Passager sans bagage

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Le jour suivant l'arrestation de ma mère, mes deux frères avaient été prévenus que, sur un ordre de Lénine, en provenance de Moscou, les veuves et les enfants des otages exécutés devaient être également supprimés. La veille, les amis et voisins avaient rapporté à Madame Miquel, devenue chef de famille que des listes se trouvaient placardées en ville, avec les noms et les prénoms de ceux qui étaient condamnés à mort. Y figuraient en bonne place les trois frères Kapnist, Dimitry, Pavel et Serge. Aussi pas un instant à perdre, en cette grande urgence.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
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EAN13 : 9782336280424
Nombre de pages : 224
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Passager sans bagage

site: www.Jibrairiehannattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9498-x EAN: 9782747594981

Serge A. Kapnist

Passager sans bagage

L'Harmattan

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Graveurs de mémoire Collection dirigée par Jérôme Martin

Titre parus

Maurice VALENTIN, Trois enjambées, 2005. Paul HEUREUX, Souvenirs du Congo, 2005. Jean-Pierre MARIN, Auforgeron de Batna, 2005. Joël DINE, Itinéraire d'un coopérant, 2005. Paul GEORGELIN, La vallée de mémoire, 2005. Pierre BIARNES, Lafin des cacahouètes, 2005. Emilia LABAJOS-PEREZ, L'exil des enfants de la guerre d'Espagne, 2005. Robert CHARDON, Mes carnets de bord, 2005. Yves PIA, Aline, destinée d'unefamille ardennaise, 2005.

À Michette, mon épouse, mon merveilleux et si précieux soutien

En Hommage:

- à ma mère, Sœur Olga de Jérusalem. Je lui dois tout. Elle a formé ma nature, mon cœur et mon esprit. Elle a semé en mon âme les graines de tout en quoi j'ai foi, que je respecte, que j'assume. Tout ce dont je suis fier. Elle, enfin, qui a si pleinement remplacé mon père.

- à mes frères et sœurs, Dimitry, Pavlik, Emilie et Olga, auxquels je dois tant: La préservation de mon enfance, la connaissance et la compréhension. Pour la lutte de survie de notre famille, à laquelle ils ont tous si courageusement participé - à Dimitry Tatistcheff, mon beau-frère, mon frère, aspirant au Régiment de la Garde Préobrajensky. Il a participé au combat du Corps des Pages dans l'Armée Blanche du Général Youdenitch, pendant la guerre civile russe. C'est grâce à son exemple que s'est forgé mon moral, ainsi que mon éthique de vie. - au Général Andolenko, de la Légion Etrangère, héros russe, ami intime de mon beau-frère et grand érudit de l'Art militaire, dont les encouragements m'ont été si bénéfiques.

Je remercie:

- Patricia et David Amory Lown, mes amis, pour m'avoir si lucidement aidé à écrire ce témoignage. Je leur dois cet immense plaisir de m'être livré, par écrit, dans le souvenir. - Marie-Thérèse et Marcelle Audebeau, qui m'ont tellement aidé dans la réalisation pratique de cet ouvrage, avec intelligence, compétence, constance et discernement. - Karine et Jean-Baptiste Renié, et Christian de Tailly pour leur contribution à la finalisation de l'ouvrage.

AVANT -PROPOS

«IMPASSIBLE

SOUS LE FEU»

« SUB IGNE IMMOTUS », telle est la devise de la famille Kapnissi qui figure sur le blason primitif en pierre taillée entreposé à la Mairie de la Ville de Zante - en grec Zakynthos - de l'île du même nom, porte de la mer Ionienne. Sur ce blason initial, seules figurent les trois collines, dont celle du centre fume. Une relation directe avec le feu a donc toujours existé dans les annales et traditions de la famille, laquelle date, pour nous, historiquement, de Byzance. La couronne comtale, ainsi que l'habillage, sont advenus à partir de l'an 1702, période vénitienne où, en recevant le titre de comte, Stamatello Kapnissi - ou Capnissi italianisé - a embelli le blason en y ajoutant des symboles héraldiques. Cette distinction lui fut accordée à l'époque par le Doge de Venise, Aloysios Mocenigo, pour faits de guerre remarquables, sous le commandement de l'Amiral Morosini, pendant ses campagnes contre les Turcs, explicités par les motifs de cette attribution et en reconnaissance de ses

exploits 1
TI

en est ainsi d'Andrea et Petros Capnissi, officiers de l'armée

vénitienne, mais toujours citoyens d'honneur de Zante, qui ont participé à la bataille de Modon contre le Sultan turc Bayaside ainsi qu'à celle des Vénitiens
1 - Attestation trouvée aux Archives de Venise.

