Perles et croix d’Ebène

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Les perles noires sont particulièrement rares et elles sont très chères ! Ces perles d’ébène sont des histoires d’hommes et de femmes confrontés aux vents du monde et traversant des épreuves. Ces traversées vécues avec le Seigneur deviennent des perles brillantes d’éclats et sont porteuses d’une très grande espérance. Elles amènent à découvrir la profondeur, la réalité et l’authenticité de la foi en Afrique.


Publié le : mardi 15 octobre 2013
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EAN13 : 9782332573926
Nombre de pages : 212
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ISBN numérique : 978-2-332-57390-2

 

© Edilivre, 2013

Préface

« Qui est celle-ci qui monte du désert ? »

En recherchant un titre à ce livre, il me vient à l’esprit « Perles et croix d’Ebène ». Je me suis demandé ce que pouvait bien signifier le mot « perle ». En général, c’est quelque chose de précieux.

Les perles sont souvent blanches, parfois avec une teinte crème ou rose, mais peuvent être teintées en jaune, vert, bleu, marron ou noir. Les perles noires sont très chères car très rares.

La valeur des perles est déterminée par leur brillance, leur couleur, leur taille et leur symétrie. La brillance (ou lustre de la perle) est le plus important des critères pour juger de la qualité d’une perle, surtout pour les joailliers, mais plus la perle est grosse, plus elle se vend cher.

Les perles sont divisées en huit formes de base : rondes, semi-rondes, bouton, larme, poire, ovale, baroque (irrégulière), et bagué.1

Les perles noires sont particulièrement rares !!! Ce livre se veut être un recueil de perles que j’ai pu découvrir au cours de ma vie de missionnaire de 1986 à 2008 sur le continent africain. Elles sont en ébène car elles portent chacune le sceau de la terre noire. Elles sont uniques, rondes, aplaties, en forme de larmes ou baroques mais chacune est gardée précieusement en mon cœur.

La perle se forme quand un objet irritant passe à l’intérieur de la coquille d’une huitre ; alors elle l’enrobe de nacre. Ces perles que je dévoilerai sont souvent les histoires des personnes qui ayant rencontré l’adversité dans leur vie ont laissé le Seigneur les enrober de la beauté de la vie évangélique. Elles brillent toujours de cet éclat.

La plus grande joie du missionnaire est d’être évangélisé par ceux que nous avons évangélisés.

« Le Royaume des Cieux est encore semblable à un négociant en quête de perles fines : en ayant trouvé une de grand prix, il s’en est allé vendre tout ce qu’il possédait et il l’a achetée.

Mt 13,45-46

Alors nous revient la fraicheur de la vie évangélique vécue par ceux qui n’ont pas vingt siècles de culture sur le dos et surtout par quatre siècles marqués par le primat de la critique sur l’admiration, l’étonnement et la contemplation.

« Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète. Or voici le message que nous avons entendu de lui et que nous vous annonçons : Dieu est Lumière, en lui point de ténèbres. »

1 Jn 1,4-5

 


1. Wikipedia, article : perle.

1977
Le Rwanda

Padri Joseph Fraipont NDAGIJIMANA

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L’abbé Joseph Fraipont-Ndagijimana, est né à Waremme en Belgique le 11 octobre 1919. Il partit comme prêtre « fidei donum »2 au Rwanda en 1958. Un jour, sur une des mille collines de ce pays, il vit un petit être atteint de polio3, marchant à quatre pattes sur lequel d’autres enfants jetaient des cailloux. Ce prêtre avait un cœur ardent de charité. Il prit l’enfant chez lui et c’est ainsi que commença la grande aventure de Gatagara : le « Home de la Vierge des pauvres » que l’on nomma aussi « la colline des hommes debouts ». Quand je le connus en 1976, le centre avait déjà rééduqué 1400 handicapés. Tous ne vivaient pas à Gatagara, mais le Père Fraipont avait créé à travers le pays des petites unités dans les paroisses et une équipe de techniciens et d’éducateurs faisaient le tour et suivaient chacun.

