Pierre Bérégovoy en politique

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Vingt ans après sa mort, un collectif d'historiens revient sur la carrière politique de Pierre Bérégovoy. Car par-delà le mystère de sa disparition, nous trouvons un homme politique atypique, formé en dehors du sérail. Ce livre revient sur son parcours et son ascension au sein du Parti socialiste puis au sein du gouvernement. Il permet enfin de restituer dans une perspective historique "l'affaire Bérégovoy", qui conduisit l'élu de Nevers à se suicider le 1er mai 1993.
Publié le : lundi 1 avril 2013
Lecture(s) : 65
EAN13 : 9782336664507
Nombre de pages : 240
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25 €
ISBN : 978-2-343-00716-8












Pierre Bérégovoy en politique




Cliopolis

La collection d’histoire politique du CHPP,
sous la direction du Professeur Jean Garrigues


Déjà parus


Philippe Lacombrade et Fabien Nicolas (dir.)
Vin et République
2009

Pierre Allorant, Noëlline Castagnez et Antoine Prost (dir.)
Le Moment 1940. Effondrement national et réalités locales
avril 2012

Luis P. Martin, Jean-Paul Pellegrinetti et Jérémy Guedj (dir.)
La République en Méditerranée.
Diffusions, espaces et cultures républicaines
e een France, Italie et Espagne (XVIII – XX siècles)
novembre 2012










Sous la direction de Noëlline Castagnez et Gilles Morin,
avec la collaboration d’Alexandre Borrell


Pierre Bérégovoy en politique


Actes du colloque organisé
par le Centre d’histoire de Sciences Po
et le Comité d’histoire parlementaire et politique
à Paris les 28 et 29 mai 2010.


















En couverture : Pierre Bérégovoy avec Henri Krasucki, n° 2 de la CGT, au
Congrès du PS de Valence en octobre 1981 (collection Fondation Jean-Jaurès –
Pierre et Monique Guéna).




































© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00716-8
EAN : 9782343007168
Les auteurs

Noëlline Castagnez
Maître de conférences d’Histoire à l’Université d’Orléans
Christian Chevandier
Professeur d’Histoire à l’Université du Havre
Fabien Conord
Docteur en Histoire
et professeur agrégé à l’IUT de Clermont-Ferrand
Michel Dreyfus
Directeur de recherche au CNRS, Université Paris I –
Panthéon-Sorbonne
Frédéric Fogacci
Docteur en Histoire de l’Université Paris IV-Sorbonne
et professeur agrégé
Mathieu Fulla
Docteur en Histoire du Centre d’Histoire de Sciences Po
et professeur agrégé
Jean Garrigues
Professeur d’Histoire à l’Université d’Orléans et président du CHPP
Laurent Jalabert
Professeur d’Histoire à l’Université de Pau
François Lafon
Maître de conférences d’Histoire à l’Université Paris I –
Panthéon-Sorbonne
Gilles Le Béguec
Professeur d’Histoire émérite à l’Université Paris Ouest
Nanterre La Défense
Christine Manigand
Professeur d’Histoire à l’Université Sorbonne nouvelle – Paris III
Gilles Morin
eChercheur rattaché au Centre d’Histoire sociale du XX siècle –
Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Antoine Rensonnet
Doctorant à l’Université de Rouen
Jean Vigreux
Professeur d’Histoire à l’Université de Bourgogne


Table des sigles

AN Archives nationales
CAD Centre d’action démocratique
CAP Certificat d’aptitude professionnelle
CAS Centre d’archives socialistes
CDS Centre des démocrates sociaux
CED Communauté européenne de défense
CEF Commission exécutive fédérale
CERES Centre d’études, de recherches et d’éducation
socialistes
CES Conseil économique et social
CFDT Confédération française démocratique du travail
CFTC Confédéançaise des travailleurs chrétiens
CGT Confédération générale du travail
CHEFF Comité pour l’histoire économique et financière de la
France
CHSP Centre d’histoire de Sciences Po
CHT Coire du travail
CIG Conférence intergouvernementale
CIR Convention des institutions républicaines
DVD divers droite
DVG divers gauche
FEN Fédération de l’Éducation nationale
FFI Forces françaises de l’intérieur
FGDS Fédération de la gauche démocrate et socialiste
FJJ Fondation Jean-Jaurès
FLN Front de libération nationale
FN Front national
FNIC Fédération nationale des Ingénieurs et Cadres
FNSP Fondation nationale des Sciences politiques
FO Force ouvrière
IEG industries électriques et gazières
IPMF Institut Pierre Mendès France
JS Jeunesses socialistes
MITI Ministry of International Trade and Industry
MLP Mouvement de libération du peuple
NPS nouveau Parti socialiste
NRS Nouvelle Revue socialiste
OCI Organisation communiste internationaliste
OURS Office universitaire de recherches socialistes
7
PCF Parti communiste français
PCI Parti cte internationaliste
PMSUD Pour un mouvement syndical uni et démocratique
PR Parti républicain
PSA Parti socialiste autonome
PSU Parti socialiste unifié
PU Presses universitaires
PUR Presssitaires de Rennes
RdN République de Normandie
RPR Rassemblement pour la République
SFIO Section française de l’Internationale ouvrière
SME Système monétaire européen
SNES Syndicat national des enseignants du second degré
SNI Syndicaal des instituteurs
STO Service du travail obligatoire
UCRG Union des clubs pour le renouveau de la gauche
UDF Union pour la démocratie française
UEM Union économique et monétaire
UGCS Union des Groupes et Clubs socialistes
UGS Union de la gauche socialiste
UNR Union pour la nouvelle République


