Palabres en pays Kirdi

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Christian Duquaire arrive au Nord Cameroun en 1938 pour y exercer le beau métier d'administrateur de la France d'outre-mer qu'il a choisi par vocation. Il découvre cette Afrique brûlante, violente et mystérieuse, riche de populations très diverses avec qui il instaure une confiance réciproque. Soucieux de comprendre ce pays, il en estimera et aimera les habitants, Kirdis, Bornouans ou peulhs qui peuplent le Nord. Avec sensibilité et pudeur, Bertrand Lembezat relate la vie de ce passionné.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296215849
Nombre de pages : 213
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PALABRES EN PAYS KIRDI
Itinéraire d'un jeune administrateur au Nord Cameroun: 1938-1940

Ecrire l'Afrique Collection dirigée par Denis Pryen

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Viviane MPOZAGARA, Ghetto de riches, ghetto de pauvres, 2009. Pascal DA POTO, Mort héroïque, 2009. Mahmoud BEN SAÏD, La Guinée en marche. Mémoires inédits d'un changement. Volume 2,2009. Aboubacar Eros SISSOKO, Une enfance avec Biram au Mali, 2008. Bellarmin MOUTSINGA, La Malédiction de la Côte, 2008. Daniel GRODOS, Niamey post, 2008. Kamdem SOUOP, La danse des maux, 2008. N'do CISSE, L'équipée des toreros, 2008. Alain FLEURY, Congo-Nil. A travers les récits des missionnaires 1929-1939, 2008. Paul Evariste OKOURI, La Sobanga des paradoxes, 2008. Chehem WATTA, L'éloge des voyous, 2008. Gabriel Koum DOKODJO, Noël dans un camp de réfugiés, 2008. Louis KALMOGO, Un masque à Berkingalar, 2008. Léon-Michel ILUNGA, Le Petit-Château, 2008. Der Laurent DABlRE, Chemin de croix, 2008. Alain THUILLIER, Dujleuve Komo à l'Oubangui-Chari, 2008. Sékou DIABY, Laforce d'une passion, 2008. Emmanuel MATATEYOU, Palabres au Cameroun, 2008. Christophe FARDEL, 365 jours à Sassandra, 2008. Fatou NDIA YE DIAL, Nerfs enfeu, 2008. Alain THUILLIER, Vivre en Afrique, 1953-1971, 2008. Alain THUILLIER, De la Forêt des Abeilles au mont Cameroun, 2008. Juliana DIALLO, Néné Salé, récit d'une naissance, 2008. Boubacar DIALLO, Réalités et romans guinéens de 1953 à 2003, 2008. Alexandre DELAMOU, Souvenirs d'enfance. Ou le défi de la réussite, 2008. Abdoulaye DIALLO, Les diplômes de la galère. De l'Afrique à la jungle française, 2008. Marie-jeanne TSHILOLO KABIKA, Matricide, 2008.

Bertrand LEMBEZA T

PALABRES EN PAYS I<IRDI
Itinéraire d'un jeune administrateur au Nord Cameroun: 1938-1940

L'HARMATfAN

Du même auteur

IVrdi, les Populations Païennes du Nord-Cameroun., Mémoire de l'Institut Français de l'Afrique Noire -1950
Mukuléhé. Un clan montagnard du Nord-Cameroun, Éditions Levrault - 1952 Eve Noire. Album dephotographies defemmes africaines, Éditions Calendes -1952 Berger-

Ides et

Le Cameroun - Terns Lointaines,Éditions Maritimes et Coloniales 1954- (3 éditions)
Les Populations Païennes du Nord-Cameroun et de l'Adamaoua, Publiées

-

sous le patronage de l'Institut International Universitaire de France -1961 Le Cameroun,Collection Survol du Monde Latines - 1964

Africain, Presse

-

Nouvelles

Éditions

De nombreux articles sur le Cameroun dans des revues spécialisées dont: « Les rites du serment chez les animistes de Mora », IFAN - Cameroun- 1948 « Karikal Amméar patronne de la ville de Karikal », Revue de
l'Histoire des Religions

-

Annales du Musée Guimet

-

1953

« Les Pêcheurs Patnava de Karikal », Bulletin de la Section Géographique,Comité des Travaux historiques et scientifiques 1954.

