Pasteur et la philosophie

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Cette étude sur les rapports de Pasteur avec la philosophie et les philosophes veut combler une lacune. Si quelques études existent sur l'œuvre de Pasteur d'un point de vue épistémologique ou sociologique, aucune ne traite des sources philosophiques de son œuvre scientifique et de sa pensée intime. L'esprit de Pasteur, s'il est gouverné par l'activité scientifique, recèle des convictions intuitives ou ancrées par son éducation. Pasteur est donc analysé en tant que philosophe, malgré lui, puisqu'il voulait séparer totalement les domaines de la science et de la philosophie.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296376571
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PASTEUR ET LA PHILOSOPHIE

Acteurs de la Science Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique lTIodeme; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science.

Dernières parutions Jean DEFRASNE, Histoire des Associations françaises, 2004. Michel COINTAT, Le Moyen Age moderne: scènes de la vie quotidienne au XXe siècle, 2003 Yvon HOUDAS, La Médecine arabe aux siècles d'or, 2003 Daniel PENZAC, Docteur Adrien Proust, 2003 Richard MOREAU, Les deux Pasteur, le père et le fils, JeanJoseph Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois), 2003 Richard MOREAU, Louis Pasteur. Besançon et Paris :l'envol, 2003 M. HEYBERGER, Santé et développement économique en France au XIXe siècle. Essai d'histoire anthropométrique (série médicale), 2003 Jean BOULAINE, Richard MOREAU, Olivier de Serres et l'évolution de l'agriculture moderne (série Olivier de Serres), 2003 Claude VERMEIL, Médecins nantais en Outre-mer (19621985), 2002 Richard MOREAU, Michel DURAND-DELGA, Jules Marcou (1824-1898) précurseur français de la géologie nordaméricaine, 2002 Roger TEYSSOU, La Médecine à la Renaissance et évolution des connaissances, de la pensée médicale, du XIVe au XIXe siècle en Europe, 2002 Pierre PIGNOT, Les Anglais confrontés à la politique agricole commune ou la longue lutte des Britanniques contre l'Europe des Pères fondateurs, 2002 Michel COINTAT, Histoires de fleurs, 2002. Préface de R. Moreau

Patrice Pinet

PASTEUR ET LA PHILOSOPHIE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Misti, 15 10124 Torino IT ALlE

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7266-8 EAN : 9782747572668

A Sandrine

Abréviations

et sigles

BNF: Bibliothèque nationale de France ColI. : collection Corr. : Corresponda11£e de Pasteur réunie et annotée par PasteurVallery-Radot, 4 volumes, Paris, Flammarion, 1940-1951 £ : feuillet lb. : Ibidem Id. : Idem N.A.F. : Nouvelles acquisitions ftançaises Oeuvres: Oeuvres de Pasteur, réunies par Pasteur-Vallery-Radot, 7 tomes, Paris, Masson, 1922-1939 Op. cit. : Opus cité PVR : Pasteur- Vallery-Radot rééd. : réédition RVR: René Vallery-Radot (gendre de Pasteur), La vie de Pasteur, 7e édition, Paris, Hachette, 1901 T. : tome tr. : traduction vol. : volume

Introduction
Pasteur (1822-1895), savant surtout expérimentateur, est en apparence sans prétention philosophique. En effet, après Magendie (1783-1855) et Claude Bernard (1813-1878), Pasteur condamne les systèmes, qu'ils soient dits scientifiques ou philosophiques. Un système est un ensemble d'idées qui tente d'être cohérent mais qui de ce fait est fermé et peu susceptible de progrès, ce qui semble contradictoire au progrès de la science et de la connaissance que l'on constate tous les jours. Il est pourtant connu que tout un chacun fait de la philosophie sans le savoir et que tout savant a sa philosophiel. Dans un manuscrit de 1865-1866, que n'a pas dû connaître Pasteur car il ne fut publié qu'en 1954, Claude Bernard n'écrivait-il pas: la philosophie n'existe pas comme science spéciale. Il y a de la philosophie dans tout et c'est comme la prose de Monsieur Jourdain, tout le monde en fait sans le savoir-. Pasteur n'échappe donc pas plus que tout un chacun à la philosophie, même si l'ensemble de ses idées ne constitue pas un système de pensée fermé, qui se voudrait totalement cohérent et rationnel. Pour Canguilhem, Pasteur s'attache avant tout à la positivité de ses recherches, sans trop se préoccuper de la cohérence de leur épistémologisatioft. Nous verrons que la pensée de Pasteur fait une place à l'irrationnel, et que tout l'être ne saurait être pour lui de nature scientifique ou rationnelle. Selon lui, le mystère

