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Paris-N'Djamena allers-retours

De
251 pages
Confrontée à une Afrique inconnue, mais en proie aux convulsions politiques ordinaires, une jeune journaliste française pose ses bagages dans la capitale tchadienne. Elle observe, note ou critique les modes de vie de la population comme les dérives du gouvernement tchadien. Ce livre est la chronique douce-amère de cette vie parfois sous tension, qui donne envie d'aller découvrir ce "point infime" au coeur de l'Afrique d'aujourd'hui.
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Paris - N'Djamena allers- retours

cg L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07579-5 EAN : 9782296075795

Stéphanie Braquehais

Paris - N'Djamena

allers-retours
Journal du Tchad, 2004-2006

L'Harmattan

COLLECTION

CARNETS DE VILLE

Créée et dirigée par Pierre Gras

DÉJA PARUS
Serge Pierre Suzana Jacques Pierre Mouraret, Berlin, carnets d'amour et de haine

Gras, Mémoires de villes Moreira, Sào Paulo, violence et passions Brésil des villes

de Courson, Gras,

Ports et déports ,. de l'imaginaire des villes portuaires

Jean-Paul

Blais, A la Bastille... Mékong dérives

Muriel Pernin et Hervé Pernin, Transsibériennes Nelly Bouveret, Collectif, Baudouin Bérengère Thierry Paquot, L'Inde, côtévilles Villes, vqyages,vqyageurs Massart, Un été à Belfast Pierre Gras, Suite romaine Daniel Pelligra, Quai du soleil ,. ~yon, port d'attaches Marucci, Alamar, un quartier cubain

Jean Hurstel, Réenchanter la ville,. vqyagedam dix villes culturelles européennes Collectif, Ville et mémoire du vqyage Luc Gwiazdzinski et Gilles Rabin, Pén'phéries,. n wyage àPied autour de u Paris Georges Catherine Amar, Manhattan et autres poèmes urbaim Payen, Retour à Madagascar Collectif, Le Corbusier voyageur

« Le tronc a beaufZotter sur l'eau, il ne sera jamais un crocodile. »

Proverbe tchadien

PROLOGUE
« Ne vivez pour l'instant que liOSquestions. Peut-être, simplement en les vivant,finirez-vous par entrer, insensiblement, un jour, dans les réponses. » - Rainer Maria Rilke

N'Djamena?

Quelle idée!

N'Djamena. Je vis dans cette ville depuis un an et demi. Je souris toute seule en me remémorant les remarques acides de certains amis en France, depuis que j'ai quitté mon pays natal :
- «

Tu es cellequi part. Tu n'es N'Djamé là... »

N'Djamena a une consonance qui caresse l'oreille. Une impression de douceur que ne dément pas sa signification, puisqu'en arabe tchadien N'Djamena signifie « nous nous sommes reposés . En 1973, dans un contexte de » relations très houleuses avec la France, le premier président tchadien après l'indépendance, François Tombalbaye, prône «la révolution culturelle », inspirée du Zaire de Mobutu, afin de promouvoir «l'authenticité» africaine. La pratique de l'initiation traditionnelle, le .londo, est imposée et la population est invitée à abandonner tout prénom français pour se rebaptiser de noms tchadiens. François

PARIS-N'D]AMENA,

ALLERS-RETOURS

Tombalbaye décide de s'appeler « N garta» et de renommer plusieurs villes, dont Fort-Lamy. Pour tenter de se concilier les populations du Nord, il choisit un nom arabe alors qu'il fait face à une rébellion musulmane, le Frolinat (1), qui a pris les armes pour le renverser. N'Djamena est un nom de village, surtout arabe, très courant à cette époque. Un ami anthropologue me citait une plaisanterie qui circulait dans les conversations au début des années 90 dans la capitale:
«IZ.faudrait challger le 110m de N'Djamena, pour l'appeler Tihiblla,

