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Philoxène ou de la littérature coloniale

De
217 pages
Comment définir la littérature coloniale? Le débat, commencé dès le début du XXe siècle, est toujours d'actualité d'où la réedition de cet ouvrage datant de 1931 et depuis longtemps introuvable qui poursuit la distinctin entre littérature coloniale et exotisme et balaye avec mépris certaines méprises répandues, proposant une définition qui en ferait davantage un travail de sociologie ou d'anthropologie. Pujarniscle prône les "unions panachées" comme métonymie de la bonne colonisation. Il se penche surtout sur le cas indochinois, nous rappelant utilement que l'écriture coloniale ne se limite pas à la seule Afrique.
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PHILOXENE

Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur. » Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation : voir en fin de volume

Eugène Pujarniscle

OU DE LA LITTÉRATURE COLONIALE
Présentation de Jean-Claude Blachère avec la collaboration de Roger Little

PHILOXENE

L’HARMATTAN

En couverture : Parmi les tombeaux de Hué (cliché J.-C. B.)

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11497-5 EAN : 9782296114975

INTRODUCTION par Jean-Claude Blachère

Ouvrages de Jean-Claude Blachère
Le Modèle nègre : aspects littéraires du mythe primitiviste au XXe siècle chez Apollinaire, Cendrars, Tzara, Dakar : Les Nouvelles Éditions africaines, 1981 Négritures : les écrivains d’Afrique noire et la langue française, Paris : L’Harmattan, 1993 Les Totems d’André Breton : surréalisme et primitivisme littéraire, Paris : L’Harmattan, 1996 Sony Labou Tansi : le sens du désordre, textes réunis par J.-Cl. B., Montpellier : Centre d’études du XXe siècle : Axe francophone et méditerranéen, Université Paul Valéry, Montpellier III, 2001 Amadou Kourouma, textes réunis et présentés par J.-Cl. B., n° spécial d’Interculturel Francophonies [Lecce, Italie], n° 6 (nov.-déc. 2004) Roland Lebel, Le Livre du pays noir : anthologie de littérature africaine, avec une préface de Maurice Delafosse et 14 bois gravés de Jean Hainaut, réédition présentée par J.-Cl. B., avec la collaboration de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 16, Paris : L’Harmattan, 2005

INTRODUCTION : UN CHEVALIER DU « VRAI » Quand on évoque la littérature coloniale, une habitude, ou une paresse intellectuelle, veut que l’on pense surtout au domaine négro-africain, comme si l’Indochine n’avait rien laissé de très mémorable dans ce champ littéraire. On pourrait s’interroger sur les raisons de cet effacement injuste. Tout au plus peut-on ici suggérer quelques causes : mis à part chez les derniers « primitifs » des hauts plateaux ou les montagnards du Tonkin, le « Pays jaune », avec ses mandarins, ses monuments et ses mœurs raffinées n’offrait guère de prise pour les rêves d’aventures malgré les romans d’un très oublié Jean Renaud, exécuté en deux pages par Pujarniscle. À l’évidence, la contrée manquait de cannibales ou de Touaregs cruels pour émouvoir le lecteur de métropole habitué aux épopées africaines. Dans les années de l’entre-deux guerres, pourtant, l’Indochine a connu une floraison d’œuvres, avec ses grands prix littéraires et ses revues. Et aussi son théoricien, en la personne de cet Eugène Pujarniscle dont il était temps que l’on réédite cet essai Philoxène ou de la littérature coloniale après que l’on a, heureusement, remis au jour certains de ses romans1. La carrière de cet homme en fait un colonial enraciné dans cette Asie qu’il s’est donné à charge de peindre et de faire connaître. Né en 1881, il fait des études de lettres, obtient une licence et part en 1912 pour l’Indochine où il enseigne. Il y collabore à des revues littéraires, telles La Revue indochinoise ou les Pages indochinoises qui accueillent certains
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Les éditions Kailash ont réédité plusieurs de ses œuvres : voir notre Bibliographie sélective, p. xxvii ci-dessous.

