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Permettez-moi quelques mots

De
164 pages

Il n’est pas bon de naître en 1939, avec un père juste en âge d’être mobilisé. Heureusement pour le petit Jean-Claude, sa mère, à peine âgée de 19 ans, ne manque ni de courage ni d’audace et devient bientôt championne de la débrouillardise. Les voici tous deux sur la route de l’exode qui les mènera du nord de la France jusqu’à Orléans en passant par Paris. Une fois passé la Loire, c’est la zone libre. Mais la jeune femme ne peut se passer de son Jules, son époux bien aimé, et elle décide de retourner dans leur petite ville du Cateau. Confié à une voisine, Jean-Pierre multiplie les bêtises puis semble se résigner, même si dans son cœur il ne cesse d’appeler sa mère. Au bout de quatre longues semaines, et un périple digne d’une grande aventurière, celle-ci revient enfin, amaigrie, épuisée, et surtout sans son Jules chéri. Mais où est-il donc ? Heureusement avec toutes les démarches et autres folies de sa très jeune épouse, il lui est facile de la retrouver et bientôt, il obtient une première permission.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-11367-5

 

© Edilivre, 2017

+. 1939

Je m’appelle Jean-Claude et puis aussi Emile et Gaston, prénoms hérités de mes deux grands-pères. Le premier, héros de la grande guerre, décoré comme pas un, gazé en 1916, est mort pour la patrie en 1934. Le second, toujours là et bien là, d’une rare intelligence puisqu’il a réussi à rester vivant, – il n’a pas fait la guerre ! passionné de farniente, est toujours prêt à faire travailler les autres.

Bon, revenons à moi. Je suis né le 20 août de cette année, quelques jours avant que n’éclate la seconde guerre mondiale, dans une petite ville du nord de la France qui porte le nom de LE CATEAU, d’une Mère de dix huit ans, Héléna, et d’un Père ayant juste l’âge pour être mobilisé. Ce qui fait que JULES, en l’occurrence c’était son prénom, n’eut le plaisir de m’entendre brailler que peu de temps, puisqu’il partit lui aussi, comme son père, à vingt ans près, à la guerre contre les prussiens. Début septembre, il se trouva incorporé dans un régiment appelé les transmissions. On lui confia, dès son arrivée, une belle moto. C’est ainsi qu’il devînt, sur le champ, motocycliste, chargé du transport des messages par voie terrestre. Je vois encore sur le buffet, chez ma grand-mère, une photo où il chevauche une énorme machine. Quel beau soldat il faisait, tout de kaki vêtu ! Je m’égare.

Septembre : La guerre vient d’être déclarée. Tous les hommes jeunes ont été mobilisés et sont sur le front de l’est, attendant le déferlement de l’armée allemande qui ne vient pas. C’est presque la victoire : les boches ont la trouille ! Se frotter à nos défenses aujourd’hui, s’attaquer à la ligne Maginot, ce serait un véritable suicide, dit-on dans les tranchées.

Septembre se passe, la victoire se fait attendre. Mon père reste mobilisé, et moi qui n’ai que quelques jours, je passe la plupart du temps dans les bras de ma mère. Je braille à longueur de journée, c’est mon langage. Le plus terrible c’est que personne ne le comprend. Quand tu es petit, dès que tu te mets à brailler, dans les quelques secondes qui suivent, tu te retrouves avec une tétine dans les gencives, ou mieux encore, avec un biberon plein d’eau, ou de lait, alors que le chat t’a griffé en douce, ou qu’une guêpe est venue délicatement planter dans ton petit corps un superbe dard. Bref, ma vie commence dans l’incompréhension générale !

Les mois passent, octobre, novembre, décembre. Il fait très froid. L’hiver est bien décidé à montrer sa force, et il ne s’en prive pas. Ma mère et moi sommes depuis quelques temps chez les parents de Maman. Nous vivons chez eux. C’est mieux, sinon nous serions déjà morts de faim. A la guerre comme à la guerre disent les riches, mais les pauvres ne claironnent guère, et nous, nous sommes pauvres. Chez nous, celui qui apporte l’argent, c’est Papa ; et, actuellement, il a autre chose à faire que de nourrir sa famille. La patrie est en danger ! Et il doit porter ses messages coûte que coûte. C’est comme ça d’ailleurs que, malgré eux, certains deviennent des héros. Ce ne fût pas son cas heureusement, car, bien souvent, ces demi-dieux de la guerre sont glorifiés à titre posthume.

