"On prend nos cris de détresse pour des éclats de rire"

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André Tanquerel (1894-1916) écrit à sa marraine de guerre et à sa fille. Ce lien épistolaire est pour le soldat la preuve qu'un ailleurs paisible existe et qu'on l'y attend. Cependant, il ne peut s'épancher complètement, à la censure militaire s'ajoutant l'autocensure... d'où naîtra l'incompréhension de celles-ci devant sa révolte, taxée d'antipatriotique. A travers ces lettres, c'est "l'Histoire de France" et l'histoire d'un homme qui s'entremêlent.
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782336260969
Nombre de pages : 331
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A nos enfants, Emmanuel et Christine, Charlotte et Bertrand, et Grégoire, Hannah, Christophe et Helmut… A nos petits enfants, Hugo, Juliette, Tristan, Enola, Tanguy, Titouan et Timéo… Jessica, Stéphanie, Julien, Clara, Éléna, Jean-Daniel et Sébastien… Et aux générations futures, Dont Frédérik et Elfe, les petits premiers. Puissent-ils, en lisant cette histoire vraie, Mieux chérir les temps de paix, En vivre pleinement Chaque instant, Et ne jamais… jamais ! Les prendre pour acquis

Merci … A « l’oncle Jean » pour avoir osé me confier ce trésor, cette relique familiale et pour avoir cru que j’en tirerais quelque chose… A Paule pour son aide dans la transcription des lettres et autres documents. Elle a su être efficace, enthousiaste et un critique judicieux et diplomate … A Maud et Maurice, mes parents, pour les relectures et pour les précisions sur des données reliées à la “petite histoire’’… A Antoine et Hans, nos maris, qui ont pu se sentir parfois négligés lors de nos interminables sessions à l’ordinateur… A tout ceux qui m’ont aidée ou m’aident à diffuser le message d’André Tanquerel en parlant du livre ou en aidant à la création des lectures des « Lettres d’un poilu » au café littéraire et dans les collèges : Michèle Racine, Sylvie Lacoste, Madeleine Décrind, José Sorribes, Didier Dicale, JacquesRené Martin, Nicolas Hockenghem, Annick Le Ny, Grégory, Marie Anne et Jean Patrice Dalem, A Yves Cocaign, qui a pris en main, sans hésiter, la partie informatique de mise aux normes et de corrections, et à Valérie pour la chaleur de son accueil et de son soutien… A Madame Marie Pascale Prévost-Bault, Conservateur en chef du Musée de l’Historial de Péronne, pour avoir avec tant de simplicité et de gentillesse, accepté de préfacer le livre… Au professeur François Crouzet, professeur émérite à l’université Paris IV Sorbonne qui, ayant pris connaissance de ce manuscrit, et le signalant à la bonne personne, nous a ouvert la voie de la publication… A Madame Sophie de Lastours, directrice de la section : « Histoire de la défense » chez l’Harmattan, pour avoir accueilli favorablement ce manuscrit. En le publiant, elle donne la parole à André, et, à travers lui, à tous les poilus !…

PREFACE de Madame Marie-Pascale PREVOST-BAULT Conservateur en Chef du musée de l’Historial de Péronne.

Nombreux sont les combattants de la Grande Guerre à avoir laissé une correspondance relatant leur vie quotidienne sur le front. Peu cependant allaient au-delà des formules pudiques du « Je vais bien, nous tenons », visant à rassurer la famille et se réservant ainsi la liberté de ne pas communiquer l’indicible de ses souffrances quotidiennes. Comment rapporter en effet l’ordinaire de la violence des combats, des coups de main, des bombardements, dans une société où le cinéma n’existait que pour une minorité et où la censure régnait de façon omnipotente ? Les lettres d’André Tanquerel traduisent de façon rare la volonté de maintenir les liens avec sa famille, d’entretenir un dialogue intime et régulier. Il est rare en 1914-1918 qu’un soldat cherche à communiquer l’expérience du feu à des femmes, principalement à sa marraine de guerre. Blessé en novembre 1915, André Tanquerel se révolte déjà : « Je peux me plaindre un peu après six mois de front ! J’ai fait mon devoir comme un autre ! Mieux vaut une balle entre les deux yeux que les souffrances physiques et par-dessus le marché les gifles morales ! » Il va même jusqu’à s’insurger et se laisser aller à des aveux défaitistes : pourquoi revenir au front, lui qui a déjà eu à passer 17 jours et 17 nuits de suite en première ligne à Verdun et qui a vu à l’arrière les embusqués, les profiteurs de guerre ? Pourquoi les journaux « bourrés de mensonges » cachent-ils les misères des combattants ? Gagné par la rancœur, la colère du fantassin explose dans une lettre à sa marraine, datée du 6 avril 1916 : « Oui c’est affreux. Mes camarades s’en vont un par un. Hélas, je suis seul maintenant ». Ses talents d’écrivain nourrissent déjà une chronique, intitulée Les Martyrs, dont il ne rédigera que l’introduction et six chapitres (Les Bleus, Pâques, Un crime…) Sa rage d’en finir avec l’enfer du front et l’absurdité d’une guerre dévoreuse d’hommes est atténuée par un court séjour à Tunis pour voir sa famille en juin 1916, mais le retour dans les tranchées n’en fut que plus rude : « Au risque de n’importe quels sacrifices, mourir de suite, ou bien pourrir dans les tranchées, essayer un dernier effort, voilà où nous en sommes tous » (7 juillet 1916). Et le 19 juillet, exténué, il redoute de perdre la raison et confie à sa marraine : « Pour moi, je ne vois pas d’autre issue que d’être blessé et d’en finir. » Alors qu’il est amoureux de Nanie (Hélène) depuis mai 1915, le rêve de « sortir de la guerre » l’obsède. La lettre du 6 octobre 1916 adressée à celle qu’il appelait « sa petite mère » est une lettre d’adieux, défiant la censure et implorant la tendresse, la 9

