originales pour la publication des ouvrages attentifs aussi bien au contrôle des connaissances tirées des textes eux-mêmes qu'à la clarté de leur exposition, pour fournir aux Universités africaines - et à celles d'ailleurs -comme aux grandes écoles un ensemble de travaux de référence. Dernières parutions

Grégoire Biyogo, Histoire de la philosophie africaine, 4 volumes,2006. - vol. 1. Le berceau égyptien de la philosophie. - vol. 2. La philosophie africaine moderne et contemporaine. - vol. 3. Les courants de pensée et les livres de synthèse. - vol. 4. Entre la postmodernité et le néo-pragmatisme.

Léon Mbou Yembi, L'universalité des questions philosophiques, 2008 Eric Dodo Bouguendza, Dictionnaire des gabonismes, 2008. Collectif, Congo-Brazzaville, Autopsie d'une crise politique, 2008.

Grégoire Biyogo

OMAR BONGO

ONDIMBA

L'INSOUMIS

LIVRE l
Le rêve d'un Nouvel Ordre International pacifique et consensuel

L'Harm.attan Gabon

(Ç)

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05280-2 EAN : 9782296052802

DEDICACES

Aux visionnaires africains modernes qui ont porté le rêve d'une autre Afrique et d'un monde meilleur: A Kwame N'krumah, père de l'indépendance du Ghana et de l'OUA, au philosophe-roi dont l'œuvre a défendu la thèse d'une Afrique souveraine, fédérée et puissante, A Nelson Mandela de l'Afrique du Sud, Prix Nobel de la Paix, artisan - avec le Président Frédéric De Clerc - du démantèlement de l'Apartheid et de la Réconciliation sudafricaine. Au précurseur du Nouvel Ordre International, Avec toute ma considération.

A Celui qui m'a fait scribe, et qui écrit avec des Lettres carrées de la Loi sur le Mont Sinaï et au Golgotha,

Avec ma déférence.

Subversion et promesses d'une recherche politique forte: Grégoire Biyogo et le rêve d'un Nouvel Ordre International, défendu par les hommes d'Etat africains Préface de Denis Pryen Directeur etfondateur des éditions L'Harmattan. Au moment où les commentateurs et analystes politiques et économiques mettent en doute l'avenir de l'Afrique, ce livre rame à contre-courant, à travers sept points décisifs. Il soutient que l'avenir n'est ni optimiste ni pessimiste mais une invention permanente, au moyen de la recherche et de la science. 1. L'avenir se construit, se programme par des analyses économétriques et des prédictions de plus en plus mathématiques, pour provoquer unfutur choisi et non plus subi. 2. La deuxième chose centrale est que le Gabon, sous le président Omar Bongo Ondimba, peut impulser cet avenir, à travers sa vision politique et diplomatique d'un Nouvel Ordre International (NOl) pacifique, complémentaire et consensuel, qui s'oppose à l'Ancien Ordre International (AOI), autoritaire, disproportionné et vétuste. 3. La troisième niveau d'intérêt est la place cardinale de la recherche scientifique pour « s'emparer du destin du Gabon et de l'Afrique. » et pour le développement du continent, en mettant un accent particulier sur la réflexion politique. 4. La nécessité de reconsidérer complètement les relations internationales entre les Etats d'Occident - USA / UA -, d'Orient d'Amérique latine avec les pays africains devenus des Etats de droit, et se situant dans la perspective du « co-développement » et de la réciprocité des intérêts et des axes de coopération. 5. L'un des points forts de cette recherche est sa méthodologie complexe à l'aide de laquelle la réflexion politique est définie comme la première qui définit les axes de cette nouvelle vision pacifique que défend le président Bongo Ondimba du Gabon.

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6. L'autre point décisif de cet ouvrage est qu'il revisite sous un angle critique les institutions coloniales, les événements marquants du Gabon moderne, allant de la naissance de la République jusqu'en 1967, date de la mort du président Léon M'ba et de l'accès du jeune Bongo à la magistrature suprême. Sont aussi analysés le coup d'Etat de 1964, le problème des Accords de coopération, la succession, l'évaluation de la politique du président M'ba et l'engagement politique du président Bongo, porteur d'une autre vision des relations internationales et de la gouvernance. 7. En somme, Grégoire Biyogo - qui a déjà écrit une vingtaine d'ouvrages, dont 13 dans nos éditions - se révèle être un universitaire vigilant et patient, un politologue ne cédant ni à I'hagiographie, ni à l'approximation, mais redéfinissant avec rigueur l'importance stratégique de la recherche scientifique dans le cadre actuel du développement de l'Afrique. En appelant au primat de la recherche et de la réflexion politique ainsi qu'à l'examen méthodique de la fonction présidentielle, il jette une lumière sur les institutions et déconstruit la lecture des champs politiques et diplomatiques du Gabon, de l'Afrique et de la modernité. Hardi, examinant ses objets du point de vue encyclopédique, ce livre trace de nouvelles pistes de recherches et donne à la philosophie politique et du droit, à la science politique, aux relations internationales, à l'économie politique et l'écologie de nouveaux objets et écrit une véritable philosophie de la mondialisation. Errata, mathemata, dit Biyogo dans cette recherche documentée et écrite dans la pure tradition de l'érudition universitaire. Les erreurs sont une chance pour qui les relève, les corrige et veut aller plus loin dans son propre épanouissement, dans son développement. Si l'Afrique devait suivre ce schéma dynamique d'un co-développement multilatéral et sélectif, elle pourrait se frayer de nouveaux chemins, sortir du cercle vicieux de l'instabilité, et du mal-développement, et tirer parti d'une mondialisation qui peut appauvrir autant qu'enrichir.

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PROPOS LIMINAIRES

«Mon expérience de toutes ces années passées à la tête du Gabon fait que l'on me demande souvent, même dans des cas désespérés, d'aider à restaurer la paix sur notre continent. J'ai une longue habitude de ces négociations où tout le monde pense avoir raison. J'aime ces rencontres, car je sais que je peux y être utile. Dans ces situations, toujours exceptionnelles malheureusement trop fréquentes - chaque fois, je reprends les choses au début. Chaque fois, je mets tout en œuvre pour tenter de renouer les fils, pour trouver un terrain d'entente entre ceux que tout séparait, pour réconcilier des frères ennemis. J'utilise alors toutes mes forces: mon intelligence, mon cœur, ma sensibilité, mon intuition, mes connaissances, ma pratique des uns et des autres, de leurs problèmes, de leurs caractères, l'influence aussi que je peux avoir. J'aime trouver les paroles qui exorciseront la violence, faire le geste qui apaisera les déchirures Au-delà des besoins de chacun et de ce que nous estimons indispensables à notre existence, la paix est ce que nous avons de plus précieux. » Omar Bongo, Les chances du Gabon pour l'an 2000, Le chemin du futur, Libreville, Multipress, 1998, p. 162. «Le mot «mondialisation» est un mauvais mot. Il n'empêche qu'on l'entend à chaque carrefour et que son usage omniprésent dit quelque chose qu'il faut entendre. » Bernard Sichère, Il faut sauver la politique, op. cit. p. 150.