Nous vivons donc dans l’attente du retour du soldat qui se fait attendre. Nous sommes maintenant à la fin du printemps. Il fait chaud. La guerre est toujours là, latente, mises à part quelques escarmouches, bien-sûr toujours victorieuses. Et chacun d’entre nous imagine que les choses en resteront là, et que, fatigués de cette situation, les allemands demanderont bientôt l’armistice, ou, mieux encore, vue la force que représente notre armée, signeront tout simplement la paix sans conditions !

Nous sommes en mai, le 10 exactement. C’est le moment que choisit le diable pour lâcher les quatre cavaliers de l’apocalypse. En quelques jours, tout est à feu et à sang. D’abord en Hollande, puis en Belgique où notre belle armée se fait tailler en pièces, non sans courage, mais complètement submergée par un déluge de blindés, et une aviation moderne et surtout présente. Le 27, les belges capitulent sans conditions. C’est la déroute, il n’y a pas d’autres mots, le recul général sur tout le front, on peut dire la débandade. Plus rien ne s’oppose au déferlement allemand ; c’est l’inexorable enfoncement du front. Que reste t’il à la population civile ? Rien. Prise par la même panique, elle doit fuir la férocité, d’autant plus que des bruits alarmants circulent alors sur le comportement des cohortes allemandes envers la population civile : empoisonnement des enfants, viol des femmes, etc…, etc… Enfin, une nouvelle invasion des huns qu’il faut fuir à tout prix.

Là, s’annoncent les prémices de mon grand voyage… L’exode, ce mot peu usité jusque là, va prendre toute son importance, et mettre sur les chemins de pitoyables vagues humaines, ayant entassé, sur tout ce qui roule, leurs objets familiers, les enfants et les vieillards. Je n’ai pas encore un an, et me voilà déjà sur les routes, dans mon landau transformé en voiture de course, pilotée par une mère inquiète. Elle scrute sans arrêt le ciel, à la recherche de ces dangereux moustiques appelés stukas, insectes bardés de mitrailleuses, qui sèment la mort sur les routes, fauchant tout ce qui s’y trouve sans distinction. Ils mitraillent aussi bien les civils que les militaires, et bien entendu les enfants. Dieu merci, je suis petit, et de ce fait, une cible difficile à atteindre. Quelle chance j’ai !… Nous roulons vers le sud en direction de Paris, à environ 5 km/h, stoppés par l’apparition du moindre oiseau dans le ciel, et poussés, sans ménagement, dans le fossé heureusement sec à cette période.

Maman, qui n’a pas encore 19 ans, fait preuve d’un grand courage, mais aussi et surtout, d’un extraordinaire sang froid. Nous sommes plusieurs fois pris pour cibles par ces maudits avions. C’est, à chaque fois, un véritable vent de panique qui souffle le long du chemin, où les principes moraux disparaissent et, où l’instinct de conservation prime sur tout le reste, rendant chacun très égoïste.

Survivre est le principal souci, au détriment de ce qui a fait l’humanité. Les places, ou plutôt les bonnes places dans le fossé, sont rares parce que très convoitées. Il n’est pas étonnant de voir de braves gens, en apparence, se transformer en quelques instants en fous furieux pour des retire-toi de là que je m’y mette ! Maman a appris très vite, elle aussi, à jouer des coudes, pour ne pas dire le reste, et crois-moi, quelques-uns l’ont compris à leurs dépens. Il n’empêche qu’à chaque apparition de ces maudits frelons, c’est, pour ma mère et moi, la chute brutale sur le bas-côté, crispés pour ne pas dire tétanisés, par une peur épouvantable, et complètement paniqués par le bruit des impacts des balles crépitant sur le sol, comme par celui d’une pluie violente lors d’un orage. C’était comme à Gravelotte ! Disait Maman, toute fière d’avoir survécu. Comme si elle avait vécu Gravelotte. Au fait, c’était quoi Gravelotte ?

Après chaque passage, c’est un spectacle de désolation et d’horreur qui s’offre à la vue des fuyards que nous sommes. Et malgré cela, dans l’indifférence totale, à chaque fois le long ruban se reconstitue, pour se remettre en marche, sans se soucier des morts et des blessés gisant çà et là. Beaucoup détournent le regard : Ne rien voir, ne rien entendre, ignorer pour ne pas provoquer la dame à la faux. Bref, faire la nique à la mort !!!

