Petits mémoires du XIXe siècle

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BnF collection ebooks - "Dans ce temps-là, le vent était aux albums. Un soir, chez des amis, où j'avais à attendre une heure, on s'était avisé de me faire prendre patience en me mettant entre les mains un de ces étranges recueils, sorte de registre en peau de chagrin, tout bourré de grosses proses et de rimes hébétées."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


Publié le : lundi 7 mars 2016
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EAN13 : 9782346011117
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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

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À Jules Claretie

Un petit bout de causerie en guise d’avant-propos, si la chose ne vous déplaît pas, cher ami.

L’heure où nous sommes est pleine d’incohérence, du moins en fait de produits littéraires. Que veut-on, si l’on a encore l’énergie qu’il faut pour vouloir ? En multipliant le papier imprimé à l’infini, en mettant l’interview à la place de la fantaisie, en ne nourrissant plus les esprits que d’insipides commérages, la presse s’est désarmée de son ancien prestige ; elle a fini par faire sur les générations nouvelles de notre Occident l’effet que fait naître l’abus de l’opium sur les Orientaux : elle les hébète. Je ne sais plus qui s’est mis, l’autre jour, à comparer le public d’aujourd’hui à une sorte de Schahabaham obtus et blasé qui n’aurait pas plus de goût pour les ours blancs que pour les ours noirs.

Entre nous soit dit, il y a bien quelque chose comme ça, et cet état d’âme, comme on dit de nos jours, ne pouvait manquer de se produire. – Ne trouvez-vous pas qu’il soit bien accusé ? Est-ce que l’homme qui passe dans la rue sait distinguer ce qui est bon de ce qu’il faudrait jeter dans la hotte du chiffonnier ? Est-ce que les duchesses spasmodiques des deux faubourgs ont par elles-mêmes, en fait de livres, des prédilections et des sympathies ? Est-ce que les masses ne forment pas leurs consciences uniquement par le jeu de la Réclame comme le pacha de Scribe réglait ses sentiments sur la parole de Lagingeole ?

À la vérité, cette fin de siècle aurait une excuse. Si ce public, qui, dans d’autres temps n’était qu’une élite, est devenu un Schahabaham, c’est qu’on s’est trop appliqué à le traiter en Gargantua. Ils lui ont servi trop de choses ! Ils lui ont donné la quantité au lieu de la qualité. Comment serait-il demeuré homme de goût ? Mais voyez donc ! Ce mot que j’écris ici prête à rire dans les nouveaux Cénacles. Homme de goût ! Eh mais, c’est devenu une insulte ! Ce serait l’équivalent de ce qu’on désignait, il y a soixante ans, par : vieil as de pique.

Mais j’y reviens : comment, à l’heure qu’il est, les uns et les autres pourraient-ils voir clair en littérature ? Et, en effet, cher ami, pour ne parler ici que de l’art d’écrire de quelle forme de ce grand art notre siècle si turbulent n’a-t-il pas abusé ? Quelle spécialité n’a-t-il pas dégradée ? L’Histoire ? Hier encore, c’était le mot de ralliement d’un merveilleux collège de philosophes et de penseurs. La génération qui a précédé la nôtre ne jurait que par ces noms d’hommes presque divins : Chateaubriand, Daunou, les deux Thierry, de Barante, Guizot, Thiers, Mignet, Armand Carrel, Michelet, Henri Martin, Louis Blanc. Vu l’étrange frivolité de nos mœurs, considérant la mobilité de nos instincts et la difficulté qu’il y aurait pour un homme studieux de se changer en bénédictin afin de travailler vingt ans de suite en silence à la même œuvre, loin des bruits du monde, l’Histoire, la Fille d’Hérodote, les faiseurs de catalogues la tiennent avec raison pour morte et pour ensevelie d’où il suit qu’on ne fait plus que des monographies. La Prosodie ? L’Épopée ? L’Ode ? la Musique dans les mots ? Les Vers ? Que chanter, puisque, au sortir des classes, tout potache fait déjà profession de ne croire à rien ? Au surplus, les Poètes sont partis comme les Dieux et les Rois : il ne nous reste plus que des métromanes. Mais le Théâtre ? mais les deux Muses sœurs, Celle qui tient le poignard et Celle qui se couvre le visage d’un masque ? Sont-elles donc encore en vie l’une et l’autre ? Ont-elles toujours un corps, des fibres, des nerfs, un cœur, une tête, une voix ? De tous côtés, nous entendons dire par les critiques et aussi par les habitués d’orchestre une chose amen table : c’est que la lorgnette la plus vigilante ne peut réussir à apercevoir autre chose que leurs doux ombres.

