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Philibert Tsiranana Premier président de la République de Madagascar

De
382 pages
Elu premier président de la République de Madagascar le 1er mai 1959, Philibert Tsiranana a été réélu en 1965 et en 1972 au suffrage universel. Homme de paix, disciple de Gandhi, il se voulut toujours plus proche du sort des faibles en initiant le "Socialisme malgache" qu'il incarna jusqu'à sa mort en 1978. Son oeuvre historique a nourri la grande époque des "soleils de l'indépendance" africaine, au tournant des années 1960, période-clé de la décolonisation de l'outre-mer français.
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Philibert Tsiranana (1910-1978) Premier président de la République de Madagascar

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Dingamtoudji MAIKOUBOU, La femme ngambaye (Tchad) dans la société pré-coloniale, 2006. Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA, Moustapha DIOP, Quelle transition politique pour la Guinée ?, 2006. Gilbert ZUÈ-NGUÉMA, Africanités hégéliennes, alerte à une nouvelle marginalisation de l'Afrique, 2006. Claude KOUDOU (sous la dir.), L'espérance en Côte d'Ivoire, 2006. Etanislas NGODI, Milicianisation et engagement politique au Congo-Brazzaville, 2006. Lamine TIRERA, Abdou Diouf, biographie politique, 2006. Lamine TIRERA, Abdou Diouf et l'Organisation Internationale de la Francophonie, 2006. Wilfrid DANDOU, Un nouveau cadre constitutionnel pour le Congo-Brazzaville, 2006. Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Église-Famille de Dieu dans la mondialisation, 2006. Grégoire BIYOGO, Histoire de la philosophie africaine, 2006. Tome I : Le berceau égyptien de la philosophie Tome II: La philosophie moderne et contemporaine Tome III : entre la postmodernité et le néo-pragmatisme Mamadou Aliou Barry, Guerres et trafics d'armes en Afrique, 2006. Rudy MAS SAMBA, L'Afrique noire industrielle, 2006. André-Hubert ONANA MFEGE, Les Camerounais et le général de Gaulle, 2006. André-Michel ESSOUNGOU, Justice à Arusha, 2006. Alexandre GERBI, Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, 2006. Nicolas METEGUE N'NAH, Histoire du Gabon, 2006. P.-c. BAKUNDA ISAHU CYICARO, Rwanda. L'enfer des règles implicites, 2006. J. TAGUM FOMBENO, L'action des syndicats professionnels en Afrique noire francophone, 2006.

André Saura

Philibert Tsiranana (1910-1978) Premier président de la République de Madagascar

,

Tome 1

A l'ombre de de Gaule
Préface de Pierre Vérin

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fae..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm.

75005 Paris

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de Kinshasa

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www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr iÇ) 'Harmattan, 2006 L ISBN: 2-296-01330-9 EAN : 9782296013308

À Yolande, mon épouse

Carte de Madagascar
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Préface Tsiranana le père de l'indépendance malgache

L'accession à l'indépendance de Madagascar a été un modèle du genre et on le doit largement à l'habileté de Philibert Tsiranana qui a su profiter de la loi Defferre, inventée à l'origine pour faciliter la décentralisation dans les colonies, mais très vite mise à profit pour créer une autonomie qui allait déboucher sur la souveraineté. La révolte de 1947, réprimée durement par De Chévigné, avait plongé le pays dans un état de torpeur politique dont Madagascar semblait ne pouvoir se remettre. Les premiers députés malgaches élus avaient «porté le chapeau» de la responsabilité de l'insurrection et leurs successeurs apparaissaient fort peu crédibles pour élaborer la réconciliation. Plus que jamais le fossé semblait profond entre les «côtiers» qui, à l'Est du pays, avaient supporté les aléas de la lutte armée et ceux des hauts plateaux qui étaient soupçonnés de l'avoir fomentée dans le cadre des sociétés secrètes manipulées par le MDRM (Mouvement Démocratique de Rénovation Malgache). Tsiranana devenu parlementaire de la République ffançaise adopta le parti courageux de s'entendre avec les Merina et les Betsileo des Hautes Terres et d'obtenir les nécessaires concessions de la France. Pour cela il fallut gommer l'aspect ethnique du PADESM (parti des Déshérités de Madagascar) où l'on avait associé les côtiers ffancophiles avec les «nouveaux hova» que Gallieni avait délivrés de leur ancienne servitude sans toutefois les pourvoir en terres à cultiver. Au PADESM Tsiranana substitua graduellement le Parti Social Démocrate qu'il mit sur pied avec ses amis socialistes de la SFIO ffançaise. Les gens de la côte et des Hautes Terres qui craignaient une dérive socialiste se regroupèrent autour de Norbert Zafimahova, proche du MRP centriste de France, mais l'abandonnèrent au profit du PSD dès que Tsiranana eut pris le dessus, avec l'aide du gouverneur général Soucadaux. Les anciens députés MDRM furent ramenés d'exil Les trois années qui précédèrent l'indépendance furent placées sous le signe d'une saine démocratie mais, peu à peu, la montée en puissance du PSD poussa certains membres et affiliés à des comportements dominateurs et c1ientélistes auxquels seuls échappèrent les opposants du Parti du Congrès de l'Indépendance (AKFM) à Tananarive et à Diego Suarez. 9

L'indépendance, version Tsiranana, permit le transfert harmonieux des compétences, une transition que certains historiens dénoncèrent injustement en parlant d'état néo-colonial. Certes des administrateurs français restèrent auprès du président pour l'aider à gérer un pays, mais cette situation impliquant le passage coopératif du témoin impérial à l'ancien colonisé devenu souverain a été fréquemment la règle, et, lorsque cette procédure a été oubliée comme elle le fut au Congo belge, l'inexpérience et la corruption ont vite fait place aux structures organisées de l'ordre colonial. Alors qu'il venait de surmonter les tribulations d'une maladie cardiovasculaire et s'apprêtait à passer les rênes du pouvoir, le président Tsiranana fut persuadé par quelques thuriféraires hauts placés de rester en fonction. TIne put désormais arbitrer la rivalité entre ses dauphins: Jacques Rabemananjara, le ministre des affaires étrangères, et André Resampa, le ministre de l'intérieur, énergique organisateur qui avait contribué à la dérive du PSD vers le parti unique. Un complot imaginaire envoya Resampa vers le bagne bien réel de l'Ile Sainte Marie. Le pays avec un chef affaibli et un pilote dans la geôle du navire ne put faire face aux contestations, dont la plus redoutable, celle des étudiants, abattit le régime en 1972. On était désormais parti pour trente ans de mauvaise gouvemance durant laquelle nord coréens et cubains surgis d'autres azimuts vinrent contribuer à l'endettement du pays qui, à partir de 1977, devint colossal, générant ainsi inflation, pauvreté et corruption. Devant un tel désastre le peuple qui a survécu plutôt mal que bien, se mit à regretter Papa Tsiranana, qui vivait au milieu de son peuple simplement, veillait lui-même qu'aux fêtes ses milliers d'invités aient leur part de poulet et se passait de gardes du corps, puisqu'il n'avait jamais eu de sang sur les mains. Il recevait sans protocole ceux qui venaient le visiter au petit déjeuner et les écoutait amicalement en buvant avec eux un grand bol de café au lait dans lequel, ignorant superbement son diabète, il mettait sept morceaux de sucre. A cet homme généreux, je rends un hommage filial, et nous saurons gré à André Saura d'avoir établi une si utile documentation qui rétablit une vérité dont nul vazaha ou malagasy de bonne foi ne saurait disconvenir.
Pierre Vérin Professeur émérite des Universités

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TITRE I

LE RÊVE MALGACHE

CHAPITRE

I

LES CHEMINS DE L'ESPÉRANCE

Pourquoi Dieu a-t-il choisi David, un petit berger pauvre, pour devenir roi d'Israël? Et pourquoi Dieu a-t-il conduit l'humble bouvier d'un village perdu de Madagascar, pour devenir le chef d'un peuple entier?
Philibert Tsiranana1

1- La prédiction

du vieil oncle

Au cœur du pays tsimihety,z au Nord de la Grande ne, quand la nuit tombe, c'est I'heure de déposer l' angady3 au coin du feu, au retour des rizières où les gestes du passé ont rempli les heures du travail de la terre, mêlant la sueur des hommes à l'eau brune des cultures vivrières. C'est aussi, dans les modestes habitations, le moment où les marmites sont mises sur les
braises pour cuire le manioc, le riz ou les brèdes du repas en commun «jao »4 - qui, peu de temps après, comme de coutume, rassemblera

- le
les

hommes dans la case du chef, tandis que les femmes seront regroupées en un autre lieu suffisamment vaste. Chaque groupe mangera alors en puisant directement la nourriture dans un même plat. Dans la petite bourgade d'Ambarikorana, tout près du village d'Anahidrano, Madiomanana et Fisadoha Tsiranana, paysans et éleveurs de bœufs, ne seront pas séparés en ce mardi 18 octobre 1910, car ils ne pourront participer au repas de la tribu: leur fils Philibert vient au monde!