contre les Horentins (1513). Dans la même descendance, on arrive à Stamatello, ''Magnifique Chevalier de Saint Marc", fondateur de la dynastie et père d'une féconde descendance cosmopolite. La tradition du ''feu et fumée" reste toujours présente et se perpétue de père en fils dans la plus pure tradition guerrière. Mais aussi dans la famille Kapnissi, dont le nom provient du mot grec Kapnos qui veut dire "fumée". Voilà une ascendance qui exige une attitude responsable et exemplaire, léguée à sa descendance. Le courage et le stoïcisme deviennent les vertus traditionnelles spontanées et les références familiales essentielles à mériter. Par mon père, à travers mes frères aînés, j'ai toujours eu connaissance de l'arbre généalogique de ma famille, lequel commençait par Stamatello Kapnissi, natif de l'ne de Zante, qui, à l'époque de sa vie, au XVlle siècle, était devenue Vénitienne. C'était un proche comptoir commercial de la Sérénissime République de Venise, toute-puissante, dominant cette partie de la Méditerranée et la disputant à Gênes, la concurrente, et bien sûr aux Turcs, ennemis héréditaires. Stamatello, meneur d'hommes et excellent marin, se rendit célèbre, à cette époque de sa vie, à peine adolescent, par de multiples faits d'armes maritimes. En ces temps-là, la Turquie ottomane attaquait constamment, par mer, les comptoirs, les îles, et même le continent grec, et n'hésitait pas à aller jusqu'à la lagune vénitienne. Stamatello débuta sa carrière maritime, un jour de la fin du XVIe siècle, en réunissant un groupe de jeunes gens de Venise qui, de nuit, s'emparèrent de plusieurs canots légers et, à coup de rames habillées de drap afin de ne faire aucun bruit, allèrent lancer de l'étoupe brûlante sur les navires turcs qui, depuis la veille, barraient les accès de la lagune. Ils revinrent sains et saufs pendant que plusieurs navires étaient la proie des flammes. Le lendemain, les Vénitiens constatèrent étonnés que les navires turcs avaient disparu. Après ce premier exploit, Stamatello revint à Zante où il mit en chantier un brick rapide et léger avec lequel il écuma les mers et arraisonna les navires turcs, en qualité de corsaire de la Sérénissime République. Son protecteur était l' Amiral de la flotte vénitienne, Morosini, grande famille locale très riche, à qui appartenait, entre autres, l'De de San Giorgio Maggiore, en face de la Place Saint Marc. TIdevint Doge de Venise, après ses guerres maritimes, et fit construire dans son île une superbe cathédrale et un couvent, en forme de croix, par l'architecte Palladio.

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À chaque bataille navale que Francesco Morosini livra contre les Turcs, Stamatello mit à sa disposition son brick avec un équipage expérimenté d'environ quatre-vingts matelots-soldats puissamment armés. L'étrave du brick était un boutoir en métal qui éventrait les navires accostés et les coulait avec une remarquable rapidité et un savoir-faire acquis d'une longue expérience. Les frais de son navire et équipage étaient à sa charge et un pourcentage du butin revenait à Venise. Il avait conclu un accord avec l'Amirauté et détenait des lettres de mission de la Sérénissime. D s'illustra en particulier à la bataille de Santa Maura et réussit à sortir l'Amiral Morosini d'une situation difficile où il se trouvait, cerné dans la baie par une flotte turque surgie brusquement et s'étant déployée pour le combat. TIparticipa également à la bataille de Leucade (1686) ainsi qu'à celle du Port d' Avion, ce qui établit définitivement sa réputation guerrière. À la suite de ces brillantes actions, le Doge Aloysius Mocenigo le nomma Cavaliere de San Marco, Sopro-Comito, et lui accorda, ainsi qu'à toute sa descendance le titre de comte. Vers 1860, Elie Kapnist, capitaine de la Garde Impériale de Russie, a été autorisé par Edit de l'Empereur Alexandre n à faire usage, pour lui-même et sa descendance, du titre comtal vénitien. L'arbre généalogique, depuis Stamatello, s'est complété jusqu'à nos jours et, plus tard, fut repris dans un tome du recueil des familles nobles d'Ukraine, par le généalogiste officiel Modzalevski. La branche de la famille qui abandonna Zante et leur propriété terrienne passa par Venise et parvint jusqu'en Russie, au début du règne de l'Empereur Pierre 1erle Grand. C'était celle de Stamatello. Cette branche devint russe et s'installa en Ukraine au XVille siècle. Deux de ses descendants revinrent dans leur village à Zante pour y mourir et s'y faire enterrer. L'un, Pierre, écrivain, fit ériger à flanc de coteau, face au continent, une immense croix de six mètres de haut qui se voit de loin, en mer, et signale son mausolée. En fait, chassés par les Turcs à la prise de Constantinople, lorsque Byzance s'effondra avec la mort de son dernier souverain, les Kapnissis allèrent d'abord s'installer au Péloponnèse, d'où ils partirent devant l'invasion des Turcs ottomans. Ds traversèrent le bras de mer de la Mer Ionienne et s'installèrent dans l'De de Zante, où ils achetèrent des terres, et furent les premiers à produire un excellent vin, ainsi qu'à procéder au séchage des raisins de Corinthe. Ce fut Theodosos, le premier gros propriétaire terrien, qui débuta ce lucratif commerce en 1511.