À la bonne heure, mais en guise de poire pour soif, nous avons la ressource du Roman. Eh bien, oui, parlons-en, du Roman ! Voilà encore une des formes de la pensée que les temps que nous traversons auront mis dans un bel état ! Sachez donc qu’il n’est plus possible non plus de compter sur cet ancien régal de l’esprit. Depuis 1830 jusqu’à hier soir, la statistique le dit, il ne s’est pas publié en moyenne moins de trois cents romans par année. Quand on tire une barre sous ces chiffres pour faire le total, on sent malgré soi nos cheveux se dresser sur nos têtes. Juste ciel ! quelle cataracte de Niagara uniquement faite d’encre ! Après tant de milliers de volumes, osez donc dire que vous en ferez dans lesquels il y aura du neuf et de l’imprévu ? Non, non, arrangez-vous comme il vous plaira et vous serez bien forcé de convenir avec moi que les plus beaux récits ne sont autre chose que des redites. En second lieu, il faudra me concéder aussi qu’à la fin des fins, les lecteurs renoncent à vous suivre. Les plus intrépides sont saturés de tant d’adultères, de tant d’assassinats, de tant de rapts, de tant de mystères mondains, qui ne sont plus des mystères puisqu’on les fait passer au grand jour de la publicité du feuilleton à celle de l’in-dix-huit. – « Des romans ! toujours des romans ! s’écrie la foule en s’efforçant de réprimer les bâillements que font naître de concert la satiété et l’ennui. Des romans, voilà une denrée bien rare, en vérité ! Et ils sont toujours les mêmes. Est-ce donc, messieurs les auteurs, que nous sommes condamnés à n’être plus qu’un peuple de ruminants, c’est-à-dire à remâcher sans cesse la même provende ?

Il se fait entendre, d’ailleurs, un grief d’un genre encore plus grave.

En France, le Roman n’a jamais consenti à être bégueule. Il faisait même profession d’être hardi. Il appelait volontiers les choses par leur nom. On s’accordait à lui laisser bon nombre de licences. De nos jours, la mesure est dépassée. Il n’a plus seulement de l’audace ; il s’étudie à être cynique. Il s’est fait une habitude de la crapule. Il court les mauvais lieux. Il ne parle plus la langue nationale ; il a pour truchement journalier l’argot des filles et des voleurs, et c’est parfois pour ça qu’il se vend à cent mille exemplaires ; mais il arrive à la fin qu’on ne veut plus de lui dans toute maison qui se respecte. « – Il corromprait nos femmes ; il salirait nos filles. » Et les bourgeois de Paris ferment leurs portes avec des cris de dégoût.

Ainsi, vous le voyez, cher ami, la France qui aime sincèrement les lettres demande grâce.

Or, en prêtant l’oreille à tant de plaintes, des éditeurs, hommes d’esprit et d’initiative, ont pensé à un expédient qu’ils emprunteraient au passé. Ils se sont mis à ressusciter les Mémoires. En revenant à cette mode de nos pères, ils ne faisaient que mettre en action un des grands vers d’Horace : Multa renascentur quœ jam cecidere. Les Mémoires, jetez un rapide coup d’œil sur le passé ; c’est un genre français par excellence. Qui ne le sait ?