En temps ordinaires, le bébé que je suis, attire le regard des femmes, et les tracasseries de leurs doigts sur mes joues. Heureusement que mes fesses sont bien protégées par un double lange, sinon, on ne peut répondre de rien avec certaines qui s’esclaffent « Mon Dieu qu’il est beau ! », ou encore quel adorable bébé, ce sera un beau mâle plus tard ; il va en faire pleurer des filles !. Là, rien de tout cela. J’entends t’as vu ? Il est blond comme les boches, dis ! T’as vu ? Et, au milieu des rires incongrus, il fait peut être partie de la cinquième colonne ce petit ? Plaisanteries de bas étages, dignes de mégères non apprivoisées.

Maman dans sa logique habituelle, a décidé d’aller rejoindre sa sœur à Paris. Il n’y a qu’environ cent cinquante kilomètres à faire. Nous avançons toujours cahin caha, à quelques kilomètres à l’heure, et cela malgré ma superbe voiture lancée à fond la caisse comme on dira cinquante ans plus tard. Avec les temps de repos obligés et obligatoires, nous n’atteignons Paris, tant bien que mal, qu’au bout d’une petite semaine. Heureux quand même d’être en vie.

On pouvait penser que là, les choses s’arrangeraient. Et bien non, pas du tout ! A Paris, c’est la même panique, la fuite en avant, bien que la ville soit déclarée Ville ouverte. Et nous voilà encore sur les routes, ma Mère, sans sa sœur, elle était déjà partie à notre arrivée, et moi. Direction cette fois-ci, le centre de la France. – Ils s’arrêteront bien un jour les boches, donc nous aussi disait Maman ! Seulement voilà, où ? Huit jours pour faire cent cinquante kilomètres ! Combien de temps resterons-nous encore sur les routes ? Ceux qui n’ont pas vécu ces moments ne peuvent imaginer ce que fut cette tourmente. L’histoire ne le dira jamais assez. La folie meurtrière des hommes est sans limites. Dès que tu les autorises à tuer, en mettant un fusil dans les mains de gamins de vingt ans, ou mieux encore un char ou un avion de combat, là, plus rien ne les arrête, pas même, et moins encore le fait de tirer sur des civils, qu’ils soient jeunes ou vieux. C’est tellement facile d’en haut. C’est comme un jeu, où il suffit, l’espace d’une seconde, d’appuyer sur un bouton pour culbuter quelques silhouettes…

Notre voyage dure d’autant plus longtemps que ma voiture résiste mal à cette course effrénée. Huit jours plus tard, Maman et moi parvenons seulement à Orléans. La plupart des ponts sont détruits ou en passe de l’être. C’est ce que dit Maman. Je ne suis pas sûr que ce soit la vérité, aurait-elle envie de mieux connaître les méandres de la Loire, qui sait ? Toujours est-il que notre parcours est des plus pittoresques. C’est bien quand même. Au moins on visite dit Maman !

Nous sommes bien involontairement, ou volontairement, va savoir, transformés en touristes, acteurs, et spectateurs d’un grand cirque. Par exemple, la moindre recherche de nourriture se transforme en un numéro de haute voltige, auprès de ces profiteurs, pour ne pas dire plus, que sont ces chers paysans, transmutés, en la circonstance, en charognards. Bien-sûr, tous n’en font pas partie, mais ils sont nombreux. Là encore elle atteint, je parle de Maman bien-sûr, les sommets de la débrouille, et, l’adage qui vole un œuf vole un bœuf, heureusement, ne s’est pas avéré exact ; d’ailleurs qu’est-ce qu’on pouvait bien faire d’un bœuf, je te le demande ? Les œufs, c’est bien pour les grands, mais moi qui n’ai que quelques mois, c’est du lait qu’il me faut. Voler un œuf, c’est facile… Il suffit de trouver le poulailler, y pénétrer sans se faire voir, sans attirer l’attention du propriétaire, et de commettre son larcin. Pour le lait, c’est un peu plus compliqué, il faut d’abord trouver une vache. Jusque là, pas de problème, encore que, par les temps qui courent, ce n’est pas si évident. Mais une fois qu’on l’a trouvée, que fait-on à la vache ? On doit la traire ! Mot magique, il suffit de la traire. Maman, fille de la ville, n’a jamais vu auparavant une vache d’aussi près, et c’est très impressionnant une vache de près, surtout lorsqu’il faut en soutirer du lait : moment difficile, scabreux, dangereux même, mais vital pour moi. Prenant son courage à deux mains, pour ne pas dire à trois, la voilà à l’affût derrière une haie, la main droite posée au dessus des yeux, scrutant l’horizon à la recherche d’un furieux fourchu ! Je veux parler du propriétaire de l’animal et, de la gauche tenant la queue, en tout bien tout honneur, d’une splendide laitière, jurant pire qu’un charretier, menaçant l’animal des pires représailles si ce dernier, ou plutôt cette dernière, ne cesse pas immédiatement le tango rustique engagé dès la rencontre ! Devine qui a gagné la partie ? Après une heure d’un combat acharné, les deux adversaires sont à égalité ; ce qui veut dire que je n’ai toujours rien à bouffer, et Zorro n’est pas arrivé.