Dès la première rencontre ce qui marquait tout de suite c’était son bon sourire, reflet de la bonté de son âme pleine de la charité du Christ. Il ne se contentait pas d’aimer avec son cœur mais en acte et en vérité. Toutes les misères rencontrées trouvaient un écho en son cœur : après les handicapés moteurs, ce furent les sourds-muets, puis les pygmées méprisés des deux groupes ethniques dominants (les hutus et les tutsis). Quand il prit la nationalité rwandaise, il prit un nom pygmée pour manifester qu’il était venu partager la vie des plus pauvres.

En 1976, il invita le groupe de prière auquel j’appartenais à venir au Rwanda. « Il faut partager l’amitié ! » nous disait-il. Je compris auprès de lui que l’humanitaire ne suffit pas mais il faut l’engagement affectueux de toute la personne. Les pauvres n’ont pas besoin seulement d’aides matérielles mais d’une aide paternelle, d’une écoute, d’une attention, de temps partagé gratuitement. En fait ce qui nous manque souvent, c’est l’intelligence dans l’exercice de la charité. Il avait tout cela et il cherchait sans cesse la volonté de Dieu sur lui et sur ce qu’il faisait.

Lors de ce voyage, je me suis posé sérieusement la question de le suivre. Le Seigneur m’éclaira soudainement devant le collège du Christ Roi à Nianza, Il me voulait tout à lui mais pas ici et je devais lui faire confiance.

En 1980, le père Fraipont vint me visiter à Fribourg en Suisse, où je faisais mon noviciat. Il était déjà malade et venait se reposer dans les montagnes de la Gruyère. Il me dit : « Que fais-tu ici ? » Je lui répondis : « De la philosophie ». Il me répondit : « C’est bien, tu affines ton intelligence. » Je fus stupéfait de sa réponse car bien peu comprenait à l’époque pourquoi notre père fondateur voulait que l’on fasse de la philosophie au noviciat. Il avait très bien compris que le gros problème de notre monde sont toutes ces philosophies du soupçon qui empoisonnent l’exercice de notre intelligence et nous empêchent d’accueillir la Parole de Dieu comme une Parole de Vie.

Le Père Fraipont termina sa vie dans de grandes souffrances, atteint d’athérosclérose, son cerveau était mal irrigué. Un jour, une jeune femme rwandaise vivant en Belgique vint le voir, mais il ne pouvait plus parler, elle récita son chapelet auprès de lui, elle l’embrassa et lui dit : « Padri, tu nous as tout donné, maintenant va vers le Père » et c’est ainsi qu’il quitta cette terre le 26 mai 1982.

Lors d’une des apparitions de la Vierge Marie à Kibeho4 l’une des voyantes affirma : « Je vois la Vierge Marie et, à côté d’Elle, le blanc5 qui fonda Gatagara ».

Telle fut ma première perle précieuse en ébène. Elle permet d’enfiler toutes celles qui viendront par la suite.

Jésus reprit : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à demi mort. Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là ; il le vit et passa outre.

Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre. Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies, y versant de l’huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier, en disant : Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour.

Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ? » Il dit : « Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui. » Et Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »

Lc 10, 30-37

 


2. Ce sont les deux mots latins en tête de l’encyclique du Pape Pie XII du 21 avril 1957 intitulée « Fidei Donum » invitant les évêques à porter avec lui « le souci de la mission universelle de l’Eglise », non seulement par la prière et l’entraide, mais aussi en mettant certains de leurs prêtres et fidèles à la disposition de diocèses d’autres continents. Les prêtres envoyés restent attachés à leur diocèse d’origine et y reviennent après plusieurs années passées en mission. On les appelle souvent « Prêtres Fidei donum. »

3. La poliomyélite se transmet essentiellement par l’eau et dans ce pays de lacs, beaucoup d’enfants étaient contaminés. Dans la croyance traditionnelle, un handicapé était un être qui n’avait plus d’âme et c’était une des raisons pour lesquels ils étaient rejetés ou supprimés.