Ces sortes de livres, quand ils sont écrits avec sincérité, ont autant de séduction que le roman et sont aussi nourrissants que l’histoire. Notre littérature nationale en compte par centaines et presque tous sont des chefs-d’œuvre. Toujours est-il que la faveur publique souffle en ce moment de ce côté-là. Des Mémoires, l’histoire familière, les grands hommes en robe de chambre, la vie intime découpée en récits, tout le monde en demande et tout le monde en fait.

Vous le voyez, cher ami, je fais comme tout le monde ; je publie un premier volume de Souvenirs personnels.

Ah ! je sais bien ce qu’on serait en droit de dire. L’auteur est trop peu de chose pour occuper le public de soi et effectivement, ma personne ne compte pas. Mais, Dieu merci, j’ai à invoquer en ma faveur le bénéfice des circonstances atténuantes. Hélas ! j’ai beaucoup vécu. Pendant cinquante ans, sans interruption, j’ai mené l’existence du journaliste, tantôt dans la presse littéraire, tantôt dans la presse sérieuse, le plus souvent dans la presse satirique. Nul ne s’est frotté plus que moi aux personnages d’importance, à ceux de l’art, de la politique, de la littérature et des clubs. Nul n’a donc été plus à même de voir, d’écouter et de retenir. Et j’ai beaucoup retenu. Or, ces Mémoires que je publie sont beaucoup moins les miens propres que ceux des uns et des autres. Ils sont un peu les Mémoires de tout le monde.

Va pour les Mémoires de tout le monde, mais un tel labeur, se rapportant à mille figures diverses, ne saurait être entrepris à la légère. Je ne parle pas seulement du temps qu’il faut y dépenser, ni des documents et du cœur qu’on doit avoir pour aller jusqu’au bout. Une autre chose est indispensable : un appui. On a donc besoin de sentir qu’on ne marche pas sans incitations amicales, sans l’assentiment formel de beaux esprits qui s’y connaissent.

Une adhésion de ce genre a été le viatique dont j’ai dû me munir.

Parmi les hommes éminents que j’ai eu à rencontrer sur mon chemin, il en est quatre qui m’auront vivement et, à plusieurs reprises, encouragé à me mettre à ce travail. Le premier a été Méry, l’auteur merveilleux d’Héva et de la Guerre du Nizam. En lisant dans le Mousquetaire, d’Alexandre Dumas, une série d’articles que je faisais paraître sous ce titre : Petit voyage à travers l’ancienne presse, – on était alors en 1854, – il m’écrivait : « Mais c’est l’histoire de la littérature militante de 1830 que vous écrivez là ! Continuez ! continuez donc, quand ce ne serait que pour l’enseignement des générations nouvelles ! » Gérard de Nerval se montrait plus pressant encore. « Ce n’est pas pour vous faire de faciles compliments ; mais je dois vous dire que vous parlez de la Batrachomyomachie poétique et littéraire de notre temps comme Collé a parlé de ses contemporains, dans son charmant Journal. Ce que je vous ai dit dix fois de vive-voix, je vous le répète par écrit : « Faites donc vos Mémoires. » Un troisième, c’était ce pauvre et savant J.-J. Weiss, qui nous a été trop vite enlevé par la mort. De temps en temps, il m’envoyait de Fontainebleau de fraternels billets de dix lignes. J’en copie un, mot pour mot. « Je viens de terminer la lecture de Nos Révolutionnaires, votre dernier livre. Voilà du bon français ! Voilà de vrais portraits bien dessinés ! Il faut maintenant coudre une longue rallonge à ces chapitres. Pourquoi ne feriez-vous pas pour notre époque ce que Tallemant des Réaux a fait pour la sienne ? Voyons, mettez-vous résolument à l’œuvre ! »

J’ai à rapporter le témoignage d’un quatrième encourageateur, comme on disait au Divan Le Pelletier, et ce quatrième, c’est celui dont le nom est écrit en tête de ce liminaire ; c’est vous-même, cher ami. Deux ou trois fois dans vos chroniques du Temps, de même que Méry, Gérard de Nerval et J.-J. Weiss, vous m’avez fait la même invite à carreau. « Voyons, écrivez vos Mémoires. » Mais, en amicales pattes de mouche, quand vous voulez bien m’écrire, et aussi dans nos rencontres à la Société de Gens de lettres ou ailleurs, vos paroles prenaient presque l’allure d’une sommation.