<0 L'IIARMATIAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07413-2 EAN: 9782296074132

La nuit chaude possède l'Afrique endormie. Dans le silence, des craquements de branches sèches peuplent les ténèbres d'une vague présence, comme un passage furtif sous le ciel noir. Un coup de vent, sauvage, brûlant, enveloppe la case dont le toit de paille crépite, le fauteuil rêche, le corps qui s'irrite d'un plaisir obscur. Le vent coule entre les doigts étendus, le long des jambes nues, s'élève, entraîne un froissement de feuilles invisibles qu'on devine toumoyantes, dansantes, tandis que roule sur le gravier de la terrasse la cigarette abandonnée, ravivée par le vent, petit point rouge et brasillant auquel répondent dans les hauteurs, d'autres scintillements: feux lointains sur la montagne, rares étoiles dans le ciel qu'une brume sèche voile encore comme au long du jour torride. Accalmie. Le vent s'est tu. Dans le silence retombé, passe l'écho lent, martelé, d'un tam-tam qui s'étouffe. La nuit soudain trouée d'une brusque fanfare, il a sursauté, puis reconnaît un clairon: la vieille sonnerie militaire de l'appel "Comptez, comptez vos hommes..." Murailles roses de Perpignan, citadelle des rois de Majorque, sous le ciel clair du Roussillon et tirailleurs traînant leurs 7

godillots... images saugrenues dans cette nuit farouche. L'Afrique est là présente. L'ardente haleine de l'Afrique caresse ses paupières, ses lèvres qui se gercent, sa poitrine ouverte. Qu'est ce bruit nouveau? voix nette: "Manque personne, Un claquement mat. Puis une

mon commandant

l"

La main qui saluait retombe sur la cuisse. Il distingue vaguement la silhouette immobile, rigide. C'est le sergent des gardes qui rend l'appel, puis se fond dans les ténèbres, disparaît sans bruit, comme il était venu. Le "commandant" caresse un moment son titre tout neuf. Il fait un effort pour chasser la rêverie, repenser les faits du jour, l'inventaire de ce poste qui lui est confié. Mais l'eau sombre de la fatigue monte, envahit son corps plus lourd. Il passe sa langue sur ses lèvres sèches, sa main sur ses yeux qui se ferment. Il se cambre, se lève, se tourne vers la case dont la porte mal jointe s'encadre d'un trait lumineux. Le clairon, de nouveau, exorcisant la nuit aux charmes inconnus, détache les notes apaisées du couvre-feu qui se prolongent et s'étirent jusqu'à ce qu'une bourrasque les arrache, les emporte, les lance vers les étoiles, la brousse, la montagne, dans le silence opaque. Il s'arrête, aveuglé, sur le seuil de la porte. La lampe à pression épand en sifflant une lumière crue sur les murs blancs, la table nue, le sol de briques. Dans la chambre la moustiquaire, traînant jusqu'à terre, ondule aux souffles chauds de la fenêtre, remuant d'indistincts fantômes. La lampe, dévissée, lâche un long soupir, baisse, s'éteint, se

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rallume avec un clappement léger. Le lit est large et bas. Le drap est chaud aux membres étonnés. Le voilà seul et nu, couché sur le dos. Immobile. Comme un gisant, comme le preux chevalier des légendes. Vaguement amusé de cette réminiscence puérile, et qu'il n'attendait pas, il revoit, dormant déjà plus qu'à moitié, de gros livres à reliure rouge et or, et le preux chevalier, fait comme lui un grand signe de croix, se tourne sur le côté gauche et s'enfonce résolument dans le sommeil. Il n'en émerge qu'une fois, nageur au souffle égal, accueillant, sans s'éveiller vraiment, des sons étranges, bouffées d'un chant rauque qu'un vent porte du fond des âges, sur un rythme inconnu, pulsation d'un sourd tambour qui bat, pouls fiévreux de l'Afrique. o 00 Le soleil rouge et rond s'encadrait curieusement dans une ouverture carrée, à hauteur d'homme, qui ne méritait guère le nom de fenêtre. L'eau des ablutions, tiède au contact, s'évaporait en laissant sur la peau une fraîcheur douteuse, un peu irritante, agréable pourtant. Le pantalon blanc, frais amidonné, était raide, comme la chemise courte qu'il garda flottante, après une hésitation. Il sortit de la chambre, embrassant du regard la demeure qui était la sienne désormais: long bâtiment de briques blanchies à la chaux, toutes les pièces en enfilade, depuis la "douchière" où il venait de se raser jusqu'à la terrasse découverte, en passant par la chambre, la salle à manger et le salon, ou quoi, bureau? Les mots bourgeois collaient si mal à la nudité des choses qu'il en sourit. Un luxe pourtant: le 9

petit frigidaire à pétrole qui ronronnait salle à manger. "Boy!"