compréhension. « Autrefois, je me révoltais, maintenant je n’en ai plus la force. Le militarisme donne son fruit. Je suis abétit et abrutit (sic) suffisamment pour me faire tuer sans rien dire !… » « Ce qui nous fait souffrir tous, c’est de penser que l’on prend nos cris de détresse pour des éclats de rire. » Son régiment, le 158e d’infanterie, est confronté au sommet de la violence avec la bataille de la Somme (1er juillet-novembre 1916). Verdun est loin ; le sentiment d’être une victime de plus éclate dans des explosions verbales. Le 19 octobre, le désespoir devient extrême voire maladif : « Nous ne savons plus pour qui nous nous battons, ni pourquoi… » « C’est affreux, affreux. Au-delà de tout. » Ainsi, avant la crise de l’année 1917, André Tanquerel qui extériorise ses sentiments d’une façon très sincère et sensible, révèle les signes d’usure qui amèneront les soldats à montrer que leur consentement n’est pas total et n’a plus rien à voir avec le grand élan initial de 1914, pour une « guerre juste ». Le soldat de première classe André Tanquerel est tué le 7 novembre 1916 dans une tranchée, par un éclat d’obus. Parmi les 8 millions de mobilisés français, des écrivains soldats ont, à travers des romans, dénoncé, voire refusé la guerre : Barbusse, Giono, Céline… mais très peu de simples soldats ont osé exprimer pendant la guerre même à leurs proches combien ils souffraient, non seulement physiquement, mais psychiquement. Devant un massacre de masse comme celui de la guerre de 1914-1918, un homme, André Tanquerel, s’épanche, voulant témoigner de sa différence, de sa vision du présent à travers son expérience du feu. Dans un style simple, il nous touche par sa sincérité, son style moderne. Les articles des Martyrs auraient dû être publiés ; ils ont développé une vocation chez sa fiancée que la mort de ce soldat de 22 ans a brisée. Sachons apprécier la qualité rare de ces échanges épistolaires qui nous en disent long sur les mentalités cachées de la Première Guerre mondiale. Marie-Pascale PREVOST-BAULT Conservateur en chef

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AVANT-PROPOS de Madame Sophie de LASTOURS Directrice de la collection « Histoire de la défense » chez l’Harmattan

Le rêve de ce soldat, mort peu de jours avant son vingt-deuxième anniversaire, était d’être publié après la guerre. Il a fallu un récent heureux hasard pour que cela se fasse, avec un simple retard de quatre-vingt-neuf ans, un soupir face à l’éternité ! Jeune homme doué qui écrit au front des poèmes, peint, dessine, s’exprime à travers la correspondance échangée principalement avec Madeleine, sa marraine de guerre, et le reste de la famille Thibault chez laquelle il logeait déjà avant 1914. Il travaillait comme Madeleine à l’imprimerie Schneider et Mary de Levallois. Les marraines de guerre ont souvent joué un rôle de première importance auprès des poilus de 14, ainsi Lazare Ponticelli, un des deux derniers poilus encore vivants en octobre 2007, répond dans une interview : « Mon meilleur souvenir, c’est les lettres que m’envoyait ma marraine de guerre, une porteuse de lait que j’avais rencontrée avant de partir sur le front. Ne sachant ni lire ni écrire, c’est des copains qui m’aidaient.1 » Il y a eu de nombreuses manières, pour les poilus, de laisser une trace, fût-elle fugace. Les journaux de guerre, écrits au jour le jour, les lettres, les projets de livres2, les photographies d’amateur3. On peut dire qu’André Tanquerel les aura presque toutes utilisées, à part les souvenirs rédigés ou corrigés entre les deux guerres, et pour cause ! Parmi tous les manuscrits que j’ai choisi de publier en tant que directrice de la collection « Histoire de la défense », celui-ci contient quelque chose d’indéfinissable qui me le rend peut-être le plus cher de tous4.

La voix du combattant. Les deux derniers poilus. octobre 2007 ; p.4. Il est né en décembre 1897 en Italie et est venu en France à l’âge de neuf ans. Il a d’abord été ramoneur à Nogent-sur-Marne, puis crieur de journaux à Paris. Interrogé sur sa guerre, il raconte s’être engagé dès août 14 et que cela a été sa « manière de dire merci ». Il n’a alors que seize ans et demi et est d’abord affecté au creusement des tombes sur le front de Soissons, puis des tranchées dans l’Argonne et à Douaumont. 2 André Tanquerel entreprend la rédaction d’un ouvrage qui devrait s’intituler Les Martyrs. Des extraits accompagnent le texte. Georges Duhamel a choisi de publier une « Vie des Martyrs ». Un titre qui allait de soi. 3 Un regard sur la Grande Guerre ; photographies inédites du soldat Marcel Felser ; Larousse ; 2002. Électricien du génie entre 1915 et 1918. 4 À part ceux écrits par mes grands-pères, combattants de 14-18, que l’émotion m’empêche de lire dans leur totalité et de publier.

