//img.uscri.be/pth/fda29d667c3b64e8574717b12b6230941730408f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Philibert Tsiranana

De
348 pages
Elu premier président de la République de Madagascar le 1er mai 1959, Philibert Tsiranana a été réélu en 1965 et en 1972 au suffrage universel. Homme de paix, disciple de Gandhi, il se voulut toujours plus proche du sort des faibles en initiant le "Socialisme malgache" qu'il incarna jusqu'à sa mort en 1978. Son oeuvre historique a nourri la grande époque des "soleils de l'indépendance" africaine, au tournant des années 1960, période-clé de la décolonisation de l'outre-mer français.
Voir plus Voir moins

Philibert Tsiranana (1910-1978) Premier président de la République de Madagascar

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Dingamtoudji MAIKOUBOU, La femme ngambaye (Tchad) dans la société pré-coloniale, 2006. Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA, Moustapha DIOP, Quelle transition politique pour la Guinée?, 2006. Gilbert ZUÈ-NGUÉMA, Africanités hégéliennes, alerte à une nouvelle marginalisation de l'Afrique, 2006. Claude KOUDOU (sous la dir.), L'espérance en Côte d'Ivoire, 2006. Etanislas NGODI, Milicianisation et engagement politique au Congo-Brazzaville, 2006. Lamine TIRERA, Abdou Diouf, biographie politique, 2006. Lamine TIRERA, Abdou Diouf et l'Organisation Internationale de la Francophonie, 2006. Wilfrid DANDOU, Un nouveau cadre constitutionnel pour le Congo-Brazzaville, 2006. Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Église-Famille de Dieu dans la mondialisation, 2006. Grégoire BIYOGO, Histoire de la philosophie africaine, 2006. Tome I : Le berceau égyptien de la philosophie Tome II : La philosophie moderne et contemporaine Tome III : entre la postmodernité et le néo-pragmatisme Mamadou Aliou Barry, Guerres et trafics d'armes en Afrique, 2006. Rudy MAS SAMBA, L'Afrique noire industrielle, 2006. André-Hubert ONANA MFEGE, Les Camerounais et le général de Gaulle, 2006. André-Michel ESSOUNGOU, Justice à Arusha, 2006. Alexandre GERBI, Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, 2006. Nicolas METEGUE N'NAH, Histoire du Gabon, 2006. P.-C. BAKUNDA ISAHU CYICARO, Rwanda. L'enfer des règles implicites, 2006. J. TAGUM FOMBENO, L'action des syndicats professionnels en Afrique noire francophone, 2006.

André Saura

Philibert Tsiranana (1910-1978) Premier président de la République de Madagascar

Tome 2
Le crépuscule du pouvoir

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie ] Espace Fac..des 4-16 L'Harmattan Sc. Sociales, BP243. Université Kinsbasa Pol. et Adm

75005 Paris

Kônyvesbolt Kossuth L. u.

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti. 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

Burkina

Faso

1200 logements 12B2260

villa 96 12

KIN XI

Ouagadougou FASO

1053 Budapest

HONGRIE

de Kinshasa

- RDC

BURKINA

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01331-7 EAN : 9782296013315

Carte de Madagascar
C.. .'Amb",

Cana!

",l,/f"""'"''''

du

Mo<ambiqu.

~"'rA"".I\Il', OC'£M,

"'u,ow'.v.

~~

""'DIEN

n,.NARANTSOA

~'

~

t
"

"
TULRAR

*'

IV

Collection Y. & A. Saura

CHAPITRE

I

LA LONGUE MARCHE...

Aucune communauté humaine ne peut construire l'avenir si elle ne revendique pas toutes ses racines et toutes ses histoires.
Dominique

W olton I

1

- La conscience collective revisitée

Mais l'actualité politique sait donner à ceux qui dirigent la collectivité malgache une occasion nouvelle d'énoncer leur volonté d'unité nationale. La commémoration, le 29 mars 1967, des évènements de 1947 dans la Grande TIe, avait été formellement souhaitée par une motion adoptée lors du Xème Congrès du P.S.D. en septembre 1966, et décidée au début du mois de décembre suivant à l'issue du long voyage de Philibert Tsiranana à l'étranger. Une loi, adoptée par l'Assemblée nationale et le Sénat, promulguée par le président de la République le 19 décembre 1966 sous le N° 66-35, devait déclarer « la journée du 29 mars, journée commémorative des morts des évènements de 1947 et décider l'immorta/isation de ces évènements par l'érection d'une stèle commémorative à Tananarive ». L'approche de la première commémoration est analysée par le gouvernement, réuni en Conseil le 2 mars 1967, sous la Présidence du chef de l'État qui entend en définir la portée, le sens et le style. Pour Philibert Tsiranana, en effet, «ce que l'on a appelé «les évènements de 1947 », a divisé les Malgaches au plus haut point et il est donc souhaitable que la première commémoration de la date du 29 mars soit une consécration supplémentaire de l'unité nationale et de la fraternité de tous les habitants de Madagascar ». Manifestement désireux d'en indiquer la tonalité, il précise: «A l'image de la vie quotidienne malgache, cette journée doit refléter l'Union Nationale qui, dans notre tradition, exclut toute forme de xénophobie ».
I Wolton, Dominique, «La communication politique entre la Polynésie Française et la Métropole ». C.N.R.S., septembre 2001. 9

Le gouvernement décide donc que le 29 mars 1967 sera « une journée typiquement malgache, journée du recueillement, de la prière et du souvenir, à l'exclusion de toute haine et de tout ressentiment qui sont d'ailleurs étrangers au style de vie malgache ». Pour l'Exécutif, en outre, « il convient que la journée du 29 mars 1967 soit une journée de réconciliation car aucun parti politique, aucune association, aucun individu n'a le droit de prétendre s'arroger le mérite de cette journée de commémoration ». Toutes les manifestations sur les voies publiques et toutes réjouissances publiques pendant la journée du 29 mars 1967 seront d'ailleurs interdites par un arrêté ministériel en date du 25 mars. Fidèle, aussi, à toutes les célébrations officielles de l'Organisation des Nations unies, Philibert Tsiranana prononce le 21 mars 1967, une allocution radiodiffusée consacrée à la« Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale ». Signataire de la Charte de l'O.N.U., la République Malgache s'est en effet engagée à lutter « contre la menace pour l 'harmonie et la paix internationales, que constitue le non-respect des droits de l 'homme et des libertés fondamentales de tout individu, sans distinction de race, de sexe, de langage ou de religion ». Pour Philibert Tsiranana, «l'apartheid» est une grave menace pour la paix mondiale », et en souvenir de la répression sanglante, le 21 mars 1960, de la manifestation pacifique de noirs d'Afrique du Sud contre le racisme, il invite la population de Madagascar à prendre conscience des risques de discrimination et à œuvrer, de tous ses moyens à l'application des principes et des décisions des Nations-Unies. Une semaine plus tard, au soir du 28 mars 1967, le président Malgache s'adresse à nouveau à ses concitoyens par radio, pour évoquer la commémoration des évènements du 29 mars 1947. TImet l'accent sur les thèmes déj à énoncés en début de mois: la journée du 29 mars 1967 doit bien être celle du souvenir, de la prière, de la réconciliation et de l'union nationale des malgaches. Français et autres étrangers séjournant à Madagascar sont invités «à s'en tenir écartés car ce n'est plus leur affaire dans la conjoncture actuelle ». Les religieux malgaches, de toutes confessions, sont aussi interpellés par le chef de l'État qui leur demande de «prier et de faire prier pour tous les morts ». Pour Philibert Tsiranana, « les distinctions politiques de l'époque n'ont plus rien de commun avec les catégories politiques d'aujourd'hui. La grande majorité des malgaches qui, en 1947, s'était groupée en fonction de certaines options, dans les partis de l'époque, a subi par la suite un immense brassage et s'est regroupée tout différemment dans les partis d'aujourd'hui. De telle sorte qu'il est, en toute bonne foi, impossible d'avancer que tel parti de 1967 est héritier de 1947 ». Le chef de l'État conclura donc son allocution en invitant ses compatriotes « à commémorer un drame qui est à présent du domaine de l 'histoire... à marquer le souvenir d'une période révolue et de circonstances 10