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Classés parmi les grandes familles de l'île, avec lesquelles ils s'apparentèrent par mariages, ils devinrent très tôt marins, parallèlement à leurs activités terriennes. César, Maire de la Ville de Zante et Ambassadeur à Venise, nommé super-comito des galères pendant les guerres de Crête, fut également anobli, lui et sa descendance, le 15 Septembre 1759. Ce fut Stamatello et sa famille qui vint s'installer à Venise. n fit armer un navire avec équipage et devint la terreur de la mer Ionienne, aventurier et corsaire redouté des unités turques. C'est du fait d'un accord signé entre la Sérénissime République et la Turquie que les Capnissi embarquèrent leurs familles et leurs biens à bord d'un brick déguisé en navire de commerce et, écœurés par cet accord, traversèrent le Bosphore et la Mer Noire, pour se présenter à l'Empereur Pierre 1erle Grand, et mirent à sa disposition leur bateau armé et servi par un équipage entraîné, ainsi que leur expérience de marins habitués à la course en mer et à l'arraisonnement. Ce que Pierre le Grand appréciait en priorité, car il en était démuni. La raison était que la première guerre de Pierre 1erfut entreprise contre les Turcs. Ainsi la boucle était bouclée et l'ennemi héréditaire continuait à être inlassablement pourchassé, là où il guerroyait. L'aîné, Petros, vendit ses propriétés de Zante pour participer à la guerre russoturque avec une flottille qu'il avait armée lui-même. Il fut chargé par Pierre le Grand de purger de l'ennemi turc la Mer Adriatique. C'est là que se situe l'épisode de sa prise en otage par un vaisseau turc qui le ramena prisonnier à Constantinople où il fut symboliquement brûlé vif dans un bœuf en bronze, Place de la Mosquée Bleue, afin que nul n'en ignore. Après avoir servi Pierre 1er, Empereur de toutes les Russies, et en matière de récompense, celui-ci octroya des terres aux Capnissi, en Ukraine. Ils s'y établirent, s'unirent par mariages aux grandes familles locales et devinrent russes, avec un nom russifié, à la terminaison dure du pays, Kapnist. Comme ils eurent beaucoup d'enfants, ils essaimèrent en de nombreuses branches, dont chacune acquit une propriété personnelle, mais toujours groupées en Ukraine. Ainsi Pierre 1er installait des familles vassales, qui lui étaient toutes dévouées, dans une région qui faisait partie de la Grande Russie, mais qui, de tous temps, conservait en sous-main des tendances indépendantistes dont il se méfiait avec juste raison. La descendance de notre branche, propriétaire d'une terre à Oboukhovka, s'illustra par des personnalités remarquables dans beaucoup de domaines, tels que lettres (écrivains et poètes), l'enseignement comme dirigeant des Administrations de Moscou et de St-Petersbourg, des politiques proches de la cour de l'Empereur, ainsi que des militaires en vue servant dans

