Pitres, la vie ensemble

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Fiction : le maire de Pitres fait un rêve qui le trouble pour longtemps. Il entreprend alors une singulière errance dans sa commune, en compagnie d'un âne, qui le conduit au Resto du Coeur, à la Mosquée et sur les traces des Varennes : un ensemble de trois immeubles, démolis au début des années 2000, et dont la population, d'origine étrangère principalement, a été déplacée, relogée ailleurs, hors de la commune. L'errance du maire devient effort de mémoire, diagnostic sensible d'un vivre ensemble en petite France. Et mutation.
Publié le : lundi 1 février 2010
Lecture(s) : 234
EAN13 : 9782296931800
Nombre de pages : 176
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Cette fiction documentaire en compagnie des habitants de Pitres, Le Manoir sur Seine et Romilly-sur-Andelle est issue d’un chantier in situ de deux ans dans le Centre social intercommunal « Espace des Deux Rives ». Le lecteur trouvera en fin de volume une liste non exhaustive des personnes avec lesquelles le livre s’est écrit. Couverture : Simon Ripoll-Hurier

Car l’étranger est un frère pour l’étranger.
Mahmoud Darwich, Murale

SALUT

L’eau bouillonnait, une eau toujours nouvelle, un bouillonnement toujours semblable, depuis 1885, dans les sept passes du dernier barrage de la Seine, avant Rouen et Le Havre. L’écrivain s’était plié sur le garde-corps de la passerelle et contemplait à l’aplomb l’angle d’eau que créait le seuil de déversoir. Une forme dure, sèche, cassante, une géométrie introuvable dans la nature, une eau tirée au cordeau, veinée de métal, s’enfonçant comme un coin dans la masse du fleuve. Derrière lui, c’était un paysage bucolique. La Seine était comme nouée au pied de la côte des Deux Amants et dessinait avec les îlots une sorte de dentelle au crochet en suivant le défilé de monts qui allait s’éteindre à Connelles. 9

Devant lui c’était une avenue d’eau qui reprenait son rythme industriel. La passerelle piétonnière était étroite. Elle surmontait deux écluses, passait la pointe d’une île, et coiffait le barrage jusqu’à la centrale hydro-électrique où elle redescendait sur la rive de Poses. Dans le vacarme des chutes d’eau, l’écrivain ne vit ni n’entendit le vélomoteur qui empruntait la passée blanche. C’était la fin de son séjour à Pitres, de ses entretiens avec des gens et avec leur mémoire.
« Et il y a bien aussi des instants où un homme devant toi se détache calme et clair sur fond de sa splendeur. Ce sont des fêtes rares, que tu n’oublies jamais. Cet homme, désormais, tu l’aimes. C’est-à-dire tu t’appliques, de tes mains tendres, à copier les contours de sa personnalité telle que tu l’as perçue à cette heure. » *

L’écrivain avait recherché la parole réelle des gens, leur témoignage, la vie réelle dans ses noms propres, dans ses paysages, dans ses non-dits, et il avait appelé quelques mensonges, quelques inventions à la rescousse pour que les mots passent leurs monts de silence. Son livre était écrit, il était tourné et retourné par des mains qui s’y reconnaissaient, ou s’y trouvaient déformées. On cherchait ou on craignait un miroir. On s’y trouvait expédié par des mots étroits, ou bien trop découvert par des mots qui parlaient trop. On s’étonnait des émois de la famille ou du voisinage qui, les uns, lisant, les autres, s’informant par ouïlire, s’attendrissaient ou bouillaient contre les infidélités de la mémoire de leurs aïeuls. Et on se perdait un peu dans les embardées de fiction que l’écrivain avait conçues. Ce 10

