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Père et fils

De
165 pages
Un père et son fils ne se parlent plus. Pas de problèmes existentiels graves, pas davantage d'acné juvénile à l'origine de ce manque de communication et de ce mal-être, mais un caractère lisse comme la peau, pas de copains non plus : autant de raisons qui font que le narrateur était "la Chose en conflit diplomatique avec son créateur". Cet homme qui occupait l'espace tout entier de sa vie, sorte d'icône intouchable, malgré sa bienveillante tyrannie. Comment renouer le fil rompu de l'histoire entre un fils et son père ? A trente ans, le fils revisite ici leur relation teintée d'amour et d'aversion, avant de devenir père à son tour.
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Laurent Pujol

PÈRE ET FILS
L'amour vache

Récit

L'Harmattan

A ma mère et à Sylvie

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Je n'ai pas été un enfant battu, ou si peu. Enfin, rien qui ne laisse à l'âme des bleus indélébiles.D'ailleurs, rien en apparence ne m'autorise à évoquer ma jeunesse avec amertwne. J'étais un gamin sans histoire, timide, transparent même. Un de ceux qui traversent la cour de récréationdans la peau de soldats pris sous un feu croisé. Je ne supportais pas l'idée, absurde et maladive, d'être observé. J'aurais voulu m'évanouir dans le décor ou disparaîtredans l'obscurité d'une éclipse soudaine.Passer le porche de l'école revenait à entrer dans l'arène etj'étais le clou du spectacle. Bien sûr, personne ne fit jamais attention à moi. Mais j'entretenais cette joie de vivre comme me gymnastiquequotidienne,jusqu'à ma majorité et au-delà. Mises à part ces fièvres paranoïaques enfantines, je n'ai pas rencontré de problèmes existentielsgraves qui font que tout bascule ou, au pire, penche et menace de s'écrouler la vie durant. Pas davantage d'acné juvénile lavée à grand renfort d'eau précieuse aux heures infamantesde la puberté masculine.J'avais le teint clair et la peau lisse comme le caractère.Certes,je n'ai pas eu de mobylette.L'adolescent moyen vendraitpère et mère pour en posséder une. Après des années de bagne parental, la conquête de sa liberté est à ce prix. Moi, non: pas de fureur de vivre pétaradante. Mes parents surent me dissuader de me la jouer Easy Rider sur le chemin de l'école. Et puis,je m'étais fait une raison: je n'avais nulle part où aller. Quant aux virées entre copains, ce fut sans regretqueje n'en fis aucunepour la simpleet bonne raison

que je n'avais pas de copains. Ou ils vivaienttrop loin,je ne sais plus très bien. Mais si j'en avais eu envie seulement! Même pas. J'étais plié, repassé,rangé.Alors, il faudrait me sacrée dose de mauvaise foi ou d'ingratitude pour prétendreavoireu me enfancemalheureuse. J'ai couru les champs, respiré l'air pur de la campagne, monté à cheval. Que demander de plus? Je vivais au milieu de nulle part, certes, mais à des années lumièresdu quotidiend'me banlieuequelconque.Surtout, je n'étais pas comme tout le monde. Quand mes camarades de classe s'adonnaient au farniente après l'école, moi, fier comme m pape au balcon de SaintPierre, j'apprenais le dosage savant du mortier et l'art subtilde la soudure.Ouf! Tu seras un homme,monfils. Heureusement quand même qu'à l'école buissonnièrej'avais été m enfant précoce puisque après l'âge de dix ansje ne regardaiplus sous lesjupes d'aucme filleavantlongtemps.