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les grands régiments de la Garde, dont un général de brigade, Basile, qui fut un héros national. Après avoir pacifié, en 1734, avec les troupes cosaques, les Tartares et Kalmouks qui pillaient l'Ukraine, et doté en remerciements de terres fécondes, il fortifia, à la demande de l'Impératrice Elisabeth, les frontières du Dnieper, où il fonda la ville d'Elisabethgrad. n fut tué par les Prussiens à la bataille de Gross-Juegernsdorf après une résistance héroïque. Sa main tranchée, tenant son sabre, décorait le mur d'entrée de notre maison d'Oboukhovka. C'est mon père qui revint à la tradition familiale de marin, après avoir été nommé Chambellan de l'Empereur Nicolas fi, et avant de devenir, pendant la guerre de 1914/1918, contre-amiral en fonction de ViceMinistre de la Marine en 1916, Chef du Grand Quartier Général de la Marine. n y eut également Petros, officier de l'Armée française de Louis XVI, devenu ensuite attaché d'Ambassade de Russie à Paris, pendant la Révolution Française, et qui est cité comme complice du complot monarchique pour la libération de Louis XVI de la Conciergerie où était emprisonnée la famille royale. Complot, ourdi par les Suédois, et qui a échoué sans suite. Plus tard, il y eut un autre jeune secrétaire d'ambassade, qui fut un des amants éphémères de Sarah Bernhardt, et qui se battit même en duel avec un diplomate italien, son successeur dans les amours de la Diva. Aujourd'hui encore, dans le Veneto, région vénitienne, la famille reste représentée par des Comtes de Capnist, descendants d'un diplomate du XIXe siècle, qui, Ambassadeur à Venise, épousa une Française, d'origine noble, resta sur place, s'établit à Vicenza et devint italien. Lors de la révolution russe de 1917, le grand père des actuels descendants interdit à sa progéniture d'apprendre la langue russe, afin de rompre le cordon ombilical qui les reliait encore à leur origine "barbare". Depuis leur installation à Vicenza, toutes leurs épouses furent italiennes, comme les miennes furent françaises, les enfants se trouvant complètement intégrés à la nation de leur naissance. n en est de même pour la branche grecque restée à Zante, que je découvris par un hasard guidé, lors d'une croisière en voilier en mer Ionienne. Après avoir laissé à tribord et visité l'ne d'Ithaque, ainsi que l'De de Céphalonie, sa voisine, nous cinglâmes, par un temps très chaud, - c'était un été des années 60 -, vers Zante, ex-citadelle vénitienne où je savais qu'il devait y avoir des Kapnissis de la branche originelle. On jeta l'ancre devant une belle plage de sable blond à bâbord d'une petite île isolée, Marathonissi. À l'hôtel de la plage, il me fut indiqué que l'épouse du propriétaire était une dame Kapnissis, mais qu'ils étaient absents pour quelques jours, et

Il

l'on me conseilla de me renseigner à la Banque Hellénique de la ville voisine. Avec une vive réaction de sympathie, qui me surprit, un employé me dit que le vieux comte Jannis Kapnissis était dans sa propriété en plein centre de l'île, ancienne possession agricole de la famille. Qu'il était marié avec une comtesse Makri, grande famille de l'île, et qu'il avait deux filles et des neveux mâles. TI me proposa de le joindre au téléphone. J'eus la chance de l'avoir personnellement. Nous parlâmes français, lui dans une langue châtiée, apprise par un précepteur français dans son enfance. TI sembla enthousiaste de me connaître et, comme c'était l'heure du déjeuner, me pria de venir de suite en taxi le partager avec eux. Très excité par la tournure que prenait ma visite, je m'exécutai et, en pleine campagne boisée florissante, rencontrai un couple, octogénaires, d'une grande courtoisie et d'une gentillesse chaleureuse, agissant à mon encontre comme avec un fils prodigue qui revient au foyer. Nous déjeunâmes dans une villa toute neuve, dont les murs extérieurs n'étaient pas encore peints, en face d'une très ancienne et gracieuse maison en ruine, avec sa chapelle détruite par le tremblement de terre qui avait ravagé la contrée en 1953. Nous bavardâmes. Jannis connaissait tout de l'histoire de notre branche russe. TI conservait précieusement des documents du XIXe siècle rédigés en russe, apportés à Zante par Pierre qui, tuberculeux, avait voulu y mourir et y être enterré. Sa femme épousa en deuxièmes noces un Paléologue, de la branche grecque, et finit sa vie à Athènes, comme ses deux filles. Ces dernières s'étaient engagées toutes deux comme infirmières de guerre durant le conflit hélléno-turc, se rapprochant ainsi de la terre de leurs ancêtres. Fils de Wassily, écrivain et poète russe du XVIDe siècle, Pierre, comme son père et, plus tard, ses filles -qui furent éditées de leur vivant en Russie et à l'étranger-, écrivit des œuvres poétiques et littéraires. En outre, il occupa des postes à la direction de périodiques ainsi qu'à la Censure de la Presse russe, que le Gouvernement lui attribua en toute confiance. Je m'intéressai évidemment beaucoup à ces documents qu'il gardait comme des reliques. Cependant, il me réserva une grande surprise. TI me conduisit à la Mairie de Zante et me présenta à la secrétaire, qui parlait un français parfait. J'étais honteux de ne pouvoir m'exprimer en grec, langue que ma mère parlait couramment. Elle me présenta le tome d'un livre, rédigé en langue française et écrit par l'historien cosmopolite, Raingabé, qui vécut à Zante jusqu'à la fin de ses jours. TI y contait l'histoire des grandes familles de l'île avec leurs arbres