Extrait de James W. cité par Bachelard G. Laformation de l'esprit scientifique, 7e éd., V~ 1971, p. 55 2 Bernard C. Philosophie (1865-1866); Hatier-Boivin, Paris, 1954, p. 35 3 Canguilhem G. Idéologie et rationalité~ Paris, Vrin, p. 10

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Paris,

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des origines demeure et demeurera certainement toujours. Bien qu'il ait consacré une grande part de sa vie à la recherche scientifique et à la connaissance, sa philosophie se veut aussi celle du cœur et du sentiment, tournée non seulement vers la connaissance scientifique et démontrée, mais vers d'autres valeurs. La culture proprement philosophique de Pasteur semble faible, moindre que celle de Claude Bernard. En novembre 1865, à 43 ans, il avoue à Sainte-Beuve (1804-1869), un temps positiviste et maître de conférences à l'Ecole normale de 1857 à 1861 pendant qu'il en était l'administrateur et le directeur scientifique, être incapable de juger des écoles philosophiques. Il n'évoque comme lectures que des auteurs positivistes: quelques fragments d'Auguste Comte et de Littré: Je vous avoue bien franchement toutefois que je ne me sens point du tout en mesure d'avoir une opinion sur nos écoles philosophiques. De M Comte je n'ai lu que quelques passages absurdes) de M Littré je ne connais que les belles pages que son rare savoir et quelques-unes de ses vertus domestiques vous ont inspiréest. Ces pages sont certainement les trois articles que Sainte-Beuve publia dans Le Constitutionnel en juillet 1863, revus et réunis ensuite en un ouvrage Notice sur M Littré, sa vie et ses travaux publié la même années. Pasteur utilisa entre autres ces textes en 1882 dans son discours de réception à l'Académie française où il succédait à Littré. Cette lettre à Sainte-Beuve n'exclut pas néanmoins qu'il ait eu d'autres lectures philosophiques mais elle atteste peu de grande philosophie intellectuelle chez Pasteur, qui semble penser que la connaissance philosophique est impossible, et qui défend une philosophie tout intuitive car il poursuit: Ma philosophie est toute du cœur et point de l'esprit... ,. ma philosophie qui est toute de sentiment...6 De fait, dans ses écrits, Pasteur cite très peu de grands philosophes, ni Platon, ni les atomistes

4 Oeuvres, T .11,p. 213 5 Sainte-Beuve C.A. Notice sur M Littré, sa vie et ses travaux, Paris, Hachette, 6 Corr., T.II, p. 213