I Tsiranana,

Philibert

(1971), Le cahier bleu

- Pensées,

Souvenirs,

Tananarive,

Imprimerie

Nationale. 2 « Qui ne se coupe pas les cheveux» en signe d'insoumission: caractéristique d'une tribu implantée initialement sur une unité physique de l'île formant un «pays» situé entre les territoires des Sakalava Antiboina, à l'Ouest, des Betsimisaraka à l'Est, des Sihanaka au Sud et à l'opposé, des Antakarana. 3 Outil en fer, de forme plate et effilée, prolongé d'un long manche en bois rappelant la pelle européenne par sa forme, et la bêche par son usage dans les cultures agricoles. 4 Coutume particulière aux Tsimihety, établie dans un but philanthropique, d'origine légendaire. Voir Grandidier A. et G., (1958, p. 228 - 229). 13

«Cet enfant est né lorsque le soir descend, au moment où tout se rassemble dans le village, les hommes et les bêtes. De même, les gens se rassembleront autour de lui et le suivront. Il deviendra le chef d'une très grande famille» prédira un oncle habitant non loin de là5. Dans les monts environnant les cases éparses des familles, l'enfant aura souvent, pour premiers compagnons, les bœufs d'un père travailleur, soucieux d'accroître honnêtement son troupeau... et de ne pas se faire voler de bêtes par d'intrépides daahloi venus d'ailleurs, ou parfois même du proche voisinage! Il connaîtra ainsi, très vite, la joie simple de vivre dans la nature, surveillant avec patience et amour son troupeau. Il observera les adultes, vivant de la teITe, ou, pour certains, de ces razzias sans honte dans le cheptel des autres. Au fil des ans, le petit bouvier tsimihety apprendra la vie, écoutera son père, «un sage qui continuait à vivre comme au temps où il était pauvre >/. Au décès du chef de famille, Philibert, alors âgé de onze ans, cessera son activité de berger. Il ne succèdera donc pas au maître du troupeau. Un autre destin l'attend. « Je n'ai aucun héritage à te donner que l'instruction, mais, avec cet héritage-là, tu pourras aller très loin »8,lui dit son frère aîné Zamanisambo, auquel il venait d'être confié, et qui l'envoya donc avec ses propres enfants, suivre des études primaires à l'école d' Anj iamangirana, distante de vingtcinq kilomètres. Eveillé, curieux même, l'enfant apprendra avec avidité durant sa scolarité. Il a donc su, tôt, au contact des autres puis à l'école du village, que la Grande ne était devenue une possession française en 1896 lorsque ses parents étaient encore de jeunes adolescents. Et s'il n'a pas pu, naturellement, appréhender la notion juridique de « Loi d'Annexion », il a, bien vite compris au quotidien, que son environnement malgache s'intégrait à «La France », perçue d'abord comme une entité bien lointaine, puis, au gré des cours d'instruction civique, d'histoire et de géographie, comme une communauté humaine moins abstraite et, enfin, évoquée sous l'appellation de Nation. Celle-là même qui avait évincé la sienne sur la teITe de ses ancêtres, sans pour autant faire de tous les Malgaches « des Français à part entière» ! Andrianampoinimerina, Roi de l'Irnerina qui comme lui approcha les brebis et les bœufs, Radama 1er qui conquit le Boina, sa teITe originelle, les Reines Ranavalona en leurs Palais, mais aussi les Maréchaux Galliéni, Joffre et Lyautey, seront alors autant de noms malgaches et français, parmi d'autres, bien sûr, qu'apprendra le jeune Philibert comme des repères dans
5 Tsiranana, Philibert (1971, p. 62). 6 Terme désignant spécialement les voleurs de bœufs dans toute l'île. 7 Tsiranana, Philibert (1971, p. 64). 8 Ibid., p. 65.

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l'histoire de son pays. Celle qu'on lui a racontée... et qu'il n'imaginait pas construire, aussi, un jour dans un rôle premier! Admis au concours d'entrée à l'Ecole Régionale d'Analalava en 1926, il poursuivit son chemin de la connaissance avec le même sérieux. Entré à la huitième place sur vingt-cinq, il s'imposa rapidement à la tête de la classe et fut donc, naturellement, appelé en 1930, à suivre les cours de la « Section Normale» de l'Ecole d'Instituteurs « Le Myre De Vilers »9 de Tananarive, pépinière de futurs cadres de la société malgache. Major de sa promotion, Philibert Tsiranana obtint le diplôme «officiel» d'Instituteur à l'âge de vingt-deux ans. Pendant dix ans, il enseignera alors dans sa région natale puis s'orientera, en 1942, vers le professorat en suivant un cours de perfectionnement à Tananarive. En 1945, Philibert Tsiranana passe avec succès le concours du cadre des Professeurs Assistants et retrouve l'Ecole Normale Le Myre de Vilers. Il aura aussi, durant ces mêmes années, fondé une famille en épousant, le 20 janvier 1933, Justine Kalotody, jeune Tsimihety de quinze ans et «ancienne» écolière d'Antsirabe-Nord, petit village de la Sous-préfecture de Mandritsara. Huit enfants naîtront de leur UnIon. L'activité politique déployée en Métropole par les députés Joseph Raseta et Joseph Ravoahangy, élus en octobre 1945, au nom de la «Rénovation Malgache» qu'ils professent avec leurs amis Jacques Rabemananjara, Albert Rakoto-Ratsimamanga, Raymond William Rabemananjara, Ramamonjy Raherivelo et Maurice Razafindramasina, ne laisse pas indifférents Philibert Tsiranana et ses amis côtiers. Au mois de janvier 1946, sur l'insistance de l'Instituteur Georges Condaminas qui, de par ses fonctions et son attitude avait beaucoup d'influence sur lui, Philibert Tsiranana, déjà affilié, dans ce même contexte environnemental, au Syndicat Professionnel des Instituteurs depuis 1943, puis à la C.G.T. en 1944, effectue ses premiers pas en politique en adhérant au Groupe d'Etudes Communistes de Madagascar (G.E.C.) Il y assurera les fonctions de Trésorier, mais bien vite cessera de participer au travaux du Groupe qu'il quittera définitivement aussitôt après avoir payé sa cotisation du mois d'avril 1946. Il dira de cette expérience «avoir appris beaucoup de choses, notamment toutes les ruses des communistes... gens terribles et dangereux ». Se disant « écœuré »10 de leurs doctrines, Philibert Tsiranana va donc désormais lutter contre les communistes en militant convaincu des idées de Jaurès, bien décidé à remédier aux inégalités sociales qu'il observe au sein des communautés de la Grande lIe.
9 Premier Résident français à Tananarive, Le Myre de Vilers (1833 1918) rejoint son poste le 28 avril 1886. Il sera remplacé en 1889 par Bompard. 10Le Courrier de Madagascar du 31 mars 1965, page 4, qui fait référence au Livre d 'or de Philibert Tsiranana édité en 1963 par Romuald Bigaignon, journaliste à Tananarive. 15

-

Quelques semaines plus tard, alors que le «Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache », créé le 22 février 1946 à PARIS, et présidé par Joseph Raseta - Jacques Rabemananjara et Raymond W. Rabemananjara occupant les postes de secrétaire-général et de secrétaire général adjoint développe son organisation dans la Grande TIe,Philibert Tsiranana est avec Robert Zafimahova de ceux qui, en juin 1946, fondent le Parti des Déshérités Malgaches (p.A.D.E.S.M.), présidé par Ramambason. Membre du Comité Central d'Administration du Parti, il refuse toutefois, le mois suivant, d'en être le Secrétaire Général en raison de son proche départ pour la France où il doit effectuer un stage professionnel de longue durée. Pour autant, il confirme à ses amis du «P ADESM» son intention de collaborer au Varomahery, organe du nouveau parti politique qui «se propose de réunir, contre une éventuelle reprise de pouvoir par l'oligarchie hova-andriana, les anciens esclaves et les peuples côtiers »... surtout depuis que les deux députés du M.D.R.M. ont déposé, le 21 mars 1946 une proposition de loi qui, en deux articles, veut abolir la loi d'annexion de Madagascar et faire de la Grande Ile un «État libre, ayant son gouvernement, son parlement, son armée, ses finances au sein de l'Union française ».

2 - L'égalité

des hommes pour bannière.

Les premières initiatives politiques de Philibert Tsiranana ne furent donc pas exemptes de considérations régionales. Ses adversaires l'auront sans doute noté, en affectant d'ignorer la composante humaine de la démarche de son parti qui entendait élever le niveau social et culturel de la population afin que tous les Malgaches, et non plus les seuls notables, bourgeois ou encore «ceux possédant certaines qualifications », puissent prendre part à l'évolution, devenue inéluctable, de l'île après l'éveil politique des territoires rassemblés dans l'Union française, au sortir de la deuxième guerre mondiale. «I have a dream », «Je fais un rêve », aurait pu dire alors, en 1946, Philibert Tsiranana... «un rêve profondément enraciné dans le rêve de liberté et de restauration de la Nation malgache: l'égalité de tous les hommes, afin que les fils d'anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d'esclaves puissent s'asseoir ensemble à la table de la fraternité, un rêve de justice dans un pays où chacun sera jugé selon sa personnalité et ses mérites ». Un autre apôtre de la non-violence et de l'égalité raciale, Martin Luther King, qui, le 28 août 1963, devait prononcer son plus célèbre discours en faveur des droits civiques, «le Rêve profondément enraciné dans le rêve américain », n'avait alors que dix-sept ans. «Martin Luther King a exprimé tout ce en quoi je croyais à cette époque, sur ce que l'Amérique devait être, sur la façon dont le monde devait fonctionner.. çà a été le plus grand discours, le discours le plus important jamais prononcé par un Américain », dira en juin 2005 à la Télévision 16

française l'ancien président des U.S.A. Bill Clinton qui, en 1963, n'avait pu retenir ses larmes en écoutant le Pasteur King. Bénéficiant d'une bourse d'études, Philibert Tsiranana quitte donc Madagascar le 2 novembre 1946 sur le «Champollion» et se rend en France, en qualité de Professeur Assistant, pour suivre un stage de perfectionnement à l'Ecole Normale de Montpellier. Il séjournera jusqu'en septembre 1950 dans le département de l'Hérault et aura donc aussi l'occasion de bien connaître « la Métropole ». Affaiblie par le long et douloureux conflit armé, la France connaît des temps particulièrement difficiles après sa Libération et la victoire, aux côtés des Américains, des Soviétiques et des Britanniques sur l'Allemagne Hitlérienne. Installé à Montpellier durant pratiquement tout l'après guerre, Philibert Tsiranana sera donc témoin du quotidien politique, économique et social des français après 1945, du «relèvement» d'une Nation qui depuis une vingtaine d'années a connu l'affaiblissement, avant de rouler à l'abyme. «La France n'est plus une grande puissance », déplorera Jean-Baptiste Duroselle. C'est, hélas, l' évidence. Il Venu pour se former professionnellement, Philibert Tsiranana va donc vivre, de l'intérieur, comme les «métropolitains », la reconstruction de la nation française. Proche idéologiquement des socialistes, il les côtoiera tout en observant la difficulté d'asseoir politiquement la IVèmeRépublique. Le rythme effréné des gouvernements «renversés» ou démissionnaires, aura certainement marqué le jeune Enseignant malgache, tout autant que les besoins non satisfaits - trop souvent - d'une population appauvrie et divisée par la guerre. Intégré complètement à la réalité française durant quatre ans, et donc éloigné de celle de son pays, Philibert Tsiranana ne connaîtra pas l'insurrection sanglante de 1947, sa répression terrible et les sombres années qui s'installèrent alors à Madagascar. Mais il en assimilera vite l'expérience et saura en traduire une revendication politique raisonnée et pacifiée quant au devenir de la Grande lIe, après tant de vies brisées, de querelles et de critiques intestines, aussi, entre le M.D.R.M. et le P.A.D.E.S.M. Ainsi, à Montpellier, où le 21 février 1949 il a participé à une grande journée anti-colonialiste, il est en octobre de la même année, l'un des fondateurs de l'Amicale des Etudiants Malgaches Côtiers (A.E.M.C.), dont il assurera la présidence jusqu'en 1950. Au sein de cette association, il prône le rapprochement avec l'Amicale des Etudiants d'Origine Malgache (A.E.O.M.), dont les dirigeants étaient connus pour leurs sentiments nationalistes. Tout en affirmant la nécessité de ne pas créer de division préjudiciable aux étudiants, il ménageait ainsi les autonomistes hova.