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de ses romans publiés en feuilleton. Parallèlement à sa carrière littéraire (Le Bonze et le pirate paraît en 1929), il s’efforce de faire connaître la littérature coloniale aux élèves « indigènes » en composant un ouvrage anthologique : Lectures littéraires sur l’Indochine (1929), doublé en 1933 d’un manuel scolaire destiné aux élèves des Écoles Primaires Supérieures franco-indigènes (Morceaux choisis). Et, en 1931, il couronne cette production par un essai copieux : Philoxène ou de la littérature coloniale. Il meurt en 1951. La parcimonie des renseignements biographiques – révélatrice du statut actuel de la littérature coloniale – doit être complétée par ce que nous dit, sur Pujarniscle lui-même, le titre curieux de son ouvrage. Ce « Philoxène » dont le sens étymologique est à lui seul un manifeste (« qui aime les étrangers ») peut renvoyer à un obscur compagnon des poètes du Parnasse. Cet ami de Baudelaire, de Hugo, de Nerval, apprécié des plus grands pour sa vaste culture et une réputation de grand lecteur, n’a laissé dans l’histoire des lettres qu’une faible trace. Philoxène Boyer (1825-1867) serait-il secrètement une sorte de modèle pour notre essayiste ? Une sorte de compagnon dans l’ordre des seconds rôles ? Quoi qu’il en soit, la rareté de ce nom renvoie à la volonté de Pujarniscle de montrer l’étendue de sa culture. Écrivain colonial, c'est-à-dire peu visible, peu audible, soit ; situé à des années-lumière du foyer intellectuel parisien, soit ; mais essayiste qui combine à une forte culture classique une sensibilité très moderne. Qui a lu les Grecs, mais aussi les philosophes et les psychologues les plus contemporains. Qui cite Gide, Cocteau et Malraux à côté de Montaigne, et qui, voulant évoquer la « dictature » de la « Dame » coloniale, n’hésite pas à se référer à la virago de Socrate, Xantippe, en même temps qu’il s’exclame, en un panorama saisissant et jubilatoire ; « Quel Gessler, quel Mussolini » (1121) ! Le
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Les numéros de page entre parenthèses dans le texte renvoient à la présente réédition.

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professeur de lettres se laisse difficilement oublier dans ces pages nourries de références et de réminiscences. « De la littérature coloniale », dit encore le titre, avec quelque emphase universitaire. L’ouvrage s’ouvre par une réflexion sur « l’objet » de la littérature coloniale : il va s’agir, avec cet essai, d’œuvrer à la « sécurité » et à la « prospérité » des colonies (9) en rétablissant certaines « vérités » sur les réalités indochinoises, sur les hommes – coloniaux ou indigènes – et sur les mœurs. La littérature coloniale doit donc être le reflet exact des données géographiques, sociales, psychologiques. Les questions de la « forme » et du critère qui permet de reconnaître un véritable « écrivain colonial », ne peuvent intervenir qu’en deuxième lieu. Le but assigné à la littérature coloniale est clairement d’ordre politique : les œuvres de l’esprit doivent être une « propagande », ou plutôt une contre-propagande « intelligente » qui permettra de combattre le discrédit jeté en métropole sur le système colonial et les hommes qui veillent au salut de l’Empire. Ainsi se pose le projet original de Pujarniscle qui, sans être à proprement parler un essai littéraire, se donne plutôt à tâche de « décrire et expliquer » les mœurs coloniales (99), de faire « apercevoir quelques traits de la psychologie coloniale » (100). L’ouvrage refuse de constituer un « guide » ou « une sorte de morale pratique coloniale » (99) « à l’usage des coloniaux qui débutent » : l’Ergaste de Georges Hardy, publié en 1929, remplissait déjà ce rôle. Mais il s’attaque aux préjugés, aux contre-vérités, met en garde contre les idées reçues. Inlassable chevalier du « vrai », Pujarniscle traque les idées reçues, les poncifs, les clichés, les « associations toutes faites » (34), les « hallucinations » (34). Il en démonte les mécanismes et l’étiologie : le « mauvais » colon, qui a la nostalgie de la France, ne peut pas avoir une perception exacte des réalités du pays où il doit vivre ; cette nostalgie obscurcit sa vision, elle est une « distraction » (30). Notre auteur n’est pas peu fier de son entreprise qui va consister à ix