qui ne se représenteront plus jamais ...et à rendre aux victimes de ces évènements I 'hommage qui leur est dû, sans arrière-pensée, dans la dignité et la générosité, en toute fraternité ». Le 29 mars 1967 à 9 heures du matin, en présence des membres du gouvernement de nombreuses personnalités et d'une foule de deux mille personnes, Philibert Tsiranana dépose une gerbe au Monument aux Morts du Lac Anosy à Tananarive. Ce sera, dans la capitale, la seule cérémonie officielle de la première commémoration des évènements de 1947, des dépôts de gerbes analogues ayant également lieu dans les autres villes de la Grande lIe. Au lendemain de cette journée du souvenir, le président Tsiranana se disait satisfait du comportement national, « dont la manifestation dans le calme, la paix et la prière lui apparaissait comme la démonstration de la maturité politique des malgaches ». Il n'ignore pas que les Malgaches allaient être jugés, lors de cette commémoration. Fier qu'ils aient franchi « cette première étape, car, indiquera-t-il, çà va continuer chaque année », il remercie le peuple malgache « et tous ceux qui habitent ce pays, qu'ils soient blancs, noirs ou jaunes, c'est à dire tous les habitants de Madagascar sans distinction de race, ni de couleur, car ils se sont très bien comportés cejourlà. C'était magnifique, c'était admirable ». La tradition de la commémoration du 29 mars 1947 prenait ainsi place dans la mémoire des malgaches, dans la mémoire malgache, surtout. Sa pratique, au fil des ans, va donc se perpétuer car le sens de l'événement historique appartient au peuple de Madagascar. Ayant accepté, à l'invitation du président de la République Tunisienne, Habib Bourguiba, de co-présider le « Colloque sur les voies africaines du Socialisme» devant se tenir à Tunis du 26 mai au 1er juin 1967, Philibert Tsiranana envisage de se rendre en France, préalablement, dès le 19 mai 1967. Il se dit à Tananarive, en ce début du mois d'avril 1967, que le président Tsiranana profiterait de son séjour à Paris pour consulter ses médecins. L'un d'entre eux, le Professeur Maspetiol, vient d'ailleurs d'effectuer un séjour à Madagascar d'une vingtaine de jours, au cours duquel il a pratiqué plusieurs interventions chirurgicales et donné des conférences à l'intention des étudiants en médecine et du corps médical de la Grande lIe, non sans avoir été reçu, bien sûr, en audience par son célèbre patient, le président de la République es-qualité. L'annonce du décès du Docteur Konrad Adenauer, le 19 avril 1967, peinera profondément Philibert Tsiranana. L'ancien Chancelier de l'Allemagne fédérale avait reçu le président malgache lors de son séjour Outre-Rhin et, indépendamment des bonnes relations bilatérales, Philibert Tsiranana avait déjà pu apprécier le souci de Konrad Adenauer « de faire prospérer les petits pays ». L'aide allemande au développement de Madagascar est d'ailleurs là pour témoigner de l'action politique d'un « grand homme d'État, libéral, champion de la paix », dont le président 11

Tsiranana se plaît aussi à souligner «le rôle essentiel dans les bonnes relations internationales et notamment la sage politique ayant engendré celles, amicales, entre la France et l'Allemagne depuis quelques années ». Dans son message de condoléances, le président Tsiranana dira au président Heinrich Luebke, sa tristesse et sa vive compassion. de Gaulle, lui, se rendra à Bonn et à Cologne, le 25 avril 1967, pour assister aux obsèques du Chancelier Adenauer qu'il avait reçu pour la dernière fois au Palais de l'Elysée, le 20 février de la même année. L'Œuvre nationale et internationale d'Adenauer, avait, ce jour-là, été magnifiée par de Gaulle car, devait affirmer le président français, «de cette œuvre, telle que nous l'avons voulue et poursuivie et telle que vous continuez d Jitravailler, on peut dire que son premier but et son principal résultat consistent en ceci, qu'en vertu d'une extraordinaire victoire du bon sens, l'Allemagne et la France remplacent leur longue et stérile hostilité d'autrefois par une amicale et active coopération ».2Le président malgache et le Général de Gaulle sont donc en pleine communion d'esprit à l'heure de l'adieu à un Grand du monde. Ils le sont aussi, naturellement, en matière de diffusion de la langue et de la culture françaises. Le séjour que Philibert Tsiranana envisage d'effectuer en France à partir du 19 mai 1967, et sa rencontre programmée dès le lendemain avec le président français, ne pourront que renforcer cette approche culturelle. de Gaulle s'était d'ailleurs réjoui, le 9 juillet 1966, de la volonté des dirigeants de l'O.C.A.M. que leurs États, leurs élites et leurs peuples soient très liés entre eux, en profondeur, par la langue et la culture des Français. Mais le président Malgache, malade, n'avait pu participer aux travaux des présidents africains lors de la discussion et de l'adoption des différents thèmes abordés au «Sommet» de l'O.C.A.M., en juin 1966 à Tananarive. En recevant, dans la matinée du 28 avril 1967, les membres du Bureau de l'Alliance Française de Madagascar, conduits par leur président, le Docteur Razafitsifera, Philibert Tsiranana évoquera aussitôt la question de la «francophonie» en se félicitant d'être au rang des initiateurs du projet, «parmi les premiers pionniers avec les présidents Senghor et Bourguiba ».
«Je serai le troisième, s'il n Ji a que trois hommes pour soutenir la

francophonie », devait-il déclarer avec enthousiasme, avant d'inviter ses interlocuteurs à lutter pour elle et de souhaiter l'enrichissement mutuel des cultures malgache et française dans l'avenir. «Nous devons mêler nos deux cultures comme des sœurs qui s'entraident », dira encore Philibert Tsiranana avec modestie dans le propos, mais une réelle ferveur dans l'apport mutuel. Peut-être encore, et tout aussi consciemment, mais sur un tout autre plan puisque les intérêts économiques nationaux sont au centre de ses préoccupations, Philibert Tsiranana se rapproche-t-il des idées françaises en
2 De Gaulle, Charles, (1970, p.145) Discours et Messages, Vers le terme, janvier 1966-avril 1969.

12

matière de politique extérieure en recevant dans l'après-midi du 28 avril 1967, deux membres du Soviet Suprême de l'U.R.S.S., Ter Gargarian et Ivanov, séjournant à Madagascar avec d'autres membres du «Comité de Solidarité afro-asiatique ». Le voyage officiel du Général de Gaulle en Russie Soviétique en juin 1966 et celui à Paris, du 1 au 9 décembre de la même année, de Kossyguine, président du Conseil des Ministres de l'U.R.S.S., ont, en effet, permis de rapides progrès et offrent même des perspectives amples et fécondes, aux plans culturel, économique, scientifique et technique entre la France et l'U.R.S.S. L'époque de la menace soviétique sur Paris, durant la guerre froide entre l'Est et l'Ouest, dont de Gaulle disait qu'elle «était à deux étapes du Tour de France », et celle, beaucoup plus récente encore où, en 1964, «l'Armée Rouge se vantait de pouvoir atteindre Lyon en huit jours »3sont donc bien révolues et ont fait place à un temps nouveau, beaucoup plus instinctif et raisonné, celui de la solidarité et de la coopération, ainsi que du progrès et de la paix. La grandissante et amicale coopération qui s'organise aussi entre le peuple de France et ceux de Pologne, Roumanie, Yougoslavie, Bulgarie, Hongrie et Tchécoslovaquie, tous convaincus que « la guerre froide apparaît comme dérisoire »4, peut également inciter Philibert Tsiranana à envisager d'ouvrir la voie des relations diplomatiques avec l'U.R.S.S., débouchant justement sur des échanges économiques. Le chef de l'État malgache, après avoir exprimé à ses visiteurs le désir de son pays de vivre en paix avec les autres peuples, traitera avec délicatesse des relations commerciales entre Madagascar et l'U.R.S.S., celle-ci n'achetant pratiquement pas de produits de la Grande TIequi, elle, par contre, fait appel à l'économie soviétique en plusieurs domaines. L'évolution des relations russo-malgaches venait là, en tous cas, de connaître une nouvelle avancée, confortée en amont par l'absence, remarquée, de critiques à l'égard de l'U.R.S.S. et de son régime politique, lors de l'interview radiodiffusée du président Tsiranana le 1er mars 1967, alors que la Chine avait fait l'objet d'un traitement particulièrement rude! Au plan national, d'ailleurs, ce rapprochement avec l'Est ne peut que réfréner les critiques de l'opposition. D'autant que, après la première commémoration du 29 mars 1947 par le gouvernement de Philibert Tsiranana et les conversations avec des représentants de Moscou, le président malgache démontre à nouveau son ouverture politique en invitant à la réception du 1er mai à Mahazoarivo les délégués et observateurs étrangers au Congrès de l'A.K.F.M. ! Et comme il s'étonna, d'ailleurs, de ne pas les voir auprès de lui, parmi les autres convives, il les fit rechercher et conduire à la réception, au grand désappointement, sûrement, de ceux qui les avaient
3 Isnard, Jacques, dans Le Monde du 25 mai 2000. 4 De Gaulle, Charles, (1970, p.104) Discours et Massages, Vers le terme, janvier 1966avri11969.

13

retenus - malentendu ou malice? - aux travaux du Congrès du parti de Richard Andriamanjato. Outre cette anicroche à la réception officielle, les discours et le défilé du P.S.D. en ce 1er mai 1967 auront été l'objet de critiques nuancées ou feutrées dans l'opposition et parmi les milieux industriels et commerciaux étrangers où l'on a, tout de même, peu apprécié les propos tenus en malgache par Philibert Tsiranana quant au capitalisme notamment. La langue et la circonstance avaient certainement autorisé quelques phrases vite colportées à dessein polémique. De même, dans le cortège du P.S.D., certains n'auront eu d'yeux, vraisemblablement, que pour des banderoles concernant la guerre du Vietnam... A Paris, par contre, la plupart des initiatives du gouvernement malgache auront très certainement été jugées porteuses de sens politique quant à la diplomatie internationale développée par le président Tsiranana. D'ailleurs, pour mieux s'assurer de leurs positions respectives sur les problèmes bilatéraux, africains et mondiaux, de Gaulle et Philibert Tsiranana doivent se rencontrer le 20 mai 1967 au Palais de l'Elysée. Au cours du Conseil des Ministres qu'il préside le 17 mai 1967, la veille de son départ pour la France, le président malgache est sensible au rappel, par le Ministre d'État, Délégué à la Présidence de la République, au nom de tout le gouvernement, du dixième anniversaire de son accession à la plus haute charge du pouvoir à Madagascar. A son arrivée à Paris, le 19 mai 1967, où il doit demeurer durant cinq jours avant de se rendre sur la Côte d'Azur pour s'y reposer jusqu'au début du mois de juin- le séjour qu'il devait effectuer en Tunisie ayant été ajourné en raison de l'état de santé du président Bourguiba -Philibert Tsiranana se dit en bonne forme et affirme vouloir prendre contact avec le nouveau gouvernement français. Georges Pompidou a en effet été reconduit dans ses fonctions de Premier Ministre par le Général de Gaulle et le cabinet qu'il a constitué le 6 avril 1967 comporte bien un poste de secrétaire d'État en charge de la Coopération. Le président Tsiranana se montre très satisfait de ce maintien du département ministériel avec lequel Madagascar est en constante relation depuis 1960. Traitant de la situation économique de son pays, il se félicitera devant la presse, « de la sensibilisation de la population malgache pour la réalisation du plan de développement », soulignera « l'importance de l'animation rurale pour l'éducation des masses» et mettra l'accent sur l'aide française souhaitée par la Grande Ile en affirmant: «La France peut faire beaucoup si elle le veut, notamment en fournissant à Madagascar l'équipement, les techniciens agricoles et des investissements privés ». Au plan politique, il rappellera que «Madagascar est un pays démocratique et que l'opposition existe mais qu'elle est faible, répartie en plusieurs partis qualifiés de micropartis ».

