Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Par-delà le silence

De
288 pages
En quête de ses origines, Annick Ameline-Le Bourlot engageait les lecteurs de son premier roman Chaque nuage est nimbé de lumière à cheminer dans un Vietnam ravagé par un siècle de guerres, à travers les destins croisés d'une mère et de sa fille. À l'Anse Vata mettait en scène une Nouvelle-Calédonie multiethnique, peuplée d'êtres épris d'ouverture et de solidarité. Par-delà le silence est un voyage au coeur même de la vie de l'auteure confrontée au mal, en la figure d'un père adoptif pervers, mais sans cesse guidée par la lumière d'âmes bienveillantes.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Mon frère, cet étranger Sophie Leclercq
Une sœur face à lautisme profond
Par-delà le silence Annick Ameline-Le BourlotAprès cinq années passées en Côte d’Ivoire puis à Singapour, je
rentre vivre en France. J’ai cinq ans. Récit de vie
Une fabuleuse page de ma vie se tourne. Mon frère, cet étrangerMon frère, cet étrger Sophie LeclercqJe ne le sais pas encore, mais une nouvelle aventure, inniment
dicile et dont je ne sortirai pas indemne, m’attend. Une aventure où Une sœur face à lautisme profond
l’étranger n’est plus culturel et géographique, mais se tient au sein de ma Maintenir le silence, c’est s’enfermer dans le traumatisme des
propre famille, un étranger dont nous ne saisirons jamais les clés de la Après cinq années passées en Côte d’Ivoire puis à Singapour, jesecrets inavouables et la honte mortifère. Par-delà le silenceUne sœur face à lautisme profondcommunication. rentre vivre en France. J’ai cinq ans.
Une fabuleuse page de ma vie se tourne. Mon frère, cet étrangerConvaincue que les enfants maltraités enjoints au mutisme Nous sommes dans les années 70. Je ne le sais pas encore, mais une nouvelle aventure, inniment Récit de vie
sont condamnés à une double peine, l’auteure cherche à se libérer Denis, mon frère, un être aux limites de l’humain. Denis est autiste dicile et dont je ne sortirai pas indemne, m’attend. Une aventure où
profond. Il ne sait pas parler, ni lire, ni écrire ; son mode d’expression et à soutenir les victimes, par une plongée dans les trl’étranger n’est plus culturel et géographique, mais séfonds de sa e tient au sein de ma
est la violence. propre famille, un étranger dont nous ne saisirons jamais les clés de lamémoire, dans un dialogue avec des êtres bienfaisants. Une sœur face à lautisme profondcommunication.Si la parole suscite des confits, ceux-ci n’ont-ils pas le mérite
Mon frère, cet étranger est l’histoire d’un petit garçon qui deviendra
d’instaurer la communication au sein de la famille brouillée dans un homme, c’est l’histoire de ma famille, c’est mon histoire. Nous sommes dans les années 70.
ses repères et la confusion des sentiments ?Denis, mon frère, un être aux limites de l’humain. Denis est autiste
profond. Il ne sait pas parler, ni lire, ni écrire ; son mode d’expression
est la violence.
En quête de ses origines, Annick Ameline-Le Bourlot
Mon frère, cet étranger est l’histoire d’un petit garçon qui deviendra
engageait les lecteurs de son premier roman Chaque Sophie Leclercq est diplômée de l’Ecole de un homme, c’est l’histoire de ma famille, c’est mon histoire.
nuage est nimbé de lumière à cheminer dans un Management de Lyon et parle mandarin. Elle est
spécialiste du monde chinois. Elle promeut des Vietnam ravagé par un siècle de guerres, à travers
entreprises françaises sur les marchés étrangers, en les destins croisés d’une mère et de sa flle. À l’Anse
particulier asiatiques. Vata mettait en scène une Nouvelle-Calédonie multiethnique, peuplée
d’êtres épris d’ouverture et de solidarité. Par-delà le silence est un Sophie Leclercq est diplômée de l’Ecole de
voyage au cœur même de la vie de l’auteure confrontée au mal, en la Management de Lyon et parle mandarin. Elle est
fgure d’un père adoptif pervers, mais sans cesse guidée par la lumièrspécialiste du monde chinois. Elle prome eut des
entreprises françaises sur les marchés étrangers, end’âmes bienveillantes.
particulier asiatiques.
Au delà du témoignage
Au delà du témoignage
ISBN : 978-2-296-96185-2
17 € Photographie de couverture : Envol au-delà du Sillon
© Annick Ameline-Le Bourlot .