qui sigllifieell arabe nous souffrons.» ] e ne tarderais pas à comprendre la raison de ce trait d'esprit. Sur la carte d'Afrique, ce petit point au centre du continent fait pâle figure à côté des grosses agglomérations comme Lagos, Abidjan ou Kinshasa. N'Djamena est accrochée à une petite tache bleue, le lac Tchad, bordé par quatre pays: le Niger, le Nigeria, le Cameroun et le Tchad. Un lac qui rétrécit depuis quarante ans en raison de la désertification, comme nous l'apprennent les reportages. Un lac qui va peut-être disparaître, s'alarment les adeptes de la théorie du réchauffement climatique. Toutefois, le lac n'a cessé de se réduire et de s'agrandir au fil des siècles. Son niveau actuel équivaut à celui de 1925. C'est en tout cas l'une des rares occasions d'entendre parler du Tchad et de l'Afrique en général dans les journaux. Quand j'ai annoncé que je partais vivre au Tchad, les réactions de mes proches ont oscillé entre les plus vives protestations, le sourire affligé et l'avalanche de questions, comportements reflétant toujours le même symptôme: la profonde perplexité. 10

PROLOGUE
- « Le Tchad? Que peut-on bien avoir e1wie de faire au Tchad? D'abord oÛça se trouve? »

Parents et amis ont docilement consulté une carte d'Afrique. Ils ont constaté que ce pays était grand comme deux fois et demie la France, et qu'il était peuplé par plus de neuf millions d'habitants, dont l'espérance de vie ne dépassait pas quarante-huit ans. Rien de bien attirant, de familier. Plutôt l'inconnu total.
- « C'est un peu olé-olé dans tous cespqys quand meme. Il fautfaire attention. Dans ces coins-là, on n'est jamais tranquille. On 11eva plus te l}oiralors? », m'a demandée, inquiète, ma grandmère qui, sans l'exprimer, devait sans doute déjà m'imaginer entourée de sauvages avec un os dans le nez, prononçant des incantations divinatoires avant de me faire bouillir dans leur marmite. Je lui ai demandé à quoi elle pensait quand je lui disais le mot «Tchad », et elle m'a répondu «la guerre ». Pas très encourageant. Mais quelle guerre? Elle ne savait plus très bien. Ah si! Hissène Habré a fait la guerre pour entrer à N'Djamena entre 1979 et 1982.

Aujourd'hui, elle m'avoue un peu penaude qu'elle a cherché le nom de l'actuel président: Idriss Déby. Elle a appris qu'il avait chassé Hissène Habré en 1990. Beaucoup d'articles de journaux affirmaient que la rébellion était soutenue par les services secrets français. D'autres noms? Oui, une otage dans les années 70. Françoise Claustre, une archéologue française enlevée le 21 Il

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avril 1974 avec un médecin allemand, le docteur Staewen, qui fut libéré rapidement, et un fonctionnaire français, Marc Combe, qui parvint à s'échapper l'année suivante. Pendant plus de trente mois, Françoise Claustre demeura l'unique monnaie d'échange des rebelles nordistes d'Hissène Habré et de Goukouni Oueddeï dans le Sahara, avec qui la France de Giscard, prise au piège de la « Françafrique» (2),refusa de négocier.
- « Je me souviens d'un reportageà la télévision. Il] avait cette jeune femme, chemisier et jupe un peu stricts, amaigrie, les

cheveux tirés en arrière,une voix tremblante.Le ton de sa voix
contrastait absolument avec la dignité et la colèrefroide qui émanaient

de son attitude, de ses phrases. Elle expliquait au journaliste qui l'interliiewait comme1lt, chaque jour, elle meublait l'attente e1l se tissant un rythme de [lie routinier. Aller chercher de l'eau, les repas partagés alJeclesfèmmes, quelques leçons defrançais à des e1!fants du village. La routine, seul ancrage dans la réalité pour elle, seul mf!Yen de ne pas deve1lirfolle. Il lui demandait ce qu'elle mangeait tous les

jours. « Que voulez-vous que je vous dise? Je mange à ma faim. Ici, on mange à sa faim, là n'est pas le problème. » À l'époque, la diffusion de ce reportage fait grand bruit en France et provoque la stupeur des autorités que Françoise Claustre accuse d'indifférence, alors que son mari Pierre Claustre cherche par tous les moyens à la faire libérer, y compris en tentant de livrer des armes à la rébellion. Il fmira lui-même prisonnier, pour être libéré avec son épouse en 1977 sous l'égide de la Libye.

