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Paul Reynaud

De
465 pages
A la différence des biographies classiques, cet ouvrage ne rend compte que d'une tranche de vie, mais capitale s'il en est : en raison des circonstances et des responsabilités assumées, elle engagea tout à la fois la propre destinée de Paul Reynaud et le destin de la France. Il relate la tragédie personnelle d'un homme broyé par les mythes pétainiste et gaulliste qu'il contribua à créer.
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DU MÊME AUTEUR

De Gaulle par l’affiche (en collaboration avec Pierre Lefranc), Institut Charles de Gaulle, Plon, 1980. De Gaulle et les mass media, l’image du Général, (préface de Maurice Schumann, de l’Académie française), France-Empire, 1985. L’appel au père, De Clemenceau à de Gaulle, Lettres du Monde, 1992. De Gaulle face aux crises (1940-1968), Le Cherche Midi Editeur, 2000.

À ma mère, À Jean-Gabriel et Jean-Charles.

La tourmente, il [Paul Reynaud] l’affronta avec une solidité d’âme qui ne se démentit pas. Charles de Gaulle. Mémoires de guerre, L’Appel.

SOMMAIRE

INTRODUCTION I. Le politique du corps cuirassé « de Gaulle » II. Face à la montée des périls – 1935-1939 III. Ministre des Finances de la « drôle de guerre » IV. L’avènement et l’accord du 28 mars 1940 V. La stratégie périphérique et ses désillusions VI. Prélude au désastre – 10-15 mai 1940 VII. Le choc de Sedan – 16 mai-28 mai 1940 VIII. Tentative de résistance – 29 mai-14 juin 1940 IX. La chute – Bordeaux – 15-16 juin 1940 EPILOGUE : Reynaud entre deux mythes NOTES BIBLIOGRAPHIE INDEX

13 19 41 77 109 137 189 211 273 359 393 409 449 457

INTRODUCTION

Lors d’une ultime rencontre, en mars 1959, sur la Côte d’Azur, avec l’exPremier ministre britannique, Sir Winston Churchill, Paul Reynaud s’entendra dire par le vieux Lion, évoquant les années de guerre, qu’il estimait avoir eu beaucoup plus de chance que son collègue français, voué jusque-là, selon lui, à un sort injuste. En effet, alors que le nom de Churchill se trouvait désormais associé à la Victoire des Alliés, celui de Reynaud restait attaché à la défaite de la France. Mais l’ancien Premier britannique soutint à son interlocuteur qu’il ne devait en aucun cas désespérer, parce que l’Histoire saurait reconnaître ses grands mérites, sa clairvoyance, notamment, – n’avait-il pas pour ainsi dire tout prévu ? – et qu’à sa place personne n’aurait pu mieux faire1. Cependant, jusqu’à présent, l’histoire elle-même ne semble pas avoir ratifié cette appréciation de Winston Churchill. En témoignent la place restreinte accordée à Paul Reynaud* dans les manuels scolaires et les dictionnaires, et la nature des commentaires de son activité politique qui y figurent. Ceux-ci se limitent généralement, en effet, à le présenter comme le successeur de Daladier en mars 1940, à signaler son opposition à l’armistice et à rapporter que, mis en minorité par les partisans de l’arrêt de la lutte, il démissionna le 16 juin 1940, « laissant la place au maréchal Pétain ». Est également significative la rareté des travaux historiques qui lui ont été consacrés. Contrairement aux deux présidents du Conseil qui l’ont précédé, Léon Blum et Edouard Daladier, son action en tant que chef de gouvernement n’a donné lieu à aucun colloque universitaire. Seulement deux ouvrages sont parus sur lui à l’étranger, l’un, américain, en 1977, traitant de sa contribution à la Défense nationale française, l’autre, allemand, en 1996, s’intéressant à son rôle de leader libéral en France2.

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Né à Barcelonnette (Basses-Alpes ; Alpes de Haute-Provence aujourd’hui) le 15 octobre 1878 et décédé à Neuilly-sur-Seine le 21 septembre 1966.

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Quant aux biographies françaises de Paul Reynaud, elles ne se comptent, à ce jour, qu’au nombre de deux, la première ayant été publiée en 19983. Ce que l’on pourrait donc qualifier de déficit historique à l’égard de celui qui présida aux destinées de la France aux heures les plus tragiques qu’elle connut, représente bel et bien une énigme. Car Paul Reynaud n’a pas été désigné pour porter les plus hautes responsabilités, en mars 1940, après quelque sept mois de « drôle de guerre », du seul fait du hasard. C’est que l’on voyait alors, en lui, sinon un « nouveau Clemenceau » – nous observerons quel poids le passé de la Grande Guerre exerça en ces circonstances –, du moins le seul homme politique ayant les capacités de conduire la France à la victoire. Et cela, en raison, d’abord, d’une personnalité jugée particulièrement brillante. « Pour ce qui concerne Paul Reynaud, commentera Charles de Gaulle, en mai 1943, je persiste à penser qu’il était très supérieur par l’esprit et par le caractère à tout le personnel politique concurrent4. » Partageant, sur ce point, entièrement l’opinion du chef de la France Combattante, Raymond Aron, écrira : « Paul Reynaud, il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour le nier, fut le plus intelligent des hommes politiques de l’entre-deux-guerres5. » En considération, ensuite, d’un certain parcours, ponctué de courageuses prises de position – concernant, entre autres, la dévaluation du franc*, la création d’un corps cuirassé, la politique extérieure, qu’il veut sans concessions face aux dictatures, le renforcement de l’alliance franco-russe – critiquées par nombre de ses pairs, à commencer par ses propres amis politiques**, mais dont les faits s’étaient chargés de démontrer le bien-fondé. En raison, enfin, du redressement économique et financier, tout à fait remarquable, accompli par lui en tant que ministre des Finances du Cabinet Daladier, à partir de novembre 1938, et qui devait permettre à la France de financer son effort de guerre. Remarquant que Reynaud avait été appelé trop tardivement au pouvoir pour être en mesure de sauver la France du désastre, André François-Poncet***, s’interrogera sur les causes de ce retard dans un article intitulé Paul Reynaud l’intrépide : « Les lecteurs des Mémoires et, surtout, les plus jeunes demanderont, sans doute, pourquoi un homme doué de l’intelligence la plus aiguë, appuyée sur une riche information et une intuition pénétrante, courageux, énergique, lucide, fait pour l’action et les responsabilités, excellent orateur, de surcroît****, a été tenu longtemps à l’écart du pouvoir et n’a été, finalement,
Qu’il préconise, en opposition à la ruineuse politique de déflation, alors en vigueur. Depuis son entrée à la Chambre des députés, en tant que représentant des Basses-Alpes, en 1919, Reynaud appartient à l’Alliance démocratique, formation centriste issue de l’aile libérale des républicains « progressistes », qui avaient suivi Waldeck-Rousseau en 1899. *** Ambassadeur de France à Rome de 1938 à 1940. **** Il était avocat de formation.
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appelé à la tête du gouvernement qu’à l’heure où des craquements sinistres annonçaient des catastrophes prochaines. La réponse à cette question n’est pas facile6. » Il semble qu’il faille rechercher une première explication de cette mise à l’écart de Reynaud, dans son positionnement même, souvent à contre-courant de l’opinion dominante sous la IIIe République : c’est, sans conteste, volontairement, qu’il a sacrifié l’avancement de sa carrière politique à la défense des idées qu’il croyait justes, avec la préoccupation permanente de faire passer l’intérêt du pays avant les partis. « La noblesse de la vie politique, écrirat-il, est de se battre seul, quand on sent en soi une conviction profonde7. » Et du coup, l’ironie cruelle de l’histoire lui fera assumer les conséquences des manquements de ses prédécesseurs, qui n’avaient voulu prendre en compte ni ses avertissements, ni ses préconisations. S’efforçant de comprendre les raisons de la réprobation dont Reynaud semble avoir été l’objet, Alfred Sauvy qui fut, dès 1934, le principal conseiller, sur le plan économique, du député du 2e Arrondissement de Paris*, observera : « Il est peu d’hommes aussi mal connus que Paul Reynaud. Aux yeux de ses contemporains, il a encouru, avant tout, le détestable sort du porteur de mauvaises nouvelles, celles de juin 1940 surtout, donc le sort du responsable des malheurs annoncés. Déjà, avant la guerre, sa réputation était loin d’être favorable. Ne faisant rien pour la popularité, même dans la forme, il n’a jamais évité une vérité désagréable – et elles étaient particulièrement nombreuses en ce temps –, apparaissant vite au peuple comme un homme qui n’est pas de son côté. Conservateur, il l’était certes, mais en jouant le jeu franchement, sur le modèle britannique et non sur le modèle français. N’ayant jamais fait de concession, il a encouru la disgrâce accumulée du briseur d’illusions8… » Selon l’économiste et sociologue, si Reynaud est resté « isolé », la plupart du temps, dans les années 30, c’est parce qu’il était « seul à se préoccuper des faits », alors que « la suprématie de la doctrine sur les réalités était, en France, totale, touchant aussi bien le gouvernement que l’opinion ou les partis**… » D’où, explique Sauvy, la « série d’erreurs retentissantes » qui furent commises durant cette période, et « l’aboutissement tragique de 19409 ». Et de constater que « l’homme politique le plus éminent, entre les deux guerres, celui qui a eu raison sur tous les points, qui a assuré, en 1939, une reprise sans précédent, est arrivé au pouvoir, juste pour récolter le fruit de toutes les erreurs qu’il avait combattues et l’ironie des ignorants qui cherchent un bouc-émissaire et une disculpation10. » Abondant dans le sens de l’économiste, Michel Debré, collaborateur du ministre des Finances à partir de novembre 1938, rendra hommage à
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Battu aux législatives de 1924, Reynaud a été élu député du Sentier et de la Bourse en 1928, mandat qu’il remplira jusqu’en 1940. ** Réflexion qui paraît s’appliquer tout autant aux questions économiques que militaires.