Au delà du témoignageISBN : 978-2-343-06602-8
28,50 E Au delà du témoignage
ISBN : 978-2-296-96185-2
17 €
Mon frère, cet étranger Sophie Leclercq
Par-delà le silence
Annick Ameline-Le Bourlot
Récit de vie
Mon frère, cet étranger Sophie LeclercqPar-delà le silence Au-delà du témoignage
Collection dirigée par Dominique Davous
Ces femmes, ces hommes qui écrivent dans cette collection
confrontent le lecteur à la puissance du témoignage, conçu aussi bien
comme rapport à l’événement extraordinaire - celui qui fait de vous un
autre - que comme rapport au quotidien ordinaire de la démarche
d’une vie construite dans la durée. Puis, retraversant leur vécu, ils en
dégagent les lignes de force, ils introduisent la pensée dans
l’expérience, rejoignent l’universel dans le singulier et, au-delà de leur
témoignage, risquent une parole critique pour suggérer d’autres
possibles. L’expérience vivante de leur histoire incite le lecteur à la
laisser résonner en eux.
L’enfant est au cœur de la collection, l’enfant à naître, l’enfant vivant,
l’enfant bien portant qu’il soit bien ou mal-traité, l’enfant malade,
l’enfant qui meurt aussi. La collection porte des regards sur la
médecine, les soins, des démarches thérapeutiques, l’éducation et les
personnes âgées malades.
Déjà parus
Elisabeth DE GENTIL-BAICHIS, Si ce n’était son absence,
2015
Robert LAURENT, Le Roman de Mademoiselle L., 2012
Sophie LECLERCQ, Mon frère, cet étranger, 2012
C. DE LA PRESLE et D. VALETON, Lettres à un petit prince
sorti de sa bulle, 2010
Martine SILBERSTEIN, Ma Princesse est atteinte de
leucodystrophie. Témoignage d’amour d’une mère à sa fille,
2010
Ange AYORA, avec l’aide de Claire DEVEZE, Mais pour
dormir, vous faisiez comment ? Moi, Ange, résistant, déporté,
2009
Gaëlle BRUNETAUD, Marie-Kerguelen. Histoire d’un deuil
périnatal, 2009
Florence PERIER, Michèle BROMET-CAMOU, La
désadoption. Une famille pour Hugo ?, 2007
Françoise GOURGUES, Marie-Hélène WAGNER, Rencontres
avec les malades Alzheimer, 2007
Nicole D’ARCY, Le cahier qui parle, 2006
Annick AMELINE LE BOURLOT











Par-delà le silence
Récit de vie




























































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06602-8
EAN : 9782343066028 À mon mari, nos enfants et petits-enfants
je dédie ce voyage
dans les abysses de ma mémoire.
Grâce à Dominique Davous,
ma vérité personnelle a pu émerger du silence,
m’aidant à avancer dans la lumière.
Qu’elle soit assurée de ma profonde gratitude ! Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir ?
Mourir, c’est devenir, mais nulle part, vivant ?
René Char, La parole en archipel, (1952-1960) Préambule
« Écrirez-vous une suite à Chaque nuage est nimbé de
lumière ? » ; « On aimerait tant savoir ce qu’est devenue la
petite Maï après son départ du Vietnam ». Question et
remarque, entre autres suggestions, laissées sans réponse.
Mon premier roman, mûri de longues années, a été écrit
pour conserver en mémoire tout un pan de culture qui a
nourri mon enfance, tous les événements importants qui
ont marqué mes premières années de vie. Je n’ai pas choisi
le genre autobiographique, sans doute par pudeur,
préférant le roman biographique pour donner plus
d’ampleur à l’histoire du pays, et aussi pour glorifier, à
travers la figure maternelle, tous ces êtres innocents dont
l’existence a été dévastée par la guerre et des troubles
civils.
Il m’a fallu écrire deux autres romans, sans rapport
avec le premier, pour pouvoir expurger les démons du
passé, d’autant que n’étant plus membre actif de
l’Institution scolaire, je peux désormais me livrer plus
ouvertement à mes lecteurs, pour la plupart des
enseignants, curieux de percer le masque de l’Inspectrice
Pédagogique Régionale de lettres, une étrangère qui
intrigue autant ceux de Bretagne, de Normandie, que ceux de Nouvelle-Calédonie, de Wallis et Futuna et de
Polynésie française.
