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Petite... prends ma main

De
172 pages
Au début des années 1950, en Lorraine, le petit enfant qu'est l'auteur vit dans des conditions matérielles difficiles : santé, logement... C'est cette période de sa vie qu'il retrace dans Petite... prends ma main. Après un séjour hospitalier et un long passage à l'Assistance publique de Bar-le-Duc, le narrateur et sa jeune soeur devront surmonter l'indifférence des adultes, à coup d'initiatives et de décisions. De retour chez lui, Bernard Remack vivra son adolescence à contempler "sa" rivière, heureux auprès de son père, mais angoissé par une mère malade qui ne l'aimait pas.
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Petite... Prends m.a m.ain

@

L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole

polytechnique;

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03532-4 EAN: 9782296035324

Bernard REMACK

Petite... Prends ma main

Récit

L'Harmattan

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, certain mais ne pouvant supporter de diffusion large. La collection Rue des Ecoles a pour tous travaux personnels, venus de tous philosophique, politique, etc. d'un intérêt éditorial gros tirages et une principe l'édition de horizons: historique,

Déjà parus

Julien CABOCEL, Remix Paul Pi, 2007. Isabelle LUCAZEAU, La vie du capitaine Rolland (17621841),2007.

Albert SALON, Colas colo - Colas colère, 2007.
François SAUTERON, Quelques vies oubliées, 2007. Patrick LETERRIER, Et là vivent des hommes. Témoignage d'un enseignant en Maison d'arrêt, 2006. Annette GONDELLE, Des rêves raisonnables, 2006 Émile M. TUBIANA, Les trésors cachés, 2006 Jean-Claude LaPEZ, Trente-deux ans derrière les barreaux, 2006 Maryse VUILLERMET, Et toi, ton pays, il est où ?, 2006. Ahmed KHlREDDINE, Rocher de sel. Vie de l'écrivain Mohamed Bencherif, 2006. Pierre ESPERBÉ, La presse: à croire ou à laisser, 2006. Roger TINDILIERE, Les années glorieuses, 2006. Jacqueline et Philippe NUCHO-TROPLENT, Le moulin d'espérance,2006. Sylviane VAYABOURY, Rue Lallouette prolongée, 2006. François CHAPUT, À corps et à cris, 2006. Cédric TUIL, Recueil d'articles sur Madagascar, 2006. Maguy VAUTIER, Vents de sable, 2006. Olivier DOUAL, Impossible n'est pas africain, 2006. Yves-Marie LAULAN, Un économiste sous les cocotiers, 2006.

« Le passé nous a fait ce que nous SOl11111es. » Oscar Wilde

« Il reste toujours quelque chose de l'enfance, toujours... Marguerite Duras

»

Pourtant, devel1uun homme ou une femme, c'est encore ça, la vie, la vraie vie, les rêves de jeunesse qui couvent au fond de soi, la lUlnière au loin.
Guy Croussy

S'el1richir de son passé pour se projeter dal1s l'avenir

Chapitre 1
Premiers souvenirs
Ma prime jeunesse

C'est par un bel après midi d'été que je suis né le six août 1947, dans une petite ville du sud meusien, dans le comté de Ligny, propriété des seigneurs de Ligny qui furent vassaux du duché de Bar, propriété du roi de Pologne. Ligny-en-Ban40is compte quatre ll1ille cinq cent cinquante habitants en 1947. C'est une petite ville chanl1ante, entièrement entourée de grandes forêts de feuiHus, traversée par une n1agnifique rivière à l'eau limpide, habitée par une multitude de petits vairons frétillants et de truites qui font la joie des pêcheurs. Ligny est une ancienne ville fOl1ifiée, à la frontière du royaul11e de France et du Saint Empire romain germanique, passage obligé des troupes françaises voulant conquérir le Saint Empire. On peut encore y trouver au gré de belles promenades, la Tour de Luxembourg appelée aussi tour « Valéran » du nom de celui qui termina sa construction, Valéran III, l11aj stueusement e dressée au pied de la rivière qui porte le nom de «L'Ornain». Dans cette tour sont nés deux illustres personnages. Le bienheureux Pierre de Luxembourg, frère cadet du comte de Ligny, de la grande famille princière de la branche des Luxembourg-Ligny chanoine, puis cardinal, qui sera béatifié et qui portera le titre de bienheureux Pierre de Luxembourg. Cette famille est alliée aux ducs de Bar et rattachée au roi de Pologne. La province du Barrois, indépendant, s'alliera au royaume de France pour combattre les troupes du Saint Empire Germanique. Cette province est située à un point stratégique entre Paris et Nancy (capitale de la Lorraine). Ligny- en- Barrois sera rattaché à la France le même jour que le duché de Bar et de Lorraine, en 1766.

