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Pöli.

De
199 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296327597
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POLI MÉMOIRE D'UNE FEMME PYGMÉE
récit de Poli traduit par Daniel Boursier
Témoignage auto-biographique d'une femme Pygmée-Baka (Sud-Est Cameroun)

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PARUTIONS
BAHUCHET (S.) & G. PHILIPPART de Foy, 1991.- Pygmées, peuple de la forêt. Denoël (Paris), 120 p. [un ouvrage de présentation générale, de nombreuses photos des Baka]

BALLIF Éditions l'Harmattan Sur les Pygmées Baka du Cameroun: BRISSON (R.), 1981.- Contes des Pygmées Baka du SudCameroun.: Tomes 1 et 2, Contes d'enfants. Douala, BP 5351, 188 + 200 p. [contes bilingues] BRISSON (R.), 1983-1984.- Contes des Pygmées Baka du SudCameroun. : Tomes 3 et 4, Contes des Anciens. Douala, BP 5351, 228+ 236 p. [contes bilingues] BRISSON(R.), 1984.- Lexiquefrançais-baka. Douala, BP 5351,396 p. BRISSON(R.), 1988.- Utilisation des plantes par les Pygmées Baka. Douala, BP 1855, 356 p. BRISSON (R.), 1995.- Contes des Pygmées Baka. Yaoundé, Imprimerie Saint Paul, 62 + 64 + 62 p. [contes bilingues] BRISSON(R.) & BOURSIER(D.), 1979 - Petit dictionnaire BakaFrançais. Douala, B.P. 1855. [un dictionnaire de plus de 3000 mots reflétant toute la vie dans la forêt] BOURSIER Éditions l'Harmattan Sur les Pygmées Aka de Centrafrique: BAHUCHET (S.), 1985.- Les Pygmées Aka et laforêt centrafricaine. Paris, SELAF, 638 p. [une étude ethnoécologique détaillée des relations des Aka avec la forêt] BAHUCHET & THOMAS(J.M.C) éd., 1981> - Encyclopédie des (S.) Pygmées Aka - Techniques, langage et société des chasseurs-cueilleurs de la forêt centrafricaine, Paris, SELAF, 15 volumes en cours de parution. [la culture d'un groupe pygmée telle qu'elle est véhiculée par sa langue]

Sur les Pygmées du Zaïre TURNBULL(C. M.), 1961.- The Forest People. London, Jonathan Cape, 256 p. (Traduction Le peuple de la forêt., Stock" 1963). [une chronique très vivante du quotidien dans la forêt de l'!turi] Sur les Grands Noirs et leurs relations avec les Pygmées: AROM (S.) & J. M. C. THOMAS,1974.- Les Mimbo, génies du piégeage et le monde surnaturel des Ngbaka-ma'bo (R.C.A.). Paris, SELAF, 153 p. [l'histoire des Baka à travers la mythologie de Grands Noirs linguistiquement apparentés à ceux-ci] BAHUCHET(S.), 1993.- La rencontre des agriculteurs. Les Pygmées parmi les peuples d'Afrique centrale. Paris, Peeters-Selaf, 174 p. [ce que l'étude des langues et des cultures nous apprend sur l'histoire des relations entre les Pygmées et les Grands Noirs] La musique des Pygmées en disques: AROM (S.) 1978 (1987).- Anthologie de la musique des Pygmées Aka (Centrafrique). OCORA (Paris), coffret de 2 CD avec livret. AROM (S.) & P. RENAUD, 1977 (1990).- Baka Pygmy Music, Cameroon. Unesco/Auvidis, CD. SALLEE,P., 1984 (1989).- Musique des Pygmées Bibayak, Gabon. OCORA (Paris), CD. [la musique des Baka du nord du Gabon]