8
Remerciements

Nous tenons à remercier le professeur Jean-François Sirinelli, qui
fut à l’origine du colloque des 28 et 29 mai 2010 sur Pierre Bérégovoy en
politique, le Centre d’Histoire de Sciences Po et le Comité d’Histoire
parlementaire et politique, qui en ont assuré l’organisation, ainsi que
le groupe socialiste de l’Assemblée nationale qui nous a accueillis le
second jour. Nous devons aussi remercier les grands témoins qui ont
accepté de participer aux débats que nous ne pouvons
malheureusement pas reproduire, mais qui ont nourri l’écriture de
cet ouvrage : Jean-Claude Colliard, Laurent Fabius, Pierre Joxe, Louis
Mermaz et Hubert Védrine. Nous remercions également le
professeur Jean Garrigues qui accueille cet ouvrage, issu du colloque,
dans la collection Cliopolis. Nos remerciements les plus vifs vont,
enfin, à l’association des anciens membres du cabinet de Pierre
Bérégovoy, qui a soutenu, dès l’origine, l’organisation du colloque
dont elle avait souhaité la tenue et qui nous a donné l’accès, en aval
et en amont, à des témoignages et autres précieux documents, ainsi
qu’à la mairie de Nevers, lesquelles ont toutes deux rendu possible la
publication de ce livre.
Les illustrations de cet ouvrage, dont celle de la couverture,
proviennent pour la plupart du fonds Pierre et Monique Guéna, que
la Fondation Jean-Jaurès a bien voulu mettre à notre disposition.
Nous sommes redevables, en outre, à Olivier Rousselle,
à l’association Libération-Nord, à l’OURS, à Pierre Collombert,
à Michel Mendès France et à Plantu.
Nous remercions enfin Thierry Mérel de la FJJ et Frédéric
Cépède de l’OURS pour leurs conseils et leur permanente
disponibilité.

