//img.uscri.be/pth/436e59eecf3ca476c866eb223b058e3dcf1a703d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Pluriel intérieur

De
232 pages
La mémoire est vivante, sensible aux effets que le présent exerce sur elle. Avec le temps, elle travaille et fournit des récits diversement composés, des variations du roman familial, comme si l'on était plusieurs, successivement, à l'intérieur de soi. La psychanalyse est le lieu où l'on peut observer électivement le phénomène : ces modifications s'y produisent de façon plus rapide, sollicitées par la marche de la cure, comme a pu l'observer l'auteure. Mais elle a constaté aussi que chacun, pour peu qu'il soit attentif à ce qui évolue en lui, à ses remaniements internes, peut en prendre conscience au long des années.
Voir plus Voir moins

PLURIEL INTÉRIEUR Du même auteur :
Couché par écrit, Paris, Galilée, 1980
l'u as changé... Paris, Aubier, 1987
Ce qui vient à l'esprit, Paris, L'Harmattan, 1993
L'imparfait du subjectif, Paris, L'Harmattan, 1996
Musique et différence des sexes, Paris, L'Harmattan, 1999
L'excursion, récit, Paris, Aubier, 1984 Jacqueline Rousseau-Dujardin
PLURIEL INTÉRIEUR
Variations sur le roman familial
L'Harmattan !tafia L'Harmattan L'Harmattan Hongrie
Via Bava, 37 5-7, rue de l'École-Polytechnique 1053 Budapest
10214 75005 Paris Kossuth Lu. 14-16
Torino France HONGRIE
ITALIE
© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-8568-9
EAN : 9782747585682 si on est, on n'est que successivement.
On n'est pas seul dans sa peau »
Henri Michaux, Qui je fus Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que
démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru,
par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer
les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre
le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations
tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil
la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la
théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans
une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et
préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique
de ses racines les plus profondes.
Déjà parus
VEROUGSTRAETE Anne, Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud.
Une histoire d'amour, 2005.
BERGER Frédérique F., Symptôme et structure dans la pratique de la
clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de
la structure du sujet, 2005.
L'enjeu symbolique Islam, christianisme, HERVOUËT Véronique,
modernité, 2004.
BENOIT Pierre, Le corps et la peine des Hommes, 2004.
LEFEVRE Alain, Le spectateur appliqué, 2004.
STRAUSS-RAFFY, Le saisissement de l'écriture, 2004.
DINTRICH Carmen, Autopsie d'un fantôme, 2004.
DUBOIS Thierry, Addiction, ce monde oublié, 2004.
2004. TOUSSAINT Didier, Renault ou l'inconscient d'une entreprise,
LEFEVRE Alain, De la paternité et des psychoses, Tome 2 — Du
psychotique, 2004.
J.L. SUDRES, G. ROUX, M. LAHARIE et F. De La FOURNIERE
(sous la dir.), La personne âgée en art-thérapie. De l'expression
au lien social, 2003
2003. BARRY Aboubacar, La double inscription,
P. MARCHAIS, L 'activité psychique, 2003
Du trauma à la créativité : essais de psychanalyse HACHET Pascal,
appliquée, 2003
PRATT Jean-François , Mots pour maux, 2003. PROLOGUE QUI POURRAIT SERVIR D'EPILOGUE
Mars 2004
Le "je" qui raconte l'histoire est toujours vivant. Je suis
toujours vivant. Près de dix ans après avoir paru toucher à sa
fin, mon existence dure encore et sa trace écrite, quelques
dizaines de pages, est restée dans un tiroir. La publier ?
Chercher des éditeurs ? Quel ennui ! J'ai procrastiné, je
procrastine toujours. C'était mon but, pourtant, de la donner à
lire. De temps en temps, je la reprends, je la corrige, çà et là,
sans avoir envie de prolonger le récit ; j'insère des mots plus
justes ou simplement plus corrects mais je ne veux rien
changer sur le fond puisque chaque partie, écrite à des
époques différentes, présente des états de moi-même. Et
justement, le temps passant depuis son/mon début, je me suis
aperçu que l'intérêt de l'entreprise, hors des effets de
témoignage (mais ma place, comme témoin, n'a rien que
d'ordinaire), de legs ( mais ferai-je du bien ou du mal à ceux
qui seront mes légataires en leur laissant ce morceau de leur,
mon histoire ? ), de léchage de mes plaies, depuis les plus anciennes, des égratignures, jusqu'aux plus récentes,
profondes celles-là, hors de ces effets donc, l'intérêt résidait
dans la mise en lumière des changements qui surviennent
dans le regard qu'on peut porter sur soi au cours de sa propre
vie. J'en ai pris conscience aux différentes étapes de mon
écriture. Oui, d'un moment à l'autre, on n'est pas le même, on
est plusieurs à l'intérieur de soi. D'où l'idée du titre. Et je me
suis pris au jeu aussi, pensant protester ainsi contre l'aspect
figé des autobiographies que je lisais de temps en temps, que
je lis encore parmi bien d'autres ouvrages, puisque je suis
resté un lecteur de fond. Elles me gênent aux entournures de
la mémoire, même s'il ne s'agit pas de mes souvenirs à moi.
