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Parfums de jeunesse

De
200 pages
Jacques Raynaud raconte avec humour les années soixante, celles de sa jeunesse. Il y retrace les événements, les lieux, les femmes et les hommes, qui ont alors marqué la vie de son pays : La France des villages, celle des villes, les paysans devenus ouvriers dans les quartiers périphériques, la vie des immigrés, la découverte de la liberté après les années de guerre, le jazz et le cinéma américain, l'espoir de changer le monde...
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Parfums

de jeunesse

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04519-4 EAN : 9782296045194

Jacques

RAYNAUD

Parfums

de jeunesse

L'HARMATTAN

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, certain mais ne pouvant supporter de diffusion large. La collection Rue des Ecoles a pour tous travaux personnels, venus de tous philosophique, politique, etc. d'un intérêt éditorial gros tirages et une principe l'édition de horizons: historique,

Déjà parus

Leao da SILVA, Jésus révolutionnaire! une condamnation politiquement correcte, 2007. Ma-Thé, Portraits croisés de femmes, 2007. Jean SANITAS, Je devais le dire. Poèmes, 2007. Madeleine TICHETTE, La vie d'une mulâtresse de Cayenne. 1901 -1997, Les cahiers de Madeleine., 2007. Bernard REMACK, Petite... Prends ma main, 2007. Julien CABOCEL, Remix Paul Pi, 2007. Isabelle LUCAZEAU, La vie du capitaine Rolland (17621841), 2007.

Albert SALON, Colas colo - Colas colère, 2007.
François SAUTERON, Quelques vies oubliées, 2007. Patrick LETERRIER, Et là vivent des hommes. Témoignage d'un enseignant en Maison d'arrêt, 2006. Annette GOND ELLE, Des rêves raisonnables, 2006 Émile M. TUBIANA, Les trésors cachés, 2006 Jean-Claude LOPEZ, Trente-deux ans derrière les barreaux,2006 Maryse VUILLERMET, Et toi, ton pays, il est où ?, 2006. Ahmed KHIREDDINE, Rocher de sel. Vie de l'écrivain Mohamed Bencherif, 2006. Pierre ESPERBÉ, La presse: à croire ou à laisser, 2006. Roger TINDILIERE, Les années glorieuses, 2006. Jacqueline et Philippe NUCHO-TROPLENT, Le moulin d'espérance,2006.

SOMMAIRE
So mmai re . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 5

Préface 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8.
9.

7 9 35 41 49 55 61 67 71 83 87 95 103 111 Il 7 125 131 137 145 155 161 167 171 175 181 189 195

Un amour d'autrefois La lectrice et le vieux monsieur Une petite juive de Paris Le docteur d'après minuit Un grand-père improbable Le colonel tire sa révérence L'accroc de Nauplie L'éclaireur de l'holocauste
Les femmes au Ii cou.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 77

10. Il. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19 . 20. 21. 22. 23. 24. 25. 26. 27.

Le rem plaçan t de Dieu Le comptable est dans l'escalier Le médecin imprévu Le musée d'Antoinette Les mouches de Castelginest Le plaçou Les petits boulots de Paris Les voilettes de la République La chapelle des morts Un soviet de redacteurs en chef Le négrier désinvolte La brigade des doryphores Frangines de tous les quartiers... Des femmes de peu La dame en noir Sept ans de service L'inventeur de la sex assurance-vie Mon ami Lévy