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AVANT-DIRE

L'un des mérites de notre époque, est d'avoir dépassé l'opposition jadis irréductible, et sur laquelle butaient tous les savants, entre science et politique. La politique est devenue une science autant que la science est fondamentalement politique, au sens où l'une et l'autre s'attachent d'abord à mesurer et à calculer des hypothèses pour réduire les erreurs dans nos choix, rationaliser nos décisions et nos lois, et pour construire un avenir choisi et non plus subi. Ensuite science et politique visent à développer ce que l'on appelait hier encore les nations, et dont il faut convenir que ce terme a perdu de sa signification statitique et stable dans le contexte actuel de planétarisation du monde. Enfin, elles entendent promouvoir la tolérance entre les hommes, en enseignant la vertu de la règle commune, la solidarité de la communauté scientifique et de la Communauté internationale et évoluer vers la signature des traités d'échange et de paix. C'est pour cette raison qu'il convient de corriger toute forme de séparation radicale entre la science et l'art de conduire les affaires de la Cité. C'est que politique et science ont ici une seule et même préoccupation. Dans Les Essais, Montaigne prévenait déjà les savants, face à ce qu'il percevait comme leur désintéressement de tout ce qui ne serait pas la science: «Les savants font cas de l'érudition n'attachent du prix qu'à la science »1. et de l'art mais

D'où l'importance de la réflexion politique, redéfinie ici comme une science dont le dessein est d'évacuer l'arbitraire, le déterminisme et toute conception fataliste de l'avenir. Comme la
1 Montaigne M. E.), Essais, Livre I, chap. XVI, «De la présupposition », Paris, édit. Chassériau, 1820-1822, p. 95 9

science, elle s'appuie, sur la prédiction des phénomènes et des événements et se donne une marge pour les anticiper, pour les neutraliser, ou du moins pour en infléchir les effets dévastateurs. Tous les hommes rêvent de prospérité et de paix, mais la science devenue politique ou la politique devenue science les y préparent. En cela, prévoyance2 et prédiction sont essentielles à la conduite des hommes et à la connaissance des lois de l'univers, à leur transformation, à leur re-construction. Les hommes d'Etat et les savants désirent entrer dans la postérité, mais nul n'y parvient sans redéfinir sa propre vie comme un ensemble de calculs, de prévisions, de précautions, de règles. Sans faire de sa vie une projection mathématique, il est impossible d'entreprendre le moindre changement, un bouleversement, une révolution. Gouverner, c'est calculer, mesurer, programmer, c'est jouer sur une zone instable exigeant du souverain la connaissance de la loi de l'instabilité. Gouverner, c'est penser. C'est dérouler la réflexion politique au plus près de l'action, c'est l'y installer et y demeurer pour produire des choix pragmatiques, raisonnables, des actes de moins en moins arbitraires et inégaux. Le génie du savant comme celui du politique sera d'autant plus reconnu que la réflexion de type mathématique canalisera l'action comme l'action créera le réajustement de la recherche, par un va-et-vient permanent. D'où l'extraordinaire paradoxe qui s'accole aux crises de la science et de la politique: elles commandent de penser plus, de penser juste et d'engager sans l'interrompre la réflexion politique, consubstantielle des sociétés démocratiques et libérales. Celles-ci se caractérisent entre autres par le dégagement de toute tutelle et la conquête de la souveraineté politique et

2 Ainsi considéré, l'art de gouverner repose en premier lieu sur le fait d'anticiper les événements. En cela, le président Bongo, qui est au cœur de cette recherche, ne s'y est pas trompé, lorsqu'il a consacré un ouvrage à la question, Gouverner, c'est prévoir, Libreville, 1979. 10

économique3. Puis par la libéralisation des droits et la rétribution rationnelle des biens et des richesses nationales. La force de frappe, en vue de la protection du territoire et des Citoyens. La puissance économique, industrielle et politique. La révolution démocratique passe par la vitalité de la science politique qui devient ici centrale. C'est par elle que l'esprit démocratique s'invente et progresse dans l'étendue des pays libres. C'est par l'analyse que cette réflexion va conquérir son statut de majorité. Qu'elle s'appuie sur la science politique, la philosophie politique, le droit international économique, ou sur l'économie libérale, cette réflexion se donne comme une expertise quantifiée, critique, informée, articulée au contexte d'énonciation du projet. A quelle condition peut-on gouverner un pays de façon raisonnable? Cette question, posée naguère par Platon, a ellemême été dépassée par Machiavel qui tient que la vraie question au sujet de la politique est de savoir de quelle manière on peut se maintenir le plus longtemps possible au pouvoir. Qu'on soit éclairée et distant à l'égard du fétichisme des pouvoirs ne suffirait pas. Puis Popper est venu dépasser à son tour Machiavel en montrant que ni la force ni la ruse ne permettent aujourd'hui de conduire avec sérénité l'Etat démocratique. Mais la capacité que les électeurs ont de déposer les mauvais gouvernants. En plus de ces trois pensées politiques, impensables dans le cadre de la politique-monde, cet ouvrage en élabore une autre, contemporaine de la mondialisation: la question cruciale du politique est celle de sa capacité de produire une coopération complémentaire, une économie du co-développement, une démocratie libérale, avec des actes, des avis, des décisions et des institutions qui consolident le Nouvel Ordre International (NOl), fondé sur la paix et sur le mieux-vivre des Citoyens - du pays, du continent et de la planète.
3 La perspective actuelle de la démocratie joue sur deux orientations à la fois connexes et opposées: entre la souveraineté nationale et le cosmopolitisme le globalisme politique. Il

Pour ce qui est du Gabon, sa diplomatie, sa politique intérieure et internationale, ainsi que son économie sont-elles capables d'impulser ce NOl? Quel est le rôle que peut jouer le Gabon, sous Omar Bongo Ondimba, dans un tel contexte de la promotion des échanges planétaires pacifiques et moins inégaux? Telle est la question centrale de cette recherche. Comment dépasser le paradoxe actuel d'une Afrique potentiellement riche et insuffisamment développée? Comment permettre à l'Afrique de s'emparer du destin politique et économique de puissance que la nature lui a donné sous le temps des échanges planétaires? Comment positiver la mondialisation, en dépit de ses obstructions contre les pays en développement? Pour y répondre, l'ouvrage s'appuie sur le Gabon, un des pays espoirs de l'Afrique. Conduit par le président Bongo Ondimba, ce pays pétrolier, ancienne colonie de la France, indépendant depuis 1960, comporte trois moments dans son histoire: le premier va de 1960 à 1967, avec la mort du président Léon M'ba. Le second moment va de 1968, avec la fondation par Bongo du PDG à 1990, date de l'effondrement du parti unique et de l'instauration de l'Etat de droit, sous l'angle d'une démocratie libérale. Le dernier moment va de 1991 à nos jours Le fait nouveau est que l'ouvrage revisite et analyse les institutions coloniales - au Gabon et en Afrique -, les étapes de la formation et de l'engagement politique du jeune Bongo jusqu'à l'exercice du pouvoir en 1967. Puis il se penche sur son rêve politique d'un Nouvel Ordre International, cheval de bataille politique du bongoïsme: le consensualisme, le pacifisme et le complémentarisme; doctrines qui se reflètent dans son partage institutionnel du pouvoir politique, à travers une physique politique, préconisant le développement équilibré du Gabon. Ces problèmes sont ici présentés, discutés et évalués avec un esprit critique et perspectiviste. L'autre nouveauté de cet ouvrage est la revalorisation de la réflexion sur l' 'Histoire, de la réflexion politique et de la recherche universitaire comme les premiers axes du

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développement. Le second axe, tout aussi décisif est la relecture poppérienne de l'art de gouverner du président Bongo, par sa découverte de la passion du politique à travers la correction progressive des erreurs, la co-gouvernance avec les adversaires d'hier, le positionnement comme leader des chefs d'Etat francophones africains, et la vision d'une nouvelle forme de coopération internationale fondée sur une diplomatie pragmatiste, et pacifiste. Débattant sans concession, ce livre, le premier d'une trilogie politique, vient combler un vide dans la recherche scientifique sur le statut de président de la Rép'ublique, la réflexion politique, la déconstruction de la rhétorique autoritaire et mystificatrice de la mondialisation.