J'ai envie de dire aux auteurs : attendez la suite, vous n'avez
pas fini de vous surprendre, de vous choquer, au mieux de
vous "décevoir en bien", comme disent les Suisses. Ou alors,
c'est que vous êtes complètement tartiné, empesé, d'enduit
narcissique. Mieux vaut savoir, dès maintenant, que vous
disposez de plusieurs versions de vous-mêmes.
A notre époque, on a compris, on le devrait en tout cas,
que la sincérité d'une écriture sur soi est tout au plus une
illusion d'adolescent. Je cache, tu caches, il cache, nous nous
cachons sans être en mesure de faire autrement. La mémoire
opère son tri sans que nous puissions la dresser à l'exactitude,
les mots écrits ajoutent une sélection. L'enregistrement n'est
pas fidèle. Si Freud ne nous a pas appris cela - en tout cas
c'est ce que j'ai tiré de sa fréquentation épisodique - il ne
nous a rien appris du tout. Quand le temps s'écoule, et que
l'on est face à ce que l'on a vu, dit ou pensé en telle
circonstance, parfois c'est bien à soi que l'on a affaire, parfois,
c'est à un étranger.
Tel me paraît maintenant l'homme - eh bien ! oui, c'est
pourtant un homme - de ma première partie. Je ne suis pas
sûr que j'aurais plaisir à le fréquenter et je retiens une
réflexion de ma fille à qui j'ai montré mon écrit et qui n'est
8 pas allée au-delà de la version initiale, me disant qu'elle
n'aimait pas que l'on parle de ses grands-parents comme cela.
Je n'ai pas osé plaider ma cause, lui demander de continuer
pour constater que, moi-même, je ne le ferais certes plus. Me
voilà bien... J'espère pourtant que le lecteur non impliqué ne
s'arrêtera pas là - il y a des grincheux qui trouvent amateurs -
et que, s'il va plus loin, ce curieux processus de rencontre en
soi d'autres soi-même - il suffisait d'y penser, bien sûr - ne lui
sera pas étranger. Ce n'est pas seulement qu'on ne peut se
baigner deux fois dans le même fleuve : d'une fois à l'autre,
on n'est plus le même quand on se baigne dans le fleuve.
Quant à ceux qui sont sur la rive, les autres, les reflets de
l'eau qui passe modifient leur apparence.
Lorsque j'étais petit, l'an 2000 me paraissait naturellement
très éloigné et je me disais : à ce moment-là, j'aurai 75 ans.
Cela me semblait une limite qui me laissait le temps de vivre
et au delà de laquelle je n'ambitionnais pas d'aller. Trois-
quarts de siècle, quinze lustres. Un chiffre rond, en quelque
sorte. Je n'aime ni les chiffres, ni les nombres mais ces
variations sur les cinq me retenaient. Peut-être tout
simplement parce que c'est la plus facile des tables de
multiplication. Et voilà que j'ai dépassé les arrêts de jeu. Et
que je continue à courir sans avoir l'impression d'épuiser les
prolongations. Chacun sait du reste qu'il peut s'y passer des
choses importantes.
Pourtant, maintenant, je suis dans la vraie vieillesse. J'en
observe la progression dans le miroir. Je me rappelle mes
années d'adolescence : je me regardais alors dans la glace en
essayant, vainement de me voir de l'extérieur pour m'évaluer,
me jauger, me trouver. Cette fois, je n'ai plus de doutes : c'est
bien moi qui suis là. J'habite mon reflet, tout abîmé qu'il soit.
La progression des marques du temps m'a assuré de mon
identité. Mon image et moi ne faisons qu'un, même pluriel.
Cette certitude, n'est pas sans apporter quelqu'apaisement.