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Dans la mythologie grecque, la mort avait préséance sur la vie. Ce manuscrit en est l’image. Quand le cheval prophétique annonce à Achille sa fin prochaine, celui-ci répond qu’il le sait bien mais il continue à tuer en l’attendant. « En guise d’adieu, je tire sur mon Boche d’en face. Trente-deux coups de fusil. » La mort de ce poilu sera obscure à l’image de millions d’autres, mais sa mémoire oubliée resurgit aujourd’hui soudainement. Madame Dominique Carrier, aidée de sa tante, a effectué un travail remarquable en rassemblant, déchiffrant cet ensemble de textes, d’aquarelles, de réflexions où affleure souvent, dès les premières semaines, une sourde révolte qui ira crescendo. Si les hommes ont dû subir le froid des hivers rigoureux, les longues journées de pluie pénétrante, les océans de boue, la chaleur accablante, où la putréfaction des cadavres est à son comble, le pullulement de la vermine, les rats bruyants et voraces qui s’attaquent aux cadavres, l’alcoolisme, la tabagie ; on mesure aussi ici, pleinement, avec une grande acuité, ce tragique sentiment d’incommunicabilité éprouvé avec ceux qui vous sont les plus chers et qui ne peuvent jamais mesurer l’indicible, puisqu’il est infini. André Tanquerel écrit le 30 mai 1916 à sa marraine de guerre, Madeleine, et à la fille de celle-ci, Hélène : « Et, c’est pourquoi les raisonnements sont si hauts. C’est pourquoi, parfois, je bouleverse quelque peu l’édifice si élégant et surtout si pratique des illusions admises et conventionnelles… Il ne faudrait pas que vous me pensiez pour cela comme un vilain révolutionnaire que je ne suis pas, comme ce certain soir où, avec Nanie5, vous me traquiez de vos raisonnements tout faits et pourtant bien cruels et faux. » C’est le même homme qui un an auparavant montrait des velléités d’en découdre : « … Il me semble que si jamais je vais en Alsace6 où se bat vaillamment mon régiment, ce sera une manière de vous payer un peu de ma dette de reconnaissance, à vous tous, qui aimez tant ce pays. Malheureusement, j’ai été désigné pour instruire provisoirement les bleus et je vais voir mes compagnons partir avec le bataillon, sans moi. Espérons que ce provisoire ne durera pas trop longtemps. 7» On devine qu’Hélène, cette très jeune fille qu’André a connue enfant et avec laquelle il se fiance deux mois avant sa mort, ne pourra commencer à mesurer ce qu’elle ignorait par la lecture des journaux remplis de propagande, qu’après sa disparition à lui. Dix années s’écouleront avant qu’elle se marie. Elle ne semble avoir évoqué le souvenir de ce premier amour qu’avec une grande émotion et seulement avec une de ses nombreuses petites-filles… La confrontation d’un soldat de vingt ans avec les limites extrêmes de la résistance humaine conduit à de terribles remises en question, mais ce qui a
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Diminutif d’Hélène. La mère de Madeleine qui vit avec la famille est originaire d’Alsace. 7 Bourg, 2 mai 1915.

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particulièrement révulsé Tanquerel, c’est la lâcheté des planqués, c’est le mensonge des politiques, c’est la prétention et la bêtise de certains généraux8. « Mon but est de lutter contre cet optimisme béat qui naquit après la bataille de la Marne… « Le premier enthousiasme passé, les gens prudents s’empressèrent de trouver à l’arrière une place de tout repos dans l’un des nombreux services de l’armée. Et c’est ainsi qu’il y eut des notaires tourneurs d’obus et des fabricants de fausses réformes, pendant que des pères de plusieurs enfants, expièrent au front les crimes de n’avoir pas assez de hautes relations ou l’argent nécessaire à s’en procurer.9 » André Tanquerel peut-il être considéré comme anti-militariste ou pacifiste ? La réponse dépasse largement une question formulée de manière brutale et simpliste. Certaines lignes relevaient alors de ce que la censure désignait par le terme de « défaitiste » et que l’on peut résumer par l’obligation de tenir pour un prix surhumain des positions intenables. Si la révolte est violente, il faut se garder d’y voir une sorte de projection avant la lettre de ce qui fait l’humanitaire d’aujourd’hui. Il s’agit de détruire l’image d’Épinal mysticoguerrière entretenue à l’arrière par un Barrès, dont Tanquerel stigmatise le fils qui aurait, selon lui, évité de servir au front10. Une affirmation démentie. « Mais je voudrais que ceux qui tiennent si bien dans les journaux viennent faire un petit tour en première ligne ! »11 clame André Tanquerel qui, malgré la censure, ne peut se laisser museler12. L’œuvre publiée d’André Tanquerel aidera-t-elle à comprendre la profondeur du gouffre qui s’était creusé entre le combattant de la Grande Guerre et la population civile ? Ce dernier existe toujours aujourd’hui, même s’il est d’une autre nature. Sophie de Lastours

Roger Fraenkel : « Joffre, l’âne qui commandait à des lions » avec en exergue : « Été 14 : 300 000 morts. 9 Une étude sur les planqués : où, comment, pourquoi, resterait-elle à faire ? 10 Information qui semble être contredite par un article de Gérard Queilles : La tragédie du simple soldat dans la guerre de 14-18, histoire et littérature comparée. la Grande Guerre à travers quatre romans, Dorgelès, Jünger, Remarque, Hemingway », pp 1-16, en note 3. J’ai malheureusement égaré les autres références dans un récent déménagement. 11 Le 6 avril 1916. 12 « On a fait savoir aux soldats qu’il ne fallait pas, dans le courrier qui peut se perdre, donner des détails… cela nous est défendu ». Les lieux géographiques bien sûr, mais aussi les jugements personnels.