Eh bien, vous le voyez, j’ai fini par obéir. Voici une première livraison des Mémoires de tout le monde. Je tiens à appuyer sur le fait, ce sont de vrais Mémoires très sincères, très véridiques, point chargés d’ornements ni de fictions d’aucun genre. Je n’y figure et je ne veux y figurer que comme le démonstrateur du Musée Grévin qui explique au public les bonshommes de cire, mais je veux aussi supposer que ce spectacle n’est pas dépourvu d’intérêt. Il va sans dire qu’il sera continué, si l’on lui fait bon accueil.

PHILIBERT AUDEBRAND.

Henri Heine
I

… Dans ce temps-là, le vent était aux albums. Un soir, chez des amis, où j’avais à attendre une heure, on s’était avisé de me faire prendre patience en me mettant entre les mains un de ces étranges recueils, sorte de registre en peau de chagrin, tout bourré de grosses proses et de rimes hébétées. J’allais refermer le lourd volume, quand, par hasard, je m’arrêtai à une page zébrée de pieds de mouche d’une allure choquante. Il s’agissait de quinze ou seize lignes, capricieusement écrites sur le vélin de manière à former le dessin d’un losange. Curieux de savoir ce que c’était, je parcourus des yeux, non sans m’y prendre à deux fois, cette fantaisie d’un humoriste, déjà si bizarre dans la forme graphique.

Voici ce qu’il y avait sur ce feuillet :

« Dieu a pris plaisir à créer l’ennui ; c’est pourquoi l’ennui est immortel. Enfant, on désire tout ce qu’on voit, chose peu gaie ; écolier, on est entre les mains des ânes savants, chose fort triste ; jeune homme on s’amourache d’une dinde, non truffée, chose fort bête ; homme mûr, on a à faire sans cesse les chiffres de la prévoyance ou de l’économie, chose sinistre ; vieillard, on se souvient des sottises qu’on a faites, en y mêlant celles qu’on a coudoyées. Que faire donc ? Rien ; c’est encore ce que l’homme peut faire de mieux.

H.– H. »

– Que cachent ces deux H ? demandai-je après avoir lu.

– Un grand poète, un grand prosateur, un maître original.

– Pourquoi n’a-t-il pas signé son nom en entier ?

– D’abord, parce qu’il ne veut pas contribuer à propager l’ennui en forçant le lecteur à se fourrer dans la tête quelques syllabes patronymiques de plus ; en second lieu, parce qu’il trouve un très grand charme à ne pas faire comme tout le monde.

En même temps, on m’apprit que l’auteur du losange n’était autre qu’un Allemand transplanté en France, Henri Heine, l’auteur des impressions de voyage, l’homme des Reisebilder. Déjà, dans les années vermeilles qui ont suivi la révolution de Juillet, la plus littéraire des révolutions, un journaliste d’un grand savoir, Loeve-Veimars, le plus délicat des critiques, avait popularisé chez nous le nom de ce nouveau venu, en nous faisant lire dans la Revue des Deux Mondes, et, plus tard, dans le Népenthès, des pages détachées : le Voyage au Bloksberg, le Tambour Legrand et les Bains de Lucques, trois chefs-d’œuvre. Grâce à la chaîne électrique de la presse, on n’ignorait donc pas à Paris qu’il y eût sur les bords du Rhin un jeune et beau docteur, d’origine juive, véritable enfant de l’Allemagne expérimentale, qui avait dédaigné d’être banquier et avocat uniquement pour desservir le vieil et pauvre autel des Muses. À l’époque dont je parle, on ne mettait le mot qu’au singulier, la Muse, ce qui était plus jeune et paraissait tout à fait romantique ; mais je demande à laisser le pluriel pour cette raison que, tout récemment, en lisant la correspondance du poète, j’y ai trouvé cette apostrophe à un de ses amis qui cherchait à lui soutirer des vers : « Ne me parlez plus des Muses ; ce sont neuf vieilles folles qu’il faudrait renfermer à Charenton. »