II Gerbet, Pierre (1991) Le Relèvement 1944-1949. Paris, Imprimerie Nationale, 481 pages.

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Et dans l'environnement d'un chef de Poste administratif de la province natale de Philibert Tsiranana, on évoque, confidentiellement, au début du mois de mars 1950, les motifs de sa candidature aux prochaines élections prévues pour le renouvellement de l'Assemblée de l'Union Française. «n faut quelqu'un qui s'exprime bien en français.. .et qui ait le courage de demander à l'Administration ce que nous désirons. Quelqu'un qui ne soit pas «acheté », parce que bon patriote. ..qui ose demander Notre Indépendance dans l'Union Française ». Opposé à une indépendance immédiate pouvant provoquer un conflit intérieur aux conséquences tout aussi tragiques que celles de la rébellion de 1947, Philibert Tsiranana aurait, dit-on encore dans son «fief», envisagé l'avenir politique de la Grande ne en ces termes: «Lorsque nous aurons l'indépendance dans l'Union Française, nous pensons que nous aurons sans peine l'indépendance intégrale ». Nommé Professeur de l'Enseignement Technique à l'Ecole Industrielle de Tananarive, il y est chargé des cours de français et de mathématiques. On le dit contrarié par cette affectation. Mais quelques mois après, il retrouvait l'Ecole « Le Myre De Vilers ». Le petit bouvier tsimihety avait déjà fait du chemin! n y gagne bien vite l'estime des élèves. Quant à leurs parents, pour la plupart originaires de la côte, ils apprécient celui qui, à quarante ans, par son travail, « arrivait à entrer au sein des élites malgaches» et souhaitent donc que sa conduite, son caractère et sa valeur professionnelle servent de modèle aux élites côtières. Le « Professeur Assistant» a aussi entrepris, dès son retour, de sillonner sa région, conscient de son rôle, avide de rencontres, riche de son expérience prolongée en France, soucieux des «retombées» que génèreront bientôt toutes ses activités. Prolixe, même, il n'hésite pas dans ses tournées, à raconter ses études et ses contacts à Montpellier et à Paris. n mêle à l'anecdote 1'humour et la reconnaissance. La critique, aussi, à l'égard des «Français de l'ne », traités de «colonialistes », comparativement à ceux rencontrés «en Métropole », plusieurs années durant. n fait part, en outre, de son intention de réorganiser les structures du P.A.D.E.S.M., dont il envisage, d'ailleurs, de modifier l'intitulé, et de renouveler les dirigeants «trop soumis à l'Administration », afin de redresser la situation du Parti et entreprendre une action d'union avec l'ensemble des Malgaches, quelle que soit leur race. Un an après son retour à Madagascar, il est au nombre des membres fondateurs de l'Association Culturelle des Intellectuels Malgaches Côtiers (A.C.I.M.C.O.) et en assure la présidence. n aura, en outre, des activités de nature très complémentaire au sein de l'Association des Natifs et Originaires Côtiers (A.N.O.C.).

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Le souci de Philibert Tsiranana, en créant toutes ces associations « côtières », révèle en fait une soif réelle de promouvoir une classe nouvelle de malgaches venant d'horizons plus diversifiés afin, surtout, tout en contrecarrant «l'hégémonie» des classes nobles des Hauts Plateaux, de donner plus de poids politique aux régions côtières et de mieux assurer, ainsi, l'évolution des provinciaux sous une bannière nationaliste modérée. Car si Philibert Tsiranana se garde bien de développer des thèses virulentes quant à l'avenir politique de son pays, il n'en demeure pas moins un partisan sincère d'une émancipation politique de Madagascar. Son analyse, en mars 1950, attestait, déjà, de ses aspirations réelles en ce domaine! Toute son énergie sera donc mise en œuvre au sein des mouvements qu'il anime. Il y démultiplie ses activités et répond aussi toujours présent aux sollicitations des autres associations. Ainsi, il participe à des réunions de l'Association des Parents et Amis des Etudiants Malgaches (AP.AE.M.), de tendance nationaliste affirmée, et adhère, en avril 1954, à l'Action Madécasse, fondée à l'initiative des «originaires» de Madagascar, en collaboration avec d'autres groupements, en qualité de représentant des «Parents d'Etudiants en France ». Le but avoué de l'Action Madécasse convient en effet fort bien à Philibert Tsiranana, car il prône la réalisation de la paix sociale dans l'égalité, la justice, et s'affirme pour la défense des intérêts communs à tous ceux qui peuvent se réclamer de Madagascar. Naturellement, il participe aussi, depuis 1950, à tout ce qui relève de « l'Association des Côtiers de Tananarive» (AC.T). Présent et efficace sur le plan associatif où il déploie un oecuménisme rassembleur, il espère, bien sûr, que tout ce qu'il entreprend au sein des divers mouvements côtiers ne pourra que lui faciliter la tâche quand il sollicitera les suffrages des populations qu'il sert avec dévouement depuis plusieurs années. Car l'homme sait où il va, puisqu'il sait d'où il vient! Populaire en son école, et bien au-delà, aussi, du Nord-Ouest de Madagascar, fier de son identité et proche du peuple, Philibert Tsiranana aspire à rallier tous les Malgaches, sans divisions ethniques et donc sans distinctions d'ancêtres. Et quand le souvenir de son troupeau prend place, souvent, dans sa tête ronde aux yeux rieurs, c'est pour mieux songer - ou s'en persuader - que le peuple, «troupeau d'hommes », a aussi besoin d'un berger... Naturellement, il a conscience que le parcours sera long. Mais il pense souvent à son père dont «la sagesse sera la lumière qui a éclairé mon chemin >P, écrira-t-il, plus tard, nostalgique et reconnaissant. Certes, il avait effectivement bénéficié des conseils de l'entourage familial, dès son plus jeune âge. Et après le décès de son père, il tirera profit de ceux d'un frère aîné soucieux de bonne éducation et du savoir indispensable.
12 Tsiranana, Philibert, (1971, p.64).

19

Mais le petit tsimihety avide de connaissances, émanait aussi de ceux qui, insoumis, n'ont jamais accepté l'autorité arbitraire d'un roi et ont toujours vécu en hommes libres. Comme eux il aspirait donc à la liberté. «Parmi ces insoumis, se souvient-il,} 'ai été un des plus précoces et des plus déterminés! »13.On comprend mieux, ainsi, son combat auprès des côtiers, en particulier son opposition ouverte à l'injustice et à l'arbitraire, et sa recherche passionnée de la démocratie et de l'égalité entre tous les hommes. Tout n'est pas facile, cependant, pour Philibert Tsiranana qui se rend bien compte que ses affirmations louables d'union ne suffisent pas à engendrer, toujours, l'approbation de ses desseins personnels. Homme nouveau en politique, absent du pays durant « les événements» de 1947 et 1948, présenté comme un «communisant », le Professeur Tsiranana ne rencontre pas l'adhésion sur tous les bords, et même au sein de la classe politique côtière, habituée à des leaders soucieux d'annihiler l'emprise hova sur la vie politique nationale, mais peu disposée à laisser la place à cet «instructeur» à qui l'on conseille de se consacrer à l'enseignement des jeunes, puisque c'est sa vocation, d'autant plus qu'il a fait un travail apprécié des enfants et de leurs parents, tant dans sa région d'origine que dans la capitale. Toujours pragmatique et enclin à l'efficacité, dans le journal Varomahery du 24 avril 1951, il se fait l'avocat du P.A.D.E.S.M. et de ses dirigeants. Dans un article intitulé «Mba Hiraisantsika » (Pour nous unir), il invite aussi les hova à suivre une nouvelle ligne de conduite lors des prochaines élections législatives, afin de permettre une véritable union malgache. «Nous avons vu ce qui s'est passé en 1945 et en 1946, écrit Philibert Tsiranana qui poursuit ainsi son analyse politique: «Les côtiers n'ont pas reconnu les Parlementaires que nous avions envoyés en Métropole14.Et maintenant les Merina ne reconnaissent pas les parlementaires malgaches qui sont en France.15Pour que pareille chose ne se reproduise plus, et que nos trois grandes circonscriptions: HautsPlateaux et les deux Côtes, Est et Ouest, aient chacune un parlementaire d'origine locale, il faut que vous, les Merina ne vous portiez pas candidats chez nous; laissez-nous, les côtiers, rivaliser entre nous, et votez pour les côtiers que vous estimez. De ce fait, personne ne pourra dire « il n'est pas notre délégué» et les parlementaires que nous aurons élus pourront alors bien travailler ».

13

14Joseph Raseta, médecin, et Joseph Ravoahangy, médecin également, élus en octobre 1945 députés du collège autochtone de Madagascar à l'Assemblée Constituante française ont été réélus, en juin puis novembre 1946 à l'Assemblée nationale, tandis que Jacques Rabemananjara était élu en 1946 député d'une nouvelle circonscription électorale (la troisième) sur la côte Est de l'île. 15Trois élus du PADESM dont Raveloson-Mahasampo. 20

Tsiranana,

Philibert,

(1971,

p.69).