« procéder à d’énergiques dissociations d’idées » (141) : « Il faut une certaine dose de courage, dont tout le monde n’est pas capable, pour combattre les idées reçues » (33). En outre, Pujarniscle ne s’en tient pas au seul exemple indochinois : ce qu’il dit est « également vrai pour les autres colonies » (15) et son entreprise d’éradication des fantasmes, des légendes et autres fariboles s’applique pour tous les cas. Cette visée donne à son essai une ampleur particulière, dépassant le cercle étroit des œuvres littéraires pour constituer, à la manière des Essais de Montaigne, une réflexion sur la condition humaine et sur les mécanismes de la pensée. La dictature du vrai constitue l’une des postulations majeures de l’ouvrage, et même sans doute un des fondements de l’éthique personnelle de Pujarniscle : « Notre esprit doit toujours s’incliner devant une réalité – même si cette réalité nous semble paradoxale, même si elle déçoit notre attente » (37). L’éthique s’accompagne d’une règle d’hygiène mentale, ici encore affirmée avec la force d’une profession de foi : « Je m’abstiens toujours comme de la pire des sottises de critiquer et de juger » (132). Toujours en vertu de cette exigence, notre essayiste prend grand soin de parvenir à une juste opinion par une progression de la réflexion qui tient compte des nuances et des correctifs. Avance-t-il une idée qu’aussitôt il précise : « Nous devons nous garder de tomber dans l’excès contraire » (45), « il faut se défier […] de la formule contraire » (73). La volonté d’honnêteté intellectuelle est ainsi mentionnée à de multiples reprises, parfois non sans quelque raideur dialectique. Pour autant, les opinions de Pujarniscle ne sont pas attiédies par une frilosité du « juste milieu ». Il sait dire : « Il faut », il est capable, malgré ses pétitions d’objectivité scientifique, d’être directif ; il a même le goût (très classique) des maximes et des formules : « Le vrai vaniteux n’a pas besoin de l’admiration des autres : la sienne lui suffit » (11).

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Cette rigueur ne conduit pas à la rigidité. L’expression est souvent alerte ; d’ailleurs Pujarniscle, en bon professeur de lettres qui a dû enseigner la rhétorique de la « composition française », s’efforce de varier les tons. Il donne quelquefois à son essai l’allure d’un dialogue fictif entre lui et son lecteur ; tout le chapitre sur « l’amour » est composé à la façon d’un débat socratique, où les interlocuteurs portent des noms grecs1 ! Souvent, la plume se fait acerbe, par exemple quand il se moque des conventions romanesques d’une (fausse) littérature coloniale, celle des « barbouilleurs de papier » (12)2. Il fait également preuve d’humour, pour tourner en dérision les chansonnettes de son temps qui parlent des petites tonki-ki, tonkinoises. Ou bien c’est le malheureux Anatole France qui se voit cloué au pilori pour avoir commis un poème sur les amours exotiques de « Ti-Da » si peu indochinoise (94-95). Cependant, les élans lyriques sont rares (une exception, lorsque Pujarniscle évoque la nature tropicale, 41-42) : notre auteur est plus penseur que poète. Pujarniscle n’a pas voulu composer une anthologie : il lui aurait fallu sans doute trop alourdir le volume de l’ouvrage, et causer une entorse répétée au principe de ne pas juger ni critiquer abruptement. Or, une anthologie suppose des choix et des exclusions. Et, par ailleurs, les « morceaux choisis » à destination d’un public scolaire y suppléaient. Pourtant, notre essayiste ne se fait pas faute, à l’occasion, de distribuer quelques lauriers et plusieurs bonnets d’âne. Il a ses bêtes noires : tels Jean Renaud ou Jeanne Leuba, coupable de parler faussement des femmes indigènes, de tricher avec la réalité. Mais il a aussi ses auteurs préférés, qu’il ne se fait pas faute de citer souvent. Randau, Dorgelès, Pouvourville, Daguerches, Werth, Groslier, qui a droit à ce qu’on en reproduise une page
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G. Hardy, dans son Ergaste, avait déjà utilisé le procédé. On aura reconnu une expression empruntée à Boileau…