dans un coin de la

Il avait crié du seuil de la porte qui donnait sur la véranda., et la réponse était venue comme une balle relancée: "Commandant l"

Le boy jaillit des communs qui s'allongeaient parallèlement à la case en une ligne plus étroite et plus basse: cuisine, chambres, également sommaires et blanches. Il arrivait au trot, vêtu d'une courte culotte claire sans forme définie, serrée à la taille par une cordelette, et d'un étonnant gilet brodé noir et jaune plaqué sur son torse musclé, le crâne rasé, jeune et vigoureux, apparemment content de vivre, souriant en montrant des dents blanches, comme un nègre d'affiche. "Bonjour commandant. "Bonjour prêt ?" Djiddah. Ça va bien ?"

Ça va, merci. Et toi? Le thé est

"Oui commandant."
Il débordait de gentillesse et s'affairait aussitôt sortant du buffet branlant la tasse et la cuiller, le sucre où déjà couraient quelques fourmis, le pain dur et pâle, mal levé, plus que rassis, retournant chercher la théière d'émail rouge qui remplaçait la belle théière de porcelaine apportée de France mais qui n'avait pas survécu au voyage.

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Le thé avalé - c'était bon d'absorber un liquide, de le sentir couler, baignant la bouche, humectant les lèvres, il se dressa d'un geste vif, secoua trois miettes et sortit, reposé, l'esprit clair, les muscles souples, abordant sa première journée "avec le cœur joyeux d'un jeune passager"l (décidément les souvenirs littéraires le poursuivaient jusqu'au fond de la brousse). Il descendit les marches de la véranda, sautant les deux dernières, se dirigea vers le bureau, face au soleil qui avait un peu monté mais n'était pas encore aveuglant, semblable à un ballon de baudruche, dans un ciel pâle où tremblait déjà la chaleur promise au jour. Le poste était autour de lui, clos d'un mur blanc, planté de quelques arbres dont les feuilles desséchées évoquaient un hiver incompatible avec la lumière, la température, les vêtements légers. Le vent de la nuit était tombé. Comme il passait devant la case de l'adjoint, une femme en sortit, grande et belle, torse nu, les seins fiers et haut placés. L'apercevant elle se détourna et, d'un geste brusque, s'enroula jusqu'aux aisselles dans son pagne bleu qui se tendit un instant sur ses reins arrondis. Puis elle disparut dans l'obscurité de la porte. Mais il était passé déjà, de son pas alerte, allant à la rencontre maintenant de son adjoint qui arrivait du camp des gardes, à longues enjambées. Grand, un peu lourd (quel âge ? la trentaine passée sûrement I), le casque en tête malgré l'heure matinale (le règlement ne dit-il pas "du lever au coucher du soleil" ?), le sergent-chef Berthomieu, de la Coloniale, s'arrêta, salua, serra dans sa large main la main qu'on lui tendait, disant:
1

Le V V'age de Charles BaNdeiaire.

11

-

"Mes respects monsieur l'administrateur"

Et ajoutant aussitôt, cordial : "Alors, cette première nuit s'est bien passée ?"

En offrant un visage loyal aux regards du civil, son cadet, que les fantaisies du commandement lui donnaient pour chef, en remplacement du lieutenant qui commandait le poste, jusqu'alors militaire, de Mora. "Ça va, merci, et vous-même? J'ai dormi comme un plomb. J'en avais besoin. La chaleur surprend un peu quand on vient du Sud. Mais, dites-moi, n'avez-vous pas entendu un tarn-tarn, des chants cette nuit? Où était-ce?" "Ah! Les Kirdis vous ont réveillé vous aussi. C'était sur la montagne, là, en face. Ils devaient se saouler un peu la figure, ou bien peut-être enterrer quelqu'un, mais je ne crois pas qu'il y ait eu palabre. Guéradda le saurait, le sergent, vous savez. Il ne m'a rien dit ce matin." Ils étaient arrivés au bureau, montaient les marches, en haut desquelles un planton en kaki, un peu déguenillé mais au garde-à-vous, saluait. Bureau, là aussi le mot semblait pompeux. C'était un édifice carré, assez petit, une sorte de kiosque, surélevé comme les cases, comme elles coiffé de paille, avec une véranda bordée d'un bastingage de briques à claire-voie, quatre gros piliers carrés aux quatre coins, et toujours le lait de chaux, pas déplaisant d'ailleurs, qui donnait à l'ensemble une sorte de sévérité monacale et de sérénité. Ils s'étaient retournés. Devant eux l'horizon du Sud s'étalait, avec le soleil à gauche, maintenant pâli, bientôt insoutenable, la plaine rousse qui se faisait mauve au loin, 12