1863

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Démocrite et Lucrèce7, et à peine Aristote, Epicure, Descartes, ou Leibniz. En 1854, dans son discours de Douai comme doyen de la faculté des sciences de Lille, il évoque Pascal (16231662). Il citera aussi Bossuet, qu'il considère comme un des plus grands écrivains, et Fontenelle. On a trouvé dans les papiers inédits de Pasteur un cahier portant le titre Projet d'un livre sur l'esprit en matière de sciences (choix de pensées)8 dans lequel Pasteur a relevé, de juillet 1858 à décembre 1867 des textes d'auteurs divers. C'est peut-être à la lecture des œuvres réunies de Biot (1774-1862), publiées en 18589 et qu'il possédait, que Pasteur, qui avait assisté à la réception de Biot à l'Académie française en février 1857, a eu l'idée d'ouvrir ce cahier. Biot, par l'admiration qu'il vouait à l'œuvre cristallographique de Pasteur, était devenu son parrain scientifique. Un des articles de ces Mélanges scientifiques et littéraires de Biot s'intitule « Discours sur l'esprit d'invention dans les sciences» (1814). Dans son projet, Pasteur cite des extraits du discours académique et des œuvres de Biot. En première page de ce manuscrit, il relève, semble-t-il d'après le dictionnaire de Bouillet, les dates biographiques de Galilée, Bacon, Descartes, Newton, Hales, Harvey, Stahl, Montaigne, et Palissy, en notant 3 ouvrages: le Discours de la méthode (1637) de Descartes, les Essais de Montaigne (1580), et les Essais sur les émaux de Palissy. On trouve ensuite des extraits d'auteurs divers dont des savants plus ou moins philosophes comme Bonnet, Buffon, Cuvier, Flourens et Fontenelle qui furent tous deux secrétaires perpétuels de l'Académie des sciences, des citations de savants plus stricts comme Ingenhousz, Hales, Prietsley, Lavoisier, Biot, et Gay-Lussac. Chevreul (1786-1889) et Claude Bernard sont nommés à propos de la méthode expérimentale. On y trouve aussi des citations de seconde main de Leibniz, un extrait d'un philosophe

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Il cite Epicure une fois comme ayant soutenu la génération spontanée. (Oeuvres, T .II, p. 330) 8 Manuscrit 18030 N.AF., BNF remarqué par Grmek M., Le legs de Claude Bernard, Paris, 1997,Fayard,p.364 9 Biot J.B., Mélanges scientifiques et littéraires, 3 vol., 1858

Il

contemporain, Paul Janet, qui, nous le verrons, a influencé Pasteur ainsi que Claude Bernard, quelques textes d'hommes célèbres de son époque comme Halévy, Guizot ou Turgot, et même une citation religieuse tirée de Dupanloup, académicien et évêque d'Orléans, qui maria son fils, Jean-Baptiste. Du côté de la littérature, on note deux références, une citation du philologue Wolf tirée d'un article de Sainte-Beuve, et en marge du texte, une référence à l'Histoire de la littérature française de Désiré Nisard (1806-1888), devenu ami de Pasteur quand ils dirigèrent ensemble l'Ecole normale de 1857 à 1867.

Jugements pastorienne

épistémologiques

différents

sur

l'œuvre

Pasteur n'était sans doute pas aussi indifférent et neutre qu'il le dit envers la philosophie. Comme il le constate, une atmosphère spiritualiste planait en son temps au-dessus de l'Académie française, qu'il intégra en 1881 à 58 ans. Longtemps, il est apparu aux historiens des sciences totalement indépendant de tout parti pris philosophique et de surcroît idéologique, conformément à l'image pure que l'on veut donner de la science. Ainsi, pour Jean Rostand, Claude Bernard et Pasteur sont des « hommes de vérité» qui furent et demeurent les maîtres de tous ceux qui ne tolèrent dans la science aucune influence extérieure, qui se refusent à toute obédience métaphysique ou partisane, et ont pour unique souci l'établissement d'une vérité par quoi ils ne sauraient être déçus ni gênés puisqu'ils ne lui demandent que d'être elle-mêmelO. C'est aussi l'opinion de Caulleryll. Pour certains philosophes ou historiens des sciences, au contraire, une philosophie imprègne la découverte par Pasteur de l'isomérie optique. Dagognet la nomme «végétalisme », et il soutient qu'ensuite la méthode

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Il CauIlery M., La science française depuis le XVIf siècle, Paris, Colin, 1933, pp. 162163

Rostand 1., Hommes de vérité, Paris, Stock, 1968, p. 173

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pastorienne se transforme subrepticement et de façon irréversible en doctrine, et en philosophie de la nature12. Son élève, Claude Debru, en conclut que le pastorisme, de ce point de vue, est moins positif et peut-être plus philosophique qu'il n y paraît13. Ainsi, selon les points de vue, une théorie scientifique peut apparaître totalement expérimentale et positive, ou bien imprégnée de philosophie. Tant il est vrai, qu'au fil du temps, le squelette philosophique des théories scientifiques se fait de plus en plus jour, la chair expérimentale s'effritant de plus en plus avec l'apparition de nouvelles expériences ou de conditions différentes d'expériences. On l'a bien vu par l'exemple de Newton, et la révolution, autant philosophique que scientifique, induite par l'apparition de la relativité d'Einstein et de la physique quantique. Le squelette philosophique, plus solide, se brise néanmoins.