En hommage au peuple Baka et à tous les peuples de la forêt

En souvenir des années passées ensemble

28

CON

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15 30Km

PRÉFACE
Serge BAHUCHET

Il Y a maintenant près de 3000 ans que les "pygmées" excitent l'imagination des Occiden taux. Depuis Homère, à travers Aristote, Pline et toute l'Antiquité classique, jusqu'aux explorateurs Du Chaillu et Schweinfurth au XIXe siècle, innombrables sont les pages de légendes, mais aussi de sornettes, consacrées à ces populations mythiques. Il n'y a que peu de décennies que des descriptions scientifiques ont été consacrées aux divers groupes Pygmées d'Afrique centrale, en même temps que divers voyageurs et aventuriers publient des récits de voyages plus ou moins enjolivés. Qui veut se documenter sur les Pygmées le peut désormais, avec discernement cependant car tous les livres ne sont pas dignes de confiance. Toutefois, aucune page jusqu'à ce jour ne laissait la parole aux Pygmées eux-mêmes. C'est le mérite de Daniel Boursier que de nous permettre d'entendre ici la voix de POLI, femme Baka du sud-est du Cameroun, et de pénétrer dans les peines et les joies vécues de l'intérieur. Ceux que l'on nomme Pygmées forment en fait plusieurs groupes dispersés d'un bout à l'autre de la forêt d'Afrique centrale: les Bakola et les Baka au Cameroun, les Babongo au Gabon, les Bambènzèlè et les Bayaka (aussi nommés Aka) en République centrafricaine, les Batwa et les Bambuti au Zaïre sont les principaux. Tous ont un mode de vie mobile basé sur la chasse et la collecte, tout au moins jusqu'à il y a peu, mais tous parlent des langues différentes, et présentent de nombreuses particularités qui les distinguent les uns des autres. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, les Aka chassent au filet, mais non les Baka, et seuls les Bambuti décorent leurs pagnes d'écorce de ces peintures géométriquement asymétriques que les marchands occidentaux d'art africain commencent à apprécier. Peuples de la forêt africaine, les Pygmées ne sont cependant pas les seuls habitants de cette région: y vivent aussi, à côté d'eux, des dizaines d'ethnies d'agriculteurs, qui ont installés de longue date leurs villages sédentaires dans des clairières, entourées de leurs champs vivriers. L'histoire de ces groupes est inextricablement liée à celle des Pygmées. On a cru pendant longtemps que les Pygmées étaient passés d'un stade idyBique de vie autonome, isolée, dans un "cocon forestier", avant d'être asservis récemment par les "vilains" agriculteurs. On sait aujourd'hui, par l'étude des langues, des mythes et des traditions, qu'il n'en est rien, et on doit faire remonter à plusieurs siècles, sinon des millénaires, l'association

entre les chasseurs-collecteurs nomades et les agriculteurs sédentaires. C'est là une constatation d'importance, car les problèmes auxquels font face les Pygmées contemporains, dans le monde changeant qui est le nôtre, sont à inscrire dans la continuité, y compris à travers les changements économiques et sociaux amorcés pendant la période coloniale. Alors que d'autres groupes pygmées d'Afrique ont vu la fréquentation de chercheurs "professionnels" (notamment du CNRS en ce qui concerne les Aka par exemple), les chasseurs-collecteurs Baka nous sont essentiellement connus grâce au travail de deux religieux, amis des hommes, qui leur ont consacré leur existence, Robert Brisson et Daniel Boursier. Ceux-ci ont d'abord réçligé un dictionnaire baka-français, puis recueilli et traduit des contes et des mythes. Le récit que Daniel Boursier nous transmet aujourd'hui nous permet d'entrer dans la vie de Poli, cette vieille Baka au nom de miel, et d'entendre par sa voix les aventures et mésaventures de sa vie de femme, de sa famille, ses démêlés avec les villageois, les problèmes du monde moderne, les travaux et les jours, et de pénétrer dans le monde de la forêt, ce monde fait de plantes, d'animaux et d'esprits... C'est là un privilège, et pour cela le rédacteur doit en être remercié!