Un brave type, passant par là, et qui, lui, avait déjà côtoyé ce genre de bestioles, est venu nous aider. En trois secondes ou minutes, mais pas trois heures, il a calmé les antagonistes. Véritable sorcier, il a réussi là où maman avait échoué, c’est-à-dire à m’apporter de quoi apaiser ma faim. OUF !. Quelques secondes plus tard, alerté par un faux jésuite, est arrivé, rouge comme un poivrot, et hors d’haleine puante, le paysan, armé non pas d’une fourche mais d’un fusil de chasse, hurlant à tue-tête qu’il va débarrasser la terre, définitivement, d’une bande d’envahisseurs venus du nord. « Saloperies de Boches du nord ! » clame t’il. C’est sa manière à lui de sauver la France. Je peux te certifier que le landau a pris l’allure d’une Ferrari lors d’un grand prix, et que maman a battu ce jour là tous les records de vitesse. Quelle histoire !

Nous sommes début juin, le 5, l’armée allemande attaque dans l’Aisne et dans la Somme. Le 10, Mussolini nous déclare la guerre sans prévenir, le lâche ! Le 14, la wehrmacht défile dans Paris ; et nous, nous sommes toujours du mauvais côté de la Loire. Au train où vont les choses, ils seront là où nous sommes avant que l’on ait pu passer de l’autre côté dit Maman. Or maintenant, les ponts sont vraiment détruits. Il en reste bien quelques-uns, mais bien-sûr, aucun où nous campons.

Après bien des péripéties, nous avons, enfin, franchi le fleuve. Nous avons réussi à traverser la Loire… Il était temps ! Le maréchal Pétain, sentant la défaite inévitable, demande l’armistice qui est signée à Rotonde, comme en 1918, sans conditions, le 22 juin. La défaite française est sans précédant, du moins c’est ce qui se dit. Il y en a eu bien d’autres, mais on l’oublie. Celle-là est la plus dure, ça c’est vrai. C’est Maman qui le dit, et si elle le dit, c’est la vérité ; à son âge, on ne ment pas ! J’ai oublié de dire que, le fait d’être de l’autre côté de la Loire, nous met en zone libre, c’est-à-dire sous une administration française, mais aussi, nous interdit de retourner chez nous, dans le nord. L’armistice, signée le 22 juin, laisse aux allemands les deux tiers du territoire français.

Enfin, nous roulons à nouveau, le cœur plus léger, sans avions terroristes. Mais notre destination devient complètement inconnue. Maman n’a pas prévu que nous ne pourrions pas retourner à la maison après la guerre !… Le nord de la France est rattaché au commandement allemand de Bruxelles et, surtout, est déclaré zone interdite. Nous nous trouvons, dans une situation de nomades errants, égarés parmi des milliers de gens, piégés comme nous de l’autre côté de la Loire.

Pas encore vingt ans à nous deux, perdus, sans un sou, au milieu d’une population de paumés… Que nous reste-t’il si ce n’est que d’attendre ? Mais attendre quoi ? qui ? Non ! Maman a dit Non !!! Il faut survivre, et surtout retrouver Jules. Crois-moi, quand elle dit, elle fait !

La preuve ? Pas plus tard qu’hier, alors que tous les mâles du coin tournaient autour d’elle, il faut dire qu’elle est belle Maman, la voilà qui monte sur une chaise, et se met à hurler comme une louve Juuulles, Juuulles, viens vite ! viens vite ! Il finira bien par m’entendre ! dit-elle en descendant du siège. Tu vois l’effet ? Même les plus téméraires n’ont pas résisté. Un véritable vent de panique souffla, pire que le sirocco des grands jours. Ils l’ont tous prise pour une folle ; mais après, quelle tranquillité ! Elle est capable de tout pour retrouver son Jules. Maman je t’aime !

