Parole de quidam

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Nous étions tous bien différents mais nous nous comprenions, nous étions d'accord sur l'essentiel. Belle soirée en vérité! Suite directe de la chaleur de mai qui nous avait tous réchauffés, rapprochés. Toutes ces phrases qui avaient fleuri sur les murs comme " Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs " elles n'étaient pas abstraites, lettres mortes. On avait envie de les appliquer. "Es-tu prêt afin que jamais ton désir ne s'éteigne à offrir à l'amour le lit somptueux d'une révolution?" On avait envie de les vivre ici et maintenant. On les avait fait nôtres. Ils avaient repris les usines, les universités, les lycées mais ils ne pourraient jamais prendre nos souvenirs, les grands moments de bonheur, de fraternité que nous avions vécus. On avait tous rêvé ensemble et ça, ils ne pourraient jamais nous le faire oublier. Tous leurs mensonges, toutes leurs interprétations, leur récupération ne pourrait rien contre nous. Mai 68 est inscrit dans notre mémoire collective, nous l'avons vécu dans la joie. C'est comme nos premières amours, c'est là, c'est en chacun de nous. Ils peuvent bien essayer de minimiser, de dénaturer, de ridiculiser, de rayer même cette période de l'histoire, nous, on sait. C'est comme un feu qui brûle en nous et qui nous réchauffe, qui nous soutient, qui unit encore, l'air de rien tous ceux qui l'ont vécu ensemble.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999988692
Nombre de pages : 77
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calmer les esprits fit un appel à la "désescalade nécessaire" et parla de la réouverture des universités. Le Ministre de 1'Intérieur, plutôt partisan de la manière forte, était inquiet car 1a contestation ouvrière avait commencé en Bretagne où meetings et manifestations se multipliaient et se durcissaient. Les radios périphériques comme Europe1 et RTL étaient très importantes pour nous informer ainsi que les appels téléphoniques inter universités entre Paris et la province, les infos de la TV et de la radio d'Etat étant tronquées, faussées... Alors que le gouvernement était divisé sur les mesures à prendre, à 20h, un communiqué du Ministère de l'Education Nationale annonça : "La Sorbonne restera fermée jusqu' au retour au calme." Au quartier latin où, à chaque coin de rue des groupes discutaient d'arrache-pied, la nouvelle fut explosive et l'appel au durcissement du mouvement fut lancé.  Le 10 mai, une nouvelle manifestation eut lieu et, à Denfert Rochereau la décision fut prise de se rendre à l'ORTF pour protester contre les mensonges diffusés par la radio et la télé, mais cette fois-ci tous les ponts étant gardés, retour au quartier latin. Un meeting de la JCR était prévu à la Mutualité. Le mot d'ordre "Tous à la Mutualité!" se mit à circuler et une réunion de toutes les forces révolutionnaires fut improvisée. Cohn Bendit et Bensaïd, tous deux de Nanterre, appelèrent à l'unité d'action avec la classe ouvrière et les masses prolétariennes, et ils déclenchèrent l'enthousiasme des participants. Nous ressentions très bien l'importance de ce meeting. Un pas était franchi. Des orateurs étudiants et lycéens, en transe, se succédaient. Quelques ouvriers aussi. C'était l'union sacrée des différentes tendances. Pendant ce temps la police entourait le quartier et de petits groupes commençaient à s'organiser. Vers 20h40, une consigne s'étant mise à circuler "Occuper le quartier le plus vite possible". Des panneaux de signalisation et des grilles d'arbre avaient commencé à être arrachés en vue de la confection de barricades. Tous les manifestants encore présents n'étaient pas d'accord et certains