Avant de devenir notre hôte, Henri Heine comptait beaucoup d’esprits sympathiques à Paris, parce qu’il était celui de nos voisins qui travaillait le plus à faire aimer la France en Allemagne. Je ne fais pas un travail de biographie ; je n’ai pas non plus le projet de me livrer en ce moment à l’analyse des œuvres du poète. Je ne veux que faire connaître deux ou trois particularités de la vie littéraire d’il y a cinquante ans ; mais, à cette occasion, je ne puis pas trop noter un fait, celui de cette célébrité si soudaine et si éclatante. À la vérité, la politique y avait grandement aidé, comme cela arrive souvent. Un jour, quelque œil de taupe de la censure, clairvoyant après tout le monde, avait découvert que ce jeune penseur était jacobin, tout imbibé des principes de la Révolution française, le plus grand crime pour le temps où l’on vivait. Un autre, un rat-de-cave du colportage prussien, s’était pris à constater que ce rejeton d’une race proscrite, irrespectueux pour les puissances de la terre, se mêlait aussi de dire, en se jouant, que si Dieu avait créé le monde, il ne l’avait pas créé parfait, tout au contraire. Dès ce moment avait commencé pour Henri Heine cette guerre de coups d’épingle administratifs, que les gouvernements savent si bien faire à un pauvre homme qui n’a que sa plume pour vivre.

Une épigramme, l’arme blanche de la raillerie, qui fait saigner un espion ou un censeur, c’est charmant sans doute. La galerie rit un peu et c’est tout. Toute l’Allemagne prenait goût à ce spectacle, mais c’était un duel à armes inégales. « Si je ne me sauve pas, le roi de Prusse me fera mettre en cage ou à la broche, » se dit l’apprenti journaliste. Voilà comment il vint en France, un beau matin, à trente ans passés, mais plein de verve et tout souriant.

À Francfort-sur-le-Mein, Ludwig Boërne avait pu voir que Henri Heine, qui n’était pas encore venu en France, montrait un grand désir de voir Paris et d’y vivre.

– Combien vous avez raison ! lui dit-il ; Paris, c’est la citadelle de la liberté, c’est la ville sainte. Ah ! quand vous aurez vu Paris et respiré son atmosphère, quelle ivresse sera la vôtre !

Il ne se trompait pas. – En 1831, Henri Heine s’échappa de Prusse et vint en France. À peine arrivé à Paris, au sortir de la cour des Messageries, il courut au musée du Louvre, afin d’y voir face à face le célèbre tableau d’Eugène Delacroix représentant la Liberté, coiffée du bonnet phrygien, sur une barricade de 1830. Jeune, enthousiaste, tout plein du génie de l’antiquité grecque et romaine, il était émerveillé ; son âme de poète se mit aussitôt à résonner comme une lyre d’Éole dont le vent venait de remuer les cordes. En courant à l’Hôtel du Rhin, sa résidence temporaire, il jeta sur le papier ces lignes plus harmonieuses que des vers.

« Saintes journées de Juillet, vous témoignerez éternellement de la noblesse de l’âme humaine que rien ne peut détruire ! Ceux qui vous ont vues ne pleurent plus sur ces vieux tombeaux ses antiques héros. Ils croient en la résurrection des peuples. Saintes journées de Juillet ! Les dieux qui virent ce grand combat de patriotes en guenilles contre un roi en or poussèrent des cris de joie et d’admiration, et si cela n’eût dépendu que d’eux, ils fussent descendus sur la terre pour se faire naturaliser citoyens de Paris. »

Boërne a écrit, du reste, quelque chose de semblable.