9 Pourtant, même si les dégradations physiques n'ont pas
occasionné jusqu'ici de notables changements dans ma façon
de vivre, je sais en me regardant qu'il va falloir avant peu que
j'arrête de jouer du violon en public. Il n'y a pas de vieux
violonistes. Ma sonorité me le confirme un peu plus tous les
jours, hélas. Et quelques encore qui résonnent
désagréablement dans les questions de mes interlocuteurs :
« Vous avez encore un programme chargé pour l'an
prochain ? »
Je n'ai pas envie de poursuivre mon récit, d'ajouter une
quatrième version, d'y noter des événements récents, de
considérer les modifications dans ma mémoire des plus
anciens. Plutôt donner à lire. Un mot pourtant avant de me
laisser la place : il n'y a plus d'amertume chez moi. Non, je ne
finirai pas amer. Douloureux et inquiet, à coup sûr, inquiet
pour les autres, mes autres, l'humanité, la terre. Mais depuis
quelque temps, je me suis rendu compte d'un clivage : d'un
côté le régime du deuil interminable (il n'est pas "fait" et il
n'y a aucune raison qu'il se "fasse" jamais). La mort privée
et publique continue à creuser ses trous, inconsolablement. Et
les perspectives, publiques et privées en sont marquées. De
l'autre côté, l'intérêt inépuisable pour les jours qui viennent,
les êtres qui les peuplent, l'accueil des plaisirs à cueillir s'ils
se présentent, la rencontre bienvenue du rire. Certains, qui
ont connu le même tremblement de vie s'en tirent, je le vois
bien, de la même façon. L'autre soir, nous dînions avec trois
ou quatre amis de longue date. Dieu sait - naturellement, il
n'y a personne à cette place-là pour savoir - que la
conjoncture actuelle n'est pas rassurante. Et, encore une fois,
nous n'étions pas sans déchirures, sans soucis personnels ;
loin de là. Du genre des crève -coeur, comme on dit. Or, nous
avons ri de bon coeur jusqu'à une heure du matin. Drôle de
coeur...
10 PREMIERE VERSION
1970
Je suis né le 25 Mars 1925, au 25 rue des Petits Carreaux,
une coïncidence de chiffres sur laquelle mes parents
insisteront pendant toute mon enfance, sans doute pour
consolider mon identité et comme si cela constituait une
assurance contre ma perte éventuelle. C'était la crainte
perpétuelle de ma mère lorsqu'il arrivait, rarement, que nous
allions ensemble dans les grands magasins. Je devais
m'accrocher à sa main sans désemparer et ne la lâcher que
pour lui permettre de payer. J'aurais pourtant aimé courir
entre les comptoirs, lieu propice, s'il en fut, au jeu de cache-
cache. Le rayon des fleurs artificielles surtout m'inspirait...
Et puis, les enfants mouraient encore beaucoup à cette
époque : deux petites cousines avaient été enlevées par une
méningite tuberculeuse - je voyais leur photo, entourée d'un
cadre ovale en bronze, sur la cheminée, dans la chambre de
mes parents - et ma soeur aînée, l'aînée de mes deux aînées,
avait eu, pendant un temps un "voile au poumon" (ou aux
poumons ? ). Heureusement, il avait disparu, paraît-il, sans
laisser de traces. On pensait sans doute que, bien repéré par
cette espèce d'immatriculation, je m'accrocherais à la vie. En 1925, nombreuses étaient les femmes, dans les milieux
modestes en tout cas, qui accouchaient chez elles. On
racontait que, lors de ma naissance, un rituel déjà bien rôdé
lors des occasions précédentes avait été mis en place : appel à
la sage-femme qui s'installait pour une quinzaine de jours,
chambre tendue de draps blancs présumés garantir l'asepsie
du milieu, moyens divers pour atténuer les souffrances de la
parturiente, (j'avais la chance, étant le troisième, de n'avoir
pas été, selon les récits de ma mère, le plus douloureux), eau
chaude dont je ne voyais pas très bien à quoi elle pouvait
servir, paquet de draps sur le ventre de l'accouchée pour qu'il
redevienne aussi plat que possible, bandage de la poitrine
aidant à faire passer le lait puisque je n'ai pas été nourri au
sein, ce dont, je m'en suis aperçu bien plus tard, j'ai gardé une
solide rancune à ma mère. Je me serais bien passé, croyais-je,
de ces descriptions qui d'ailleurs ne m'étaient pas destinées :
c'était le récit de femmes à femmes adressé à mes soeurs pour
les préparer à leur destin futur, sans doute. Il exerçait sur moi
autant d'attrait que de répugnance cependant. Je l'entendais
parce que, trop occupées par leur sujet, elles ne prêtaient pas
d'attention à ma présence. Pourtant, si je n'osais pas poser de
questions sur les points obscurs, je n'en perdais pas un détail.
La preuve. Et même, des détails, j'en demandais lorsqu'ils me
semblaient licites. Ainsi : qu'avait fait mon père lors de ma
naissance ? Fait ? Rien du tout, naturellement. Il était exclu
de la chambre et ne pouvait que tromper son attente par des
allées et venues entre la boutique et l'appartement. Mais il
était "fou de joie" lorsqu'on lui avait dit - et montré - que
j'étais un garçon. "Tu penses bien qu'après ces deux filles, on
attendait un garçon... " J'ai éperdument cherché chez lui par
la suite des traces de cette folie. En vain, m'a-t-il semblé.