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Dagognet F., Pasteur sans la légende; Coll. Les empêcheurs de penser en roncL
in Anatomie d'un

Paris, Synthélabo, 1994 13 Debru C., La chimie, formation de modèles morphologiques épistémologue: François Dagognet, Paris, Vrin, 1984, p. 44

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I

La jeunesse de Pasteur: une amitié philosophique

Comme tout collégien en fin d'études secondaires, Pasteur a été en contact très tôt avec la philosophie. Comme la coutume le voulait à l'époque, Pasteur fut d'abord reçu bachelier ès lettres le 20 août 1840, avec des notes bonnes en philosophie et très bonnes pour les éléments des sciences. Il fut reçu à Besançon car, parti à Paris en octobre 1838 pour préparer le baccalauréat et l'Ecole normale, il supporta mal la vie parisienne et fit son année de philosophie au Collège royal de Besançon, où il resta d'octobre 1839 à août 1842, c'est-à-dire jusqu'à sa réussite au baccalauréat ès sciences mathématiques. Son père désirait en effet qu'il enseigne les mathématiques. Il prépara le baccalauréat tout en effectuant des dessins et des pastels de différentes personnes de Besançon, dont son meilleur ami de jeunesse Charles Chappuis (1822-1897), qui se destinait à la philosophiel. Celui-ci, refusé d'abord à l'Ecole normale, part à Paris durant l'année 1841-1842 pour se donner de meilleures chances alors que Pasteur reste à Besançon. Pasteur ressent durement cette année de séparation avec Chappuis, et il l'engage à lui écrire de longues lettres qu'il dit être son seul plaisir avec celles de ses parents. Le caractère sentimental de
1 Vallery-Radot Maurice~ Pasteur savant et artiste~ Paris, Hervas, 1995

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Pasteur, qu'il conservera toute sa vie, transparaît au début de sa correspondance avec Chappuis, en janvier 1842. Parmi une trentaine de lettres originales de Chappuis à Pasteur que possède la Bibliothèque nationale ne figurent que deux lettres de l'année 1842, mais beaucoup plus longues que toutes les autres. Dans celle du 9 février 1842 Chappuis lui décrit l'horrible Paris et lui parle de philosophie2. En témoigne aussi la lettre de Pasteur à ses parents du 14 février 1842 où il raconte que Chappuis suit un cours de philosophie fait par M Simon, le suppléant de M Cousin à la faculté de Paris. Ce professeur me dit-il l'interroge très souvent et lui donne des conseils particuliers, l'a même invité à aller le voir. De plus il a chargé Chappuis de juger et de critiquer les Entretiens métaphysiques. C'est je crois une partie d'un ouvrage que ce professeur va faire paraître bientôt sur la philosophie de Mallebranche [sic]. Il a un mois pour cela. Avec de pareilles recommandations il est impossible que Chappuis ne soit pas reçu cette année dans les premiers à l'Ecole normale, et sa force en philosophie le fera indubitablement sortir de l'Ecole avec la place de professeur de philosophi&. Jules Simon (1814-1896) fut en effet, à partir de 1839 et pendant douze ans, le suppléant à la faculté de Paris de Victor Cousin, le fondateur, alors célèbre, de la philosophie dite éclectique.