«S'il était possible, il devrait y avoir un député par province et en être de même pour les Sénateurs et les Conseillers de l'Union Française. Cela nous permettrait d'avoir un parlementaire par tribu. Si nous observons bien

ces choses que nous devons faire, et celles que nous devons écouter, on peut espérer qu'il y aura de l'union entre nous malgaches. Et sachez bien que nous ne pouvons rien faire faute d'union ». Son appel à l'union de tous est en fait le signe de sa détermination à devenir le futur député de la Côte Ouest. Mais conscient, de plus en plus, des difficultés de son entreprise, sans réponse aux nombreuses lettres qu'il adresse aux personnalités de cette circonscription territoriale, et notamment à Raveloson-Mahasampo, Conseiller représentatif de la Province de Tuléar, il préfère, à la suite de certaines interventions « administratives », se désister à cette élection au profit de ce dernier qui sera élu facilement par des populations reconnaissantes de son action, notamment en 1947, quand il s'opposa à la propagande faite par les «anciens M.D.R.M.» lors de la rébellion. Sa première élection ne sera donc pas celle de député. Elu Conseiller
Provincial dans la 3èmecirconscription de Majunga (Analalava

- Bealanana-

Antsohihy - Befandriana - Mandritsara) sur la liste unique soumise au suffrages et intitulée «Liste Progrès Social », le 30 mars 1952, puis Conseiller à l'Assemblée Représentative Malgache, il persiste, cependant, dans son souhait de détenir un mandat national. Eliminé de la course à la députation, il se porte candidat au Conseil de la République, en avril 1952, ainsi qu'il l'avait indiqué par écrit à Raveloson-Mahasampo. Battu par Ramampy, Zafimahova et Laingo-Ralijaona, il en éprouve une grande tristesse - qu'il confessera longtemps après en analysant sa carrière en 196916 et borne son activité apparente aux réunions de « l' A.C.LM.C.O. » et de l'Association des Natifs et Originaires Côtiers. TI est aussi invité à des réunions de l' AP .AE.M et s'occupe à plusieurs reprises de desiderata de l'AE.M.C. En réalité, depuis son dernier échec électoral, il nourrit un certain ressentiment contre «l'Administration» et son changement d'attitude est surtout remarqué lors d'une session de l'Assemblée Provinciale de Majunga, ainsi qu'à la séance de l'Assemblée Représentative Malgache du 1er avril 1954, où il s'exprime avec véhémence contre le «double collège» électoral qu'il considère comme «une discrimination raciale ».L'année 1954 verra donc souvent Philibert Tsiranana évoquer et combattre les comportements discriminatoires personnels et institutionnels. Ainsi, à son retour d'un voyage d'information en France du 13 juin au 17 juillet, avec d'autres représentants d'Assemblées locales, il évoquera les propos tenus par le président de la République Française aux Représentants Malgaches, à l'issue de l'entrevue qu'il venait de leur accorder. «Je vous
16Interview accordée à!' Agence Madagascar Presse- Bulletin du 30 avril! 969, pages! à 6. 21

prends à témoins, Messieurs les Conseillers, et je prie Messieurs les Ministres d'agir et de prendre les dispositions disciplinaires contre tous ces fonctionnaires européens qui, dans les Territoires d'outre-mer {To.M}font des discriminations raciales envers les autochtones », aurait déclaré Vincent Auriol. Enchaînant les réunions culturelles ou de bienfaisance au sein de divers mouvements, il développe tout aussi volontairement son argumentation politique sur les modes d'élection et il en vient, donc, publiquement à expliquer sa position en faveur du « collège unique» car, affirme-t-il, « les élus seront ainsi de véritables élus par le peuple européen et malgache. Ils devront alors bien travailler pour la masse et non pour certains partis, comme dans le passé »... « Nous disons que le « collège unique» est susceptible de renforcer les liens entre français et malgaches », prédit le stratège Philibert Tsiranana qui, parmi d'autres élus autochtones, suggère ainsi au président du Conseil, Pierre Mendès-France, d'infléchir en ce sens les orientations politiques dans les Territoires d'outre-mer. Il prêchait là, un convamcu. Et comme pour mieux affirmer ses convictions, il s'affranchit d'ailleurs de rendre visite au chef de la Province de Majunga ou relate, dans ses tournées en pays tsimihety, les critiques dont on le saisit à l'égard des chefs de service territoriaux aux exigences abusives ou motivations futiles. A d'autres, il confie aussi, lucide, sa position quant aux élections législatives à venir. «Je ne prendrai une décision, en ce qui concerne l'éventualité de ma candidature à ces élections, que lorsque je serai fixé sur la position de « l'Administration ». En effet, aucun candidat ne pourra battre celui qui aura son appui. Celui-là, quel qu'il soit, sera élu. Aussi, il ne faut pas s'engager à la légère ». Appelé, à nouveau, à se rendre en France au cours de l'année 1955 pour y prendre des congés administratifs, il laisse momentanément en attente à Madagascar les activités des associations qu'il préside. Doléances des uns, formalités diverses, gestion courante, sont ainsi ralenties du fait de son absence. L'homme a pris l'habitude de «manager» avec beaucoup de dynamisme et, n'étant plus là, « les choses» attendent! Pour autant, le bouillant Conseiller de Majunga ne chôme pas en France. Ses relations politiques avec la Section Française de l'Internationale Ouvrière (S.F.I.O.) prennent alors un caractère officiel et il adhère même au Parti qui avec le M.R.P. et le Parti Communiste - le «Tripartisme connaît alors son plein épanouissement! - compose les gouvernements français au gré des alliances que critiquent rudement le Général de Gaulle! Revenu à Madagascar plus rapidement que prévu, il prétend qu'il a anticipé son retour pour pouvoir assister à la deuxième session de l'Assemblée Représentative Malgache, prévue en octobre 1955. En fait, il a pris la décision de se présenter aux élections législatives de janvier 1956. Il dévoilera bientôt sa réelle motivation politique et entreprendra alors de 22

sillonner en profondeur la 3ème Circonscription électorale, sur la Côte Ouest de 1'He. Hostile au programme du «Comité Electoral National »17 qui revendique l'amnistie générale et la révision du procès des événements de 1947, il affirme publiquement: «J'ai encore présent à la mémoire les horreurs commises pendant la rébellion et qui ont causé tant de victimes, surtout chez les côtiers ». Philibert Tsiranana a de la mémoire, en effet, et il sait, lui le candidat de la Côte, que Raveloson-Masampo lui avait alors été préféré, en 1952, car il était de ceux qui avaient effectivement été très proches des populations côtières en 1947, de même que Ralijaona qui lui infligea une nette défaite politique, durant la même année, lors des élections au Conseil de la République. Son ancrage à gauche et son réalisme politique l'incitent alors à figurer parmi les Conseillers Représentatifs signataires d'un télégramme adressé, le 3 novembre 1955, aux Députés Roger Duveau et Jonah Ranaivo, afin de leur demander d'intervenir en faveur de l'augmentation du nombre de députés de Madagascar, et de l'institution du « collège unique ». Cette démarche prend d'ailleurs totalement place dans le programme du candidat Philibert Tsiranana qui, au fil des réunions, développe ses arguments en faveur de la décentralisation, donc de l'accroissement des pouvoirs des Assemblées locales et de l'évolution du Territoire «vers l'Autonomie au sein de la République, sans précipitation, ou vers l'État fédéré ». Se prévalant de l'appui et des encouragements de personnalités influentes, Edouard Herriot et Roger Duveau, notamment, il sait, en période électorale, ne négliger personne. Ses visites aux chefs de Circonscription Administrative, Prince Coutumier, Conseillers, personnalités et fonctionnaires se multiplient, en alternance avec des réunions publiques au cours desquelles il sait ajouter « qu'il ne faut pas être contre la colonisation qui favorise le développement du pays », ou rendre hommage aux missionnaires de différents cultes « qui se dévouent pour éduquer et instruire lesjeunes malgaches ». Au cours de cinq années de « labourage» politique, Philibert Tsiranana a beaucoup gagné en notoriété et sa démarche, par-delà les besoins de sa propre région, englobe, de fait, tous les aspects d'une représentation nationale. Le volet social des souhaits de la population rencontre son adhésion et il devient donc un avocat naturel des besoins et demandes populaires en matières de routes, hôpitaux, énergie électrique, enseignement, cultures agricoles. Les auditoires, nombreux, approuvent ce discours. Le préjugé est donc favorable à sa candidature parmi les populations de l'Ouest
17 Emanait des partisans du M.D.R.M dissout par les autorités françaises à la suite de la rébellion du 29 mars 1947. 23

du pays qui vont alors donner à la Grande Ile un nouveau député. Bien plus, même, car désormais, Philibert Tsiranana et Madagascar ont des rendez-vous communs avec l'Histoire. Elu député de Madagascar dans la Circonscription de Tuléar-Majunga, le 2 janvier 1956, il remercie vivement, aussitôt, tous ceux qui lui ont accordé leurs suffrages ou se sont dévoués pour que sa campagne électorale soit un succès. «Ayez confiance en moi », écrit le nouvel élu à la population de Tuléar et de Majunga, car je ne ferai pas de distinction entre vous, que vous soyez Antakarana, Sakalava, Tsimihety, Bara, Antanosy, Mahafaly, Antandroy. Je lutterai pour vos intérêts car je suis votre député. Ne vous inquiétez pas, je lutterai aussi pour ceux qui ne m'ont pas donné leurs suffrages ». Et il conclut: «Je promets à toute la population de Madagascar que je servirai ma Patrie et que je m'efforcerai de réaliser mon programme que vous connaissez déjà ». L'élection de Philibert Tsiranana sera contestée, toutefois, par quelques anciens détenus politiques ou interdits de séjour de la période de 1947, ainsi que par Raymond W.Rabemananjara. Ils évoqueront des irrégularités commises le jour du vote dans la 3èmeCirconscription électorale de l'Ile. Mais, sûr de sa légitimité, Philibert Tsiranana défiera son détracteur principal et exigera que l'entrevue demandée par R.W.Rabemananjara ait lieu en présence du Comité du «Front National Malgache », auquel il n'a pas adhéré, mais qui a patronné sa candidature. En fait, la démarche de ce dernier et des anciens détenus échouera rapidement, tandis que, dans le même temps, l'élection du nouveau député sera officiellement validée au plan national. Avec les quatre autres Députés, élus comme lui le 2 janvier 1956, Philibert Tsiranana rejoint donc Paris pour siéger à l'Assemblée nationale française. Ils conviennent très vite que «pour mieux défendre les revendications du peuple malgache, il serait plus judicieux d'adhérer aux grands partis nationaux ». Et, tandis que ses collègues s'inscrivent soit au Parti Radical Socialiste (EmelIe), soit à l'U.D.S.R (Duveau), au M.R.P. (Rakotovelo), ou au R.G.R. (Sanglier), Philibert Tsiranana intègre la S.F.I.O. Chacun, désormais, dans son groupe politique, représentera Madagascar, et Ny Antsika, organe de l'A.C.I.M.C.O., conclut ainsi un premier article consacré aux nouveaux élus, inspiré en fait par Philibert Tsiranana: «En cas d'entente, ces Partis auront uneforte majorité. Nous espérons donc que nos Députés pourront facilement faire aboutir leurs motions communes. Ils sont disposés à travailler et nous devons leur faire confiance ». Assuré d'un relais médiatique dans la Grande Ile, le député Tsiranana ne se prive donc pas de faire connaître systématiquement dans Ny Antsika, ses diverses interventions écrites ou orales à Paris, ainsi que les textes de débats parlementaires portant sur les réformes envisagées dans les T.O.M., notamment celui du 1er février 1956 qui engendrera la «Loi-cadre» élaborée à l'initiative de Gaston Defferre. « La France s'est engagée, dans le 24