Sans doute aussi ces récits constituaient-ils, côté mère,
l'équivalent de l'évocation par mon père de ses années de
guerre. Le lieu et le cadre changeaient. Cela prenait place
12 aux repas. Discours officiel, en quelque sorte. Mes premiers
souvenirs à ce propos doivent dater de l'âge de quatre ans,
plus ou moins. Mes soeurs en avaient dix et huit et,
naturellement, c'était à la plus grande que s'adressait mon
père qui n'a d'ailleurs jamais parlé qu'à elle. Mais, là aussi,
j'écoutais de toutes mes oreilles. De temps en temps, ma mère
me faisait signe : "Mange... " car, pour son angoisse et son
malheur, j'étais anorexique. Impossible : la fourchette en l'air,
j'étais accroché aux paroles de mon père qui, lui, ménageait
des pauses entre chaque bouchée. "On ne parle pas la bouche
pleine... " Pour restituer un ordre chronologique à ce qui
nous arrivait par épisodes désordonnés mais que, l'habitude
aidant, nous arrivions assez bien à reclasser : en préface le
service militaire à Fontainebleau où il avait été distingué
pour "sortir du rang" et devenir officier, le dur apprentissage
du cheval, la monte à crû, les fesses écorchées, les chutes,
puis, ces difficultés vaillamment dominées, l'ivresse des
balades dans la forêt, au petit matin, sur sa jument Nannette.
Ayant expédié quatre ans, il embrayait directement sur le
début de la Grande Guerre, la mobilisation : Joigny où nous
passions régulièrement lors de nos départs en vacances et
d'où lui était parti pour une destination inconnue, les
mouvements précipités du début de la guerre, le charroi des
canons, la chute hasardeuse et redoutable des obus, les
hommes, "ses" hommes, les "poilus" qui étaient là et qui,
l'instant d'après, avaient disparu, pulvérisés, le froid, Verdun,
Le Chemin des Dames, la Cote 307, les tranchées, ses soldats
couverts de boue, les champs de bataille, la dysenterie, la
gangrène et le tétanos (digression rassurante à notre adresse
sur le progrès de la médecine) son cheval tué sous lui par un
éclat d'obus, le cheval allemand qui l'avait remplacé, enfin la
défaite des "Boches", l'avance en Belgique - l'histoire devenait
moins sinistre et, en somme, j'attendais une "happy end"
l'accueil délirant des populations, les longs repas dans les
13 châteaux délivrés des occupants, les vins et les cigares
remontés de leurs cachettes, les discussions entre hommes, les
femmes servant à table. Régulièrement, au moment où il se
taisait, rassemblant ses souvenirs en mâchant
méthodiquement - "on ne parle pas la bouche pleine", bis - ,
quelqu'un d'entre nous posait la question : "Et comment as-tu
gagné ta croix de guerre? " Nous savions tous qu'il avait été
"cité" deux fois et nous voulions les deux histoires, tout au
long, sans variantes et sans oubli. Nous le re-citions, nous,
frissonnants et fiers.
Tout ce périple avait pris neuf ans ce qui, à mon âge, était
difficile à mesurer. Je l'entrevoyais à la postface qu'ajoutait
parfois ma mère : elle avait attendu cinq ans avant qu'ils se
marient. Il n'avait pas voulu faire d'elle une veuve précoce.
En 1919 donc, heureuse fin. A ceci près qu'un des frères de
mon pères avait été tué, l'autre amputé d'une jambe. Il était le
seul intact. Un survivant.
Et pour moi un héros inégalable. Je n'étais pas brave.
Cette guerre me terrifiait, j'étais sûr que je n'aurais pas été
"cité", moi. Et je tremblais d'autant plus que l'avenir
s'annonçait sombre : j'avais huit ans au moment où Hitler
arrivait au pouvoir. Quand nous revenions de la campagne,
certains dimanches, à la nuit tombée, nous nous arrêtions
devant l'immeuble de "Paris-Soir" : des informations
défilaient en lettres lumineuses tandis que les haut-parleurs
diffusaient sur la place les vociférations de l'homme à la
moustache noire et les hurlements d'enthousiasme de la foule
allemande. Nous étions blottis sous une couverture à l'arrière
de la voiture, mes soeurs et moi, un peu tremblants, de froid,
de fatigue et de peur. Le visage de mon père était figé dans
une expression de colère et d'incrédulité à la fois. Ma mère
lui disait à mi-voix : "Charles" - mais oui, il s'appelait Charles,
comme de Gaulle, on en a assez plaisanté après - "rentrons,
les enfants doivent se coucher". Il paraissait s'arracher
14 difficilement au spectacle. On ne parlait pas de guerre au
dîner ces soirs-là.
Il se rattrapait les jours, rares, où des amis venaient dîner.