De plus je suis une conférence de philosophie faite par M Jules Simon, le suppléant de Mr Cousin à lafaculté. n m'interroge souvent et me donne des conseils. Je suis déjà allé le voir. L'édition de Malebranche qu'i! donne dans la bibliothèque Charpentier va bientôt paraître,. i! m'a donné à juger et à critiquer les Entretiens métaphysiques,. il me donne un mois pour y travailler à la fin de l'année. Il donnera plusieurs fois à moi et à quelques autres élèves huit jours pour préparer un sujet que nous traiterons de vive voix à la conférence. (Manuscrit 18102 NMAF.~ BNF~ f 206) 3 Corr.~ T.I~ p. 60

2

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1. La philosophie éclectique: Victor Cousin (17921867)
D'après Jules Simon, dans son livre sur Cousin (1887), les cours de philosophie dans les lycées, un par académie, ne furent instaurées que par un règlement de septembre 1809. L'enseignement de la philosophie était alors nul, même à l'Ecole normale. En 1809, un avocat et homme politique, Royer-Collard (1763-1843), fut nommé professeur de philosophie à la Faculté des Lettres. Napoléon qui, en 1808, avait rétabli l'Ecole normale fondée en 1794 par la Convention, et créé l'Université impériale, se félicita qu'il combattit la philosophie des Idéologues. Royer-Collard découvrit par hasard la philosophie spiritualiste de l'Ecossais Reid (1710-1796) et la mit au goût du jour. Outre Royer-Collard, Cousin (1792-1867) eut pour maîtres Laromiguière, dont l'enseignement à l'Ecole normale en 1810 l'orienta vers la philosophie, et Maine de Biran. En 1813, il fut chargé des conférences de philosophie à l'Ecole normale et eut pour élève Théodore Jouffroy (17961842). En 1815, Royer-Collard le choisit comme suppléant à la Faculté, mais il fut privé de son cours après la réaction antilibérale de 1820 et l'Ecole normale dut fermer de 1822 à 1827. Il reprit son cours public en 1828 à la Sorbonne comme adjoint de Royer-Collard. A la révolution de juillet 1830, il devint membre du Conseil royal de l'Instruction publique et conseiller d'état. Nommé professeur titulaire il se fit suppléer, ne donnant plus alors de cours public, mais il anima à l'Ecole normale un enseignement d'agrégation de philosophie jusqu'en 1837. En effet, il avait fait ajouter au cycle des études une troisième année plus spécialisée, destinée à la préparation des différentes agrégations. Pour la philosophie, dont l'agrégation avait été créée en 1825, et qui sera supprimée de 1852 à 1863, cette préparation consistait en une conférence ou une discussion animée par Cousin chaque dimanche avec quelques élèves.

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Dans un ouvrage tardif de souvenirs4, Jules Simon raconte ce qu'était l'Ecole normale pendant les trois années qu'il y passa, de 1833 à 1836. Cousin dirigea l'Ecole normale de 1835 à 1840, devint recteur de l'Université, et fut élu à l'Académie française. En 1840, il fut nommé pendant 8 mois ministre de l'Instruction publique. Ainsi, Cousin créa véritablement l'enseignement de la philosophie en France et régna surtout pendant la monarchie de juillet de Louis-Philippe entre 1830 et 1848. Il présida le jury de l'agrégation de philosophie pendant près de 25 ans. Durant son règne, il eut le monopole des enseignements secondaire et supérieur attribués à l'Université au détriment des congrégations religieuses, et distribua les postes de professeur de philosophie dans toute la France. Cependant, la philosophie éclectique de Cousin, et les disciples qu'il avait fait nommer en province, furent violemment attaqués par le clergé catholique et les légitimistes ultras. La Charte constitutionnelle de 1830 de la monarchie de juillet prévoyait un enseignement libre par les congrégations, mais il ne fut établi que pour l'enseignement primaire en 1833. Lamennais (1782-1854), qui avait protesté contre les ordonnances de 1828 frappant les jésuites au profit de l'Université, voulait, outre la séparation de l'Eglise et de l'Etat unis depuis le Concordat napoléonien de 1802, la liberté de l'enseignement pour toutes les religions et congrégations. Il en résulta la querelle du panthéisme. Vermeren a décrit brillamment cette querelle et les batailles menées par Cousin et ses disciples5. Cousin fut accusé d'un panthéisme issu de la philosophie de Hegel, qu'il avait rencontré plusieurs fois en Allemagne entre 1816 et 1824. Pour Hegel, tout ce qui est réel est rationnel. Cousin s'est toujours défendu de l'accusation de panthéisme, par exemple en 1861 dans sa préface à la 4e édition de son Introduction à l 'histoire de la philosophie (cours de
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Simon J.~ Mémoires des autres~ Paris~ Testard~ Marpon et Flammarion, 1890 ;