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CHAPITRE I. PROBLEMATISATION

1. Un rêve lumineux dévoyé par le conservatisme du vieux monde: critique de la Raison politique

Le rêve du XXI è siècle est de réinventer la chose politique pour qu'elle apprenne aux hommes à vivre ensemble, les uns tenant compte des préoccupations et des autres dans leurs décisions, leurs lois, leurs choix économiques et diplomatiques. Ce rêve redéfinit aussi le monde comme un vaste marché fait d'échanges entre les grands blocs régionaux et les continents du globe. Le rêve ici n'est pas pensé comme un manque, ou comme une projection qui serait contraire au principe de réalité, mais en tant que force, puissance et intensité de l'idée moderne d'une société internationale fondée sur le droit international, renforcée par la recherche de la paix, et de la justice. Il s'agit d'un rêve politique, celui de l'invention d'une autre vision du monde, qui soit pacifiste, moins inégale, ouverte à l'échange planétaire et à l'équilibre général de la répartition des richesses. D'abord rêvées par des visionnaires, les grandes œuvres humaines nous affranchissent de la monotonie, de la stagnation, de toute forme de répétition stérile, de la tautologie. Et des ruses d'un monde réduit à de simples déclarations d'intention et de principe. Il y a une liberté dans l'idée même de rêve politique planétaire. Ceux qui rêvent vivent leurs rêves avant de les voir s'accomplir pour tous. Ainsi par exemple de Martin Luther King et de Nelson Mandela, qui ont tous survécu parce qu'ils portaient un rêve qui dépassait les systèmes répressifs de leur société (Ségrégation raciale et Apartheid). Ils ont vécu intensément leur

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rêve avant que leur rêve ne prenne forme et ne fasse vivre à son tour le monde. Ils ont rêvé ce qu'ils ont vécu, qui s'est imposé et a amené la société entière à s'adapter à eux. Ceux qui rêvent de grandeur s'attachent à l'accomplissement de leurs rêves, qui se caractérisent par l'extraterritorialité et la volonté de subvertir la servitude du présent. Notre présent est un rêve avorté, et comporte une espèce de rhétorique qui, comme avec les sophistes de l'Antiquité, use de clichés paresseux et de déclarations spécieuses sans s'assurer de les démontrer, de prouver ce qu'ils affirmaient, ce qui devait être. Ce rêve avorté sitôt qu'annoncé est celui de vivre comme si toutes les forêts, les bêtes, les eaux, et les tous les Hommes enfants, femmes, hommes, vieillards, Etats, économies, découvertes scientifiques, nous concernaient tous, comme si nous appartenions à un même monde, avec une même finalité pacifique, émancipatrice et préservatrice des espèces en disparition et des générations futures. Ce rêve fragile et fulgurant de la politique-monde, sans doute l'un des plus surprenants qu'on eût jamais fait au XX è siècle, s'énonce aujourd'hui comme une sorte de cacophonie, avec des clichés paresseux, réduits à de simples slogans, indignes de cette pensée qu'il était supposé apporter. Non pas que la mondialisation n'ait pas cours ou même qu'il faille encore la choisir. C'est qu'elle tourne à l'envers, de travers, et semble reconduire toutes les illusions dont elle devait nous exonérer. Elle est sectaire, là où elle devait être solidaire, pauvre lorsqu'elle devait être plus riche, violente et guerrière au lieu où elle épelait le nom de la paix, exclusive et cynique au lieu vide de l'ouverture des marchés et de notre façon appauvrissante d'habiter la terre. Est-elle venue à l'Histoire, l'idée de la mondialisation a cependant été défigurée, qui se déploie sous sa forme indigente, et sous le signe de la pauvreté philosophique et politique. Elle promet ce qu'elle n'honore pas. Et menace de congédier ce qui

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l'a engendrée, en réduisant à la caricature l'idée et les notions de solidarité mondiale et de paix planétaire qui en étaient la visée préalable: « Pour instaurer un ordre mondial et un ordre économique mondial plus pacifique et plus juste, il faut créer de institutions internationales disposant d'une réelle capacité d'agir »4. La fulgurance de sa médiatisation et la promesse de son fonctionnement effectif apparaissent alors comme une inexactitude, qui n'en a pas moins aggravé la dépravation: celle que circonscrivait son contenu réel. Ce n'est pas seulement ici sa logique marchande et uniformisante, mais encore son cynisme. Son but n'est déjà plus, comme on s'y serait attendu, d'instaurer ce Nouvel Ordre International, fondé sur la justice, la paix, la lutte contre la faim, la guerre, la violence. Mais celui de produire précisément l'inverse, de perpétuer le vieux monde au sein des marchés de plus en plus ouverts à une culture dogmatique, avec des économies fermées, hostiles à la compétition des économies venues d'ailleurs, du Sud de la planète, d'Afrique. Elle dévoile le côté vulgate néolibérale, désespérément mécanique - qui ne fut jamais assez déterminé dès l'abord, comme le sien propre, indivisiblement monolithique - et la survalorisation d'une démocratie désormais immobile, vécue dans la misère et l'insécurité. Et a reconduit son côté conservateur, son idéologie de la domination, son visage de pouvoir, de ruse et de force. Elle ne déploiera plus son économie générale de la solidarisation du monde, ni l'invention d'un monde plus pacifique mais la justification d'un système ancien, autoritaire, toujours déjà dévoyé et pernicieux, usant des choix les plus arbitraires et contradictoires. En témoigne la réduction générale de l'aide publique au développement (APD) des pays en développement. Les pays économiquement puissants ici ratent l'essentiel de l'économie-monde.
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Haber (Stéphane), Habermas, une introduction,

Paris, Agora, p. 119.

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Elle n'appelait pas le gain des seuls puissants, mais l'apprentissage du partage et de l'équilibre des richesses. Ainsi de l'absence d'une interrogation commune en vue de trouver des solutions tout aussi communes face à tout ce qui emporte le destin de la planète terre atteste de cette équivoque entre le projet de base et les usages détournés qu'on en a faits. Le système de la globalisation serait réductible à la déportation permanente des marchés du Nord vers les pays faibles. D'où le dévoiement du projet originel de l'économiemonde, qui entendait produire une économie et une politique de civilisation, selon l'acception morinienne, avec l'intégration des pays en développement dans le marché mondial, en aidant les pays pauvres à négocier leur sort au sein de l'OMC, par delà les facilités accordées aux PPTE, protéger l'environnement, renforcer la démocratie par le droit international... Le manichéisme et les réductions de toutes sortes si récusés naguère sont de retour ici, sous des figures de plus en plus anonymes et sectaires. Ainsi de la politique de l'immigration qui dénie l'idée universelle de la Citoyenneté, qui s'achève dans le périmètre des Etats nations, heurtant en cela la logique extraterritoriale des grands blocs économiques régionaux, et a fortiori les pays du Sud. La précarisation des droits sociaux des étrangers participe de ce paradoxe entre d'une part un monde supposé plus ouvert et plus tolérant et le verrouillage des territoires issus des Etats nation et d'autre part, les conditions de vie minorantes des étrangers 5. Les Lois et les décisions qui engagent la nécessaire mobilité des biens et des hommes ne se rapportent jamais à l'idée d'une réflexion commune en vue de proposer des solutions communes, qui puissent réellement promouvoir l'idée philosophique, juridique et politique du monde comme demeure et avenir communs de tous les Etats, évoluant progressivement comme des
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Michelet (Karine), Les droits sociaux des étrangers, préface de Michel Borgetto, Paris, L'Harmattan, ColI. « Logiques juridiques », 2002, 494p. 18

pays interdépendants et non plus dépendants et inféodés les uns au dictat des autres. La politique de la coopération, pour sa part, semble s'être confinée à celle des Etats dominateurs, se réinscrivant de manière retardataire dans la logique des profits unilatéraux des Etats nations, là où la mondialisation exigeait des réflexes et des choix extracommunautaires, extraterritoriaux. Planétaires. La politique du monde est encore loin d'être une politiquemonde, mais se caractérise par son impuissance et son incapacité à devenir monde, du fait de son accommodement de l'idée du monde comme système clos, par opposition au monde comme système du multiple, avec des variations accidentelles et chaque fois recommencées: « Le monde a perdu sa capacité de faire monde: il semble avoir gagné seulement celle de multiplier à la puissance de ses moyens une prolifération de l'immonde. »6