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PROLOGUE

Comment je suis entrée en possession des documents qui font le sujet de ce livre. Et ce qui s’en est suivi…
Vauclusotte, Franche-Comté, France… Par une belle soirée de la mi-septembre 1999, je devisais avec mon oncle Jean. Nous étions dehors, il faisait bon ! Une lumière dorée éclairait les maisons de l’autre côté de la rue. Oncle Jean13, grand marcheur, était venu parcourir les forêts comtoises avec Senta, sa femme, et une sœur de Senta … C’est alors que je lui parlai du dossier que j’avais monté sur ma grandmère (sa sœur Hélène), dans le but de raconter à mes enfants et petits-enfants la vie de cette femme exceptionnelle. Un instant, l’oncle Jean eut l’air songeur… — Écoute, j’ai peut-être quelque chose qui pourrait t’intéresser… J’ai retrouvé des papiers dans le grenier de la maison. Il s’agit des lettres d’un monsieur Tanquerel, adressées à notre mère qui était sa « marraine de guerre » pendant les années 1914, 1915, 1916… En 1916, il y eut des fiançailles entre André Tanquerel et Hélène (qui n’avait pas seize ans)… Puis il fut tué au combat la même année !… Je n’ai cependant pas trouvé de lettres adressées à Hélène... Elle a du les garder… Tu verras que lorsqu’il parle de ma sœur Hélène dans ses lettres, le jeune Tanquerel l’appelle le plus souvent : « Nanie »… Et quand il parle du « patron » ou de la « patronne », c’est de notre père, Joseph Thibault, et de notre mère, Madeleine Thibault, qu’il s’agit. (On disait souvent ainsi, à cette époque, pour le chef de famille et sa femme)… Et celui qu’il appelle : Ti yann ou Jeantiti… Eh bien c’est moi, tout jeune, puisque je n’avais pas encore neuf mois au moment où l’Allemagne déclarait la guerre à la France en août 1914. Oncle Jean s’arrêta un moment, perdu dans ses souvenirs… Il avait l’air très ému…

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« Oncle Jean » est le frère de ma grand-mère, Hélène Picker (née Thibault), que nous tous, ses petits enfants, appelions « Mamy ».

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— Tu n’imagines pas l’ambiance de mort qui régnait à cette époque là !… Dans toutes les familles il y avait des blessés, des disparus… On ne parlait que de cela ! Un cauchemar qui a complètement envahi ma petite enfance… Et puis tu verras, des lettres terribles, relatant de vraies boucheries !… Et des récits comme celui parlant de Français tués par des Français… Pour l’exemple, en plus ! !… Et des poèmes… parce que la jeunesse a besoin de rêves !… À plusieurs reprises dans ses lettres, André Tanquerel parle de publier : les lettres échangées avec notre mère, sa marraine de guerre, des poèmes, ainsi que des textes parlant de ceux qu’il appelait « les martyrs » de cette guerre… Il n’a pas pu aller jusqu’au bout… Enfin je t’enverrai tout… Les lettres arrivèrent, comme promis. Je fis l’inventaire rapidement… m’arrêtant ici ou là sur des passages captivants. Mais l’encre ou le crayon étaient parfois si pâles qu’il fallait une loupe pour déchiffrer et la fragilité du papier, parfois très fin, presque déchiré à la pliure, demandait précaution et douceur dans la manipulation. Je parcourais lettres et documents… la gorge serrée. Je découvrais l’enfer des tranchées… En même temps, au fil des lettres, je percevais la vie quotidienne de ma grand-mère à Colombes… L’idylle naissante entre elle et ce jeune homme cultivé, révolté, courageux. Je n’eus bientôt plus qu’une idée en tête : transcrire et transmettre le message et le témoignage du poilu qui faillit être mon grand-père14 ! La transcription débuta, lentement, l’émotion était grande…. Un jour, Paule, sœur de ma mère (Maud) arriva du Canada. Lorsqu’elle prit connaissance de ce travail, elle proposa très vite de m’aider. Après une hésitation, j’acceptai : il restait encore plus de 100 lettres à transcrire… Et ce fut le début d’un échange de courriels France-Canada, CanadaFrance… En cours de route, Paule m’apprit que sa fille Hannah (ma cousine) avait un jour regardé avec Hélène, notre grand-mère commune, les lettres qu’André Tanquerel lui avait écrites et qu’elles avaient pleuré, toutes les deux, en les lisant… Mais nous n’avons pas retrouvé ces lettres là…

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En fait, si ce jeune homme avait survécu, je n’aurais jamais vu le jour, ni, bien sûr, ma mère et ses neuf frères et sœurs (issus du mariage de ma grand-mère Hélène avec mon grand-père, Wilhelm, quelques dix années après la mort d’André), ni ma cinquantaine de cousins et cousines de la génération suivante, sans parler de nos nombreux enfants et petits enfants…

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Paule, connaissant mieux que moi les possibilités de l’ordinateur, se chargea aussi, plus tard, de la mise en forme… Bientôt, Paule au Canada et moi en France, avons fini la transcription des textes, et scanné toutes les illustrations (Cartes, documents etc.) ainsi que les croquis et aquarelles réalisés par André, souvent sur des papiers de fortune. Notons ici qu’André, dans ses lettres, parle à plusieurs reprises de textes que lui envoyait Nanie, les commentant ou les corrigeant même à l’occasion. Nous nous sommes alors rendu compte que nous possédions les textes en question. Ceux-ci font partie d’un recueil de quelque 20 écrits en prose, qu’Hélène avait couché sur papier, d’une belle écriture élancée, dans un album dont la première page porte le titre « Inspiration printanière ». Le dernier texte date de 1916, et la deuxième moitié de l’album n’est plus que pages blanches… comme si la mort d’André avait ôté à sa jeune fiancée toute envie de composer. Nous ne reproduirons dans ce manuscrit que les textes pertinents, les mettant en parallèle avec les lettres d’André quand il en est fait mention. Il ne reste plus qu’à transmettre cette page d’histoire familiale aux descendants d’Hélène… et à ceux qui seront intéressés à lire cette histoire véridique. André Tanquerel voulait publier un livre qu’il aurait intitulé : « Les Martyrs », il le dit à plusieurs reprises dans ses lettres. Nous voulons réaliser son rêve. Nous avons eu la chance de recevoir cette correspondance, et il nous semble que c’est André, par delà les générations, qui nous demande de prendre le relais, de faire entendre son cri de détresse le plus largement possible, passer son message et témoigner de la souffrance des soldats au front. Or, voilà que cette occasion tant rêvée de donner à André le large public qu’il désirait nous est offerte : le professeur François Crouzet, Professeur émérite à l’université Paris IV Sorbonne, signale l’ouvrage, qu’il a lu, à Madame Sophie de Lastours, autrefois son élève, dirigeant maintenant la collection « Histoire de la défense » aux éditions l’Harmattan, qui décide de le publier… redonnant ainsi la parole à André. Qu’ils en soient remerciés au nom d’André et de tous ces Hommes qu’il appelle « Les Martyrs » et qu’il a rejoint, un jour de novembre 1916… Dominique Carrier (Petite-fille d’Hélène Arrière-petite-fille de Madeleine et Joseph) Octobre 2007