Dans le même moment, Paris renaissait. Art, littérature, philosophie, théâtre, le romantisme était en pleine floraison. Du passé on rejetait tout, le langage, les idées, le costume, les préjugés. Jamais il n’y avait eu tant d’ivresse. Ce mouvement pouvait être comparé à l’un de ces longs jours d’avril, où il y a fête dans le ciel et sur la terre, où la branche des arbres bourgeonne, où les chemins commencent à être verts, où le loriot, rossignol du matin, jase trois heures de suite. Où y avait-il le plus de sève folle, chez les métromanes du Cénacle ou chez les saints-simoniens ? chez les peintres coloristes ou chez les républicains de la Société des Amis du Peuple, qui coiffaient un chapeau rouge et portaient des gilets à la Robespierre ? Quand le jeune Allemand, « Prussien libéré », comme il s’appelait lui-même, fit son entrée dans ce monde si inattendu, il fut si ébloui qu’il crut avoir été envoyé par mégarde dans une planète inconnue des astronomes. Un de ses aînés, un autre proscrit, un philosophe et un juif comme lui, non moins téméraire dans l’expression de sa pensée, ce Ludwig Boërne, si éloquent, si vite oublié, le prit par la main, et, en le présentant aux hommes du jour, dit tout simplement :

– Voici M. Henri Heine de Hambourg ; c’est un fils de Voltaire et de Goëthe, qui, à lui seul, a autant d’esprit que ses pères en avaient à eux deux.

Au reste, la présentation était une cérémonie absolument superflue. J’ai dit plus haut combien le nouvel arrivant était populaire à Paris. Il n’aurait eu qu’à se nommer, en disant : « Me voilà ! » et toutes les portes se fussent ouvertes d’elles-mêmes devant lui. La figure de l’ancien étudiant de Goëttingue était de celles qui attirent le plus. Depuis lors on a pu voir chez Michel Lévy un portrait de lui, qui date de cette époque-là et qui reproduit très fidèlement l’image de sa jeunesse. Voilà bien une tête de jeune Hébreu de la Bible, qui a été élevé dans la rêveuse Allemagne. Tout le visage est beau. Ne vous arrêtez, si vous voulez, qu’aux yeux et à la bouche, à l’éclair et au sourire. On dirait presque les traits d’une femme ; on le dirait si toutes les forces de l’ironie ne jaillissaient en gerbes étincelantes et du regard et des lèvres. Il manquait peut-être au corps un peu de cette gracilité sans laquelle il n’y a pas d’élégance à Paris ; mais sa main blanche, nette, délicate ; mais la manière de marcher en remuant les épaules faisait voir que l’homme n’était aucunement dépourvu de distinction.

Si Paris fêtait Henri Heine, le poète adorait Paris. Tout le monde connaît le mot qu’il écrivait à l’adresse de Paris :

« – Je suis, écrivait-il, un rossignol allemand qui a fait son nid dans la perruque de Voltaire. »

On l’admit bien vite partout ; non, je me trompe, on l’introduisit dans les meilleurs endroits littéraires, Revues et librairies. Il y avait d’ailleurs, dans le fait de l’appeler, un très grand attrait de nouveauté pour notre pays. Chose bizarre, qu’on ne pouvait comprendre, Henri Heine était si richement doué au point de vue des ressources du style qu’il pouvait écrire un même livre en allemand, d’abord, et ensuite en français, ou bien en français, d’abord, en allemand, ensuite. Notez que l’un et l’autre étaient toujours du meilleur métal littéraire. C’était donc ce qu’il faisait, contentant, le même jour, à trois cents lieues de distance, deux éditeurs, Campe, à Hambourg, et Eugène Renduel à Paris. On se souvenait bien d’avoir vu l’Anglais Hamilton composer chez nous des livres en français, tout aussi bien que les premiers écrivains du siècle de Louis XIV ; mais l’auteur des Mémoires de Gramont n’aurait pas eu la puissance d’écrire, en même temps, la même œuvre dans sa langue maternelle.