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PROLOGUE
Le Tchad, pour ma grand-mère, c'était quelques noms, quelques minutes de ce reportage vu sur le petit écran il y a trente ans, mais plus globalement une ancienne colonie d'Afrique qui avait mal tourné, comme beaucoup d'autres sur le continent. «Quand même, depuis qu'on leur a
donné leur indépendance, regarde ce qu'ils en ontfait !»

Arrivée à ce point de la conversation, je choisissais généralement de me plonger dans la lecture passionnée du programme télé de la semaine précédente. Sa vision nostalgique de l'Afrique puisait dans ses souvenirs de l'entre-deux guerres. Son père, mon arrière grand-père, était en effet chef d'exploitation du chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba. La famille avait donc vécu à Dire Dawa en Éthiopie, puis sur la côte française des Somalis (devenu territoire des Afars et des Issas, puis République de Djibouti en 1977). Mais pour désigner Djibouti, ma grand-mère continue à dire «Côte française des Somalis ». Elle dit aussi que ses parents étaient étrangement attirés par le paysage et les gens. Elle me dit que ce n'est pas un hasard si je veux partir là-bas.
- « C'est quand même un beau pqys l'Afrique...
-

L'Afrique n'est pas un pqys. C'est comme si tu disais que
»

l'Asie ou l'Europe avaient une seule capitale et un ch~f d'État!

Paradoxalement, le Tchad évoque soit l'indifférence absolue, soit un intérêt étrange mêlé d'affection. Un pays colonisé par la France pendant soixante ans qui a gardé des liens très forts et très complexes avec la métropole.
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ALLERS-RETOURS

En septembre 1999, lorsque j'étais étudiante à Lille, j'avais lu un article dans Le Monde que j'avais gardé scotché sur le mur de ma chambre. Le papier avait jauni, certains paragraphes dans le corps du texte s'étaient brouillés, les caractères d'imprimerie avaient bavé avec le temps. Et, à force de le manier, le scotch avait créé des taches sur la photo qui représentait une illustration de l'époque: une scène de pillage où des populations étaient massacrées sur le passage de deux officiers français. On pouvait lire, en exergue sous le titre « Voulet Chanoine, la colonne infernale» : « Un caPitaineet
un lieutenant, en 1899, partirent avec leurs hommes à la conquête du Tchad, au coeur de l'Afrique. Leur colonne a laissé une longue trafnée de sang à travers le Niger actuel, pillant et massacrant tout sur son passage. Le ministère des Colonies tenta de les arrêter.

L'opinion admettait fort bien que la soumission de l'Afrique
s'accompagnât de telles tueries. La colonne progresse à la lueur des incendies. On viole, on pend, on décapite, on pose les têtes sur la nappe du souper. »

J'avais déjà commencé à m'intéresser au Tchad. Dans ma chambre lilloise, j'avais accroché au mur une petite calebasse sur laquelle était peint le drapeau tchadien bleu, jaune et rouge et où étaient inscrits ces mots: « Tchad mon pays ». On m'avait offert ce récipient la première fois que j'étais venue au Tchad. J'avais juste vingt ans. C'était aussi la première fois que je posais un pied en dehors de l'Europe. Pour me payer le billet d'avion, j'avais travaillé pendant trois mois à 14

