Pa rentré trop ta, missié

De
Publié par

Dans ce récit consacré à la vie dans toute sa globalité, l'auteur renvoie sans cesse devant la réalité de la mort.. Par des expériences vécues personnellement, il démontre avec une ingénuité authentique comment la frousse de la fin de vie peut se cristalliser. Il nous fait pénétrer dans l'univers des rituels de ses origines martiniquaises. Dans une foi affirmée, il nous invite à partager des moments d'intense émotion.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
Lecture(s) : 206
EAN13 : 9782296331907
Nombre de pages : 124
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Pa rentré trop ta, missié
(ne rentre pas trop tard, monsieur)

Collection Chrétiens Autrement dirigée par Pierre de Givenchy
Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est affirmé dans les Eglises Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne digne du XXIe siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche. Dernières parutions ABELA Paul, Je crois mais parfois autrement, 2002. MARCON Auguste, L'Eglise et les pauvres. Journal d'un travailleur manuel, 2002. aNIMUS Jean, Portrait d'un inconnu, 2002. DOM HELDER CAMARA, Les Conversions d'un évêque (entretiens), 2002. MANGANGU Bona, Ce que disent mes mains, 2002. ZARAL, Gloria ou un Chemin, 2003. Jean aNIMUS, Le destin de Dieu, 2003

Jean-Claude

JAN VI ER- MOD ESTE

Pa rentré trop ta, m.issié
(ne rentre pas trop tard, monsieur)

« Bleus, noirs, verts, tous aimés, tous beaux, Ouverts à quelque immense aurore, De l'autre côté des tombeaux, Les yeux qu 'on ferme voient encore. »

Sully Prud'homme

<9 L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

- France
Italia S.LI.

L'Harmattan,

Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4954-2

HOMMAGES POSTHUMES: À ROSE-MARIE POCHET & GILBERT POLOMACK

À MA TANTE MARIE-EMILIENNE POCHET (dite Stéphanie)

"Douloureuse est la séparation, mais ton âme demeure dans la foi, pour l'éternité."

à ma mère

J'ai presque 17 ans, ce samedi, je suis invité à une surprisepartie, je suis alors sur mon trente et un: chemise fleurie rose et blanc sur fond noir, (c'est l'époque du col exagérément large), pantalon noir satiné et chaussures noires vernies. L'aurore encore tiède parsème ses ombres au-dehors; lorsque endimanché je franchis le portail en fer grillagé de la cour, ma mère m'interpelle net: - C'est le seul pantalon noir que tu as, si jamais quelque chose arrive à ton père; mets quelque chose d'autre. Je me sens si bien dans cette tenue extravagante qu'elle me demande d'abandonner. Obéissant, j'allais perdre subitement mon air un peu carnavalesque, dommage. J'obtempère sans rechigner en remplaçant le "fute" noir par un "fute" blanc en tissu tergal, cela fait moins élégant, mais, par obligation, je m'en accommode. Cheveux lissés, raie sur le côté, je "crâne" (frimer) quant même. Cette fois ma "mater" (pour désigner la maman, on emploie affectueusement souvent ce mot latin en Martinique) ne me fait qu'une ultime recommandation: - Pa rentré trop ta,. missié. Anmisé corps bien. (Ne rentre pas trop tard monsieur, amuse-toi bien.) Je me lance enfin dans la pénombre et me laisse guider par mes pas me conduisant vers les rythmes endiablés du boléro, des meringués, de la mazurka (à la mode antillaise) et bien sûr de la biguine. Je suis attendu chez des amis à Plateau fofo, un quartier situé au sud du village qui prédomine la cité en contrebas. C'est mon tout premier bal, comme je suis heureux. Toutefois, je viens d'apprendre que si quelque chose arrive à mon père, j'ai déjà mon vêtement de deuil et je mettrais sûrement une cravate noire sur une chemise blanche. Funeste uniforme largement inspiré de la tenue des croque-morts. Je

Il

prends sérieusement en compte cette accumulation de pensées de ma mère. Le soir où j'allais me distraire j'apprenais que mon père devrait mourir bientôt. Cela voulait dire que la mort rôdait dans notre maison depuis quelque temps sans que je m'en aperçoive, puisque personne n'osait en parler jusqu'à ce moment-là. Hormis ma mère qui d'autre pouvait être au courant à la maison? Maintenant que je savais, je me demandais comment combattre cet ennemi indésirable partant toujours vainqueur? Mon père avait donc livré une bataille silencieuse contre la mort, cette lutte acharnée durait déjà depuis au moins deux ans. Cela devrait être éprouvant de se bagarrer contre un adversaire invisible qui agresse perpétuellement sans état d'âme, et jusqu'à l'extermination. La mort, c'est le résultat de la vie, puisque celle-ci n'a aucun pouvoir de s'interposer. Malgré toute la volonté déployée par mon père, tous les soins et tout l'amour que nous lui avions prodigués n'ont pas servi à desserrer d'un cran sur lui l'étau de la mort. C'était son heure, ainsi va la vie, il fallait qu'il s'en aille. Le destin, si l'on peut dire, avait bel et bien pris sa décision. La vie est une espèce de lâcheté qui se fait battre lorsqu'elle n'est pas ellemême abattue. Je la connaissais déjà la mort, car lorsque j'avais 15 ans, elle avait invité ma tante Inès à son festin. Ce dernier grand bal eut lieu justement dans mes bras, un samedi à la tombée de la nuit. Je me souviens de sa tête inclinée au creux de mon épaule, les yeux mi-clos la bouche entrouverte, je lui parlais. Ayant déjà perdu l'usage de la parole depuis quelques jours, je me demandais si elle m'entendait encore. Comme un nourrisson, elle semblait prendre sommeil, mais ne

12

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.