Serge BAHUCHET Ethnoécologiste, Directeur de recherche au CNRS Laboratoire de langues et civilisations à tradition orale 44, rue de l'Amiral Mouchez 75014 Paris

INTRODUCTION Genèse de l'ouvrage

Cet ouvrage est le fruit de près de douze ans de présence parmi les Pygmées-Baka du Sud-Est Cameroun. Membre d'une équipe missionnaire, je suis arrivé pour la première fois à Salapoumbé1 (arrondissement de Moloundou) en octobre 1974. D'autres confrères m'y avaient précédé dès 1970. Depuis une dizaine d'années environ, le gouvernement camerounais avait encouragé les Pygmées-Baka à venir installer leur campement en bordure des routes, à proximité des villages bantous et autres. A cette époque, la région était fortement enclavée et les pistes difficilement praticables. Cette situation rendait certes la vie plus sommaire et augmentait l'impression d'isolement, mais elle permettait aux traditions baka de s'exprimer encore d'une manière vIgoureuse. Notre approche du peuple baka s'est voulue délibérément basée sur la connaissance réciproque et la compréhension amicale; elle impliquait donc respect, sens de la relation gratuite et cette longue patience qui permet, avec le temps, d'entrer dans des relations de voisinage et de famille. Ni ethnologues, ni linguistes de formation, il nous a fallu découvrir peu à peu ce milieu si étrange et si déroutant au premier regard, en utilisant les moyens du bord, en nous formant peu à peu sur le tas. Travail d'amateurs certes, qui manquait parfois de méthodes, d'instruments d'analyse, d'esprit de synthèse. Mais nous n'avions nullement la prétention d'être des chercheurs scientifiques. Le partage concret de la vie des Baka, notre apprentissage progressif et maladroit de leur langue, les séjours en forêt pour la chasse ou la cueillette, notre implication dans les problèmes et les événements familiaux, etc. furent pour nous la porte d'entrée dans ce milieu. D'une manière toute pragmatique et informelle, nous avons essayé tout ensemble de lier la relation amicale et un minimum de savoir technique permettant précisément de mieux connaître et comprendre de l'intérieur ce peuple. Bien que n'étant pas voués à la
1 A cette époque, Salapoumbé s'appelait Kinshasa. Ce n'est que vers les années 80 qu'on lui donna son nom actuel. En réalité, Salapoumbé est constitué d'une suite de petits hameaux échelonnés le long d'une unique piste (Yokadouma-Moloundou), sur une quinzaine de kilomètres. Il

recherche scientifique, nous faisions tout à fait nôtre cette remarque de Georges Balandier : "Il convient plutôt de montrer que l'accès à une civilisation étrangère et cette confiance qui se gagne par une patiente compréhension, sont plus le résultat d'une ascèse que d'un jeu supérieur ou d'une technique scientifique... Cette imprégnation... peut créer une véritable alliance entre le chercheur et la civilisation qu'il tente de se rendre familière." 1. Nos engagements comme développeurs ou évangélisateurs ont été fortement marqués par cet esprit, au point que beaucoup, extérieurs à ce milieu, trouvaient que nous n'allions "pas assez vite" ... Pouvait-on avoir la prétention de changer un peuple en profondeur en quelques décennies? Et de quel droit? C'est ainsi que la pratique progressive de la langue baka, passage obligé pour une compréhension un tant soit peu sérieuse

d'une culture et d'un peuple, m'a permis avec le temps de mieux
communier par le dedans à toute une forme de vie, de pensée et de sentir proprement baka. Mon souci a toujours été de communiquer au mieux cette connaissance et cette expérience à tous ceux qui s'intéressent avec sympathie au milieu pygmée et particulièrement aux personnes, de plus en plus nombreuses, venant travailler "sur le terrain" en vue d'objectifs souvent très variés. Poussées parfois par un sens de l'action, de l'efficacité et du rendement typiquement occidental en même temps que par une bonne volonté et de bonnes intentions indéniables, nombre de ces personnes ont difficilement intégré le facteur temps dans leur démarche et leur entreprise et, faute d'une connaissance suffisamment approfondie du peuple baka, elles n'ont pas su prendre la mesure de ce que "différence culturelle" et "évolution" peuvent signifier pour une ethnie de chasseurs-cueilleurs. Ce constat fut l'un des motifs, parmi d'autres, qui me lança dans cette entreprise... en plus du plaisir personnel que j'éprouvais à écouter Poli et à entrer dans son univers. Ma relation avec Poli s'est donc établie d'une manière tout à fait naturelle et, à la vérité, je ne me souviens plus de ce que fut notre première rencontre qui date de près de vingt ans. Ce n'est que progressivement que nous nous sommes connus et qu'une amitié est née entre nous. Selon plusieurs estimations et divers recoupements, Poli serait née vers les années 1930. Comme elle le racontera, elle a d'abord vécu dans ce qu'on appelait alors l'Oubangui-Chari, proche de la frontière du Cameroun et proche également de cette frontière ethnique qui sépare les Pygmées-Aka2
l "Afrique ambigüe", éd. Plon, 1957, p. 3 et 5. 2 Les Pygmées-Aka occupent le Sud-Est de la Centrafrique et le Nord du Congo. Très proche des Baka par leur mode de vie, ils s'en distinguent 12