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Le mot de Paule
Lorsque Domie m’a parlé pour la première fois, il y a environ 5 ans, de la mission que lui avait confiée l’oncle Jean, je n’ai pas hésité à lui offrir mon aide. Et j’ai considéré comme une marque de confiance le fait qu’elle ait accepté mon offre. L’Histoire avec un grand « H » m’a toujours intéressée, surtout celle qui me fait retourner aux sources, à mes propres sources, celles que j’avais senties le besoin d’effacer, en tant que jeune adulte, pour des raisons dont on ne parlera pas ici. Je me suis donc lancée avec enthousiasme dans le projet Tanquerel et, à travers les lettres du jeune poilu et de sa Marraine de guerre, ma grand-mère, j’ai littéralement vécu cette époque de la Grande Guerre. Toutefois, autant que l’histoire qui se déroulait sous mes yeux, et dont je m’imprégnais, j’ai savouré la qualité de l’écriture des personnages impliqués. Je me demande si mes petits-enfants sauront apprécier, comme je l’ai fait, le style de la toute jeune fille de 13 ans ½ qu’était ma mère en août 1914 dans son texte intitulé Un voyage unique, racontant l’exode des « …retardataires apeurés, assez riches pour écouter le vent de panique qui avait soufflé sur Paris… » ou encore la délicieuse histoire intitulée Tipperary, qu’André écrit, alors qu’il est hospitalisé à Royaumont pour une blessure subie dans les tranchées. André Tanquerel, tantôt philosophe implacable, analysant avec une grande lucidité, souvent tintée de sarcasme, la société qui l’entoure, tantôt petit garçon capricieux traitant sa Marraine de « méchante » parce qu’il n’a pas reçu la lettre attendue, tantôt adolescent romantique qui écrit des poèmes exprimant désespoir ou émerveillement… André est pour moi un personnage attachant. En le lisant, j’ai compris ma mère un peu plus et je peux m’imaginer à quel point ce jeune homme fougueux, exigeant et cajoleur, philosophe et artiste, a pu la marquer. Mais il me faut parler du travail qu’impliquait la réalisation de ce projet. Si je crois avoir réussi à seconder Domie en ce qui concerne les détails de mise en page et de saisie des données, ainsi que comme critique et, je l’espère, soutien moral, je dois lui exprimer mon admiration pour le véritable travail de bénédictin qu’elle a réalisé. D’un amalgame hétéroclite de documents divers (lettres parfois indéchiffrables, cartes postales, coupures de journaux, photos, dessins), elle a réussi, en retraçant et agençant les morceaux du puzzle, à bâtir cette histoire véridique qui se lit comme un roman. De plus, elle nous guide à travers la « Grande Histoire » et la « petite

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histoire» à l’aide de textes facilitant la compréhension du déroulement des évènements. Bien qu’attristée de constater que j’aurai maintenant moins d’occasions de communiquer avec Domie, c’est avec un grand soulagement que je vois la conclusion de ce projet qui représente un nombre incalculable d’heures à l’ordinateur, et de nombreuses frustrations dues à l’utilisation du logiciel Word de Microsoft. Paule Obermeir (fille d’Hélène et petite-fille de Madeleine et Joseph) Juillet 2005

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Pour comprendre la « petite histoire » Le contexte familial
La famille THIBAULT Elle est originaire de CHARNY, un petit village au nord-est de Paris, dans la vallée de la Marne. Là-bas, dans la ferme familiale vit la grand-mère paternelle d’Hélène : Élise Françoise Thibault (née Boyer), qui a eu quatre enfants, Ernest-Emile, Blandine, Angèle et Joseph. Joseph Jean Pierre (ou Jean Pierre Joseph, selon les papiers) Thibault, son quatrième et dernier enfant, naît en 1875 à Charny (23 février 1875 - 22 mars 1948). Bien que fils de paysans, il a cependant pu faire des études grâce à Ernest Thibault, son oncle chanoine. Il épouse en 1898, Madeleine Kauffmann (14 mars 1880 - 4 janvier 1967), dont la famille est originaire de Heiteren en Alsace et qui a vécu à Paris, avec sa mère qui l’a élevée seule, tenant un commerce de fruiterie et crémerie. En 1914, le couple habite à Colombes dans la banlieue de Paris, et Madeleine, à qui s’adressent les lettres d’André Tanquerel (dont elle deviendra la marraine de guerre), travaille dans les bureaux de l’imprimerie « Schneider et Mary » à Levallois. Joseph, lui, a d’abord travaillé dans une librairie parisienne, puis découvre par la suite le travail du bois et installe un chantier de bois en gros dans un terrain derrière la maison de Colombes. Lorsque la guerre éclate, il est mobilisé en tant que réserviste à Rodez, et le chantier est mis en veilleuse. Madeleine et Joseph Thibault ont alors deux enfants : - Hélène, née le 19 novembre 1900 et surnommée Nanie ou Nane, n’a pas 14 ans au début de la guerre. Entre elle et André naît une idylle et ils partagent tous les deux le bonheur d’écrire. - Jean, né le 10 novembre 1913, dit Jean titi ou Ty-Yann. Il deviendra mon grand-oncle Jean et me donnera le paquet de lettres d’André beaucoup, beaucoup plus tard. Avec eux vivent Marie Kauffmann, appelée « grand-mère » dans les lettres, (qui est la mère de Madeleine), et sa sœur, Madeleine Brunner, appelée dans les lettres tantôt « la tante » tantôt « ma tante », veuve sans enfants, (qui est donc la tante de Madeleine).