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l’anticonformisme de Reynaud – sur la monnaie, l’armement, la démographie* – ainsi qu’à la justesse de ses vues, et dénoncera l’aveuglement de la classe politique de l’époque. Pour sa part, il n’hésitera pas à soutenir que si l’homme de Barcelonnette avait pu accéder au pouvoir dès 1932, c’est en profondeur qu’il aurait modifié non seulement l’économie, mais aussi l’appareil militaire de la France, et que le cours des événements s’en serait trouvé, sans nul doute, changé11. Quels que soient, donc, les mérites de Paul Reynaud, force est de constater, en tout cas, que la mémoire collective les a oubliés, pour ne retenir de son parcours politique que le solde négatif des quelque trois mois durant lesquels, il fut, dans la tempête, en charge des affaires du pays. Pressentant les reproches que l’on adresserait à Reynaud et le discrédit dont celui-ci se trouverait frappé, Jules Jeanneney, président du Sénat depuis 1932, confiera, au printemps de 1941, à Joseph Laniel** : « Nous n’avons jamais eu un homme d’Etat pareil. Mais, il sera critiqué sur le choix de ses ministres qui l’a amené à démissionner. Pourquoi n’a-t-il pas fait comme Clemenceau qui n’avait que des hommes à lui et pourquoi a-t-il posé la question de l’armistice ? C’est cela qu’on lui reprochera plus tard12. » Certes, Reynaud procéda à des choix qui seront contestés, et à des « manœuvres » politiques qui, apparaissant non dénuées d’ambiguïté, resteront généralement incomprises. En outre, il souffrira de la comparaison avec des personnages tel Clemenceau***. Mais, c’est ailleurs, semble-t-il, que réside la véritable raison de sa « disgrâce ». Le président du Conseil de mai-juin 1940, en effet, a apporté une contribution non négligeable à l’avènement de deux mythes antinomiques : le mythe pétainiste et le mythe gaulliste – notamment en introduisant dans son gouvernement à la fois Pétain et de Gaulle. Or, cette double contribution n’a pas manqué d’être perçue comme une attitude contradictoire, qui a, indéniablement, nui à la cohérence de son image. De plus, les tenants de chacun de ces mythes lui ont attribué, pour des motifs opposés, une large part de responsabilité dans le désastre lui-même****, et se sont rejoints pour lui faire grief d’avoir été une figure emblématique du régime de la IIIe République, alors que, pourtant, nous aurons l’occasion de l’observer, Reynaud a vu, à maintes reprises, son action entravée par les dysfonctionnements de ce régime. Traîné dans la boue par les hommes de
Il fut, en effet, le promoteur d’une politique nataliste dès son accession rue de Rivoli, en 1938. Sous-secrétaire d’Etat aux Finances dans le Cabinet Paul Reynaud du 21 mars au 10 mai 1940. *** Lequel eut à agir, remarquons-le d’emblée, dans un contexte fort différent : avec, à ses côtés Foch et Poincaré, et la perspective de l’arrivée en masse des troupes américaines. **** Les premiers lui ont reproché d’avoir fait obstacle à la demande d’armistice, les seconds d’avoir favorisé celui-ci en permettant l’accession du Maréchal au pouvoir.
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Vichy, Reynaud n’a pas été, par la suite, réellement réhabilité par les gaullistes, d’où cette image sans doute définitivement ternie. Il faut remarquer que Charles de Gaulle, pour sa part, est resté relativement discret sur le rôle éminent joué par Reynaud dans la genèse de son propre personnage politique. Ainsi, est-ce seulement dans le privé que le Général consentira à évoquer ce rôle et encore de manière elliptique. Apprenant la disparition de l’ancien président du Conseil, le 21 septembre 1966, il déclarera à Michel Debré : « Paul Reynaud s’est-il servi de De Gaulle ? Ou de Gaulle s’estil servi de Paul Reynaud ? Qui peut savoir ? L’histoire tranchera, si elle le peut13. » A défaut de trancher, cet ouvrage, qui ne manquera pas de retracer les relations qu’entretinrent les deux hommes, en particulier de fin 1934 à 1940, devrait apporter quelques éléments de réponse à ces interrogations. C’est avant tout à l’action de guerre de Paul Reynaud que s’intéressera la présente étude, action d’importance puisqu’elle a, sans conteste, engagé le destin de la France, et qu’elle seule semble avoir été prise en compte dans le jugement porté par l’histoire sur l’homme de Barcelonnette – ce qu’on peut d’ailleurs déplorer, mais il s’agit là d’un fait incontournable. Nous n’avons eu ici ni la prétention, ni même la préoccupation de réhabiliter Reynaud, mais plutôt le souci de combler quelques lacunes. En effet, si de nombreux auteurs se sont montrés prolixes sur les événements de 1940, aucun n’a examiné dans le détail la manière dont le chef du gouvernement d’alors a géré ce que l’on a pu considérer comme la crise la plus dramatique de notre Histoire. Et les deux biographies existantes de Reynaud ne paraissent pas avoir compensé entièrement ce manque, dans la mesure où, relatant la vie politique entière de l’intéressé, elles ont été, inévitablement, un peu rapides sur la gestion de cette crise. Il restait donc là, de notre point de vue, un champ d’investigation, sinon à défricher, tout au moins à achever d’explorer. Par ailleurs, compte tenu de l’impact du cataclysme de mai-juin 1940 sur les mémoires, qui a, en quelque sorte, fait table rase de l’activité politique antérieure de Reynaud, nous avons pensé qu’un retour en amont s’imposait. Cela d’autant que ce sont ses prises de position de l’entre-deux-guerres – concernant, notamment, le corps cuirassé et la résistance à opposer aux dictatures –, ainsi que son action à la tête du ministère des Finances – y compris, et surtout, pendant la « drôle de guerre » –, qui lui permirent d’acquérir une figure d’homme d’Etat et de s’imposer, au moment crucial, comme le mieux apte à diriger le pays. Et que l’application des idées qu’il avait défendues, dans les domaines de la politique militaire et étrangère, aurait, selon toute vraisemblance, transformé la donne de l’année 1940.

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Enfin, notre regard se portera en aval de la tragédie de 1940, afin de tenter de comprendre pourquoi et comment Reynaud fut doublement victime des mythes pétainiste et gaulliste, car là se trouve peut-être l’une des clés de sa destinée14.

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I

LE POLITIQUE DU CORPS CUIRASSE « DE GAULLE »
« Ce sera vous ou personne. » Lieutenant-colonel de Gaulle. 5 décembre 1934.

Pour quelles raisons, au début de l’année 1935, Paul Reynaud, homme politique éminent, spécialiste de l’économie et des finances, qui s’est illustré, au Parlement, l’année précédente, comme le champion de la dévaluation du franc, s’engage-t-il dans la bataille pour le corps cuirassé, dont un certain lieutenantcolonel de Gaulle* a préconisé la constitution dans Vers l’armée de métier ? Cet ouvrage, publié le 5 mai 1934, chez Berger-Levrault, remet profondément en cause la stratégie défensive en vigueur, dominée par le mythe de l’inviolabilité du front fixe et continu, étayé par des fortifications, en l’occurrence la ligne Maginot. Dans un monde où l’on assiste à l’avènement de la force mécanique, Charles de Gaulle ne croit nullement en l’efficacité d’ouvrages fortifiés – qui, au demeurant, ne couvrent pas la voie classique des invasions par la Belgique et les plaines du Nord – pour assurer la sécurité du pays. De même qu’il n’est plus possible, selon lui, de considérer l’infanterie comme la « reine des batailles ». En conséquence de quoi, il propose la création d’un instrument de manœuvre – dont le char d’assaut serait l’élément essentiel – permettant de répondre, sans délai, par l’offensive à l’offensive ennemie, que celle-ci ait pour cible notre propre territoire ou celui de l’un de nos alliés.

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Alors chef de la 3e section du secrétariat général du Conseil supérieur de la Défense nationale (SGDN).

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La grande idée novatrice du lieutenant-colonel, concerne le mode d’utilisation des chars : au lieu d’être dispersés dans les différents régiments et avoir pour mission d’aider et accompagner l’infanterie, comme cela est alors le cas, ceux-ci devront combattre au sein de grandes unités mécanisées autonomes, lesquelles, au service d’une stratégie de mouvement et de vitesse, « constitueront l’armée propre à créer l’événement1. » En raison de la complexité technique de ces divisions cuirassées, de Gaulle estime nécessaire d’avoir recours pour les servir à des « soldats d’élite » ayant reçu une formation spéciale et approfondie, autrement dit à des militaires professionnels ; d’où le titre Vers l’armée de métier qu’il a donné à son ouvrage. Dès sa parution, celui-ci n’a suscité que du scepticisme, de la méfiance, voire de l’hostilité de la part de la hiérarchie militaire. Si le général Weygand, vice-président du Conseil supérieur de la Guerre depuis 1931, n’est pas opposé à la motorisation et la mécanisation de l’armée2, en revanche, il l’est fermement à sa professionnalisation. Ce qui l’amènera à soutenir qu’il ne faut « à aucun prix deux armées3 ». Son chef d’état-major général, Maurice Gamelin, qui lui succèdera le 21 janvier 1935, n’est, pour sa part, absolument pas convaincu de la fiabilité de l’arme blindée et, de plus, estime inconcevable une organisation dans laquelle les chars seraient soustraits à la tutelle de la direction de l’infanterie. Le projet de réforme militaire du lieutenant-colonel de Gaulle n’a pas davantage recueilli l’adhésion des ministres de la Guerre des Cabinets Doumergue* et Flandin**, à savoir, respectivement, le maréchal Pétain et le général Maurin. Le premier, en effet, s’emploie à convaincre ses collègues du gouvernement, à commencer par le ministre d’Etat André Tardieu – sur lequel, semble-t-il, l’officier-écrivain pensa un temps pouvoir compter –, que « la solution de Gaulle n’est pas mûre », quant au second, non seulement il ne tarit pas d’éloges sur la ligne Maginot, mais encore fait savoir qu’il ne veut pas voir « opposer, dans les esprits, une armée de métier à l’armée nationale4. » Thème que développera également le vainqueur de Verdun dans la Revue des deux mondes du 1er mars 1935 : « Notre défense nationale doit être établie sur le principe de la nation armée. On ne doit pas changer le système… » De telles réactions n’étonnent pas outre mesure de Gaulle, à qui l’histoire a enseigné que l’armée, réfractaire au changement, avait toujours éprouvé de grandes difficultés à se réformer elle-même et que seuls des politiques de premier plan, tels Louvois, Carnot, Thiers, étaient parvenus à lui imposer les mutations nécessaires. Ne pouvant donc compter sur le soutien des autorités militaires, ni des pouvoirs publics, le théoricien du corps cuirassé va se mettre à la recherche du concours d’un homme politique notoire susceptible d’épouser sa cause.
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9 février – 8 novembre 1934. 8 novembre 1934-31 mai 1935.

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En l’occurrence, cette démarche ne paraît pas, a priori, chose aisée, car la plupart des personnalités de droite, à l’instar de Tardieu, accordent leur confiance au maréchal Pétain et à la politique militaire défensive qu’il incarne ; quant aux leaders de la gauche, outre qu’ils sont également favorables à une doctrine censée économiser le sang des soldats, ils ne cachent pas leur hostilité au principe même d’une armée de métier. Ainsi de Gaulle ne parviendra-t-il pas à rallier à ses thèses un Joseph PaulBoncour, sous l’égide duquel il avait pourtant travaillé, en 1932 au secrétariat général de la Défense nationale, à l’élaboration d’un plan de sécurité collective qui prévoyait de pourvoir la S.D.N. de forces d’intervention mobiles et cuirassées. De même qu’il s’attirera les foudres d’un Léon Blum qui n’a de cesse, en novembre et décembre 1934, dans le Populaire, de dénoncer les dangers que, selon lui, une telle armée ferait courir à la démocratie. Hanté par le péril fasciste depuis les événements du 6 février, le responsable socialiste redoute, en effet, qu’une armée de professionnels, dans laquelle il voit une sorte de « garde prétorienne », ne vienne prêter main forte aux ligues. A l’évidence le titre même du livre de De Gaulle dessert le projet qu’il entend promouvoir : dans le contexte de 1934, un autre titre tel « Vers l’armée mécanique » ou « L’armée du futur5 », n’aurait probablement pas rencontré les mêmes préventions, de la part, tout au moins, de la classe politique. Finalement, c’est vers Paul Reynaud que le lieutenant-colonel décide de se tourner, fin novembre 1934, sur les conseils de maître Jean Auburtin, dont il a fait la connaissance en juin, lors d’une réunion dominicale du cercle du colonel Emile Mayer, boulevard Beauséjour. Cet avocat a fait valoir à de Gaulle que pour oser mener une campagne parlementaire en faveur d’un pareil bouleversement de notre système militaire, il fallait « un esprit non conformiste, ouvert à une initiative hardie, résolu à sortir des sentiers battus6 », ce qui semblait correspondre au profil du député du deuxième arrondissement de Paris. De son non-conformisme, Reynaud a effectivement administré la preuve, au cours de cette année 1934, en n’hésitant pas à s’attaquer – en désaccord avec la quasi-totalité de ses amis politiques* – au tabou du franc intangible, et à proposer, pour résoudre la crise économique, l’alignement de notre monnaie sur la livre et le dollar dévalués. Mais Charles de Gaulle discerne chez le député du Sentier d’autres qualités indispensables pour soutenir la « grande querelle » du corps cuirassé : l’intelligence, le talent et le courage. D’où ce commentaire de l’auteur des Mémoires de guerre : « M. Paul Reynaud me parut, par excellence, qualifié pour cette entreprise. Son intelligence était de taille à embrasser les raisons ;

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Il préside, depuis février 1934, le Centre républicain (groupe parlementaire de centre droit – fondé par Tardieu en 1932 – issu de l’Alliance démocratique).