PRÉFACE

A mon âge qu'on qualifie volontiers de respectable, l'avenir - on le sait - ne durera pas longtemps. Demeure la nostalgie qui invite à parcourir à moindres pas les legs dont la mémoire nous enveloppe, à jeter un regard sur la vie dont chacun fut le témoin et reste l'héritier, et pourquoi pas, sur une France aujourd'hui disparue dans laquelle celle de maintenant ne se reconnaît pas, sur la France des villages, qui, voilà un demi-siècle, fixait la moitié des Français, sur la France dont les quartiers de peu entassaient les petites mains venues d'ailleurs avant d'en faire les exclues d'à présent? Sans doute, la génération d'Internet a-t-elle quelque peine à imaginer la France de grand-papa, celle que lui racontaient ses parents qui la tenaient eux-mêmes de leurs aînés. Cette France-là, j'ai eu la chance - oui, tout compte fait, la chance - de la fréquenter à la campagne comme à la ville dans la campagne profonde où les hommes ne voyageaient qu'à l'occasion des guerres et ne s'arrêtaient que pour mourir. Où les femmes vivaient soumises à leur père, puis obéissant à leur mari et visitaient chaque semaine le cimetière où elles éliraient définitivement domicile. Où les enfants se taisaient à table et recevaient une orange à Noël avant d'apprendre avec le certificat d'études le bonheur de la méritocratie républicaine. Où l'horizon du plus grand nombre ne dépassait guère les frontières du canton de sa naissance. J'ai eu la chance de vivre aussi à la ville, chaque année mieux nourrie de l'exode rural, où les ouvriers peuplaient les

garnis insalubres des quartiers périphériques et à qui le bistrot proposait l'unique occasion de leurs débordements. Où les filles de la campagne avaient le choix entre le service de Madame et les illusions du bordel pour satisfaire Monsieur. Où les immigrés, deux fois prolétaires, faisaient leurs classes dans des usines broyeuses d'hommes. Cette époque, qui ne mérite pas toujours le souvenir, recèle aussi les regrets de nos vingt ans, nous qui découvrions la liberté interdite par la guerre, qui savourions le jazz et le cinéma américain, les femmes également que les bons pères nous avaient appris à suspecter. Nous, à qui l'avenir offrait la promesse de changer le monde, comme chaque génération, mais avec le sentiment de le vouloir davantage que les précédentes et de le pouvoir mieux qu'elles. L'auteur fut un militant et ne s'en cache pas. Il pousse même le culot jusqu'à rester fidèle aux choix et aux refus de son adolescence. Les prophètes ordinaires se sont trompés: non, même avec l'âge, "ça" ne lui est pas passé... Cette France d'antan, ses tranches de vie ont été accommodées parfois aux exigences de l'écriture. A défaut d'être toujours vrais, les personnages sont authentiques. Comme dans les albums de famille, les photos sépia livrent des anciens endimanchés, aux traits brouillés qu'on hésite à reconnaître, mais dont on devine qu'à un moment ils ont été les nôtres, des hommes et des femmes qui, eux aussi, ont connu des parfums de jeunesse.

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1.
UN AMOUR D'AUTREFOIS

e prêtre psalmodiait sans grande conviction un petit lot de phrases banales que sa cinquantaine replète avait dû égrener des centaines de fois déjà. "Seigneur, nous te demandons d'accueillir notre sœur Martine dans le Royaume des Cieux. C'était une Pécheressecomme nous le sommes tous. Dans ton infinie bonté, Seigneur, reçois notre sœur Martine".

L

Combien étaient-ils, réunis là pour ses obsèques? Une cinquantaine de personnes à peine, souvent âgées, des hommes en majorité, dans cette église Saint-Nicolas- duChardonnet où Martine, son fils Peter le lui avait dit, n'avait jamais mis les pieds. Elle qu'aucune angoisse métaphysique n'avait jamais tourmentée, trouvait à Mgr Lefebvre, le pape de l'intégrisme à la française, le visage de saint qu'on lui avait appris à aimer durant son enfance. Certes, Saint-Nicolas-duChardonnet n'offrait pas à ses obsèques le cadre attachant que Martine aurait pu souhaiter. Mais, comme elle l'avait dit en évoquant sa disparition: "Là ou ailleurs". En effet. Après l'absoute, Peter, son épouse et leurs deux filles dont la plus jeune, Tamara, devait avoir maintenant une vingtaine d'années, avaient écourté les condoléances, avant de prendre place derrière le fourgon qui les mènerait à Fontenay-sousBois où la famille avait un caveau. Peter, en prenant congé de Jacques, avait échangé avec lui une poignée de mains rapide: "Merci d'être là. Je savais que vous viendriez. Je vous appellerai
dans les prochains jours. J'ai quelque chose pour vous".