14

Le samedi 20 mai 1967, en fin de matinée, le président Tsiranana était donc reçu par le Général de Gaulle. L'entretien, en tête-à-tête, devait durer trois quarts d'heure et portait naturellement sur les problèmes afiicains, ainsi que sur la coopération franco-malgache. L'économie aura sans doute été au centre des préoccupations du chef de l'État malgache car, en dépit de toutes les analyses et déclarations faites en la matière, il apparaît clairement que le développement malgache conçu et mis en œuvre dans le cadre du Plan quinquennal ne connaît toujours pas d'effets positifs tangibles. L'énumération des attentes de Madagascar en provenance de la partie française, telle qu'elle a été présentée publiquement à la presse par Philibert Tsiranana à son arrivée à Paris, la veille, est édifiante! Le Général de Gaulle devait ensuite offiir un déjeuner intime en I'honneur du président Tsiranana dans ses appartements privés. En quittant l'Elysée, le président de la République Malgache déclarait aux journalistes : « J'ai remercié le Général de Gaulle d'avoir accepté, en principe, de se rendre en visite officielle à Madagascar en 1968 ». Certes, l'acceptation n'est que de principe et aucune date précise n'a encore été fixée, mais Philibert Tsiranana est donc heureux de cette perspective de visite du Général de Gaulle et de son accueil en « Ray aman dreny » à Tananarive, dix ans après que Madagascar ait recouvré son identité nationale, pacifiquement et dans l'amitié avec la France. Philibert Tsiranana dira aussi avoir remercié le président français « de l'assistance qui nous est prêtée par la France, grâce à laquelle nous possédons dorénavant un terrain d'atterrissage pour avions à réactions. Nous avons, d'autre part, reçu un nouvel hélicoptère qui servira aux secours médicaux et notre Marine nationale recevra également, en juin prochain, une nouvelle unité que Pierre Messmer, Ministre français des Armées, viendra nous remettre en personne ». Les démarches réitérées de Philibert Tsiranana en matière de défense ont donc fini par aboutir! Mais il est patent que le président de la République française aura dû forcer la main à ses Ministres pour donner satisfaction aux pressantes demandes du leader malgache, dont Georges Pompidou et Pierre Messmer n'épousaient peut-être pas aussi affectivement que de Gaulle les analyses géo-politiques, et encore moins celles stratégiques, quant à la prévention d'une éventuelle invasion de la Grande TIe par la Chine Populaire. « Tout va bien, comme vous le voyez », dira encore Philibert Tsiranana en souriant avant de conclure: «Je n'avais, de ce fait, aucun problème important à examiner avec le Général de Gaulle, à qui j'ai voulu seulement rendre une visite de courtoisie ». Au plan international, il devait par contre affirmer sa préoccupation sur le Moyen-orient. « Quand deux armées sont face àface, une petite étincelle peut provoquer un grand feu. J'espère qu'on en viendra pas là, mais j'avoue que j'ai beaucoup d'appréhension. »

15

Au matin du premier dimanche de son séjour en France, le 21 mai 1967, Philibert Tsiranana accueille à l'Ambassade de Madagascar à Paris, son ami André Bidet qui vient l'interviewer pour le journal Le Populaire. Au journaliste et dirigeant socialiste français, Philibert Tsiranana dira donc d'emblée, en réponse à une question taquine sur la voie du socialisme choisie par son gouvernement: « Oui, à Madagascar, mes amis et moi, nous sommes socialistes de cœur, d'esprit et d'action. Notre choix est définitif parce qu'il a été réfléchi. Notre foi raisonnée se trouve solidement ancrée en nous ». Persuadé, comme ses camarades du P.S.D. que le décollage de l'économie malgache s'effectuera uniquement sous une poussée socialiste, Philibert Tsiranana se veut même plus persuasif encore en affirmant: «De notre socialisme, toute notre politique intérieure et extérieure porte témoignage. A Madagascar, la démocratie régente la vie nationale. Nos fermes d'État, nos syndicats de communes, nos coopératives attestent notre option socialiste. Et je n'oublie pas notre lutte contre le racisme ». Puis le président malgache traitera du P.s.D. pour saluer l'action d'André Resampa et «le dynamisme du «bulldozer» qui défriche avec intelligence ». La vieille et affective amitié des deux hommes constitue donc la force d'un « tandem au service du pays, ayant pour objectif sacré le bien du peuple ». Il rendra hommage, également, aux paysans car « ils collaborent avec le gouvernement pour l'exécution du Plan et multiplient les initiatives pour assurer le développement économique, parfaire ainsi l'indépendance politique et arriver à une totale souveraineté ». «Notre paysannerie, si
méritante, nous comprend. C'est là notre plus grande satisfaction », poursuit

Philibert Tsiranana avant de détailler à André Bidet les efforts de son gouvernement pour répandre l'instruction primaire, multiplier les «cours complémentaires» et les lycées et garantir ainsi un recrutement pour les facultés afin que la Grande Ile possède une élite plus nombreuse. «Un peuple instruit est un peuple fort », affirmera-t-il, «soucieux d'assurer aux Malgaches, hommes etfemmes de toutes conditions, un destin meilleur ». Durant la semaine, le président Tsiranana recevra les ambassadeurs Jules Ravony et Jules Razafinmahiny. Avec l'ancien président du Sénat, il traitera de la coopération germano-malgache. L'aide de la R.F.A. est sollicitée pour divers dossiers importants et une première réunion de la Commission Mixte créée par les accords de coopération entre les deux nations est même prévue à Tananarive à la fin du mois de juin 1967. Avec son ambassadeur à Londres, Rome, Athènes et Tel-Aviv, Philibert Tsiranana analysera les questions économiques et culturelles intéressant Madagascar et les pays auprès desquels Jules Razafinmahiny est accrédité. Une séance de travail aura lieu aussi avec, notamment, Jacques Rabemananjara et René Rasidy, venus entretenir le président de la 16

République des activités de leurs départements ministériels. Philibert Tsiranana pouvait alors, au soir du vendredi 26 mai 1967, se rendre à Nice pour quelques jours de vacances sur la Côte d'Azur, en famille. Dans le même temps, à Tananarive, Calvin Tsiebo et André Resampa se préparaient, avec la Radiodiffusion Nationale, à marquer le dixième anniversaire de l'élection de Philibert Tsiranana, le 27 mai 1957, au poste de Vice-président du premier Conseil de gouvernement de Madagascar. Après la communication de Joseph Ravohangy le 17 mai 1967, au cours du Conseil des Ministres, en présence du président de la République, le gouvernement souhaite aussi solenniser dans la conscience collective malgache l'anniversaire de l'arrivée au pouvoir du président Tsiranana. Une émission spéciale est donc radiodiffusée sur l'ensemble du pays dans la soirée du 26 mai 1967. Le rappel des évènements de l'époque sera bien sûr très détaillé, pour mieux en marquer l'importance, et le contexte politique difficile d'alors mettra en exergue la personnalité de Philibert Tsiranana, «cet homme qui s'est trouvé là à temps voulu, à point nommé, au carrefour du destin national comme s'il était prédestiné à assurer celui-ci, à l'incarner, à lui donner sa forme ». Le Vice-président Tsiebo rappellera en termes chaleureux l'action politique de Philibert Tsiranana, «un Malagasy envoyé de Dieu »5 qui, dès 1956, à la tribune de l'Assemblée nationale Française demandait l'abrogation de la loi d'annexion de 1896 à Guy Mollet et Gaston Defferre et qui, un an à peine après la mise en pratique de la Loi-Cadre, engageait avec le Général de Gaulle le processus pacifique de l'accession de Madagascar à la souveraineté nationale. Pour Calvin Tsiebo, «la sagesse, l'ordre, la croyance en Dieu sont les instruments qui permettent à Philibert Tsiranana d'accomplir le devoir difficile qui pèse sur ses épaules ».Aussi, afin de prouver leur reconnaissance au chef de l'État, il exhorte tous les Malgaches « à réaliser l'unité nationale, à s'élever à cet effet au-dessus de toute considération de race et de tribu, et à travailler avec ardeur afin d'apporter bonheur et prospérité au pays ». Pour André Resampa, «certes, la journée 27 mai n'est pas une journée nationale, elle n'en reste pas moins une grande journée puisque Madagascar eut, ce jour-là, son premier gouvernement autonome, symbole déjà de la souveraineté retrouvée ». Le Ministre de l'Intérieur rappela alors le processus d'élection des membres du premier Conseil de gouvernement, et notamment les difficultés que Philibert Tsiranana et lui-même rencontrèrent face à l'Administration française d'alors «qui leur préférait d'autres hommes », souhaitant que Philibert Tsiranana devienne président de l'Assemblée malgache et que lui-même demeure Conseiller Représentatif! «Mais, dira le Ministre d'État, ces hommes ont échoué grâce au président
5 Bulletin de l'Agence Madagascar Presse en date du 27 mai 1967, page 1. 17