PROLOGUE distribuer des cartes téléphoniques en banlieue parisienne, exploité des trésors de patience qui m'étaient inconnus jusqu'alors pour parvenir à expliquer les arcanes de la sécurité sociale à des étudiants sur une plate-forme téléphonique du XIVe arrondissement de Paris, tout en poursuivant péniblement une licence d'histoire à la Sorbonne où je m'ennuyais ferme. Je regardais les bancs en bois, les statues, les vitres grisâtres de l'amphithéâtre. Autant d'empreintes de ce temps immobile et paralysant, symboles pour moi de ces fers invisibles que je sentais autour de mes pieds et qui expliquaient sans aucun doute, me disais-je, mes résultats catastrophiques. Au Tchad, je devais rejoindre un ami qui enquêtait pour sa thèse de géographie dans le Sud du pays. J'étais très excitée par ce voyage incongru. Je me disais que je faisais une folie, tout en goûtant le fait de regarder déjà la France de loin, de me savoir ailleurs, dans cet ailleurs que je ne connaissais pas. Je découvrais une exaltation tout à fait nouvelle. Comme un goût de double vie, de double espace. Appartenir à deux univers totalement étrangers l'un à l'autre. Alors le Tchad, pourquoi pas? L'Afrique sera pour moi cet « ailleurs». Et ne me quittera pas ensuite. Lorsqu'on me demande pourquoi j'ai « choisi» d'aller au T chad, je ne sais pas toujours quoi répondre. Il y a une question de coïncidences forcément. Si cet ami-amant avait travaillé en Chine, je serais peut-être journaliste à Pékin. Mais le hasard - ou l'inconscient familial? - m'a orientée vers le Tchad, et j'ai décidé d'y rattacher ma curiosité et une partie de moi-même. 15

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je me souviens très bien de ce premier voyage pour le rejoindre. Le 25 décembre 1999, j'ai pris un avion de feu Air Afrique, surnommée non sans humour «Air Peutêtre» par ses téméraires usagers. je lisais un article du magazine Jeune Afrique relatant le coup d'État de Robert Gueï en Côte d'Ivoire. je me disais que je partais vers un continent de révolutions permanentes et de guerres incompréhensibles.

(1) Front de libération nationale du Tchad, fondé au début des années 60. (2) « Françafrique »: expression désignant les réseaux d'influence de la France en Mrique.

16

l

Alunissage

Roissy Charles de Gaulle-N'Djamena: six heures de vol. À l'atterrissage, depuis le hublot, on peut lire cette inscription: «Aéroport international Hassan Djamous », en lettres capitales jaunes lumineuses, quoique bien souvent, certaines lettres s'assoupissent pendant plusieurs semaines, le temps nécessaire pour changer les ampoules. International? J'avais plutôt l'impression de débarquer dans un aéroport de brousse, désert ou fermé depuis des années. Je comptais les avions. Quelle activité! Un appareil d'une compagnie libyenne et un Transail de l'armée française Oes Français sont présents militairement depuis les années 60 et la base militaire est couramment appelée Épervier, du nom de la dernière opération menée en 1986 contre la Libye). Le nom même de l'aéroport annonce l'histoire tortueuse du Tchad. En 1989, Hassan Djamous, commandant en chef des armées, son cousin Idriss Déby, conseiller chargé de la défense et de la sécurité, et le demi-frère de celui-ci Ibrahim Itno, ministre de l'Intérieur sont soupçonnés de complot contre le président Hissène Habré. Seul Idriss Déby parvient à s'enfuir pour rejoindre la Libye, puis le Soudan, tandis que ses alliés sont, eux, torturés à mort. Mais le 1er décembre 1990, les forces du MPS (Mourir

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pour le salut), avec à sa tête Idriss Déby, s'emparent de N'Djamena. Je me souviens de la sensation que j'ai eue à l'atterrissage et de ces premières minutes où l'on sort de l'avion, comme si j'entrais dans un four. La chaleur torride, moite ou sèche selon les saisons, m'enveloppe toujours avec la même brutalité. C'est une impression que je retrouve à chaque fois. Il me faut cinq minutes pour tenter d'apprivoiser l'atmosphère. Comme si le Tchad vous prenait d'un coup, vous enfermait pour le meilleur et pour le pire. À la descente de l'avion, un bus transporte les passagers sur la vingtaine de mètres qui les séparent du hall d'arrivée. Les portes s'ouvrent à peine une minute après le démarrage du bus, juste le temps de vous interroger sur l'utilité du transport public en question, et là des dizaines de personnes se précipitent pour vous soulager du poids de vos bagages moyennant une contribution que vous n'avez guère le choix de refuser, puisque d'ailleurs personne ne vous a donné celui de porter vous-mêmes vos valises. Vous regardez ensuite d'un air perplexe des

hommes en treillis - douaniers? policiers? militaires? fouiller vos bagages, observer votre passeport à l'envers, vous poser des questions auxquelles vous baragouinez des réponses que vous-mêmes ne comprenez pas, tout comme la question, et au terme de cette première épreuve réussie, vous pouvez sauter dans un taxi, qui tentera de vous faire payer un prix exorbitant, ramené ensuite à une mesure 20