Dépouillée de mes costumes sociaux, noyée dans la
masse des retraités anonymes, je peux aujourd’hui me
libérer à écrire un récit de vie. Pourquoi ce choix d’une
forme d’écriture relevant du témoignage public ? Le
journal intime se doit d’être tenu secret, la correspondance
épistolaire ou par courriels s’éparpille en détails
anecdotiques ou superficiels, autre mode de
travestissement. J’aspire à dissiper des malentendus auprès
des proches, à sortir de l’étau du refoulement et du secret,
à accéder à la guérison de l’âme par le pouvoir de la
parole. J’aspire à joindre ma voix au chœur des enfants
maltraités longtemps enjoints au silence, à témoigner
comme immigrée de la seconde génération, appartenant à
la catégorie des misérables du vingtième siècle, qui a
réussi grâce à l’École et ses missionnaires. Chaque nuage
est nimbé de lumière peut donc se prolonger d’un récit
plus personnel, d’un parcours de vie qui s’est construit
dans la rencontre d’êtres bienfaisants, d’adjuvants qui
m’ont aidée à affronter le mal, à l’instar des contes.
12 Grand-père
Toi, que j’ai si peu connu, pourquoi hantes-tu mon
esprit à tout jamais ? Du fond de ma mémoire, émerge ta
longue silhouette, vêtue d’une ample tunique en coton
marron ; je te vois vieil homme encore alerte, cheminant à
travers les ruelles du village non loin de Phu Tho, me
serrant l’épaule d’une main, t’appuyant de l’autre sur un
solide bâton en bois. Je me sentais heureuse de marcher à
tes côtés, d’être regardée avec bienveillance par d’autres
aïeux, qui savaient que j’étais ta première petite-fille,
enfant de ton fils aîné, « courageux combattant et digne
compagnon de l’Oncle Hô ».
Je revois nettement les rizières alentour, ressentant
fortement cette sensation d’espace et de liberté. J’aimais
me cramponner au dos de l’oncle Sinh, qui venait me
chercher à la descente du car venant de Hanoi et me
conduisait à vélo jusqu’à la maison familiale, où je te
retrouvais avec Grand-mère, mes trois tantes et mes trois
cousins. Grand-mère s’empressait de me dépouiller de mes
robes de « poupée française » pour me revêtir d’un large
pantalon et d’une tunique en grosse cotonnade. Quel
bonheur de déambuler ensuite entre les diguettes, juchée
sur le dos du buffle, assise derrière le cousin Dao tout fier de guider l’animal domestique le long des remblais autour
des étangs tapissés de lotus en fleurs ! Aux heures les plus
chaudes, avec les cousins je m’appliquais à attraper des
cigales nichées dans un gigantesque banian ; nous nous
amusions à les inciter à faire la course au fond d’un panier
clos.
Moi qui étais tenue cloîtrée dans notre vaste maison
maternelle de Hanoi, à regarder avec envie les autres
enfants du quartier qui se mouvaient librement dans la rue,
chez toi, Grand-père, je passais toutes mes journées en
plein air, à courir avec d’autres bambins après des
papillons aux multiples couleurs et des libellules aux ailes
si joliment irisées. J’avais le droit de me salir les mains en
t’aidant à creuser une petite mare destinée aux canards ; tu
m’avais réservé un caneton au duvet ébouriffé, que j’avais
plaisir à gaver de riz gluant et à laisser barboter dans un
trou d’eau. Tu m’avais appris à faire germer des haricots
rouges dans un coin du jardin, à attendre avec patience la
pousse des plants de plus en plus vigoureux à chacune de
mes visites mensuelles. Bien que parlant peu, tu appréciais
de me raconter les contes et légendes du pays lors de nos
longues marches ; je t’écoutais bouche bée, émue par les
malheurs de l’orpheline maltraitée par sa marâtre,
souffrant avec le petit garçon qui attendait le retour de son
père parti à la guerre.
Tu me parlais régulièrement de mon père que je n’avais
jamais vu, ni connu, lui qui avait été embarqué dans un
camp communiste à la frontière chinoise, pendant que ma
mère, alors enceinte de moi, était envoyée dans un camp
pour femmes dans une autre région au nord du Tonkin, en
zone non occupée par des troupes de l’armée française.
D’épuisantes heures de marche pendant l’exode, le chagrin
14 d’être séparée de l’homme de sa vie, provoquèrent un
accouchement prématuré, en pleine forêt.