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son talent à les faire valoir ; son courage, à les soutenir. En outre tout notoire qu’il fût, M. Paul Reynaud donnait l’impression d’être un homme qui avait son avenir devant soi7. » Encore fallait-il que ce politique brillant, reconnu pour ses compétences en matière économique et financière, ne fût pas indifférent à la question militaire. Tel était le cas de Reynaud, comme en témoigne un article – passé inaperçu, mais édifiant – intitulé : « Avons-nous l’armée de nos besoins ou l’armée de nos habitudes ? », qu’il avait publié dans la Revue hebdomadaire du 5 juillet 1924. Prenant alors le contre-pied de la doctrine militaire défensive, telle qu’elle avait été formulée dans l’« Instruction provisoire sur l’emploi des grandes unités » (IGU) – rédigée par le maréchal Pétain en 1921 – et qui inspirait la loi sur « l’organisation générale de l’armée », votée par la Chambre en 1923, Paul Reynaud réclamait la création d’une armée offensive, seule capable, selon lui, de faire respecter le traité de Versailles et par là d’empêcher l’Allemagne de réarmer. Cette « armée du Traité », il la décrivait comme « une armée mobile et rapide qui puisse fondre sur le repaire où se concentre l’armée ennemie. L’espace qui sépare les deux armées adverses commande la vitesse. Vite et loin. Ce n’est pas une armée de couverture, c’est une armée d’offensive qu’il nous faut… » Et, non sans clairvoyance, l’ex-député des Basses-Alpes* d’évoquer les conséquences d’un réarmement de l’Allemagne en posant cette question : « L’Allemagne, armée de nouveau, commencera-t-elle par détruire la Pologne pour tendre, par-dessus son cadavre, la main à l’armée rouge ? » Un autre fait est également révélateur de l’intérêt que Reynaud portait à la chose militaire. Début février 1932, celui-ci, ministre des Colonies dans le Cabinet Laval, représenta la France à la conférence du désarmement de Genève, aux côtés d’André Tardieu, alors ministre de la Guerre, et cela donna l’occasion aux deux hommes de discuter ensemble des problèmes militaires**. Or, ce dernier, bientôt appelé à former un gouvernement, suite à la chute du ministère Laval, demanda à Reynaud – dont la pertinence des idées concernant ces problèmes l’avait impressionné – de prendre la tête d’un ministère de la Défense nationale (il s’agissait là d’une innovation) qui chapeauterait deux sous-secrétaires d’Etat ayant des attributions communes aux trois armes. L’ex-ministre des Colonies accepta cette proposition***, mais en raison d’une concentration du gouvernement dont il était lui-même partisan, au bout du compte ce ministère
Pour avoir soutenu Poincaré, il avait été battu aux élections législatives du 11 mai 1924, remportées par le Cartel des gauches. ** La France proposa à cette conférence de doter la S.D.N. de puissants moyens d’intervention, notamment aériens. *** En préconisant, toutefois, un sous-secrétariat d’Etat pour chacune des trois armées et un quatrième pour l’Armement.
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lui échappera et c’est la Justice qui lui sera attribuée. Dans ses Mémoires, Paul Reynaud exprimera son regret de n’avoir pu, dès cette époque, prendre contact avec les grands chefs et l’état-major de l’armée8. A la lecture de Vers l’armée de métier, dont Auburtin lui a apporté, dans la seconde quinzaine de novembre 1934, un exemplaire dédicacé par son auteur, Reynaud se persuade aisément que le corps cuirassé pourrait représenter le fer de lance de l’armée qu’il avait appelée de ses vœux dès 1924. Aussi, à peine huit jours après la remise du livre, téléphone-t-il à l’avocat pour lui faire part de son enthousiasme et formuler le souhait de rencontrer le lieutenant-colonel9. Un rendez-vous est fixé à la date du 5 décembre 1934, à 9 heures, au domicile du député de Paris, 8, rue Brémontier, dans le dixseptième. Reynaud a pris soin de noter, sur la dernière page de l’exemplaire qui lui a été offert, les diverses questions qu’il a l’intention de poser à son visiteur. Parmi celles-ci, on relève : Plus de guerre de tranchées ? – Comment cette armée de chars passera-t-elle le Rhin ? – Le ravitaillement de ces tanks ayant forcé la ligne ennemie ? – Avions ? – Retirer de l’armée actuelle les professionnels, ou en engager de nouveaux ? – Coût ? – Où ira cette armée de métier10 ? S’il a donc le désir de s’informer sérieusement sur le sujet, le député n’a cependant pas l’intention, comme il l’a laissé entendre à Jean Auburtin lorsqu’il l’a reçu, de s’investir personnellement dans la défense du projet de De Gaulle, en raison d’un emploi du temps saturé par sa bataille monétaire11. « Je vis entrer dans mon cabinet un haut lieutenant-colonel de chasseurs à pied*, relate Reynaud dans ses Mémoires. Il y avait, dans le mouvement de ce grand corps, une tranquille assurance que confirmait le regard de ses yeux bruns profondément enchâssés dans leurs orbites. « Je tentai ne me dérober lorsqu’il me dit qu’il me demanderait de défendre son projet à la Chambre s’il arrivait à me convaincre. « Je suis engagé, lui répondis-je, dans une dure bataille pour la dévaluation et je puis d’autant moins m’en dégager que je suis en butte aux plus violentes attaques. Etendant la main pour prendre l’agenda des députés, j’ajoutai : – Je vais vous trouver quelqu’un. – Inutile, j’ai déjà cherché, ce sera vous ou personne. – Soit, je vous écoute12. » L’entretien se déroule en présence de Gaston Palewski qui, après un début de carrière auprès de Lyautey au Maroc, était devenu en 1928 l’un des proches collaborateurs de Paul Reynaud. Le militaire convainc sans difficultés ses deux interlocuteurs que la lourde armée de la guerre de tranchées est périmée parce qu’elle serait incapable,
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D’autant plus « haut » que Reynaud ne mesure qu’un mètre soixante.

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d’une part, de protéger le sol national contre les divisions blindées dont l’Allemagne est en train de se doter, et d’autre part, de porter assistance, en temps voulu, à nos alliés d’Europe centrale. Puis, il s’attache à démontrer que la France, en se pourvoyant d’un corps cuirassé, non seulement pourrait défendre efficacement son territoire, mais encore disposerait de « l’armée de sa politique ». Ce dernier argument ne manque pas de séduire Reynaud, de longue date préoccupé par la contradiction existant entre notre doctrine militaire et notre système d’alliances, de même que Palewski, pour sa part passionné de diplomatie et de géopolitique*. Finalement, Paul Reynaud ne peut qu’adhérer à ce projet de constitution d’un corps cuirassé, dans lequel il voit « l’instrument idéal de son ‘‘vite et loin’’ de 192414 », dont la France a, à présent, un urgent besoin, non plus pour faire exécuter le Traité – il est trop tard – mais pour, à la fois, assurer sa propre sécurité et faire honneur à ses alliances. Et c’est sans réserve qu’il s’engage à soutenir de Gaulle dans ce qui s’apparente déjà à une croisade, tout en étant parfaitement conscient des difficultés que tous deux ne manqueraient pas de rencontrer. Ainsi, sur la fiche qu’il a remplie au cours de leur conversation a-t-il noté, outre l’adresse du lieutenant-colonel (110, boulevard Raspail), ces deux phrases : « Dans six mois dilemme : ou augmentation du service, ou armée de métier » ; « Weygand contre15. » L’opposition du vice-président du Conseil supérieur de la Guerre augurait mal de l’aboutissement de l’entreprise, mais, à l’évidence, un tel obstacle n’était pas de nature à décourager un homme aussi combatif que Reynaud. La détermination de ce dernier de lutter pour la promotion du corps cuirassé se trouvera encore renforcée par une lettre que de Gaulle lui adresse le 14 janvier 1935** pour lui communiquer des renseignements reçus au ministère de la Guerre, selon lesquels la nouvelle armée allemande « possède, dès aujourd’hui, trois divisions blindées et mécanisées (Panzerdivisionen) et en constitue trois autres qui seront achevées dans le courant de 1936.» Après avoir déploré que la France « ne joue pas la seule carte efficace dont elle pourrait disposer eu égard au réarmement allemand » et stigmatisé « l’incompréhension des uns et la routine des autres », l’auteur de Vers l’armée de métier conclut : « Je n’insiste pas sur la douleur que peut ressentir un officier qui, ayant trouvé pour son pays un plan de salut, voit ce plan appliqué intégralement par l’ennemi éventuel et négligé par l’armée à laquelle lui-même appartient16. »

Palewski a été à ce point conquis par les idées du lieutenant-colonel de Gaulle, et par l’homme lui-même, qu’il décide, ce jour-là, de se mettre à son service13. ** Il s’agit de la seconde d’une longue série, puisque de Gaulle enverra à Reynaud quelque cinquante-cinq lettres, de 1934 à 1939, ayant trait, notamment, à leur campagne commune.