Noëlline Castagnez et Gilles Morin

9


Avant-propos
Claude Bartolone,
président de l’Assemblée nationale

Vingt ans après la mort de Pierre Bérégovoy, ce remarquable
ouvrage collectif piloté par Noëlline Castagnez et Gilles Morin vient
combler un manque. Le regard distancé des historiens du politique
permet de dépassionner et d’objectiver le parcours d’un homme
politique qui ne peut se résumer aux polémiques sur sa tragique
disparition. Qu’il me soit permis, dans cet avant-propos, de parler de
l’homme, de l’ami, du camarade du Parti socialiste qui, avec
conviction et humanisme, fut de tous les combats, de la Résistance à
François Mitterrand, en passant par Pierre Mendès France. Pierre
Bérégovoy ne siégea que peu de temps à l’Assemblée nationale :
deux ans, de 1986 à 1988, puis de mars 1993 à sa mort. Pour autant,
n’en doutons pas, Pierre Bérégovoy fut un grand socialiste. Il eut un
rôle majeur au sein de l’équipe de campagne de François Mitterrand
et fut un artisan incontournable de l’exercice du pouvoir par la
gauche.
Grand expert des questions économiques et sociales, Pierre
Bérégovoy contribua grandement à ce que la gauche gère les affaires
dans la durée et non pas seulement à l’occasion de brefs « épisodes »
(que la droite qualifiait, à un moment, « d’accidents ») de la vie
politique française (révolution de 1848, cartel des gauches de 1924,
Front Populaire en 1936…). Il s’attelait à cette tâche immense avec
l’humilité qui le caractérisait, mais surtout avec sérieux et
détermination. D’abord comme secrétaire général de l’Élysée, puis
comme ministre aux Affaires sociales puis à l’Économie et aux
Finances, et enfin comme Premier ministre, Pierre Bérégovoy
dégageait une force tranquille qui inspirait le respect à tous et, en
premier lieu, aux hauts fonctionnaires qui le servaient, lui qui n’avait
pas suivi la voie royale des prestigieux concours de la « noblesse
d’État » et qui n’était pas issu du sérail des grandes écoles.
En 1992, je faisais partie des premiers députés socialistes à
plaider ouvertement, par une tribune dans Le Monde, en faveur de
son accession au poste de Premier ministre, compte tenu de ses
mérites éminents et de son parcours, ce que décida François
Mitterrand le 2 avril 1992. Il ne disposait alors que de douze mois
jusqu’aux prochaines élections législatives de mars 1993 pour
11 AVANT-PROPOS
redresser la barre dans une conjoncture économique déprimée.
Était-ce une mission impossible ? Pierre Bérégovoy ne regarda pas à
la difficulté et à l’impopularité que signifiait sa nomination.
Trop heureux de pouvoir à nouveau être utile au Président de la
République et à la gauche en général, il garda le cap : construction de
l’Europe (adoption du traité de Maastricht par référendum),
transparence du financement de la vie politique, désinflation, priorité
donnée à l’accroissement de la compétitivité et de l’innovation des
entreprises. Il en fallait du courage politique et du sang-froid pour
tenir ce discours de vérité dans la tempête.
L’usure du pouvoir et un chômage endémique eurent raison de la
confiance des Français et la politique menée par la gauche fut
sanctionnée durement par les électeurs. Nous n’étions plus qu’une
petite soixantaine de députés socialistes à l’Assemblée nationale à
avoir survécu à la vague bleue de mars 1993. Pierre Bérégovoy en
faisait partie, réélu à 53,70 % des voix dans son fief de la première
circonscription de la Nièvre. C’est en effet dans ce département, sur
lequel l’ombre de François Mitterrand avait plané pendant un demi-
siècle, qu’il avait su se faire adopter par des Nivernais aussi fidèles
qu’exigeants.
Le maire de Nevers avait, cependant, pris cette défaite collective
comme un affront personnel. En vérité, et sans jamais s’en plaindre,
il était blessé de n’avoir pas été compris des Français ; de n’avoir pas
su les convaincre du bien-fondé de sa politique. Comme Pierre
Mendès France, l’un de ses maîtres, il aurait voulu que les Français
comprennent sa politique de rigueur économique et de progrès
social.
Alors que la majorité présidentielle élue en 2012 doit accomplir le
redressement économique de la Nation dans un contexte
économique très difficile, sans renoncer à la justice sociale et tout en
poursuivant la lente édification d’une Europe politique et
progressiste, il nous faut redécouvrir la pensée et l’action de cet
homme d’État. Plus que jamais, la figure de Pierre Bérégovoy, son
parcours comme ses idées, nous sont précieux. Tout l’intérêt de cet
ouvrage, que j’ai le plaisir de préfacer, est de rappeler les principales
étapes d’une carrière politique qui fait honneur à la Gauche et qui
fait honneur à la République.


12
Introduction
Noëlline Castagnez et Gilles Morin

Que reste-t-il du parcours politique de Pierre Bérégovoy, vingt
ans après sa tragique disparition, dans une opinion publique
largement façonnée, il est vrai, par les médias ? Fut-il seulement l’un
des Premiers ministres du second et difficile septennat de François
Mitterrand, un homme d’État qui, parce que son honneur avait été
« jeté aux chiens », selon les mots du président de la République,
er choisit de se donner la mort le 1 mai 1993 ? Depuis lors, des
journalistes lui ont consacré plusieurs ouvrages « grand public ».
Certains d’entre eux n’ont pas hésité, à des fins d’audience, à agiter la
thèse du complot pour remettre en cause son suicide et ont même
1inspiré un documentaire télévisé . D’autres, plus rigoureux, ont joué
2le jeu de la biographie d’investigation , mais n’ont pu empêcher que
persiste une vision rétroactive, comme si sa fin trouvait
inéluctablement son explication dans son parcours jugé atypique.
Parce qu’il n’était pas issu du sérail, s’impose alors la seconde image
accolée à Pierre Bérégovoy, celle du fils d’immigré russe, ouvrier
dans sa jeunesse et autodidacte, parvenu à l’avant-dernière marche
3du pouvoir, Matignon .
C’est pour dépasser cette image simpliste et déterministe que des
historiens se sont rassemblés et ont tenté de retracer et d’expliquer le
parcours en politique de Pierre Bérégovoy, de ses premiers
engagements militants, syndicaliste et socialiste, en passant par les
différentes étapes qui le conduisirent de la SFIO au PSA/PSU, puis
au NPS et enfin au Parti socialiste issu d’Épinay, jusqu’au
gouvernement. Car c’est bien de Pierre Bérégovoy en politique et
non au pouvoir qu’il s’agit. À l’issue de ce travail collectif, il n’est pas
certain que les origines populaires de Pierre Bérégovoy et son trajet
d’autodidacte constituent sa vraie singularité comme le voudrait la
vulgate. En revanche, mettre en perspective son parcours politique
sur la longue durée se révèle une démarche heuristique fructueuse
pour l’historien, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, étudier Pierre