feutrée d'une brousse arbustive, épineuse, que surmontaient de-ci de-là quelques "cailloux", collines rocailleuses, avantpostes des monts dont la masse superbe se dressait sur la droite, durement dessinée dans la lumière du matin. Au milieu, droit devant eux, la route, blanche et rectiligne, disparaissait à quinze cents mètres, derrière un éperon rocheux, la route par laquelle il était venu et qui, pendant deux mois encore, ou trois, le relierait au monde civilisé. Mais le monde civilisé l'intéressait assez peu ce matin-là. Il reporta ses regards sur le premier plan. A droite, la route, tournant à l'équerre, continuait vers la ville indigène et la Nigeria2 après avoir longé le dispensaire et l'école. A gauche, un peu en retrait, il apercevait le magasin, le garage, un silo à mil, et puis là devant, tout près, le mât de pavillon, au pied duquel le planton maintenant s'agitait, tandis que trois gardes, chéchia rouge en tête et fusil à la hanche, s'alignaient, aux ordres d'un quatrième, un autre embouchait un clairon. Au commandement, les talons nus avaient claqué les paumes sur les crosses, les minces baïonnettes avaient étincelé et tout, soudain, s'était immobilisé pendant que le clairon s'époumonait et le planton, se criant à lui-même "au drapeau", le nez en l'air, faisait monter les couleurs avec une lenteur savante. Les deux Blancs étaient aussi au garde-à-vous en haut de leur escalier, Berthomieu, la main au casque, dominant la scène et la figuration brusquement figée qui, tout aussi brusquement, le clairon s'étant tu au commandement "repos", comme sur un déclic, reprit son mouvement; fonctionnaires arrivant au bureau, l'infirmier en blouse
2

Il s'agit de la coloniebritannique de l'Afrique occidentalequi, avant-gueTTe,et
son indipendance s'appelait kJ. Nigeria. 81 et82) (cf. Lzrousse du XXe sièc/e1932 - Tome V-pages

jusqu'à Edition

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blanche qui traversait la route, quelques éclopés venant se faire panser, les prisonniers partant aux corvées, en petits groupes distincts, escortés de gardes, certains enchaînés par le cou, par paires, comme un maigre bétail, d'autres portant à l'épaule, deux à deux, enftlés sur des perches, les fûts rouges pleins d'eau du ravitaillement quotidien; des commerçants partant en caravane vers quelque marché de brousse, avec des bourricots trottinant chargés de sacs de cuir rebondis pleins de mil ou d'arachides, des voyageurs enfIn, à pied ou à cheval. Tous vêtus de bleu sombre ou de blanc sale, tous armés, voyageurs et marchands, deux sagaies à l'épaule, ou l'arc à la main et le carquois en bandoulière, le poignard accroché à la saignée du bras gauche. Le tout dans une sorte de romeur paisible qui peu à peu montait, ponctuée par le cri rauque des âniers et le croassement criard des corneilles à collier blanc qui passaient et repassaient dans le ciel devenu d'un bleu épais, sans le moindre nuage, inaltéré d'un horizon jusqu'à l'autre. Ainsi la vie continuait son cours. Un Blanc était parti, un autre était venu. La chose était, en soi, de peu d'importance, sinon pour le Blanc en question, impatient de voir, de comprendre, d'agir.