PREMIERE PARTIE raisonnable, si vous avez encore une once d'énergie pour vous indigner. Les voyages ont lieu surtout la nuit, et au petit matin, avant l'aube, règne une obscurité totale. Près du hublot, j'avais beau chercher à me faire une idée du plan de la ville, de sa géographie, je ne percevais que quelques lumières très faibles, la ligne sinueuse du fleuve Chari et le vide absolu du Sahel autour. J'avais l'impression de survoler un village de plaine en France. Aucune lumière ne se dégage de la ville, qui vit au rythme des coupures d'électricité quotidiennes. quelques broussailles. Bien loin de l'Afrique stéréotypée - jungle et cocotiers - que l'on appréhende généralement par le biais des reportages à la télévision ou des dépliants touristiques. Pas de forêts épaisses, pas de végétation qui dégorge de partout. Le Sahel a tout de suite provoqué en moi des sensations très physiques. Ce sont des odeurs particulières, une chaleur qui vous écrase et ralentit le temps. N'Djamena s'allonge sur la rive droite du fleuve Chari, qui forme la frontière naturelle avec le Cameroun. La ville a seulement un peu plus d'un siècle et a été créée ex-nihilo au moment de la conquête française, lorsqu'elle devient un poste militaire. En 1900, au bord du Chari, les troupes du commandant Lamy affrontent Rabah, redouté conquérant soudanais et marchand d'esclaves. Bataille au cours de laquelle les deux hommes périssent et qui marque la victoire de la France. Le chef-lieu du territoire du Chari est appelé Fort-Lamy, et Kousséri, l'actuelle ville camerounaise frontalière, devient Fort-Foureau. En découvrant 21 Du plat,

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N'Djamena, ville à première vue sans véritable charme, sans caractère particulier, on peine à remarquer les traces du passé, de l'histoire, si ce n'est un monument dédié à la mémoire du commandant Lamy et de ses hommes sur la place de l'Indépendance, un autre à la mémoire de Gentil, entre les jardins de la présidence et le fleuve, là où il aurait planté sa tente en 1900, et enfin une statue de Félix Éboué, gouverneur du Tchad qui proclame le ralliement de la colonie au général de Gaulle en 1940. Sur la route entre l'aéroport et le centre administratif, quelques images me sont restées. Sur l'avenue de Gaulle, entre les petits commerces et les allées pleines de poussière, s'impose soudain le cinéma Normandie, dont les murs criblés de balles témoignent encore de la guerre civile au début des années 80. Le cinéma est devenu un squat décrépi. Mais on peut lire encore l'inscription «Normandie» surmontant les murs grisâtres, l'entrée, le guichet dévasté. Les panneaux en métal utilisés pour disposer les affiches sont encore debout. Mais désormais, dans ces locaux, s'étalent des nattes à même le sol, des matelas, des plats en inox, des grandes casseroles pour faire cuire la bouillie de mil. Plusieurs familles se sont installées et vivent là depuis des années. De vieux N'Djamenois, les Lamyfortains comme on les appelle, me racontaient qu'ils allaient voir des films dans ce cinéma dans les années 70. je tentais de les imaginer se préparer pour la sortie du week-end avec une sorte d'insouciance, puis déambuler dans une ville encore intacte avant tous les soubresauts qu'elle allait connaître. 22

PREMIERE PARTIE En 2004, je m'installe au Tchad pour y vivre. Je suis journaliste pigiste pour Radio France Internationale. Au Haut-conseil à la communication, l'équivalent de notre CSA, le responsable m'examine avec suspicion, donnant plutôt l'impression d'avoir affaire à une touriste égarée.
- « C'est vraimel1t vous qui allez devenir la correspol1dal1te

de RF! ?
- Ça m'en a tout l'air, ~ffectivement... »