(à l'Est) des Pygmées-Baka (à l'Ouest)l. Ce n'est qu'à l'âge adulte qu'elle viendra avec sa famille s'installer au Cameroun dans la région de Salapoumbé. Elle et son mari ne faisaient alors que retrouver la forêt de,}eurs aïeux qui avaient vécu là autrefois. Femme ouverte et dynamique, forte personnalité et tempérament de meneuse, Poli est certainement devenue progressivement une personne de grande influence en milieu baka. Tout d'abord en raison de son statut de femme: au fil des années, nous avions pu remarquer la place importante prise par les femmes en général dans la société baka. Et leur rôle dans les divers rites de bénédiction, tout particulièrement lors du départ pour la grande chasse, en est un exemple parmi d'autres mais bien significatif. De plus, Poli a donné naissance à de nombreux enfants et tout particulièrement à des garçons dont cinq sont encore vivants: une telle maternité lui assure un prestige social certain. Enfin, elle fut et elle est encore une sage-femme et une guérisseuse à la compétence et aux talents reconnus. Arrivée à l'âge des cheveux blancs, sa réputation de femme accomplie et son autorité ne font aucun doute. D'ailleurs, ses incessantes allées et venues de villages en campements pour visiter famille et alliés, à l'occasion de maladies, deuils, naissances ou conflits divers, témoignent de son influence et de sa forte présence dans le tissu social. De plus, Poli possède un don indéniable pour la narration. Aussi, sur la base de notre relation amicale et confiante, accepta-telle sans difficulté de me livrer le récit de sa vie2. En compagnie de mon ami bangando Jean Mokoto3, nous allions de temps à autre lui rendre visite dans son village installé tout proche d'un carrefour menant à une importante société d'exploitation forestière. Quelques cases branlantes et ouvertes aux courants d'air, construites en potopoto ou en parois d'écorce, une cour envahie par les herbes donnent à ce camp une impression d'abandon et de négligence. C'est là que vit Poli avec son troisième mari, Dè, et quelques-uns de ses fils mariés, sans compter tous les autres membres de la famille venus occasionnellement pour un séjour plus ou moins long. Cet état des lieux ne fait que témoigner d'une situation de famille que notre
cependant par la langue et divers éléments culturels. Les Bambèndjèlè dont il sera question plus loin constituent un sous-groupe aka. 1 Cette zone correspond aux départements de la Sangha (côté centrafricain) et de la Boumba-et-Ngoko (côté camerounais) 2 Le recueil du témoignage de Poli s'est déroulé de mars 93 à décembre 94. 3 Celui-ci pratique couramment la langue baka et son mode de relationnement aux Baka fait de respect et de sens de l'égalité lui permet d'être bien accepté par eux, sans arrière-pensées.