Le deuxième personnage est la fée Mélusine, légende fort sympathique. Légende que revendique également le Grand-duché du Luxembourg. La fée est « une femme à queue de serpent» une sirène, il semblerait qu'elle se soit réfugiée dans la rivière .Alors si un j our vous passez par là, peut être. .. La ville possède un magnifique parc aux chênes centenaires, légué par Monsieur de Voltaire aux enfants de Ligny en Barrois. Ce site est classé aux monuments historiques de France. Ainsi je suis donc propriétaire d'une infime partie de cette magnifique propriété. C'est à deux pas de cet endroit, que je vois le jour, sur les remparts, et que ma vie, qui aurait pu être heureuse et tranquille, débute dans une famille ouvrière de deux enfants. Mon père, qui signa un engagement pour la durée de la guerre afin de rejoindre les troupes françaises contre les armées nazies le jour même de ses dix- huit ans, se retrouvera en Afrique du Nord, démobilisé peu de temps après l' annistice. Il traversera la ligne de démarcation pour rejoindre celle qu'il aime. Ma 111ère, ille de f boulanger, propriétaire de trois boulangeries, d'une voiture et d'une villa à Juan les pins, aura bien du Inal à faire adIllettre son fiancé à sa famille. Il lui faudra attendre sa Illajorité pour épouser mon père. De retour sur sa terre lorraine, à la fin de la guerre, mon père trouvera un emploi dans une petite fabrique d'ameublement et ma mère tentera d'élever ses enfants. Le revenu est maigre, ils n'ont pas d'appartement, et ils ne peuvent s'en remettre à mes grandsparents maternels. Heureusement, ils peuvent compter sur la mère de mon père issue d'une famille modeste. Elle est pour moi Inon seul aïeul du moins, je le crois. Ma vie de bébé semble ne pas avoir posé de problèmes particuliers et, bien entendu, je n'en ai aucun souvenir. En 1950, je vais sur mes quatre ans et arrive le temps où l'on prend conscience que l'on vit et voici les premiers souvenirs... J'habite avec mes parents et Michelle, ma grande sœur, qui a maintenant huit ans, dans un appartement loué par ma grandmère paternelle Léocadie, grande femme, mince, charmante, avec toujours un sourire malicieux. Pourtant la vie ne l'a pas ménagée, veuve depuis 1927, elle a élevé seule ses trois garçons. Elle travaillera toute sa vie, d'abord pour les nourrir et par la suite, 10