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A l’aube de 1935, c’est donc sur l’action harmonieuse et féconde du politique et du soldat – telle qu’il l’a décrite idéalement, dans le dernier chapitre du Fil de l’épée – que de Gaulle mise pour faire triompher son projet de réforme militaire. Etant lui-même soldat, il a obtenu ce dont il avait besoin, à savoir, en la personne de Reynaud, le concours d’un politique à l’avenir prometteur qui épouserait sa cause. « Ma solution, confiera-t-il, à cette époque, à Georges Loustaunau-Lacau, consiste à lier partie avec un homme politique d’envergure susceptible d’être appelé à la direction des affaires, à lui faire comprendre les conceptions militaires modernes, à lui servir de conseiller technique. Le jour où cet homme politique parviendra au pouvoir, il y entraînera son conseiller militaire, qui pourra alors faire prévaloir ses vues17. » Les thèses du soldat et du politique se rejoignent et se complètent alors parfaitement : la mutation qu’il s’agit d’imposer à l’armée française paraît dictée à la fois par des impératifs techniques – la prise en compte, à l’instar de l’armée allemande, de la révolution engendrée par la force mécanique dans l’art de la guerre – et de politique étrangère, celle-ci fondée sur l’assistance mutuelle engageant la France à porter secours à la Belgique, mais également à ses alliés d’Europe centrale, en cas d’agression par l’Allemagne. Lorsque Paul Reynaud monte à la tribune de la Chambre, le vendredi 15 mars 1935, pour intervenir dans le débat sur le service militaire de deux ans, que le Cabinet Flandin* veut rétablir en cette période de « classes creuses »**, personne ne s’attend à ce qu’il aborde la question militaire autrement que sous l’angle de son financement. Aussi crée-t-il la surprise quand, après avoir approuvé le retour aux deux ans, il se prononce en faveur d’une « refonte complète de notre organisation militaire pour faire face à des périls et des besoins nouveaux. » Le président du Centre républicain prend la parole après Léon Blum qui, au nom des socialistes, vient de s’opposer catégoriquement aux deux ans, ainsi qu’à la course aux armements, et, invoquant les hommes de la Révolution et Jaurès, de faire l’apologie de la levée en masse pour assurer la protection du pays. Au début de son intervention, qui va représenter le premier temps fort de sa « querelle » pour le corps cuirassé, Reynaud invite le gouvernement et ses collègues à prendre en compte l’évolution de la situation internationale : « A vrai dire, il serait miraculeux qu’un système conçu en fonction de l’Europe de 1927*** pût nous permettre de pourvoir à notre sécurité dans l’Europe de 1935.
Pierre-Etienne Flandin dirige depuis 1933 l’Alliance démocratique (parti auquel appartient Paul Reynaud). ** Selon les chiffres du président du Conseil, en 1939 l’Allemagne disposerait d’au moins 600 000 hommes contre 118 000 Français sous les drapeaux. *** La loi du 13 juillet 1927 donnait à notre organisation militaire un statut strictement défensif, lui fixant pour objet d’ « assurer la protection de nos frontières ».
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« 1927. L’Allemagne de Stresemann allait entrer à la Société des Nations. « 1935. L’Allemagne de M. Hitler en est sortie* .Elle forme une jeunesse fanatisée, exaltée par tous les moyens de la publicité moderne, une jeunesse à qui l’on enseigne que, s’il n’y a plus d’espoir dans la paix, il y a peut-être encore un espoir, une chance dans la guerre18. » Puis répondant au discours de Blum, l’orateur, non sans avoir reconnu que la levée en masse ait été valable à une époque où la France était « le mammouth de l’Europe », affirme que, compte tenu de la dépression démographique résultant de la Grande Guerre, il n’est plus possible de suivre la politique de la quantité des effectifs et qu’il ne reste plus qu’une carte à jouer : celle de la qualité des matériels. Entendant rappeler aux hommes d’Etat leur responsabilité exclusive en matière de politique de défense nationale – point de vue partagé par de Gaulle – Reynaud déclare : « J’entends dire que l’état-major manque d’imagination… Ne déplaçons pas les responsabilités. L’état-major n’est qu’un organe aux ordres des hommes d’Etat et c’est ainsi qu’il doit être… La responsabilité, non pas du détail mais de la direction générale de notre politique militaire, nous n’avons pas le droit de la passer sur d’autres épaules. C’est sur les nôtres qu’elle doit reposer19. » Le petit homme, qui a été applaudi au centre, à droite et même à gauche, signale alors que l’Allemagne est en train de se doter d’une « armée de choc » capable d’entreprendre une « opération de force immédiate, instantanée.» Et Reynaud, martelant ses mots de sa voix au timbre métallique, de se livrer à ce constat et cette prédiction : « Tandis que l’on a, chez nous, les yeux tournés vers la guerre d’hier, les Allemands portent leurs regards vers la guerre de demain. C’est par une offensive foudroyante, avec une aviation ultramoderne et une armée rapide à grand rendement, que l’Allemagne fera cette opération. » Ayant posé la question : « Sommes-nous armés pour y répondre ? » il propose la solution suivante : « Le problème français, du point de vue militaire, est de créer un corps spécialisé propre à des répliques aussi foudroyantes que l’attaque, car, si l’assailli n’a pas des ripostes aussi rapides que l’assaillant, tout est perdu20. » Se tournant vers les travées d’extrême gauche et dirigeant son regard vers celui de Léon Blum – avec lequel il entretient des rapports amicaux – l’orateur fait valoir que le corps de manœuvre représente le seul moyen d’intervention efficace hors de nos frontières et que, sans lui, nous serions incapable d’honorer les engagements qu’implique notre politique d’assistance et de pactes. Et de soutenir qu’ « il faut avoir l’armée de sa politique »… « Voulonsnous, s’écrie-t-il, changer de politique, ce qui est notre droit, et laisser M. Hitler se promener de long en large en Europe ? Alors, il faut renier l’idéal de
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Hitler a claqué la porte de la S.DN. le 16 octobre 1933.

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la Société des Nations et toute la tradition française… » Pour faire face au problème de l’assistance, « il nous faut, affirme-t-il, une armée capable d’une action rapide, car la lenteur, c’est la guerre ; car à défaut de la menace d’une intervention immédiate, rapide, brutale, c’est l’incendie qui se propage et c’est la guerre générale21. » En présentant ainsi le corps cuirassé comme l’instrument par excellence de la sécurité collective, Reynaud ne manque pas d’ébranler le leader socialiste, que ses camarades entendent murmurer : « Sur ce point, il a raison22 ! » Mais son opposition farouche au principe même de l’armée de métier, empêche Blum de se rallier au projet d’utilisation stratégique de grandes unités blindées*. La réaction du gouvernement, quant à elle, ne se fait pas attendre. Alors que Flandin lui-même, assis au banc du gouvernement, aurait, selon le témoignage de Georges Mandel, ministre des P.T.T.23, qualifié d’ « idiot » le discours de Reynaud, le général Maurin**, ministre de la Guerre, se livre à la tribune à ce commentaire sans appel : « Comment peut-on croire que nous songions encore à l’offensive, quand nous avons dépensé des milliards pour établir une barrière fortifiée ? Serions-nous assez fous pour aller, en avant de cette barrière, à je ne sais quelle aventure24 ? » Les chefs radicaux, pour leur part, prennent nettement position contre le projet Reynaud, le ministre d’Etat, Edouard Herriot, proclamant son accord complet avec ses collègues du gouvernement et, hors du Cabinet, Edouard Daladier déclarant ne pas accepter les conclusions de M. Paul Reynaud qui lui « paraissent conduire à la formation de l’armée de choc professionnelle, plus dangereuse qu’on ne le croit pour la sécurité de notre pays. » Finalement, au cours de cette discussion, s’il n’a pas réussi à convaincre le gouvernement, ni la majorité, ni l’opposition – un seul député, situé à droite, Jean Le Cour Grandmaison l’a soutenu ouvertement –, Reynaud a eu, néanmoins, le mérite de poser, avec lucidité et courage, le problème militaire. Il a été écouté avec grand intérêt, très souvent applaudi et il n’a laissé personne indifférent. Dès le lendemain, 16 mars***, le lieutenant-colonel de Gaulle qui, témoin discret, a assisté à la séance de la veille dans une tribune réservée au public, lui écrit que « son intervention a produit manifestement une impression profonde25. » Appréciation que confirme l’Echo de Paris – dont le rédacteur en chef est André Pironneau –, le seul organe de presse, semble-t-il, a avoir pressenti la portée historique du discours de Reynaud : « Le député de Paris est en pleine
En revanche, Reynaud a emporté l’adhésion de trois députés de gauche : Léo Lagrange (SFIO), Philippe Serre (Jeune République) et Marcel Déat (Parti socialiste de France). ** A qui Paul Reynaud devra son surnom de « phonographe de De Gaulle ». *** Jour où Hitler rétablit la conscription en Allemagne.
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forme oratoire. Jamais il n’a été plus clair, plus persuasif, jamais une pensée plus ferme ne s’est exprimée en un langage plus simple et plus élégant. L’esprit hardi de M. Paul Reynaud va au cœur même du problème militaire… Il nous met en garde contre la routine. Contre l’asservissement des idées périmées… Séduite, la chambre écoute avec une sorte de passion. La droite applaudit, les socialistes restent muets, les radicaux flottent, ébranlés. La cause de l’armée de métier, grâce au tableau de M. Paul Reynaud, est en train de gagner sa première bataille26… » Le Populaire du 17 mars ne partage aucunement ce point de vue et, sous la plume de Rosenfeld, se montre sévère pour le député de Paris : « M. Paul Reynaud veut une armée de métier. Il l’a dit ouvertement. Et sachant que toute augmentation des armements de la France provoquerait inévitablement une riposte de la part de l’Allemagne, il a néanmoins prêché ce surarmement. C’est grave. Et c’est d’autant plus grave que M. Paul Reynaud n’ignore nullement, que dans la course aux armements, la France ne peut pas lutter contre l’Allemagne dont le potentiel démographique – et certainement le potentiel industriel – est de beaucoup supérieur. Quel avenir réserve-t-il donc à la France ? » Suite au dépôt par le gouvernement, le 15 mars, d’un projet de loi prévoyant d’abaisser progressivement l’âge de l’incorporation jusqu’à vingt ans et d’accroître le nombre de militaires de carrière, Paul Reynaud dépose le 28 mars 1935 un contre-projet dont l’objectif principal est de mettre sur pied le corps cuirassé de Gaulle. Son texte, qui a été rédigé par le lieutenant-colonel27, précise qu’« il est créé… un corps spécialisé, constitué en permanence à effectifs de guerre et recruté, en principe, au moyen de militaires servant par contrat » (article 1er) ; que ce corps comprend : « six divisions de ligne, une division légère*, des réserves générales et des services » (article 2) ; enfin que « la constitution du corps spécialisé sera entreprise sans délai et poursuivie progressivement de manière à être achevée au plus tard le 15 avril 1940 (article 4)28. » Dans l’exposé des motifs, le député de Paris s’attache à démontrer que pour manier les chars, qui sont des engins complexes, délicats et coûteux, il est nécessaire de recourir à des équipages de militaires professionnels, comme cela est le cas pour la marine et l’aviation de guerre. Il rappelle que le corps cuirassé répond aux exigences de la politique – défense nationale ; assistance internationale – et à celle de la technique moderne, laquelle tend à favoriser l’offensive et les «attaques brusquées », c’est-à-dire l’agression. Se projetant dans l’avenir, si le contre-projet est adopté, Reynaud conclut : «Nous nous trouverons en 1940, au sortir des années creuses, pourvus d’un système militaire nouveau, dont le corps de manœuvre spécialisé constituera l’un des
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Cette division légère mécanique (D.L.M.) existe déjà et est alors stationnée à Reims. On la doit à Weygand.

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éléments essentiels… Grâce à lui, l’assistance mutuelle immédiate ne risquera plus d’être un vain mot29… » La commission de l’Armée de la Chambre, dans un rapport sur le recrutement de l’armée présenté par Jean Sénac le 7 juin 1935, repoussera l’amendement Reynaud, en faisant siennes des objections récemment formulées à son encontre par l’état-major, à savoir qu’en créant le corps spécialisé «on serait amené, à son profit, à priver le reste de l’armée de ses meilleurs éléments » et que « le fractionnement de nos forces militaires en deux parties aussi différentes a contre lui la logique et l’histoire30. » Dans ses Mémoires, Reynaud rapportera qu’une opportunité lui fût offerte, par Louis Jacquinot, ce même mois de juin 1935, de devenir membre, voire président de la commission de l’Armée de la Chambre* (avec le concours des socialistes ?). Toutefois, il déclina cette proposition, préférant rester à la commission des Finances, parce qu’« il considérait alors, expliquera-t-il, le redressement économique comme la condition préalable du redressement militaire31. » Mais, sans doute, aurait-il été mieux placé au sein ou à la tête de la commission de l’Armée pour promouvoir ses idées militaires. Lorsque le projet de loi militaire viendra en discussion devant la Chambre le 26 décembre 1935, le contre-projet Reynaud, d’avance rejeté, essuiera, cette fois, les critiques de Fabry, successeur de Maurin. Reprenant à son compte un thème développé par le général Debeney, ex-chef d’état-major général, dans la Revue des deux mondes du 15 juillet 1935, le ministre de la Guerre laisse entendre que des divisions motorisées (transportées en camions) pourraient remplacer avantageusement le corps spécialisé ! Le député du Sentier qui, souffrant, n’a pu assister à cette séance, lancera, le lendemain 27 décembre, au gouvernement et à la Chambre, cet avertissement : « Nous sommes le seul grand peuple au monde qui soit menacé dans sa vie32. » Quatre jours plus tard, il recevra une lettre de De Gaulle, dans laquelle celui-ci, à l’issue de leur première année de collaboration, ne ménage pas ses encouragements : « Il n’y a pas de doute que l’année 1936 verra se poursuivre l’ascension politique et j’ajoute nationale de votre personnalité. ‘‘Les grands esprits, disait Vauvenargues, ne doivent attendre le succès que de grandes idées, de grandes actions, et de rien d’autre’’.Vous êtes la démonstration vivante et éclatante de cette devise33… » Dans le contexte de la campagne pour les élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936 – qui vont porter au pouvoir le Front populaire –, Reynaud publie, courant avril, un opuscule intitulé Jeunesse quelle France veux-tu ? qui

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Fabry, jusqu’alors président de la commission de l’Armée, venait d’être nommé à la Guerre dans le quatrième ministère Laval.