Au fait, pourquoi être venu? Martine, il ne l'avait pas revue depuis dix ans, peut-être davantage, peu de temps après le suicide de Bérégovoy. Il s'en souvenait pour avoir écouté Mitterrand, le soir à la télévision, dénoncer "leschiens" qui avaient conduit son ancien Premier ministre à la mort. A peine avait-il de ses nouvelles par Peter à l'Assemblée nationale quand la politique étrangère tenait la vedette. Sa mère avait quitté le Quartier latin pour un studio du côté d'Auteuil et pour se rapprocher de ses petites-filles qu'elle adorait. Jacques avait compris qu'elle ne baignait pas dans l'aisance et que son fils devait à l'occasion mettre la main à la poche. Une mère à la limite du besoin, un poste modeste à l'agence France Presse, quelques piges dans des journaux de province, une femme-médecin qui avait choisi la recherche, deux filles qui commençaient à exister, l'équation n'était pas aisée à gérer. Peter y faisait face avec cette sérénité tranquille qu'il affichait déjà trente ans auparavant lorsqu'il avait connu Martine. Jacques avait peine à le croire, mais ses premiers souvenirs avec elle remontaient à 1962, à la fin de la guerre d'Algérie, au retour d'un stage de formation dans un château du Val d'Oise où une association protestante hébergeait régulièrement des militants anticolonialistes. Sans MarieThérèse, la secrétaire brésilienne du stage qu'il avait dirigé pendant l'été, sa rencontre avec Martine serait demeurée des plus improbables. "Dans quelques jours} c'est la fête nationale
brésilienne; viens dîner chez ma sœur. J'espère que tu apprécieras la nourriture} mais aussi ceux qui viendront la manger avec nous... "

Parmi les convives, Martine lui avait fait une grosse impression. Fille d'un diplomate disparu prématurément, nièce d'un ambassadeur de France, divorcée d'un diplomate

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scandinave, résistante très jeune dans le réseau Notre-Dame du colonel Rémy, des petits boulots dans les ambassades françaises à Rio de Janeiro et à Buenos-Aires. Grâce aux relations familiales, un pedigree qui, chez une autre, n'aurait peut-être pas retenu l'attention du petit-bourgeois provincial qu'il demeurait si Martine n'avait eu en plus ce que beaucoup de femmes cherchent en vain leur vie durant, l'aisance que la grande bourgeoisie parisienne promène en toutes circonstances. Avec, au surplus, un minois dont l'attitude des mâles présents au dîner soulignait qu'il faisait des ravages, et une poitrine et une taille qui étaient rompues au jeu de la séduction. Manifestement, Martine ne l'ignorait pas et trouvait bienséant de s'en servir. Consciente des "dégâts" qu'elle provoquait, elle avait quitté Jacques sur une réflexion prometteuse: fiNous devrions nous revoir avant la prochainefiîe du Brésil". L'interprétation autorisait le feu vert. Après les 48 heures d'attente réglementaires, il avait décroché son téléphone:
"U ne invitation à dîner vous semble-t-elle pertinente et recevable?"

Un restaurant chinois du côté de Saint-Sulpice qui avait bonne réputation fit l'affaire. Martine jouait presque aussi bien des baguettes que lui, ce qu'elle appelait "semettre en état de grâce". Quelques confidences de l'un comme de l'autre tissèrent rapidement ce minimum d'intimité qui incite à aller plus loin. Surtout quand le jour se prolonge en début d'année et que la proximité du week-end vous laisse le temps de déambuler à Saint-Germain-des-Prés. Avant un ultime verre aux "Deux Magots", un climat entremetteur qui remet la séparation à plus tard et dont, volontairement, vous ne profitez qu'à petites doses.