parce qu'elle ne pouvait rester sans rien faire. Elle sera pour moi et n1a famille, un recours inestimable. Elle travaille con1ille gouvernante pour le curé d'une paroisse proche de Ligny ; le curé est un Belge, à l'accent fort prononcé, qui a été missionnaire en Chine, puis en Afrique. Ce prêtre, issu d'une famille bourgeoise, est un homme de grande générosité de cœur. L'appartement se situe rue des remparts; il comprend une cuisine, une petite salle à manger et deux chambres, le tout chauffé par une vieille cuisinière. Le cabinet d'aisance se situe hors de l'appartement et la salle de bain brille par son absence. Cela peut surprendre aujourd' hui, mais pour l'époque, ce n'est pas si mal. La plupart des familles ouvrières, donc très modestes, n'ont pas, loin de là, un tel appartement. Pour la toilette quotidienne, on utilise le lavabo de la cuisine. En hiver, l'eau est glaciale et pour la tempérer, on fait bouillir l'eau dans une casserole que l'on verse dans une cuvette. Je vous prie de croire qu'après la toilette du matin, on est réveillé, frais et disponible. Pour moi qui suis encore en bas âge, je fais figure de privilégié au sein de la famille, car on met plusieurs casseroles d'eau bouillante pour me rendre l'eau supportable. Il faut se rappeler que seulement vingt- six mois nous séparent de la fin de la deuxième guerre mondiale. Au-dessus de nous, habitent deux vieilles personnes dans de tout petits appartements. Une femme, qui est une amie de la famille, et un très vieux monsieur que l'on doit appeler grandpère, en respect de son âge me semble- t-il. On le croise souvent dans la petite cour intérieure où il est occupé à fendre son bois. Il semble heureux que la jeunesse de la maison fasse la causette avec lui. Les rapports entre lui et mon père semblent particulièrement respectueux et, à l'époque on n'en comprend pas les raisons. TIIne faudra des années pour comprendre qui est ce monsieur, ce n'est autre que mon arrière-grand-père, le père du père de mon père que je n'aurai jamais la chance de connaître finalement puisqu'il est décédé avant que l'on apprenne qui il était pour nous... Au-dessus des parties habitables, en prenant un escalier de vieilles pierres, nous découvrons le jardin, nous sommes au bord Il

de la rivière près du parc. L'endroit est une pure merveille de beauté et de calme. Si le fracas des annes s'est tu, si les tickets de repas ont disparu, la France manque de tout. Il faut reconstruire, relancer la machine économique, produire de quoi nourrir la population qui s'accroît de façon importante. Le travail ne manque pas et les ouvriers font de très nombreuses heures supplémentaires afin de compenser les salaires de misère. Pour l'heure, la «maison France» est en période de reconstruction. Si les enfants en bas âge, très nombreux à cette époque, ne connaissent pas les horreurs de la gueITe, ils en vivent malgré tout, les effets. Les familles ouvrières sont mal logées, mal nourries, les conditions de vie sont très difficiles. Mon père passe ses journées au travail à l'usine, il part très tôt le matin et ne rentre que fort tard le soir. Les temps de repos (le dimanche) se passent au jardin pour fournir les légumes en été, et dans les bois en hiver pour trouver le bois de chauffage. C'est au prix de cet effort que la famille parvient à vivre à peu près correctement, tout du moins pour l'essentiel, le superflu est exclu. Grâce à ma grand-mère, nous sommes logés cOITectement; quant à la nouITiture, je me contente du lait de la fenne