4. Les apparitions de la Vierge Marie à Kibeho au Rwanda se sont déroulées de 1982 à 1986 et ont été reconnu officiellement par l’évêque de Butare le 29 Juin 2001. Marie se présente comme « la Mère du Verbe ». L’apparition du 19 aout 1982 fut terrifiante pour les jeunes gens. Alphonsine a vu la Mère de Dieu pleurer, les voyants ont pleuré, claqué des dents ou tremblé. Ils se sont effondrés. Les apparitions ont duré près de 8 heures : les enfants voyaient des images terrifiantes : un fleuve de sang, des gens qui s’entre-tuaient, des cadavres abandonnés, sans personne pour les enterrer. Un arbre tout en feu, un gouffre béant, des corps décapités. Dix ans plus tard, le monde apprenait le drame du Rwanda que Marie avait prophétisé.

5. Expression familière pour désigner un homme d’origine européenne.

1986-1992
Le Sénégal

Poponguine est un petit village

C’est par ces paroles que j’accueillais le Pape Jean Paul II, le 21 février 1992, devant le parvis de la basilique de Notre Dame de la Délivrande. Il ne me laissa pas le soin de développer ma pensée et les circonstances qui suivirent ne me permirent pas de reprendre mon discours.

Les origines (1887-1888)

D’après le journal de communauté des Pères spiritains, les débuts de l’évangélisation de la région de Poponguine remontent à 1885. Avant cette date, les Pères ne faisaient que passer, se rendant de Rufisque à Ngasobil le long de la Petite Côte. Ce fut au cours d’un voyage d’exploration, au mois de janvier 1885, que Mgr Riehl songea à établir une mission dans le village de Guéréo, situé au sud du Cap de Nase. La population, de race sérère-safène, était restée entièrement païenne. Peu après, le Père Pascal de Ngasobil, vint choisir et acheter le terrain, et le 6 mai, le Père Stub, chargé de la fondation, qu’il mit sous le patronage de Sainte Odile, débarqua à Guéréo avec le Père Auzone. Pendant que ce dernier installait les cases, le Père Strub essayait de lier connaissance avec les gens, d’attirer et de grouper les enfants. Mais on se méfiait : « Que viennent faire ces deux étrangers ? ». Le temps n’était pas loin où les négriers venaient capturer leurs enfants. De nos jours encore les vieux racontent comment cela se passait. Le navire restant au large, on jetait à la côte durant la nuit un baril de cette eau de vie de traite qu’on appelait « sangara ». Le jour venu, c’était naturellement ripaille au village livré sans combat à ses agresseurs.

Heureusement pour la jeune mission, la bonté du Père Strub, restée légendaire dans le pays, fit tomber toute prévention. Une quarantaine d’enfants ou d’adolescents commencèrent le catéchisme. Le Père entreprit alors une tournée vers l’intérieur, visitant les villages de Safen-Hasab, Soroh, Guiniabour. Ce n’était pas ces populations de cultivateurs paisibles que nous connaissons aujourd’hui. Le journal de communauté relate à ce propos le fait suivant : Mgr. Riehl, venu se rendre compte des progrès de la fondation, avait voulu pousser jusqu’à Tiafra. On se mit en route avec un guide de Guéréo. Pas un homme au village, les gens étaient partis à Soroh pour assister à une cérémonie de funérailles. On décida de s’y rendre. Mais notre arrivée fut très mal accueillie. Les hommes armés de fusils et à moitié ivres, devinrent menaçants. Par bonheur le Père Strub connaissait le chef de village. « C’est le grand chef des Abbés qui vient te rendre visite. » Et notre homme de se jeter au cou de Monseigneur qui dut subir tous les embrassements et arriva avec beaucoup de peine à refuser le sangara. Mais les visages des hommes restèrent farouches et sombres. Pendant que le père Strub repartit, l’un d’eux se mit à sa poursuite, appela le guide et lui déclara que la visite des Européens leur avait fort déplu et que si jamais il conduisait de nouveau de pareils visiteurs dans leurs parages, eux et lui seraient impitoyablement fusillés.