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généalogiques, dont les Kapnissis1. Heureusement, ces archives survécurent au grand tremblement de terre qui détruisit les deux tiers des bâtiments de l'île. Elle me montra également le blason en pierre taillée, du XVlle siècle, avec ses trois collines dont celle du milieu qui fume. On n'a jamais su à quelle origine géographique cette image se rapportait. Je pris évidemment de nombreuses photos et photocopies de tout ce que je trouvai ainsi, d'une façon quasi miraculeuse, qui m'apprenaient tellement de choses sur l'histoire de ma famille. J'appris également que l'île avait été occupée pendant un certain temps par les troupes de Napoléon. TIfaut préciser que culturellement, ni la musique, ni les chansons, ni les danses de l'île ne ressemblent au folklore grec, mais ont plutôt une consonance vénitienne. Quelques années plus tard, vers 1975, je revins à Zante, par Athènes, accompagné de ma sœur Emilie et de mon frère Paul. Nous y passâmes une semaine et rencontrâmes souvent le vieux comte et sa famille, qui mourut peu de temps après, suivi de près par son épouse. Nous visitâmes l'île, ses côtes abruptes, creusées de grottes, et sa campagne épanouie, où vivait encore un petit-neveu de Jannis, dans sa propriété agricole. TIs'appelait Nicos. On apprit aussi que l'île de Marathonissi appartenait aux Kapnissis, et que la plage de sable où j'avais accosté lors de ma première visite était un lieu protégé où les tortues de mer venaient pondre, seul endroit élu par ces reptiles marins en Méditerranée méridionale. Après la mort de Nicos, elle a été vendue malheureusement à un touriste allemand. Mais cette petite île reste un endroit classé et préservé pour la pérennité de cette race de tortues de mer, en grand danger de disparition. Voilà une double raison pour moi de ne jamais oublier Zante et son histoire. Mais que n'ai-je
acheté I'îl et ? !...

ill - Extrait du Dictionnaire Historique et Ethnographique de Zakynthos.

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Première Partie

La révolution L'exil

I.
Ce qui est passé a fui, Ce que tu espères est absent, Mais le présent est avec toi. (Sagesse arabe)

Pouvoir, enfin, remplir une page blanche et rompre un sort tenace qui m'en a tenu éloigné depuis longtemps. Voilà, c'est fait. Cela s'arrêtera au mot "Fin" . 1915 - Année de ma naissance, année de guerre qui dure déjà depuis un an. L'Armée russe n'a pas encore connu ses mauvais jours. Guerre patriotique. La capitale, St-Petersbourg, a été débaptisée en Petrograd (grad "ville" en slavon) par l'Empereur qui trouve Petersbourg trop allemand. Toutes les capitales en guerre doivent se ressembler; une ambiance particulière qui leur est propre. Mes deux frères, de 12 et 10 ans, Dimitry et Pavlik, m'accueillent avec intérêt et satisfaction. TI en va de même pour mes deux sœurs, 4 et 8 ans, Olga et Emilia. Je suis le plus jeune blondinet de la famille, grands yeux bleu clair et bientôt des boucles de fille, avec un jupon en dentelles, que les poupons portaient alors comme vêtement unisexe et un gros nœud dans les cheveux. Cela avant de revêtir, plus tard, l'obligatoire caban de marin et culotte courte assortis; un matelot en herbe. Gâté par père et mère, frères et sœurs, et les deux gouvernantes, Madame Miquel, la Française de Bergerac, et la Fraülein, Balte de langue allemande, restée en Russie malgré la guerre, plus la Russe à tout faire, Polya la fidèle.