Nouveaux mémoires des autres~ Paris~ Testard et Flammarion~ 1891; Les derniers mémoires des autres~ Paris~ Flammarion 5 Vermeren P., Victor Cousin, le jeu de la philosophie et de l'Etat, Paris~ L'Harmattan, 1995

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1828) : Partout, dans notre enseignement de 1828 et de 1829, comme dans celui de 1815 à 1821, règne la doctrine la plus opposée au panthéisme, celle de l'intelligence, comme enfermant la conscience et la personnalité,' en sorte qu'il faut choisir entre un Être premier, dépourvu d'intelligence, s'il est sans personnalité et sans conscience, ce qui est l'athéisme ordinaire, et un Être premier, véritablement intelligent, qui se connaît lui-même ainsi que l'univers et I 'homme, et préside à la destinée de son ouvrage. C'est là le théisme à proprement parler... il est le fond permanent de tous nos écrits, l'âme de " notre philosophie... Le spiritualisme n'est qu'un mot s'il n'aboutit à un théisme nettement déclaré et solidement établl). Taine, entre autres, l'avait accusé en 1857 de masquer son panthéisme. Lamennais, dans son ouvrage qui le rendit célèbre Essai sur l'indifférence en matière de religion (1817-1823), partisan d'une théocratie papale, stigmatisait l'enseignement par la seule Université étatique, et trouvait inapte la raison à atteindre une certitude et à prouver Dieu. La variété et l'opposition des systèmes philosophiques le lui persuadaient certainement. La raison, outil philosophique, éloignait donc de Dieu, à l'opposé de la foi, commune à la plupart des hommes. Cousin dénonçait la guerre violente contre la raison et la philosophie que menait Lamennais. Il tenait sa philosophie pour chrétienne et niait toute contradiction entre foi et raison. Dès 1825, il écrit à Lamennais que c'est Pascal qui a introduit malencontreusement cette scission entre foi et raison, et a provoqué l'hostilité de la foi contre la philosophie. Il rend hommage à Descartes d'avoir créé la philosophie moderne en rendant la philosophie indépendante de la théologie. En 1842, il communique à l'Académie française son rapport sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées de Pascal, qui fut publié dans le Journal des Savants, puis en ouvrage en 1843. Contre l'interprétation courante de PortRoyal, il voit en Pascal un sceptique, un précartésien, et d'une

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Cousin V., Introduction à l'histoire de la philosophie, Paris, Didier et Cie, 6e éd., p. VIII

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lignée différente de celle comprenant Arnauld, Malebranche, Fénelon et Bossuet, qui admiraient la démonstration de Descartes de la spiritualité de l'âme et pour lesquels la religion résulte à la fois du cœur et de la raison. Pour Pascal, qui affiche du mépris pour la philosophie et les preuves cartésiennes de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, la foi n'est le fruit que du cœur et de la volonté. Sa philosophie empiriste de la connaissance n'autorise un accès à Dieu que par la révélation. Cousin voit donc en Pascal, comme en Lamennais, un adversaire de la philosophie des Lumières, et un opposant à l'Université, que Jules Simon jugeait moins libérale que lui puisqu'elle détenait le monopole de l'enseignement. L'interprétation de Cousin suscita une vive polémique qu'entretînt Sainte-Beuve dans un article de juillet 1844 de la Revue des deux mondes. Cousin renchérit par deux articles sur Pascal de décembre 1844 et janvier 1845. Deux voies mènent à Dieu: la raison philosophique et le sentiment. Cousin range Pascal dans la seconde, celle des ennemis de la raison et de la philosophie, celle des partisans d'un droit divin qui s'opposerait à la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe plus représentative du peuple. Pasteur et Chappuis étaient à l'Ecole normale lorsque cette polémique sur Pascal éclata. Chappuis, au moins, n'a pas dû l'ignorer et a dû en parler à Pasteur. On peut retrouver chez Pasteur ce scepticisme de Pascal envers la philosophie, la même foi en l'expérience, et une indifférence avouée, ou même du mépris, pour l'intervention de la raison dans les choses de la foi, domaine presque exclusif pour lui du cœur et du sentiment. Cependant, il n'évoque pour la première fois Pascal qu'en 1854, dans son discours d'inauguration de la faculté des sciences de Lille comme doyen, soit plus de dix ans après la polémique suscitée par Cousin. La révolution de 1848 et surtout le coup d'état de Napoléon III du 2 décembre 1851 mit fin à l'hégémonie de Cousin. Pasteur s'enthousiasma pour ces deux événements politiques pourtant opposés. Pendant la seconde République, en 1850, Cousin dut faire des concessions au clergé avec la loi Falloux