On venait de publier l’Europe littéraire, revue de la semaine qui a eu des jours brillants, même après la Revue de Paris. Comme M. H. Bohain, le fondateur, ne comprenait la vie que menée à grandes guides, il donnait des fêtes, des dîners de gala, auxquels il conviait l’élite de la rédaction. Naturellement, le jeune Allemand en était. On le fit causer et l’on vit que Boërne n’avait rien exagéré en le donnant pour un rejeton de Voltaire et de Goëthe. Plus tard, il a été longtemps de mode de vanter l’esprit de Méry. Qui n’avait pas entendu le Phocéen ne pouvait pas se flatter de savoir ce que c’est qu’un causeur. « Quand je l’ai à dîner, on ne se lève plus de table, » disait une maîtresse de maison. Sur les boulevards, dès qu’il ouvrait la bouche, ceux qui se promenaient se taisaient d’un commun accord, sachant bien d’avance qu’il égrènerait un long chapelet de paradoxes et de mots ailés à défrayer vingt comédies. Mais qu’était-ce que cette abondance, si l’on essayait de la comparer à la verve endiablée de Henri Heine ? Imaginez Méphistophélès sortant de dessous terre, escorté d’un bataillon de gnomes à tête bizarre, causant, criant, dansant, riant, et riant de tout. Méry se tenait un peu en vieille coquette à laquelle il faut prêter une oreille respectueuse. Il n’était pas permis de remuer une chaise ou une petite cuiller. Henri Heine ne se serait jamais arrêté pour si peu. Une fois lancé, il allait d’un train de cheval échappé, broyant sans pitié sous la corne de ses pieds tout ce qui se rencontrait sur son chemin.

Aux fêtes de Bohain, il se moquait des convives, à commencer par celui qui payait à boire. La maîtresse du lieu était une fort belle femme, qu’on se plaisait à habiller en mariée, avec le voile blanc et le bouquet de fleurs d’oranger, ce qui était, au milieu de ces orgies, un contraste d’un grand ragoût. Or, Henri Heine, évoquant le souvenir d’Homère, disait tout haut, en voyant Bohain, le boiteux, aller de table en table une bouteille d’Aï à la main, qu’il lui rappelait Vulcain, boiteux aussi, qui servait de l’ambroisie à la table des dieux pendant que Mars caressait Cypris, sa femme. Et l’on riait de cette saillie qui ne devait peut-être pas être plaisante pour tout le monde. Ailleurs, dans le monde ou dans les foyers des théâtres, il se répandait en railleries fines sur celui-ci et celui-là, n’épargnant pas ses amis, sacrifiant même, l’un des premiers, le digne et solennel Ludwig Boërne, son premier « cornac », comme il disait. À propos de bons mots et de quolibets, il en était arrivé à être d’une force de ferrailleur, ce qui le portait à provoquer l’univers entier, à faire de l’ironie comme certains autres font de la peinture et de la musique.

À Paris, les beaux parleurs sont toujours bien venus ; la blague est une puissance ; Beaumarchais pensait que c’est la seule. Les gens de lettres battaient des mains aux improvisations de Henri Heine. À la vérité, le Livre des Chants et ses autres œuvres servaient à donner un magnifique relief à cette parole si frivole et si amusante. Celui de tous qui admirait le plus l’Allemand était H. de Balzac, toujours en extase devant les curiosités de la vie sociale.

– Voyez la différence des temps ! disait l’auteur du Père Goriot. Aujourd’hui les juifs ne sont plus infâmes ; on ne les écarte pas des villes à coups de fourche ; on ne les condamne plus à porter un chapeau jaune pour les distinguer des autres, ni à payer un petit écu de trois francs comme les cochons à la porte de l’octroi. Les juifs font Reisebilder et Robert leDiable.

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