préambule de la Constitution, à «conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires. Elle doit tenir parole », dira le Ministre de la France d'outre-mer. Poursuivant sa déclaration, il affirmera vouloir « étendre le collège unique à tous les territoires et assurer la loyauté des élections». Partisan « d'agir vite, sans hésitation, et surtout en faisant confiance aux populations autochtones qui ont aujourd'hui le droit et la capacité de jouer pleinement leur rôle dans la vie économique de leur propre pays », Gaston Defferre, qui veut que son message s'adresse aux jeunes en particulier, déclare: «La France ne les décevra pas ». Puis, en termes solennels, il devait condamner, car il s'agit de la négation même des principes démocratiques et du génie français, «le racisme dans toutes ses manifestations, d'où qu'elles viennent, de ceux qui se croient d'une race supérieure, comme de ceux qui ont souffert d'être traités en race inférieure ». «Nous montrerons à ces peuples amis que, fidèle à sa mission émancipatrice, la France les conduira à la liberté» dira le représentant du gouvernement, sous les applaudissements de très nombreux parlementaires.18 Philibert Tsiranana devait aussi prendre énergiquement parti pour «l'Enseignement Libre» en faisant diffuser dans « son journal », un article catégorique, intitulé «Nos Députés et la Loi Bérangé ». Il y affirme sa volonté malgache et sa différence avec « les Français de France ». «Depuis plusieurs jours, écrit-il en février 1956, on parle beaucoup de l'Enseignement Libre. Lors de la dernière campagne électorale, les Français de France se sont prononcés pour ou contre cet enseignement. Leur opinion est différente de la nôtre. C'est l'Enseignement Libre, poursuit-il, qui s'est établi le premier chez nous. Ceux qui ont enseigné les jeunes malgaches ont fait tout leur possible. Beaucoup, parmi les élites Malgaches sortent des écoles catholiques et protestantes. Nous remercions donc les Missions d'avoir accompli une chose importante chez nous,. nous espérons qu'elles s'efforceront, encore davantage, dans l'avenir. Nous, les côtiers, demandons instamment qu'elles créent d'autres établissements supérieurs. «De ce fait, seraient-elles dignes d'être subventionnées? Pour nous, la réponse est simple: les écoles libres éduquent nos enfants, elles méritent donc des subventions. Nous estimons qu'il est du devoir de l' « Administration» de les aider parce qu'elles travaillent pour le peuple. Nous osons dire que les cinq Députés devront soutenir les écoles libres chez nous» conclut Philibert Tsiranana. La «Loi Bérangé» sera effectivement votée par les cinq députés malgaches. Ny Antsika ne s'y trompe pas en voyant dans l'attitude des élus une forme de «patriotisme» dont il crédite plus spécialement Philibert Tsiranana, en citant ses récents propos: «Je suis un Malgache et un catholique. Par conséquent, ce n'est pas moi qui voterai pour la suppression
18Journal Officiel de la République Française

- Débats

parlementaires,

na 6, I er février 1956.

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de la Loi Bérangé. Je suis prêt à aider les écoles libres, comme je l'ai fait depuis longtemps. Je travaillerai encore un peu plus ». Donnant ainsi le sens de son action à l'Assemblée nationale, Philibert Tsiranana interviendra, tout aussi décidé, pour demander dans une question écrite, le 22 février 1956, au sein de la Commission des Territoires d'outremer, «quel est le programme politique, social et économique du gouvernement dans le Territoire de Madagascar et Dépendances? » Et dans un même élan, il est reçu par Gaston Defferre dans l'après-midi du 24 février 1956. Elu de Tuléar et de Majunga, le nouveau député avait promis de lutter pour tous les Malgaches. Il n'hésite donc pas, à l'occasion de sa première démarche de portée nationale, à demander des secours pour les sinistrés d'inondations venant de survenir dans la Province de Tamatave, à soutenir la revendication de reclassement de fonctionnaires locaux « des cadres ordinaires », ou celle de réintégration des fonctionnaires frappés d'inaptitude morale par le passé. Il développe aussi, pour l'information de son interlocuteur ministériel, les besoins de l'Enseignement, tant des écoles primaires que du secondaire, des Grandes Ecoles et de l'enseignement technique. Outre ces revendications traditionnelles d'un élu territorial, Philibert Tsiranana demande également au Ministre de la France d'outre-mer, de préparer un projet de loi sur le nouveau statut de Madagascar, de même qu'il évoque, avec gravité, la nécessité de l'arrêt des exécutions des condamnés à mort et celle d'une amnistie pour les autres condamnés de l'insurrection de 1947.19 L'homme a manifestement évolué sur le dossier des évènements de 1947 et sait, désormais, s'affranchir des retenues côtières qu'il avait affichées dans un passé peu éloigné. Ce qui lui vaut, bien sûr, l'appui des nationalistes malgaches, notamment de Diégo- Suarez, qui le félicitent, l'encourageant à demander «la libération du peuple Malgache» et le considèrent comme un «émule de Raseta et Ravoahangy méritant d'être qualifié d'artisan de l'Indépendance ». Cependant, toutes les revendications de Philibert Tsiranana ne font pas l'unanimité dans le pays! Le journal Lumière, édité par la Mission Catholique de Fianarantsoa, fait état dans sa rubrique « Revue de presse» du 13 avril 1956, du discours prononcé par le député de la Côte Ouest à l'Assemblée nationale, dans lequel il évoque l'abrogation de la Loi d'Annexion du 6 août 1896, le nouveau statut pour Madagascar et la création d'un Conseil de gouvernement Central dans la Grande Ile. Parmi les côtiers, une certaine émotion se manifeste alors, car «la création de cet organisme, selon eux, permettra aux hova de reprendre la direction des affaires politiques du pays ».Certains affirment, en effet, que « les cadres côtiers ne sont pas actuellement assez nombreux pour
19

Ny Antsika en date du 3 mars 1956.

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contrebalancer l'influence des intellectuels des Hauts-Plateaux ». ils ajoutent que, «dans la conjoncture politique présente, la création des Conseils Provinciaux répondrait mieux au désir des populations côtières, car ils permettraient la protection de leurs intérêts nettement particuliers ». D'autres, encore, sur la côte, s'élèvent avec énergie contre les affirmations de Philibert Tsiranana qui, dans ce même discours, a souligné que «les Malgaches forment un peuple uni et indivisible, malgré leur évolution non homogène, et que l'insularité de leur pays, l'unité de leur langue ainsi que celle de leurs mœurs et coutumes confirment leur unité ». De retour à Madagascar, l'élu de la circonscription de la Côte Ouest y est reçu avec chaleur, compte tenu du travail effectué en quelques mois. Mais il sait aussi se soucier des problèmes des autres régions et notamment de la capitale malgache. il en appelle « à la collaboration de la population, et en particulier des Conseillers Provinciaux pour faire aboutir ses interventions, auprès de l'Administration, en faveur des autochtones ». Ny Antsika ne manque d'ailleurs pas de traiter du propre cas de Philibert Tsiranana et d'intervenir en sa faveur en titrant, dans son numéro du Il mai 1956 : «Il y a du racisme à Madagascar », à propos d'une soirée de danses folkloriques, organisée au stade Mahamasina le 6 mai. Le journal expose ainsi les faits: «Le dimanche 6 mai dernier, à 20h30, le Syndicat d'Initiative a organisé une séance de danses folkloriques. Le député Philibert Tsiranana a reçu à cet effet une invitation portant la mention: Mr. Tsiranana Philibert, député de Madagascar ». Il y est donc venu, avant même I 'heure indiquée, de telle façon que les places réservées n'étaient pas encore occupées. Après une présentation, il a demandé sa place en exhibant sa carte d'invitation. Les dames européennes de service ont déclaré qu'aucune place n'avait été prévue pour lui. Selon le protocole à Madagascar, les Députés, sans distinction de races, sont les représentants du président de la République, après le HautCommissaire et le secrétaire Général. Cet état de choses est réellement déplorable. Est-ce que c'est en raison de l'appartenance du député Tsiranana Philibert à la race malgache que le Syndicat d'Initiatives ne lui attribuait aucune importance? Cependant, il sait que les Députés sont des Hautes Personnalités ». Comme le député Philibert Tsiranana est une personne douce, il n'a formulé aucune observation et a pris place sur les gradins, aux côtés de ses frères malgaches. En conséquence, nous posons ici une question: Est-ce une marque de respect envers les Députés de Madagascar? Cela est-il un geste propre à perpétuer l'union franco-malgache? » Cet incident ne devait d'ailleurs pas empêcher le député de la Côte Ouest de demander, quarante huit heures après, aux dirigeants du «Front National Malgache» de supprimer le mot « national» dans la dénomination 27

du Parti appelé à naître de la fusion envisagée du F.N.M. et du Rassemblement du Peuple Malgache (R.P.M.) Avide d'avancer dans l'union, il démontrait ainsi, en des circonstances rapprochées, son intelligence politique tout autant qu'humaine, qualité dont il avait su témoigner tout au long des mois passés en France, dans ses contacts avec le gouvernement de la République, le Parlement, les différents milieux politiques, afin que progresse l'avenir de Madagascar dans l'ensemble français alors que, dans le même temps, Stanislas Rakotonirina, ancien dirigeant du M.D.R.M., créait 1'« Union des Indépendants de Tananarive »( U.LT.) avec le soutien de la Mission Jésuite et que l' «Union des Populations Malgaches» (U.P.M.) se constituait également, l'ancrage nationaliste de ces deux nouvelles formations étant évident pour tout le monde.. .

3 - « Loi-cadre»

: le marchepied

de l'évolution.