Tsiranana ». En fait, la ténacité déployée par Philibert Tsiranana et André Resampa s'intégrait pleinement à leur détermination de faire évoluer au plus vite le régime du Territoire d'outre-mer vers l'indépendance. «Certaines personnes en ont pleuré de joie », ajoutera le Ministre en retraçant les journées euphoriques de mai 1957, avant de poursuivre son analyse historique en évoquant lui aussi la Loi-Cadre initiée par Gaston Defferre, le référendum constitutionnel du Général de Gaulle, le 28 septembre 1958, qui ouvrait la voie à l'indépendance de Madagascar et de l'Afrique Noire dans l'amitié avec la France, ainsi que les différentes personnalités qui composèrent le Conseil de gouvernement de 1957 dans lequel André Resampa devait détenir le portefeuille de l'Education nationale. C'est donc sur la Côte d'Azur que Philibert Tsiranana aura pu écouter la bande magnétique de l'enregistrement de l'émission spécialement acheminée à son intention par le Cabinet du chef de l'État. Le président Malgache poursuit, en effet, son séjour de repos dans le Midi de la France, mêlant à ses activités touristiques des instants relationnels, voire diplomatiques avec des personnalités françaises des Alpes-Maritimes, et, naturellement, quelques contacts d'ordre économique pouvant s'avérer utiles au développement national.

2 - Les motions de la division en germes

Dès le jeudi 1er juin 1967, Philibert Tsiranana est à nouveau à Paris où il reprend ses consultations et l'étude des dossiers concernant les relations de Madagascar avec l'extérieur. TIdoit aussi avoir un entretien, le 7 juin 1967, avec Pompidou, dans le bureau de travail présidentiel à l'Ambassade malgache. De nouveau, Jules Razafimbahiny est reçu par le président Tsiranana à l'Ambassade, de même que Paul Longuet et le Ministre-Conseiller auprès de l'Ambassade d'Israël à Paris. Le couple présidentiel visitera ensuite le Salon du Bourget, puis, durant le week-end, se rendra à Palma de Majorque. « Je viens pour m'inspirer du tourisme espagnol », dira le président de la République malgache aux journalistes. La presse est en effet présente à l'aéroport et des journaux ont titré: «Bienvenido Signore Presidente Madagascar» ! Philibert Tsiranana et son épouse auront ainsi l'occasion de visiter la partie Nord de Majorque, notamment Valldemosa, qui abrite la maison où vécurent Chopin et Georges Sand en 1887. De retour à Paris le mardi 6 juin 1967, le président malgache rencontre Félix Houphouet-Boigny en la résidence parisienne du président de la Côte d'Ivoire. Cette rencontre, «entre amis », sera la dernière de son séjour en France car Philibert Tsiranana décide le 7 juin 1967de rentrer aussitôt à Madagascar du fait des évènements qui se sont précipités entre Israël et les Pays Arabes. L'entretien avec Georges Pompidou est d'ailleurs annulé car le 18

Premier Ministre français va se rendre à l'Assemblée nationale où le Ministre des Affaires Etrangères Maurice Couve de Murville doit faire une déclaration sur le Moyen-Orient. Quant au bilan de santé du président, il n'aura certainement pas pu être effectué complètement, victime lui aussi des évènements qui prendront vite l'appellation de« Guerre des Six Jours» dans la mémoire collective. Salué par un représentant de la Présidence de la République française et le général Ramanantsoa, en mission en France, Philibert Tsiranana quitte Paris et arrive à Tananarive le 8 juin 1967, en début d'après-midi. A son arrivée à l'aéroport de Arivonimano, le président malgache déclare: «J'ai toujours regretté les accrochages entre nos frères Israéliens et Arabes qui descendent tous d'Abraham. Je souhaite donc que la guerre du Moyenorient cesse par la voie de négociations, et que les Nations-Unies trouvent un moyen de la résoudre ». Dès le 10 juin 1967, il présidait un Conseil de gouvernement spécial. Devant tous les Ministres, ainsi que les chefs de province réunis au Palais d'Andafiavaratra, le président de la République de Madagascar, après avoir analysé les causes de la crise au Moyen-Orient, faisait savoir que le gouvernement adoptait une position neutre sur le conflit qui, d'ailleurs, pourrait avoir des conséquences graves pour son pays. Il entérinait ainsi, officiellement, au niveau étatique, l'appel lancé en faveur de la paix entre Israël et les Pays Arabes, le mardi 6 juin 1967, au deuxième jour de la guerre, par le Bureau Politique du P.s.D. Philibert Tsiranana mettait également en garde tous ceux qui, dans ce contexte de difficultés et d'incertitudes économiques, pourraient être tentés par des hausses de tarifs ou de salaires, de même que toute atteinte à la sécurité publique dans la Grande Ile. Puis il concluait en ces termes: «La guerre chaude est maintenant terminée au Moyen-Orient, mais il reste à résoudre les problèmes politiques. Cela demandera certainement du temps et, en attendant, des difficultés liées au problème du Canal de Suez se présenteront à nous. Cette attente pourrait être longue. Aussi, devrons-nous être en mesure d'affronter la situation avec courage ». Le Canal de Suez ouvrira de nouveau ses eaux à la flotte commerciale mondiale. Mais la fin du vingtième siècle n'aura toujours pas permis de mettre un terme définitif à un conflit qui dépasse les hommes qui l'animent, l'attisent ou l'apaisent par-delà les générations. Conflit d'éternité? Peut-être, hélas! pense-t-on parmi les plus pessimistes. Dans ce contexte international de tensions, la réception donnée le 14 juillet 1967 par le nouvel ambassadeur de France Alain Plantey et son épouse, en la Résidence de France à Tananarive, est pour Philibert Tsiranana un instant de bonheur, qu'il n'avait pu connaître en 1966 pour raison de santé. En ce jour de fête des Français, il entend bien leur dire les mots du cœur que les circonstances autorisent à prononcer. Le style présidentiel fera le reste! 19

« Je fête avec vous le 14 juillet, cette fête française qui est un peu la fête de tout le monde, car le 14 juillet c'est la fête de la liberté. Quand on fête la liberté, c'est pour tout le monde. Tout le monde veut la liberté! », déclare Philibert Tsiranana, manifestement heureux de se livrer à quelques développements sur le thème de la démocratie. Plus concrètement, il dira aussi sa satisfaction du travail des Français qui, à Madagascar, contribuent à la mise en valeur de son pays et souhaitera, bien sûr, qu'ils continuent et fassent encore beaucoup plus pour aider la Grande Ile. « Investissez, aidez-nous à rendre prospère ce pays que vous aimez. Si, la main dans la main, nous faisons prospérer ce pays, il sera prospère! Je crois que la France en bénéficiera un peu », dira Philibert Tsiranana aux Français en leur rappelant « qu'ils constituent la 1rimetribu de Madagascar où ils sont donc chez eux ». Au Premier des Français, en France, Philibert Tsiranana souhaitera « bonne santé et prospérité pour qu'il puisse vivre longtemps et gouverner longtemps la France» et, à son représentant à Madagascar, il dira ses souhaits de réussite dans sa mission. « Elle nous intéresse beaucoup. C'est une mission qui est pour notre pays!»... « Vive la France! Vive Madagascar !Vive l'amitié franco-malgache! ». La sincérité de la formulation finale de l'allocution de Philibert Tsiranana ne pouvait souffrir le moindre doute. Quelques jours plus tard, le 19juillet 1967, le discours présidentiel et les circonstances étaient bien différents: une catastrophe aérienne à Ivato, entraînait la mort du Ministre des Affaires Etrangères Albert Sylla et de plusieurs autres personnes. Les funérailles solennelles faites par la Nation au chef de la Diplomatie malgache et le deuil national honorant la mémoire des victimes attesteront du chagrin de la communauté malgache. Les messages reçus du monde entier diront aussi aux familles éplorées le partage anonyme ou officiel de la peine des hommes quand la tragédie les atteint. Au sein du gouvernement de Madagascar, Jacques Rabemananjara dirigera désormais le ministère des Affaires Etrangères, tandis que JeanJacques Nataï le remplace au ministère de l'Agriculture, de l'Expansion Rurale et du Ravitaillement.. Le remaniement ministériel sera même assez conséquent car Philibert Tsiranana, soucieux de rationaliser les tâches et de réduire le surmenage des personnalités appelées à les assumer, étoffera son équipe de façon sensible. La réalité des courants au sein du P.S.D., et celle des situations spécifiques en province auront certainement contribué aussi à une ventilation nouvelle des attributions ministérielles. Mais au plan national, plus que jamais, le tout puissant secrétaire général du parti gouvernemental a conforté la position éminente qui est également la sienne dans l'appareil de l'État malgache. Au Xrme Congrès du P.S.D. qui se tient à Tananarive du 4 au 10 septembre 1967, sur le thème « Unité et Travail », Philibert Tsiranana aura l'occasion de s'adresser aux militants au cours d'une intervention de deux 20