C’est au cours de cette même année 1885, au mois de juin, que le Père Strub visita le village de Poponguine. Il nota ses impressions : « Ici les gens montrent plus d’ouverture qu’ailleurs, ils accueillent avec empressement le missionnaire ». Le Père fit le catéchisme sous le grand ficus du village. Les grandes personnes furent enchantées de voir leurs enfants avec le missionnaire, et le père de noter encore cette phrase pleine d’optimisme : « Tout le monde suit avec intérêt le catéchisme, et le cantique à la Sainte Vierge termine la réunion à la grande satisfaction de tous ». L’Évangile avait trouvé bon accueil. C’était le premier sourire de Notre-Dame.

L’installation par trop précaire, à Guéréo, obligea le Père Strub à se rendre à Ngasobil pour l’hivernage6, mais dès le début de décembre, le voici de retour. Monseigneur lui adjoint un abbé indigène, le Père Fal, et un catéchiste, Marc Salla. La besogne fut ainsi répartie : le Père Fal, infirme des jambes, s’occuperait du village de Guéréo et y ferait le catéchisme, le Père Strub visiterait les villages et plus particulièrement celui de Poponguine où Monseigneur songeait à une mission.

Hélas l’année 1886 qui s’annonçait si pleine de promesses allait voir une première épreuve. Au mois de mars, une lettre annonça au père Strub la fermeture temporaire de la mission Ste Odile. Il est douloureux de constater ce manque de continuité à travers toute l’histoire de notre mission. Il y eut dix huit missionnaires qui se succédèrent de 1885 à 1914 puis la fermeture du poste à cause des deux guerres mondiales de 1914 à 1931. Puis de 1938 à 1946, les circonstances imposèrent de nouvelles interruptions qui hélas laissèrent le champ libre à l’Islam.

Le cœur gros, le Père Strub et le Père Fal embarquèrent pour Dakar. Seul resta, installé à Poponguine, le catéchiste Marc Salla.

L’interruption ne durera heureusement que 9 mois. Vers la mi-décembre, la mission fut rouverte, et ce fut toujours le Père Stub qui en est chargé. Mais tout était à recommencer. Le catéchiste n’avait rien fait, les cases étaient mal propres et infectées de punaises. Sans se décourager, le Père procéda au nettoyage, puis a reprit contact avec les gens qui lui avaient gardé toute leur sympathie. Les catéchistes groupèrent une trentaine d’enfants à Guéréo, une quarantaine à Poponguine.

En janvier 1887, un jeune Père, le Père de Masson, arriva de Ngasobil avec un groupe de 8 garçons. L’idée était de les établir plus tard dans la région, mais elle n’eut pas de lendemain.

Au cours de cette même année Mgr. Riehl, malade, rentrait en France. Le R.P. Picarda, son vicaire général, était désigné pour lui succéder. Sacré en France, Mgr. Picarda était de retour en novembre et annonça sa visite à Guéréo pour le 28 décembre. Ce fut la fête des baptêmes, que Monseigneur fit lui-même. Vingt-neuf adolescents étaient prêts. Le journal de communauté relate avec complaisance les détails de la visite épiscopale. Tous les habitants étaient sur la plage. Vers midi, le Sainte-Anne arriva de Ngasobil et jetta l’ancre. Une abondante provision de poudre avait été distribuée, les fusils crépitèrent, Monseigneur descendit à terre au milieu des ovations et se rendit à la mission. Le soir, tandis qu’on procèda à l’installation d’un autel en plein air pour la messe du lendemain 29, l’Evêque fit la visite des cases. Le matin, tout le village était de nouveau rassemblé. Au pied de l’autel, les 29 catéchumènes, habillés de blanc, étaient agenouillés et les cérémonies du baptême solennel commencèrent, douce joie pour le Père STRUB qui après deux années d’effort, vit enfin la moisson mûrir. Dans la soirée de ce même jour, Monseigneur et les pères se rendirent à pied, par le Cap de Naze, jusqu’à Poponguine. « Quel magnifique site pour un sanctuaire à la Vierge », s’écria Monseigneur.