Pas de vrais souvenirs, des flashes. Le seul que je garde de mon père1 est celui d'un homme encore jeune, souriant, aux yeux pleins d'amour, à la barbe soyeuse qui me caresse et m'embrasse. Cela à la veille de son départ de St-Petersbourg vers le Caucase. Je n'avais que deux ans, ce jour-là. Cette image de mon unique relation avec mon père est restée gravée dans ma mémoire et dans mon cœur. C'était un homme de haute stature, déjà un peu bedonnant à partir de ses quarante ans. Il avait des yeux vifs d'un bleu très clair et un beau front de penseur, portait une belle moustache blonde et une courte barbe taillée. Facilement souriant, il avait un sens aigu de l'humour. D'un aspect et d'un contact des plus avenants, il donnait une impression de stabilité et d'équilibre. TIaimait sa famille, sa propriété d'Ukraine "Oboukhovka" et mettait au-dessus de tout le triangle sacré ''Foi, Tsar et Patrie" auquel il resta indéfectiblement attaché. TIdemeura fidèle au monarque auquel il avait prêté serment, comme tout militaire de carrière, serment qu'il ne renia jamais. On le consultait souvent, pour un conseil amical ou professionnel, tant pour sa profonde connaissance des hommes que pour tout ce qui touchait à la science navale. Vénéré par les siens, respecté par ses collaborateurs et apprécié par ses supérieurs, il s'était fait beaucoup d'amis qui lui restèrent fidèles pendant les années difficiles. Père de famille et mari attentif, sa très grande bonté et sa parfaite maîtrise de soi, sa très grande tolérance et compréhension des problèmes d'autrui, ne lui permirent, dans aucune circonstance et quoi qu'il arrive, d'élever la voix ni contre les siens, ni contre quiconque, et lui conférèrent cette auréole particulière de sagesse et de compétence. TI était également profondément croyant et pratiquant, et sa foi religieuse, solidement enracinée dans sa nature, lui apporta dans l'accomplissement de sa courte vie, et durant ses moments tragiques, le secours de concepts religieux, auxquels il était fidèlement attaché, et de principes moraux sans faiblesse. Technicien de l'Artillerie de Marine, issu des Hautes Etudes, il était avant tout intellectuel et mathématicien. Nanti d'un capital de culture générale, qui s'est élargi considérablement du fait de l'expérience acquise au cours des années où il exerça son métier de marin, spécialiste de la balistique et de l'armement naval, c'était un homme respecté, un marin consommé, doublé d'un diplomate, poste auquel il fut nommé en tant qu'attaché naval auprès de l'Ambassade de Russie à Rome et Vienne.

1 - 1871-1918

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Il fut chargé officiellement d'un rapport technique sur les causes réelles du désastre naval de Tsoushima, où fut défaite l'escadre russe pendant la guerre contre le Japon. Rapport dans lequel il fustigea l'incompétence et la corruption des fonctionnaires, même aux postes les plus élevés, pérennisant ainsi une vertu familiale1. Telle était la stricte moralité de mon père. C'est alors qu'il était Capitaine de Vaisseau et Attaché naval auprès de l'Ambassade de Russie à Rome, qu'il rencontra ma mère. Fille unique de l'Ambassadeur Konstantin Lichine, ma mère était réputée pour sa beauté, son intelligence, son savoir - elle parlait six langues - et son ouverture d'esprit. Toujours avide de connaissances, elle était appréciée pour sa conversation empreinte de simplicité et de vraie culture. Elle avait côtoyé, dans le salon de son père, tant à Vienne qu'à Rome où il avait été successivement en poste, tout ce que l'époque comptait de talents littéraires ou scientifiques. Comme mon père, elle était profondément croyante et pratiquante. Très soucieuse de la misère d'autrui, elle s'occupait d'œuvres sociales. Au moment de la déclaration de la guerre de 1914, elle terminait des études à l'Association professionnelle Kaufmann, réputée pour la formation d'infirmières de grande compétence, dont certaines suivirent, avec la Croix-Rouge, les troupes russes jusqu'aux avant-postes d'un front pourtant très mouvant. En temps de paix, à part le souci du quotidien de la maisonnée, des enfants et des domestiques, ma mère n'était guère confrontée aux problèmes matériels et financiers qui étaient du ressort du chef de famille. Bien évidemment, la situation de mon père suffisait à l'entourer d'un personnel dévoué qui assurait tous les travaux de la maison et s'occupait des enfants. Nous passions beaucoup plus de notre temps libre ou studieux avec nos gouvernantes, précepteurs ou professeurs qu'avec nos parents, que l'on voyait à des heures régulières, définies par un emploi du temps immuable. Et ce, comme la plupart des enfants de même milieu social. En plus des deux gouvernantes et de la femme de chambre, un précepteur venait chaque jour de la semaine aider les plus âgés dans leurs études. Quant à moi, j'avais une "mamma", nourrice italienne, qui m'allaita le temps qu'il fallut pour me sevrer, du fait d'une défaillance physique de ma mère.