"Eh bien, monsieur Berthomieu." TI était volontairement un peu cérémonieux, tenant à ménager la susceptibilité possible d'un militaire encore mal connu.
"Eh bien, tout parait tourner rond. Mais je voudrais vous demander de m'aider à y voir un peu clair. Entrons dans mon bureau, s'il vous plait. Et dites-moi d'abord, ce sont vos clients, ces prisonniers qui déambulent? Pourquoi ces chaînes peu décoratives pour certains ?" 14

Il s'en doute bien un peu, il a visité la prison avec son prédécesseur, vérifié que les dossiers étaient en règle, le contrôle sanitaire effectué, mais il reste un peu choqué. "Ben, monsieur vous savez." l'administrateur, c'est réglementaire,

Le sergent, lui, ne l'est pas, choqué, plus ancienne.

son expérience

est

"Ce sont les meurtriers seulement qui sont enchaînés, les brigands, les gens dangereux." Et puis c'est lui, régisseur responsable des évasions. de la pnson qui est

"S'ils tentent de s'évader que voulez-vous que fasse le garde? Il n'a pas d'autre ressource que de tirer dessus. Il vaut mieux qu'ils ne s'évadent pas. Tout compte fait, ils sont mieux au grand air qu'enfermés (à supposer qu'on ait une prison où l'on puisse les occuper le jour). Ils sont mieux surtout qu'abandonnés à la justice du sultan. Si nous n'étions pas là, ils auraient été décapités peut-être, tout simplement, ou mutilés: le nez, les oreilles, une main ou un pied, ou les deux... Ils n'étaient pas tendres entre eux." Certes, il savait tout cela, que ses nouveaux administrés n'étaient pas des agneaux, que l'Afrique est terre violente, et volontiers cruelle. Les brigands que le sergent venait d'évoquer, c'est contre eux et leurs attaques toujours possibles que les marchands de tout à l'heure étaient armés. "Bon, va pour les chaînes. Veillez pourtant, s'il vous platt, à ce qu'elles ne blessent pas. Et passons à autre chose." 15

Il était entré suivi de Berthomieu dans le bureau, petit, meublé d'une table mal rabotée, d'un fauteuil pliant, tendu d'un cuir rouge et râpé, d'étagères enfm, planches gondolées portant des dossiers, assez minces, chacun surmonté d'un caillou en guise de presse-papier. Quelques sagaies dont l'une, fantaisie d'un prédécesseur fastueux, portait un fanion tricolore. Une carte au mur, dessinée à la main sur un papier jauni, quadrillé de rouge. Il alla droit vers elle: c'était là son fief, la terre qui lui était confiée pour y faire régner l'ordre et la paix, et quoi encore? La justice et la liberté, la prospérité, et tout et tout. Inch Allah! S'il plait à Dieu, on va s'y employer. Mais d'abord, où est-on? Voilà Mora, au centre. La subdivision n'est pas très grande à l'échelle de l'Afrique, deux mille kilomètres carrés peut-être. La Nigeria au nordouest. Les autres subdivisions du Nord-Cameroun autour : Fort-Foureau, Mokolo, Maroua au Sud, chef-lieu de la région. "Ces pointillés délimitent les cantons, je suppose ?" "Oui monsieur l'administrateur, un peu au pifomètre, vous savez. Vous en avez neuf, y compris Mora, le plus gros qui couvre tous les massifs kirdis. Les autres sont différents, tous musulmans mais différents: Mandara, Bornouans, Arabes, que sais-je encore? Avec des chefs nommés par le sultan mais qui souvent n'en font qu'à leur tête. Pas toujours commode, vous le verrez. Enfin, avec eux, on peut causer, tandis qu'avec les Kirdis... Là aussi vous verrez, ce sont de vrais sauvages, à poil, et pas faciles à manipuler." Il était lancé. Il évoquait les aventures du lieutenant, qui en avait "mis un coup", qui avait donné la chasse aux brigands dans la plaine, couru la montagne, et qui, bien souvent, n'avait rencontré que le vide, visages clos de gens apeurés, craignant des représailles, ou fantoches, "chefs de 16