Je n’ai bien sûr aucun souvenir de cette période, mais
des récits ultérieurs, d’abord dramatisés, puis enjolivés
avec le temps, me laissent entrevoir la scène d’une
parturiente entourée de ses codétenues au corps harassé,
au regard inquiet, désorientées par cet événement
impromptu. Le sang-froid d’une des instructrices, l’esprit
de solidarité du groupe, aidèrent ma mère à surmonter une
trop grande fatigue et à me faire sortir de force de son
ventre mou. Pendant que certaines embrigadées
s’affairaient autour de l’accouchée, d’autres
s’empressaient de fabriquer pour le nouveau-né une sorte
de couffin à partir de fines tiges de bambous et de roseaux
proliférant alentour. Bien que convaincues que ce bébé
prématuré de sept mois ne survivrait pas, les recrues
s’efforçaient de conjurer le sort en mobilisant et associant
leurs savoir-faire et leurs diverses expériences.
L’accoucheuse coupa prestement le cordon ombilical avec
ses dents, prit par les chevilles, tête en bas, le petit être
tout rachitique et cyanosé, le secouant énergiquement pour
faire sortir des glaires de ses poumons jusqu’à ce que
retentissent les premiers faibles vagissements de vie. Le
ventre et la poitrine bandés par un large turban de coton,
tout le corps minuscule emmailloté dans une tunique
molletonnée, j’occupais peu de place dans l’exigu couffin.
Un vif débat aurait animé le groupe pour le choix du
prénom, susceptible de rappeler les circonstances de ma
naissance ou encore la particularité de cette équipe de
femmes appelées à travailler et vivre ensemble ; elles
finirent par respecter le choix de ma mère qui avança
d’une voix faiblarde le prénom de Tuyêt Ngà, « Ivoire
15 blanc », pour honorer la mémoire de sa propre mère. En
son for intérieur, ma mère me donna Catherine comme
second prénom, implorant la Vierge Marie d’accorder
longue vie à ce nourrisson qui avait peu de chance de
survie, m’ondoyant ainsi en secret, pour ne pas se
dénoncer comme catholique et être rejetée comme paria de
la troupe des communistes. Le groupe dut faire une autre
pause près d’un dispensaire souterrain, où ma mère
dénutrie et moi profondément endormie reçûmes les soins
des mains d’une infirmière maquisarde.
Une fois installée pour de nombreux mois au camp de
rééducation vietminh, ma mère, qui avait eu jusqu’alors
des goûts et un mode de vie citadins, suscitant ainsi une
certaine hostilité de la part de deux de ses belles-sœurs, se
porta volontaire pour les corvées des champs et des
rizières. Malgré la pénibilité de ces travaux forcés, qu’elle
accomplissait avec maladresse au début, elle put continuer
à m’allaiter, ce qui m’aida à survivre ; ils redonnèrent
vigueur à son corps affaibli par l’accouchement et la
déportation. Ces travaux en plein air lui donnaient aussi
l’opportunité de repérer les lieux et de situer les bâtiments
du camp par rapport aux différentes voies potentielles
d’évasion. L’espoir de retrouver son mari et une heureuse
vie familiale à Hanoi la renforça dans son projet de fuite
vers la zone sous contrôle français.
Au village, dans ma conscience de jeune enfant, je
percevais derrière les propos des Tantes Quî et Trâm une
forte rancœur à l’égard de ma mère ; je sus bien plus tard
qu’elles auraient préféré que leur frère aîné bien-aimé
épousât une jeune fille de la campagne, qui les aurait
secondées, elles et leur mère, dans les travaux des champs
et toutes les tâches domestiques. Pourquoi s’était-il entiché
16 d’une coquette de la ville, de famille bourgeoise et de
surcroit catholique ? Je pressentais leur soulagement de
savoir leur aîné enrôlé dans l’armée de libération, éloigné
d’une épouse devenue traître à la patrie et pire, femme de
petite vertu.
Aujourd’hui, à l’âge adulte, je peine à comprendre leur
manque d’indulgence à l’égard de ma mère qui avait
davantage souffert qu’elles des tourments de la guerre.
Revenue à Hanoi après sa fuite du camp de rééducation et
plusieurs semaines d’errance, elle travailla comme
brodeuse dans un atelier de confection ; payée à la pièce,
elle eut du mal à nous loger et nous nourrir décemment.
Employée ensuite comme cantinière au mess de officiers
français, elle était mieux rémunérée mais elle dut s’arrêter
momentanément à l’accouchement de Hoa, nous faisant
vivre chichement avec l’argent donné par le père du Bébé
jusqu’au jour où celui-ci, parachutiste, fut envoyé sur le
front de Cao Bang. Par l’entremise de son cousin Minh,
musicien dans un bar-dancing huppé de Hanoi, ma mère
put être enrôlée comme Taxi-girl et nous offrir une
existence plus aisée qui me parut alors être une vie de
luxe. Même si elle ne voyait plus ses beaux-parents, elle
continuait à m’envoyer dans leur village, me chargeant de
leur remettre à chaque visite une enveloppe gonflée de
piastres qui aidaient à subvenir aux besoins de la famille.