6 Nancy (Jean-Luc), La création du monde ou la mondialisation, Paris, Galilée, 2002, p. 15. 19

2. Nouvelles impostures

Au moment où la géométrie de ce grand proj et commandait de planétariser notre rapport à la politique, à la nature, à l'économie, à la science, et aux Autres, les replis les plus
suspects devaient émerger. L'abaissement

- et

la brutalité

- avec

lesquels se trouve souvent ravalée l'altérité sont aujourd'hui plus qu' incompréhensib les. D'une part, on ressasse la nécessité de la conversion du monde actuel en un village planétaire. D'autre part, on s'enferme dans les frontières de l'Etat nation avec ses restrictions étroites et rigides. Dès lors, ce qui était le rêve le plus fécond du XX è siècle, a fini par apparaître aux pays du Sud et particulièrement à l'Afrique comme une promesse piégée, sans avenir. Un mythe mensonger. Une ruse supplémentaire. Celle du Même sans variation ni différence. Mythe du Capital accumulé et replié sur lui-même, sans projet planétaire ni ré-humanisation de sa face invariablement espiègle et mathématicienne. Une imposture sans objet ni contenu fiables. Un prétexte superfétatoire de conquista. Une justification de l'ordre ancien du monde, caractérisé par l'épuisement, l'indifférence et la domination des uns sur les autres. Or, on le sait, le propre de cette imposture et de cette idéologie de l'exclusion, c'est de toujours fonctionner en dehors des règles et des critères que l'on s'est fixés ensemble, en faveur du mieuxvivre et du vivre-ensemble des Citoyens planétaires, de la paix entre les hommes et du co-développement des pays. Cette idéologie joue sur le registre de la réification et circonscrit des dispositifs et des usages que l'on pourrait nommer à la suite du docteur Freud la perversion. D'autres le nommeront le cynisme. Ainsi, le débat sur la déviation du projet d'un monde plus solidaire, moins indifférent, plus pacifique et prospère pour tous, est loin d'être clos, tant il recouvre des enjeux philosophiques et

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politiques majeurs. Il arrive seulement à la philosophie et à la politique. Il est encore et toujours à penser. Au regard de ses ambitions pacifistes et émancipatrices différées, la mondialisation apparaît comme un rêve ajourné, une idée avortée, et sans doute encore trop grande et trop précoce pour le monde clos dans lequel nous vivons. Son extraordinaire promotion médiatique pourrait alors être comprise comme une supercherie. Une ruse. Une négociation piégée. Faudrait-il pour autant en réduire le rêve - l'idée - à sa déviation actuelle? A sa récupération et son usage dévoyé? N'y a-t-il pas, aujourd'hui, de part en part dans la planète des défenseurs de cet autre monde? Des penseurs et des hommes d'Etat qui continuent d'y croire, en démontant la rhétorique des clichés qui entoure son discours officiel? Ne convient-il pas de la sorte d'en donner une acception autrement plus dynamique et plus authentique? Par ailleurs, la déviation de son contenu philosophique et politique ne donne-t-elle pas l'occasion d'en débattre et de réfuter le dogmatisme qui l'enserre, tandis qu'il se pose dans des pays ayant une culture démocratique? L'un des enjeux des Etats démocratiques naissants en Afrique n'est-il pas de construire et de consolider des sociétés civiles, des opinions nationales et une Communauté internationale capable de débattre des grands sujets pour nous tenir à distance de l'absolutisme et de nos illusions les plus tenaces? En Afrique, dans le cadre de l'UA (Union africaine), notamment dans la perspective du traité d'Abuja au Nigeria qui projette la création progressive de ses institutions, n'importe-t-il pas de reprendre à nouveaux frais cette idée d'un monde plus libre et plus pacifique? Notamment à travers les travaux actuels sur le NEP AD (Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique), dont la thèse centrale est la nouvelle responsabilité du changement de l'Afrique, d'abord par l'Afrique elle-même, avant que de

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compter sur l'aide extérieure de ses partenaires, n'invite-t-elle pas à réarticuler autrement le projet de la mondialisation? Si toute critique se définit comme récusation du dogmatisme, la philosophie de la mondialisation et la Raison mondialiste sont essentiellement autocritiques. C'est dans leur remise en cause permanente de leurs acquis et de leur déviation qu'elles vont sans cesse se distancier des projets d'internationalisation des échanges qui seraient à l'avance viciés et atrophiés.

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3. Le président Bongo et la vision d'un autre monde Dans cet ouvrage, il est question de reprendre patiemment ce rêve, d'en circonscrire les grands dispositifs émancipateurs dans le cadre spécifique du continent africain, et précisément du Gabon, actuellement conduit par le président Bongo qui, luimême porte un rêve, celui de promouvoir la paix et la sécurité dans son pays et en Afrique. A la lumière de l'engagement pacifiste de cet homme d'Etat africain, en revisitant ses œuvres et ses choix politiques, il s'agira d'expliciter et de défendre l'idéal d'un nouvel ordre politique et économique international susceptible de subvertir et d'enrichir l'idée réductrice qu'on en a donné jusqu'ici. Idéal aussi des Etats démocratiques et libéraux, d'une Communauté internationale capable de constituer un contre-pouvoir et d'exercer une grande vigilance à l'égard de tous les systèmes répressifs, qu'ils soient politiques, financiers, juridiques ou culturels. Ce livre va donc circonscrire ce rêve autour de l'Afrique, ce continent ancien qui, depuis toujours, a porté de grands rêveurs politiques, de grands hommes d'Etat, allant pour les circonscrire seulement au XX è siècle, de Kwame N'krumah du Ghana à Nelson Mandela de l'Afrique du Sud, dont la vision pacifiste a bouleversé le monde entier, et l'a amené à créer un autre monde dans l'Ancien ordre international (AOI), et un Nouvel ordre International (NOl) pour subvertir le dogmatisme du vieux monde. Celui sur qui l'attention portera ici, Omar Bongo Ondimba, par sa vison d'un Nouvel Ordre international, plus pacifique et moins inégal constitue, comme ce livre le montrera, l'un de ces hommes qui peuvent subvertir le destin du Gabon et de l'Afrique, à côté des chefs d'Etat de l'Afrique du Sud, de la Libye, du Nigeria, du Sénégal, de la Guinée Equatoriale, et de la Namibie, dans le cadre de l'UA. Revisiter sa théorie politique de la démocratie libérale et consensuelle, son art de gouverner, sa doctrine de la paix, ainsi