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Toutes deux s’occupent des enfants et de la maison quand Madeleine Thibault est au travail. De plus, elles tricotent ou raccommodent des vêtements pour André, qui les remerciera dans ses lettres. Et, souvent, Madeleine et Joseph retournent à Charny où vivent : - Blandine et Angèle Thibault, les sœurs de Joseph, - Pierre et Ernestine Blin cousins d’Hélène et leur bébé Emile. Pierre Blin mourra lui aussi au cours de cette guerre. Ernest Thibault, le grand-oncle chanoine vit à Chatou, non loin de Colombes.

la famille Thibault en 1914 Joseph, Hélène, Jean, Madeleine

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André TANQUEREL De la famille TANQUEREL, je ne connais que ce que les lettres, les papiers officiels, et mon grand-oncle Jean (celui que dans les lettres on appelle Jean-titi) m’ont appris. Mon grand-oncle Jean m’écrit dans une lettre : « … Mes souvenirs de quatre à sept ans me rappellent que les parents d’André T. devaient exploiter en Tunisie des champs d’alfa, cette herbe qui sert à la fabrication de papier de haute qualité. C’est probablement en contactant l’imprimerie « Schneider et Mary » que le lien s’est établi, pour des raisons professionnelles. Schneider et Mary est (ou était) une importante imprimerie, réputée pour la qualité de son travail, un moment la première sur la place en France… … Récemment, c'est-à-dire il y a environ une cinquantaine d’années, j’ai encore eu la visite d’un couple Mary que je connaissais bien pour les avoir vus souvent à la maison avant la guerre (la seconde !). Ma mère les fréquentait dès avant la guerre (la première !), lorsque l’imprimerie « Schneider et Mary » était, semble-t-il, un pourvoyeur d’emploi pour nos familles, secrétariat ou autre, puisque Jacques Brunner, mon grand oncle, était papetier et que ma mère avait fait cet apprentissage et était aussi diplômée… Ce serait dans ce contexte, à l’origine professionnel, que le contact a dû se faire avec la famille Tanquerel… Comment l’amitié a-t-elle pris naissance et grandi entre André T. et ma famille ?? Je l’ignore. Peut-être se trouvait-il à Paris, resté seul pour continuer ses études. On peut le supposer. Ou bien pour commencer une vie professionnelle dans la papeterie ?… »

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Les papiers officiels nous apprennent qu’André Tanquerel est né le 15 novembre 1894 à Paris et qu’il est mort le 7 novembre 1916, soit deux mois après avoir été fiancé à Hélène Thibault, et quelques jours avant ses vingtdeux ans. Ma mère a en sa possession une aquarelle15 signée : « André Tanquerel, Colombes, 29 décembre 1912, Sincère souvenir. » … ce qui confirme que les relations d’André Tanquerel avec la famille Thibault étaient antérieures à la guerre. En 1914, sa famille étant en Tunisie, il loue une chambre à Colombes dans la maison des Thibault, dont il partage la vie. Ses affaires y sont restées. Dans une de ses lettres écrites au front, il demandera à Nanie ou à Madeleine de lui trouver une lettre de son père restée dans ses affaires ; une autre fois, il demandera qu’on lui envoie un livre. Nombre de lettres parlent de la vie au quotidien, dans cette maison, et de son jardin, qui évoquent pour lui un bonheur qu’il semble n’avoir pas connu dans sa propre famille. Son père est remarié et André dit dans une lettre n’avoir pas connu beaucoup de tendresse durant son enfance. La toute première lettre que j’ai trouvée dans le paquet de correspondance montre qu’André connaissait non seulement toute la famille et les voisins à Charny, mais aussi le village et ses alentours. Joseph Thibault lui-même, dans une lettre adressée à André, parle des liens d’amitié qui unissent les deux familles. De plus, la lettre que madame Tanquerel écrit à la famille Thibault après la mort d’André indique clairement que son mari, Monsieur Tanquerel, connaissait Hélène depuis que celle-ci était toute petite… Au fil des lettres, on découvre aussi qu’André travaillait, comme Madeleine Thibault, à l’imprimerie Schneider et Mary… Il en connaît tous les employés, avec leur travers et leurs habitudes, et connaît aussi parfaitement le travail de Madeleine. Il lui demandera même, dans une de ses lettres, de montrer son siège à Nanie lorsque celle-ci, à son tour, sera embauchée, tandis que lui-même est au front. Lorsque André Tanquerel sera dans les tranchées, Madeleine Thibault sera sa marraine de guerre. C’est à elle et sa famille que les lettres qui font ce livre sont adressées.

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Cf. Annexes.

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André Tanquerel à Colombes dans le jardin des Thibault en 1914 avec, sur les genoux, Jean Thibault (dit jean titi ou ti -yann).

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Notons que nous avons fait le choix d’encadrer les textes annexes qui accompagnaient parfois une lettre, mais indépendants de celle-ci : Ces textes appartiennent à trois groupes d’écrits : - Les « notes dans le petit calepin noir » pendant la formation militaire, - « Le journal des jours de tranchées » qui ne durera qu’un mois, - « Les feuillets des Martyrs » qui étaient destinés à être publiés dans un recueil de mémoire et d’hommage rendu aux poilus pour que nul ne les oublie.