heures, en malgache, au Stade couvert de Mahamasina. Il développera avec verve les idées qui lui sont chères: démocratie, travaiL.. dénoncera Mao et ses Gardes Rouges et, avec la même conviction, le fanatisme racial, religieux ou politique. Puis il critiquera « l'égoïsme, la soif du pouvoir de l'opposition et sa collaboration intéressée, tout autant que sa démagogie », et déplorera que la jeunesse rurale «émigre vers les villes par paresse pour fuir ses responsabilités ». Au plan économique, le président Tsiranana traitera des coopératives, des fermes d'État, et des syndicats de communes, dénonçant «les capitalistes qui ont « acheté» certains agents des coopératives et ont donc engendré leur échec ». Il fera part de la jonction prochaine des activités des syndicats de communes et des coopératives qui formeront alors un seul et même organisme. La démonstration économique est évidemment moins facile que celle politique qui la précédait, car il est patent que les structures mises en œuvre par le socialisme malgache pour développer le pays n'ont pas de grande efficacité macro-économique et font, au contraire, l'objet de critiques quant au rôle qui leur est assigné, dans un contexte d'inorganisation, de faibles moyens... et d'antagonismes bien réels au niveau des hommes. La perspective énoncée officiellement d'un regroupement à terme des objectifs et actions du développement rural au sein d'organismes uniques, conforte bien, d'ailleurs, l'échec de l'économie solidaire, telle qu'elle a été mise en œuvre hâtivement dans un paysannat bien éloigné des idéaux et théories des concepteurs d'un système à finalité politique essentiellement. Et si «les efforts et le dynamisme du P.S.D., et notamment de son secrétaire général» sont bien sûr loués par Philibert Tsiranana dans sa conclusion, beaucoup auront quand même observé le souci du président de la République de se féliciter publiquement «de l'unité évidente et de l'indivisibilité du Parti »... tout en mettant en garde les militants « contre les fausses rumeurs visant à diviser le parti ».6 Les soixante quinze motions votées par les congressistes témoigneront, malgré tout, de la diversité des préoccupations au sein du P.S.D., où intrigues et manœuvres d'avant congrès n'auront pu, tout de même, être complètement estompées par l'opération de répression «du port de tenues indécentes, contraires aux mœurs malgaches» déclenchée en exécution d'un arrêté du Ministre de l'Intérieur en date du 9 août 1967. L'une de ces motions devait, toutefois, habilement conforter André Resampa dans sa démarche de diversion, au point qu'il put faire part à l'assistance que « la mesure interdisant le port de la mini-jupe avait eu une conséquence heureuse par le fait d'avoir conduit les ressortissants étrangers à nous respecter )/. «Il est vrai que le péril était réel! », ironisaient certains en
6 Courrier de Madagascar, 6 septembre 1967. 7 Madagasikara Mahaleotena, organe de presse du P.S.D., en date du 13 septembre

1967.

21

réaction à un communiqué publié le 18 août 1967, par la Direction de la Sécurité Nationale annonçant « que des opérations de répression du port des mini-jupes et mini-robes avaient été exécutées et que trente sept procèsverbaux de contraventions avaient été dressés depuis cinq jours dans le pays, notamment à Tananarive, Nosy be, Tuléar, Ambalavao, Betroka et Majunga». Quant à l'impact sur l'économie du tourisme, essentielle au développement malgache, d'une mesure administrative obligeant les passagères des vols d'Air-France à se soumettre à leur arrivée sur le sol malgache à une « vérification jupe », il ne se trouva personne pour y songer, de même qu'à l'effet psychologique sur les personnes concernées par un contrôle pour le moins surprenant. La mini-jupe aura tout de même réussi à détourner l'attention des congressistes au point d'en oublier leurs multiples divergences! Mais les déclarations d'André Resampa, beaucoup moins anecdotiques, demandant la révision des accords franco-malgaches de 1960 et souhaitant, dans le même temps l'établissement de relations avec le bloc de l'Est, constitueront, bien sûr, l'information politique majeure du xrme Congrès du P.S.D. à Tananarive. S'agissant des accords bilatéraux signés à Paris et à Tananarive en 1960, il convient, pour le secrétaire général du P.S.D., que les projets de révision élaborés par un comité restreint soient soumis à l'examen d'une commission spéciale désignée par le Congrès. Ils portent sur deux points essentiels: «l'évolution des relations de Madagascar avec la France et l'intérêt commun des deux pays dans un contexte d'égalité, de fraternité et de souveraineté de chacun d'eux». Quant aux relations avec le bloc de l'Est, après s'être félicité de l'installation prochaine d'une délégation économique russe à Tananarive, André Resampa souhaite «que des relations plus fécondes, économiques d'abord... diplomatiques ensuite, se nouent entre
Madagascar et ces pays ».
8

Et, tandis que se poursuivait le Congrès du P.S.D, Philibert Tsiranana, André Resampa, Laurent Botokeky et les principaux dirigeants du parti, en compagnie du Ministre français de la Coopération et de nombreuses personnalités, participaient à la cérémonie de baptême de la «Fondation Universitaire Charles de Gaulle» au Campus édifié sur «La colline de l'esprit », ainsi qu'à la pose de la première pierre de la Cité Universitaire à Tananarive. Après 1'hommage ministériel malgache et français rendu aux réalisateurs du Campus et l'accent mis sur la part qui revient à l'université dans la préparation des hommes et des connaissances nécessaires au développement de la Grande Ile, Philibert Tsiranana devait dire de l'université « qu'elle s'est très vite instituée en un des instruments courant du travail quotidien, pour la satisfaction des idéaux nationaux et former les
8 Agence France Presse- Bulletin d'Afrique N° 6380 en date du 5 septembre 1967. 22

hommes et les femmes compétents, dévoués et enthousiastes dont le pays ressent le plus grand besoin ». Ayant ensuite évoqué les conceptions et programmes d'organisation et d'enseignements élaborés en commun, dans une parfaite communion d'idéaux au sein de la Fondation Nationale de l'Enseignement Supérieur, Philibert Tsiranana se réjouissait de ce que, «grâce à une pléiade de personnalités, Membres du gouvernement français et amis parfois de longue date, ait pu se créer en plein Océan Indien ce foyer de rayonnement où de nombreux étudiants anglophones sont venus puiser à cette opulente source de la science et de la culture modernes ». «C'était donc, poursuivra le

président, honorer comme elle le mérite la Fondation que de la dénommer
«Fondation Charles de Gaulle. C'est aussi, rendre au général de Gaulle l'hommage qui lui est dû de notre gratitude, aujourd'hui plus vive que jamais »... «Rien ne pouvait mieux que cette cérémonie, illustrer notre commun idéal de coopération franco-malgache, où s'épanouit chaque jour davantage l'amitié liant nos deux pays. Vive la Fondation Universitaire Charles de Gaulle, Vive la France, Vive Madagascar, Vive le Général de Gaulle », pouvait affirmer avec chaleur le président Tsiranana en concluant son allocution. Elargissant son auditoire en s'adressant à la Nation tout entière pour célébrer, le 8 septembre 1967, la «Journée Internationale de l'Alphabétisation» décidée à la Conférence Générale de l'U.N.E.S.e.O. en novembre 1966, Philibert Tsiranana inaugurait aussi la «Semaine Nationale de l'Alphabétisation» organisée par le gouvernement malgache. Profondément engagé par la décision commune tendant à attirer l'attention du monde sur cette grave préoccupation et à encourager chaque pays à déployer ses efforts pour la résoudre, le gouvernement de Madagascar souhaite donc, du 8 au 15 septembre 1967, mettre l'accent sur les problèmes d'éducation car pour Philibert Tsiranana ils constituent une exigence pour le développement. «Le premier capital, c'est l'homme. Développer, c'est d'abord éduquer les hommes, les former à leurs responsabilités », affirme-til, avant de détailler les initiatives de son gouvernement depuis 1962 en matière d'alphabétisation: campagnes, centres de diffusion de la lecture, l'écriture et le calcul par des équipes villageoises volontaires et bénévoles, éducation des adultes confiée au Commissariat général à l'Animation Rurale et au Service civique. Pour le président Tsiranana, la tâche reste immense et ardue. «J'ai connu, pour l'avoir pratiquée longtemps, la difficulté de former des hommes ». TIsouhaite donc que tous ceux qui ont eu la chance et le privilège de fréquenter l'école contribuent, selon leurs moyens, à la réussite de la «Semaine Nationale de l'Alphabétisation ». «La construction de notre jeune pays dépend de cette œuvre patiente qui consiste à faire des hommes. C'est la participation quotidienne de chacun qui fera grandir l'édifice », dira en conclusion le président de la République. 23

Philibert Tsiranana ne pourra se rendre à la Conférence des chefs d'État de l'O.U.A. qui, trois jours plus tard, du Il au 14 septembre 1967, va se tenir à Kinshasa. Le Corps médical aura su l'en dissuader! Mais si le chef de l'État malgache est dispensé de se rendre au Congo-Kinshasa pour raison de santé, il ne manque pas, pour autant, de faire connaître à la Radiodiffusion nationale, le 12 septembre 1967, son sentiment sur la situation internationale. « Pour qu'à Kinshasa l'unité se fasse, à mon sens, il ne faut pas qu'il y ait d'immixtion des autres dans les affaires intérieures. Qu'on ne critique pas un État parce qu'il n'a pas la même politique que vous », déclare Philibert Tsiranana pour bien marquer son souci de démocratie et de liberté au sein de la communauté internationale. Puis il développera son argumentation habituelle sur les relations au sein de l'O.UA., dénonçant, une fois encore, la démagogie, le fanatisme religieux et politique, le racisme, qui sont autant de moyens de destruction de l'Organisation de l'Unité Africaine. Le président malgache redira aussi sa conviction de l'unité par l'apport des groupements régionaux qu'il a défendu à la Conférence d'Addis Abeba, puis à celle du Caire, l'année d'après, en 1964, «et aussi par le respect des frontières laissées par les impérialistes ».
Les conflits qui ont éclaté entre pays africains (Somalie