Philibert Tsiranana n'attendra pas longtemps pour être, comme tous les autres dirigeants autochtones des Territoires insulaires et d'Afrique Noire, fixé sur les projets gouvernementaux quant à l'évolution de l' «outre-mer français» . Ministre de la France d'outre-mer du gouvernement d'Edgar Faure depuis février 1955, Pierre-Henri Teitgen avait déjà eu l'occasion d'affirmer son désir d'évolution des Territoires de l'Union Française car, disait-il, «pendant trop longtemps, nous avons promis des réformes et éludé leur réalisation ». Dans ce contexte, il avait ainsi, le 18 novembre 1955, fait adopter à l'Assemblée nationale un projet de loi créant « le collège unique », cher à Philibert Tsiranana, pour les élections législatives dans l'outre-mer, puis déposé un projet de loi sur « les Institutions des Territoires et services territoriaux d'outre-mer ». Mais l'œuvre ministérielle interrompue de P.H. Teitgen sera vite reprise en compte par Gaston Defferre, devenu Ministre de la France d'outre-mer dans le gouvernement de Guy Mollet, investi par l'Assemblée nationale le 1er février 1956, tandis que le leader Ivoirien Félix. Houphouet-Boigny était nommé Ministre Délégué auprès du président du Conseil pour suivre plus spécialement les dossiers d'Afrique Noire et Pierre Mendès-France Ministre d'État sans portefeuille. Gaston Defferre s'attache, tout de suite, à mettre en forme un texte de loi permettant davantage d'autonomie dans les Territoires d'outre-mer, ainsi que le suffrage universel intégral car, avait-il déjà eu l'occasion de dire, dès le 30 mars 1955 à l'Assemblée de l'Union Française, «le double collège déshonore les Institutions de la République ». Au «Palais Bourbon », Gaston Defferre aura donc l'occasion de défendre son projet de «Loi-cadre », en promettant la parution de décrets 28

d'application dans les différents Territoires. Il y fera état, comme de Gaulle à
Brazzaville, de ce « qu'il n y aurait aucun progrès qui soit un progrès si les

hommes, sur leur terre natale, ne pouvaient s'élever, peu à peu, jusqu'au niveau où ils seront capables de participer chez ewe à la gestion de leurs propres affaires »20. Adoptée définitivement à l'Assemblée nationale le 19 juin 1956 par l'intégralité des grands partis auxquels se sont inscrits les élus malgaches, (470 voix pour et 105 contre), la «Loi n° 56-619 du 23 juin 1956 autorisant le gouvernement à mettre en œuvre les réformes et à prendre les mesures propres à assurer l'évolution des territoires relevant du ministère de la France d'outre-mer », instaure le collège unique et le suffrage universel dans les Territoires d'outre-mer où elle institue aussi, des Conseils de gouvernement et, en outre à Madagascar, des Conseils Provinciaux chargés notamment de l'administration des services territoriaux. Certes, le texte a subi quelques modifications au cours des débats au Parlement, notamment à l'Assemblée nationale où les députés du «Rassemblement Pour la France» (R.P.F.), par la voix de René Malbrant, député de l'Oubangui-Chari-Tchad (Groupe des Républicains Sociaux) évoquent «l'impréparation de beaucoup de Territoires» ou «le danger d'une politisation qui fera que, dans bien des cas, les Assemblées Territoriales sortiront de leur rôle et tendront à une autonomie outrancière ».21 Ce qui devait pousser Gaston Defferre à limiter les prérogatives des Exécutifs Territoriaux. « Le Conseil de gouvernement sera composé d'élus et de fonctionnaires. Le Gouverneur, qui restera le chef de l'Exécutif, doit jouer un rôle dans le choix des Conseillers qui seront ses collaborateurs », précisa le Ministre en mentionnant toutefois «la large compétence et l'exercice de la haute direction des services administratifs locaux des Conseillers de gouvernement, tandis que les Assemblées Territoriales connaîtraient un élargissement de leurs compétences et pouvoirs ».22 Autant d'éléments, de débats et d'analyses qui n'ont pas échappé à Philibert Tsiranana tout au long des séances dans 1'hémicycle et, hors des travées parlementaires, dans des entretiens et conversations au sein des partis officiels ou au gré des affinités personnelles. Mais l'essentiel est là! Ses déclarations du 13 Avril 1956 ont été entendues et, deux mois après, ce qui était une aspiration politique officiellement énoncée, devient réalité. « Telle qu'elle a été votée, la "Loi-cadre" n'est pas conforme au texte d'origine. Mais le Parti socialiste a dû accepter des amendements pour
20 Discours prononcé par le général de Gaulle, le 30 janvier 1944, à l'ouverture de la Conférence Africaine Française de Brazzaville. 21 Journal Officiel de la République Française, Assemblée de l'Union française, 30 mars 1955. 22Journal Officiel de la République Française, Débats parlementaires, Assemblée nationale, 1èreséance du 21 mars 1956, p.ll0S. 29

obtenir un résultat. Ainsi, Madagascar aura un Conseil de gouvernement à Tananarive, les Conseillers rempliront, en réalité, les fonctions de Ministres , locaux et auront autorité sur toutes les' 'branches' des services»... « Par le Conseil de gouvernement, Madagascar peut avoir une unité, et c'est par cette unité que l'on peut faire quelque chose pour l'avenir du pays» affirme Philibert Tsiranana, sous les applaudissements d'un millier de personnes, le 18 décembre 1956 à la« Mission Catholique» de Mahabibo à Majunga où il s'est rendu spécialement pour expliquer publiquement, au cours d'une conférence contradictoire, le sens de l'évolution statutaire de Madagascar.
« Tant qu'il y aura des scissions
cohésion et il n

entre Malgaches,
'union

il n y aura jamais

de
est

y

aura pas

de progrès.L

de tous les Malgaches

indispensable. Deux partis, le MD.R.M. et le PADESM, se sont jadis affrontés et il s'en est suivi une effusion de sang. Je suis fier d'avoir voté pour la libération des détenus politiques de Madagascar, contrairement à d'autres députés, pour avoir l'union de tous les Malgaches. La "Loi-cadre" est très importante pour Madagascar car elle permet au pays de se gérer luimême et de se préparer à l'Indépendance» dira encore avec force le député de la Côte Ouest, au chef-lieu de sa Province, dans cette même ville où, quelques jours après, il devait créer la première Section du «Parti Social Démocrate de Madagascar et des Comores» (P.S.D.M.C.). La constitution d'un mouvement politique nouveau - et proche de la S.F.I.O. - était, en effet, apparue très utile à Philibert Tsiranana qui, dans ses fréquentations en Métropole, avait su trouver des interlocuteurs attentifs à son souhait d'implanter officiellement la S.F.I.O. à Madagascar, en remplacement d'une squelettique représentation socialiste relevant de Vincent Randrianasy. En fait, les premières tentatives de réorganisation de la S.F.I.O. à Madagascar remontaient à 1954 quand, de passage à Tananarive du 10 au 14 octobre, le Sénateur Auberger confiait cette tâche à un métropolitain, Francis Bourrel, Professeur dans l'Enseignement Technique, qui rencontra bien des difficultés jusqu'à son départ pour la France le 22 juillet 1957. L'enseignant devait toutefois, au cours des derniers mois de son séjour à Madagascar, bénéficier de l'appui moral de quelques personnalités, notamment Richard Raberanto, Veyssière, Bernard Rakotondrazaka et Philibert Tsiranana. Mais, malgré la pression du Comité Directeur de la S.F.I.O., Vincent Randrianasy refusa toute entente avec Philibert Tsiranana, alléguant que « la SF.IO. Malgache ne pouvait pas accepter dans son sein le fondateur du P.A.D.E.SM. » et menaça même «de saisir le Bureau International de la SF.IO. à La Haye, si l'on persistait dans cette attitude ». Philibert Tsiranana n'insista donc pas pour gagner sa sympathie, mais il informa ses amis malgaches de son intention d'implanter le Parti Socialiste dans les régions côtières de la Grande Ile. Dès le mois de septembre, il leur adressa un projet de statut du futur mouvement, le «Parti Socialiste 30

Malgache et Comorien », ainsi qu'une lettre-circulaire demandant leurs suggestions et leur approbation. Au cours de ce même mois de septembre 1956, Norbert Zafimahova fondait l'Union des Démocrates Sociaux de Madagascar (U.D.S.M.) et, sous son impulsion, des sections du nouveau Parti s'implantaient sur la Côte Est et dans le Nord, successivement à Tamatave, Diégo-Suarez, Manakara, Vangaidrano, Farafangana et Vohipeno. Le projet de statuts du Parti de Philibert Tsiranana et de son principal allié, André Resampa, subit quelques modifications portant essentiellement sur l'appellation du mouvement, qui devait finalement s'intituler Parti Social Démocrate de Madagascar et des Comores, (P.S.D.M.C.), ainsi que sur l'Enseignement libre dont un article traita en ces termes: « Vu son but social, le Parti reconnaît l'utilité de l'Enseignement Libre à Madagascar et aux Comores et ne fera rien qui puisse nuire à cet Enseignement. » Fidèle à ses engagements politiques officiellement énoncés en Métropole quelque temps auparavant, Philibert Tsiranana imprimait là sa volonté de donner aux Malgaches un enseignement toujours plus large, au prix même d'une entorse certaine à la laïcité convenue au sein des Socialistes qu'il rejoignait ! Ainsi donc, le 28 décembre 1956, la première Section du P.S.D.M.C. apparenté à la S.F.I.O., fut constituée à Majunga lors d'une réunion organisée par André Resampa, Calvin Tsiébo, Laurent Botokeky et Philibert Tsiranana au domicile de Célestin Aridy, Conseiller Municipal et Instituteur, mais surtout ami du député. Le Bureau provisoire du Parti élu à cette occasion devait comprendre Philibert Tsiranana, en charge du poste de Secrétaire Général, André Resampa pour celui de secrétaire Général Adjoint, Célestin Aridy en qualité de Trésorier Général, tandis que plusieurs personnalités locales et régionales recevaient le titre de Conseillers, notamment l'instituteur Tsiazonangly, le dentiste Jean-Jacques Nataï, René Rasidy, autre instituteur, Alfred Nany, fonctionnaire de l'Administration Provinciale, l'infirmière Marcelline Razanakiniaina, Georges Ramaroson, Doumeng et Ahmed Ali. Le P.S.D.M.C. énonce statutairement un principe fondamental: « Le Socialisme veut libérer la personne humaine de toutes les servitudes qui l'oppriment et, par conséquent, assurer à l'homme, à la femme et à l'enfant, dans une société fondée sur l'égalité et la fraternité, le libre exercice de leurs droits et de leurs facultés naturelles ». L'article premier des statuts précise le but du P.S.D.M.C. aux plans politique, économique et social. En ces deux derniers domaines, il concrétise bien les thèses idéologiques de ses concepteurs côtiers. Ainsi, au plan social, le Parti a pour but « de défendre les droits et intérêts des travailleurs, c'est-àdire, de la Classe Ouvrière: salaire, instruction, santé », tandis qu'au niveau de l'économie, il s'assigne « d'aider le pays pour son développement économique: économie agricole, industrielle et commerciale; d'apprendre à