À la vérité, c’est en cette soirée de fin décembre 1887 qu’il faut placer l’origine du pèlerinage de Notre Dame de la Delivrande. Mgr. Picarda était normand, il connaissait le sanctuaire de Notre Dame de la Delivrande au diocèse de Bayeux.

Avant de venir au Sénégal, il avait été missionnaire aux Antilles où la dévotion à Notre Dame de la Delivrande était en honneur. « Pourquoi, se disait-il, ne pas lui ériger en terre d’Afrique un sanctuaire où les chrétiens du Sénégal viendraient en pèlerinage. » Situé à peu près au centre des différentes missions d’alors, d’accès facile par la mer, l’endroit présentait même une ressemblance avec la Normandie… celle d’avoir une falaise. Ajoutons quelques détails pris dans un ouvrage du R.P. Lepetit sur le sanctuaire normand. La première chapelle à Notre Dame « Delle Y Vrande », mot celtique devenu par la suite « DELIVRANDE », avait été élevée au commencement du IIIème siècle par Saint Regnobert, premier Évêque de Bayeux, sur l’emplacement même d’un lieu de culte druidique. Ici, à Poponguine, ne sommes-nous pas à proximité d’un lieu où, comme l’indique le nom même (Bop n’diné) siégeait un génie redoutable ? De son fief normand, Marie avait béni l’apostolat des missionnaires envoyés par Rome à la conquête des Gaules. Mgr. Picarda voulut donner, lui aussi, à ses missionnaires, un puissant patronage. À la vérité, il y a là plus qu’une simple coïncidence.

Mais revenons à notre soirée du 28 décembre 1887. Le Père Strub avait prévenu le village de la venue de Monseigneur. Il fut reçu dignement, comme bien l’on pense. Après une nuit passée dans une boutique en planche, Monseigneur fit là aussi le tour des cases, allant même Jusqu’a Poponguine-sérère puis ayant décidé la fondation de la mission, il en choisit l’emplacement, ainsi que celui de l’église.

Moins de cinq mois après, le 22 mai 1888, mardi de la Pentecôte, le premier pèlerinage à N.D. de la Délivrande eut lieu. Dans une lettre date du 15 mai et écrite de sa propre main, Monseigneur l’annonça ainsi à ses fidèles : « L’objet de ce pèlerinage qui ouvrira, nous l’espérons, la série des manifestations de la foi et de la piété envers N.D. de la Delivrande, est d’introniser solennellement la Vierge dans le nouveau domaine que nous lui avons choisi et dont elle voudra bien, nous en avons l’assurance, accepter le patronage… »

« Nous nous proposons d’obtenir, par le moyen de cet acte public et solennel de foi et de piété, le développement de l’esprit et la pratique de la vie chrétienne dans la colonie. Nous offrirons en même temps à Dieu et à la Sainte Vierge des supplications instantes pour la conversion des païens qui nous entourent, et spécialement celle des Sérères-Nones… » Le journal des Pères relate là encore les évènements avec leurs plus petits détails. Ce fut une manifestation grandiose.

Dès le lundi les pèlerins de Gorée, Dakar et même St-Louis arrivèrent par bateaux. On installa les campements pour la nuit, on prépara une tente de verdure pour la messe en plein air, une humble case-chapelle bâtie par le Père STRUB ne suffisant pas à contenir tous les pèlerins, enfin on aménagea le chemin que la procession suivrait et qui allait jusqu’à la mer.