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amie évoquera souvent sous forme de lamentation: l'influence néfaste d'une évolution trop rapide sur les jeunes générations. En ce sens, le carrefour du chantier forestier, lieu d'un brassage humain intense et chemin vers le monde de la technique et de l'argent parfois facile, prend toute une valeur symbolique. A la fois, il exprime les défis actuels auxquels sont fatalement affrontés les Baka et il dessine déjà en gros traits, parfois d'une manière caricaturale, ce que risque d'être leur futur. Poli nous attendait donc pour un entretien. Grands et petits s'ajoutaient parfois à notre groupe. Au centre, on plaçait solennellement une énorme cale métallique tombée d'un camion grumier et soigneusement récupérée par nos amis et on y disposait le magnétophone. Puis à l'aide de quelques brèves questions, Poli se lançait, avec un plaisir non dissimulé, dans un récit prolongé essayant de faire remonter à la surface de sa mémoire tous les événements, petits et grands, qui ont jalonné sa vie. En vérité, cela exigeait d'elle parfois un réel effort. Elle devait se demander en quoi son existence passée pouvait bien être digne d'intérêt pour un Blanc et elle concevait quelque difficulté à imaginer que l'anecdotique et le banal méritaient aussi d'être contés. Parfois, il me fallait insister et questionner davantage pour qu'elle décrive plus en détail, par exemple, les occupations quotidiennes de la femme baka. Est-il vraiment nécessaire de faire tant de développements sur les évidences de la vie quotidienne que tout le monde connaît, devait penser cette femme pour qui le reste de l'univers n'est qu'une immense forêt. De plus, en raison de leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs, les Baka sont par excellence hommes de l'instant présent. Le futur, surtout s'il est plus ou moins lointain, n'a que peu de place dans leurs préoccupations et les événements passés deviennent assez vite évanescents. Dans ces conditions, il fallait parfois faire preuve de prouesse et opérer bien des recoupements pour obtenir une chronologie suffisamment cohérente ou pour que soient rapportés de nouveaux faits jusque-là laissés dans l'ombre de la mémoire. Autre trait de caractère de l'homme baka: sa difficulté à contrecarrer son interlocuteur ou à lui manifester en face son désaccord, surtout si celui-ci est un "grand". Répondre en fonction de ce que pense ou désire l'interlocuteur est quasiment une règle de politesse et un mode de relationnement; d'où les risques d'erreur d'interprétation si l'on prend trop au pied de la lettre certaines affirmations trop complaisantes. Mes relations familières avec Poli l'autorisaient à avoir une certaine liberté de parole certes, mais il m'a fallu parfois user de certaines astuces pour sonder sa pensée

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réelle sur tel ou tel sujet et éviter les réponses toutes convenues. En général, une question de départ suffisait à lancer notre conteuse dans un long récit. Lorsque, averti par mon expérience et ma connaissance du milieu baka, j'éprouvais certains doutes sur la véracité de certains faits ou de certaines réactions, je me permettais de poser sur le champ quelques questions supplémentaires. Puis j'opérais un contrôle en prenant soin de renouveler la même interrogation quelques semaines plus tard. C'est dire, en tout cas, que cet ouvrage a tout un caractère construit. Son contenu correspond le plus exactement possible au récit même de Poli et, en dehors des notes explicatives, je n'ai rien ajouté dans le texte même; mais l'agencement des récits et des thèmes abordés exigeait une certaine logique qui ne correspond pas totalement au déroulement des entretiens que nous avons eus. Il fallait bien trouver un compromis pratique entre le style oral et le style écrit. A cela s'ajoutait l'éternel problème de la traduction. Bien souvent, en cours de travail, j'ai éprouvé la vérité du dicton: "Traduttore, traditore. "1Et jamais je n'ai autant perçu combien la pratique d'une langue est une immersion dans un monde autre portant en lui-même sa logique interne, difficilement transposable dans un autre mode de pensée et d'expression. Fallait-il faire une traduction serrée, au plus près du texte baka, au risque qu'elle devienne incompréhensible pour un lecteur non averti? Ou bien, fallait-il traduire plus librement, sinon même gloser, afin de rendre le texte accessible à tous? Là aussi, j'ai adopté une solution toute pragmatique qui s'est précisée au fur et à mesure que le travail avançait: un équilibre, jamais totalement atteint, entre la fidélité au sens originel et la fidélité à la langue française; cette dernière donnant, malgré tout, des possibilités pour exprimer et faire pressentir un monde et un mode de pensée autres. Comme la plupart des langues africaines, le baka est essentiellement concret et imagé; c'est là ce qui fait sa richesse et sa saveur. Mais, de ce fait, le locuteur baka aura quelque difficulté à