et des légumes du jardin. Les hivers en Lorraine sont très durs, il y fait très froid, le short et la petite veste que je porte me protégent à peine. Nous passons notre temps près de la cuisinière pour tenter de nous réchauffer. Après avoir appris à me tenir debout, puis à me déplacer d'abord à quatre pattes, puis debout sur mes petites jambes, je commence à prendre de l'assurance et à penser que l'espace de l'appartement est bien court, qu'il est temps de découvrir le monde extérieur. Ma mère, dont la seule tâche est le ménage et la charge des enfants, commence à me promener dans le quartier et à aller acheter le pain à la boulangerie du coin et le lait à la ferme voisine. Ma sœur, Michelle, passe ses journées à l'école; je ne sais pas ce qu'est l'école et ce qu'elle y fait. Je ne la vois donc que le soir, et encore, trop occupée à tenter de déchiffrer des signes barbares qu'elle semble néanmoins cOlnprendre. Mais il est très rare qu'elle dispose de temps pour jouer avec moi, et cela n'a pas l'air de l'intéresser.
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A chaque sortie avec ma n1ère, j'ai grand plaisir à découvrir des choses nouvelles. On passe devant toutes sortes de maisons, devant des magasins qui ravissent mes yeux, et je découvre les voitures de l'époque, pas très nOll1breuses,pas très rapides, Inais bruyantes. Ainsi le danger, ma foL n'est pas très inlportant. On va de plus en plus loin, c'est à chaque fois de nouvelles découvelies. Arrivés à la maison, n1a 111ère dépose les 111aigrescourses et on ressoli pour faire une promenade. On passe par une toute petite ruelle, située à deux pas de la n1aison, on rejoint r arrière de la maison, puis on pénètre dans le parc. Ma mère me dit : - Fais attention de ne pas trop t'approcher de la rivière, tu pourrais glisser, tomber dedans et te noyer, il ne faut jan1ais passer trop près. Ce rituel se poursuit longtemps afin de me familiariser avec les lieux. Petit à petit, mes parents commencent à me laisser jouer seul devant la maison. Parfois, je suis tenté de rejoindre le parc seul, et un j our, l''envie est trop forte, et malgré une certaine angoisse" je ln"aventure dans la ruelle. Mais la crainte de me faire gronder me fait repartir en arrière et je n'ose aller plus loin. De jour en jour, pourtant, renvie de rejoindre le parc me taraude. Un dimanche, mon père me laisse partir seul à l'aventure en me précisant toutefois qu"il sera deITière moi. Je prends la ruelle, et lentement, je rejoins le parc sans m'approcher de la rivière, elle me fascine, mais j "en ai peur. Le message parental est passé, mon père considère que je m'en suis bien tiré et me fait savoir que, dorénavant, je peux y aller seul, mais que je dois toujours faire très attention. Je suis heureux de cette décision, et chaque fois que le temps me le permet, je rejoins cet endroit magnifique et calme pour y jouer avec tout ce que je trouve à portée de main. Je passe ainsi des moments fantastiques, seul avec mon imaginaire. De temps en temps, j"aperçois des enfants de mon âge jouer devant leur maison. Nous n'osons pas nous écarter de trop et la découverte de l"autre, inconnu, nous inquiète, mais peu à peu, l'envie de ne plus être seul, se fait sentir et nous nous rapprochons les uns des autres. Le quartier est calme, tranquille, éloigné du centre ville, les voitures sont quasiment inexistantes. Entre la rue où j 'habite, rue des remparts, et le lieu où je vois mes nouveaux petits can1arades, rue Bayard, l'espace forme une petite 13