Les autorités, enfin organisées en zone libre, nous demandent de rejoindre un petit village situé près de la ville de Le Blanc dans l’Indre, où nous devons trouver un hébergement en attendant des jours meilleurs. SCOURY, c’est le nom de ce petit village. En réalité, il s’agit d’un hameau. Cette fois, notre voyage se fera par le train, et ensuite, en autocar. Nous avons un titre de transport pour rejoindre ce havre de paix.

Voyage sans histoires, mais tous les voyages ont une histoire ; et, comme Maman dit si bien, par les temps qui courent, celle-là est bien trop banale pour être contée.

Juillet est là. Il fait chaud. Nous sommes arrivés ici à Scoury le 5, et depuis cette date, Maman n’arrête pas de ranger ce qu’elle n’a pas. Elle emménage comme elle dit tout le temps, et puisqu’elle n’a rien à emménager, et bien elle déménage… Elle ne va pas bien quoi ! Il y a trop de JULES dans sa tête.

Nous logeons au premier étage d’une grande maison qui fait l’angle de deux rues dont je ne peux pas dire les noms puisque je ne sais pas lire ; et comme je ne sais pas encore parler, et comme Maman s’en fout, j’ignore donc où j’habite. Il est vrai aussi, qu’à mon âge, on ne se perd pas, mais qui sait ? par les temps qui courent

La vie s’organise tant bien que mal. Je commence à me lever, ce n’est pas toujours facile, mais j’y arrive en me rattrapant là où je peux. Devine où ? Il y a du bruit par moment !…

Liberté ! liberté !! Je hurle depuis ce matin ; moi qui croyais pouvoir aller partout, me voilà mis en cage. Elle appelle ça un parc. C’est fou ! Depuis plusieurs semaines, elle ne cesse de m’apprendre à marcher ; voilà que je commence à savoir, et… elle me met en cage. Va comprendre. Rien n’y fait, ni les pleurs à grosses larmes ni les cris aigus et suraigus, alors je crache, je vais même jusqu’à péter !!… Tout ce que j’arrive à obtenir c’est une belle fessée, une vraie, celle qui fait si mal. C’est pas juste !! Mais va dire ça à quelqu’un qui ne pense qu’à Jules. Il n’y en a plus que pour lui. Il est même pas là lui d’abord !!!

Maman je t’aime plus.

Les nouvelles de Jules se font attendre. Maman a écrit partout. Depuis un mois, elle a fait la tournée de tous les postes militaires et de toutes les gendarmeries du département. Rien, mais absolument rien ! A croire que Jules ne les intéresse pas. La réponse est toujours la même : par les temps qui courent, il est impossible d’obtenir des renseignements. Il est peut-être prisonnier en Allemagne à l’heure qu’il est. A chaque fois, Maman explose ; moi, je ne peux pas la calmer puisque je ne sais pas encore parler, et elle, elle se fait virer manu militari du poste, ou de la gendarmerie. Souvent, ils s’y reprennent en plusieurs fois. Cela ne l’empêche pas d’y retourner le lendemain. Qu’est-ce qu’elle l’aime son Jules !!

Le temps passe. Maintenant le rationnement a été instauré pour les principaux produits alimentaires. Ce n’est pas très gênant pour moi puisque je me contente encore d’un peu de lait et de quelques autres bricoles. Mais pour Maman, ce n’est pas la même chose. Elle a toujours faim. Et si là aussi elle est contrariée, comme c’est déjà le cas avec son Jules, je ne te dis pas les risques que ces cons du gouvernement ont pris, en la privant de tout ce qu’elle aime. Elle est capable de rompre l’armistice et, à elle toute seule, de déclencher à nouveau les hostilités ; et quand elle dit, elle fait, tu le sais bien, je l’ai déjà dit plus haut.

Maman j’ai peur.

Y en a que pour lui, que pour lui, j’en ai marre ! Plus je sais marcher, plus je suis en cage, j’y comprends rien !!! Il est grand temps que maman s’occupe personnellement de le retrouver. Il s’agit de Jules bien-sûr. S’il était là, je suis persuadé que je ne serais condamné à aller dans ce maudit parc qu’avec sursis. Entre hommes, on se comprendrait ; lui au moins, il s’occuperait de moi.