Au bout de la table, je m'ennuyais. J'écoutais les hommes
discuter politique en essayant de penser à autre chose.
J'entendais passer des noms : la Ruhr, la Rhénanie. On
condamnait les Anglais avec violence : "Ah ! s'ils ne s'y
étaient pas opposés, jamais nous n'aurions accepté ça". On
citait Wilson et la S.D.N. avec mépris et l'on employait à leur
propos le mot d'utopie qui devait m'être souvent adressé par
la suite. Les années passant, j'aurais dû, suivant mon père,
m'intéresser à la conversation, poser des questions
éventuellement. C'était selon sa formule "l'Histoire en
marche". Mais non, ma peur s'était peu à peu transformée en
ennui-aux-repas, d'autant plus que les récits de guerre
alternaient, dans l'intimité, avec des problèmes d'arithmétique
à résoudre : "Une fermière va au marché où elle vend trois
poulets à quatre francs l'un et cinq douzaines d'oeufs à six
francs. Elle s'achète un tablier à dix francs. Combien lui
restera-t-il ? " (ah ! le commerce) J'étais faible en calcul, il
fallait donc me faire travailler, et c'était le seul moment dont
on disposait. Je séchais, la fourchette en l'air une fois de plus,
sous les yeux alarmés de ma mère. Mes soeurs, pour que l'on
puisse passer à autre chose, tentaient de me souffler la
réponse. J'entendais mal, j'essayais de deviner plutôt que de
"raisonner" comme on me l'enjoignait. Evidemment je me
trompais. J'aurais voulu disparaître sous la table. Or il fallait
"se tenir droit". Du coup, mon père m'asseyait sur un tabouret
- un de ceux qu'il fabriquait pour ses clients bijoutiers, un
tabouret en bois à vis dont le siège s'élevait ou descendait
avec un grincement que nous aimions bien, et que j'ai du
reste gardé - et, entre mes coudes repliés en arrière, passait
un manche à balai. J'achevais le repas dans cette position peu
15 glorieuse, sous les regards mi apitoyés, mi ironiques de mes
soeurs. La joie en famille!
Heureusement, je me rattrapais un peu aux yeux de mon
père avec les points cardinaux et la lecture des cartes - lui,
bien entendu, se retrouvait sans peine dans les documents
d'Etat Major - quand nous étions en voyage. Mais c'était
insuffisant. Je n'étais manifestement pas le fils qu'il aurait
désiré.
J'aurais pu trouver une compensation auprès de ma mère,
fort indulgente et, malgré ses craintes pour ma santé,
admirative de mon aspect physique, de mon air d'enfant
romantique, de mes cheveux bruns bouclés, ceux de sa
propre mère - que je n'avais pas connue - disait-elle. Mais je
redoutais un peu, et de plus en plus au fur et à mesure que je
grandissais, ses démonstrations de tendresse trop pressantes.
Et puis elle n'était guère présente : coincée à la boutique à
laquelle selon moi, mon père l'avait condamnée, elle
descendait le matin à huit heures au magasin, remontait à
midi jusqu'à une heure et demie, et ne finissait sa journée de
travail que le soir à sept heures, fatiguée, réfrigérée l'hiver,
pressée d'enfiler ses pantoufles et sa robe de chambre. Je
n'éprouvais pas de vraie tendresse mais j'avais pitié d'elle.
Avant d'aller me coucher, je les voyais parfois tous les deux
penchés sur la table de la salle à manger. La bonne y avait
laissé "le feutre" et ils étalaient de grands registres noirs
entoilés : "On fait les comptes", disaient-ils. De la chambre où
je couchais avec mes soeurs, j'entendais certaines nuits
s'enfler leurs voix : les comptes n'allaient pas sans disputes.
Maintenant, je suis sûre que c'était mon père qui avait tort.
Ma mère avait accumulé, en travaillant comme employée au
Crédit Foncier pendant ses années d'attente, un savoir très sûr
quant aux chiffres. A l'époque, mon père me paraissait
infaillible.
16 Pour mes soeurs j'étais, pendant ces années précoces, le
petit dernier gâté, le chouchou, l'empêcheur de jouer en rond,
le traître ou le rapporteur. Je n'avais pourtant guère
d'occasions de me plaindre à nos parents : les rares fois où
j'ai essayé, mon père m'a renvoyé en déclarant qu'il n'aimait
pas les mouchards. Ma mère me tâtait le front, ne m'écoutait
pas, m'étouffait sous ses baisers. J'ai donc pris, de l'une ou
l'autre de mes aînées, quelques bonnes tripotées.