paille", poussés en avant par les chefs véritables, invisibles. Il parlait, mais l'autre ne l'écoutait plus qu'à moitié, les yeux fixés sur la carte, murmurant les noms nouveaux qui faisaient une musique étrange: Kéraoua, Boundéri, Kolofata et Doulo, comme une comptine ancienne: Orléans, Beaugency... la plaine ici, la montagne là ... (Les musulmans, les païens, les brigands, le sultan au milieu, comme une araignée au centre de sa toile). "C'est bon Berthomieu, merci, nous reparlerons de tout cela. Je ne veux pas vous retarder davantage. Vous avez encore de l'impôt à compter, je crois ?" "C'est exact. Tout n'est pas rentré. Mais nous sommes encore dans les délais. D'ailleurs les choses vont assez bien cette année. Il n'y a pas de palabres pour l'impôt. Ce n'est pas comme l'année dernière..." Il saurait une autre fois ce qui s'était passé pour l'impôt l'année dernière. "Pour l'instant, envoyez-moi l'interprète, je vous prie, et ce type qu'on a arrêté hier. A tout à l'heure. Et merci." Le sous-officier regagna son bureau, "l'Agence", qui occupait un pignon de la case longue dont il habitait l'autre extrémité. L'agent spécial doit coucher dans le bâtiment qui abrite son coffre, règlement toujours, où des gens l'attendaient, accroupis à l'ombre, dans leurs longs vêtements d'un bleu noir, les représentants des chefs de canton, tenant sur leurs genoux de petits sacs grisâtres, gonflés des billets crasseux et des pièces de l'impôt. L'interprète L'administrateur entra en ôtant son bonnet brodé. lui tendit la main. C'était un long Peuhl 17

mince, au visage fin, au teint assez clair, le crâne rasé mais portant un peu de moustache et le menton orné d'une barbiche, l'œil vif. Vêtu d'une simarre bleu pâle avec des broderies et de pantalons blancs serrés à la cheville, des babouches aux pieds, il tenait la tête haute et s'exprimait dans un français correct, avec une nuance de recherche, cela se sentait dès les premiers mots, comme la distance qu'il tenait à marquer entre lui et les gens du pays. Étranger en effet, et se considérant comme supérieur même aux Mandaras et autres musulmans. Étranger et pourtant interprète, cela ne devait pas faciliter les choses. L'administrateur, maintenant, l'interrogeait. il répondait sur un ton courtois, sans flagornerie, d'une voix un peu haute par instants. TI était à Mora depuis six ans et il commençait à avoir envie de regagner son pays. Oui, il parlait bien le mandara, et aussi l'arabe. Non, il n'y avait pas encore de Mandaras ou d'Arabes parlant français, même l'instituteur, il avait fallu le faire venir du Sud, et il fallait attendre maintenant que ses élèves aient grandi. Il y avait pourtant parmi les "écrivains" de l'Agence un ou deux fonctionnaires du Nord qui parlaient à peu près le français. Peuhls en général. Et non, il ne parlait pas les dialectes de la montagne, il y en avait trop. il fallait, chaque fois, utiliser un "représentant", un homme qui parlait une des langues des Kirdis et traduisait en mandara, et lui, il traduisait en français. (Eh bien, ce devait être commode! Pas étonnant si on ne savait pas encore grand-chose des montagnards, d'autant plus qu'ils avaient la flèche facile). Oui, cela lui était arrivé deux fois, mais c'était assez vieux déjà, c'était avec le lieutenant - le nom ne dit rien au nouveau, il était allé ramasser l'impôt, et lui, Malloum Hamadou l'accompagnait évidemment, les gens de Mada, de vrais sauvages, avaient lancé des flèches avant de s'enfuir. Il n'y avait pas eu de blessés, mais on avait brûlé quelques cases (de mieux en

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mieux! C'est pourtant vrai qu'on lui avait parlé au chef-lieu d'affaires de ce genre, baptisées "incidents coutumiers''). Mais un homme en kaki, la poitrine barrée de cartouchières rouges, s'encadrait dans la porte, au "Présentez armes! "Djimé, le chef des goumiers3 - non plus gardes mais "supplétifs", vagues gendarmes recrutés sur place, un grand gaillard à l'air jovial, la chéchia sur l'oreille. Il amenait le prisonnier demandé, menottes aux mains. "Défais-lui l'interroger. " les menottes. Malloum, nous allons