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est en quelque sorte une profession de foi destinée à ses électeurs du deuxième arrondissement de Paris. A la lumière de l’évènement majeur qu’a représenté le mois précédent l’invasion de la zone démilitarisée de la Rhénanie par Hitler, le candidat réaffirme la nécessité pour la France de se doter d’un corps cuirassé : « Croyez-vous que l’armée allemande aurait occupé la rive gauche du Rhin, si nous avions eu l’armée de choc mécanisée dont je réclamais il y a un an la création dans un contre-projet précis34 ? » Des déclarations prononcées le 1er juillet 1936 par le nouveau président du Conseil, Léon Blum, à la S.D.N. à Genève, fournissent l’occasion à Reynaud, qui a été réélu, de relancer sa croisade pour le corps cuirassé dans l’enceinte de la Chambre. Le député de Paris interpelle alors le gouvernement sur les conséquences que celui-ci entend tirer des propos de son chef, qui a voulu rassurer les petits Etats, en promettant que « la France tiendra sa parole » et a soutenu que « les peuples pacifiques doivent s’armer pour se prêter une assistance mutuelle. » Abondant dans le sens du leader socialiste, lors du débat de politique étrangère du 31 juillet, Reynaud observe qu’une armée défensive est inadaptée à une telle mission, laquelle ne peut être assurée, selon lui, que par une « armée de choc motorisée » – « instrument de surprise, de rupture et d’exploitation » – identique à celle dont s’est pourvu l’agresseur virtuel. Et afin de mieux sensibiliser son auditoire à la menace qui pèse sur le pays et le responsabiliser, l’orateur (il est l’un des rares politiques français de son époque à avoir lu Mein Kampf) lui livre deux citations d’Hitler, l’une portant sur sa stratégie : « L’hégémonie de l’Allemagne en Europe nécessite la disparition d’une France forte à l’Ouest, susceptible de prendre à revers les entreprises du Reich » ; l’autre sur sa tactique : « Je surgirai tout à coup de la nuit pour me lancer vers le but, comme la foudre sort des nuages35. » En conséquence de quoi, Reynaud indique à Blum ce qui lui apparaît comme les grandes priorités du moment : « Votre première tâche, c’est l’armée » ; la seconde étant – tandis qu’en Allemagne, rappelle-t-il, le général Von Seeckt préconise une alliance avec la Russie – de compléter le pacte d’assistance franco-soviétique* par une convention militaire. Reconnaissant le bien-fondé des arguments de son interpellateur, le chef du gouvernement de Front populaire se garde de le contredire au cours de ce débat. Il ne l’approuve cependant pas publiquement, compte tenu, notamment, des positions de l’état-major et de son ministre de la Défense nationale, Edouard Daladier**. En effet, outre qu’il est réticent à l’égard d’un accord militaire avec l’U.R.S.S., le haut commandement demeure résolument hostile au corps
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Pacte Laval-Potemkine du 2 mai 1935. Celui-ci restera à ce poste, sans interruption jusqu’ en mai 1940.

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cuirassé de Gaulle, comme en atteste une note intitulée : « Exposé des thèses soutenues dans la littérature militaire et au Parlement en faveur de la construction de grandes unités mécaniques », qu’il a adressée, le 11 juillet 1936, au cabinet militaire du ministre. La création d’un corps spécialisé y est décrite comme « ruineuse » et risquant d’ « anémier en cadres et en matériels l’armée nationale ». Les chars, pour leur part, se voient cantonner dans un rôle secondaire : ils doivent rester en réserve générale et constituer seulement des éléments de renforcement à la disposition des grandes unités d’infanterie36. Quant à la nouvelle « Instruction sur l’emploi tactique des grandes unités », du 12 août 1936 – rédigée par une commission présidée par le général Georges et signée par Daladier –, qui définit la doctrine militaire pour les années à venir, elle ne fait que reprendre les principes de l’I.G.U. de 1921, inspirée par Pétain, et ne dit mot de la constitution éventuelle de divisions cuirassées. Ses rédacteurs n’ont manifestement pas intégré les conséquences de la révolution générée par le moteur à explosion. Ainsi peut-on lire dans leur rapport introductif destiné au ministre : « Sans méconnaître l’importance des progrès réalisés depuis cette époque (1921) dans le domaine des moyens de combat et de transport, la commission de rédaction de la présente Instruction a estimé, néanmoins, que ces progrès d’ordre technique ne modifiaient pas sensiblement dans le domaine tactique les règles essentielles établies précédemment. » L’allongement à deux ans de la durée du service militaire en Allemagne, décidé par Hitler le 24 août 1936, semble avoir un effet salutaire sur Daladier, qui réagit en proposant le lancement d’un programme de modernisation de l’armée de Terre, d’un coût de 14 milliards de francs, étalé sur quatre ans. Ce programme, adopté par le Conseil des ministres du 7 septembre 1936, et qui prévoit, entre autres, de porter à trois le nombre des D.L.M. et de créer deux divisions blindées, suscite chez de Gaulle des espoirs, mais aussi des réserves dont il fait part à Reynaud dans une lettre qu’il lui adresse le 23 septembre : « Créer deux divisions de chars mais sans leur donner organiquement l’infanterie et l’artillerie spécialisées qui leur permettraient d’agir par elles-mêmes, montre qu’on a l’intention, par conséquent, de les distribuer le cas échéant entre les divisions actuellement existantes… C’est donc encore une cote mal taillée, hommage plus ou moins involontaire rendu à nos conceptions, mais qui n’a pas l’ampleur voulue pour changer le jeu comme il le faudrait37. » Le retour de la Belgique à la neutralité, annoncé par Léopold III le 14 octobre 1936, est interprété par Reynaud et de Gaulle comme la conséquence de l’attitude de la France dans l’affaire rhénane et de son infériorité par rapport à l’Allemagne dans le domaine des forces mécaniques modernes, la rendant manifestement incapable, aux yeux des Belges, de protéger leur territoire. Reçu par Blum, ce même 14 octobre, de Gaulle attire l’attention du président du Conseil – qui, à présent, paraît rallié à ses idées – sur le fait qu’en dépit de son coût, le programme des 14 milliards ne garantit nullement la

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réalisation d’un corps cuirassé autonome, dont l’absence fait perdre aujourd’hui l’alliance belge à la France. Le chef du gouvernement ayant observé que « l’emploi des crédits affectés au département de la Guerre est l’affaire de M. Daladier et du général Gamelin », s’entend répondre par le lieutenant-colonel : « Sans doute. Permettez-moi cependant, de penser que la Défense nationale incombe au gouvernement38. » Dès le lendemain 15 octobre, Paul Reynaud, pour sa part, convaincu que Hitler transgressera sans vergogne, à son heure, la neutralité belge, publie dans Paris-Soir un article intitulé : « Pour barrer la route à l’Allemagne sur la ‘‘marche du Nord’’, il faut à la France une armée cuirassée. » Mais les auditions de Daladier, au sujet de sa demande de nouveaux crédits, par les commissions de l’Armée et des Finances de la Chambre, respectivement les 4 et 27 novembre 1936, vont confirmer, comme le craignait de Gaulle, qu’il n’était pas dans l’intention du ministre de la Défense d’assurer la promotion d’une telle armée. La manière dont il présente, devant la première commission, l’alternative qui s’offrirait au pays en cas de conflit témoigne, en effet, de sa volonté de ne changer ni l’organisation ni la psychologie de l’armée française : « Voulez-vous porter tout de suite la guerre au loin, au-delà de nos frontières ?... Pensez-vous, au contraire, qu’un pays de quarante millions d’habitants… doit avoir comme pensée primordiale de se garantir d’abord, de se rendre inviolable, de gagner la bataille des frontières ? »* Et Daladier, parce qu’il ne croit pas en l’efficacité de l’arme blindée, de répondre à Reynaud – membre de la seconde commission – qui l’a questionné sur la percée éventuelle de notre front par le corps cuirassé allemand : « Je considère comme une illusion redoutable que la guerre puisse, même au début, prendre un aspect décisif par des rencontres de chars39… » La discussion se poursuivra entre les deux hommes, prenant par moments l’allure d’un duel, dans le cadre du grand débat militaire qui se déroule à la Chambre du 26 janvier au 2 février 1937. Comme il l’avait fait en juillet 1936, le député de Paris, le 26 janvier 1937, se réfère tout d’abord à Blum qui, deux jours auparavant, à Lyon, a rappelé les engagements de la France : « Nous ne pouvons pas rester en Europe des spectateurs indifférents. Nous avons contracté des obligations auxquelles nous demeurons pleinement fidèles. » Ce qui amène Reynaud à poser au ministre de la Défense la question de savoir s’il compte, pendant qu’il en est encore temps, donner à la France l’instrument militaire et les alliances dont elle a besoin pour respecter ses engagements et assurer sa propre sécurité. Après avoir souligné que « le facteur nouveau c’est la vitesse : vitesse dans l’air, vitesse sur terre… », l’orateur se livre à une comparaison des
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Ce principe d’un effort de défense strictement limité à la protection du territoire national recueille l’approbation de la commission de l’Armée, présidée par Guy La Chambre.