1 Cf. Éric Raynaud, Un crime d’État. La mort étrange de Pierre Bérégovoy, éditions
Alphée-Jean-Paul Bertrand, 2008, 254 p. et le documentaire de France 3, La double
mort de Pierre Bérégovoy, 2008.
2 Citons surtout Christiane Rimbaud, Bérégovoy, Paris, Perrin, 1994, 466 p.
3 Sylvie Marion, pour écrire L’école de la vie ou la France autodidacte (Paris, J.-C. Lattès,
1993), eut plusieurs entretiens avec Pierre Bérégovoy alors qu’il était à Matignon.
13 INTRODUCTION
Bérégovoy situe d’office le chercheur sur le terrain de l’histoire
immédiate, avec peu d’archives publiques – voire privées –
accessibles et donc en quelque sorte hors-sol. Mais cette quête
biographique offre aussi de riches opportunités de rencontres avec
les contemporains de Pierre Bérégovoy, proches ou moins proches,
lesquels peuvent non seulement apporter leurs témoignages, que
l’historien sait depuis longtemps historiciser, mais aussi ouvrir leurs
4archives . Sans vouloir revenir ici sur les enjeux méthodologiques
5bien connus de la biographie , cette occasion de susciter des sources
– orales ou écrites – justifierait à elle seule que l’histoire politique
systématise la démarche. Ensuite, l’itinéraire politique de Pierre
Bérégovoy, avec ses différentes terres d’accueil, ses étapes, ses
espoirs et désillusions, constitue pour l’historien un bon fil
conducteur pour approfondir notre connaissance de cette génération
qui porta l’alternance en 1981 et qui dut ensuite affronter les réalités
du pouvoir. Enfin, analyser, de son entrée en militance jusqu’à
Matignon, l’ethos et la culture politiques de Pierre Bérégovoy, ce
syndicaliste anticommuniste, ce mendésiste, ce « politique-expert »
des affaires économiques et sociales, ce mitterrandiste pragmatique,
ce négociateur du Programme commun – et l’on en oublie – permet
de mieux évaluer à quel point son parcours fut riche, à défaut d’être
complètement atypique, au-delà des clichés. Là encore, outre l’intérêt
biographique en soi que représente l’étude d’une grande figure de la
eV République, il convient de souligner que cet ouvrage se veut aussi
un apport à l’histoire de la gauche alors qu’elle ambitionnait le
pouvoir et qu’elle finit par le conquérir.
Notre livre, par conséquent, suit dans ses grandes lignes un
ordre chronologique, sans pour autant s’interdire de mettre en
perspective différents moments de la biographie de Pierre
Bérégovoy lorsqu’ils se font écho. Il revient, tout d’abord, sur ses
premiers engagements et les fondements de sa culture politique, puis
analyse l’ascension de celui que l’on serait tenté d’appeler un « anti-
6sabras » , de son compagnonnage avec Pierre Mendès France à