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(29-30), et surtout Pierre Mille. Ce dernier a été requis pour une préface ; il constitue l’écrivain colonial de référence, tout particulièrement admiré pour avoir réussi à créer un personnage archétypal, Barnavaux1. L’essai se propose de définir à partir de divers critères ce que serait la bonne littérature coloniale. Le premier consiste à la distinguer de l’exotisme. Rien d’original à cela : Roland Lebel, avant Pujarniscle, avait dit tout le mal qu’il fallait en penser. Les romans exotiques ne cherchent qu’à flatter le goût dominant au lieu de traquer la vérité : « Ils servent au public métropolitain un plat métropolitain décoré d’un nom exotique » (12). Ils utilisent des ficelles faciles : « En somme, la recette est à la portée de tout le monde : prenez une Française, enveloppez-lui la tête d’un turban, passez-lui un pantalon de soie, tirez-lui les yeux vers les tempes – un peu, oh ! très peu –, mettez-lui une couche de fard jaune aux joues, – légère, très légère, la couche ! Il convient, avant toute chose, n’est-ce pas ? de ménager le goût si susceptible du lecteur parisien – appelez-la Thi Ca, Thi Hai ou Thi Ba, faites-la penser, parler, sentir, aimer et agir comme une femme de chez nous – et vous avez la congaï ! » (13). La verve de Pujarniscle est à la hauteur de son dédain pour ces proses « aussi peu littéraires que coloniales » (14) ; elle s’accompagne peut-être aussi de quelque dépit amer, lorsque notre auteur constate que de telles recettes assurent le succès de qui les maîtrise (« vous serez sacré grand romancier colonial », 13), quand dans le même temps la « vraie » littérature coloniale peine à se faire reconnaître. L’écrivain « exotique » survole les réalités, il ne fait que passer dans un pays (18) ; le colonial, lui, s’installe, prend le temps de connaître les choses et les gens. Si l’argument de la durée n’est pas nouveau, la manière dont Pujarniscle l’aborde
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Voir p. ex. Barnavaux aux colonies suivi d’Écrits sur la littérature coloniale, présentation de Jennifer Yee, coll. Autrement Mêmes 5, Paris, L’Harmattan, 2002.

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et le réfute est plus originale : « La connaissance d’un pays n’est pas toujours en raison directe du temps qu’on a passé dans ce pays » (156). Le critère du temps en effet était des plus embarrassants : comment rejeter les témoignages de Gide ou de Mille et comment accepter a priori les barbouillages d’un vieux briscard colonial sans perspicacité ? Le temps ne fait rien à l’affaire, rappelle encore Pujarniscle. Ainsi se trouvent rédimés de leur péché les écrivains touristes, capables de fournir parfois un éclairage nouveau au colonial blasé qui finit par ne plus rien voir du pays où il vit depuis longtemps ; ainsi se voient excusés les auteurs qui n’ont guère séjourné en Indochine, voire qui n’y ont même jamais mis les pieds, tel Maurice Magre « qui n’a jamais quitté l’Europe » et dont « les ouvrages exhalent un si fort parfum asiatique » (157). C’est que ces hommes, et notamment Pierre Mille, ont « un don d’intuition qui supplée à tout » (157)… La vraie littérature coloniale, à l’encontre de son encombrante cousine exotiste, s’efforce de peindre le milieu colonial « tel qu’il est » (14), refusant le spectaculaire et l’extraordinaire. Seuls « les paysages communs » sont « vraiment représentatifs » (26) et seuls ils permettent l’accès à l’âme des habitants. Pour connaître l’âme de l’Indigène, il faut donc voir comme lui, se défier de l’illusion occidentale qui nous fait juger singulier ce qui est le quotidien de l’Annamite. L’écrivain colonial est donc nécessairement un homme « à qui tout du pays, paysage et âmes, est également familier et qui, sans rien perdre de son individualité, sait voir et sentir en Indigène » (51). Pierre Pasquier est de ceux-là, comme aussi ce Marquet qui « s’est fait une âme annamite » et qui « décrit en Annamite » (53). Pujarniscle donne une grande importance à ce critère : l’écrivain doit accepter la « différence », et même la rechercher. Gide est mis à contribution pour étayer la profession de foi : l’auteur de Si le grain ne meurt fournit l’épigraphe, comme une clé d’entrée dans tout le livre : « Il est des êtres qui s’éprennent de ce qui leur xiii