spectacle, par exemple, cette « performance » racontée à la fin du livre, qui n’avait jamais eu lieu en réalité, et qui passait pour avoir rassemblé toute la population de Pitres, du Manoir sur Seine et de Romilly sur Andelle, Place de la Fraternité : l’écrivain avait littéralement comprimé les habitants dans le petit hall de l’Espace des Deux Rives. On s’étonnait d’une scène qui prétendait rassembler toute une population dans son centre social intercommunal, autour d’un effort de mémoire, pour dire ce qui la rassemblait et aussi ce qui, comme partout ailleurs, la disjointait. Le livre et la compagnie dans laquelle il s’était écrit se trouvaient, eux aussi, disjointés. La vie dans les mots demandait plus et mieux, ou moins et moins mal, dans son contrat avec le monde, avec la vie des mots dans le monde. L’écrivain avait envoyé, par politesse, un exemplaire du livre au maire de la commune, avec même une petite dédicace. Mais celui-ci ne lui avait pas répondu. L’envoi s’était perdu dans le sable. Il lui vint une image soudain, qui aurait pu achever la performance qu’il avait imaginée dans le centre social. C’était un rêve éveillé où toute la population formait, habitant par habitant, une longue ligne depuis l’Espace des Deux Rives, traversant les jardins ouvriers, et au-delà, l’ancienne voie de chemin de fer, jusqu’à la rive de l’Andelle où convergent l’Impasse des Peupliers et l’Impasse des Saules. Et cette ligne continuait, escamotée dans le secret des bosquets, tout au long de la rivière jusqu’à la Seine où l’Andelle se jette. Il voyait tous les habitants, sans exception, saluant les uns après les autres, dans un long travelling qui donnait à chacun sa part.

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L’image – la sensation – était simple, elle se dilatait dans la durée. Elle lui faisait entendre chaque souffle, chaque frémissement d’herbe, chaque craquement de branches. Il n’y avait aucune parole, c’était obsédant, entêtant. Certains habitants saluaient plus bas que d’autres, s’éclipsant avec naturel dans la terre, dans le silence, dans le vestige, d’autres à peine un hochement de tête. Chacun était soi-même, sans ostentation, intercepté dans l’une de ses habitudes les plus calmes et puis s’apprêtant à saluer. Chaque visage – chaque regard – se posait devant la caméra du rêveur comme devant quelqu’un cherchant, lui aussi, aveuglément, une forme, et un devenir pour la communauté humaine. Lourdement plongé dans sa dernière méditation sur Pitres, l’écrivain n’avait ni vu ni entendu le vélomoteur qui s’était engagé à vive allure sur la passerelle. Derrière Ousseynou, qui se tenait raide sur la selle, une étrange figure flanquée de deux longues oreilles tanguait au vent et venait s’écraser sur son casque dès qu’il freinait. C’était une grosse tête d’âne en toile de jute. Deux grands ronds de feutrine blanche à l’intérieur desquels était cousu un cercle en fil d’argent donnaient à ses yeux une vague allure de masque mésopotamien. Le museau était aussi en feutrine blanche, sans aucun signe de bouche ni de narines, et sa crinière avait été reconstituée à partir de longs poils noirs de balai. Ousseynou avait assis l’âne sur le porte-bagages et se l’était attaché autour du ventre avec deux tendeurs. Les pattes arrière ripaient parfois sur le sol et les pattes avant ballottaient au-dessus des épaules du jeune Mauritanien. Il roulait vite, et au passage de ce curieux tandem, l’écrivain, qui s’était penché par-dessus le bastingage jusqu’à lâcher pied, fut heurté par l’âne et manqua de tomber dans l’eau. Ousseynou ne se rendit compte de rien, tout juste eut-il un geste vif pour remettre d’aplomb son passager inerte qui tirait sur sa droite. Vite sur la berge, il mit les gaz en direction de Pitres.

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L’écrivain se vit tomber. Dans sa chute, il avait quelque chose de désarticulé, sa tête venait frapper le seuil du barrage et tout le corps était comme renvoyé par le reflux bouillonnant, il ressemblait franchement à un pantin que le fleuve rejetait puissamment. L’écrivain imagina à peine la douleur du choc, c’était une mort théorique, idiote, mais c’était une manière imprévue de se libérer de ses fils, et il put s’en aller. Un 4X4, portes grandes ouvertes, warnings allumés, hurlait sur la berge, juste devant la guinguette. L’écrivain partit pour de bon dans sa Clio grise.

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PIÊTRE RÊVE

Dans le rétroviseur du Freelander 2, le bourg rétrécissait, et la plaine s’évasait. Le maire de Pitres avait la sensation d’emmener son village dans son dos. Il prenait l’avion à Boos avec le maire d’Alizay et une délégation régionale. Il fallait se rendre à une réunion d’urgence au siège social de M-Reel en Finlande, pour éviter une nouvelle vague de licenciements, et infléchir, avec les syndicats, le plan de restructuration de l’usine du papier en France. Le bois d’Ymare fit la nuit dans le rétroviseur. Pitres ne fut plus qu’un point dans le dos du maire, une aiguille, entre les omoplates. Le plateau vers Boos était un tout autre monde, presque aussi étranger que la Finlande. Le 4 X 4 du maire prenait toute la route, phares puissants, allure vive. L’intérieur avait ses illuminations, son luxe tranquille, sa voix propre, martiale presque. Bien calé dedans, on pouvait aller au bout du monde avec certitude, et en revenir pareillement. 15