Apparemment, je n'étais pas assez malin pour prévoir que la
fin serait inéluctablement semblable : moi étendu par terre,
épuisé parce que je m'étais défendu bec et ongles - "comme
une fille" - sanglotant de chagrin et de rage, convaincu une
fois de plus de ma faiblesse. Je n'ai pas eu l'occasion de
prendre ma revanche. Quand mes quinze ans sont arrivés, je
suis devenu plus grand qu'elles et nous avons cessé de nous
disputer. Mais je crois qu'il m'est resté de ces batailles
furieuses un avant-goût de défaite, à tort ou à raison, dans les
combats que j'ai eus à affronter par la suite. Au propre et au
figuré. A chaque fois, je me voyais déjà au tapis avant
d'imaginer des arguments utilisables.
Le plus fort - Dieu sait que j'en suis encore irrité - le plus
fort est que ces luttes pathétiques ont donné lieu à une
évaluation de nos caractères respectifs contenue dans une de
ces sentences familiales que l'on vous serine des années
durant : "Elles ont bon fond mais mauvais caractère. Lui est
plus souple, mais rancunier." Comme si je n'allais pas
chercher à prendre ma revanche ! Il aurait peut-être fallu
que je les remercie d'entretenir mon agressivité ! Du reste,
j'avais, au fil des années, trouvé quelques parades. Ainsi, en
me servant des prénoms de mes aînées, élaborais-je ce qu'on
appelait à l'époque des "scies", que je dévidais au hasard de
mes allées et venues dans l'appartement, assez fort pour
qu'elles m'entendent : "Monique, Nicole, colle de pâte, pâte à
17 tarte, tartignolle, oh ! la barbe, barbe à poux, etc. ". Avec
variantes à l'infini, peu flatteuses, bien sûr.
Et puis, il y avait Yvonne. La bonne Yvonne. Qui n'était
pas vieille comme le veut la chanson ; une bretonne solide et
plutôt accorte, un peu bourrue mais bonne fille. Elle ne
paraissait pas avoir d'autre vie personnelle que les entrevues
dominicales avec ses deux frères, livreurs chez Nicolas - je
les voyais sous les traits de Nectar et Glouglou, comme sur les
affiches - et décédés l'un après l'autre de cirrhose alcoolique,
comme si un destin breton à l'antique les eût frappés, ce
qu'elle parut supporter avec fatalisme. Aussi fut-ce à la
surprise générale, surprise un peu offusquée d'ailleurs, qu'elle
nous quitta au bout de quinze ans pour se marier. Elle avait
aux yeux de mes parents l'avantage d'être à la fois "une
personne de confiance", "très bien avec les enfants" et de
savoir "tenir sa place". Nous trois, nous la trouvions "juste" -
encore - mais elle n'engageait pas non plus aux confidences.
Je me rappelle son accent rêche, qui m'avait frappé quand
elle est arrivée, et les moments paisibles passés avec elle à
écosser des petits pois au soleil - plaisir modeste, comme on
le voit - dans la cuisine du pavillon de banlieue que nous
occupions l'été. Car, selon la volonté de mon père, et toujours
pour échapper à la tuberculose, nous fuyions les miasmes du
quartier des Halles quand Pâques arrivait.
Je l'aurais bien, quant à moi, quitté définitivement. Il était
loin d'avoir l'allure "dans le vent" qu'il a petit à petit acquise
depuis, avec ce mélange chic de vieux immeubles rénovés
coupés de vitrines derrière lesquelles s'exhibent des
mannequins portant avec une arrogance figée les créations de
la mode la plus sophistiquée. A l'époque, c'était vraiment le
"ventre de Paris" et les ventres ne m'attiraient pas
spécialement . (Je n'ai retrouvé le ventre des femmes que bien
après et j'ai passé, la tête sur sa peau douce, frémissante et
sonore, quelques uns des plus délicieux moments de ma vie,
18 m'étonnant du mépris où je le tenais autrefois.) Certains
vantaient le pittoresque de l'endroit. On voit bien, pensais-je
qu'ils n'y habitent pas. Moi, j'entendais la journée s'annoncer
par le vacarme des camions entassés quasiment sous nos
fenêtres dans la rue Montorgueil, et qui attendaient, moteur
tournant, de pouvoir décharger leurs énormes tas de
marchandises un peu plus loin, sur le "carreau" des Halles.