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sur l'enseignement, élaborée avec Thiers et Dupanloup, et qui abrogeait le monopole de l'enseignement secondaire qu'avaient l'Etat et l'Université. L'enseignement des jésuites fut réintroduit après une vive discussion. Jules Simon trouva que cela allait dans un sens plus libéral, celui de la liberté de conscience. La liberté de l'enseignement était la condition du soutien de l'Eglise au prince président, futur Napoléon III. Pasteur fait allusion à cette loi dans une lettre à Chappuis de juillet 18507. Son beau-père, M. Laurent, recteur de l'université de Strasbourg, en fut victime, ainsi que son beau-frère Charles Zévort, professeur de philosophie devenu inspecteur d'académie. Notons que Pasteur critique la politique religieuse et anti-universitaire de l'époques. Après le coup d'état de Napoléon ill, Cousin fut mis à la retraite en mai 1852 tout en conservant son logement à la Sorbonne. Dans la bibliothèque de la maison familiale de Pasteur à Arbois, on peut découvrir un ouvrage de Cousin Du vrai, du beau et du bien, traité de 1837 qui résume la philosophie éclectique, que Cousin remania et qui connut plus de vingt éditions jusqu'en 1880. L'édition que possède Pasteur date de 1853 et contient une préface de Cousin de juin 1853. L'ouvrage est en partie coché, certainement de la main de Pasteur, et nous verrons dans quelles conditions Pasteur, en 1884, en cite quelques extraits.

2. Jules Simon (1814-1896), un spiritualiste républicain
La philosophie éclectique est une philosophie en partie spiritualiste qui prétend se fonder sur une méthode

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Je suis bien de ton avis sur notre pauvre Université. Leur fameuse loi est très

habilement conçue pour la déconsidérer, l'avilir autant que possible. Les Recteurs vont être les valets des Préfets. L'Université est pauvre. Elle se soumettra à toutes les exigences de ces profonds politiques qui ne savent que destituer. (Corr., T.I, p. 209) 8 Il écrit encore à Chappuis en août 1850: M Montzeilher quitte aussi Toulouse, d'après ce qu'il écrit à M Laurent, pour des niaiseries. En revanche, M Michelle, catholique, est nommé à l'Ecole normale. Une seule place est vacante au Conseil supérieur permanent; on y met un abbé; c'est naturel: nous sommes gouvernés par les Légitimistes, et ces derniers ont toujours marché avec le clergé. (Corr., T.I, p. 213)

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d'observation et d'expérience, mais uniquement interne au sujet, c'est-à-dire psychologique et rationnelle. Simon, élève devenu intime de Cousin, a fait partie de cette école éclectique, bien qu'il dise refuser l'épithète d'éclectique. Outre la suppléance de son cours à la Sorbonne, Cousin le chargea, à partir de 1842, de la conférence d'histoire de la philosophie de