Soudain le maire coupa l’ordinateur de route et ralentit. Il avait vu, à la sortie du village, quelque chose d’insolite, mais sans y prêter attention, et l’image persistait dans sa tête, derrière un voile. C’était le panneau de sortie de Pitres, avec sa barre rouge en travers. Tout simplement. Il remit en fonction l’ordinateur, fut invité à tourner à droite, vers l’aéroport, dont on apercevait quelques lumières. Mais le trouble reparut, plus fort. Ce n’était peut-être pas Pitres qui était inscrit sur le panneau. Le maire se savait fatigué, un conseil municipal éprouvant la veille, la perte prochaine de son emploi de directeur des ressources humaines, le divorce, son fils qui parlait de lâcher sa prépa… Le mauvais café de l’aéroport et l’affaire du jour lui feraient passer cette vue de l’esprit. Mais à peine apercevait-il la voiture de son collègue d’Alizay qu’il pila, manquant de se faire emboutir par une Clio grise. L’image lui était revenue, précise : le panneau ne portait pas l’inscription Pitres. Le maire fit demi-tour, et, ordinateur coupé, lumières éteintes, il roula lentement vers son village. Il avait chaud. Son portable sonna, il l’éteignit. La voiture glissa, point mort presque, roue libre jusqu'à la pancarte du village, qui indiquait, dans l’argent de la nuit : « Piêtre ». De l’autre côté de la route, le nom de « Piêtre » était barré d’un trait rouge. Les premières lueurs du jour apparaissaient. Le maire fit tous les accès du village, par Le Manoir sur Seine, par Le Val Pitant, par Romilly sur Andelle. Il sillonna tout le territoire à la recherche de la moindre indication de Pitres. Sur toutes les pancartes, sur tous les panneaux, on lisait « Piêtre » à la place de Pitres. Il circula dans le centre. L’hôtel de ville était toujours l’hôtel de ville, mais la Place de la Fraternité, où se trouvaient toujours l’école et l’Espace des Deux Rêves, était devenue la Place de la Rivalité. L’Espace des Deux Rêves n’était plus le centre social, mais la Périphérie Sociale. Le Resto du Cœur s’appelait Ferme de la 16

Nécessité et à la place de la Côte des Deux Amants, c’était le Mont des Deux Mensonges. Il faisait jour à présent. Le maire, épuisé, s’arrêta aux écluses d’Amfreville-sous-les-Monts, devant la guinguette. Il sortit de la voiture, et s’engouffra sur la passerelle blanche jusqu’au milieu du fleuve, où il resta immobile pendant près d’une heure. Son existence semblait se vider, comme un disque dur qu’on efface. Il ne se rappela plus son nom. Il ne se rappela plus son âge. Bien que son corps marquait plus de cinquante ans, il se sentit nourrisson, adolescent, vieillard, tout ensemble. Il regarda ses mains, elles étaient blanches, mais il y vit du désert, du Maghreb, de l’Afrique, impossible de dire d’où elles venaient et dans quelle race elles se dirigeaient. Son sexe palpitait, mais il lui devint impossible de le sentir homme ou femme, l’un plutôt que l’autre. Son cerveau explosait, et il ne sut plus dans quelle intelligence ou dans quelle dissension il était trempé. Il examina son corps, il y entra comme dans un temple et y vit le scandale conjugué du luxe et de la misère. Une seule chose lui restait acquise : il était maire de cette commune, quel que soit son nom. C’était là un fait aussi certain que cette rambarde qui l’empêchait de tomber, et de sombrer dans la folie. Il crut voir dans les remous du barrage un objet ballotté, un blouson gonflé, un pantin agité en tous sens. Mais il ne s’attarda pas à cette chimère. Le maire de Pitres voulut savoir qui il était et de quelle commune il était le maire, et surtout : comment désormais il pourrait bien s’acquitter de sa tâche de maire. Il repartit à pied sur un fond sonore tonitruant. C’était, devant la guinguette de l’écluse, l’alarme d’un 4 X 4, portière grande ouverte, qui s’était déclenchée. Tel avait été, une nuit, puis une autre nuit, et une autre encore, sous des formes variées, raccourcies ou intermi17

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