4 En lisant les notes, le lecteur découvrira que les auteurs ont su utiliser fonds
privés et correspondances et susciter des témoignages de contemporains. Que
l’association des anciens membres du cabinet de Pierre Bérégovoy, qui a rendu ces
recherches possibles, en soit ici remerciée.
5 Dans une longue liste d’ouvrages épistémologiques, ne citons que François
Dosse, Le pari biographique. Écrire une vie, Paris, La Découverte, 2005.
6 En référence aux citoyens juifs nés sur la terre d’Israël, François Mitterrand
appela « les sabras » les socialistes nés à la politique au moment du congrès
d’Épinay ou peu de temps après.
14 INTRODUCTION
l’équipe de campagne de François Mitterrand en 1981, pour enfin
apporter des éclairages inédits sur la période où, avec les socialistes, il
est au pouvoir.
Si l’on reprend la trame biographique de Pierre Bérégovoy, quels
sont les différents fils qui s’entrecroisent dans ce livre ?
Le lecteur y trouvera d’abord la question de ses origines
populaires et de leur poids éventuel sur son parcours et son image.
Pierre Bérégovoy naquit, en effet, le 23 décembre 1925 à Déville-lès-
Rouen en Seine-Inférieure et était le fils d’un officier ukrainien de
l’armée tsariste, réfugié en France et qui devint ouvrier, avant de
tenir un café-épicerie avec son épouse. Son père tombant malade,
Pierre, aîné de quatre enfants, dut interrompre ses études et, muni de
son CAP d’ajusteur-fraiseur, entra en 1941 dans une usine de tissage
puis, en octobre 1942, à la SNCF, avant de finalement être embauché
à Gaz de France en 1951. Plusieurs auteurs reviennent sur ses
origines et sa formation, non seulement pour en préciser le contenu
en Normandie (Antoine Rensonnet), mais aussi pour en interroger la
portée sur ses rapports au communisme et à l’URSS (Noëlline
Castagnez), ainsi que sur l’utilisation de son image de « fils du
peuple » une fois au gouvernement (Christian Chevandier).
La profonde connaissance qu’avait Pierre Bérégovoy du milieu
syndical et des affaires socio-économiques et les compétences qui lui
étaient reconnues en la matière constituent une autre problématique
forte, que nous avons d’ailleurs voulu illustrer en couverture.
Le Comité pour l’Histoire économique et financière de la France
avait déjà étudié son action dans ce domaine, mais alors qu’il était au
7. Or, avec les cheminots, Pierre Bérégovoy participa à la pouvoir
Résistance et s’engagea dans les FFI (Forces françaises de l’intérieur)
puis, dès septembre 1944, dans l’armée. En 1946, il adhéra à la SFIO
de la Seine-Inférieure et rejoignit également la CGT, qu’il quitta pour
FO dès sa création en 1947, son appartenance ultérieure à la CFDT
étant débattue dans cet ouvrage. Michel Dreyfus retrace le parcours
de ce syndicaliste réformiste, qui dura une vingtaine d’années, et qui
fut déterminant dans la carrière du futur expert en affaires
économiques et sociales, comme le montre Mathieu Fulla. Or cette
expertise, reconnue au ministre de l’Économie et des Finances qui
occupa Bercy à plusieurs reprises entre 1984 et 1992, eut aussi un
rôle en politique, tant intérieure qu’extérieure. Elle intervint dans le
jeu de chaises musicales de Matignon de 1991 raconté par François

7 CHEFF, Pierre Bérégovoy : une volonté de réforme au service de l’économie, 1984-1993,
Paris, Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie, CHEFF, 1998, 425 p.
15 INTRODUCTION
Lafon. De même, elle influença sa conception de l’Europe et sa
politique européenne, comme le montre Christine Manigand.
Le troisième axe de ce livre consiste à étudier les différents
compagnonnages et le cheminement qui conduisirent Pierre
Bérégovoy, comme bon nombre de militants, de la deuxième gauche
au parti d’Épinay, et donc au ralliement à la stratégie mitterrandienne
d’union froide avec les communistes. À la SFIO de la Seine-
Inférieure, devenue Seine-Maritime, de 1946 à 1957, il fit son
apprentissage du métier politique, comme le raconte Antoine
Rensonnet. Au PSA et au PSU jusqu’en 1967 puis après son entrée
au NPS en 1969, Gilles Morin montre qu’il s’affirma comme un
homme d’appareil et un cadre avec lequel il fallait compter. Il
rejoignit finalement, sans être un « sabra », la majorité mitterrandiste
en mars 1972. Ce faisant, Pierre Bérégovoy collabora avec
différentes figures éminentes de la gauche : Pierre Mendès France,
dont il se réclama lors de son discours d’investiture en 1992 et avec
lequel il eut une longue relation qu’évoque Frédéric Fogacci ; plus
brièvement Alain Savary, et bien entendu François Mitterrand, deux
rencontres qu’analysent respectivement Laurent Jalabert et Jean
Vigreux.
Ce livre, enfin, tente de restituer dans toute sa complexité une
indubitable ascension politique dont le tragique dénouement ne doit
pas faire oublier les tâtonnements voire les échecs. Fabien Conord
revient ainsi sur la longue quête d’implantation locale de Pierre
Bérégovoy avant qu’il ne soit élu maire de Nevers en 1983 et député
en 1986. Après son rôle actif dans la campagne présidentielle de
1981 étudié par Jean Vigreux, Gilles Le Béguec révèle l’épisode
souvent méconnu du passage de Pierre Bérégovoy au secrétariat
général de l’Élysée au lendemain de la victoire de mai 1981. François
Lafon explique pourquoi Édith Cresson lui fut préférée à Matignon
en 1991, avant qu’il ne soit finalement nommé Premier ministre en
1992. Il revient, enfin, à Jean Garrigues de mettre en perspective
« l’affaire Bérégovoy » et de décrypter son processus de fabrication.
Aller au-delà des images fixées par les médias et des explications
toutes faites, telle est bien l’ambition de ce livre et de tous ses
contributeurs.