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quittèrent les lieux.  La première barricade fut érigée rue Le Goff, faite de voitures déplacées, de pavés et de panneaux. Rue St Jacques, rue Gay Lussac, rue de l'Estrapade, d'autres barricades furent construites avec les moyens du bord. À 22h05, le recteur Roche se dit prêt à la négociation par l'intermédiaire de la radio. S'ensuivit un échange de propos sur les ondes de RTL entre le vice-recteur Chalin et Geismar, secrétaire général du SNE-Sup, qui donna comme préalable à une éventuelle rencontre l'amnistie concernant les étudiants incarcérés. Sauvageot, vice-président de l'UNEF fit la même réponse au recteur Roche sur les ondes d'Europe 1. Pendant ces tractations le nombre des barricades avait encore augmenté. Elles se voulaient défensives en vue d'une éventuelle attaque du quartier par les CRS. L'ambiance était festive. Les rues étaient dépavées et filles et garçons faisaient la chaîne en se passant les pavés pour les acheminer jusqu'à leur destination. Il s'agissait de faire des réserves de projectiles au cas où. Nous vîmes un copain, en train de déplacer une voiture avec d'autres jeunes gens. Il était censé être à l'hôpital psychiatrique. Surpris de le voir en pleine action nous avons été contents de constater que la situation insurrectionnelle l'avait guéri comme par enchantement de sa passivité et de ses tendances suicidaires. Il semblait dans une forme éblouissante.  Un p'tit gars en mobylette se mit à faire le tour du quartier en reconnaissance et à son retour je l'aidai à élaborer un plan des barricades à partir d’un plan du quartier, qui fut diffusé aux autres. Nous eûmes la surprise de constater qu'elles étaient très nombreuses. On a su plus tard qu'il y en eut une soixantaine dont 24 principales. Le quartier était devenu une forteresse et nous nous amusions comme des gosses. Certains, pour essayer, mettaient des engins de travaux publics en marche afin de savoir s'en servir en cas d'attaque. Tout le monde s'activait. Fini l'indifférence, la foule solitaire, le chacun pour soi, on se souriait, on se parlait, on était heureux d'être ensemble.
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 Vers minuit, la radio nous apprit qu'une délégation d'étudiants et de profs conduite par Cohn Bendit était reçue par le recteur Roche et vers 0lh45 Cohn Bendit annonça que la situation était sans issue, les forces de l'ordre refusant de se retirer afin d'éviter l'effusion de sang. C'est pourquoi, à 2hl5, l'ordre fut donné de forcer les barricades et de disperser les émeutiers. Un dernier appel fut lancé sur les ondes : "Le Recteur de Paris et les hommes de l'université demandent aux étudiants d'arrêter le conflit atroce dans lequel ils se sont engagé ».  Mais il était trop tard, on se battait déjà sur tous les fronts. Les pavés, lance-pierres, poteaux d'un côté, les grenades lacrymogènes, les matraques, les grenades incendiaires et les grenades offensives, de l'autre. Quand elles tombaient, elles ébranlaient le sol. C'était plutôt terrifiant. Beaucoup d'habitants du quartier voyant cela avaient pris notre parti. Ils nous envoyaient des citrons afin qu'on imbibe nos foulards de jus. Les barricadiers demandaient "Peuple de Paris envoyez-nous de l'eau!" pour faire tomber les gaz. On se serait cru dans une épopée d'Hugo. Les gens, de leurs fenêtres criaient des slogans hostiles aux forces de l'ordre, des parents effrayés hurlaient "Arrêtez! " Les policiers tiraient parfois des lacrymos en leur direction qui quelques fois pénétrèrent dans les appartements. A certains endroits aux grenades, parfois retournées à l'expéditeur, répondaient les pavés, les cocktails Molotov, mais aussi des jets de sable envoyés par les compresseurs essayés plus tôt. Les batailles faisaient rage mais, petit à petit les barricades tombaient les unes après les autres.  Des poursuites effrénées avaient alors lieu dans les rues. Daniel et moi nous avons vite été séparés. J'aboutis à la Contrescarpe où je fus poursuivie, ainsi qu'un groupe de manifestants, dans les ruelles, ça craignait! Certains trouvaient des portes d'allée ouvertes et se précipitaient dans les escaliers, suivis de près par les CRS et leurs matraques. Nous avons continué à courir dans le dédale des petites rues et nous avons eu le temps d’escalader un mur donnant dans le jardin d'un