Il est assis maintenant à sa table, sur cette espèce de chaise curule à dossier branlant, fauteuil pliant fabriqué par le menuisier du poste. Il cherche de quoi écrire: un buvard de faux cuir racorni, du papier, desséché lui aussi, qui craque et semble prêt à se déchirer, avec un bel en-tête imprimé "Procès-Verbal", un porte-plume d'écolier, une plume, évidemment "Sergent-Major", et de l'encre violette dans un petit flacon carré où les cafards viennent boire la nuit, si l'on en juge par les traînées colorées qui maculent la table tout autour. En avant donc. Procès-verbal. La date d'abord. Un calendrier? Oui, là, cloué au mur. La date et les formules: "Par-devant nous, Duquaire Christian, Administrateur Adjoint des Colonies, Chef de la Subdivision de Mora, Officier de Police Judiciaire." Mettons des majuscules, tant qu'à faire. Il s'amuse au ronron courtelinesque de ce qu'il est en train d'écrire, dans ce cadre où monsieur Lebureau serait dépaysé. Mais quoi, les formules ont le mérite d'être claires.
3

A L'ORIGINE,
indigène.

soldat marocain recruté de façon ponctuelJe. Par extension,

gendarme

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Il a appris tout cela à l'École, on lui a rebattu les oreilles avec les soixante-douze attributions de l'administrateur commandant de cercle ou chef de subdivision. Pour l'heure, il est officier de police judiciaire, et dûment assermenté s'il vous plaît; "judiciaire," virgule, "a comparu le nommé..." "Comment s'appelle-t-il ?" Le "type" s'appelle

Hamadou interroge en mandara. Boukar, fils d'Oumaté et de Fadi.

"Bon. Né le... ", ou plutôt "né vers..." Il doit avoir vingt-cinq ans, peut-être moins. Il est là, debout, dans son sayan court et grisâtre de berger misérable, les jambes et les bras nus, ahuri, effrayé sans doute, roulant des yeux effarés, et volubile, tout prêt à raconter tout ce qu'on voudra, à se défendre, à se disculper, à essayer d'attendrir ce Blanc inconnu devant qui on l'a poussé, enchaîné, après cette bousculade confuse d'hier. "Se disant jamais condamné." Point. À la ligne.

Voyons, de quoi s'agit-il? Cet homme a été arrêté par les gens du sultan alors que les deux commandants, l'ancien et le nouveau, procédaient ensemble, et juste avant le départ de l'ancien, à l'intronisation d'un chef de canton, en présence du sultan lui-même. La cérémonie terminée, on avait entendu un long hululement, un appel au secours, au brigand. Christian avait encore dans l'œil l'envolée des "boubous" dans le soleil et la poussière, les notables à cheval partant d'un coup au grand galop, la sagaie haute, la piétaille prenant ses jambes à son cou en poussant des clameurs, toute une horde déferlant soudain dans un grand hourvari. Et puis le retour, dix minutes après peut-être, guère plus, de la même

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foule vociférante, poussant devant elle ce garçon garrotté, houspillé, suant: le brigand en question. TI avait passé la nuit au "bloc", il avait mangé, il n'était pas blessé. A lui maintenant la parole. Christian note scrupuleusement, phrase après phrase, au fur et à mesure de la traduction. Ce qu'il raconte est surprenant. TI est bouvier au service d'un notable, dont il dit le nom, il gardait les bœufs de son patron comme tous les jours, non loin du village. TI a entendu crier au brigand et, n'écoutant que son courage, il s'est élancé. Oui, il était armé, comme toujours, il avait sa lance et son couteau, mais il n'a tué, ni blessé, personne. Il a couru dans la direction d'où venait l'appel. Il a vu d'autres gens qui couraient. Il a couru très vite. Il est jeune. À un moment donné, il s'est trouvé tout seul en tête. Christian l'interrompt pour une question. Il a quelque peine à suivre ce que dit l'interprète qui coupe le discours touffu de l'inculpé en phrases courtes, répétant à chaque fois: "il dit que...", de même qu'il commence toujours par les mêmes mots la traduction des questions de Christian. "Il demande: où courais-tu si vite? Tu savais où tu allais ?" Puis vient la réponse: "Il dit que non, il ne savait pas où il courait. Mais tout le monde courait dans la même direction, vers le cri." Malloum s'arrête, et l'autre reprend la parole. "Il dit qu'il s'est trouvé seul en tête, et tous les autres lui sont tombés dessus. On l'a arrêté, rossé, attaché. On a dit qu'il était un brigand. Il est berger. Voilà. Il n'a rien fait de mal. Il est berger." S'il dit vrai, la chose est cocasse. "Qu'on amène les témoins. Mais qui est ce barbu qui écoute aux portes ?" Il n'a pas grand mal, la porte est grande ouverte et la fenêtre aussi, tout un chacun peut entendre. 21

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