Il

Arrivée devant chez elle, un couvent désaffecté en haut du boulevard Saint-Michel qui tomberait en ruines quelques années plus tard, Martine avait mis son bras sur le sien et anticipé la suite. ''je veux bien, avait-elle admis en confidence, mais à une condition} que jamais tu ne tombesamoureux de moi. Autrement} tu seras malheureux et je n'ai pas le droit de te faire souffrir". Mi-plaisant, mi-sérieux, Jacques promit, jura, s'engagea et, pour mieux la convaincre, leva le bras solennellement: ''je le jure", un serment en prélude aux abandons qui les tinrent éveillés jusqu'au petit matin. "Crois-moi}je n'ai pas aussi bienjoui depuis longtemps",assura Martine à son nouvel amant, avant de s'étirer pour mieux s'endormir dans ce lit canaille où beaucoup d'autres hommes l'avaient précédé. "Tu sais}j'ai dû avoir 200 amants", lui avaitelle révélé entre deux étreintes. Avec soixante-dix conquêtes souvent provisoires, Jacques avait dû concéder à Martine une performance à la traîne. Évidemment, elle plaidait les circonstances atténuantes: une jolie fille dans les ambassades, avec la réputation des Françaises de surcroît, elle était très sollicitée, n'est-ce pas? "En somme}tu avais une réputation à défendre"}avait répliqué Jacques sans trop sourire. Martine n'avait que médiocrement apprécié en renvoyant d'une chiquenaude la pierre dans son jardin: "Évidemment} tu ne peux pas comprendre", marquant d'une moue la distance qu'il ne franchirait jamais, lui, un petit-bourgeois de province, de gauche sans doute, mais d'éducation traditionnelle. Rien ne retenait l'attention dans son appartement où Martine donnait le sentiment de s'être installée la veille, hormis une assez belle commode provençale que sa grandmère lui avait offert pour son mariage et qui, malgré un pied enté, avait survécu à vingt ans de déménagements-

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emménagements d'un pays à l'autre. Le plus visible dans cet appartement gagné sur les cellules des moines de jadis, c'était la garde-robe, non pour son style, elle n'en avait aucun, mais pour ses proportions qui pouvaient recevoir une cinquantaine de robes, dont les plus huppées portaient la griffe d'un grand couturier, celles qu'un amant généreux lui avaient achetées dans une vente à Drouot. Pas toujours de la dernière mode, elles faisaient néanmoins leur effet, à condition d'avoir la taille mannequin et, pour Martine, ce fut le cas longtemps. La grande faiblesse de Martine, c'était le regard des hommes. Elle vivait par le regard des hommes, et pour lui. Ils étaient pour elle une proie désignée et le plus souvent consentante. A la manière dont Martine jaugeait sa victime, l'autre devinait s'il attendrait et combien de temps. Le délai étai t bref, en général. Par facilité, elle évitait les doubles liaisons. "Tu esfidèle, mais jamais au même",ironisait son oncle, l'ambassadeur de France qui, secrètement, était un peu amoureux d'elle, sans espoir par souci des convenances. En ces temps, les représentants de la France à l'étranger pratiquaient parfois les amours de bureaux, à condition qu'ils soient de courte durée, mais l'inceste restait un tabou, réservé aux paysans bien de chez nous qui, comme on sait, étaient souvent condamnés à une existence solitaire. Alors, la famille offrait l'ultime ressource. Martine, elle, fonctionnait par réseau. Elle avait dans la plupart des ambassades des correspondants à qui elle ne refusait pas un week-end de détente à la mer ou à la montagne. Ou, préférait-elle quand le choix lui était laissé, à la campagne, pour un pèlerinage aux sources qui évoquait sa Normandie familiale. Résultat: l'ambassadeur la consultait volontiers et la couchait (si on ose dire) sur tous les dossiers de promotion.