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la masse autochtone à aimer le travail, à être des ouvriers qualifiés industriels et agricoles et à être des travailleurs intellectuels qualifiés ». Quant au plan politique, le P.S.D.M.C. affirme avoir pour but «de travailler pour l'évolution de Madagascar et Dépendances conformément au Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 23qui, dans son dernier paragraphe relatif à «l'Union Française» stipule: «Fidèle à sa mission traditionnelle, la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires ». L'article 9 des statuts du Parti de Philibert Tsiranana indique que «tout citoyen de l'Union Française, sans distinction de race ni de religion peut adhérer au Parti Social Démocrate de Madagascar et des Comores ». La référence ethnique, tellement présente dans tous les esprits à Madagascar, laisse donc la place à l'union de tous sous le drapeau socialiste, dans le cadre d'une démarche nationaliste affichée. Le lien de l'organisation politique malgache avec la S.F.I.O. est aussi affirmé officiellement, tant au niveau des structures organisationnelles que de l'adhésion des membres qui «ne peuvent appartenir à un autre parti politique »... sauf« les membres du Parti Socialiste S.F.I.O. » qui résident à Madagascar et Dépendances. Dix ans après avoir crée le « PADESM », qu'il devait peu servir, en fait, tout en se prévalant de ce Parti qui avait dû s'opposer durement au M.D.R.M. en 1947, notamment, Philibert Tsiranana affichait là, en cette fin d'année 1956, particulièrement dense, une réussite politique essentielle à son accomplissement d'homme public dont l'histoire va désormais s'accélérer, au rythme de l'évolution institutionnelle du Territoire de Madagascar au sein de l'Union Française. La vie politique à Madagascar va d'ailleurs, dès l'année 1957, connaître un regain d'activité, avec notamment l'éclosion de nombreuses formations politiques, et les inévitables regroupements de fait, ou rapprochements tactiques qui seront constatés au fil des périodes électorales, et des avancées statutaires du Territoire. Réélu Conseiller Provincial le 31 mars 1957, à la tête de la liste «Union et Progrès Social» qui, sans opposition, recueille 79.991 voix sur 82.121 inscrits, il est naturellement élu président de l'Assemblée Provinciale de Majunga et, bien sûr, Conseiller à l'Assemblée Représentative de Madagascar le 10 avril 1957. Si à Tananarive l'Union des Indépendants de Tananarive obtient 27 des 40 sièges, concrétisant ainsi l'entrée majoritaire d'éléments nationalistes
23 Approuvée dans des conditions difficiles le 13 octobre 1946, elle sera promulguée le 27 octobre 1946. Précédée d'un Préambule faisant référence à la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789, elle comprend 106 articles. Le Titre VIII traite de l'Union française dans ses articles 60 à 82. 32

dans l'Assemblée Provinciale de la Capitale du pays, Philibert Tsiranana engrange, lui, des bénéfices électoraux dans d'autres circonscriptions où ses amis politiques l'emportent( 4ème Circonscription) ou contribuent à l'élection de ses sympathisants, notamment dans la 2ème Circonscription, sur la «Liste d'Entente pour la Défense des Intérêts Franco-Malgaches» de JeanJacques Nataï (Doumeng, Allaoui Ahmed et Ramizason). «L'Union Nationale des Autochtones Madécasses» (UNAM), créée en février 1957 à Tamatave, dans la foulée de la création de «l'U.D.S.M. » de Norbert Zafimahova et du P.S.D.M.C. de Philibert Tsiranana, est d'ailleurs rapidement perçue comme un satellite de ce dernier parti car certains de ses membres militent au «P.S.D. » ! Il se dit aussi que le Secrétaire Général du Parti Social Démocrate a chargé quelques uns de ses amis de Tananarive de recruter des adhérents pour former une section de l'U.N.A.M. dans la capitale... et qu'il pourrait prendre la présidence d'honneur du Comité d'Entente des différents groupements politiques côtiers fleurissant sur les cendres du PADESM : PSDMC, U.D.S.M., U.N.A.M., et Rassemblement Social Malgache en gestation à Fianarantsoa. La première initiative politique importante de l'UNAM, le 21 juin 1957contre les vœux exprimés quelques jours avant, le 7 juin, par quelques personnalités côtières de l'Assemblée Représentative- entendant «faire assurer l'évolution sociale, intellectuelle et culturelle de Madagascar », s'intègre d'ailleurs pleinement au sens du parcours politique de Philibert Tsiranana depuis une décennie: «rebâtir un pays assurant la défense des droits de chacun sans distinction de race ni d'origine, mettant fin au colonialisme français imposé en 1896 par la force, contre le gré et la volonté des différentes tribus côtières de Madagascar, tout en rejetant plus encore celui, plus ancien, de la monarchie impérialiste hova ». Le Comité Exécutif de l'UNAM n'admet, en effet, que ce qui «reflète l'expression unanime de la vocation nationale du peuple malgache» et non le progressisme «à reculons» proposé aux populations par ceux qui émaneraient de la « direction collégiale à sens unique hava ». Au lendemain des élections, paraît le décret du 4 avril 1957, portant application à Madagascar des dispositions de la «Loi-cadre» de juin 1956. La mise en œuvre du nouveau statut territorial entraîne l'élection au Conseil de gouvernement, le 29 mai 1957, de Philibert Tsiranana en qualité de Ministre.Peu après, il prend le titre de Vice-président de l'Exécutif Territorial, la Présidence revenant à André Soucadaux, Haut Commissaire de la République Française dans la Grande lIe. Menant de paire sa propre ascension et celle de son Parti, Philibert Tsiranana crée une seconde section du P.S.D., implantée à Tuléar, le 12 juin 1957 ; il officialise aussi le Bureau de la Section de Majunga, présidée par Tsiazonangly, tandis que d'autres sections s'organisent à Morondava, sur la Côte Ouest, et, plus au Nord, à Andapa et Antalaha. 33

Quelques mois après sa création, le P.S.D. est représenté, majoritairement, par 16 Conseillers à l'Assemblée Provinciale de Tuléar et détient intégralement celle de Majunga. Il a aussi 9 sièges à l'Assemblée Représentative, soit plus de 40 élus dans les Assemblées et 2 au Conseil de gouvernement, dont le poste de Vice-président énergiquement occupé par le leader de la Côte Ouest, André Resampa détenant le portefeuille de Ministre de l'Education. Très présent sur la scène politique locale, Philibert Tsiranana n'en néglige pas, pour autant, ses missions de représentation hors de l'île. Ainsi, en septembre 1957, il se rend à la Conférence Economique des Pays de la Zone Franc qui se tient à Marseille. Il y retrouve Gaston Defferre, maire de la Cité Phocéenne... et « père» de la « Loi-cadre ». Il accorde au quotidien régional Le Provençal du 29 septembre 1957 une interview dans laquelle il fait part de ses sentiments sur les points les plus brûlants de la vie politique malgache. Traitant avec une légitime fierté du suffrage universel ainsi que du collège unique qui prévaut désormais dans l'outre-mer français, il affirme tout le bien résultant du collège unique qui « renoue l'amitié car on sait qu'il faut nécessairement travailler en commun, on se recherche. Le doublecollège, au contraire, sépare et peut conduire à l'élection - aussi bien chez les Blancs que chez les Malgaches - d'éléments irrémédiablement suspects à l'autre partie de la population ». Et comme pour mieux expliciter son point de vue, il ajoute: « Les Blancs n'ont nullement été éliminés. Il y a eu des élus Blancs dans toutes les listes concurrentes. Ma propre liste présentée
dans la Province de Majunga, comptait, sur
quinze

candidats,

trois Blancs

qui ont été élus. Nous savons trop combien nous est précieuse la collaboration des Blancs, et nos populations choisissent les hommes Blancs et Malgaches qu'elles jugent les plus qualifiés. Dans ma Province, nous avons fait appel à un Blanc qui ne partage pas nos opinions politiques, mais dont nous apprécions les qualités techniques, et nous lui avons confié ce qu'on pourrait appeler notre ministère de la Production ». Pour Philibert Tsiranana, « La "Loi-cadre", parce qu'elle a été votée à temps, a beaucoup fait pour apaiser les malentendus et resserrer l'amitié franco-malgache ». « Certes, poursuit-il dans le journal de Gaston Defferre, la "Loi-cadre" n'a pas satisfait toutes nos aspirations. Mais telle qu'elle, elle constitue un immense progrès et nous en sommes contents. Elle doit nous guider sur le chemin de l'autonomie, puis de l'indépendance. Elle constitue une expérience qui profite à toute l'Union Française et, pour cela, il ne faut pas qu'elle échoue ». Précisant davantage encore sa pensée politique, Philibert Tsiranana affirme: «Pour notre part, nous considérons qu'il vaut mieux avoir une indépendance bien préparée, car une indépendance politique anticipée nous conduirait à la dépendance la plus atroce qui soit, la dépendance économique. Nous continuons à faire confiance à la France et comptons sur le génie français pour trouver, le 34

moment venu, une formule comparable à celle du Commonwealth
britannique. Car, nous Malgaches, nous ne voudrons jamais nous séparer de la France. De culture française nous sommes, et nous voulons rester Français ». La pratique des nouvelles dispositions institutionnelles ne pouvait d'ailleurs que favoriser l'évolution contenue dans le texte législatif du 23 juin 1956, et susciter aussi un réel engouement pour le devenir politique de Madagascar. Amplifiant son implantation au fil des mois, le P.S.D. devait lancer son hebdomadaire, La République, et rapidement compter 28 Sections et 4 Fédérations dont la dernière fut créée le 27 novembre 1957 à Antsirabe (après celles de Majunga, Tananarive et Diégo-Suarez), soit trois jours avant la tenue de son Congrès Extraordinaire à l'Hôtel Fumaroli à Tananarive, les 30 novembre et 1er décembre 1957. Devant les congressistes, quelques critiques à l'endroit de « l'indifférence et même une certaine hostilité de « l'Administration », seront formulées par André Resampa et Paul Mirouze, et confirmées par Philibert Tsiranana qui ajoutera aussi, comme pour rétablir le plateau de la balance des critiques bi-directionnelles, que «l'U.D.S.M. demeurait inactive alors qu'un accord conclu entre les deux partis côtiers lui laissait toute liberté politique sur la Côte Est et les Plateaux, le PS.D. se réservant la Côte Ouest ». Déplorant cette situation, qui marquait aussi la rupture se profilant avec Norbert Zafimahova, Philibert Tsiranana manifestait ainsi son désir de compter sur de plus en plus d'appui populaire dans le pays pour faire progresser ses desseins politiques pour Madagascar. TIinsista donc sur « la nécessité de créer des Amicales, ainsi que des Bureaux d'Action, devant compléter l'organisation du Parti et soutenant les doléances de la population» et suggéra même l'envoi dans les régions où les Partis adverses sont actifs, d'agents de propagande rémunérés par le P.S.D. Et dès le 30 novembre 1957, il fit adopter par les congressistes un nouvel article Premier des statuts du P.S.D., présenté par la délégation d'Antalaha, stipulant que le Parti Social Démocrate « avait pour but de travailler pour l'évolution et l'indépendance de Madagascar et des Comores au sein de la communauté Française ». Le terme « communauté », écrit en minuscule dans les statuts du P.S.D., repris - muni d'une majuscule dans une motion d'évolution politique de Philibert Tsiranana le 1er décembre 1957 - devait être utilisé quelques mois après pour prendre place dans la Constitution Française pendant de longues décennies, malgré une réelle inexistence de fait! C'est pour autant avec raison que Philibert Tsiranana a pu affirmer qu'il avait été à l'origine de la formule « Communauté Française », car il rejetait celles de « Fédération» ou de « Confédération» proposées par certains dirigeants politiques africains. Peut-être, aussi, avait-il pris exemple sur la Communauté 35