opérer certaines généralisationset j'ai éprouvé avec Poli combien il
est vain de poser des questions d'ordre trop général du genre: "Quelles sont les grandes joies ou les grand~s souffrances de ta vie ?" Par ailleurs, le style oral est souvent répétitif, procédé qui permet de soutenir le discours. On use abondamment de questions rhétoriques affirmatives ou négatives, comme pour mieux impliquer l'interlocuteur et obtenir son assentiment. Un certain sens de l'emphase et de l'exagération n'est pas absent; ainsi, pour exprimer une grande douleur, Poli dira qu'elle en est morte. Il a fallu tenir
l "La traduction est une trahison." 15

compte de toutes ces réalités, tout en essayant de ne pas alourdir le style écrit. Pour situer la teneur du témoignage de Poli, il est bon aussi de souligner quelques traits de son caractère qui, d'ailleurs, ressortent à la lecture de son récit. Etant une personnalité assez forte, Poli aura souvent le sentiment qu'on la jalouse parce qu'elle fait des envieux et surtout peut-être des envieuses~ Aussi a-t-on l'impression qu'elle est habitée par un petit complexe de persécution. A cause de cela probablement, elle aura tendance à toujours se justifier et se disculper pour éviter les accusations, suspicion et sorcellerie étant souvent la trame cachée des relations sociales. Cela lui donnera parfois une attitude moralisante qui peut-être a été renforcée du fait qu'elle reçut le baptême chrétien, il y a quelques années. Ayant atteint les 65 ans environ, Poli regarde aussi son passé avec un peu de nostalgie et embellit probablement certaines réalités: quelle est la vérité de son récit lorsqu'elle relate ses relations avec les "villageois" au temps de son enfance? Il est bien difficile de le dire. Mais la tonalité générale du récit garde un accent de vérité humaine. Et si cet ouvrage a un certain intérêt, c'est là qu'il réside: une femme baka se raconte simplement et nous livre son vécu tel qu'elle le voit et le sent aujourd'hui. Beaucoup d'études ou de récits d'inégale valeur ont été écrits sur les Pygmées, certains par des hommes de science compétents. Mais, à ma connaissance, aucun ouvrage n'a livré le témoignage direct d'un Pygmée exprimant, loin des clichés et des idées toutes faites, son propre regard sur sa vie et sur son monde. Le récit de Poli vient combler cette lacune; partiellement au moins, car son témoignage ne dit pas tout de la vie baka et ne couvre pas tous les aspects culturels de ce peuple, loin de là. Il aurait été notamment intéressant d'avoir, en parallèle, le témoignage d'un homme. Pour parer à ce manque, il peut être bon de donner un aperçu général sur la culture du peuple baka.

Présentation du milieu baka
Des trois groupes pygmées 1du Cameroun, le groupe Baka est le plus nombreux et on l'évalue à 35 000 personnes environ,
l Les deux autres groupes étant les Pygmées ItTikarlt dans la subdivision de Yoko, réduit à une ou deux centaines de personnes et actuellement en voie de disparition; et les Pygmées "Baguiéli", sur la côte Atlantique, estimés à environ 2 000 personnes. 16

réparties sur une vaste aire géographique formant un demi-cercle limité au sud par les frontières gabonaise et congolaise et dont la courbe passe à l'Ouest de Sangmélima pour rejoindre la frontière centrafricaine à l'Est. Vivant en contact ou plus précisément en symbiose avec diverses ethnies de Grands Noirs1, les Baka sont habituellement en situation minoritaire par rapport aux autres populations, sauf dans l'arrondissement de Moloundou où ils constituent les deux-tiers de la population, soit de 9 à 10 000 personnes.