Vers dix heures du soir, un son de corne annonça que le Sainte-Anne approchait. Monseigneur passa la nuit à bord. Vers deux heures du matin, deux bateaux amenèrent les Pères, sœurs et enfants de Ngasobil, un autre groupe étant venu à pied le long de la côte. A partir de trois heures, les Pères confessèrent et dirent la messe. A sept heures on ira chercher Monseigneur en procession au bord de la mer. Puis ce fut la bénédiction, à l’intérieur de la chapelle, de la statue de N.D. de la Delivrande, don d’un pieux fidèle de Caen, et réplique parfaite de la statue miraculeuse.

« Tey dile ti sa i tanke new nanu, Hek bi Mari »7. Minute émouvante où, par la voix de l’Évêque, Notre Dame prie possession de son domaine, comme à Lourdes, La Salette ou Pontmain, s’ouvrit un sanctuaire aimé, asile de prière et de paix, qui permettrait aux fidèles d’apporter à Marie leurs requêtes et de trouver près d’elle assistance et soutien.

La cérémonie fut couronnée par le baptême solennel de 38 enfants ou adolescents de Poponguine. « Nous avons voulu faire coïncider le pèlerinage, écrivait Mgr. Picarda dans la lettre citée plus haut, avec le baptême des premiers néophytes du village, heureux d’offrir à Notre Dame les prémices de cette tribu dont elle sera désormais la Reine et la Mère »

Prévenance de Marie ! Soixante ans plus tard, presque jour pour jour, le 17 mai 1948, un lundi de Pentecôte, le fils d’un de ces néophytes baptisés par Mgr. Picarda, recevait des mains du sixième successeur du saint évêque, en la chapelle même de N.D. de la Delivrande, le sous-diaconat. La Vierge avait tenu à récompenser ses premiers apôtres en leur faisant le plus beau cadeau qui puisse être, celui d’un prêtre.

Les va-et-vient (1889-1951)

Le développement du sanctuaire

Si Mgr Riehl fonda la mission, ce fut Mgr Picarda qui eut l’idée du sanctuaire et du pèlerinage. Mais comme Mgr Riehl, le mandat de Mgr Picarda fut trop court pour réaliser tous les projets de l’évêque. Peu après Noël 1888, soit à peine 2 ans après sa première visite à Guéréo, Mgr Picarda fut hospitalisé et décéda quelques semaines après, le 22 janvier 1889, en laissant à son successeur un projet à peine réalisé.

Qu’à cela ne tienne ! le nouvel évêque, Mgr Berthet (nommé le 30 juillet 1889), avant même de venir au Sénégal, fit imprimer les images de l’église de Morne-Rouge (église qui devait servir de plan directeur pour le sanctuaire de Poponguine) et il écrivit au verso : « Dieu, en enlevant Mgr Picarda à sa mission, ne lui a pas permis de réaliser son pieux projet. Appelé à lui succéder, mon premier désir est de mettre mon apostolat en Afrique sous la protection de la Très Sainte Vierge, en réalisant le vœu qu’il avait d’ériger un sanctuaire à Bop’Ngine et d’en faire un centre de pèlerinage ». Mgr Berthet ne tarda pas à réaliser sa promesse. Dès le mardi de la Pentecôte 1890, il fit la bénédiction de la première pierre de la future église de Poponguine sous les yeux de centaines de pèlerins.

Le 15 août 1891, les missionnaires purent afin célébrer la messe en l’honneur de l’Assomption. Malheureusement, cette première construction ne résista pas aux premières pluies de l’hivernage. Après la messe, durant le repas, le mur de la façade s’écroula et mit tout l’édifice en danger. Les villageois durent donc se remettre à l’ouvrage. Ils reprirent les travaux dès mars 1892 et cette fois-ci ils ajoutèrent même un porche et une tour de vingt mètres de haut au plan originaire grâce à des dons venus de Saint-Louis. Malgré ce début rapide et prometteur en ce qui concerne la construction de l’église, il faudra attendre plus de 40 ans pour que le chœur et le transept de l’église ne soient terminés.