ressemble ; d’autres, de ce qui diffère d’eux. Je suis de ces derniers : l’étrange me sollicite autant que me rebute le coutumier. » Si le grain ne se gâte pas dans la terre, pas de récolte ; si l’écrivain colonial n’accepte pas de se dépouiller de son « occidentalité », pas d’œuvre qui vaille. Pujarniscle revient à la charge sur cette thèse centrale, en déclarant « Je suis un pluraliste résolu» (130), « réfractaire au conformisme » (128). Il condamne les « homaeophiles », ceux qui « par paresse intellectuelle ou par infatuation érigent en maximes universelles les visions de leur esprit » (128). Il critique les « unitaires » selon qui il n’y a qu’un type de beauté, qu’une morale – celle de l’homme blanc, il va sans dire ! Lui se proclame « hétérophile », et par conséquent partisan des « unions panachées » (94). En somme, Pujarniscle applique aux affaires matrimoniales sa préférence pour la « diversité » qui est l’un des maîtres-mots de son esthétique… et de son éthique. Goût de la Diversité qui lui fait fuir toute contrainte, et tout engagement : à lire ses pages enflammées et quelque peu acides sur les défauts des femmes, on se prend à penser que Pujarniscle a cultivé la misogynie, et que, comme Panurge qu’il se plaît à citer, il hésita beaucoup à se marier ! On comprend dès lors que Philoxène ait cru bon de donner une telle importance au chapitre V, « L’Amour exotique », qui occupe près du tiers de la totalité des pages. On aurait pu s’étonner de ce déséquilibre, et l’imputer à quelque facilité d’écriture. Pujarniscle aurait-il cédé à la tentation d’appâter le lecteur métropolitain par des anecdotes croustillantes et des allusions salaces ? Ou bien se serait-il laissé entraîner à délayer, à composer un simple « divertissement » et tirer à la ligne ? En fait, même si l’on ne peut totalement absoudre notre auteur de longueurs parfois fastidieuses dans ces échanges entre Éraste, l’amoureux universel, le Don Juan des tropiques, épouseur à toutes mains ; Éleuthère, amoureux de la liberté ; Philoxène et « Moi », défenseurs du juste équilibre, on doit admettre que ce dialogue pose en pointillés le xiv

problème politique de l’Union entre la France et ses territoires lointains, dont la relation entre le colon et la congaï ne serait que la métonymie. La question dépasse le simple enjeu esthétique : il en va, comme Pujarniscle nous en prévenait dès la première page de son essai, de la stabilité de la colonie, de la pérennité de la présence française. Si l’homme blanc ne parvient pas à pénétrer l’âme des Indigènes, à en sonder les cœurs, il ne peut espérer fonder une relation stable et confiante avec ses administrés et ses protégés. Le critère du contenu – la « question de la forme » – fait figure de parent pauvre dans l’économie générale de l’essai. Pujarniscle n’y consacre que six pages. Peut-être a-t-il jugé que les copieux chapitres précédents, sur l’amour et l’opium, donnaient assez d’indications sur ce que devaient être les thèmes de la littérature coloniale. Thèmes que notre auteur utilise d’ailleurs lui-même dans son roman Le Bonze et le pirate1, avec force amours fatales, fumeries, aventures, combats, tigres féroces et rebondissements. En tous cas, il consacre une partie de ces maigres feuillets à tracer fermement les frontières du genre : la littérature coloniale ne doit pas être une littérature technique ; elle implique au contraire un « plaisir esthétique » (149). La critique des travaux de Roland Lebel est ici sans appel : on ne saurait faire entrer dans une étude ou dans une anthologie toutes les œuvres qui parlent de la colonie, qu’il s’agisse d’histoire, d’économie, d’anthropologie. Professeur de lettres, Pujarniscle entend bien tenir à distance le documentaire, si utile soit-il. Il précise même, avec un luxe de précisions étonnant chez lui qui refusait que l’on considère son essai comme un « guide », comment l’écrivain colonial doit gérer la question pratique des mots exotiques. Indispensables pour rendre
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Réédité en 1996, chez Kailash éditions.