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que sa physique politique de l'équilibre régional des richesses, pour repenser les enjeux d'un Nouvel Ordre International, impulsé aussi bien par lui que par les pays en développement, c'est chercher à forcer la porte de l'Histoire du pays qu'il dirige comme du continent africain pour lequel il apparaît aujourd'hui comme l'un des interprètes et des défenseurs les plus privilégiés. En cela, une telle relecture de sa pensée politique entend mettre à l'épreuve le dogmatisme du système répressif du vieux monde et faire advenir les espoirs encore fragiles d'un autre monde. Mais c'est aussi mettre à l'épreuve sa propre pensée comme son art de gouverner, pour se prononcer à la fois sur son idée selon laquelle la politique doit être une recherche de la paix et du consensus, et qui détermine le sens de son engagement diplomatique depuis au moins les années 90. Cette politique débouche-t-elle sur le mieux-vivre, le vivre-ensemble? Ou tendelle au contraire à sacrifier le projet économique au profit de la quête de la paix? Parvient-elle au difficile équilibre de ces deux orientations dont nous savons depuis Hobbes que le choix de la sécurité et de la paix ne va pas sans despotisme? Comment l'auteur de Blanc comme nègre7 va-t-il surmonter ces paradoxes et orthographier ce qui pourrait bien apparaître in fine comme une nouvelle page dans I'histoire de la politique africaine moderne et contemporaine? Quelle peut être sa contribution à l'instauration actuelle d'un Nouvel Ordre International? Et
comment reconfigurer cette passion du politique

- et

de paix - qui

semble avoir donné du relief à son personnage et à son engagement politique? Telles sont subrepticement formulées quelques unes des interrogations de cette réflexion politique qui s'articulera autour de trois Livres. Essentiellement politique, le problème de l'instauration d'un nouvel ordre international apparaît dans son œuvre comme un horizon insurpassable, qui la reconfigure avec deux axes déterminants: le pacifisme et le consensualisme contre toute forme d'absolutisme et de clôture radicale des systèmes
7

Bongo (Omar), Blanc comme nègre, Paris, Grasset, 2001, 313p.

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politiques, y compris le modèle démocratique, dont il critique le principe de l'alternance, dans son aptitude à mettre en marge une partie des forces vives de l'Etat. Ses livres et ses prises de positions appellent une autre politique, un autre art de gouverner. C'est que la paix est l'horizon de l'existence: «Au-delà des besoins de chacun et de ce que nous estimons indispensables à notre existence, la paix est ce que nous avons de plus précieux. »8 C'est que, le temps est révolu où la responsabilité du changement et des transformations de l'Afrique devait incomber aux autres. Il lui revient en priorité de corriger ses erreurs, de surmonter ses échecs et ses défaites, pour prendre en main le projet du développement des ces 53 pays, et de consolider l'Etat démocratique dans un cadre de concertation pour faire advenir la paix et pour s'inventer un autre avenir au sein de l'économie politique monde.

8 Bongo (Omar), Les chances du Gabon pour ['an 2000, Le chemin du futur, Libreville, Multipress, 1998, p. 162.

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Bibliographie

Bongo (Omar), Blanc comme nègre, (Entretiens avec Airy
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CHAPITRE Il. PROPOSITION

1. Des séquelles douloureuses et des contraintes économiques d'un monde épuisé et dont les thèses s'autoréfutent

Errata, Mathemata. Nos erreurs sont nos leçons, notre laboratoire. Encore convient-il de les lire avec lucidité, pour qu'elles ne s'accumulent pas et détruisent nos rêves les plus audacieux. C'est pourtant ce que le XX è siècle va faire, qui a été comme aucun autre auparavant, le siècle de l'oubli et de la reddition des sottises. Celui aussi des promesses avortées de la paix, du droit et de l'économie, en otages de l'hégémonie des systèmes rigides et des intérêts obnubilés par l'instant et par des périmètres réducteurs. C'est que, le temps des crises durables est là, ironique et impuni, qui s'est emmuré dans nos anciennes manières de penser la politique, pour guetter et maintenir les Etats en développement dans une forme d'exclusion économique. Naguère annonciateur de grands changements et de grands rêves, ce monde est né il y a environ une vingtaine d'années, avec l'effondrement du Mur de Berlin en novembre 1989, l'affaissement de l'Empire russe et son idéologie officielle, le communisme, en décembre 1991, la capitulation des régimes militaro-marxistes et du parti-Etat en Afrique, autour des années 1989 à 1990. Le monde s'est alors mis à rêver d'un autre monde autour de cette année 1990. L'Allemagne réunifiée a fait le procès du nazisme, l'URSS celui du totalitarisme, l'Afrique du Sud celui de l'Apartheid, et les pays africains celui de l'absolutisme doctrinal des partis uniques et du militarisme. Chacun a désensorcelé les fantômes qui rôdaient autour de son histoire. Le monde qui naissait, a-t-on cru, serait porteur d'espoir, de paix et de prospérité, tant il venait de se débarrasser du schéma

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autoritaire, bipolaire et concurrentiel de la Guerre froide9, et promettait d'aller au-delà d'une vision des relations internationales, définie par l'affrontement indirect et anonyme et par le contrôle réciproque des deux blocs de l'Est communiste et de l'Ouest libéral. La guerre froide a commencé entre 19541°, jusqu'à l'effondrement du bloc de l'Est en 1994. Elle a donc duré une quarantaine d'années.

9 Professeur émérite des Universités, et spécialiste de géopolitique, Yves Lacoste a établi la chronologie éclairante de la guerre froide en 9 points: 1. 1948 (Winston Churchill déclare qu' «un rideau de fer est tombé sur l'Europe », 2. 1948 (blocus de Berlin-Ouest par les Soviétiques), 3.1949 (fondation de l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord, dont le but est de contrecarrer la menace communiste en Europe, sous le commandement américain), 4. 1950-1953 (Guerre et Corée opposant les Etats-Unis et leur Alliés à la Corée du Nord et à la Chine, alliées à l'URSS), 5. 1955 (signature du pacte de Varsovie qui regroupe les armées de l'URSS et celles des pays socialistes de l'Europe centrale), 6. 1962 (Crise de Cuba, à l'occasion du projet avorté d'installation des missiles soviétiques dans I'île), 7. 1965-1975 (Guerre du Vietnam, les USA s'opposent au Vietnam du Nord, aidé par la Chine), 8. 1987 (signature entre Washington et Moscou du premier traité de désarmement nucléaire) 9. 1994, avec la dissolution de l'URSS et la fin de la guerre froide. Yves Lacoste, Géopolitique, La longue histoire d'aujourd'hui, Paris, Larousse, 2006, 336p, p.55. 10Il est à rappeler que la guerre froide commence à la fin de la guerre de Corée en 1953, qui a opposé les USA et leurs alliées à la Corée du Nord et à la Chine, alliées à la Russie. Dans la même année, l'Assemblée nationale française rejette le projet de création de la Communauté européenne de défense (CED), sous l'influence des gaullistes et surtout des communistes. Le fait majeur date de 1955, avec la signature du pacte de Varsovie, qui regroupe les armées soviétiques et celles des pays socialistes d'Europe centrale. A l'Ouest, l'acte déterminant date de 1949, avec la création de l'OTAN (l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord), dont l'objectif est pour les Américains, de contenir la menace communiste en Europe 28

Trois événements historiques allaient conforter cette préfiguration d'un monde nouveau que l'Histoire promettait et qu'il fallait inventer. Les espoirs d'un monde meilleur. Il y a d'abord eu le phénomène de l'internationalisation du processus démocratique - et l'engouement conséquent que cela a suscité dans les pays en développement, notamment en Afrique - dont le discours de la Baule a été un des principaux catalyseurs. Ensuite la victoire du libéralisme et l'expansion mondiale de son modèle, contre les prédictions eschatologiques marxiennes Il . Et enfin, le choix de la construction d'une société internationale pacifiste, attentive au droit international, aux droits de l'Homme ainsi qu'à la justice internationale pour fortifier l'Etat de droit12. Pour les pays en développement, et surtout pour l'Afrique, la promesse d'un Nouvel Ordre International était devenue la leur. Elle était comme ce qu'ils avaient toujours espéré et qui leur échappait à la fois. Leur prière quotidienne. L'Afrique rêvait de voir l'accomplissement de ce nouveau monde. Son avènement.