Le regard sombre que l’aïeule posait parfois sur moi me
mettait mal à l’aise ; je lui étais une petite-fille étrangère
avec mes cheveux courts et frisés, mes drôles de robes
froufroutant de larges volants, qui faisaient pourtant
sensation auprès des enfants dans les rues de Hanoi.
Mais toi, Grand-père, tu te gardais de tout jugement à
l’encontre de ta bru dont tu persistais à apprécier la
17 générosité et l’attitude de dévotion familiale. Chaque fois
que je vous quittais, tu me remettais un panier surchargé
de produits de votre labeur : patates douces, pommes
cannelle, bâtonnets de canne à sucre que j’aimais tant
mâchonner, mangues si parfumées, brassées de litchis bien
juteux et sucrés. Avec toi, je sortais de mon profond
mutisme pour t’évoquer des bribes de notre vie à Hanoi, te
faisant rire à te raconter les facéties de notre singe Ouistiti
qui nous effrayait à vouloir grimper au plafond, à se
balancer sur des lustres, qui cherchait à nous voler des
bananes convoitées, qui savait éplucher patiemment des
gousses de cacahuètes.
Grâce à ton ouverture d’esprit, je parvenais à intégrer
dans mon univers mental deux mondes parallèles, celui de
ta famille, celle de mon père fantôme, et celui de ma mère,
rejetée en tant que femme, acceptée en tant que génitrice
de votre petite-fille. J’apprenais progressivement à
associer le monde rural au monde de la ville ; j’aimais
aider dans les travaux agricoles mes trois jeunes tantes,
vêtue comme elles d’un ensemble sombre, peu salissant ;
je les trouvais pleines de vitalité avec leur beau teint hâlé
de soleil et leur longue chevelure lisse, avec leurs rires
enjoués ponctuant leurs échanges. Comme elles, je
chantonnais des comptines des rizières, aux paroles et à la
mélodie faciles à retenir :
Tout là-bas, voici un papillon d’or
Il déploie ses ailes,
Regardons le papillon s’élever dans les airs,
Je m’assois pour les admirer.
Quelquefois, à tour de rôle, chacune de mes tantes
entonnait des chants évoquant la guerre et des séparations
18 douloureuses ; je me sentais alors envahie de tristesse, me
rappelant les récits de ma mère qui nous avait raconté ses
longues marches forcées sur les chemins de l’exode et
cette évasion risquée du camp, ces semaines de fuite avec
moi à la bouche bâillonnée, bébé de six mois sur son
maigre dos, à travers les lacis des bois et des forêts
infestées de bestioles. Pour dissiper ma peine, Tante Loan,
alors âgée de seize ans, me faisait tournoyer en me
fredonnant une berceuse. Pendant que tu faisais la sieste
dans un hamac accroché aux branches d’un robuste
tamarinier, j’étais fière d’apporter ma maladroite
contribution dans la confection de chapeaux coniques en
latanier, suivant les patientes explications de Tante Trâm,
qui les offrait ou les vendait ensuite aux villageoises.
Avec ma mère, s’il m’était interdit de sortir dans la rue
pour jouer avec d’autres enfants, j’avais par contre la
chance de l’accompagner dans les luxueuses boutiques du
Boulevard Francis Garnier, dans le centre moderne de
Hanoi, de la voir essayer des robes et des tailleurs à la
mode de Paris, de me découvrir étrange dans le miroir me
renvoyant l’apparence d’une petite vietnamienne déguisée
en fillette française. Je nous revois assises patiemment
dans un salon de coiffure, nos courts cheveux permanentés
enroulés dans des tortillons en papier, mes narines quelque
peu étouffées par l’odeur forte et piquante de l’ammoniac.
Pour immortaliser notre élégance, nous nous faisions
ensuite conduire par un cyclo-pousse dans l’atelier d’un
photographe installé dans une des ruelles de la vieille
ville labyrinthique. Sage comme une image, je devais faire
preuve de patience, à attendre d’être installée avec ma
mère devant un décor romantique, avec à l’arrière-plan
une tenture représentant des arbres en fleurs, à ne pas
19 grimacer ni sourire, pendant que l’artiste se cachait sous le
drap noir d’un étrange appareil.