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compte de certaines réalités, nécessaires pour procurer un effet de dépaysement, mais décourageants à la lecture parce que seuls les coloniaux seraient capables de les comprendre ; d’emploi dangereux parce que de nature à trans-former l’œuvre en ouvrage de documentation linguistique où l’auteur étale, dans l’ennui général, sa « connaissance du pays » (150). Entre ces écueils, Pujarniscle navigue : il faut « éclairer le mot exotique par des mots voisins » (154). Le dernier chapitre est consacré à « l’écrivain colonial » : Pujarniscle y introduit une réflexion que Lebel n’avait pratiquement pas abordée dans ses travaux : la place de l’écrivain colonial indigène. Il avoue sa « hâte » d’arriver, au terme de son essai, à l’examen des chances de réussite d’une entreprise dont il attendrait le renouvellement de la littérature coloniale (161), mais son constat d’ensemble est celui d’un échec. Ce n’est pas faute pourtant de se montrer a priori bienveillant, prêt à admettre que les « jeunes auteurs » maltraitent un peu la langue française : il ne faut pas, dit-il, avoir « la superstition de la correction », ni craindre « d’offenser Vaugelas » (163). Il se réfère même, en Zoïle plus qu’en Aristarque, à l’exemple de Marcel Proust, coupable de mal écrire, avec ses phrases embarrassées, incorrectes, telles « un fleuve limoneux » (163). Il veut se faire rassurant aussi, quand il tend une main secourable aux maladroits apprentis : « je ne cherche qu’à les éclairer et les guider » (161). Mais très conscient de l’immense difficulté de la tâche, Pujarniscle prévient : la littérature coloniale indigène ne « sera fondée » que le jour où les Indigènes seront « dociles à nos leçons » (173). Et la leçon d’écriture peut ainsi se déployer : « j’entreprends de dresser la carte des écueils qui menacent leurs jonques inexpérimentées » (161). Les causes du naufrage tiennent, d’une manière générale, à ce que l’Indigène ne peut pas, pour des raisons culturelles (« préjugé livresque, préjugé aristocratique, préjugé spirituel », 168) s’intéresser aux choses de son pays. Le lettré xvi

n’aurait que mépris ou indifférence pour la vie du pauvre nhàquê. L’Annamite est doté d’un très grand « amour-propre national », « sentiment respectable entre tous », « mais au point de vue littéraire » sentiment qui produit des « effets désastreux » (169). De fait, dit Pujarniscle traversé d’un éclair de lucidité amère, « quoi que nous fassions, nous restons, à ses yeux, l’étranger, pis encore, le maître. Le regard du maître est toujours gênant et l’on n’aime pas à se montrer nu à des étrangers » (169). L’Annamite ne voudra pour rien au monde étaler aux yeux du colon les imperfections de son peuple… et voilà pourquoi la littérature coloniale indigène – d’inspiration réaliste, évidemment, puisque c’est la seule qui compte au goût de notre essayiste amoureux du vrai – est muette. À côté d’un handicap aussi prohibitif, les autres causes se révèlent secondaires, et elles peuvent paraître aujourd’hui à nos yeux lourdement marquées par ces préjugés colonialistes dont l’amateur de vérité pensait être exempt. Par exemple, les Indigènes seraient incapables d’écrire parce que « la chaleur humide des tropiques » (dont miraculeusement les écrivains coloniaux ne souffriraient pas ?) « rend pénible tout effort, principalement tout effort mental » (164). Par exemple encore, les Indigènes seraient incapables d’inventer, tout juste bons à imiter : atteints de psittacisme, « ils répètent, mais machinalement » (107). Il est vrai que pour s’en guérir, le remède serait simple : il suffirait que les apprentis pratiquent les écrivains français, pour s’en inspirer (173). On voit par là dans quelle aporie Pujarniscle enferme les futurs auteurs autochtones : soit ils copient le modèle français, mais alors ce sont des perroquets ; soit ils veulent s’en libérer et écrire à leur guise, et dans ce cas ils étalent leur maladresse… Au fond, Pujarniscle souhaite-t-il vraiment l’émergence d’une authentique littérature indigène ? Ses réticences, les conditions drastiques qu’il y met (« pour bien posséder la langue française, il faut se faire une âme française », 162) ne xvii