place qui va devenir très vite notre espace de jeux principal. Nous n'avons pas de jouets, mais notre imagination de gamins pallie ce manque. Nous prenons très vite l'habitude de nous y retrouver pour goûter au plaisir d'être ensemble... Un jour, mon père rentré plutôt que d'habitude du travail, m'aperçoit au milieu de la bande de petits copains. Il me fait signe de le rejoindre, il ne paraît pas fâché, je le rejoins pour lui offrir un gros baiser. Il 111emontre un drôle de bâtÏ111entqui semble rattacher deux maisons de chaque côté de la rue, à deux pas de notre territoire. Il me prie de ne jamais dépasser cette limite, car peu après cette maison bizarre, il y a du danger: une grande rue qui mène sur la grande place et des voitures qui circulent. Il fallait jouer impérativement sur la place et ne jamais s'aventurer dans les rues. Cela ne me pose pas de problème, nous ne sommes pas très nombreux et la place suffisamment grande pour nous permettre de nous égayer tranquillement. Je me souviens lui avoir demandé pourquoi cette maison est bizarre. Mon père m'explique que les deux très grandes maisons sont un ancien couvent et que le passage en pierre que l'on aperçoit permettait aux habitants de ces lieux de passer d'un côté à l'autre de la rue. Dans cette maison, début de la rue Bayard, avait vécu un grand chevalier d'un roi de France. On le dit sans peur et sans reproche. Je ne suis pas si courageux, à moins que je sois un petit garçon très sage, je ne franchis jamais seul cette limite. Les mois passent, et arrive le temps où j'entends parler d'école. Que peut-on bien faire à l'école? Mes parents m'expliquent que c'est un endroit où on apprend plein de choses, que j'irai bientôt à la maternelle, puis plus tard à la grande école comme ma sœur Michelle. Celle-ci, d'ailleurs, sera chargée de m'y emmener le matin et de me ral11enerle soir, tout du moins pendant un certain temps. Je vais fêter mes quatre ans. Je fréquente, depuis le début de l'année scolaire, l'école maternelle de l'école Plivée de Ligny, dans le quartier de la gare. Le chemin emprunté est long mais évite le centre ville. J'y vais toujours accompagné de ma grande sœur et quelquefois ma mère revient me chercher le soir. Un soir, je reviens avec Michelle, j'ai la surprise de voir du changement
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dans la salle à manger. Au fond, à droite, a été déposé un petit lit, fait inhabituel, ma grand-mère se trouve dans la pièce et semble affairée à orner le berceau de tissu. Lorsqu'elle m'aperçoit, elle me regarde avec son sourire habituel, et m'explique que ma mère sera absente quelques jours, qu'elle est partie dans un lieu se reposer et qu'à son retour il y aura une grande surprise. Devant mon étonnement, elle me demande si je n'ai pas remarqué que maman avait pris du ventre, ces derniers temps. J'avais bien remarqué que le ventre de ma mère s'était en effet quelque peu alTondi, mais à mon âge, on ne se pose pas trop de questions. Mais tout de même, je me demande pourquoi ma grand-mère aurait voulu que je remarque le changenlent de ma mère, pourquoi ce petit lit, et quelle pouvait bien être la surprise. Au fond, je pense que c'est ce qui 1ne préoccupe le plus. Ma grand111ère prend sur ses genoux et 111' me explique que la fanlille va bientôt s'agrandir, que le petit lit au fond de la pièce est desti né au petit être qui va alTiver et qui sera pour 1110i n petit frère ou u une petite sœur. Je suis heureux de la nouvelle, un petit frère ou une petite sœur pour 1110i, enfant de