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potentiels militaires respectifs de la France et de l’Allemagne : le rapport de notre aviation avec celle de l’adversaire est de un à deux et en ce qui concerne les chars, d’une division légère mécanique, « miniature de division blindée », contre trois et prochainement six Panzerdivisionen. Paul Reynaud déplore que nous soyons toujours dépourvus de l’arme qui nous permettrait de faire échec à une offensive ennemie, visant soit nos alliés, soit notre territoire, par une contre-offensive aussi puissante et rapide que l’attaque elle-même. A l’adresse de ceux qui lui font le procès d’intention de vouloir diviser l’armée, l’intervenant présente le corps cuirassé comme « le fer de lance dont l’armée nationale serait le bois40. » Au cours du débat, Reynaud aborde en outre le problème de nos alliances, se déclarant convaincu que l’alliance britannique ne saurait suffire et qu’il faut à la France des alliés, tels les Russes, capables de lui fournir un concours « puissant et immédiat »*. Il souligne enfin que revient aux hommes d’Etat, à Daladier en l’occurrence, le devoir d’obliger l’institution militaire, par nature réfractaire aux changements, à se transformer. « Chaque fois que, dans notre histoire, remarque-t-il, le pouvoir civil s’est révélé incapable d’imposer une modification de l’organisation militaire, la réforme a échoué41. » Et le député de Paris invoquant Clemenceau qui dénonçait, en juillet 1914, notre insuffisance en artillerie lourde, de s’écrier : « Il ne faut pas qu’il soit trop tard, cette fois. Nous n’avons pas un jour à perdre42. » Dès le 28 janvier, de Gaulle écrit à Reynaud pour lui dire combien il a apprécié son « magnifique » discours : « Vous avez, le premier depuis bien longtemps, porté l’affaire sur son vrai plan, et fait entendre, sur ce grand sujet, la grande voix de l’homme d’Etat à un moment et d’une manière qui seront notés par l’Histoire. En attendant tout le monde en parle43… » Le lendemain, Reynaud reçoit à la Chambre le soutien du député de gauche, Philippe Serre, qui plaide éloquemment – sans, toutefois, convaincre ses amis politiques – pour l’armée cuirassée, décrite par lui comme « la ligne souple de l’acier » (complémentaire de « la ligne rigide du béton » pour protéger notre territoire) et « l’armée de métier », qu’il présente comme l’indispensable « armée de la politique internationale de la France ». Ce discours inattendu de la part d’un homme de gauche, suscite aussitôt cette réplique de Daladier : « Il ne faut pas couper en deux l’armée nationale », suivie de cette mise en garde : « Rien ne serait plus dangereux que de vouloir jouer le sort de la patrie sur le destin d’un corps de spécialistes. » C’est le jour de la clôture du débat, le 2 février 1937, que le ministre de la Défense nationale, condamnera définitivement le corps cuirassé en opposant
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La Russie possède alors près de quatre mille chars d’assaut.

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aux arguments développés par Reynaud le 26 janvier, les enseignements qu’apporte, selon lui, la guerre d’Espagne. « Les immenses espérances, déclare-t-il, que d’aucuns avaient fondées sur certains engins ne se sont pas vérifiées… » Il considère, en effet, que le conflit en cours a démontré le caractère aléatoire des offensives conduites par des chars et confirmé « la puissance du feu » : « Regardez Madrid. De part et d’autre, le feu même peu retranché empêche l’avance des tanks, qui sont percés comme des écumoires44. » Aussi, exprime-t-il des doutes quant à la possibilité, dans l’avenir, « d’éviter les guerres d’usure, les guerres longues, d’en finir avec rapidité par une guerre à la fois courte et lucrative45. » S’il n’exclut pas que « l’armée de choc » (c’est ainsi qu’il nomme le corps cuirassé) puisse remporter initialement quelques succès locaux, c’est l’hypothèse de sa défaite qu’il veut retenir : « Si elle était finalement décimée, si, de nouveau se vérifiait la grande loi de la guerre qu’une offensive ne peut être entreprise qu’après une accumulation considérable de matériel et d’effectifs*, que serait, dans la déroute de notre corps spécialisé ou de notre armée de métier, le destin de la patrie46 ? » Avant d’achever son discours, Daladier annonce la création prochaine d’une 3e D.L.M. ainsi que des « expériences très intéressantes » à la fin de l’été en vue de la constitution de « divisions lourdes », et se déclare en plein accord avec le haut commandement qu’il décrit comme « préoccupé d’intégrer dans l’armée française toutes les techniques modernes. » L’allocution ministérielle est saluée par les applaudissements « unanimes et répétés » des députés qui, rassurés par cette modernisation qu’on leur promet, vont voter pour l’ordre du jour de confiance au gouvernement par 413 voix contre 124. Commentant ce débat militaire dans ses Mémoires, Paul Reynaud écrira : « Le 2 février 1937 est une date dans l’histoire de la démission de la France. La Chambre décide : La France n’aura pas de corps cuirassé47. » Cela n’empêche pas le député du 2e arrondissement de continuer sa campagne, mais en s’adressant, désormais, préférentiellement à l’opinion à travers des conférences, des articles de presse et un ouvrage intitulé Le problème militaire français. Dans ce livre publié en mai 1937, et dont il dira qu’ « il doit plus à de Gaulle qu’à lui-même48 », Reynaud analysant le rôle des blindés dans la guerre civile espagnole, parvient à des conclusions opposées à celles de Daladier : les chars, lorsqu’ils ont été utilisés en masse – et non dispersés en « petits paquets » – ont obtenu des résultats spectaculaires. Ainsi, relate l’auteur, les troupes blindées et motorisées franquistes ont-elles effectué des bonds en avant

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A l’évidence, Daladier raisonne encore, en 1937, en fonction des schémas de la Grande Guerre, comme si ceux-ci étaient intangibles.

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de quelque cinquante km lors de l’attaque de Guadalajara et cent km au cours de celle de Malaga49. L’ouvrage a également le mérite de souligner l’efficacité offensive des actions conjuguées des divisions cuirassées et des escadres aériennes : « Tout l’art de la guerre, indique-t-il, consiste dorénavant à tirer le meilleur parti de l’une comme de l’autre (de ces catégories) et à combiner leurs actions50. » Il insiste, en outre, sur la nécessité de conclure une alliance militaire avec l’Union soviétique, question sur laquelle, jusqu’alors, le ministre de la Défense n’a pas pris clairement position : « La vérité est qu’en regardant la carte de l’Europe, on constate qu’une entente efficace avec la Russie est pour la France un impératif géographique… Il ne servirait de rien aux hommes légers qui raisonnent avec leurs nerfs, de verser des larmes de sang le jour où la Russie tomberait d’accord avec l’Allemagne, ce qui n’est pas un péril imaginaire51. »* Les critiques que Le problème militaire français inspirera au Figaro reflètent l’opinion du haut commandement : « La guerre offensive à l’heure actuelle n’a pas de chances d’aboutir au succès indiscutable et décisif… Il manque à la base, dans le raisonnement de M. Paul Reynaud, cette vérité sans détours : le feu est roi dans la guerre moderne… à terre, le char est un monstre à peu près aveugle… Ne nous laissons pas séduire par la théorie brillante, mais dangereuse. » Reynaud ayant rappelé dans son livre, qu’en raison du conformisme de la hiérarchie militaire, l’impulsion à donner aux réformes de l’armée devait être d’ordre politique, recevra cette réponse du général Maurin dans un article publié par Paris-Soir le 21 juillet 1937 : « Non, M. Paul Reynaud, les chefs militaires ne sont pas conformistes ». Et l’ex-ministre de la Guerre, utilisant l’arme de la dérision pour démolir le projet de corps cuirassé, de comparer le « collaborateur officier » de l’auteur à « Alcibiade coupant la queue de son chien pour se faire remarquer » et d’affirmer qu’il deviendra conformiste à son tour quand il aura obtenu ses étoiles… Dans le même quotidien, Reynaud fera paraître le 3 novembre 1937 un article intitulé : « Nous sommes entrés dans la zone non sanglante de la guerre », qui pose le problème des fabrications d’armements. Ayant pu, à l’occasion d’un récent voyage à Berlin, vérifier la véracité de l’assertion de Hitler : « Depuis trois ans, de jour et de nuit, s’arme le peuple allemand », il alerte les « masses ouvrières » qu’il appelle à l’effort et le gouvernement** qu’il place devant ses responsabilités. « La campagne de la production est ouverte, observe-t-il. La guerre des graphiques est déclarée. L’écart entre les
Sur ce sujet, Reynaud est en divergence avec la majorité de la classe politique (sauf le P.C.F.) : la droite est opposée à une convention militaire avec l’U.R.S.S. surtout par anticommunisme, les autres partis le sont parce qu’ils contestent la valeur de l’armée rouge et/ou craignent que Hitler ne déclenche les hostilités en prétextant d’un encerclement du Reich. ** Troisième cabinet Chautemps, qui a succédé à celui de Blum, renversé par le Sénat en juin 1937.
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traits noirs qui expriment la production des avions, de l’artillerie contre avions… des chars d’assaut dans les deux camps – dictatures et démocraties – ce sont les victoires ou les défaites de cette guerre silencieuse. Ce sont les Austerlitz, les Sedan, les Charleroi… » Cet article, dont le titre restera gravé dans les mémoires, suscitera, dans l’immédiat, surtout des réactions négatives et vaudra à Paul Reynaud d’être qualifié à la fois de « belliciste » et d’ « alarmiste »*. La croisade de Reynaud pour le corps cuirassé se poursuivra encore quelques mois en 1938, jusqu’à sa nomination ministérielle d’avril dans le Cabinet Daladier**. Ainsi, lors d’une intervention à la Société des conférences, le 4 février 1938, il réclame, de nouveau, la réalisation de son contre-projet de 1935 et signale le retard de la France dans les domaines où porte la concurrence pour les instruments modernes (chars d’assaut, aviation, D.C.A…) : « C’est que nous avons commis l’imprudence, explique-t-il, de faire une politique paresseuse de défensive pure et simple et d’entretien d’un matériel périmé. Nous avons le choix entre faire le redressement national avant les bombes pour éviter de le faire sous les bombes, ou attendre les bombes dans la passivité actuelle52. » Au lendemain d’un double appel au redressement français et à l’unanimité nationale, qu’il a lancé au cours du débat de politique étrangère du 26 février 1938 à la Chambre, Reynaud reçoit de De Gaulle un courrier dans lequel celuici l’incite, dans l’hypothèse de la formation prochaine d’un nouveau ministère, à prendre en main la Défense nationale, étant entendu que le politique pourrait alors compter sur le soldat pour l’épauler dans sa tâche. « Vous avez, lui écrit de Metz le colonel du 507e régiment de chars, révélé à lui-même l’éternel instinct national. Désormais, il vous appréciera de toute sa puissance, mais il exigera de vous ce qu’il en attend, à savoir le salut public. Le pouvoir qui forcément, va vous échoir à bref délai, vous aurez donc à l’exercer dangereusement. La France n’appellera pas, en effet, Paul Reynaud, pour tenir une fonction, faire une transition, attendre et voir, mais bien pour de fortes et grandes actions… N’attendez pas que la force (militaire) française se réforme jamais d’elle-même. Il y faudra une ‘‘politique’’, non certes révolutionnaire… mais hardie et inflexible. Dans le futur gouvernement que vous aurez à diriger, soit en titre, soit au moins en fait, il est donc absolument nécessaire que vous vous ménagiez les moyens d’agir directement sur le compartiment ‘‘défense nationale’’. Le cas échéant, je serais en mesure de
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Alfred Fabre-Luce. « Une campagne alarmiste » La liberté – 5 novembre 1937. Ce Cabinet qui succède au second gouvernement Blum (mars-avril 1938) et ne comprend pas de socialistes, marque la fin du Front populaire.