Economique Européenne, toute récente, ou sur la Communauté Européenne de Défense - dont on sait quel fut le sort !- ou encore sur le projet de « Communauté franco-nord-Africaine » préconisé par Bourguiba en octobre 1956 et juin 1957. En fait, à Brazzaville, dès le 30 janvier 1944, de Gaulle avait déjà, avant tout le monde, défini et intitulé le futur ensemble institutionnel et humain de l'ancien Empire français en déclarant à l'ouverture de la « Conférence Africaine Française» : « Vous étudierez ici, pour les soumettre au gouvernement, quelles conditions morales, sociales, politiques, économiques et autres vous paraissent devoir être progressivement appliquées dans chacun de nos territoires pour que, par leur développement même et le progrès de leur population, ils s'intègrent dans la communauté française avec leur personnalité, leurs intérêts, leurs aspirations, leur avenir ». Le nationalisme modéré de Philibert Tsiranana venait ainsi de prendre corps, voire de l'ampleur, en s'affichant concrètement. Paris en prenait acte. L'année 1958 déroule donc le cours de ses premières semaines dans ce climat politique négativement vécu par les Autorités autochtones, malgré les avancées reconnues dans l'application de la «Loi Defferre ». Au quotidien, en effet, les relations avec l'Administration se distendent, manquent parfois de courtoisie ou sont même jugées «réactionnaires ». Elles se heurtent, aussi, dans le traitement des affaires générales ou sociales notamment, et échoient souvent à Philibert Tsiranana dont l'activité auprès des organisations syndicales remonte à plusieurs années, déjà, et s'intègre donc pleinement à ses attributions de Ministre, puis de Vice-président, en charge de l'Information et de la Coordination générale dans le Conseil de gouvernement du Territoire dont sont aussi membres André Resampa, Justin Bezara, Paul Longuet, Alfred Ramangasoavina, Gervais Randrianasolo, Aléxis Bezaka, Philibert Raondry... «Poste important mais sans beaucoup d'autorité» devait-il confier, désenchanté, en mars 1958. Plus incisif encore, un autre Ministre malgache ajoutait, dépité: «Les Ministres ne sont que des marionnettes entre les mains de l'Administration! ». Et il faut aussi, en même temps, faire face aux attaques politiques locales. Car la politique nationaliste ouvertement énoncée ne saurait faire taire les adversaires! Ainsi, le Révérend Père Boue fait diffuser, dans le journal Ny Fahazanova, un article intitulé: «Les Jeunesses Socialistes Africaines souhaitent l'Indépendance », en reprenant le texte d'une résolution de politique générale adoptée par le Congrès Constitutif des Jeunesses Socialistes Africaines réuni à Saint-Louis du Sénégal les 10,11 et 12 janvier 1958. TI conseille aussi aux jeunes malgaches de s'inspirer de cette résolution «pour attaquer la politique du Vice-président Philibert Tsiranana» L' «Union des Populations Malgaches », pour sa part, taxe le P.S.D.M.C. de «parti gouvernemental» pour mieux marquer les esprits lors de ses campagnes intenses de propagande électorale, notamment dans les 36

provinces où est implanté le Parti de Philibert Tsiranana qui, de son côté, dénonce avec virulence « ces extrémistes et leurs persécutions des fonctionnaires du PS.D. » La réunion du 3èmeCongrès du P.S.D., qui se tient du 19 au 21 avril 1958 à l'Hôtel Fumaroli à Tananarive, est donc l'occasion pour ses dirigeants de faire mieux connaître à l'opinion leur point de vue quant à la situation politique de l'Ile. Philibert Tsiranana rend compte aux congressistes de la « Conférence des présidents et Vice-présidents des Conseils de gouvernement et de Province» à laquelle il venait d'assister à Paris. Il précise avoir insisté pendant son séjour en France, afin que de nouvelles réformes soient rapidement apportées à la Loi-cadre, car il avait noté qu'elle suscitait une certaine méfiance au sein de la population. Et pour ce qui le concerne personnellement, il affirmait y avoir déploré le caractère bicéphale du Conseil de gouvernement de Madagascar. La présidence de cet organisme institutionnel par le Haut-Commissaire de la République ne convient manifestement pas aux élus du Territoire. S'agissant de l'Indépendance, Philibert Tsiranana annonçait que le P.S.D. « n y était pas opposé, mais qu'il n'était cependant pas partisan d'une indépendance immédiate car l'évolution doit être progressive afin d'éviter des frictions». « L'objectif que le P.S.D.M.C. cherche actuellement à atteindre, poursuit-il, est le statut du Cameroun et du Togo, c'est à dire l'autonomie interne». Il est soutenu par les différents représentants des Provinces, dont Eugène Lechat, de Fianarantsoa, devenu Ministre et qui affirme sa détermination politique en souhaitant « que tous les Services administratifs, y compris la Police, soient placés sous la direction des Ministres et élus malgaches, tandis que l'Armée, la Monnaie et les Affaires Etrangères continueraient à dépendre de la Métropole ». Pragmatique, mais soucieux de préserver la paix dans le pays, Philibert Tsiranana assurait alors que « les Malgaches ne doivent pas revendiquer la lune. Ils doivent éviter que des incidents comparables à ceux qui ensanglantent l'Algérie ne surviennent à Madagascar et, pour cela, ils doivent continuer à entretenir de bons rapports avec la Métropole qui finira, tôt ou tard, par leur donner satisfaction ». Les premières critiques, officielles et ouvertes à l'endroit de l'Administration, notamment des « chefs de service et fonctionnaires européens réactionnaires qui cherchent à entraver la mise en place des nouvelles institutions et devront être éliminés» sont ensuite, plusieurs fois, formulées. Le Congrès se prononça même pour l'expulsion du Directeur d'un établissement financier de Madagascar, ainsi que celle d'un Administrateur en poste à Fianarantsoa. «Le P.S.D.MC. n'est pas un Parti raciste» insista Philibert Tsiranana. Le Congrès tira naturellement les conséquences des différentes prises de position politiques de ses membres et approuva, le 20 avril 1958, une 37

résolution élaborée sous la conduite de Philibert Tsiranana, André Resampa, Eugène Lechat, Tsiazonangly, Roulleau, Gentet, Botokeky, Victor Miadana, Richard Raberanto, Razanakiniaina, et Paul Mirouze demandant, notamment, l'abrogation de la Loi d'annexion du 6 août 1896, la révision de la Loi-cadre et l'application à Madagascar du statut du Cameroun et du Togo. Le P.S.D.M.C. décidait aussi de présenter des candidats aux prochaines élections sénatoriales et municipales, ainsi qu'à celles concernant les Chambres de Commerce, et d'implanter des Foyers au siège des sections et fédérations, afin de faciliter sa propagande. Affichant là sa stratégie électorale, il refusa, à l'unanimité, d'envoyer des observateurs au Congrès des Partis politiques, intitulé Congrès de l'Indépendanc », regroupant en mai 1958 à Tamatave, une dizaine de Partis, parmi les plus représentatifs, revendiquant « l'indépendance par la voie pacifique et l'établissement d'une République Unitaire ». Enfin, André Resampa, Ministre de l'Education, mit l'accent sur les besoins de l'Enseignement Privé dans les Provinces, ainsi que sur la nécessité de créer une université à Tananarive et des lycées au chef-lieu de chaque Province. Conciliant, autant que tacticien, Philibert Tsiranana pouvait alors, en clôturant les débats, inviter ses auditeurs « à servir d'exemple et de guide aux Côtiers peu évolués, notamment les Antandroy ». Ainsi prenait fin le 3ème Congrès du P.S.D.M.C., un Congrès charnière, mêlant amertume et espoir, vite happé par la politique nationale française. A Paris, en effet, Félix Gaillard, président du Conseil depuis le 6 novembre 1957, après que Maurice Bourgès-Maunoury ait présenté la démission de son gouvernement le 30 septembre précédent, mis à son tour en minorité à l'Assemblée nationale le 15 avril 1958, avait démissionné. Le P.S.D.M.C. prenait acte de l'échec de la coalition gouvernementale nationale et ne manquait pas d'adresser à la S.F.I.O. un message de sympathie: « Congrès P.S.D. Malgache réuni les 19 et 20 avril 1958 confirme attachement à Socialistes Français. Vivement touché demande Socialistes Français faire continuer œuvre commencée par Camarade Jacquet et rénovation Loi-Cadre ». Mais «l'œuvre commencée» et « la rénovation de la Loi-cadre» n'appartenaient déjà plus aux Socialistes... A Colombey-Les-Deux-Eglises où il s'est installé à « La Boisserie » à la fin du mois de mai 1946 après avoir habité le pavillon de Marly qu'il avait loué au service des Beaux-Arts dès qu'il eut quitté le pouvoir4, de Gaulle qui depuis janvier 1946 avait constaté que le jeu politique d'autrefois avait vite recouvré «un lustre perdu» - déplore sans cesse le régime des partis qui, «avec les mêmes noms, les mêmes illusions, les mêmes clientèles que
24Lacouture, Jean (1985). De Gaulle, t. 2. Le politique 1944-1959, Paris, Le Seuil, p. 248 et 265. 38