16
















Partie I

Premiers engagements
et culture politique










Illustration 1. Au service militaire au sortir de la Résistance.
(archives Libération-Nord)






À la SFIO de la Seine-Maritime,
l’apprentissage du métier politique
Antoine Rensonnet

Pierre Bérégovoy est né le 23 décembre 1925 à Déville-lès-Rouen
et il s’identifie, durant toute la première partie de sa vie, au
département de la Seine-Inférieure. Le début de sa biographie est
1connu . C’est un élève doué qui n’a pas l’opportunité de continuer
ses études et qui doit commencer à travailler dès l’âge de seize ans.
La guerre marque un tournant pour lui puisqu’il entre dans un
mouvement de résistance à l’été 1943 et participe à la bataille du
Rail ; il s’engage ensuite dans les FFI ce qui le conduit à Lyon en
octobre 1945, où il entre à la SFIO. Les raisons de son adhésion au
Parti socialiste restent méconnues. Il semble avoir eu très jeune un
intérêt pour la politique, éveillé notamment par son instituteur, et
avoir été marqué par l’expérience du Front populaire. De plus,
l’héritage familial d’un père qui a fui la Russie à l’avènement des
bolcheviks et le côtoiement des communistes au sein des FFI l’ont
2éloigné du Parti communiste sans altérer une sensibilité de gauche .
Au printemps 1946, il retourne à Rouen. Aussi la première
séquence de sa carrière politique – menée en parallèle d’une carrière
syndicale même s’il donne très vite la priorité à la première – se fait-
elle dans le département de Seine-Inférieure, devenue Seine-
er Maritime le 1 janvier 1955, puisqu’il ne le quitte qu’à l’été 1957 pour
raisons professionnelles. Ce que je voudrais montrer et interroger ce
sont les premiers engagements, les premières responsabilités et les
premières ambitions de Pierre Bérégovoy et voir dans quelle mesure
ses débuts en politique ont pu influencer la suite de son parcours.
Pour ce faire, je reviendrai tout d’abord sur la carrière militante de
Pierre Bérégovoy en Seine-Inférieure, ensuite je m’intéresserai à la
vie – tourmentée – de la Fédération SFIO de Seine-Inférieure et aux
conflits qui traversent celle-ci. Enfin, j’examinerai sa position dans

1 Les renseignements concernant le parcours de Pierre Bérégovoy sont issus de
l’ouvrage de Christiane Rimbaud, Bérégovoy, Paris, Perrin, 1994, 468 p., de la notice
de Gilles Morin dans Le Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du
mouvement social de 1940 à mai 1968, t. 2 (dir. par Claude Pennetier), Paris,
Les éditions de l’Atelier, 2006, p. 74-77) et de La République de Normandie
(désormais RdN) notamment le numéro du 6 juin 1952.
2 NDLR. Voir sur ce sujet, infra, Noëlline Castagnez, « Face au communisme : de
l’héritage familial à la confrontation sur le terrain », p. 69 sq.
19 PREMIERS ENGAGEMENTS ET CULTURE POLITIQUE
deux événements politiques majeurs qui ont particulièrement secoué
la vie du Parti socialiste : la querelle de la Communauté européenne
de défense (CED) et les débuts de la guerre d’Algérie.
LA CARRIÈRE DU MILITANT EN SEINE-INFÉRIEURE
Responsabilités et actions
Revenu en Seine-Inférieure au printemps 1946 alors qu’il a donc
déjà adhéré au Parti socialiste, Pierre Bérégovoy connaît une rapide
ascension au sein de la Fédération. S’il est difficile de saisir les
raisons exactes de celle-ci, il ne fait guère de doute qu’elle est très
largement due à une intense activité militante.
Ainsi, dès mars 1947, il devient le secrétaire fédéral des Jeunesses
socialistes (JS) qui sont alors en crise, puisque leur Bureau national
vient d’être dissous ; cet épisode est d’ailleurs peut-être l’une des clés
de son accession à des postes de responsabilité au sein de la
Fédération. Puis, en août 1948, il devient secrétaire fédéral adjoint de
la Fédération de Seine-Inférieure. En septembre 1948, il intègre le
cabinet de Christian Pineau, alors ministre des Transports, où il est
chargé des relations avec les syndicats et en profite pour devenir le
principal animateur du journal fédéral socialiste de la Seine-
Inférieure, La République de Normandie – qui succède le 11 avril 1949 à
Cité Nouvelle – même s’il lui faut attendre juin 1952 pour en être
nommé, officiellement, directeur gérant. Enfin, il entre, en
janvier 1949, à la commission exécutive de la section de Rouen, l’une
des plus importantes du département, et en devient le secrétaire
en novembre 1950. Bien qu’il quitte les cabinets ministériels lorsque
Christian Pineau cesse, en février 1950, d’être ministre, il continue
d’assumer l’ensemble de ses fonctions – secrétaire fédéral adjoint,
secrétaire de la section de Rouen-Droite (peut-être avec quelques
interruptions), directeur de La République de Normandie – jusqu’à son
départ de Seine-Maritime en 1957. Pourtant, il ne devient jamais
permanent socialiste et continue, parallèlement, à travailler à Gaz de
France.
Toutes ses responsabilités, dont sa fille Catherine dit qu’elles
3étaient « son moteur » , supposent un investissement très important
et une activité protéiforme. Les signes de sa participation à la vie de
la Fédération socialiste de Seine-Inférieure comme dirigeant fédéral
sont multiples ; on peut ainsi souligner plusieurs d’entre eux.