s’expliqueraient-elles pas par la crainte que les Indigènes chantent bien autre chose que le los de la France ? L’essayiste se montre impitoyable contre ce qu’il ressent comme une injustice : « Taupes envers eux-mêmes, nos protégés sont volontiers, par compensation, lynx envers leurs protecteurs ! De l’attitude défensive, l’amour-propre national passe à l’attitude offensive ». Il dénonce « cette malveillance systématique » qui hésite encore « à se manifester ouvertement dans des livres, surtout dans des livres écrits en français » mais qui « transparaît ou apparaît dans la presse indigène » (170). Et Pujarniscle de conclure que les « Indigènes en général et les Annamites en particulier » ne font guère preuve « d’équité et de bonne foi » (171). Comment ne pas penser aux propos de Sartre, vingt-sept ans plus tard ? Ils visaient certes la prise de parole des nouveaux poètes négro-africains, et le « saisissement d’être vus » enfin « tels qu’en eux-mêmes » éprouvé par les maîtres blancs, mais ils s’appliquent très exactement au cas indochinois : « Qu’est-ce donc que vous espériez, quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges1 ? » Le saisissement de Pujarniscle, cette amertume née de la crainte que la colonisation mentale ne parvienne ni à s’installer ni à durer, est une des formes du « fardeau de l’homme blanc » dans cette Asie où la greffe ne prend pas. C’est aussi le signe de l’échec annoncé d’une littérature coloniale indochinoise-indigène qui n’a pas pu être le terreau d’une littérature francophone autonome, comme cela a été le cas, mutatis mutandis, de la littérature négro-africaine.

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Jean-Paul Sartre, Orphée noir, préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, Léopold Sedar Senghor (1948), Paris, P.U.F., 1972, p. ix.

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La littérature coloniale, telle que l’envisage Pujarniscle, ressortit en définitive davantage à la sociologie qu’à l’esthétique. Le but est moins de plaire ou de distraire que de dire vrai. Et moins de raconter des aventures extraordinaires, pittoresques et spectaculaires, que d’explorer minutieusement l’âme coloniale. Car il y a une « âme coloniale », comme il y a une « âme indigène » (22), cette dernière ayant injustement bénéficié jusqu’ici de toutes les attentions des écrivains ou des anthropologues penchés sur la « mentalité primitive » Notre auteur va donc se donner pour objectif d’évoquer une société, avec ses valeurs, sa morale, ses règles, qui ne sont pas celles de la métropole. Le projet sociologique tire sa légitimité et son urgence de ce constat, maintes fois réitéré : la colonie est un autre monde, le colonial est un « étranger », « moins facilement accessible qu’on ne serait tenté de le croire à première vue » et à qui on « applique » (à tort) « l’échelle des valeurs qu’on applique en Europe ». On « méconnaît les traits caractéristiques, si fortement accusés pourtant, du colonial » (56). Roland Lebel ou Pujarniscle, dans leurs études de ce microcosme si particulier, désignent d’ailleurs les colons français comme des « Africains », des « Algériens » ou des « Indochinois », selon leur lieu de résidence et Lebel, pour sa part, n’hésitait pas à parler, en place de littérature coloniale, de littérature africaine ! Ce nouveau monde façonne une « vie coloniale » qui offre divers avantages : « non seulement [celui] de nous donner accès à une réalité nouvelle […] mais encore de nous faire apercevoir sous un angle nouveau les choses de chez nous » (121). Ainsi, ce que la loi métropolitaine dit, ce que la morale européenne enjoint, tout cela est soumis à un coefficient de variabilité que Pujarniscle détaille tout au long de l’essai. Par exemple, si, en Indochine comme en Europe, « La sincérité est une vertu » (23), la morale coloniale réclame une solidarité de race : « ne pas compromettre, dans ses paroles et sa conduite, le prestige du Blanc aux yeux de l’Indigène » (62) – xix