Heureux de tout l’engouement des gens pour le sanctuaire de Poponguine, Mgr Berthet écrivit, au lendemain du pèlerinage de 1898 : « Nous venons d’avoir, hier, le pèlerinage annuel de Notre-Dame de la Délivrande, à Poponguine. Il a été plus imposant et plus édifiant que jamais. Je puis dire que la journée d’hier a été une des plus édifiantes et réconfortantes de toutes celles que j’ai passées sur la terre d’Afrique. C’est dans un jour comme celui-ci que l’on constate le progrès accompli grâce aux labeurs des missionnaires. Nos devanciers, en nous contemplant du haut du ciel, ont dû tressaillir d’allégresse en voyant les pèlerins se succéder toute la journée aux pieds de la sainte Vierge pour chanter ses louanges, la remercier de ses faveurs et en solliciter de nouvelles. » Cependant, à peine deux ans après cette journée inoubliable, Mgr Berthet dût, à cause d’une épidémie de fièvre jaune, fermer la mission. Les poponguinois durent se prendre en mains. N’ayant qu’à l’occasion la visite d’un père venant de Thiès, ils continuèrent à se rassembler tous les dimanches et même tous les soirs pour prier la Vierge. Cette première fermeture ne dura heureusement qu’un an. En 1901 un nouveau père fut affecté à Poponguine et les Sœurs de l’Immaculé Conception vinrent s’installer. Cette première fermeture et réouverture de la mission fut pour ainsi dire le début d’une série de joies et de peines, d’espérance et de déceptions qui durera plus de 60 ans.

Le pèlerinage ne fut cependant pas affecté par cette première fermeture. Dès 1902, Mgr Kunemann devant les nombreux pèlerins qui viennent à Poponguine, décide que chaque région aura son pèlerinage. Le village de Poponguine devient de plus en plus chrétien. En 1904, il y a déjà 20 familles chrétiennes à Poponguine. Mgr Kunemann ne ménage pas ses dons pour l’église de Poponguine. Il donnera, entre autre en 1907, un magnifique maître-autel en marbre. Mais la guerre de 1914 apporte avec elle encore la fermeture de la mission en raison de la mobilisation des pères. Les pères missionnaires sont presque tous rappelés au pays pour soutenir leurs compatriotes. Les peines ne s’arrêteront pas là pour les chrétiens de toute l’Afrique de l’Ouest. Le 12 janvier 1920, la guerre à peine terminée, c’est le naufrage du bateau « l’Afrique ». Avec ce naufrage, périt non seulement l’évêque de Dakar, Mgr Hyacinthe Jalabert, mais aussi 16 autres missionnaires. Le chef du village de Poponguine, tout attristé en apprenant la nouvelle, déclara : « Lorsque j’aurai un fils, je lui donnerai le nom de Hyacinthe pour qu’il poursuive la tâche de Monseigneur Jalabert ». Ce vœu du chef du village se réalisera le 20 mai 1962 lorsque son fils, Hyacinthe Thiandoum, devint le successeur de Mgr Lefebvre comme archevêque de Dakar.

Il faudra attendre 1931 – soit plus de 16 ans – pour voir la réouverture de la mission à Poponguine. Mgr Grimault transfert alors pour l’occasion le séminaire-collège de Dakar à Poponguine. Mais en 1938, le séminaire est transféré à Thiès en raison d’une épidémie de la maladie du sommeil à Poponguine. Le séminaire ne revint à Poponguine qu’en 1946 soit à la fin de la seconde guerre mondiale. Pendant ces deux longues périodes d’absence d’un prêtre pour diriger la mission, les villageois durent se prendre eux-mêmes en mains pour que le village ne devienne pas complètement musulman. C’est grâce à la foi, le travail et la persévérance des catéchistes André Mané et Pierre Claver Ciss que la mission put survivre dans ces temps difficiles.