À l’heure du dîner, nous rejoignions Bè et Thu, les
deux plus proches amies de ma mère, dans un restaurant
français ; les trois femmes commençaient par s’extasier
sur leur nouvelle tenue, se complimenter sur leur
maquillage, se donner des conseils sur la meilleure poudre
de riz censée rendre leur peau de plus en plus blanche et
diaphane. L’ouïe en éveil, je captais également des yeux
les plats exotiques servis aux clients des tables
avoisinantes ; je laissais les trois adultes choisir notre
menu, assurée de découvrir des nouveautés, les trois amies
s’étant entendues pour déguster, à chaque nouvelle
occasion, des mets inédits, notant leurs particularités qui
seraient transmises à notre cuisinière dès notre retour à la
maison. Gourmande, j’appréciais tout ce qui m’était servi,
seulement gênée par le maniement de la fourchette et du
couteau, ustensiles qui m’obligeaient à manger moins vite,
surtout quand il s’agissait de petits pois glissants ou
sautillants. Je me débrouillais comme je pouvais,
nullement observée par les trois femmes devisant des
questions de grandes personnes.
Les jours de fort vent ou de pluies torrentielles, nous
demeurions dans notre villa et ma mère acceptait ma
présence dans sa spacieuse chambre-salon aux luxueux
meubles en bois de rose ou en acajou, régulièrement
renouvelés. Immobile et silencieuse, je la regardais
reproduire avec Bè, Thu et Nhung, une nouvelle recrue
très jolie à voir, les pas des danses alors en vogue, des
swings endiablés, des fox-trots entraînants… Emportée
par leur allégresse, je frappais des mains, ce qui décuplait
leur joie. Que de moments joyeux également dans le
bar20 dancing de Madame Michelet, où la musique du cousin
saxophoniste, accompagné d’un guitariste et d’un pianiste,
les faisait améliorer leur rythme et leurs pas de danse !
À quatre ans passés, déjà plus mûre que je n’aurais dû
l’être à mon âge, je percevais les raisons des non-dits et
des conflits tacites ; je m’abstenais donc de rapporter à
Grand-mère et aux tantes la naissance de Bébé Hoa, de
père militaire français. À toi, Grand-père, je n’hésitais pas
à te décrire cette mignonne petite sœur, drôle à voir avec
son bonnet en laine, garni de deux excroissances en forme
d’oreilles de chat. Pauvre petite, relevas-tu, encore une
enfant métisse condamnée… Interpellé par mon regard
interrogateur, tu précisas : notre pays est en guerre contre
la France… Je ne saisissais pas bien le sens de ces propos,
d’autant que Bébé Hoa était choyée, jour et nuit bien
entourée, sous la garde vigilante d’une jeune gouvernante
prénommée comme moi. Pourquoi ma mère
s’obstinaitelle à garder Hoa avec elle, au lieu de la confier à son
père, qui souhaitait l’emmener seule avec lui à
Aix-enProvence, si elle était condamnée ?
L’année de mes sept ans, à mon arrivée chez vous,
Grand-mère me présenta une jeune fille en tenue de soldat.
Voici Quên, ta future belle-mère, me dit l’aïeule. Que
répondre, comment réagir ? On me pardonna mon
mutisme, principal trait bien connu de mon caractère. Un
profond chagrin me submergea car dans mon inconscient
d’enfant j’espérais que ce héros combattant pour la Patrie,
si beau à voir dans son uniforme vert kaki sur une photo
bien en vue dans la pièce principale de la maison, vivrait
de nouveau avec ma mère et moi-même, une fois la paix
revenue. J’avais alors hâte de vous quitter cette fois-là,
fortement agacée par la voix nasillarde de Quên, qui ne
21 cessait de babiller, attisant l’attention de toute la famille
sur les exploits des Viêt Minh, sur les missions
valeureuses de Thiêng, son fiancé, le fils prodige, mon
père fantôme. De retour à Hanoi, je m’empressai de me
décharger de ma lourde peine en confiant à ma mère que
j’avais vu la fiancée de Thiêng. Thiêng, ton père ?
s’écriat-elle. Moi acquiesçant, elle continua à ne pas me croire,
me traitant d’affabulatrice. Mais toi aussi, tu as un autre
mari français maintenant, lui rétorquai-je. Abasourdie par
mon attitude de rébellion, jusque-là inhabituelle, elle me
donna une gifle cinglante, qui accrut ma peine et m’isola
dans ma solitude.
Ce Thiêng si adulé, je le vis une seule et unique fois,
ignorant alors qu’il s’agissait de mon père. Au soleil
couchant, tandis que je jouais à la marelle dans la cour de
notre maison à Hanoi, un homme en tunique et pantalon
sombres descendit de son vélo et s’approcha du portail
fermé à clef pour me demander si c’était bien là
qu’habitait une prénommée Ngà.