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C'est vra~ jusque-là j'avais mené tIDe existence insouciante et banale, remplie de jeux, de vacances à la plage et de parents attentionnés. C'est du moins le souvenir que j'en garde d'après les photos de l'album de famille. J'eus probablement quelques crises d'angoisse mais à l'âge de raison, la mémoire, accaparée par l'instant, évacue les aléas du quotidien. Ce dont je me souviens avec exactitude, en revanche, c'est de la démesure du monde qui m'entourait. Les tables, les tiroirs, la foule, tout était gigantesque et hors de portée. Ma croissance s'étira plus en longueur qu'en centimètres. Le rythme lent de ma poussée me persuada vite de vivre tIDdécalage irréversible avec les autres, sans en souffiir outre mesure cependant. Mon entourage s'en affecta plus que moi. Un jour, en classe de sixième, pensant me consoler (parce que, forcément, les petits, c'est complexé ou ça compense), ma prof de Français m'avait soufilé par-dessus l' épaule (mais j' étais assis): «Mieux vaut tU1 petit dégourdi qu'tU1 grand estabousi ». Elle était très forte en citation, ma prof Mais je me fichais de sa miséricorde. Au premier rang, tIDe fille qui me rendait bien tIDe tête, me reluquait comme tIDe friandise. M'apercevoir depuis le bureau alors que j'émergeais à peine des tables du fond, il fallait vraiment vouloir me regarder! Une touche pareille, ça valait toutes les citations du monde. Heureusement, j'avais tIDebouille correcte. Peut-être pas au point de poser pour la collection printemps-été de la Redoute mais je ne me plaignais pas. Ma mère, en revanche, consultait régulièrement le catalogue pour m'affubler du superbe

ensemble sous-pull en synthétique, chemise à carreaux et pantalon en flanelle. Avec la raie sur le côté bien sûr. A la maison, les années soixante dix ont largement empiété sur les suivantes. Petit, encore espiègle et iITépressiblement attiré par les filles. Elles me plaisaient, déjà. Autour de moi, les canons de la beauté faisaient des ravages dévastateurs dans la cour de récréation où les plus mal lotis éprouvaient, en solitaire et sans assistance, la légitime superficialité du sentiment enfantin. Plus capricieuses que leurs aînées, les fillettes accordaient d'ordinaire le succès de leurs lèvres moins au mérite qu'au channe, même imbibé de lait. L'enfance méconnaît l'indulgence. Cette sélection naturelle me passait pourtant par-dessus la tête. Les regards baissés et affectueux de certaines camarades furent les meilleurs antidotes contre les quolibets. Je leur voue depuis lUle reconnaissance éternelle pour leurs attentions prodiguées à cet âge décisif des premières bluettes. En lUl sens, elles ont été mon premier voyage sur la llUle: lUl grand pas dans l'accomplissement de mes humanités. Pendant cinq ans, dans les couloirs de mon école primaire, transfonnés pour la cause en piste de décollage, je m'envolais vers des voûtes en coton Petit-Bateau dans lUl état d'apesanteur dont aUClUlesonnerie ne me faisait descendre. Je planais délicieusement dans lUle extase libidinale qui ignorait encore son nom Mon amoureuse d'alors, Elise, lUle bnme BCBG, me mit sur orbite jusqu'au CM2. Je lui dois d'avoir foulé le sol, jusqu'alors inconnu et embrassé depuis dans lUlrite papal, de ses lèvres roses qui sentaient bon le haribo. Elle me largua dans l'espace comme lUlvulgaire satellite usagé dès la sixième. D'autres sont venues que je n'attendais pas. Je me souviens d'lUle grande particulièrement pressante. 10

Elle me voulait toujours à ses côtés, comme une gamine attardée trimbale son doudou. Pour ma part, je ne me sentais pas la vocation. Elle vécut très mal mon désir d'indépendance.Elle m'agrippa par le bras comme à son demier espoir. Je tirai pour échapper à son étreinte. La manche de ma chemise ne résista pas à nos élans contradictoires.Ce fut ma première déchiruresentimentale spectaculaire.Jamais plus mon amoureuse éconduite ne m'a rapproché. Sij'avais su quelletraverséedu désertm'attendait, je n'aurais pas sacrifiéIDlechemise que ma mère n'eut pas de mal à remplacerpar une plus moche. Car après ces dix premières années bénies, les dix suivantes furent, sur le plan sentimentalen tout cas,beaucoupmoinsheureuses. Je vécus d'autant plus mal cette déchéance que j'étais prédisposéà tomber amoureux.