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couvent. Ouf, nous leur avions échappé. De notre cachette nous pouvions voir les policiers poursuivre les émeutiers jusque sur les toits en zinc. C'était hallucinant! On entendait les courses poursuites, les cris, les explosions continuer. Les coups pleuvaient. J'étais sortie d'affaire mais je me demandais ce qu'était devenu Daniel. Chacun racontait les scènes d'horreur auxquelles il avait assisté. Quelle angoisse! Malgré la peur nous étions heureux car complices et fiers d'avoir quand même bien résisté, d'avoir osé le faire. Nous nous sentions les héritiers des luttes antérieures, celles des canuts, des communards, celles de 1848. Je me mis à penser à mes parents et à Line qui avaient dû écouter la radio, qui devaient être morts d'inquiétude. Les religieuses nous servirent du café et quand tout fut calmé nous avons pu sortir.  Quelle ambiance! Les voitures renversées et calcinées, les rues dépavées, les barricades brûlées, des restes de grenades jonchant le sol et que des passants matinaux ramassaient, comme preuves ou en souvenir. J'étais épuisée. Je me précipitai à la chambre pour savoir si Daniel était revenu. Personne! Suivi une période de folle angoisse. Et s'il avait perdu un œil, une main comme certains, s'il avait été arrêté et roué de coups. De tels faits m'avaient été racontés et moi-même j'avais assisté à des scènes de matraquage sauvage. À un moment le bruit avait couru qu'il y avait des morts. Je ne pouvais dormir.  La minuterie s'alluma dans la cage d'escaliers, la porte s'ouvrit et il entra. Il était entier. Il me raconta son aventure. Avec d'autres, à la rupture d'une barricade il avait été poursuivi rue Gay Lussac. Ils se précipitèrent vers les premières portes d’allée mais elles étaient fermées. Miraculeusement il s'en trouva une non verrouillée alors que les CRS arrivaient de deux côtés à la fois et qu'ils allaient être pris en sandwich. Ils grimpèrent les marches quatre à quatre et par un vasistas ils parvinrent sur le toit de l'immeuble, les CRS toujours à leurs basques. Ils les entendaient monter deux étages plus bas. Toujours dans la précipitation Daniel et un gars trouvèrent une
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fenêtre de toit ouverte par laquelle ils purent s'introduire. Ils la refermèrent en hâte et se cachèrent dans cette petite chambre d'étudiant dont le propriétaire était absent. Les CRS, arrivés sur les toits faisaient des recherches. La situation était meilleure mais encore dangereuse. Ils finirent par s'éloigner et, plus tard, de leur cachette, lui et son collègue purent assister à des chasses à l'homme et des arrestations musclées, sur les toits des immeubles d'en face. Il en était encore bouleversé mais fier d'avoir participé à cette folle nuit d'émeute. Avant de nous endormir nous avons écouté les dernières nouvelles à la radio : les dégâts, les centaines d'arrestations, les blessés de part et d'autre. On saurait plus tard que 54 étaient gravement atteints. Les journalistes, exaltés, n'en finissaient pas de relater les faits. Présents sur les lieux, soit derrière les barricades au début, soit derrière les policiers, ils avaient enregistré et commenté des bribes de combats, certains avaient même été blessés en direct.  Après une telle nuit la journée du 11 mai fut un jour de réflexion et de calme après la tempête et la Sorbonne fut rouverte. Face à une telle répression les plus tièdes prirent le parti des manifestants. Les syndicats ouvriers décidèrent de marquer le coup. Une grève générale d'un jour et une grande manifestation unitaire fut annoncée. Elles furent organisées le 13 mai.  Les partis de gauche rejoignirent eux aussi le mouvement.. Mollet, Mitterrand, Waldeck Rochet se retrouvèrent à défiler avec Séguy, Descamp et quelque 800 mille manifestants jusqu'au lion de Belfort. Au passage, la statue de la République et la Sorbonne furent décorées de rouge. Peyrefitte et De Gaulle furent copieusement invectivés : "Peyrefitte démission", "De Gaulle à l'hospice", "Dix ans, ça suffit", "Bon anniversaire mon Général" firent partie des slogans. Les journaux parlèrent de la "Grande kermesse de la contestation". Les anars étaient là, les maoïstes, les lycéens, les autonomistes bretons, les parents et leurs enfants, les étudiants, les ouvriers et les paysans etc. des drapeaux et des banderoles de toutes sortes, des chants
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