Pour aller au Lycée, nous passions entre les amoncellements
de choux-fleurs ou d'oranges, à même le sol glissant, et les
voitures de quatre saisons avec leurs grosses marchandes dont
je regardais curieusement l'accoutrement : jupes ou tabliers
plissés noirs, châles croisés sur la poitrine, mitaines. Nous
longions les devantures des boutiques qui débordaient sur le
trottoir, couvertes de fruits dont les couleurs éclatantes
contrastaient avec la pâleur des étalages de crémerie, paquets
ou mottes de beurre, jarres de crème, coulées d'oeufs. Je me
demandais qui pourrait bien manger tout cela. Une nausée
me venait, avec le goût de Phosphatine Fallière du petit
déjeuner, que j'avais encore dans la bouche. Des odeurs
puissantes nous prenaient aux narines, où dominaient
l'orange, le fromage et le poisson . De loin, si nous nous
retournions, nous distinguions des hommes vêtus de toile
blanche ensanglantée, courbés sous d'énormes morceaux de
viande où se devinait encore la forme de la bête. Sur la
chaussée, avec quelques autos et même, mais oui, des voitures
à chevaux charriant d'énormes morceaux de glace qui laissait
derrière elle la trace de son ruissellement, un gros autobus
vert au capot en forme de groin progressait lentement vers
l'arrêt où nous le prendrions, un peu plus loin. Parfois, nous
apercevions notre père qui se frayait un passage dans la
foule, vers un petit atelier de menuiserie installé à deux rues
de là. Je revois encore sa blouse brun chocolat, son béret, son
oeil bleu qui regardait au loin, la cigarette collée à sa bouche.
Un bruit énorme enveloppait tout cela. Un bruit qui nous
19 paraissait énorme. Au nombre de décibels, probablement
moins fort que celui des rues de Paris aujourd'hui, mais plus
pénétrant, dominé par les cris, les apostrophes, les voix
humaines, comme s'il s'adressait à nous. Bon, du calme. Je ne
suis pas Zola.
Le soir, quand nous rentrions, ces paroxysmes étaient
apaisés : les petites voitures étaient encore là, leurs quinquets
allumés, et les boniments des marchands, qui avaient trouvé
leur deuxième souffle, allaient leur train. Mais la scène n'avait
plus les allures titanesques du matin. La rue était nettoyée - le
jeudi, de ma fenêtre, il m'arrivait, faute de mieux, de suivre
tout au long le processus, carrousel des ramasse-ordures,
arroseuses et balayeuses - et, par endroits, on voyait le
ruisseau couler clair. Il restait, des senteurs puissantes du
matin, et selon la saison, une odeur un peu fade d'orange en
train de pourrir ou de melon trop mûr, un relent insinuant
qui persistait même les jours de fête, quand les clameurs se
taisaient et que les rideaux de fer étaient baissés.
L'une ou l'autre de mes soeurs venait me chercher au
lycée. Le mien, un lycée de garçons évidemment, n'était pas
bien loin du leur qui n'acceptait que des filles, en ces temps
de non mixité. Mais elles pestaient contre ce détour où
parfois leurs amies ne les suivaient pas. Je sens encore leur
main, qui me tenait au col de mon manteau pendant le trajet
du retour que nous faisions à pied, et dont la poigne
s'alourdissait le jour où elles étaient particulièrement frustrées
ou lorsque j'avais des velléités trop insistantes
d'indépendance.
L'arrivée à la maison comportait un rituel immuable ;
nous passions par le magasin ; généralement, ma mère était
derrière sa caisse, enfermée dans une sorte de cabine en bois
avec une porte sur le côté et dont le haut, qui devenait plus
accessible à mesure que je grandissais, s'ornait d'une petite
balustrade. Elle était perchée sur une chaise aux longs pieds
20 qui, au hasard des transmissions d'objets, se trouve encore,
elle aussi, en ma possession. (Par un phénomène intéressant
de glissement d'une profession à une autre, elle me sert, avec
le tabouret à vis dont j'ai parlé plus haut, dans mes activités
musicales.) Je me glissais là, la tête au niveau de son tablier
noir et j'attendais qu'elle en ait fini avec son client pour
pouvoir lui dire bonjour, pour qu'elle m'embrasse. Cela
devait se faire discrètement : il ne fallait pas mêler le
commerce et la vie privée.
Puis nous longions le comptoir où le commis servait les
clients. Souvent, il n'était pas beaucoup plus âgé que ma
soeur aînée. Mais, si précises étaient les définitions sociales,
même et surtout vers le bas de l'échelle, que nous échangions
à peine un signe de tête : il appartenait à un autre monde.
Passé le comptoir, une porte ouvrait sur l'escalier mais aussi
sur une sorte de resserre où étaient rangés, en épis montant
jusqu'au plafond, les articles qui ne trouvaient pas leur place
dans le magasin, des milliers me disait ma mère,
(apparemment ses ambitions intellectuelles s'étaient réfugiées
dans cette multiplicité qu'elle détaillait avec une précision de
virtuose), variétés infinies de vis à tête ronde ou plate, de
clous, de chevilles... C'était un lieu aux profondeurs mal
explorées, où mes terreurs se rassemblaient quand il arrivait
qu'après la fermeture du magasin, on m'envoyât chercher un
objet quelconque oublié "en bas". La descente, passe encore.