- Ethiopie

et

Somalie- Kenya) donnent lieu, depuis quelque temps, à des affrontements armés et l'O.UA. ne parvient d'ailleurs pas à mettre en œuvre les mécanismes de conciliation préalable et d'arbitrage prévus parmi les principes essentiels de la Charte signée le 28 mai 1963 à Addis Abeba. La guerre civile au Nigéria, l'action des mercenaires au CongoKinshasa et le conflit Israélo-Arabe seront en outre de nouvelles sources de préoccupations pour le Sommet de l'O.UA. Sa résolution finale condamnera la sécession du Biafra, aux ordres du Lieutenant-Colonel Ojukwu, demandera le départ des mercenaires du Colonel Schramme du Congo et exprimera l'inquiétude des pays membres quant au conflit du Moyen Orient. Les pays africains ont été en effet très surpris par l'ampleur de la défaite arabe en juin 1967. Cependant, seuls les États arabes et musulmans, membres de l'O.U.A., ainsi que ceux, radicaux ou «révolutionnaires », tels la Tanzanie et la Guinée, apporteront leur soutien engagé aux adversaires d'Israël. Les regrets de Philibert Tsiranana de n'avoir pu participer à la réunion de Kinshasa ne seront que plus fondés, car il eut été certainement très à l'aise pour faire valoir son point de vue sur chacun des conflits abordés, qui sont autant de thèmes principaux de sa politique extérieure. Il aurait pu aussi mieux faire apparaître la solidarité des pays de l'O.C.A.M. au sein de l'O.UA., alors que les dirigeants de «l'Afrique révolutionnaire », Nasser, Boumedienne, Touré, Keita et Nyerere n'avaient pas effectué le déplacement de Kinshasa.. .sans pouvoir cependant se prévaloir de problèmes de santé!

24

Ayant analysé la situation à l'étranger, Philibert Tsiranana va désormais s'atteler à la préparation de son discours de «rentrée parlementaire» car, comme chaque année, il entend bien s'exprimer devant la représentation nationale et dire aussi à la population malgache son sentiment sur l'année écoulée.

3 - Le « politiquement

correct»

en terre socialiste

Le 10 octobre 1967, à la conjonction de la Session budgétaire du Parlement et de la Fête Nationale de la République Malgache, après avoir rendu hommage à Albert Sylla, tragiquement disparu, et à Rambeloarison Razanabelo, chef de la Province de Tananarive qui vient aussi de décéder, Philibert Tsiranana prononce au Palais d'Andafiavaratra un discours qui, comme en 1966, se veut aussi une occasion de diffuser aux citoyens et aux agents des services de l'État, moins qu'aux représentants du peuple, d'ailleurs, conseils et instructions fondés sur des constatations présidentielles durant ses fréquentes visites dans le pays et dans ses fonctions au quotidien. « Mieux placé et mieux équipé que quiconque pour voir les problèmes dans leur ensemble, je crois nécessaire de rappeler et de préciser quelques grands principes d'action valables pour nous tous », affirme-t-il, en souhaitant que chacun retienne ce qui le concerne des propos présidentiels. Agir vite, avoir du rendement en éliminant les gaspillages, adapter la technicité au milieu et aux moyens malgaches, prévoir en fonction des besoins et réaliser selon ses moyens: tel est l'état d'esprit dans lequel chacun doit organiser ses rapports extérieurs. Philibert Tsiranana développe aussi, parallèlement à ces principes d'action, des principes de «comportement externe» indispensables: connaître parfaitement les problèmes que l'on traite, connaître aussi l'administration et ses problèmes personnels ou collectifs, soutenir, enfin, l'administré dans son action. Pour le président Tsiranana, toutes ces stipulations ne sauraient se concevoir depuis un bureau, mais essentiellement sur place, auprès des populations, «sans tam-tam ni kabary ». Missionnaires, Commissaires, Inspecteurs et Vulgarisateurs doivent donc se rapprocher de la population, «tout autre procédé étant une des formes les plus graves du gaspillage, celui de l'énergie humaine ». TI est également important, selon lui, «de se préserver de la « citadinite », un des maux de notre époque qui grossit les villes au détriment des campagnes, ainsi que du «fonctionnariat» qui développe le goût des diplômes alors que la fonction publique ne pourra manifestement pas incorporer tous les diplômés ». TIleur préconise donc de se « ruraliser » pour ne pas végéter ou même chômer dans les villes alors que leurs capacités reconnues peuvent tout aussi utilement être mises en œuvre dans le secteur privé comme dans les activités individuelles et indépendantes. 25

Philibert Tsiranana aura des mots très durs à l'égard de la presse malgache et de l'information qu'elle véhicule. «Je suis frappé de constater la méconnaissance des faits et des idées d'une grande partie de notre presse. Ses suggestions en matière économique, sociale et politique, comme ses critiques ou simplement ses exposés d'une situation donnée, sont parfois d'une naïveté, et trop souvent d'une inadaptation qui me confondent! », s'exclame Philibert Tsiranana qui poursuit ainsi son analyse: « Cet état de fait commence à m'inspirer des doutes sur la valeur éducative et informatrice de notre presse ». Il considère donc que « le lecteur est abusé» et, après avoir cité quelques « aberrations surprenantes» relevées en matière d'analyse économique, il affirmera ne pas vouloir citer« les hérésies trouvées en matière de doctrine politique et sociale, car, là, le tendancieux le dispute à l'arbitraire et aux assertions gratuites ». Pour le président de la République il est donc nécessaire « d'intensifier et de généraliser les interventions des services gouvernementaux compétents pour procéder à l'information des journalistes privés, moins bien placés que les journalistes officiels pour réunir une documentation valable. Nous avons déjà intensifié à leur intention les visites commentées et les conférences de presse, car nos journalistes doivent s'instruire davantage des problèmes du pays ». Philibert Tsiranana poursuivra en traitant de l'information des masses et de l'effort, en ce domaine, du Commissariat général à l'Animation Rurale qui doit être soutenu et assisté par toutes les bonnes volontés compétentes, Parlementaires et Agents de l'État, notamment. Puis le chef de l'État traitera, au plan social toujours, de l'action culturelle dans les villes où la fonction enseignante, désertée par les diplômés, nécessite une revalorisation des fonctions d'instituteur et de professeur qui sont à la base du développement de l'infrastructure humaine. Et pour mieux prévenir les éventuelles récriminations de fonctionnaires qui ne bénéficieraient pas des privilèges envisagés pour le corps enseignant, le président Tsiranana les invite à franchir le pas et à opter pour l'enseignement car, dit-il, «un agent d'administration générale peut faire dans la plupart des cas un excellent enseignant après un stage de pédagogie que nous lui faciliterons bien volontiers ». « Nous ne sommes pas marxistes, nous sommes socialistes malgaches. C'est dire que nous sommes prêts à prendre et adapter, où qu'elles se trouvent, les méthodes, les techniques et les conceptions qui nous paraissent valables pour notre peuple, sans copier aveuglément aucun système », déclare le président. Illustrant son propos de l'exemple de l'U.R.S.S. où un conducteur de train rapide peut avoir un traitement supérieur à celui d'un médecin, il assure que cet exemple pourra être suivi par le gouvernement malgache s'il l'estime utile. L'analyse présidentielle se poursuivra au plan de la fonction publique où droits et obligations sont évoqués pour mieux faire apparaître le souci du gouvernement d'améliorer les moyens de l'administration au service du 26

progrès de la nation et, pour ce faire, si nécessaire, d'accélérer les procédures pénales contre les agents qui la déshonorent. Le statut des travailleurs urbains (salaires, retraite, différends du travail) sera aussi mis à profit par Philibert Tsiranana pour évoquer l'action syndicale et son développement, de même que les reconversions professionnelles et les retours à la terre dont la mise en œuvre, organisée par les ministères du Travail et de l'Agriculture, semble satisfaisante car elle offre aux chômeurs de Tananarive des conditions de travail notamment dans la région du «Moyen Ouest ». Souhaitant que le nombre de volontaires ayant rejoint le district de Tsiroanomandiny s'accroisse, il répète sa formule «ce ne sont pas les terres qui manquent à Madagascar, ce sont les bras pour les travailler », afin de toujours mieux persuader ses concitoyens de travailler. Le monde paysan retient, bien sûr, l'attention du chef de l'État qui constate avec satisfaction que les actions éducatives et informatives en milieu rural ont trouvé en 1967 plus de résonance et davantage de participation active chez les campagnards. « Rien, amis paysans, ne se fera sans vous, sans votre adhésion totale, ni sans votre participation », assure Philibert Tsiranana, soucieux du développement des hommes et des femmes dont il se sent proche. Puis il achèvera le volet social de son discours en traitant de l'état sanitaire de son pays, qu'il considère favorisé parmi les pays inter-tropicaux, car, dit-il « on y ignore le choléra, lafièvre jaune, les affections des yeux. La lèpre est en forte régression et le paludisme en voie de disparition ». TIen appelle d'ailleurs à la volonté de tous pour que la race malgache, déjà saine, devienne plus active et s'améliore encore. Le « mora-mora» doit, dans cette perspective, être la première victime de la détermination individuelle et collective du peuple de Madagascar et la jeunesse, instruite et éduquée apparaît donc comme un élément essentiel à l'épanouissement du corps social. Philibert Tsiranana mettra alors l'accent sur l'activité économique, et plus spécialement sur les notions de production et de productivité. Ainsi, l'agriculture et ses moyens de production étatisés seront au centre des développements présidentiels. Treize syndicats de communes, quatre fermes d'État, coopératives et sociétés d'aménagement sont autant de réalisations à mettre au crédit du gouvernement car, pour Philibert Tsiranana, «malgré les doutes, les sarcasmes et les insinuations désobligeantes, les résultats sont tels que nous devons résolument poursuivre dans cette voie qui est la bonne ». On aura noté, toutefois, en ce domaine, que des erreurs de démarrage et d'orientation avaient dû être redressées avec ténacité et que le statut des fermes d'État allait être, « à la lumière de l'expérience, conçu plus clairement ». Opérations de grande envergure et travaux au ras du sol seront soulignés pour mieux faire apparaître les possibilités en cours et celles à venir au niveau de l'agriculture, de l'élevage et des forêts malgaches. L'ordre 27