quatre ans, c'est un événement important. Je demande à mamie Léocadie : - Quand va- t-il arriver? - Dans quelques jours, on ne peut savoir quand, précisément, mais il ne va pas tarder à se décider à venir. Un jour quand tu reviendras de l'école, il sera là. Le lendemain, en rentrant de l'école, je vais voir dans le petit lit. Il n'y a personne, j'en suis fort déçu. Ma mère est partie depuis trois jours, je rentre comme à l'habitude après la sortie de 16h30 et j ai la surprise de voir ma mère penchée sur le berceau; elle m'invite à venir la rejoindre près d'elle. Je fais comme ces derniers jours, je me hausse sur la pointe des pieds pour voir si le lit est habité, je ne vois rien et je suis une nouvelle fois, déçu. Ma grand-mère entre dans la pièce et me demande pourquoi je fais une drôle de tête: - Depuis le temps que tu l'attends, tu n'es pas content? me ditelle. Je suis surpris, j'ai regardé dans le landau et je n'ai rien remarqué. Je lui en fais la remarque. - Tu n'as pas bien regardé, penche toi à nouveau et ouvre bien les yeux, elle est aITivée, mais attention pas de bruit, elle dort.
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Je retourne, intrigué, et aperçois un tout petit être, blotti et presque complètement emmitouflé. Que c'est vraiment petit un bébé, je suis surpris et inquiet. Ma mère me précise que ma nouvelle petite sœur s'appelle Christine. Du coup, avec l'arrivée de la petite dernière, je suis le petit frère de ma sœur aînée Michelle mais deviens le grand frère pour ce petit bout de chou, je perds mon statut de benjamin de la maIson. Au-dessus de l'appartement de la rue des remparts, nous avons un bout de jardin auquel nous accédons par un grand escalier de pieITe. Il est protégé par un mur de grosses pierres, nous sommes sur les remparts de la vieille ville fortifiée. Ma mère est absente depuis plusieurs mois, on fi 'explique qu'elle est très malade et qu'elle est paliie se reposer très loin de la maison. C'est donc ma grand-mère qui prend le relais. Nous approchons de I'hiver 1952, il commence à faire très froid, mais il n'y a pas encore de neige. Ma sœur aînée, qui est souvent absente, ne s'occupe guère de moi. Pendant ses présences, elle est accompagnée par une grande fille guère plus jeune qu'elle. Elles viennent me chercher et tous trois, nous n10ntons sur les remparts. Nous SOilllllesà présent, au mois de décembre. Les deux grandes filles m'expliquent que ce jour n'est pas ordinaire et que si j'ai été sage j'aurai peut être une surprise. Mais pour cela, je dois comme elles, regarder le ciel et surtout ne pas regarder en an~ière. Je ne conlprends pas la règle du jeu, nl0i, je les vois faire et les imite. J'ai beau regarder le ciel limpide, je ne vois rien de particulier. Soudain, je vois apparaître un gros ballon qui passe au-dessus de ma tête, il est à peine à terre que je l11e précipite pour tenter de le ranlasser. Ma grande sœur ne m'en laisse pas le temps, elle me fait comprendre que l'ayant attrapé avant moi, le ballon est à elle. Je suis déçu. Comment aurais- je pu l'attraper avant elle, avec mes petites jambes, je n'avais aucune chance.. .Michelle me dit que peut- être, il allait en venir un autre, qu'il me faut attendre, aussi je reprends la position tête levée. Un deuxième ballon prend le même chemin, la grande fille Annie, c'est son prénom, que je prends pour une amie de Michelle, rattrape le ballon au vol. Les filles radieuses m'encouragent à continuer de regarder le ciel, quelques instants plus tard une autre «planète» passe au16