Mais la montée était terrible, avec l'impression qu'un être tout
juste humain se dissimulait peut-être là, entre les rayonnages,
prêt à bondir et à m'agripper aux mollets.
En haut de cet escalier, étroit et raide, aux marches usées,
nous arrivions sur la "soupente" - nous employions ainsi
certains termes absolument inusités ou répondant à d'autres
définitions : soupente, caboin, studio, termes devenus comme
des îlots où s'est amarrée la mémoire et que l'on ne fréquente
plus. Quand je suis parti de là, je n'ai plus eu personne à qui
21 parler de "caboin", et le mot a disparu de mon vocabulaire.
En revanche, j'ai trouvé "soupente" dans les livres, Balzac par
exemple, mais ses soupentes ne ressemblent pas à la mienne.
Là, on rangeait les valises, la cantine militaire de mon père,
d'un noir sinistre, et que l'on sortait, avant son vrai départ
pour la guerre, (la deuxième) à l'occasion de ses "périodes"
de réserviste (encore un terme tombé en désuétude ; est-ce à
ces signes-là, entre autres, que l'on mesure le temps ? ). Il s'y
trouvait aussi une grosse armoire ancienne, le seul beau
meuble qui appartînt alors à mes parents, relégué là par je ne
sais quelle défaveur. Nous n'avons compris que bien plus tard
sa valeur. Du coup, elle est montée en grade, et, transférée
dans notre maison de campagne, elle y a occupé la place
d'honneur de la salle à manger.
Nous poussions une porte en tôle grise, et pénétrions dans
l'appartement comme un voyageur qui, après avoir traversé
un pays inhospitalier, arrive dans une zone civilisée.
Je vois la tentation à laquelle je m'expose, et qui se
précise de page en page : décrire par le menu l'univers qui
était le mien alors, le lieu, les personnages, leurs us et
coutumes. Ne rien laisser dans l'ombre. Exposer les objets au
jour de la mémoire et de l'écriture - en m'apercevant
d'ailleurs que je me souviendrais moins si je n'écrivais pas -
les rendre présents, les faire exister. Mais pour qui, pour
quoi ? Qui d'autre que moi s'y intéresse ? Qui aurait la
curiosité de suivre cette espèce de visite guidée qu'aucun
personnage célèbre ayant vécu là, aucun fait historique dont
nous aurions été des acteurs privilégiés, ne viendra pimenter ?
On n'est pas très curieux des origines, dans mon entourage.
Quand j'en parle à mes enfants, ils ont l'air aussi gênés que si
je me déshabillais devant eux. On soupçonne peut-être la
faiblesse devant l'âge qui menace, l'attendrissement sur soi
qui vous gagne avec les années. Bientôt, mes mots n'auront
22 plus le même poids, même malgré ma relative notoriété. Ne
faut-il pas alors que je me précise à moi-même, à moi seul ce
que j'entreprends ici ? Mais le sais-je exactement ? Je ne peux
alléguer que le malaise dans lequel je suis, le besoin de lui
trouver des sources, sinon de l'atténuer ... Malaise est un mot
faible. Mais j'hésite toujours à revendiquer le malheur,
comme s'il était trop grand pour moi. Mon enfance,
justement, doit y être pour quelque chose.
En fait, c'est sur moi en tant que petit enfant que je
m'attendris. Pour ce qui s'est passé après, il me semble que j'ai
à peu près compensé les pertes et les profits, comme auraient
dit père et mère. Mais, dans ces années précoces, j'ai vraiment
l'impression d'avoir été privé, non du nécessaire, bien sûr,
mais d'un superflu que j'ai pu m'offrir parfois depuis - et pas
seulement un superflu matériel - celui qui, justement, donne
du prix à l'existence. Du prix ! Je n'en sortirai donc pas. Au
fond, il n'est pas impossible que "se pencher sur son passé",
comme disait un livre qui achalandait toutes les bibliothèques
scolaires, ce soit une façon de se bercer plus qu'on ne l'a été,
et dans mon cas, j'en suis convaincu, pas assez.
Tant pis. Si je n'arrive pas à trouver d'explications à ma
vie, à mes ratés et à mes réussites, si ce que j'entreprends là est
insuffisant à me réparer, je laisserai du moins un témoignage,
je contribuerai à l'Histoire, même si c'est dans une mesure
infime, je dirai comment le fil de mon existence en fut
tressé.
Donc, il faut choisir, fuir le systématique, sélectionner
quelques aspects singuliers, certains événements marquants,
faire le tri dans le temps et dans l'espace.
Il était assez laid et fort mal fichu, cet appartement, qui
n'avait pour lui que ses hautes ouvertures dix-septième siècle
avec des volets intérieurs et de beaux miroirs, du sol jusqu'au
plafond, entre deux fenêtres. Des pièces en enfilade, cuisine
23