1re année à l'Ecole normale, en remplacement de Jouffroy,
Emile Saisset (1814-1864) étant chargé en même temps de la conférence de 2e année. Ainsi, Simon fut un des maîtres en philosophie de Chappuis, mais aussi d'autres futurs philosophes proches de l'éclectisme que fréquenta Pasteur: Paul Janet (1823-1899), reçu en 1841, et Elme-Marie Caro (1826-1887) reçu en 1845. Il fut aussi le maître d'un futur adversaire de l'école éclectique, Hippolyte Taine (1828-1893) reçu en 1848, avec lequel il garda néanmoins des relations et une correspondance amicales tout en se disant éloigné de sa philosophie9. Simon devint, encore plus que Cousin, un homme d'état, nommé ministre et président du conseil sous la troisième république, après avoir été opposant républicain et libéral sous le second Empire (1852-1870). Dès 1847, il fonda avec Amédée Jacques une revue philosophique et politique La liberté de penser, qui survécut quatre ans, et qui défendait le libéralisme républicain et le suffrage universel. Bien que spiritualiste et contre l'athéisme elle se voulait libre de penser différemment de Cousin. Janet y donna ses premiers articles. Renan (1823-1892) y fit aussi ses débuts littéraires en y publiant quelques articles dont Origine du langage (1848), Les historiens critiques de Jésus (1849), M Feuerbach et la nouvelle école hégélienne (1850). Simon abandonna la revue quand Jacques toléra des articles à tendance socialistelO.D'après Jacqueline Lalouettell, il fut le premier président de la première société française de libres penseurs, fondée au début de la seconde république en

9

Simon J., Figures et croquis, Paris, Flammarion, pp. 287-297 10 Simon raconte l'histoire de cette revue dans Nouveaux mémoires des autres, Paris, Testard et Flammarion, 1891, pp. 150-200 Il Lalouette J., La libre pensée en France 1848-1940, Paris, Albin Michel, 1997, rééd 2001

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mars 1848 et nommée «Société démocratique des libres penseurs ». Elle le classe comme haut représentant du courant libre penseur spiritualiste et déiste avec Hugo, Michelet et Quinet. En témoigne qu'il fut président d'honneur de la Ligue nationale contre l'athéisme fondée en 1886 à laquelle appartenait également le philosophe Vacherot. Selon Lalouette, il aurait été franc-maçon. Lors de son cours d'ouverture de la Sorbonne de décembre 1851, il protesta de façon énergique contre le coup d'état de Napoléon III perpétré quelques jours plus tôt, ce qui le fit destituer immédiatement de sa chaire de l'Université, que l'on supprima avant de lui supprimer celle de l'Ecole normale parce qu'il refusa de prêter serment. Il ne fut remplacé qu'en 1857 par Caro. Cette opposition au second Empire l'éloigna un peu, raconte-t-iI12, de Cousin. Au début de la troisième République, en 1871, il devint ministre de l'Instruction Publique, ce qui permit à Chappuis, qui lui offrit ses services, d'obtenir un rectorat, d'abord à Grenoble. Pasteur, aussi, lui écrivit en 1872 pour demander, par son intermédiaire, à Thiers, président de la nouvelle République, sa retraite de professeur en raison de son hémiplégie. Simon fut même président du Conseil en 1877-1878. Devenu sénateur à vie en 1875, il fit rejeter par le Sénat en 1880 un article de Jules Ferry qui voulait interdire l'enseignement à certaines congrégations. Il fut élu à l'Académie française en 1875, la même année que Jean-Baptiste Dumas, le chimiste maître de Pasteur. TIraconte dans ses Souvenirs intimes13sur Pasteur, qu'il l'a connu quand Pasteur rentra à l'Ecole normale (fin 1843) alors que lui-même était maître de conférences d'histoire de la prulosoprue, qu'il le revit en 1872 quand, alors ministre, à la suite d'un discours qu'il fit à la Sorbonne où il décrivait les misères de l'enseignement supérieur, Pasteur alla le voir. Simon conduisit au laboratoire de Pasteur l'empereur du Brésil, Don Pedro, qui voulait le visiter en détail, visite que Pasteur évoque dans une
12 Simon J., Victor Cousin, Paris, Hachette, 1887 13 1er novo 1895 repris Simon J., Pasteur, souvenirs intimes in La Vie contemporaine, dans la Revue des revues du 15 novembre 1895, puis dans Figures et Croquis, Paris, Flammarion

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