3 Lettre de Catherine Cottineau à l’auteur, 26 avril 2010.
20 L’APPRENTISSAGE DU MÉTIER POLITIQUE
Dans les congrès fédéraux qui rythment la vie du Parti socialiste,
il est un orateur remarqué se signalant par de nombreuses
interventions. Au-delà de son rapport annuel sur le journal, il
participe à la plupart des débats. Ainsi au congrès fédéral
er extraordinaire du dimanche 1 juillet 1951 consacré à l’analyse des
résultats des élections législatives ayant eu lieu deux semaines plus
tôt, il fait un long discours ainsi relaté dans La République
de Normandie du 6 juillet :
« Pierre Bérégovoy, […], se prononce pour la consolidation
d’une majorité républicaine, excluant gaullistes et communistes.
[…] Bérégovoy demande donc l’adoption d’un programme
social hardi qui comprendrait les mesures suivantes :
Échelle mobile avec fixation d’un nouveau salaire minimum
garanti ;
Amélioration des retraites et des allocations aux
économiquement faibles ;
Trois semaines de congés payés ;
L’établissement de la prise de vacances ;
La réforme de la fiscalité ;
Vote de la loi anti-trusts ;
Remplacement de l’allocation familiale progressive par une
allocation proportionnelle au nombre des enfants. »
4Cette intervention est suivie du vote d’une motion qui en
reprend exactement les termes, preuve du poids certain de
Bérégovoy au sein de la Fédération. Et c’est d’ailleurs sur tous les
sujets ou presque qu’il intervient ; on notera encore ce discours lors
du congrès fédéral extraordinaire du 27 juin 1954 où il évoque une
nécessaire rigueur économique – ici en lien avec le conflit
indochinois :
« [Bérégovoy] a montré que l’aide financière américaine en
dollars pour la guerre d’Indochine avait servi à rétablir la balance
des comptes et que les dirigeants français pour continuer leur
politique de facilité et ne pas se priver de précieux dollars
américains, n’ont rien fait pendant deux ans pour préparer une
solution pacifique du conflit. La fin de la guerre d’Indochine
doit être notre objectif essentiel. Elle suppose en France une
5politique de choix et de rigueur économique et financière. »
Par ailleurs, il est, à plusieurs reprises, désigné comme l’un des
délégués de la Fédération de Seine-Inférieure aux congrès nationaux
du Parti. Au-delà de cette activité de congressiste, on le voit