d'aménager les terres inventoriées pour les transformer en rizières, champs de manioc, de maïs, tabac ou de coton, a donc été donné au Génie Rural car, estime Philibert Tsiranana, «j'ai toujours affirmé que nous n'exploitions que quelques dixièmes de nos terres, etj'en suis convaincu plus que jamais ». Un point négatif, dans cet ensemble « de satisfactions avec l'appui du F.A. C. », sera toutefois souligné: les vols de bétail qui contrarient les efforts de normalisation et d'intensification de l'élevage. La persistance de ce fléau anti-économique devait permettre à Philibert Tsiranana «de répéter» aux juristes et magistrats «de faire en sorte que la liberté provisoire - faut-il comprendre là un excès de libéralisme ou de bienveillance reproché aux
décisions judiciaires?

- ne puisse

constituer un déni à la justice,

une offense

aux victimes et un obstacle à l'administration ».Le « politiquement correct» des magistrats, après celui des journalistes, est donc ranimé! L'industrialisation du pays permettra, pour la première fois dans le secteur de l'activité économique, de traiter du tourisme, car dira Philibert Tsiranana « il possède à présent l'infrastructure nécessaire pour être considéré comme une industrie ». Promoteurs, créateurs ou simples exécutants sont, selon le président Tsiranana, «confiants dans l'avenir touristique de la Grande lie et leur action est déjà considérablement positive puisque le tourisme se développe très sensiblement ». « Nous devons, à tous les échelons de l'administration, penser tourisme et soutenir dans toute la mesure du possible le mouvement d'extension que j'ai noté », poursuit le chef de l'État. Le silence pudique sur l'initiative du Ministre de l'Intérieur, à l'heure des diatribes ou autres envolées d'un Congrès politique en mal d'union, un mois plus tôt, est révélateur, tout de même, de la discrétion, voire de quelques arrière-pensées du rédacteur du discours présidentiel quant à l'accueil « réservé» récemment aux femmes, au bas des passerelles d'avions, sitôt leur arrivée en terre malgache... La négociation de nouveaux accords commerciaux, l'amélioration de la balance commerciale, ainsi que la position des produits malgaches sur les marchés extérieurs qui s'est bien consolidée, malgré les difficultés rencontrées, autoriseront le président à dire que « son pays a réellement opéré son grand démarrage économique ». Après une courte analyse de l'activité satisfaisante du ministère de l'Equipement et de l'action de l'Administration dans les provinces où, en corrélation avec l'augmentation des recouvrements fiscaux, la situation financière s'est partout assainie, Philibert Tsiranana achèvera son exposé économique en traitant des Plans quinquennaux. Le premier devrait s'achever fin 1969, et non en 1968, comme initialement prévu. Ses actions les plus avancées sont celles financées par des «Fonds », malgache (F.N.D.B.), français (F.A.C.) et européen (F.E.D.), ainsi que des finances publiques arrêtées dans le budget de 1968 à 42 milliards F.M.G. en recettes et dépenses, alors qu'en 1967, elles s'élevaient à 31 milliards de F.M.G. Le second Plan couvrira donc la période 1970- 1974. 28

Traitant, dans l'avant-dernière partie de son discours, de la politique intérieure malgache, Philibert Tsiranana dira de la Défense et de ses forces qu'elles devront poursuivre leurs activités civiles dans le domaine économique, et plus particulièrement dans le reboisement, l'élevage, la construction de pistes routières et l'aide aux paysans. Il notera aussi avec satisfaction l'utilisation des compagnies du Service Civique. Il dira donc, avec brièveté que ses directives, au plan de la politique intérieure, se résument en un mot: «Continuer », en précisant à l'appui de sa satisfaction: «Le récent congrès national du P.S.D. aura démontré, s'il en était besoin, que le parti gouvernemental est bien dans la ligne des aspirations de l'immense majorité des Malgaches, et je ne crois pas nécessaire de m'étendre davantage sur ce sujet ». S'agissant de la politique extérieure, il affirmera qu'elle se poursuit selon des principes connus et ayant pour bases inébranlables la paix et la fraternité entre tous les hommes. La guerre civile au Nigeria, le conflit arabo-israélien et la guerre au Vietnam ne peuvent que heurter et peiner profondément l'Exécutif malgache qui, au sein de l'O.N.U., l'O.U.A. et l'O.C.A.M. observe une attitude en accord avec ses principes de paix, liberté et solidarité. Le président Tsiranana se félicite des relations bilatérales de Madagascar avec des pays stables ayant une politique continue et mesurée, orientée vers la paix et la prospérité générale. Il fait part de la recherche de nouvelles relations économiques inhérentes à l'impératif du développement national, notamment avec l'Est africain et l'Est européen. Conscient des liens privilégiés actuels de son pays, Philibert Tsiranana en remercie les ambassadeurs accrédités auprès de lui et les assure de la fidélité de Madagascar pour soutenir aux côtés de leurs pays, les grandes et justes causes au plan international. Enfin, en sa qualité de Ray aman dreny de tous les Malgaches, le président de la République remerciera les Parlementaires de leur activité lors des sessions, ainsi que sur le terrain, dans l'intérieur de la Grande lIe, et hors du pays, dans des organismes et mouvements internationaux. «Je suis plus optimiste que jamais », dira Philibert Tsiranana en considérant tous les progrès qu'il a constatés, avant de développer une nouvelle fois le sens du service public dans la Nation malgache et sa confiance dans l'avenir du pays. « Vous m'avez toujours aidé et soutenu pour les grandes causes qui intéressent notre nation. Demain, comme hier, vous serez tous présents pour forger avec moi, dans la sérénité, la liberté et le travail, le Madagascar de demain. Et pour cela, je souhaite que chacun de nous puisse se dire, chaque soir après le travail: «J'ai fait, aujourd'hui, tout ce que j'ai pu pour mon pays. Vive la République Malgache» dira avec conviction Philibert Tsiranana en concluant son discours. L'anniversaire de la création de la République de Madagascar donnera au président Tsiranana l'occasion de développer ses conceptions sur le 29

régime malgache. TIest bien évident que les divergences qui apparaissent de plus en plus au sein de la classe politique et du parti gouvernemental principalement, de même que la nature d'un article paru dans « Sahy », le 7 septembre 1967 sur l'ancien régime, incitent le président malgache à conforter l'unité nationale et le système démocratique qu'elle a choisi en 1958, en même temps que plusieurs autres jeunes nations d'Afrique dont on a pu déplorer l'évolution politique au fil des années. Le régime monarchique n'est assurément pas celui qui a les faveurs du socialiste président de la République de Madagascar. Dans un discours incisif, le 12 octobre 1967 à l'Hôtel de Ville de Tananarive, il s'en explique solennellement. Les circonstances de lieu et de temps, de même que la persuasion de l'orateur, permettront vite de s'en convaincre. Et pour les plus incrédules, Philibert Tsiranana aura les mots qui persuadent «Nous Tsimihety ne reconnaîtrons jamais un quelconque prince souverain de chez nous ». Trois jours plus tard, à l'occasion de la «Semaine Nationale du Tourisme », organisée du 15 au 22 octobre 1967 à Madagascar dans le cadre de «l'Année Internationale du Tourisme» proclamée par l'Assemblée générale des Nations unies pour 1967, le président Tsiranana soulignera « la signification pacifique du tourisme qui favorise notamment une redistribution des richesses, l'apport notable qu'il procure à l'élévation sociale des populations et, enfin, les rencontres directes des hommes de toutes races, de toutes les fois et de toutes les convictions ». Et tandis que dans la capitale se déroulent diverses manifestations sportives et populaires s'intégrant au développement touristique de la Grande TIe, c'est avec beaucoup de chaleur, aussi, que le village d'Anahidrano accueillera le président de la République venu se reposer, après quelques journées chargées, et fêter dans un cadre privé son 5ime annIversaIre. Philibert Tsiranana mettra à profit ce séjour provincial pour se rendre en pèlerinage à l'école d'Andriamangirana, sa première école, là où il apprit à lire. Avec émotion il feuillettera le vieux registre de 1922 et y retrouvera son nom. Puis, l'ancien petit élève devenu président de la République signera le cahier de visite de l'école primaire publique, ouvert en 1917 ! Tournant les pages de son passé, il évoquera son enfance avec ses condisciples, dont Norbert Tombo, son vieil ami, maire d'Andriamangirana. «Ici j'ai appris l'alphabet et je suis heureux de voir actuellement la population conserver sa bonne volonté traditionnelle et la même joie de vivre qu'en 1922 », dira Philibert Tsiranana, enchanté de séjourner dans la commune de son enfance, avant de procéder avec le premier Magistrat de la ville à l'investigation de toutes les possibilités économiques locales pouvant contribuer à l'amélioration de la vie de la population, au développement des méthodes modernes de riziculture, sans oublier de mettre l'accent, comme