ce qui implique qu’il y ait parfois des arrangements avec la justice… Pujarniscle défend une politique coloniale en accord avec sa défense du Divers, pour laquelle il se montre volontiers débiteur de Victor Segalen, qu’il cite élogieusement à plusieurs reprises. À contre-courant des tendances assimilationnistes (il est vrai qu’elles faisaient débat en France), il s’interroge, patelin : « Avons-nous le droit d’assimiler, à des Européens, des Asiatiques ou des Africains ? Il faudrait, en ce cas, adopter la conception de l’homme en soi, de l’homme absolu, chère au XVIIIe siècle […]. Chaque fois qu’on a essayé d’appliquer ce dernier principe aux colonies, on a dû enregistrer des désastres » (85). L’Indigène n’est pas notre égal : « Le principe peut choquer des esprits nourris de la Déclaration des Droits de l’Homme. Sans lui cependant pas de colonie possible » (60). Une des figures, ou l’un des masques qu’emprunte Pujarniscle pour exprimer ses idées, se nomme Éleuthère, l’homme libre : libre d’exprimer sans ambages sa nostalgie d’une vie coloniale pas encore gangrenée par le danger de la « métropolitanisation » (144) : « La colonie, il y a vingt-cinq ans, c’était le paradis. Nous étions vraiment les maîtres du pays. […] Nous vivions en anarchie, à cette époque. Nous étions des surhommes. Les lois n’étaient pas faites pour nous ». « Chacun se faisait sa loi et sa morale […] et il fallait voir comme nous étions obéis ! Car l’anarchie, elle n’existait que pour nous, qui étions de la race des maîtres » (111). Pujarniscle tempère quelque peu l’outrance du propos : « nous étions de bons tyrans ». En effet, si le colon a « le sentiment d’être un noble » (67), un « aristocrate » (67), pourvu de « privilèges », il a aussi des devoirs. Il est soumis à une morale exigeante, morale « robuste » qui n’est point une « morale timide, une morale pour anémiques » (68). Le colonial est un « homme d’action » (26), responsable d’une « œuvre » à exécuter « quoi qu’il en coûte » (66).

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Un correctif de taille, cependant : cette noblesse de « peau » (blanche évidemment), tous les colons ne la méritent pas. Certains dérogent, trop imbus de leur orgueil (et Pujarniscle trouve des accents ironiques qui se souviennent de Montesquieu pour les fustiger : « Comment peut-on ne pas être Blanc ? », 77). D’autres sont victimes de cet « esprit mondain », « frivole et stupidement indigénophobe », « un ennemi plus dangereux pour nous que la propagande communiste » (134). Il est vrai toutefois que ces mauvais colons sont surtout des Dames européennes, à qui Pujarniscle n’épargne pas ses sarcasmes, consacrant à les étriller pour leur insupportable vanité et leurs minauderies plusieurs pages au vinaigre (122-125). Philoxène, autre double de Pujarniscle, déteste les Européens « imperméables à l’exotisme » et avoue « un faible pour les décivilisés » (137). Mais il rejette une indigénophilie qui serait une autre forme de préjugé, comme l’était le mythe du Bon Sauvage. L’attitude de notre essayiste procède de la raison – et un peu il est vrai d’une forme de reconnaissance pour la participation des autochtones à la guerre de 19141918. Raison parce que « l’attitude sympathique » envers l’Indigène est le socle d’une bonne colonisation, qui ellemême dépend d’une compréhension fine de son âme. Pujarniscle s’inscrit alors dans l’école de pensée d’un Lyautey, qui jugeait indispensable la « compréhension » de « ce qui n’est pas nous » (91), Lyautey qui déclarait, en parlant de ces hommes colonisés : « Il y a autre chose là que des bras à exploiter les rizières ». La sympathie de Pujarniscle trouve des accents originaux. N’emprunte-t-il pas au Beaumarchais de la fin de l’Ancien Régime cette sentence, légèrement adaptée : « Aux vertus qu’on exige d’un Indigène, trouverions-nous beaucoup d’Européens qui fussent dignes d’être indigènes ? » ? (83). Mais elle se signale surtout par le rejet, tout aussi rare dans l’expression coloniale, de la civilisation européenne, merxxi