- La grande Ngà ou la petite ? lui renvoyai-je la
question.
- La petite !
- Alors, c’est moi.
Trop préoccupée à atteindre la case du Ciel avant la
tombée de la nuit, je poursuivis mon jeu solitaire, sous
l’œil attentif et étonné de l’inconnu. De longues minutes
après, sans rien dire, il enfourcha son vélo et me lança un
dernier regard avant de contourner la rue.
À l’heure actuelle, après un demi-siècle, je regrette de
m’être montrée si indifférente à l’égard d’un homme que
je prenais pour un étranger. Il ne faut jamais parler à des
22 inconnus. Il faut se méfier des soldats Viet Minh, me
recommandait fréquemment la jeune gouvernante, qui
avait dû fuir son village après le massacre de sa famille
par des malfaiteurs, associés à des communistes.
Dommage, Grand-père, que j’aie lamentablement raté
cette rencontre ! Sans doute avais-tu conseillé à mon père
de faire ma connaissance avant de fonder une autre
famille ?
Deux ans plus tard, âgée de neuf ans, habitée d’une
ferme intention de rejoindre ce père idéalisé, j’allais tenter
de fuir la maison de Bà Ducos, une femme malveillante à
qui ma mère me confierait, avant de quitter Saigon pour
s’envoler vers la France. Cette évasion improvisée serait
hélas vouée à l’échec en cette période de troubles.
Penser à toi, Grand-père, me fait revenir les plus belles
années de ma vie, vécues dans une certaine insouciance,
du temps où la Cité de Hanoi était momentanément
préservée des ravages de la guerre, une oasis de paix
encerclée de villages avoisinants en feu. Seule d’abord,
puis avec ma sœur Hoa, je jouais à la marelle et aux
osselets. Je l’initiai à la course aux cigales lorsqu’elles ne
mouraient pas prématurément ; à l’heure de la sieste, nous
découpions dans des feuilles de papier argenté, de couleur
pourpre et dorée, des habits votifs pour le culte des
ancêtres maternels, dont un grand autel avait été dressé à
l’entrée de la cour. Le dimanche matin, notre gouvernante
nous emmenait à la Cathédrale, pour suivre la grande
messe officiée avec magnificence ; sa ferveur religieuse, le
parfum des lys et de l’encens, la musique solennelle de
l’orgue, le chant choral des garçons vêtus de blanc, nous
transfiguraient le cœur et l’âme.
23 Ne pouvant fréquenter une école à l’extérieur, je
recevais mes premiers rudiments scolaires sous la houlette
d’un étudiant faisant office de précepteur, à l’instar de
celui qu’avait eu ma mère, du temps où elle avait vécu
chez ma grand-mère maternelle, « première sage-femme
vietnamienne du Tonkin », compagne d’un chirurgien
annamite, au mode de vie bourgeois. Formé aux
mathématiques, l’étudiant me gavait de chiffres et de
complexes opérations ; entre deux séances, j’avais pour
devoir d’apprendre par cœur les tables de multiplication.
Plus motivée par la lecture des contes que par les nombres,
je préférais inscrire dans la paume de mes mains les tables
de multiplication, celle de 7 notamment, au lieu de me
donner la peine de les mémoriser. Ma supercherie, bien
sûr vite découverte, ne modifia en rien les méthodes peu
pédagogiques de mon précepteur sans formation, qui n’en
avait cure, se contentant de laisser s’écouler l’heure, en me
faisant subir des calculs abstraits, sans queue ni tête, sans
nulle explication. Outre son salaire, à la fin de chaque
cours, lui était servi un plateau d’exquis repas. J’apprenais
davantage de choses avec Maurice, un militaire français,
qui venait régulièrement à la maison. Ma mère se
réjouissait de voir ma sœur et moi-même adopter
chaleureusement son nouveau compagnon, émerveillées
par ses tours de magie qui interpellaient notre imagination,
les acrobaties qu’il faisait faire à Ouistiti, pour la plupart
du temps perché sur son épaule. Voulant apprendre la
langue vietnamienne, il déchiffrait avec moi mes premiers
abécédaires, me donnant à son tour les mots équivalents en
français ; les expressions de pomme rouge et de raisin
noir, fruits qu’on ne cultivait pas au Vietnam, gagnaient
en magie dans mon esprit de petite fille.
24 Un moment inoubliable, celui de ton agonie,
Grandpère. Tu étais alité depuis deux jours lorsque l’Oncle Sinh
était venu me chercher à Hanoi pour me ramener chez
vous ; c’était la première fois que je te voyais couché dans
ton lit, toi qui te faisais un honneur de toujours demeurer
actif, sauf lors des siestes aux heures les plus chaudes.