30

partout ailleurs, sur le thème du travail. Les épousailles avec «des hommes paresseux» furent même déconseillées aux femmes du village! Les messages de vœux et de félicitations affluaient à Anahidrano, émanant des ministères ou des services généraux de l'État, ainsi que de nombreuses personnalités. Parmi elles, André Resampa et le général Ramanantsoa, comme chaque année, avaient tenu à marquer l'anniversaire présidentiel. Le journal Madagasikara Mahaleotena, mettait à profit cette circonstance pour livrer aussi à ses lecteurs quelques considérations politiques. Confortant opportunément, en ces temps d'anniversaires, tant au plan national qu'au niveau individuel, les récentes déclarations de Philibert Tsiranana devant l'Hôtel de Ville de Tananarive, le journal du parti gouvernemental mentionnait la satisfaction du peuple « surtout de l'attachement de Monsieur Tsiranana au régime républicain, dont il est d'ailleurs l'instaurateur ». Mais les mêmes propos du président Tsiranana sur la monarchie malgache n'auront pas manqué, a contrario, d'étonner le journal Kintan 'I Madagasikara qui, le 24 octobre 1967, sous le titre «M Tsiranana et le régime monarchique », fera part à ses lecteurs des paroles prononcées le 12 octobre 1967, les commentera longuement et déplorera que Philibert Tsiranana ait « remué la boue qui dort» en affirmant que les Tsimihety ne reconnaîtront jamais un quelconque prince souverain. Pour l'organe de presse progressiste, « la royauté en lmerina et dans les diverses tribus de l 'lie ne saurait devenir un sujet de controverse et une source d'inimitié réciproque ». « Kintan 'I Madagasikara» n'éprouve nullement de la nostalgie pour le passé, tout en créditant la monarchie du bien apporté au pays, et affirme même « qu'il n'existe plus de malgaches qui soient des nostalgiques d'un régime périmé, d'un système qui n'est plus compatible avec la situation politique actuelle ». TI indique bien que le régime républicain a été celui choisi par les Malgaches dès 1945, quand la voie menant à l'indépendance s'est profilée. «De tous les partis politiques de l'époque qui avaient tous pris naissance sur les Hauts-Plateaux, tels le M.D.R.M., le P.D.M., [,UP.M., le F.NM., le M.S.M, par exemple, aucun n'avait songé à restaurer la monarchie », affirme le journal en estimant inopportuns les propos de Philibert Tsiranana. De retour de ses terres tsimihety où il avait enregistré, une nouvelle fois, le soutien du peuple à l'action qu'il mène pour le bonheur de la communauté malgache, nonobstant la critique parue dans la presse du jour, le président Tsiranana devait, dans la soirée du 24 octobre 1967, comme il y procède chaque année aussi à pareille époque, saluer l'Organisation des Nations unies dans un message radiodiffusé sur les ondes nationales. Le 22ème anniversaire de l'O.N.U. lui offre en effet une belle occasion de dire son attachement à l'Organisation qu'il qualifie de «meilleur système de coopération internationale que l 'humanité ait conçu jusqu'ici pour mettre 31

ses ressources et ses possibilités immenses au service de la justice et de la paix ». Il invite donc la Nation malgache à aider et soutenir l'O.N.D. en participant aux activités de ses institutions spécialisées afin de régler pacifiquement les conflits, s'opposer à l'agression, éliminer l'apartheid et toute force de discrimination, mais aussi pour augmenter les ressources économiques des pays insuffisamment développés, accroître les possibilités d'instruction, combattre la maladie, engendrer plus de ressources alimentaires et améliorer le sort des populations. Il n'échappera pas, pour autant, à quelques nouvelles critiques, portant cette fois sur le tourisme, après celles, récentes, sur le régime politique malgache. Comme ces dernières, et toujours avec un certain décalage dans le temps, elles finiront par paraître en effet le 9 novembre 1967, dans le journal protestant Fanasina qui note que si les responsables Malgaches prennent à cœur la promotion du tourisme, « on se trouve chez nous devant une certaine contradiction car on a pris aussi des mesures interdisant le port de la minijupe, mesure constituant un véritable obstacle à la venue des touristes qui ont leurs façons de s 'habiller bien à eux, car on les attend à leur débarquement d'avion pour les interpeller! » Mais le mois en cours connaît un autre évènement de portée internationale qui éclipse momentanément le débat interne. La « Campagne mondiale contre la faim» permet, en effet, le 26 novembre 1967 à Philibert Tsiranana de plaider encore une fois pour une noble cause et aider le comité organisateur et ses représentants à Madagascar qui ont en charge, du 26 novembre au 3 décembre 1967 la «3eme Semaine Nationale» de la campagne contre la faim et plus spécialement contre la malnutrition. Traitant plus politiquement de la situation à Madagascar, le 30 novembre 1967, le président Tsiranana publiera un article dans le journal du parti gouvernemental La République, dont c'est précisément le dixième anniversaire. Il entend bien mettre à profit cette célébration de la naissance de l'organe de presse socialiste pour évoquer les raisons qui en ont motivé la fondation. Bien articulée, la démonstration présidentielle fait apparaître en premier lieu le souci des fondateurs du P.S.D. de répandre la doctrine socialiste tout en indiquant la finalité réelle du parti qu'il crée à Majunga le 28 décembre 1956. «Le début a été difficile car "les P.S.D." étaient encore peu nombreux et on n'avait pas encore l'indépendance qui constituait le but visé à cette époque ». Chacun aura compris que l'indépendantisme de Philibert Tsiranana pouvait s'ancrer dans le passé avec autant d'effectivité que celui de ses adversaires. Il souligne aussi - et l'air du temps s'y prête assez! - que le socialisme « c'est le gouvernement du peuple par le peuple », et affirme donc avec vigueur: «Le régime monarchique ou dictatorial ne pourra jamais être accepté comme socialiste, et en choisissant le socialisme nous avons opté pour la République ». Pour Philibert Tsiranana, La République avait donc sa 32

raison d'être naturelle: initier le peuple malgache au socialisme pour qu'il soutienne le régime républicain. Après ce rappel d'éléments d'histoire nationale pouvant ne pas avoir été inutile au sein de la classe politique, mais aussi dans l'opinion publique, le président Tsiranana traite de l'avenir institutionnel du pays, mêlant adroitement la dénomination du régime politique malgache et le nom du journal qui l'accompagne depuis dix ans. « Mais je tiens aussi à tourner mes regards vers l'avenir. La République est un régime fait pour durer, car elle plonge ses racines dans le peuple, et elle constitue l'air que respire le peuple. Par conséquent, soutenez et protégez le nom que porte ce journal La République, déclare Philibert Tsiranana qui souhaite donc que celui-ci ait un rôle moteur dans le pays pour instruire le peuple afin qu'il aime et serve la voie socialiste, « un peuple dont les masses ouvrières paysannes constituent un véritable puits de sagesse ». C'est d'ailleurs cette frange de la population que le chef de l'État malgache entend rencontrer le plus souvent lors d'incessants voyages en province, avant de regagner la capitale pour y tenir conférences de presse ou allocutions sur les sujets d'actualité malgaches ou internationaux. Ainsi, le 10 décembre 1967, au terme d'une tournée officielle dans la préfecture d'Antalaha, Philibert Tsiranana s'adresse à la Nation dans un message radiodiffusé, à l'occasion de la « Journée des Droits de l'Homme ». Après avoir résumé les buts de l'O.N.V.: « désarmer, décoloniser, développer », il constatera avec regret que « dans bien des parties du monde, il y a lieu de déplorer l'absence de libertés fondamentales des peuples ». Il appelle donc les Malgaches à soutenir « ce défi lancé à la raison humaine, à respecter et faire respecter les droits de l 'homme dans la vie quotidienne, dans les rapports avec ses semblables et dans l'application de la loi ». Mais l'on sait que durant bien des années encore la «Déclaration des Droits de l'Homme» connaîtra beaucoup d'entorses et que de nombreuses personnes seront dramatiquement privées de leurs droits, même dans les États figurant parmi les quarante huit premiers signataires de la Déclaration initiée par René Cassin. Au point que dans un XXème siècle finissant on traitera officiellement des droits de l'homme sous l'intitulé impérieux de « création continue », suggéré par Robert Badinter9, pour mieux dénoncer les abus du passé, et appeler aussi à la satisfaction effective des droits de I'homme à naître. Les vœux annuels du président de la République malgache seront, au soir du 31 décembre 1967, ceux d'un homme conscient que « tout n'a pas été parfait» pour ses compatriotes, mais qui est heureux tout de même des progrès accomplis, des objectifs atteints, des situations améliorées, de la confirmation de la personnalité malgache au plan international et des manifestations d'amitié et de solidarité venues de l'extérieur.
9 Badinter, Robert, Examen des droits, dans Le Monde des Poches du 5 février 1999. 33

L'infatigable pèlerin de l'union appelle chaque citoyen à travailler pour la communauté, comme abeilles en ruche et, imageant encore davantage son propos, « souhaite ardemment que la grande ruche malgache produise en 1968 encore plus de miel qu'en 1967». Pour y aboutir, et dans la plus pure tradition malgache, il sollicite Dieu et les ancêtres, mais aussi le sentiment de la dignité nationale afin que chaque citoyen trouve inspiration et assistance dans l'effort sur la voie du progrès.

34