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vous présenter quelques suggestions sur l’organisation (attributions) à décréter en conséquence53… » Les lettres adressées par de Gaulle à son mentor se feront nettement plus rares, dès lors que ce dernier aura été nommé, le 10 avril 1938, garde des Sceaux dans le gouvernement de Daladier. S’étant vu d’abord proposer les Finances, Reynaud a dû renoncer à ce poste, en raison de l’opposition du groupe socialiste de la Chambre à l’aménagement de la loi de 40 heures qu’il préconisait, afin, notamment, d’accroître les productions de guerre. Il a réclamé le ministère de la Guerre, mais Daladier le lui a refusé « sèchement », considérant la Défense comme son domaine réservé. A défaut, il a accepté la Justice, estimant que sa présence dans le cabinet pourrait lui permettre, le jour où la situation économique s’aggraverait, de prendre les Finances pour, cette fois, y mener sa politique54. Contrairement aux espoirs du colonel de Gaulle, qui, le 27 février 1938, avait anticipé de beaucoup les événements, Reynaud se trouvera donc dépourvu d’influence réelle sur les questions de Défense, d’autant que Daladier le tiendra systématiquement à l’écart de toute discussion concernant celles-ci. En outre, lié par la solidarité ministérielle, il devra s’abstenir de critiquer publiquement la politique militaire du gouvernement. Aussi, le théoricien du corps cuirassé n’est-il pas loin de considérer que Reynaud, désormais, est perdu pour leur cause commune55. Comment expliquer qu’avec un défenseur politique aussi éloquent et persévérant, le projet de corps cuirassé n’ait pas été réalisé, alors qu’il pouvait être largement financé par les crédits que le gouvernement du Front populaire avait décidé de consacrer à la modernisation de l’armée ? Le projet et son défenseur se sont heurtés principalement à l’opposition de l’Etat-Major, toujours attaché à la défensive, parce qu’il n’a pas su prendre en compte le bouleversement des notions d’espace et de temps résultant de l’apparition du « moteur combattant ». Le général Gamelin, vice-président du Conseil supérieur de la Guerre et chef d’état-major général, a certes consenti, en octobre 1936, au lancement d’un vaste programme de fabrications de chars, mais il a fait construire dix fois plus de chars légers – destinés à l’accompagnement de l’infanterie – que de chars lourds, et a omis de définir pour ces derniers une doctrine d’emploi. Et même s’il a manifesté quelques velléités de mettre sur pied des divisions cuirassées, il va se trouver conforté dans son immobilisme par la prise de position du maréchal Pétain, en 1938, à l’occasion de sa préface du livre du général Chauvineau Une invasion est-elle encore possible ? En effet, la plus haute autorité militaire de l’époque se livre, une nouvelle fois, à l’éloge du front continu et se refuse à adopter les conclusions de l’auteur de Vers l’armée

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de métier : « Il semble, écrit-il, qu’elles aient cherché dans le domaine tactique à obtenir des résultats décisifs qui risquent d’être sans lendemain56… » Quant au responsable de la politique de Défense, Edouard Daladier, exlieutenant d’infanterie qui n’a manifestement pas saisi les enjeux de la guerre « mécanique », il s’abstient d’intervenir dans le débat technique au sein du haut commandement57 et ne manque aucune occasion de témoigner sa confiance à Gamelin et à Pétain*. Par ailleurs, le ministre de la Défense avait, à l’évidence, le souci de ménager l’opinion publique, dont l’aspiration essentielle était la sécurité, et que les vues défensives de Pétain et la ligne Maginot rassuraient davantage que les thèses « offensives » de Reynaud et les divisions cuirassées. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Léon Blum**, qui avant son accession au pouvoir avait été un adversaire déterminé de l’armée de métier, se laissa finalement convaincre par Reynaud de la nécessité d’adjoindre au système de la nation armée le corps cuirassé, pour répondre à la fois aux exigences de la défense immédiate et de la politique d’assistance de la France. Mais le leader socialiste, dont la majorité du temps était consacrée à la réalisation des réformes sociales, ne semble pas avoir exercé la plénitude de ses responsabilités gouvernementales dans le domaine de la Défense, s’en déchargeant pour ainsi dire complètement sur son ministre, comme de Gaulle avait pu le constater en octobre 1936. Blum rapportera dans ses Mémoires, qu’il était persuadé que les blindés moyens et lourds dont Daladier prévoyait la fabrication, dans le cadre du programme des 14 milliards, serviraient à constituer des divisions du type « de Gaulle ». Il reconnaît toutefois, ne pas avoir approfondi la question avec Daladier, ni avec Gamelin. « Je n’ai jamais pu croire une seconde, affirme-t-il, que l’on envisageait la construction de plusieurs milliers de blindés… uniquement pour multiplier à l’infini le nombre des unités d’accompagnement pour l’infanterie58. » En ce qui concerne le pacte d’alliance avec l’Union soviétique, le président du Conseil socialiste était, comme Reynaud, favorable à ce qu’il fût complété par une convention militaire que, d’ailleurs, les Russes réclamaient instamment. Mais là encore, le ministre de la Défense, pourtant sollicité par Blum d’œuvrer dans ce sens, allait épouser les vues du haut commandement qui, d’une part, émettait des doutes quant à la valeur de l’armée russe et, d’autre part, considérait que des conversations d’état-major avec les Soviétiques « seraient regardées à Berlin comme une tentative

Débat militaire du 2 février 1937 à la Chambre. Président du Conseil de juin 1936 à juin 1937 et de mars à avril 1938. Vice-président du Conseil dans le cabinet Chautemps de juin 1937 à janvier 1938.
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d’encerclement59 » et inquiéteraient nos petits alliés d’Europe centrale et orientale*. «En réalité, relatera Blum ultérieurement, je me heurtais, lorsque j’essayais de faire rendre à l’alliance tout son contenu virtuel, à… une réticence plutôt qu’à une résistance, mais cette réticence était manifeste. A la fin de 1936, j’ai renoncé à exercer cette pression sur le ministre de la Défense nationale et sur l’Etat-Major pour que l’alliance prît son caractère de solidarité militaire60. » Cette convergence de vues entre le chef du gouvernement de Front Populaire et Paul Reynaud – que Blum reconnaissait en quelque sorte comme le chef de l’opposition – sur les deux questions essentielles dont dépendait la sécurité de la France – la constitution d’un corps cuirassé et le renforcement de l’alliance russe –, aurait pu infléchir le cours du destin. Mais, l’absence d’imagination du haut commandement ainsi que le défaut de volonté politique du ministre de la Défense, et, à certains égards, du président du Conseil luimême, contribueront au maintien du statu quo. Ce sont donc les événements qui, les uns après les autres, se chargeront d’apporter la preuve de la clairvoyance de Reynaud et la démonstration de la validité de ses thèses. En tout état de cause, l’engagement de l’homme de Barcelonnette dans la croisade pour le corps cuirassé, lui aura permis, comme l’a souligné son inspirateur militaire, de prendre « la figure d’ un homme d’Etat novateur et résolu, naturellement désigné pour exercer le pouvoir en cas de difficultés graves61. »

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Rapport du général Schweisguth, sous-chef d’état-major général, qui a été délégué par Gamelin pour assister aux manœuvres de l’Armée rouge à l’automne 1936 (accompagné notamment du commandant de Villelume).

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II

FACE A LA MONTEE DES PERILS 1935 – 1939
« Si dire la vérité, si dénoncer au pays un péril que je crois mortel, c’est courir un risque, pour ma part, ce risque, je l’accepte. » Paul Reynaud. Chambre des députés. 27 décembre 1935.

Paul Reynaud n’aura pas attendu la crise italo-éthiopienne de 1935 pour mettre en garde ses compatriotes contre le danger représenté par le fascisme. C’est, en effet, ce à quoi il s’attache, dès le 22 mars 1927, dans une conférence sur les Chemises noires, qu’il donne à l’Université des Annales1. A une époque où parler de menace de guerre est considéré comme une grave inconvenance et où une fraction non négligeable de la droite française voit dans le régime mussolinien une garantie contre le communisme et un exemple à suivre en matière de redressement intérieur, l’homme de Barcelonnette, conscient du fait qu’il va sans doute choquer ses propres amis, n’hésite pas à déclarer : « Si je dis – et je dirai – que l’Italie fasciste peut être un danger de guerre, je mécontenterai à la fois les Italiens qui le savent mais qui ne veulent pas qu’on le dise et les Français, qui dorment et qui ne veulent pas qu’on les réveille… » Nuançant, toutefois, ses propos, il tente d’expliquer pourquoi, compte tenu de la conjoncture, la nouvelle doctrine peut exercer sur l’opinion un réel pouvoir de séduction : « Le fascisme, dit-il, c’est à un moment où, un peu partout dans le monde, on met en question l’efficacité du régime démocratique, où, même en France des hommes de gauche déclarent que la démocratie doit se réformer ou mourir, le fascisme, c’est une formule nouvelle, et les Italiens ne nous cachent pas qu’après avoir apporté au monde, il y a quatre siècles, la renaissance des arts, ils lui apportent aujourd’hui la renaissance politique… »

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Mais l’orateur de dénoncer le mythe de cette « renaissance », consistant en l’avènement d’une dictature ultranationaliste et d’un socialisme d’Etat qui vouent aux gémonies la Révolution française et foulent aux pieds, quotidiennement, les droits de l’Homme. En outre, Reynaud alerte ses concitoyens sur les dangers extérieurs que recèle le dessein mégalomaniaque du Duce, de faire accéder l’Italie actuelle à la grandeur que connut la Rome antique… Et de citer quelques paroles édifiantes, à cet égard, prononcées récemment par Mussolini : « Dans le domaine extérieur, l’Italie doit se tailler sa part dans le monde » ; « Nous avons été dépossédés de notre héritage, on ne veut pas nous le rendre » ; « L’Italie doit s’étendre ou exploser ! » ; « L’Italie a été grande en Méditerranée, elle le redeviendra… » Aussi, dans sa conclusion, le conférencier appellera-t-il les Français à une extrême vigilance : « Ceux qui croient que l’Europe a trouvé la paix, se trompent. L’ère des révolutions internes déclenchées par la guerre n’est pas close… Si nous tenons en France à nos libertés, il faut à tout prix et vite, modifier, réformer, améliorer le régime démocratique*. « A l’extérieur, le péril nous presse. A l’Est, la France a deux voisins, deux peuples prolifiques et ambitieux… A côté d’une France satisfaite et paisible, qui demande le maintien du statu quo, il y a une Italie impatiente qui exige le renversement de ce statu quo. C’est pourquoi ceux qui disent au peuple de France que, s’il est ‘‘en état de grâce’’, s’il a l’esprit de paix, la paix va s’irradier dans le monde, ceux-là se trompent et le trompent2. » La crise éthiopienne A la fin de l’année 1934, tout permet de penser que ce « renversement du statu quo », annoncé par Reynaud, est sur le point de se produire. En effet, Mussolini prend prétexte d’un incident frontalier entre l’Ethiopie et l’Erythrée, survenu le 5 décembre 1934, à Ual-Ual, pour masser aux frontières éthiopiennes des troupes et du matériel de guerre. En même temps, il ne dissimule pas son intention de venger la défaite que les soldats éthiopiens avaient infligée aux troupes italiennes à Adoua en 1896 et à la suite de laquelle la conquête coloniale de l’Italie s’était trouvée compromise.

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En ce domaine, Reynaud préconisera, pour porter remède à l’instabilité ministérielle, que l’on attribue au président de la République le droit de dissoudre la Chambre, sans l’avis conforme du Sénat, en cas de renversement d’un gouvernement (révision de l’article 5 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875). Mais ce projet, qui ne sera pris officiellement en compte que le 27 avril 1934, sous le ministère Doumergue, n’aboutira pas.