dessus de moi, et va atterrir dans le jardin. Elle est beaucoup plus petite, lorsque je la récupère, il est évident qu'elle a une dimension fortement réduite au regard des premières. De dépit, je refuse la balle en pleurant et je fais une grosse colère. Pourquoi donc la mienne est plus petite, je ne comprends pas, je ne suis pas content et le fais savoir. C'est la première fois que je connais une pointe de déception, voire de jalousie. Le ciel n'est pas gentil. Ma grand-mère, que j'aperçois tout à coup delTière moi, paraît très ennuyée. Elle a perdu, l'espace d'un instant, son éternel sourire. Elle m'explique que le six décembre, c'est Saint Nicolas et qu'aujourd'hui celui-ci est descendu du ciel pour apporter des cadeaux aux enfants qui avaient été sages. Elle m'explique que le pauvre Saint-Nicolas a beaucoup de travail parce qu'il y a grand nombre d'enfants, qu'il a une grande quantité de cadeaux à distribuer, que de ce fait, il a peut être mal lu sa lettre, qu'il avait dû faire une eITeur. - Je vais aller le trouver pour lui en parler, me dit-elle. Je reprends un peu d'espoir, mais je crains néanmoins que le Père Nicolas, dont j'entends parler pour la première fois, ne soit au courant des petites bêtises que j'ai commises ces derniers temps, dont une, un peu plus importante que les autres, je suis parti tout seul à la rivière et m'en suis approché de très près. Certes, je n'y suis pas resté très longtemps, mais tout de même... Le soir- même, je suis pleinement rassuré. Mon père, peu avant le dîner, m'appelle et me dit: - Grand-mère Léocadie a rencontré le saint Nicolas, elle lui a dit que tu es un garçon très obéissant et très gentil et qu'il a dû faire une elTeur en t'offrant une petite balle au lieu d'un gros ballon. Le brave Saint-Nicolas a vérifié ses fiches et a reconnu son erreur. Il lui a confié le nouveau ballon et l'a priée de te le donner, et pour se faire pardonner, le père Saint Nicolas lui a dit que tu pouvais garder la balle. Il invite toute la famille à venir, avec les autres enfants sages, le rencontrer ce soir, après sa tournée. Il va vous faire encore une surprise. Je suis aux anges. Non seulement, j'ai un gros ballon, comme les grandes filles, mais en plus, une petite balle. Nous allons rencontrer le Saint-Nicolas, tout à l'heure, c'est super.
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Je trouve le temps long, en attendant rheure du départ. Enfin, toute la famille, presque au complet, est réunie (ma mère n'est toujours pas rentrée). Nous partons en direction de la place centrale. Arrivés, nous nous plaçons devant 1'hôtel du cheval blanc et attendons l'arrivée du Saint-Nicolas. Nous sommes rejoints par de nombreuses personnes. Le Saint Nicolas est en retard dit mon père, il doit y avoir beaucoup d'enfants sages à Ligny, en effet, nous ne sommes pas les seuls, il arrive de plus en plus de monde. - Qu'arrive-t-il papa, pourquoi les gens crient-ils maintenant? - Il doit arriver sur son grand char! - Le voilà! crient Michelle et Annie. - Oui c'est lui, tu le vois? - Bien non, je ne le vois pas, papa, je suis trop petit! Mon père me hisse sur ses épaules et... enfin, je le vois, il est debout dans le char tout illuminé. Une foule de gens suit le Saint Nicolas avec des torches allumées, le spectacle est magnifique, une fanfare termine le défilé. J'aperçois sur le char, derrière le Saint-Nicolas, un autre monsieur, il tient une trique dans la main. - Papa qui est le monsieur qui est sur le char avec Saint Nicolas et pourquoi il tient une trique à la Inain ? - Ah! Oui! Il est là pour les enfants qui n'ont pas été sages. C'est le Père fouettard, mais toi tu n'as rien à craindre. Ouf! Je pense que je l'ai échappé belle, je me garde bien de faire cette réflexion tout haut, des fois que. . . Je suis tellement absorbé par mes pensées, que je n'ai pas vu le Saint-Nicolas s'approcher de nloi. Il nl' impressionne, avec son grand habit, il est vêtu d'une grande robe verte et dessus sa robe, il a une chemise toute blanche et un drôle de chapeau sur la tête. Il porte une grande barbe blanche, il semble très vieux mais il a l'air très gentil. - Tu as l'air d'un petit garçon très sage, tu as reçu mon cadeau? - Oui monsieur! appelle Saint Nicolas et je - On ne me dit pas« nl0nsieur» je 111 suis l'ami de tous les enfants sages, qui 11' pas fait de bêtises, ont tu en as fait toi? - Non Saint Nicolas! - Alors, il faudra encore être très sage et obéir à tes parents, tu me le promets?
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- Oh! Oui!
J'aperçois à ses côtés, un autre vieillard, il n'est pas si bien habillé, sa robe est noire, ainsi que sa grande barbe, il al' air méchant, il ne dit bonjour à personne, et il brandit son l11artinet, l'air nlenaçant. Mon père me rappelle que si Saint-Nicolas s'occupe des enfants sages, le Père fouettard, lui, doit punir les enfants qui ont fait des bêtises. Du coup, je ne suis plus très sûr que ça a été une bonne idée de venir. Il me revient en tête mon escapade à la rivière. Après mûre réflexion, je me dis qu'au fond, si Saint Nicolas m'a donné le ballon, c'est que ce n'est pas si grave, et comme ma grand-mère lui a dit que je suis sage, je ne risque pas trop de coups de martinet. L'homme au martinet s'approche de moi. - Et toi, tu es sage, tu écoutes bien tes parents? - Oui! Monsieur! - Bon, comme tu es un garçon gentil, pas de coup de trique, tâche de continuer car l'année prochaine, je reviendrai avec SaintNicolas et si tu n'as pas été sage... Il me sourit et me donne une légère claque sur les joues. Ils partent tous deux vers le balcon de I'hôtel, tout illuminé, ils nous lancent des bonbons par poignées à la volée. J'essaie d'en ramasser le plus possible, je ne sais plus où les mettre. Je me fais bousculer, tout le monde essaye d'en ramasser le plus possible, mais je tiens bon, j'en mets dans toutes mes poches, Michelle et Annie elles, ont trouvé la méthode, elles ont ouvert leur veste et les remplissent de friandises. - Bon vous en avez en assez, il est temps de rentrer! - Ho ! papa encore un peu, s'il te plaît! - Non il est grand temps de rentrer, et surtout ne Inangez pas tout d'un coup, vous seriez malades! - Si vous êtes sages, nous reviendrons 1" année prochaine et nous suivrons le défilé. - Oh ! Oui ce sera super! Le retour se fera dans la joie et la bonne humeur. C'est l110npremier et dernier vrai Saint-Nicolas.

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