Tante Loan me poussa gentiment vers toi, pour recevoir
ton ultime message, dont je ne captai pas toute la
profondeur :
- Ma petite-fille, je vais me reposer auprès de nos
ancêtres… Ne sois pas triste de me voir vous quitter…
Par-delà l’absence, tu sentiras toujours mon souffle car
mon âme veillera sur toi…Sois comme le bambou, souple
et infrangible.
C’était la toute première fois que j’approchais un
mourant et j’ignorais encore le vide que laisserait ta
disparition. Grand-mère et les tantes s’étaient isolées pour
pleurer en silence ; percevant la gravité de la situation, je
me laissais envahir par le chagrin.
Quel âge avais-tu alors, toi qui mourus de vieillesse ?
Enfermée dans mon mutisme, je ne pus parler à personne,
dans une maisonnée frappée par le deuil. Assise par terre
dans un coin de la chambre, je me contentai de suivre des
yeux les gestes de Grand-mère te lavant puis t’habillant de
tes plus beaux atours, les prosternations de l’Oncle Sinh,
représentant le fils aîné absent, après avoir recouvert ton
visage d’un carré de soie blanche, les interminables allées
et venues d’autres membres de la famille et des gens du
village.
Tous tes proches vêtus d’une tunique et d’un pantalon
blancs, la tête ceinte d’un turban blanc, nous marchions
25 derrière ton cercueil, en tête d’un long cortège,
t’accompagnant jusqu’au cimetière communal. Avant de
te mettre en terre, nous partageâmes un dernier repas avec
toi, un bol de riz blanc avec un œuf dur, identique à celui
qui avait été déposé sur ton cercueil. Ne voyant plus la
caisse de bois sous l’amas de terre, je compris que jamais
plus nous ne cheminerions ensemble, que jamais plus tu ne
m’apprendrais à vivre les joies les plus simples. C’était
aussi la dernière fois que je voyais Grand-mère, Tante
Quî, Trâm et Loan, Oncle Sinh, les cousins Dao, Xuân et
Loc.
Avec la guerre qui faisait rage à Haiphong et sur
l’ensemble du Tonkin, notre existence à Hanoi perdit de sa
légèreté et de son insouciance. Nous ne revîmes plus
Maurice, envoyé à Diên Biên Phu. Enceinte de quelques
mois, ma mère ne travaillait plus à l’extérieur, passant ses
après-midi à jouer aux cartes avec Bè, également
mobilisée par sa grossesse, en compagnie d’autres amies
au chômage. Livrées à nous-mêmes, sans notre
gouvernante qui s’était enfuie, par crainte de l’arrivée des
soldats Viet Minh, ma sœur et moi errions quelque peu
désœuvrées dans les différentes pièces en enfilade de la
maison, et le plus souvent dans la cour, juste devant la
fenêtre du salon. Un jour, nous nous amusâmes à mouvoir
notre arrière-train sur un tapis en mousse recouvrant une
table bancale ; nous tombâmes l’une sur l’autre heurtant le
dur ciment, nous blessant au coude et à l’épaule.
Exaspérée par le bruit de la chute et par nos cris, notre
mère sortit pleine de fureur du salon, nous immobilisa
dans un coin de la cour et nous asséna de violents coups de
savate, aggravant encore davantage notre douleur
physique. Nous fuîmes sa colère en nous terrant dans
26 l’arrière-cour jusqu’au soir, Hoa souffrant d’un coude
fortement écorché et sanguinolent, moi paralysée par une
luxation de l’épaule. Sans doute notre mère avait-elle
perdu gros au jeu cet après-midi là ? Était-elle épuisée par
son début de grossesse ? Je pressentais qu’elle devait être
profondément malheureuse.
Nous connûmes encore quelques moments de joie,
lorsque notre mère prenait le temps de nous promener
tantôt dans le grand parc de Hanoi, ombragé de
gigantesques arbres, tantôt autour du Petit Lac, où elle
nous offrait un cornet de glace pilée à la fraise de Dalat
pour Hoa, un jus de noix de coco dans sa coque pour moi.
Dernières belles sensations de Hanoi, que nous dûmes
quitter précipitamment un jour, à cinq heures du matin,
pour prendre l’avion de Saigon, juste munies d’une valise,
laissant derrière nous la villa et tous les biens matériels.
C’était juste après Diên Biên Phu, lors du retrait des
troupes françaises de la Citadelle de Hanoi.









27