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Elle-même savait que sa garde-robe ne souffrirait pas de complaisances qui n'étaient pas tarifées, mais qui avaient leur valeur. Son retour en France l'avait obligée à une reconversion sévère. Finies les primes et les indemnités qui doublaient son traitement, et elle n'était pas d'un tempérament à préparer demain par des économies. Les cocktails avaient cessé d'être quotidiens et les premières rides éloignaient les amateurs les plus exigeants. Martine commençait à vieillir et les préparations cosmétiques ne suffisaient pas à le cacher. Peter d'ailleurs, le fils qu'elle avait eu d'une liaison passionnée avec un attaché d'ambassade danois qui l'adorait, mais pas au point de divorcer d'une héritière familière de la Cour, avait maintenant dix ans. Le père avait le bon goût de payer la pension chez les oratoriens. Seule à Paris, elle continuait à vivre selon ses goûts où les moyens des autres occupaient une place privilégiée. Le temps arrivait néanmoins d'une attache sérieuse où chacun pourrait trouver ce qu'il cherche, une femme avantageuse et bien née pour son compagnon et, pour elle, une vie opulente et même riche. Un roi bolivien de l'étain se mit sur les rangs qui proposait des conditions, somme toute, honorables: une maison à Londres, une domestique à demeure, un chauffeur stylé et un compte en banque régulièrement garni. Ce contrat de harem n'enchantait pas Martine. Vivre à Londres la séduisait peu, mais le Bolivien voulait avoir sa prise à domicile pour cette raison banale qu'il payait pour ça. Bref, l'affaire ne se fit pas, même si la dame définissait les véritables raisons de son refus en expliquant que le candidat manquait vraiment d'éducation et qu'elle ne se voyait pas à son bras fréquenter les salons de la gentry. Et puis, imaginez un système pileux qui l'apparentait à une tribu de gorilles. Non, Martine n'était pas une putain qu'on 14

pouvait s'offrir pour un cocktail d'ambassade. Le majordome que lui avait dépêché le roi de l'étain la regretta: pour une fois que son maître évitait les gourgandines sans éducation qui constituaient son cheptel ordinaire, l'élue pressentie se dérobait. Ses talents d'entremetteur étaient démentis et d'ailleurs, peu après, le non-amant bolivien le remplaça. Martine s'en voulut un peu du sort réservé à cet homme de bonne volonté. Tous ces épisodes, Martine les racontait à Jacques sans rien dissimuler, ne serait-ce que pour maintenir la distance que, dès le départ, elle avait imposée à leur liaison: du provisoire, avant la relation durable qu'à près de 40 ans maintenant elle devait s'imposer. 40 ans, c'était l'âge dont parlerait aujourd'hui Balzac pour intimer à une femme de qualité de s'établir mais pas avec un homme comme Jacques qui avait tous les handicaps: plus jeune qu'elle, divorcé avec deux enfants, à qui surtout sa collaboration chez un petit éditeur ne rapportait, pension alimentaire déduite, qu'un minimum pour survivre, vraiment pas un parti, un intérimaire de l'amour, tout au plus. Ce constat, Jacques le faisait comme Martine. MarieThérèse le lui répétait en posant ouvertement sa candidature à la succession. Martine au surplus ne venait jamais dans son studio, dans un immeuble vieillot, de surcroît en pleine médina du boulevard Barbès. En fait, leur vie était placée sous le signe du dénouement, d'un dénouement sans échéance assermentée, mais dont ils appréciaient l'intermède. En début de mois, Martine, qui ignorait tout de la cuisine, se fournissait chez les traiteurs du Quartier latin. Ses choix étaient inévitablement chers, souvent originaux mais médiocrement nourrissants. A ce régime, assorti de soirées au théâtre et de nuits abrégées, le couple vivait la première

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quinzaine du mois, rarement plus, quitte à jongler sur la pension alimentaire et sur l'internat des oratoriens. Le reste du temps, Martine et Jacques grignotaient et, même avec le renfort de quelques amis mieux dotés, ils avaient peine à s'en tirer. Martine d'ailleurs avait dû, à plusieurs reprises, engager sa bague de fiançailles chez "Ma Tante". Elle le supportait mal, en dépit des cocktails où de vieux amis l'invitaient encore. Son compagnon, lui, avait supprimé les cigarettes en gagnant trois kilos qui habillaient sa minceur de jeune homme et dont Martine lui faisait compliment. A supposer qu'elle y ait jamais tout à fait renoncé, Martine reprenait ses habitudes. ''Je suis une houri" proclamaitelle, une femme dont la virginité se reconstituait après chaque étreinte. Depuis qu'un amant arabe lui avait confié la découverte, elle s'en targuait à chaque capture nouvelle avant de s'en prévaloir à la suivante. A la façon d'une Madame Bovary distinguée, elle se réinventait à chaque fois. Avec le temps, elle convenait aimer moins l'amour que l'idée de l'amour. A l'instar de Clemenceau, grand séducteur de la République d'antan, Martine aurait pu répéter que le meilleur dans l'amour, c'est l'escalier. Pour les amateurs, les amoureux ne gagnent pas à prendre l'ascenseur. Certes, l'amour courtois dont le Moyen-Age vante les beautés fragiles ne suscitait chez Martine aucune nostalgie. A sa façon, elle partageait la culture des énarques dont un futur chef de l'État résumait la discipline galante d'une formule rapide: "dix minutes, douchecomprise".A ce rythme, et pourvu que la pilule soit au rendez-vous, les candidats ne manquaient pas. Sans doute n'était-elle pas, pour ceux qui aimaient perdre leur temps et vaquer dans ce no man's land où les préparatifs subliment la conclusion, "un bon coup" dont les abandons inspirent la trame entre le whisky du matin et les cocktails de fin de journée. Martine y gagnait en revanche la 16