Au Tchad, RFI a un impact certain, surtout parmi l'intelligentsia, une élite qui entretient des relations assidues avec l'ex-métropole colonisatrice. Dans les quartiers populaires dont les habitants ne sont pas francophones, les émissions de la BBC diffusées en arabe lui sont parfois préférées, mais elles suscitent moins de polémique et de fâcheries. Les premiers jours, en entamant la tournée de mes interlocuteurs, ministres, opposants ou militants des droits de l'homme, j'avais peine à les persuader que je m'apprêtais à incarner, du haut de mes vingt-six ans, petite blonde aux yeux bleus avec un air de jeune bachelière, la « radio du monde ». La radio que tout le monde écoute dès 4 h 30 du matin pour le premier journal, jusqu'à 9 h 30. Puis 14 h 30, et enfin 20 h 30, 21 h 30 et minuit 30. Toute la journée est rythmée par les journaux «Afrique» de RFI au Tchad.
- « Vous êtes el1 stage à l'ambassade RF!, de Fral1ce ?

- NOl1, pas à l'ambassade! - Mais RF!,

la radio... 11011 ?»

c'est le gouvernement,

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PARIS-N'DJAMENA,

ALLERS-RETOURS

S'ensuivent alors des manœuvres complexes pour tenter de sensibiliser mes interlocuteurs au concept de journalisme indépendant au sein d'une entreprise financée en majeure partie par le ministère des Affaires étrangères.. . À mon arrivée, je suis accueillie pendant une semaine chez mon prédécesseur, Dieudonné Djonabaye, ancien journaliste de la presse d'opposition, qui a accepté un poste de conseiller du Premier ministre depuis un an. Il a dû quitter son poste à RFI et je l'ai remplacé. Je grillais d'impatience d'être autonome, de crainte qu'on ne murmure déjà que RFI voyage dans les voitures de fonction de la Primature. J'allais vite apprendre à quel point N'Djamena est un village où la rumeur enfle et se répand aussi vite que la poussière soulevée par l'harmattan. Pour vivre en Afrique, je n'ai pas choisi le métier le plus reposant, ni le moins exposé. Lorsque j'avais discuté à Paris avec quelques chercheurs français spécialisés sur le Tchad, certains m'avaient même déconseillée de partir làbas pour un premier poste. « T/ousallezplongerdans un panier
de crabes politique, vous représenterez une France de plus en plus décriée, diabolisée et en meme temps sollicitée. Vous aurez beau vous revmdiquer journaliste libre, pour les Tchadiens, RFI est financée par le quai d'Orsqy et représente la voix de la France. Et puis, vous êtes bien jeune pour lJOUS ttaquer à un pqys aussi compliqué. » a

Être journaliste au Tchad relève parfois de la gageure, y compris et surtout pour les Tchadiens euxmêmes. Dieudonné l'avait d'ailleurs appris à ses dépens 24

PREMIERE PARTIE puisqu'il s'était fait lui-même agresser par des militaires mécontents de ses prises de position hostiles au régime à l'époque.

Ruminant ces phrases assassines - je n'étais pas
franchement sûre de mon coup -, j'avais l'impression que je prenais un billet pour l'enfer. Et puis, dans une volonté d'autopersuasion, je rappelais à mon bon souvenir les moments que j'avais passé là-bas en vacances.
- « Je suis déjà allée au Tchad trois ou quatre fois, fa me paraîtfaisable. Et puis si fa ne l'est pas, je ne suis pas en prison, je
repars, c'est tout. »

Réponse assurée, alors qu'en moi des millions de questions se chevauchaient tant que j'en avais parfois des sueurs froides.

Un an et demi plus tard, je repense à ces appréhensions, comme si elles avaient été ressenties par quelqu'un d'autre, dans une sorte de schizophrénie qui vous pousse parfois à faire des bilans, à comptabiliser les points négatifs et positifs. Depuis que j'habite ici, j'ai changé trois fois de maison et suis passée experte dans le domaine du déménagement-éclair. Je suis désormais en cola cation avec une fille de mon âge qui travaille dans une organisation non gouvernementale, une ONG. Avec Aurélie, je passe mon temps à rire. Nous sommes devenues virtuoses dans l'art de nous extraire du Tchad pour retrouver une atmosphère de jeunes post-étudiantes 25