Il

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Je suis né sur les bords de la Garonne,lejour de la Saint Valentin. Pompidou, bien malgré lui, s'apprêtait à boucler le premier quinquennat de l'histoire. Je montrai dès le berceauune aptitudeà me faire oublierqui, avant de la déconcerter,pennit à ma mère de goûter un repos bien mérité. TI paraît que l'adulte se devine dès sa petite enfance. Pour ma part, outre mon anivée discrète, il se trouve que je fus le second de la lignée. En vertu d'un vieux principe salique,je le restais, partout et en tout. TI était dit aussi que je voyagerais.Effectivement,troisjours plus tard, je quittais la clinique natale pour la maison familiale.Direction: le sud. Distance: 65 kilomètres.En Simca 1000,l'ancêtre de l'automobile. Au sud, il y a les Pyrénées. Mais la plupart des gens l'ignorent, à mi-chemin, il y a l'Ariège. Ce département,le neuvième dans l'ordre alphabétique - son meilleur classement à ce jour, toutes compétitions confondues - abritait une colonie bigarrée d'ouvriers métallurgiques sur le déclin, de moujiks regroupés en tribus villageoises et d'une flopée d'hippies en mal de liberté, venus enrichir le folklore local à défaut de révolutionner l'agriculture. Ces confins montagneux, réputéshostilesaux marques du pouvoir,ont toujoursattiré une foule de déshérités et de déboussolés qui voyaient dans leurs forêts épaissesW1 paradis perdu où réaliser leur rêve de retour à la terre et de fromages de brebis. Beaucoup ont finalementatteni en fond de vallée,près du robinet d'eau chaude. Les idéaux s'essoufilent vite en altitude.

Pour ma part, je tenninai mon voyage inaugural dans la plaine, à P..., sous-préfecturede dix mille âmes, frappée d'apoplexie au moins depuis la Peste noire de 1348. La ville poursuivait son agonie au fond d'une cuvette que la rivière semblait avoir creusée exprès. Cette cité conservait de son passé une poignée de maisons à colombages et encorbellement, de vieux clochers en brique et des ruelles étroites.Mais P... avait perdu de sa superbe. Plus corrosives que le temps, les municipalités successivesl'avaient dépouilléede son cachetmédiévalau profit d'implants bétonnés et de greffes de géraniwn qui, loin de l'embellir, en renforçaient l'aspect tristement hétéroclite. Les commerces moribonds expiraient leurs devanturesringardesdans les rues presque vides. Signe de cette fin des temps: les cafés se multipliaient.Pour une phannacie qui pliait boutique,deux bistrotsouvraient leur porte. Dans cette ville en proie au chômage, le comptoir avaitun bel avenirdevantlui. Je passai mes dix premières années dans ce trou, au sens géologique du terme, sans jamais en sortir, au deuxième et dernier étage d'un immeuble blanc de la rue Jean Durroux,au cœur de la ville. Nous logionsdans un appartementdu derniercri à l'époque, avecplancher et chauffagecentral,conçupour le jeune couple moderne parti à la villejouir de sa liberté et œuvrer à sa rupture en toute tranquillité.Ce trois pièces coquet résonne encore dans ma mémoire des notes feutréesd'Erroll GamerpianotantPenthouseserenade à la tombée du jour, de la voix d'Yves Montant susurnmtLes feuilles mortes, des sanglots longs de ma mère déplorant son mariage et des « A demain, si vous le voulez bien! » de Lucien Jeunesse dans le transistorposé sur la napPe à carreaux à l'heure du déjeuner. Je revois encore la 14

silhouette du berger appuyé sur sa canne émergeant du chocolat au lait au fond de mon bol, et l'escalier étroit et vertigineuxpour mes jambes trop courtes qui descendait jusqu'en bas de l'immeuble. C'est à peu près tout. Notre appartement surplombait lU1bâtiment des télécommunications du dernier chic, rose pâle, carré, hideux. Sur sa gauche, lU1hôtel particulier du début du siècle,gris, fenêtreshautes, certainesmurées, faisaitfigure de météorite à côté de ce chef-d'œuvre d'architecture postmodeme.En contrebasde la rue, depuis ma chambre, j'apercevais, le nez au ras du carreau, la maison blanche d'lU1 vieil homme qui m'intriguait. TI s'agissait d'lU1
retraité lU1peu bohème dont les sculptures et les moulages

en plâtre séchaientsur lepas de sa porte.En passant devant chez lui, sur le chemin de l'école, j'observais sans comprendre ces objets qui ne ressemblaientà rien de ce que je connaissais. Parfois, il était là, à manipuler ses créations, sans nous prêter attention. La marginalité que j'attribuais à ce vieillard singulier,si éloigné de la gravité paternelle,avait déposé à deux pas de chez moi, dans mon
esprit, lU1 monde étrange que je longeais avec lU1ecuriosité

mêlée d'inquiétude. Sorti de mon univers enfantin on ne peut moins fantaisiste, je ne pouvais imaginer sans appréhensionle monde extravagant dissimulé derrière la porte en bois de cette maison blanche. En fut-ce lU1effet irrationnelou la défiancecritiquede mon père à leur égard que je fis mienne, toujours est-il que je considérai longtemps les artistes,surtout contemporains,comme des illuminés méprisables occupés à des tâches inutiles. L'a priori est le plus court chemin vers l'infaillibilité et le dénigrement de ce qui nous dépasse. J'engrangeai cette denrée de l'esprit comme on remplit son congélateur de surgelés. 15