réputation d'une intermittente du sexe avec qui l'amitié n'était pas interdite. A tout le moins gardait-elle des "abonnés" dont le renfort lui était précieux. Ainsi, le maire d'une grande métropole de l'Est, homme fort occupé par la gestion de sa carrière, et celle de ses affaires aussi, se réservait-il ses services deux à trois fois par mois quand son mandat l'amenait à Paris. Tout au plus fallait-il à Martine prévoir des aménagements de calendrier et organiser la concurrence. Le pied de poule et les talons aiguilles valaient bien les vestes décravatées et les jeans effrangés des agapes d'aujourd'hui, mais la finalité de ces rencontres ne changeait pas: une vie sans trop d'aléas où le sentiment amoureux n'avait pas sa place, mais les habitudes et leurs bienfaits. Tout pour écarter Jacques, idéaliste trentenaire, sans fortune, sans relations et sans perspective, un nul dans l'univers des gagneurs. Sinon, vieille rengaine, que les extrêmes s'attirent, pas très longtemps, en général, mais ils essaient.
* * *

''je vais payer mon loyer", avertissait Martine le vendredi du dernier week-end de chaque mois. Ce soir-là, Jacques savait qu'elle ne rentrerait pas avant trois ou quatre heures du matin, ramenée par un taxi dont le chauffeur refusait qu'elle acquitte la course. "Non, Madame. Monsieur a déjà réglé", l'avait-il entendu expliquer à son dernier retour. Jacques, qui avait supporté beaucoup en fermant les yeux, ne toléra pas ce nouvel accroc mensuel. Il avait vidé les lieux et ni l'un ni l'autre se s'étaient manifestés pendant plusieurs jours. Martine s'en voulait de lui infliger cette épreuve et lui était

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mortifié de l'accepter, d'autant mettait guère les formes.

que, vraiment,

elle n'y

Le mardi suivant, un appel téléphonique en forme d'inventaire mit Jacques en demeure. "Tu sais que tu as
toujours une brosse à dents, un pantalon, sais ce que je suis. Je ne te l'ai jamais deux slips, un rasoir chez ne pas

moi". Le ton était enjoué, mais le commentaire résigné: "Tu
caché. Alors, pourquoi

continuer à profiter l'un de l'autre et dès ce soir si tu veux?" D'accord, la réconciliation fut scellée là où elle pouvait l'être, sur l'oreiller. Martine eut le bon goût à l'avenir de ne plus évoquer son loyer, mais Jacques savait qu'elle serait indisponible le dernier vendredi du mois. L'été les avait séparés. Après quelques jours à Deauville où l'un de ses vieux amis les hébergeait sur son bateau, Jacques avait, comme chaque année, mis le cap sur la propriété familiale des environs de Vichy pour les trois semaines qu'il n'avait pas les moyens de passer ailleurs: au demeurant sa seule opportunité pour voir ses enfants. Au retour, Martine, qui avait passé une dizaine de jours à Antibes avec la sœur de Marie-Thérèse (du moins, le disait-elle) était là. Attention sympathique, elle était même venue à la gare et, le traiteur aidant, la table était mise à son arrivée. Leur nuit fut brève, à l'égal de la première, dont l'un et l'autre conservaient sans l'admettre un souvenir attendri. Parce qu'il aimait le croire, Jacques se donnait des raisons de penser que la femme légère et superficielle qui l'avait séduit changeait, enfin, commençait à changer. Elle l'avait décontenancé en admettant que la grève-surprise du métro qui l'avait coincée près d'une heure dans une rame obscure n'était peut-être pas sans raison quand on connaissait les traitements pratiqués à la RATP. En même temps, elle que des études heurtées dans deux ou trois collèges chic avaient