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1914

1 Les débuts de la guerre - Exode

Août 1914 : Paris
Des troupes allemandes se trouvent à quelques kilomètres de Paris… provoquant l’exode de la population de Paris et de ses environs. Madeleine Thibault fuit la région parisienne avec ses deux enfants, Hélène et Jean (ainsi que deux amies, semble-t-il). Hélène, âgée d’à peine quatorze ans à cette période, relate dans un recueil de textes ce voyage en train vers Uzerche au milieu de tous ceux qui fuient devant l’avancée allemande. Ce texte, titré par Hélène : « Un voyage unique », raconte l’exode des parisiens, marqués par l’angoisse, le désordre et une promiscuité inévitable. On y remarque déjà, ce goût de la description, et la maturité d’esprit, qui séduiront André, lorsqu’il lira les textes d’Hélène dans les tranchées sous les bombes. Un Voyage Unique En souvenir de notre voyage à Uzerche. Le train, petit et bas, était aligné au bord du quai dans le souterrain mal éclairé de la gare d’Orléans16. On était au commencement de août 1914 et ce vieux train démodé et noir qui datait presque de 1850 avec ses compartiments non séparés, ses banquettes de bois sales et crasseuses, ses crochets de fonte au lieu de filets, ce vieux train était le dernier qui emmenait vers le sud tous les retardataires apeurés, assez riches pour écouter le vent de panique qui avait soufflé sur Paris. Après une minute d’affolement passée sur le quai, nous avions réussi à nous caser tous les cinq : trois par ici et deux par là. Les wagons étaient tellement étroits ; il y avait tant de colis, que nous eûmes grand-peine à entrer. Un monsieur gros et grand, condamné à rester continuellement assis sous une valise de toile grise qui le décoiffait pour peu qu’il voulût bouger, fit un
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Une des grandes gares parisiennes d’où part la ligne qui mène à la ville d’Orléans, au sud de Paris.

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léger mouvement de genoux (il ne pouvait se lever à moins de se plier en deux) et je manquai m’asseoir sur la robe noire d’une petite dame jaune et revêche. Elle poussa un grognement : j’avais déplacé son chapeau en essayant de me retenir à la demi-séparation du compartiment. Enfin je gagnai ma place sans nouvel incident. Il y avait bien un ballot de linge qui m’obligeait à tenir la tête de côté, mais bah… c’était la guerre, et mon plus gros paquet disparu sous mes jambes, je me trouvais heureuse. Le moment était solennel. Le train allait partir et mes voisins tous parisiens ou banlieusards ne pouvaient se défendre des sentiments chagrins qui les envahissaient. L’assurance du départ avait calmé la fièvre des premiers moments. Personne ne causait plus. Les regards étaient vagues, presque mouillés de larmes et l’on devinait, aux battements irréguliers des poitrines, des soupirs étouffés. « Nous n’apprécions une chose à sa juste valeur que lorsqu’elle est perdue » dit le proverbe. Eh bien, le croiriez-vous : c’est dans ce souterrain, tassée dans ce wagon sans air, que je ressentais pour la première fois tout l’amour qui m’attachait à notre petite maison et à mon coin natal ; et l’exil, mot d’un vide affreux, me sembla un lieu sombre où le cœur souffre, végète et meurt parce qu’il n’est plus réchauffé du doux soleil qui se dégage des choses connues et aimées. Je me sentais troublée, bouleversée, impuissante à analyser les sentiments divers qui remuaient mon âme en cette grande minute. C’était une douleur amère, intime, mêlée d’une pointe de colère pour ma fierté froissée par l’échec momentané de nos armées. Et, malgré la crainte de l’avenir, je voulais déjà voir la France relevée et fière, la France vengeresse, l’épée à la main et la tête haute. Tous ces sentiments se traduisaient probablement sur mon visage, car l’amie qui m’accompagnait me demanda inquiète : « Avez-vous mal à la tête ? Voulez-vous prendre un peu d’alcool de menthe ? » Je remerciai et cherchai à détourner mes idées. Je n’y serais sans doute pas arrivée si le train qui démarrait à ce moment n’eût permis à mes voisins de commencer un dîner (chose toute naturelle puisque maintenant nous étions en route). Ils appartenaient à ces natures inconstantes et vulgaires dans l’âme desquelles les sentiments même les plus intimes ne peuvent demeurer. Si je ne craignais d’être téméraire, je dirais volontiers qu’ils faisaient un dieu de leur ventre. Tandis que le train passait la station d’Austerlitz, encombrée de blessés, et flânait dans la banlieue laide et grise comme s’il eut voulu nous laisser quelques minutes de plus à notre Paris, l’important monsieur du coin, après avoir relevé le pan de son imperméable, se leva à moitié, décrocha un premier filet, puis un second, et majestueusement, tira un pain de quatre livres.