Il

Il n'en reste pas moins que, contre Fukuyama, qui y a vu

l'accomplissement ultime de la Raison, la manifestation absolue de la rationalité politique, c'est-à-dire, la fin de I 'histoire (Paris, Flammarion, 1992), ce pourrait bien être lorsque l'accumulation du capital devient anarchique et échappe à toute forme de redistribution en direction qu'elle créera sa propre invalidation, et en ce sens, sa destruction. C'est donc moins sa faiblesse qui sera sa fin, que sa force, sa mal répartition des richesses et son rôle partisan qu'on lui prête dans les conflits du Moyen-Orient et du Proche-Orient. Le bombardement des tours du World Trade Center le Il septembre 2001 par des kamikazes saoudiens en constitue l'exemple éponyme. Cet événement a donné droit à un échange philosophique majeur entre la déconstruction de Jacques Derrida et Jürgen Habermas, Dialogues à New York, Le «concept» du Il septembre, avec Giovanna Borradori, traduit de l'allemand par Christian Bouchindhomme, et de l'américain par Sylvette Gleize, Paris, Galilée, 2004 ? 349P. 12 L'ouvrage informé de Jean Ping s'y arrête, Mondialisation, paix, démocratie et développement en Afrique: l'expérience gabonaise. Préface de Hubert Védrine, Paris, L'Harmattan, 2002, 212 p. 29

Ce ne fut pas le cas. Ce fut au contraire une illusion pernicieuse et tyrannique. En effet, bien qu'elles aient promis un avenir pacifiste et prospère, les espérances que devait créer un tel monde se sont effondrées au cachot des désillusions froides d'une Histoire qui venait de reconduire les fantômes de la veille: usage illégal de la force, non application de certaines résultions des Nations Unies, hégémonie, inégalité, pauvreté, insécurité et guerres provoquées ou maintenues. D'où une confusion des esprits qui avait conduit à désespérer de l'un des rêves les plus surprenants du XX è siècle, violemment niée et essentialisée par la loi mondiale du Marché. De bonne heure, l'économiste libéral Alain Mine en a fait le constat: « Qu'il est loin le temps des rêves élégiaques, de la fin de l 'histoire et des propos naïfs sur la paix universelle qui ont suivi la chute du Mur de Berlin! Que n'aura-t-on entendu? Le progrès, la paix, la reprise économique (...). La réalité a rapidementfait le lit de ses propres illusions. »13 A l'ancien affrontement Est/Ouest, semble en effet s'être substitué le cynisme - voire l'indifférence - des échanges NordSud, avec la détérioration des relations à travers des économies et des échanges commerciaux de plus en plus verrouillés par les pays du Nord, dont la conséquence allait être la marginalisation, voire l'exclusion des pays en développement dans le processus des échanges internationaux: «Concernant le commerce, les pays développés sont particulièrement hypocrites: nous encourageons la libéralisation dans les pays en développement, tout en refusant d'ouvrir nos propres marchés dans les secteurs où ils seraient le mieux à même de commercer avec nous. Le protectionnisme dans
13 Mine (Alain), Le Nouveau Moyen Age, Paris, Gallimard, 1993, p. 15.

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l'agriculture, les textiles ou la sidérurgie est mauvais pour les pays développés, mais il est tragique pour les pays en développement, car comment peuvent-ils rejoindre le commerce international si nous leur fermons la porte dans les domaines où ils sont susceptibles d'être compétitifs? Sont-ils censés commencer par des micro-ordinateurs et des trains à grande vitesse? Or, les pays développés ont, au cours des cycles successifs de négociations commerciales, considérablement réduit les barrières douanières aux produits qu'ils fabriquent. Au contraire, les produits manufacturés que les pays. en développement produisent de manière compétitive, tels que les textiles, font l'objet de taxes de l'ordre de 15% à 30 % à leur entrée dans les pays développés. De manière générale, les pays riches prélèvent sur les pays en développement des taxes quatre fois supérieures à celles qui frappent les biens manufacturés qu'ils s'échangent entre eux. Les produits agricoles sont encore les plus taxés, notamment dans le cadre de la politique agricole, avec des taux supérieurs à 100 %pour de nombreux produits. En général, la Banque mondiale estime que la suppression des barrières à l'entrée imposées par les pays riches aux pays en développement pourrait leur rapporter environ 100 milliards de dollars -le double de l'aide publique accordée à ces pays. L 'hypocrisie atteint son comble lorsque l'on refuse les importations de ces pays au nom du refus du « dumping social » ou du « dumping monétaire », c'est-à-dire parce que leur avantage compétitif reposerait sur une protection sociale trop faible ou une monnaie sous-évaluée. Parce que les pays en développement sont les plus défavorisés par les barrières aux échanges actuellement en vigueur, ce sont eux qui ont le plus à gagner aux négociations commerciales visant à diminuer ces barrières. Cela est d'autant plus vrai que, aujourd'hui, ces négociations s'inscrivent dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Or celle-ci

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présente la particularité de prévoir un mode de règlement des différends par des experts indépendants. »14. Le commerce international, sous l'égide des grandes puissances, s'autorise ainsi toutes les transgressions qu'elle condamne pourtant chez les autres. Elle s'exonère des critiques qu'elle adresse si souvent au pays en développement et à l'Afrique. L'Afrique actuelle entend sortir du rêve avorté et glacé de ce monde ancien, profondément injuste et hégémonique, en s'efforçant d'inventer le Nouvel Ordre International (NOl) en gestation à l'aide duquel elle pourrait se déprendre des pièges et de l'ordonnancement rigide et obsolète du vieux monde. Aussi cette recherche invite-t-elle l'Afrique à abandonner les promesses fallacieuses d'un monde devenu sectaire et à forcer la porte du monde nouveau dont la vision, les choix et les attentes sont à préciser et à formaliser, à penser pour envisager des alternatives et des solutions fiables à l'ensemble de ses 53 pays, pour les guérir de leur vulnérabilité, de leur posture instable et chaotique. De leur dépendance. Et de leur défaite économique. Car le temps est révolu où il fallait rendre les autres responsables de tous nos échecs, de toutes nos erreurs et de tous nos maux. L'Afrique, même lorsqu'elle serait trahie, malmenée, exclue, et marginalisée, ne peut attendre d'autrui les changements internes et les corrections de ses échecs. Cette responsabilité là lui incombe. Elle est responsable de ses mauvais choix comme de ses non choix. Comme disait Sartre, ne pas choisir, c'est choisir. C'est que, dans la pauvreté comme dans l'engrenage des échecs, elle reste toujours libre de choisir de rompre avec cet état de servitude. Dans la victoire comme dans la défaite, elle reste libre de ses choix. La liberté de choisir est ce que l'on ne peut retirer à personne. Là est l'essence de la liberté. Libre d'éprouver le prix qu'on a pour le changement, pour la
Chriqui (Vincent), A qui profite le libéralisme? Paris, éditions 1, 2003, 263p, pp. 172-173. 32
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conquête d'un monde libre dans son propre pays, en protégeant l'environnement, en promouvant un développement durable, l'Etat démocratique en renforçant le droit et la paix. Car paix, liberté et développement sont indissociables. Les travaux relatifs à la géopolitiquel5, à l'économiel6 comme à la science politique insistent sur les inégalités 17, le cynisme et le caractère rébarbatif18 des échanges internationaux qui sont, contrairement aux positions officielles qu'ils véhiculent et à leurs déclarations de principe, défavorables au développement équilibré, d'abord au sein des pays développés eux-mêmes, ensuite entre les pays du Nord et ceux du Sud, en en signalant les nouvelles inégalités, la réduction considérable de l'aide au développement, la vétusté et l'ambiguïté des mécanisme d'échange au sein de la coopération, et somme toute,