Grands Dieux ! comme dit si bien grand-père, maintenant elle parle toute seule. – Je vais m’en occuper personnellemen qu’elle dit ! Si je comprends bien, Maman va mettre sa logique de recherche en route ??? Là encore, il y a du souci à se faire. Elle n’est pas comme les autres, mais pas du tout. Le détail, elle connaît pas, et encore moins la dentelle. C’est vraiment mauvais signe quand elle est comme ça. Elle est foutue de me remettre dans ma voiture de course, et de repartir sur les routes.

C’est vrai quelle parle toute seule : puisqu’ils sont incapables de me le retrouver, moi j’y vais ! S’adressant à moi, elle me dit toi, tu restes là !! HEIN !? Elle veut m’abandonner ??? Au secours ! Au secours !! C’est pas une mère. Tu as déjà vu un gamin d’à peine un an et queques jours vivre seul, comme un grand ? Au secours !!! Au secours !!!! Foutue guerre finie par une signature ! Il n’y a plus d’avions dans le ciel, mais il y a ma MAMAN en crise !!!

Bon, mon petit chéri…, elle s’adresse toujours à moi tu ne comprendras pas ce que je vais te dire, mais sache que je t’aime très fort. Mais il faut que tu saches aussi que sans ton père c’est l’enfer ! C’est pourquoi, mon petit amour, je cours le chercher ; je retourne dans le nord ! Mais pourquoi dans le nord ? lui dis-je sans paroles, rien qu’avec mes yeux. II est peut-être dans le sud, là tout près de nous. Je crie silencieusement. Attends ! Attends !! Rien à faire. Heureusement qu’elle ne m’entend pas, cela augmenterait encore son angoisse. Elle est sous hypnose depuis deux jours, sur le pied de guerre, à danser la ronde des sioux autour de mon lit. Lui faire fumer le calumet de la paix est une mission impossible. Elle fume bien, mais que du cerveau, et un peu de la gauloise. Ah oui, je ne t’ai pas dit, mais depuis quelques jours, elle fume des cigarettes, des gauloises. Elle dit que ça la rassure ; moi je trouve que c’est pas bien. Mais va lui dire quand t’as pas les mots !

C’est décidé. Je serai confié à une voisine, d’ici quelques jours, le temps de préparer l’aventure.

Pourquoi confié à une voisine ? C’est très simple, comme dit Maman. Il n’y a pas, actuellement, de possibilité de retourner dans le nord puisque les boches l’interdisent. Plus tard, ce sera peut-être possible, mais pas dans l’immédiat, et Maman est très pressée. Alors, elle a tout simplement décidé de passer en fraude de l’autre côté. Devine comment elle veut passer ? Tout simplement comme elle dit ! A LA NAGE… Elle veut passer la Loire à la nage !… Parce que pour retourner dans le nord, il faut à nouveau traverser ce maudit fleuve. Or les ponts sont sous haute surveillance !! Le plus drôle, c’est qu’elle ne sait pas nager. Je crois qu’elle fait bien de me laisser ici, à Scoury, moi non plus, je ne sais pas nager.

A t’elle prévenu ma future nourrice de ce qu’elle veut faire ? J’en doute. Qui accepterait de prendre un tel risque ? En fait, c’est moi qui suis en plus grand danger dans cette histoire. Je risque, par les temps qui courent, tout simplement de changer de Maman. J’en veux pas de l’autre, je la connais même pas d’abord !

C’est décidé ! Maman partira le 24 août au matin, c’est-à-dire dans deux jours, deux jours seulement avant, peut-être, d’être complètement orphelin ! Quelle idée ! C’est bien elle, sans mesure ! Une Maman, c’est pas fait pour abandonner son enfant, mais va lui faire entendre raison. Jules, je te hais de plus en plus ! Au fait, je ne sais toujours pas comment il est fait ce Papa, et elle est presque à me laisser dans les bras d’une autre pour lui ! J’ai vraiment du mal à accepter ça. Ce n’est plus de l’amour, mais de la rage, comme dirait Grand-mère.