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C’est dans ce contexte de tension internationale que vont se dérouler, les 5 et 6 janvier 1935, les conversations de Rome entre le Duce et Pierre Laval, ministre des Affaires étrangères du Cabinet Flandin. En effectuant ce voyage en Italie, Laval reprenait à son compte le projet de son prédécesseur au Quai d’Orsay, Louis Barthou* , de créer les conditions d’un rapprochement franco-italien, qui pourrait déboucher éventuellement sur la conclusion d’une alliance. En l’occurrence, la préoccupation de Mussolini semble triple : réaffirmer, face à la menace hitlérienne pesant sur l’Autriche**, l’attachement de la France et de l’Italie au maintien de l’indépendance de ce pays ; régler le contentieux franco-italien en Afrique*** ; obtenir des assurances concernant la neutralité de la France lors de l’invasion de l’Abyssinie, qu’il a l’intention d’entreprendre. Les accords signés le 7 janvier 1935 à Rome donnent satisfaction au Duce sur les deux premiers points, bien que les concessions territoriales de la France en Afrique apparaissent relativement modestes (800 km2 de la côte française des Somalis et 114 000 km2 au sud de la Libye), compte tenu de l’acceptation par l’Italie de voir le statut de ses ressortissants en Tunisie progressivement aboli. En ce qui concerne l’Ethiopie, officiellement, la France consent à se désister au profit de l’Italie dans le seul domaine économique****. Mais sur cette question, le plus important ne paraît pas résider dans les documents écrits. Au cours d’une conversation en tête-à-tête avec Laval, Mussolini aurait interrogé celui-ci sur l’attitude qu’adopterait la France si l’Italie se livrait à la conquête « politique » de l’Ethiopie. Le ministre français des Affaires étrangères aurait pu alors tenter de dissuader le dictateur italien de porter atteinte à l’intégrité de ce pays, cela d’autant que le Négus, Hailé Sélassié, devant la menace du conflit, avait fait appel, à la mi-décembre 1934, à l’arbitrage de la S.D.N.***** Or, il semble qu’il n’en fut rien, et qu’avec le souci de maintenir des « relations privilégiées » avec l’Italie et de l’ancrer dans le camp des démocraties contre Hitler, l’Auvergnat, au contraire, ait laissé entendre au Duce que la France ne protesterait pas ou seulement pour la forme. Plusieurs témoignages, dont ceux de Pierre Lazareff et Paul-Boncour, tendent à accréditer cette version, de même que le récit que Mussolini lui-même fera de son

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Tué le 9 octobre 1934, lors de l’assassinat du roi Alexandre 1er de Yougoslavie à Marseille. Suite au meurtre du chancelier Dollfuss, perpétré par les nazis le 25 juillet 1934. *** Résultant, notamment, du non-respect par la France du Traité de Londres de 1915. **** Ces accords seront ratifiés par les députés français par 555 voix (dont celle de Paul Reynaud) contre 9, le 22 mars 1935. ***** Dont l’Ethiopie est membre depuis 1923.

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entrevue avec Laval*, à Anthony Eden – ministre britannique délégué auprès de la S.D.N. – le 24 juin 19353. De janvier au 3 octobre 1935, date à laquelle l’Italie attaquera l’Ethiopie, allait se jouer, comme l’observera Paul Reynaud dans ses Mémoires, « entre Genève, Paris, Londres et Rome, une véritable comédie des équivoques qui fit le jeu de Mussolini4. » En effet, Laval – nommé, entre-temps, président du Conseil le 7 juin 1935, en conservant le portefeuille des Affaires étrangères –, tout en ayant l’air de ménager la S.D.N., cherchera plutôt à entraver son action, et au lieu d’adopter, dans cette affaire, une attitude commune avec l’Angleterre, laissera celle-ci tenter de trouver seule une solution de compromis avec Mussolini.Ce que fera la Grande-Bretagne, par l’intermédiaire d’Eden en juin 1935, mais les vastes cessions de territoires en Ogaden qu’elle proposera à l’Italie ne suffiront pas à assouvir les ambitions de son guide. D’où la demande des Britanniques que soit appliqué le pacte de la S.D.N. et engagée la procédure des sanctions… A la suite de quoi Mussolini déclenchera son offensive, une offensive de grande ampleur engageant quelque 200 000 hommes, disposant, entre autres, de gaz asphyxiants. Pierre Laval déploiera alors tous ses efforts pour retarder le vote des sanctions par la S.D.N. et obtenir un adoucissement de ces dernières, qui, applicables à partir du 18 novembre, ne concerneront que la sphère économique. Désireux d’épargner à l’Italie un embargo sur le pétrole, réclamé avec insistance par les antifascistes, l’Auvergnat parviendra à rallier le ministre des Affaires étrangères britannique, Samuel Hoare, de passage à Paris, le 8 décembre 1935, à une solution de conciliation consistant, pour arrêter les hostilités, à livrer à l’Italie les deux-tiers de l’Ethiopie, en échange d’un débouché maritime qu’elle accorderait à celle-ci. Ce « plan Laval-Hoare » qui devait rester secret sera divulgué par la presse, dont l’Oeuvre et l’Echo de Paris, le 13 décembre, et ne manquera pas d’indigner les opinions publiques, dont notamment celle de la Grande-Bretagne. Au plus grand nombre, il apparaît, en effet, scandaleux que les deux puissances censées garantir la sécurité collective aient pu envisager d’accorder, dans cette affaire, une pareille prime à l’agresseur, prime que celui-ci refusera d’ailleurs avec condescendance… Cela coûtera son portefeuille ministériel à Hoare, le 18 décembre, que le Premier ministre Baldwin, après avoir promis un retour à la politique de la S.D.N. et aux sanctions, remplacera par Eden le 22 décembre. Au lendemain de sa chute, Hoare expliquera aux Communes – en présence de Reynaud – pourquoi il a cru devoir accepter le projet de Laval : « Ce qui m’a décidé, c’est que j’ai eu la conviction que si nous étions attaqués, nous irions à
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Ce dernier, pour sa part, soutiendra n’avoir « laissé les mains libres » au Duce qu’en matière économique.

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la guerre sans l’appui des autres puissances (sous-entendu la France) et que cela aurait entraîné la ruine de la S.D.N.5. » En France, le « plan Laval-Hoare » sera vivement critiqué par le parti radical dont, pourtant, le président, Edouard Herriot, est ministre d’Etat du Cabinet Laval. Les socialistes, quant à eux, ne seront pas en reste, avec Léon Blum, commentant dans Le Populaire du 20 décembre 1935 : « Le Cabinet anglais a plaidé coupable. Il n’a rallié sa majorité qu’en se désavouant luimême. La scène se transporte à Paris. C’est à Paris que doit se régler le sort de M. Laval, victime de Mussolini et mauvais génie de Sir Samuel Hoare. » Quelle est la position de Paul Reynaud – député du IIe arrondissement de Paris et président du groupe du Centre républicain – sur cette affaire, avant qu’il n’intervienne dans l’important débat de politique extérieure, qui se déroulera à la Chambre le 27 décembre 1935 ? Déjà, en août 1935, Reynaud avait exprimé, de nouveau, toute la méfiance que lui inspirait le régime mussolinien, en écrivant à son ami Henri de Kérillis, qu’il serait vain de croire qu’en faisant des concessions territoriales à l’Italie, on l’empêcherait de s’allier un jour à Hitler : « Si son intérêt est, demain, de s’entendre avec l’Allemagne sur la question danubienne pour avoir les mains libres ailleurs, elle nous tournera froidement le dos6. » Conversant avec Girard de Charbonnières, secrétaire de l’ambassade de France à Londres, courant octobre 1935, sur la riposte à apporter à l’offensive italienne contre l’Ethiopie, Reynaud souligna qu’il fallait, en tout cas, se garder d’adopter une position différente de celle de la Grande-Bretagne, car « séparer la France de l’Angleterre a toujours été le rêve d’Hitler ». Il n’y avait, d’après le député du IIe arrondissement, qu’une « seule cause » à défendre : « celle de la résistance à une agression. » Le gouvernement français devrait donc « suivre la voie tracée par le Conseil de la S.D.N. et contribuer à appliquer à l’Italie un certain nombre de sanctions, dont l’embargo sur le pétrole. » Certes, ce serait la brouille avec l’Italie, le rapprochement de cette dernière avec l’Allemagne, d’où, tôt ou tard, l’Anschluss… Mais Reynaud partage l’avis de son interlocuteur, selon lequel : « Ce serait de la folie de compter sur l’Italie pour assurer la survie de l’Autriche. Celle-ci ne pouvant être sauvée que par la sécurité collective. Si celle-ci s’évapore, l’Autriche est perdue… » Et les deux hommes de convenir que « l’affaire d’Ethiopie fera jurisprudence. Si l’Italie gagne contre la Société des Nations, Hitler gagnera à son tour le jour où il décidera d’agir comme Mussolini. Mais si la S.D.N. fait reculer Mussolini, elle fera en même temps reculer Hitler7. » Il est donc clair aux yeux de Reynaud que la France devrait réagir, dans cette crise, en prenant en compte, non seulement le danger italien à court terme, mais encore le risque hitlérien à moyen terme. Lors du débat du 27 décembre 1935 à la Chambre des députés, Paul Reynaud succédera, à la tribune, à Léon Blum et Yvon Delbos qui, intervenant

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respectivement pour le parti socialiste et le parti radical-socialiste, ont reproché à Laval, entre autres, d’avoir « encouragé l’agression », de vouloir « remplacer les sanctions par des récompenses » et d’avoir « abandonné l’esprit de la Société des Nations »… Bien qu’il représente le Centre républicain, formation qui s’inscrit dans la mouvance de la droite libérale, le député du IIe arrondissement de Paris va apparaître tout à fait en phase avec les deux orateurs précédents et, du coup, susciter principalement les applaudissements des députés de gauche. Il a intitulé son discours : « Pour assurer la paix, revenons à la tradition française », ce qui signifie, dans son esprit, revenir à la politique de sécurité collective. Elevant le débat et surprenant nombre de ses auditeurs, c’est en fonction du péril allemand qu’il traite de l’affaire d’Ethiopie et de la politique gouvernementale de concession au fascisme. « Essayons de regarder au-delà de la querelle présente, déclare-t-il. Tout le monde est d’accord pour reconnaître que ce qui fait sa gravité, c’est la présence d’un tiers silencieux. » L’orateur laisse entendre que ce « tiers », qui observe en silence, saura tirer tous les enseignements de la crise et doit déjà se réjouir des divisions qu’elle révèle entre Britanniques et Français. Et de citer Mein Kampf : « L’obstacle à la guerre allemande, c’est l’entente entre l’Angleterre et la France. » Or, l’un des moyens d’éviter cette guerre, à laquelle l’Allemagne se prépare activement, réside, selon Reynaud, à l’occasion de l’affaire d’Ethiopie, dans l’application stricte de la Charte de la S.D.N., qui recueille, à présent, l’adhésion pleine et entière du peuple britannique*. « Ce qui est capital, rappelle-t-il, c’est l’automatisme des sanctions, car, si un débat intervient sur les mobiles de l’agresseur, si l’on discrimine suivant les fautes ou les mérites de la victime, tout est perdu ». Il précise : « Le jour où l’Allemagne attaquerait l’Autriche, elle dirait : ‘‘Mais le peuple d’Autriche venait à moi, les bras ouverts !’’ Le jour où elle attaquerait la Tchécoslovaquie, elle dirait : ‘‘Il y a en Tchécoslovaquie une minorité allemande et une minorité slovaque’’. Le jour où elle attaquerait la Yougoslavie, elle dirait : ‘‘Les Croates de Yougoslavie supportent difficilement le joug des Serbes’’… » Et d’ajouter : « C’est pourquoi, il faut une formule sur laquelle aucun débat ne puisse s’ouvrir : Halte à l’agresseur, quel qu’il soit et quelle que soit la victime ! » Puis Reynaud salue le mouvement de révolte de l’opinion publique anglaise qui a balayé l’accord Laval-Hoare : « Il y a là une force. Cette victime démembrée, cette prime à l’agresseur qu’était le plan Laval-Hoare, c’est tout ce que nous avons, nous Français, dénoncé pendant quinze ans et c’est tout ce que nous avons à redouter. Nous sommes obligés de reconnaître que l’échec de
* L’orateur fait là allusion au « Peace Ballot » (référendum sur la paix) qui s’est déroulé, en Angleterre, en 1934.

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