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Lacoste (Yves), Géopolitique, le longue histoire d'aujourd'hui, Paris,

Larousse, 2006, 336p. 16Il en est ainsi de Vincent Chriqui, qui a enseigné l'économie à l'Institut d'Etudes Politiques (lEP) de Paris: « En novembre 2001, dans le cadre des négociations de Doha, c'est surtout la France qui a lutté jusqu'au bout pour préserver les subventions à l'agriculture, qui nuisent principalement aux pays en développement, et elle l'a fait au risque d'empêcher un accord qui leur aurait été particulièrement bénéfique, puisqu'ils ont le plus à gagner à la libéralisation des échanges. La France s'était d'ailleurs également illustrée, au début de la même années, en s'opposant en vain, seule parmi les Quinze, à l'ouverture de l'Union européenne aux importations en provenance des pays les moins avancés! La protection des betteraves françaises qui pourraient être menacées par cette mesure, a pesé plus lourd que le sort des habitants des pays les plus pauvres. En définitive, il n'y a probablement aucun pays au monde dont la politique commerciale ait été dirigée de manière aussi constante que celle de la France contre les intérêts des pays en développement. C'est dire combien il était pathétique de voir l'Europe en général, et la France en particulier, se présenter à Doha comme les défenseurs des pays pauvres. » Cf. A qui profite le libéralisme? op. cit. p. 174 17Cohen (D.), Richesse du monde, pauvreté des nations, Paris, Flammarion, 1997. 18Minc (Alain), Le Nouveau Moyen Age, op. cit. 33

l'indifférence générale à l'égard de l'Afrique. Celle-ci doit être corrigée par l'Afrique. A l'appui de l'expérience du Gabon - pays pétrolier, de la zone Franc (PZF) - et en explorant les axes essentiels du nouvel art de gouverner que défend et illustre, au moins depuis les années 1990, son président, Omar Bongo Ondimba, ce travail donne sa préférence à un Nouvel Ordre International politique, à travers la défense de l'Etat de droit régulé par la démocratie parlementaire ou libérale, la recherche permanente de la paix entre pays africains en conflits, la quête du pragmatisme économique, qui se traduit par le développement véritable des Etats à travers l'amélioration des conditions de vie des populations, et la déconstruction de la philosophie actuelle de la mondialisation, des théories et des concepts inégalitaires qui régissent la coopération et les échanges des Etats européens, américains avec ceux d'Afrique, puis les rapports entre l'Afrique et le reste du monde. Sortir de l'ordre hégémonique et unilatéral du monde - du fait des effets pervers19 de l'économie et de la politique internationales, pourrait être pour les universitaires, intellectuels, chercheurs et philosophes africains, le temps du recommencement de la réflexion politique et de l'examen serré des nouvelles solutions aux problèmes de l'Afrique, qu'il convient d'abord de diagnostiquer correctement. Cela exige au moins de cesser de se désintéresser de la politique continentale et de celle des Etats de droits naissants. Et de cesser d'abdiquer la réflexion sur sa transition démocratique et sur les conditions draconiennes du redressement de son économie. Enfin, et plus généralement, le sens de la vie et de sa préservation, dans un continent qui est donné par l'Histoire pour être l'origine de la vie et des hommes. Mais, si la vie s'y est dégradée, aliénée et dépravée, et si les populations y sont encore cernées par la pauvreté, les guerres, le
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Chriqui (Vincent), A qui profite le libéralisme?

op. cit. p. 166.

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mal développement, c'est aussi parce que la qualité des conditions actuelles de la recherche, la vocation de la formation de ceux qui font profession de penser, y ont été profondément altérées. Il en est de même de l'oubli de la consubstantialité de la réflexion et de l'idée de prospérité comme celle de puissance. L'absence d'alternative à la crise de la politique africaine pourrait s'expliquer au moins pour partie par l'abdication d'une réflexion informée, ajustée aux réalités concrètes de l'Afrique - à chacun des 53 pays - quantifiable autant qu'inventrice de la démocratie libérale. L'absence de circulation des publications et des thèses de qualité, des comptes-rendus de colloques ou de symposiums spécialisés, le déficit de la mobilité des spécialistes et des auteurs d'ouvrages stratégiques sur la politique et l'économie, autant de choses ont aggravé le hiatus entre la crise générale de l'Afrique et la recherche universitaire. Il convient de surmonter ce hiatus en effectuant des diagnostics rigoureux qui permettent de proposer des solutions efficaces, adaptées et évolutives. C'est que le déficit de la recherche africaine consiste dans sa non adaptation aux impératifs politiques du Nouvel Ordre International qui transparaît à I'horizon comme une alternative au vieux monde crispé et autoritaire dans lequel le monde moderne et l'Afrique ont vécu, dont la violence s'est manifestée entre autres à travers les deux Guerres, la Guerre froide, la Guerre de Corée, la Guerre du Golfe, la Guerre israélo-palestinienne, les guerres dans la Région des Grands Lacs, le génocide du Rwanda, les conflits du Darfour... la domination économique et politique de l'Afrique par ses partenaires historiques, la crise financière et économique survenue au lendemain de la dévaluation du franc CFA de 1994, à Dakar au Sénégal. Si l'on considère les guerres récentes du Golf, celles israélopalestiniennes, celles du Rwanda et de la Région des Grands Lacs, il n'est pas certain que les pays les plus développés qui, officiellement défendent la vision d'un monde pacifiste et jugé plus solidaire en soient demeurés les meilleurs interprètes.

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Au contraire, est-ce à l'Afrique elle-même que ce discours échoit désormais. Elle peut prendre en main son destin en rompant avec la dépendance, l'esprit d'assistanat, et en choisissant de créer elle-même les moyens d'une véritable révolution technologique pour la transformation locale des matières premières, à travers des échanges des biotechnologies entre les pays du Nord ou les nouveaux pays développés d'Asie et de l'Amérique et ceux du Sud, afm de réaliser un développement réel. A aucun moment de l'histoire un continent n'a conquis son indépendance politique et industrielle de l'extérieur. Les philosophes, économistes, historiens, juristes, chercheurs et penseurs africains sont invités à produire des discours ajustés, adaptés au contexte historique et aux problèmes spécifiques des Etats africains pour les accompagner patiemment dans l'étape historique actuelle où ils peuvent fournir des alternatives aux contradictions et au cercle vicieux d'une coopération et d'une économie internationales dont le discours officiel s'oppose aujourd'hui point par point aux choix, aux décisions et aux lois régies par la volonté de puissance et de domination: Le projet de l'économie-monde n'a pas pour finalité de transformer l'Afrique. Mais c'est à l'Afrique de conquérir sa transformation aux confins de cette expérience sans précédent des échanges planétaires. C'est à elle de gagner sa place dans cette aventure, en formant des groupes puissants au sein de l'UA, et en réglementant une politique commerciale offensive. La politique-monde a été également l'objet d~un détournement que ce livre va identifier et diagnostiquer, pour redessiner, même à grands traits, les projets manqués et les reprendre sur des bases plus efficaces, plus performantes, plus objectives. C'est aussi un plaidoyer pour l'instauration d'un nouvel ordre politique et économique mondial, qui rompe avec celui actuel qui a échoué sur plusieurs points, et d'abord sur la signification première de l'échange-monde: la volonté planétaire de vivre ensemble, d'un mieux-vivre, l'ambition de donner un sens à cette existence