1 - En effet, déjà au XVllle siècle, le poète et écrivain Vassily Vassilievitch Kapnist écrivit une pièce de théâtre fameuse, "La Chicane", à l'époque du Tsar Paul 1er, où il stigmatisait la corruption ouverte des fonctionnaires influents de l'Administration judiciaire de Russie. TI manquad'ailleurs d'être déporté en Sibérie pour cet éclat de bravoure.La grande culture et l'intelligence du Tsar pallièrent cette mesure, après lecture du manuscrit. (Réf. "Le Dictionnaire Larousse - noms propres": Kapnist).

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Lorsqu'on se déplaçait pour les vacances d'été -on allait généralement sur les plages de Finlande à Térioki ou dans les environs-, ma mère louait un wagon de train pour toute la famille et le personnel l'accompagnant. Dans ce cas, les préparatifs étaient fastueux. Notamment par crainte de contagion, insectes ou autres inconvénients, avant le départ, les murs étaient tendus de draps blancs et le wagon passé en désinfection poussée. Évidemment, les vacances étaient des périodes heureuses, autant pour les parents que pour leurs enfants, qui voyaient se reformer étroitement l'intimité familiale. Jeune, du temps de sa vie avec ses parents, ma mère avait eu une existence un peu moins facile, déjà responsable et témoin d'une entente parentale qui n'allait pas toujours sans accrocs. Sa mère, ma grand-mère maternelle, grecque d'origine, mais catholique, était d'un caractère plutôt difficile et d'une santé délicate. Peu compréhensive de notre récente et tragique expérience, femme d'un autre temps, elle vint en France à notre suite et décéda à l'Hôpital de Saint-Germain-en-Laye, où elle est enterrée. Peu de choses avaient préparé notre mère, -jeune femme seule après la disparition de son mari, et responsable d'une famille nombreuse et d'une partie de sa suite-, à être confrontée à toutes les difficultés matérielles de sa vie bouleversée. Moralement, elle fut profondément atteinte par toutes les persécutions issues de la Révolution qui, quotidiennement, la frappaient au cœur. Les problèmes se multiplièrent et devinrent tragiques lorsqu'elle fut arrêtée elle-même, séparée de ses enfants, et condamnée à mort, dans un pays voué au chaos. Même alors, bien que marquée par ces évènements et les horreurs qu'elle vécut, submergée par une misère physique et morale, elle nous apparaissait comme un être supérieur, d'une force de caractère et de vie exemplaire. Elle était comme un rocher ancré au milieu d'un torrent, comme une plage de sable blond que les cataractes contournaient, sans l'envahir. Telle était notre mère, dont l'amour et la tendresse démesurés nous tenaient à l'abri de cette mortelle tourmente. Elle aura réussi le miracle, avec sa foi inébranlable et tenace, de mener, jusqu'au bout, sa mission de femme et de mère. Comment a-t-elle pu, par la suite, en émigration, dans les divers pays traversés, survivre avec tous ses enfants, sans préparation, ni bagage adéquat? Par quel miracle réussit-elle à diriger mes deux frères aînés jusqu'à la fin d'études supérieures, grâce à l'obtention de bourses pourtant difficilement octroyées à des étrangers? Dimitry, Ingénieur électricien de l'Ecole Supérieure de Grenoble débouchant sur une carrière ouverte chez Thomson-Houston, dont il ne profita

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