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« Marie, as-tu faim ? » dit-il en s’adressant à une personne joufflue qui occupait un coin du fond. « Non merci Père ». Et lui, avec un large sourire qui semblait bien à l’aise sur sa figure joviale et rouge : « Mais si, voyons… un œuf dur, une petite tartine ? » Et le voilà qui taille le pain, étale le pâté de foie, développe les œufs durs, en distribue à Marie, à Pierre, à Noël, non sans me demander dix fois pardon d’être obligé de me déranger, car Noël logeait dans l’autre compartiment. Puis, tout en mordant à belles dents dans une tartine, il ouvrit le second filet, emplit une timbale d’un vin rouge épais et, allongeant le bras tour à tour dans l’un et l’autre compartiment, abreuva tout son monde. Par malheur, au moment où il s’apprêtait à fermer son filet à vin, il y eu un cahot. Les bouteilles s’entrechoquèrent, l’une d’elles se brisa. Catastrophe ! Tout le contenu coula, inondant le wagon, maculant l’imperméable du brave homme, éclaboussant la jupe de la petite dame jaune qui gourmanda de sa voix aigrelette : « Que tu es désagréable ! » et avec des haussements d’épaules et des hochements de tête plutôt comiques : « Ton pardessus ! Un caoutchouc17 tout neuf ! Le voilà perdu ! » Lui, un peu penaud, astiquait l’étoffe avec son mouchoir, et d’un ton désintéressé : « Ne t’inquiète pas, ce ne sera rien. Je le rincerai au prochain arrêt ». La nuit approchait. Le haut du ciel était déjà tout mauve et venait se fondre doucement avec les traînées flavescentes, dernières larmes du soleil couchant. Les grands peupliers immobiles découpaient leurs silhouettes de bons géants sur la bande blonde. Ces arbres familiers ramenèrent soudain en moi toutes les pensées tristes des premiers instants. La mort lente de la lumière du jour, les agonies sans fin des tons crépusculaires, toute cette vie de la nature qui coule comme une fleur dans le sombre océan de la nuit croissante, tout cela laisse dégager un parfum inconnu, suave et divin, qui pénètre l’âme: c’est la mélancolie… Heure de ressouvenance et de tristesse où le voyageur pense à sa famille, le pauvre à l’âtre qui fume, l’errant au foyer et l’exilé à sa patrie. Je souffrais et je ne voulais pas être consolée ; j’étais triste et j’aimais cette tristesse plus que toutes les joies frivoles. J’y goûtais, heureuse qu’elle dure un moment. Et quand le monsieur aux provisions proposa pour la cinquième fois ses sandwichs et ses œufs durs, je le regardai avec dégoût, presque avec colère. Il avait rompu le charme ; je me détournai prête à pleurer…
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Caoutchouc : nom que l’on donnait à un vêtement imperméable fait de tissus enduit de caoutchouc.

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Enfin la nuit noire me rendit à moi seule. Le sommeil vint alourdir la paupière de mes gourmands voisins. Un ronflement sonore m’invita à reprendre mes rêveries et je le fis avec joie, heureuse d’être libre. Le train roulait assez doucement en ce moment. Nous approchions d’Orléans. Vers minuit, nous étions en gare des Aubrais. Un employé passa, pressé : « Orléans, Les Aubrais, embranchement ! » Il y eut un moment de confusion. Le monsieur du coin se frotta les yeux, fit l’appel de la famille, regarda ses paquets, puis, comme il ne changeait pas, resta tranquille. Pour nous, les jambes engourdies, la tête lourde et les yeux pas bien sûrs, nous avions sauté sur le quai. Ici, nouvelles incertitudes : Sur quel quai ? Quel train ? Pas un employé pour se renseigner… L’un pourtant passe en coup de vent. A nos questions il saisit nos colis : « Traversez vite. Votre train part dans deux minutes ». Un wagon couloir, trois places assises, quel luxe ! Je restais dans le couloir encombré de colis. Dans le compartiment voisin, toute une famille de zoniers terminait une collation. A part les enfants encore assez jeunes, les autres étaient très tristes, ils faisaient peu de bruit. Une heure après on n’entendait plus que le murmure doux et sourd des roues et des ressorts. Une lumière faible tombait des lampes cachées et ceux qui pouvaient dormir se laissaient aller au sommeil, bercés par le mouvement régulier du train. Une dame corpulente et rouge, bien calée dans un coin, dormait la bouche ouverte à côté d’une petite fille qui glissait insensiblement jusqu’au parquet. Le père qui, faute de place, s’était étendu dans le couloir sur une couverture, avait laissé tomber sa tête presque à mes pieds. Enfin, après quatre heures interminables, l’aube se leva. Un demi-jour gris, presque bleu, descendait du ciel sur la terre. Quelques masses sombres se dessinaient ; soudain un flot de lumière inonda la vallée, éclaira le ciel, les collines, les arbres haut perchés. C’était le jour… Au fond du couloir, les brumes moites et légères, teintées de bleu par la transparence de l’eau, chevauchaient lentement, déchirées de-ci de-là par la cime d’un arbre. Et le train roulait toujours, lentement, sans bruit, comme dans la ouate… Et le soleil monta de derrière la colline, brillant, piquant, doré. Les rayons en effluves fondirent toutes les brumes et dispersèrent les derniers vestiges de la nuit. La vallée apparut verte mais sauvage, avec ses torrents grondeurs, ses rocs fêlés et ses sapins noirs. Nous étions en Limousin !…

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Août 1914 : Uzerche
C’est le trois août, date qui correspond à la déclaration de la guerre et à l’avancement des troupes allemandes qui se trouvent à quelques kilomètres de Paris. De Uzerche vient une carte postale de Madeleine Thibault. Celle-ci, donc, s’est réfugiée temporairement à Uzerche, dans le Limousin, avec Hélène et son petit frère Jean, surnommé « Jean-titi » ou « Ti-Yan ». D’après les textes du recueil d’Hélène, il nous semble évident que Madeleine et les enfants y sont restés au moins tout l’automne. La carte postale18, datée du 3 août 1914, est adressée à André Tanquerel (alors à Colombes chez Joseph et Madeleine). On peut y lire : Mon cher André ! Le pays est superbe et il est bien regrettable que de si tristes circonstances nous forcent à l’habiter. Que devenez-vous tous les deux ? Donnez-nous bien vite des nouvelles à l’adresse que j’ai indiquée car nous n’avons plus les journaux de Paris. Depuis notre arrivée ici, on ne les reçoit plus. Qu’y a-t-il donc ? À bientôt une plus longue lettre. Tout le monde vous envoie ses amitiés et Jeantiti une grosse calinette. Madeleine

Septembre 1914 : Charny
Du 5 au 10 septembre 1914, c’est la terrible et meurtrière bataille de la Marne… Juste avant la bataille, c’est l’exode des habitants de Charny… Le grand oncle d’Hélène, le chanoine Thibault, raconte le déplacement de la population de Charny, déplacement rendu nécessaire par le fait que Charny, à cause de l’avance de l’armée allemande, se trouve être englobé dans le périmètre du champ de bataille. Cette lettre est adressée au père d’Hélène :

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Cf. Annexes.

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