Le lundi de Pentecôte 1947, c’est un grand jour pour les gens de Poponguine. Deux grands séminaristes, François Dione et Hyacinthe Thiandoum, originaire du lieu, reçoivent le sous-diaconat sous le porche de l’église. Ces deux grands séminaristes, ordonnés prêtres l’année suivante par Mgr Marcel Lefebvre, joueront un rôle très important dans l’église du Sénégal. François Dione deviendra le premier évêque de Thiès et Hyacinthe Thiandoum, en plus de devenir le successeur de Mgr Lefebvre, sera nommé cardinal par Sa Sainteté le pape Paul VI.

En 1951, le séminaire quitta définitivement Poponguine pour s’établir à Sébikhotane. Le postulat et le noviciat des Sœurs du Saint-Cœur de Marie vinrent prendre la place laissée libre par ce départ.

(1952-aujourd’hui)

La « ville sainte » des chrétiens du Sénégal

Malgré des moments difficiles pendant les guerres mondiales de 14-18 et de 39-45, le sanctuaire de Poponguine demeure toujours le lieu de pèlerinage des sénégalais. On y vient surtout pendant le carême et autour de la Pentecôte pour demander certes de nouvelles faveurs à Marie mais aussi pour la remercier de tout ce qu’elle a fait pour nous. Poponguine devint, aux dires des musulmans du pays, la « ville sainte » des chrétiens du Sénégal tout comme Touba et Tivavouane le sont pour eux.

En mars 1951, soit moins d’un an après l’ordination sacerdotale de Hyacinthe Thiandoum, la mission donna un deuxième prêtre à l’Église, l’abbé Jean-Baptiste Ciss. Le 18 avril 1960, un troisième prêtre originaire de Poponguine fut ordonné et cette fois-ci à Poponguine même.

L’amour de Marie pour Poponguine et de Poponguine pour Marie devenant de plus en plus manifeste, Mgr Lefebvre, archevêque de Dakar, – entouré de l’internonce apostolique, Mgr Jean-Baptiste Maury, et du président, M. Léopold Sedar Senghor – consacra solennellement le nouveau pays à Notre-Dame de Poponguine dans une cérémonie des plus émouvantes lors du pèlerinage national du 3 juin 1963.

Cette consécration du pays à la Bienheureuse Vierge Marie pressa encore plus les pèlerins à venir à Poponguine. Marie comme toujours ne ménagea pas ses faveurs. L’abbé Jean-Baptiste Faye devint le quatrième prêtre originaire de Poponguine le 18 avril 1965 à la grotte du sanctuaire.

Dans les années 70, le sanctuaire de Poponguine accueillit de plus en plus de pèlerins. Les gens y venaient surtout pour le pèlerinage national du lundi de la Pentecôte. Monseigneur Thiandoum, nommé cardinal l’année précédente, en profita pour renouveler la consécration du Sénégal à Marie lors du pèlerinage national du lundi de la Pentecôte 1977. Cette nouvelle consécration à Marie redonne encore plus de vigueur au sanctuaire.

Lors du pèlerinage national de la Pentecôte de 1980, le colonel Pierre Faye, un colonel de l’armée sénégalaise, décide de revivre une ancienne tradition des pèlerinages en se rendant à pied au lieu même du sanctuaire. Il fit donc à pied le chemin qui sépare Dakar de Poponguine avec toute sa famille. Au retour du pèlerinage, plusieurs jeunes de la paroisse Ste-Thérèse trouvèrent cette idée très belle et demandèrent de faire la marche avec lui. L’année suivante, une trentaine de jeunes l’accompagnèrent dans sa marche vers Poponguine. Il n’en fallut pas plus pour que cette marche devienne une tradition. Aujourd’hui, la « Marche-Pèlerinage des Jeunes » attire plus de 4.000 jeunes de tous les diocèses du Sénégal.

L’église et le sanctuaire, devenant de plus en plus étroit pour accueillir tous les pèlerins qui passent, les autorités ecclésiales décidèrent de l’agrandir et de confier l’animation du...

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