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menée avec difficulté jusqu'au brevet et qui se faisait un devoir de n'ouvrir ni livre ni journal (tout juste un magazine, lorsque le titre lui paraissait suffisamment racoleur ou scandaleux) s'était découvert une passion pour le TNP, et pas seulement à cause de Gérard Philipe. Sous l'œil ébahi d'interlocuteurs qui ne la connaissaient pas sous ce jour, et de Jacques lui-même, Martine commentait, expliquait, analysait Le Prince de Hombourg et d'autres pièces qui firent la réputation sans défaillance de Jean Vilar. A l'habitude, les soirées se terminaient dans l'un ou l'autre de ces troquets aux additions calamiteuses, quand, du moins, l'état de leurs finances ne les obligeait pas à improviser un prétexte pour en éviter la tentation. Une fois même, Martine se laissa entraîner par un projet de voyage collectif au festival d'Avignon que sa rupture avec Jacques tua dans l'œuf: un accroc comme un autre, comme leur couple en avait déjà vécu d'autres, et pas seulement celui du loyer. Pour son quarantième anniversaire, Martine avait bien fait les choses: une table décorée, un menu choisi, des vins de qualité, du champagne. Lui aussi, d'ailleurs: des fleurs, autant de roses qui avaient sérieusement écorné son traitement du mois, et puis une icône que Martine avait remarquée rue Bonaparte, chez une antiquaire que fréquentaient les amateurs, une vierge à l'enfant, fin XVIIIe début XIXe (l'antiquaire hésitait), la Kazanskaïa, disent les Russes, la vierge de Kazan, une belle pièce assurément, mais qui avait son prix. L'antiquaire le savait et refusait tout rabais. Un ami bienveillant et argenté qui le voyait amoureux avança la somme à Jacques. Martine aurait voulu être très tendre ce soir-là. ''Je nepeux pas te garder, lui murmura-t-elle. Je rentre demain à l'hôpital où

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je suis oPéréeundi matin". Les confidences arrivaient en rafales: l un cancer des ovaires, mais à son tout début, avec une chance de survie à 100 %, enfin presque, lui promettait le chirurgien. Alors, ce soir, non, ce n'était pas possible. Le Professeur était un as, la patiente à peine touchée. L'opération réussit magnifiquement. Littéralement, Martine
se sentit revivre. "Tu sais} j'ai couché avec mon chirurgien} avoua-

t-elle à Jacques quelques mois plus tard, un soir que le chinois de la place Saint-Sulpice figurait à leur menu. Il en avait très envie}je crois", avant d'enchaîner sur son petit rire cristallin dont Jacques n'avait jamais pu s'accommoder:
"Après tout} il m'a sauvé la vie. Je lui devais bien fa".

Pas un mot de réplique pour se donner une contenance ou faire mal, Jacques n'en avait pas envie. Devant Martine éberluée, il se leva en jetant sur la table le prix du repas comme dans une comédie de boulevard. Après le propriétaire, le chirurgien, et demain, le plombier? Martine n'avait pas réalisé. .. il était déj à parti. Cette fois, la magie ordinaire de l'oreiller ne joua pas. Ce fut leur première vraie rupture, apparemment définitive, jusqu'au hasard qui prit tout de même son temps, cinq ans, avant de les remettre face à face. L'été arrivait, un après-midi ensoleillé, comme dans les histoires d'amour à leur début. Aux Champs-Élysées, qui plus est, quand les touristes s'installent aux terrasses pour admirer les Parisiennes pressées de dévoiler leurs appâts, et y restent longtemps parce que les Parisiennes sont belles et reviennent sur leurs pas. A l'angle de la rue Balzac et des Champs, Martine était là, toujours attentive au regard des hommes, même s'il se portait sur elle moins souvent. Des retrouvailles sans grande originalité de langage: - Martine} quelle surprise! 20