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monde, en cherchant la réduction de la pauvreté et des inégalités entre les Etats, en réduisant l'iniquité du système marchand international, et les injustices de la coopération internationale, à travers la construction d'une Communauté internationale, des sociétés civiles, des opinions nationales et internationales, des Etats de démocratiques, acquis à l'idéal de la paix, de la justice et du droit international. Il s'agit de bâtir par soi-même un autre monde où le spectre de la guerre calculée, de la maladie, de la domination et de la

marginalisation commerciale et technologique

-

ces figures

inacceptables - serait l'occasion de nouvelles ardeurs au travail, à la recherche, à la solidarité, à de nouvelles utopies. Car c'est en abandonnant nos propres erreurs qu'il convient de rêver d'un autre monde, distinct des hécatombes enregistrées par ce temps tragique et sans invention. Ainsi de la multiplication des foyers de guerre et des conflits armés pour ne se délimiter qu'aux années 1989-199020: les affrontements entre la Mauritanie et le Sénégal (1989-1990), la guerre civile au Libéria (1990-2004), la guerre civile en Sierra Leone (1991-2001), la guerre civile en Angola, avec près de 500 000 morts en 10 ans (1992-2002), le conflit entre l'Erythrée et l'Ethiopie qui débouchera sur l'indépendance érythréenne (1993), la guerre civile au Burundi, qui fait plus de 200 000 morts (1993-2002), l'affrontement de la Libye et du Tchad (1994), la guerre civile au Rwanda, avec le génocide des Tutsi et des Hutu modérés, qui a occasionné environ 1.000 000 de morts (1994), les trois guerres civiles du Congo Brazzaville, avec plus de 30 000 morts, commencées le 30 novembre 1992 jusqu'en 1993 pour les deux premières, la troisième survient le 5 juin 1997 et se prolonge jusqu'au 14 avril 2001, avec la signature à Libreville, sous l'égide du président Bongo d'une « Convention sur la paix et la reconstruction» et sur un avant-projet de Constitution.

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Lacoste (Yves), Géopolitique,

op. cit. p. 210

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Puis une nouvelle guerre entre l'Ethiopie et l'Erythrée (19982000), le « conflit des Grands Lacs » qui entraîne la participation de l'Angola, de l'Ouganda du Rwanda, du Zimbabwe, commencée en 1998 et qui ont connu une rare intensité jusqu'en 2000, la Rébellion du Nord de la Côte d'Ivoire démarrée en 1999 ; Et plus récemment, les exactions perpétrées au Darfour par des nomades arabes supposés être soutenus par le régime politique de Khartoum (2003-2005). Pour la seule année 1996, l'ONU21 a fait le rapport suivant: 14 des 53 pays africains ont eu des conflits armés, qui ont provoqué 8.000 000 de réfugiés. Le bilan que l'on dresse de ces guerres depuis 1990 est accablant: « 6 millions de réfugiés, 15 millions de personnes déplacées, 4 à 6 millions de morts, victimes de la violence depuis 1990, un génocide au Rwanda qui s'est soldé par plus d'un million de morts. De nombreux pays tombés sous la coupe des Seigneurs de guerres relèvent désormais de l'assistance humanitaire et rejoignent peu à peu le camp des «entités chaotiques ingouvernables », zones de non droit, où il n y a ni paix, ni démocratie, ni développement. »22 Pour contrer cet état de choses, l'une des réponses est de pratiquer de la pédagogie politique, qui passe par la recherche scientifique et par des campagnes de sensibilisation médiatiques, par des conférences locales ou sous-régionales. Aussi sera-t-il question d'appeler à une nouvelle éthique de la recherche, activée par des chercheurs qui, par delà leur situation et leur position, resteraient attachés à l'idéal d'une économie libérale débouchant sur le développement véritable des Etats,
Les causes des conflits et la promotion d'une paix et d'un développement durables en Afrique, New York, ONU, 1998, p. 3.
22

21

Ping (Jean), Mondialisation, paix, démocratie et développement en
l'expérience gabonaise, op. cit. pp. 13-14.

Afrique:

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l'amélioration des conditions de vie des citoyens, le développement durable, la formation rigoureuse des cadres et des étudiants, la qualité de vie élémentaire des paysans, eu égard par ailleurs aux potentialités des ressources naturelles, des richesses, et de la position géostratégique de l'Afrique, au moment où elle est invitée elle-même à choisir, à recomposer de nouveaux partenariats économiques pour construire son avenir. Exigeant courage et lucidité, ces nouveaux choix sont de plus en plus envisagés par les commentateurs des institutions politiques et économiques africaines: « Quand Omar Bongo Ondimba dit que «le Gabon n'est la chasse gardée de personne », on peut ne pas le prendre au sérieux. Mais quand il ouvre carrément son pays aux Chinois (dont l'appétit en inquiète plus d'un en Europe), aux investisseurs brésiliens et sud-africains, après avoir successivement reçu, à Libreville, les présidents Hu Jin tao, lnacio Lula Da Silva et Thabo Mbeki (...) Quant, invité chez George W Bush à la Maison Blanche, il discute du partenariat entre les Etats-Unis et le Gabon, dans les domaines comme l'industrie, le pétrole, le commerce, le terrorisme, l'environnement, le transport aérien, etc., y a-t-il une autre façon de s'affranchir de l'encombrante tutelle de l'ancien colonisateur? »23 Sans renoncer aux partenaires économiques du passé, il est question de récuser - tout ce qui porte le sceau de l'inégalité calculée et de l'exclusion, qui semblent avoir disqualifié le sens qu'on doit réellement donner à la coopération entre les Etats en y recherchant des échanges rigoureusement équilibrés et complémentaires à travers la réappropriation de la politique, de la philosophie, du droit, de l'économie, des sciences ainsi que des arts et des lettres. Seuls la performance biotechnologique, le
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Tedga (Paul), Omar Bongo Ondimba, tel que je le connais, Paris, AfriqEducation, 2005, pp. 149-150. 39

caractère offensif et exclusif de l'économie néo-libérale, la force de frappe nucléaire, la recherche dans l'espace et la quête des intérêts stratégiques (économiques et politiques), la surabondance des gadgets visant à accroître la communication et l'information déterminent désormais la puissance des Etats dans notre monde, même si cette notion est devenue quelque peu problématique, du fait même de l'affaiblissement de son autorité, et de sa dépendance des organismes financiers, commerciaux et bancaires. Ainsi, la puissance d'un pays n'est plus mesurée à la capacité que ses découvertes ont de créer des progrès utiles à tous, et à la splendeur de ses idéaux en faveur du partage équilibré, de la justice et de la paix, ou dans la pertinence des théories élaborées par ses politistes, philosophes, savants, économistes, chercheurs, penseurs, plasticiens, musiciens et écrivains, mais dans la force de frappe et sa capacité de garantir un ordre international de plus en plus inégalitaire, régenté par la force, la violence et des rapports permanents de contrôle et de hiérarchisation. Ce qui a considérablement défiguré l'idéal pacifiste que promettaient les relations internationales dans les années 1990. Face à cette situation, l'émergence des nouvelles puissances économiques comme la Chine, l'Inde, le Brésil et le Mexique est apparue comme une surprise, voire, un accident. Le fait est que, celles-ci, tout en disposant de la force de frappe, n'y ont pas englouti leurs économies, mais ont investi dans des secteurs offensifs (informatique, automobile, textile, électroménager). On a cru que ces nouvelles puissances économiques étaient demeurées dans une posture jugée isolationniste à tort - tandis qu'elles ont produit une réflexion puissante sur elles-mêmes, leur avenir politique, économique et technologique, la façon dont elles pouvaient se relever et entrer dans I'Histoire, en forgeant de nouvelles façons de faire la politique et l'économie. Leur histoire pourrait bien être la nôtre à condition que nous nous résolvions à persévérer dans cette orientation où la priorité est donnée à la réflexivité politique et au financement de la recherche. Nous y

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