Depuis le salon de l'appartement, je distinguais plus loin les hauts murs de l'usine métallurgiquedont les coups de butoir de la presse faisaientbourdonnerles vitres alentour. Mes siestes d'alors, que je détestais, trouvaient dans ce carillon laie une issue inespérée.Plus près, sur la gauche, la poste centrale, une imposante construction de style soviétique, déroulait sa façade de briques rouges jusque sous nos fenêtres.Ma mère y avaittravaillécomme standardisteau début des années soixante dix avant de se consacrer à plein temps à mon frère aîné et à moi. Son deuxièmeallaitementen 1974fut son choc pétrolier à elle, le débutd'une longuecrisepersonnelle. Se retrouver femme au foyer à même pas trente ans, ce n'était pas ce dont elle avait rêvé. Née dans une famille de paysans pauvres, fille unique, elle avait été élevéeà la dure au cul des vaches.Elle ne conservaitde sa jeunesse que très peu de photos dont une, aux bordures dentelées,d'un noir et blanc terne, sur laquelleelle souriait timidement à l'objectït: le regard plein d'une mélancolie contenue. Elle devait avoir treize ou quatorze ans. Ses cheveux bnms tombaient sur ses épaules, entourant son visage rond de poupée triste. Le portraitn'en montraitpas davantage mais il a suffi à me persuader que ma mère avait eu une enfance difficile.Elle ne s'en plaignitjamais cependant.Je crois même que malgré l'âge avancé de ses parents (ils l'avaient eue à quaranteans passés) et leur peu de moyens, malgré les rares occasions qu'elle eut de s'évader de sa colline, elle n'avait manqué de rien, se contentantde peu, oubliant sa solitudedans la compagnie de ses cousins lors des repas de famille et des fêtes de village. Elle dut beaucoup rêver aussi, durant ses années d'internat, loin de chez elle, à quelqueprince channant qui 16

l'emmènerait ailleurs.Elle cmt son vœu exaucé un soir de bal quand un brun ténébreuxun brin aguicheur,adepte des parquets cirés et de la gomina,l'invita pour quelques tours de piste. Elle lui rendaitplus de trois ansmais l'adolescent, large d'épaule et sûr de lui, paraissait plus que ses seize ans. TIlui tourna la tête le temps d'un paso doble et d'une valse. Le rapt était scellé autour d'un vetTede limonade. Le channe dura au moinsjusqu'à la demande en mariage, à la majorité de l'audacieux féal. Les vieux paysans accordèrenten toute confiancela main tremblante de leur fille à ce jeune salarié de la ville qui leur en imposait. Pourtant les signes du destin menaçaient déjà. La cérémonie eut lieu le jour des fiméraillesdu général De Gaulle. A coup sûr, mon père qui abholTaitla soutane et idolâtraitl'homme du 18-Juindut s'avancer vers l'autel le cœur lourd de regrets. Mais le couple enlacé sur le parvis de l'église
donnait encore l'image d'un amour prometteur. Je ne les ai

jamais vus heureux ensemble,avec toute la famille réunie autour d'eux, que sur leur photo de mariage et je n'étais même pas né ! Ma mère, toute blanche, arborait sous son voile la gouffa affolante des speakerines de l'ORTF et mon père trouvait encore des raisons de sourire au photographe. TIspartirent vivre en ville. Le conte de fée ou l'exode rural en bonne et due fonne. Mais les héritages conjugaux avaient la dent dure. Ma mère vit ses Trente glorieuses s'achever dans les couches Pampers qui ne révolutionnaient finalement que le confort de bébé. En moins de deux ans, renonçantà son travail,elle s'assigna à résidence et perdit une à une ses illusions.P... se refenna sur elle comme un livresurune fleurséchée.

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