Le jour dit Maman est réellement partie. Il y a des cons qui s’engagent, et elle, elle déserte. Tu diras ce n’est pas pour le même combat ; elle, pour son Jules, les autres, pour Pétain ; il y a quand même une grande différence. Je t’aime Maman. Vivement que tu reviennes, tu me manques beaucoup. Depuis trois jours, je hurle, comme elle quand Jules lui manquait tant ; mais moi, je n’arrive pas à faire le loup, encore heureux pour ma nourrice, qui, entre parenthèses, commence vraiment à trouver le temps long, et à se dire que peut-être, elle a commis l’erreur de sa vie. Je le vois à ses yeux. Il n’y a plus, dedans, autant d’amour qu’au premier jour.

J’ai une petite copine, elle s’appelle Agnès. C’est la fille de Nicole, ma nounou. C’est bien ! Sur elle, je peux passer mes colères, la griffer, et, quand j’en ai envie, la mordre. Ça pleure toujours les filles. Surtout elle ! Hier, il a fallu lui recoudre le crâne, avec une aiguille et du fil. Il y avait du sang partout dans la maison. Je l’ai juste un peu poussée dans le dos lorsque nous descendions le petit escalier de deux marches qui sépare la salle-à-manger de la cuisine. Mais cette idiote a réussi à m’agripper le bras dans sa chute. Je suis tombé avec elle. Quand j’ai dit qu’il y avait du sang partout, il y avait aussi le mien ; et, comme elle, j’ai été recousu pratiquement au même endroit. Aujourd’hui, nous avons, tous les deux, un beau turban sur nos têtes. Malgré ma blessure, Nicole m’a traité de voyou et m’a promis plein de mauvaises choses si je venais à recommencer. Là, elle exagère vraiment. Je suis blessé, non ?!!! Il est grand grand temps que tu reviennes Maman chérie. Vite reviens avant que je ne devienne un enfant martyr.

Nicole me regarde de plus en plus mal. Dès que j’ébauche le moindre mouvement, elle m’agresse bouge pas de là qu’elle me dit, à croire qu’il n’y a que moi qui fasse des bêtises ; ou encore, s’adressant à la cantonade même quand il n’y a personne, elle lance : ce petit salaud, dès qu’on lui tourne le dos, il ne fait que des conneries. Tu vois comme elle parle de moi ! Il faut dire quand même, pour sa défense, que c’est presque vrai ce qu’elle dit. Je n’en loupe pas beaucoup. Mais à qui la faute ? Elle n’a pas besoin de me traiter comme elle le fait. Si cela continue, je ne pourrais bientôt plus mordre Agnès, ni la faire pleurer. Le comble c’est qu’elle lève la main sur moi maintenant. Demain, peut-être, elle me frappera pour de vrai. J’te jure, si elle me touche, je déclarerais la guerre et je demanderais aux stukas, en attendant Maman, de venir la mitrailler. Elle ne sait pas ce qui l’attend. Je représaillerais, c’est comme ça que les grands disent, et je le ferais !… Maman reviens vite !

Elle est partie depuis presque trois semaines ! Elle ne reviendra plus !? J’en suis sûr, je ne pleure même plus. Nicole dit que je suis résigné. Quel drôle de mot ! Tu diras, par les temps qui courent, il vaut mieux faire semblant. C’est beau un bébé dans la détresse, c’est tout pâle, c’est tout triste ; moi, je ne sais pas, mais, ce doit être vrai. Depuis quelques jours, Nicole ne cesse de répéter, à qui veut bien l’entendre il est tout résigné le petit. Je fais semblant !!! Et, il ne faut surtout pas la faire changer d’idée. C’est pourquoi, j’ai, momentanément, arrêté de faire des bêtises. Enfin presque !

Elle commence à penser, et ce doit être très fort puisque je l’entends, je parle de la Nicole bien-sûr, à me remettre aux autorités. Je ne sais pas lesquelles, mais j’ai comme l’impression que ce n’est pas bien pour moi. Si je comprends bien, et c’est surprenant ce qu’il peut y avoir dans la tête d’un petit, mon instinct me dit qu’elle envisage de me donner à quelqu’un d’autre… Oh là, oh là ! Doucement !! Ce n’est pas du tout ce qui avait été prévu. Je m’insurge, j’exige que l’on respecte le contrat. Mon langage me fait défaut… Il est très difficile, avec des mots comme mama, papa, tata etc… etc… de se faire comprendre, surtout quand il s’agit de faire appliquer le droit. Je serai avocat plus tard, c’est décidé. En attendant, comment...