4 RdN, 6 juillet 1951.
5 RdN, 9 juillet 1954.
21 PREMIERS ENGAGEMENTS ET CULTURE POLITIQUE
également participer activement aux tâches administratives.
Il s’occupe, par exemple, de trouver des orateurs venant de la
6direction nationale pour les campagnes électorales . De même, dans
ces campagnes, il participe à de nombreuses réunions publiques
comme orateur. Par exemple, lors des élections législatives de
juin 1951, sa présence est annoncée dans au moins dix réunions
7entre le 2 et le 16 juin . Son rôle comme animateur de la section de
Rouen est lui aussi visible grâce à des motions publiées dans
La République de Normandie. Enfin, sans revenir tout de suite sur son
rôle de dirigeant du journal, on remarquera qu’il y écrit très
régulièrement. Néanmoins, on peut noter une évolution dans la
teneur de ses articles. Longtemps, même s’il est possible, voire
probable, qu’il ait auparavant écrit des articles sans les signer, il se
contente ou presque d’articles dans lesquels il commente les résultats
électoraux locaux ou qui sont directement liés à la vie de
La République de Normandie. Mais, à partir de 1954, de nombreux
papiers consacrés à la politique intérieure ou internationale sont
explicitement signés par lui-même. Ainsi, du milieu de l’année 1954
jusqu’à la fin de l’année 1956, il s’exprime ouvertement sur tous les
grands débats politiques et, le plus souvent, retranscrit la ligne du
Parti. On notera ainsi, en juillet 1955, cette véritable profession de
8foi socialiste :
« […] Dans le cadre du régime capitaliste, la lutte sera nécessaire
pour faire aboutir un programme de justice sociale. Cela se
comprend, puisque toute mesure prise en faveur de la classe
ouvrière, affaiblit l’exploitation capitaliste. Il importe donc de
préparer ce combat sur le plan politique comme sur le plan
social ».
Ou encore cette célébration des premières réalisations du
gouvernement du Front Républicain en février 1956 :
« Le gouvernement présidé par le secrétaire général du Parti
socialiste, Guy Mollet, a pris la décision de déposer un projet de
loi instituant un minimum de trois semaines de congés payés
pour tous les salariés. Huit millions de travailleurs bénéficieront
de cette mesure.
[…] L’avènement du gouvernement de Front républicain a
suscité de nombreux espoirs chez les travailleurs. La rapidité
avec laquelle il a agi cette semaine montre que ces espoirs ne

6 OURS ; Archives du Secrétariat aux Relations avec les Fédérations – carton
Seine-Inférieure, désormais ASRF-SI.
7 er RdN, 1 et 8 juin 1951.
8 RdN, 29 juillet 1955.
22 L’APPRENTISSAGE DU MÉTIER POLITIQUE
seront pas déçus et témoigne que les engagements pris devant le
9corps électoral seront intégralement remplis. »
Mais la principale activité de Pierre Bérégovoy au sein de la
Fédération de Seine-Inférieure reste la gestion et l’animation du
journal fédéral, La République de Normandie.
Le directeur de La République de Normandie
Il s’agit, en effet, d’un des secteurs dans lesquels la Fédération de
Seine-Inférieure continue à travailler normalement, et ce malgré des
difficultés récurrentes. Et, c’est largement là le résultat de l’action
résolue de Pierre Bérégovoy. On l’a vu, il devient le principal
responsable de La République de Normandie en avril 1949 et c’est
toujours lui qui écrit dans le journal quand il s’agit de présenter un
changement de formule, de lancer une campagne d’abonnements ou
encore – et cela est fréquent – de justifier une augmentation de prix.
La principale difficulté est, en effet, d’ordre financier. Selon son
rapport pour le congrès fédéral de mars 1953, le déficit est, au
30 novembre 1952, en hausse de 203 913 francs par rapport à
10l’année précédente pour s’établir, à cette date, à 1 461 110 francs .
Dans ce même rapport, Bérégovoy fait état d’un autre problème
structurel qui rend difficile la vie du journal, celui du manque
d’implication des sections :
« Notons que le point faible de notre rédaction reste l’absence
d’un réseau de correspondants locaux. Dans notre dernier
rapport, il était demandé à toutes les sections de désigner un
correspondant chargé de nous adresser régulièrement des
articles locaux intéressants et surtout inédits. Une seule section a
répondu. C’est très regrettable et nous insistons à nouveau pour
que notre appel soit entendu. Le journal gagnerait à avoir des
chroniques locales plus abondantes et la vente en serait
facilitée. »
Ce problème ne manque pas d’entraîner parfois quelques
tensions entre Bérégovoy et les représentants des sections.
Néanmoins, les rapports de la commission de la presse sont toujours
adoptés à la quasi-unanimité et cette commission est l’une des seules
à sembler fonctionner normalement, même pendant l’acmé de la
crise fédérale sur laquelle je reviendrai plus loin. De plus, le journal
ne cesse jamais de paraître et, malgré les changements de formule, il
parvient toujours à articuler des articles de politique nationale et

9 RdN, 17 février 1956.
10 OURS ; Rapport sur La République de Normandie présenté par Pierre Bérégovoy.
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