Vie économique
Les Baka sont traditionnellement des chasseurs-cueilleurs. Leur vie est caractérisée par un semi-nomadisme, chaque bande de chasse possédant habituellement un territoire de forêt qui lui est propre et à l'intérieur duquel elle se déplace. La chasse est assurée par les hommes. On distingue la chasse au gros gibier (maka), essentiellement l'éléphant, la chasse au moyen gibier (potamochère, hylochère, gorille, diverses antilopes...) à l'aide de la lance ou des pièges-collets. Les fusils de fabrication artisanale ont également fait leur apparition depuis bien des années, prêtés ou vendus par les "villageois" ou les commerçants locaux2. La cueillette (noa) est surtout le fait des femmes: tubercules variés (ignames), fruits aux amandes oléagineuses (peke, payo, kana...), feuilles préparées en brède (koko...), champignons, chenilles, escargots, etc. Toutefois, pour la récolte des termites

(bandi), l'homme collabore habituellement avec la femme pour la

démolition de la termitière. Aux femmes revient également le travail de la pêche pratiqué surtout en saison sèche selon la technique du barrage. La recherche et la collecte des diverses sortes de miel est, par contre, l'une des tâches importantes de l'homme. Les outils usuels dont disposent actuellement les Baka sont la sagaie (mbénga), lance d'environ deux mètres, l'arbalète (mbano) que l'on rencontre dans tout le Sud-Cameroun (d'origine probablement portugaise), la hache (kopa) au fer étroit et au manche coudé très mince, le couteau (m b a) accompagné maintenant de la machette. Dans la hotte à bande frontale, la
1 Appelées couramment "villageois" en français local, ces ethnies de Grands Noirs sont pour la plupart bantoues, excepté les Bangando de la région comprise entre Salapoumbé et Moloundou dont la langue de type oubanguien se rattache au groupe Gbaya. 2 Ces commerçants de diverses ethnies sont appelés communément "Haoussa" parce que provenant du Nord du Cameroun ou du Nigéria. 17

femme serre ses quelques objets domestiques: marmite autrefois en terre cuite, aujourd'hui en métal et nattesI qu'elle tresse ellemême. Au total, un équipement assez précaire mais peu encombrant lors des nombreux déplacements et suffisant pour un peuple qui connaît admirablement la forêt et ses ressources. Ces déplacements se font au gré des besoins économiques, en l'occurrence l'abondance ou la rareté de la nourriture, au gré des tensions sociales, des alliances ou, tout simplement, de la fantaisie. Un nouveau camp est installé en quelques heures et la construction des huttes semi-sphériques (mongoulou) recouvertes de larges feuilles de phrynium est le travail spécifique des femmes.

Organisation sociale
Les Baka sont subdivisés en clan (yé), chaque clan portant le nom d'une plante, d'un animal ou parfois même un nom dont la signification a été perdue. A ce sujet, M. Winkelmolen, ethnologue ayant enquêté auprès des Baka de la région de Lomié, fait les observations suivantes: "Jusqu'à maintenant, nous n'avons trouvé aucune preuve d'un ancêtre commun, leur intérêt dans la généalogie ne semble pas aller au-delà du grand-père. Cette absence d'une généalogie n'empêche pas les membres d'un clan de considérer les autres comme apparentés... Jusqu'à maintenant, nous n'avons pas non plus trouvé de preuves d'une relation entre le totem et les ancêtres, de sorte que nous supposons que le totem n'est qu'un emblème de clan... Le fait remarquable chez les Baka est que leurs clans ne jouent ni un rôle politique, ni un rôle religieux, mais que le groupe qui domine la vie sociale se trouve rassemblé dans le camp composé de plusieurs clans. "2 Dans un tel contexte, la bande est une unité basée sur la coopération de tous les individus, groupes familiaux et groupes d'âge rattachés à un même territoire et associés à la même chasse. Elle semble l'organisation primordiale chez les Baka. La bande se fragmente parfois en plusieurs petites unités selon les nécessités économiques, selon les saisons ou selon les nécessités sociales (mariages, visites, fêtes, disputes...). Après un ou deux mois de "fission", la bande entière se retrouve de nouveau dans un seul grand campement: c'est la "fusion" nouvelle des membres de la bande.
I Marmites en terre cuite et nattes étaient ou sont encore fabriquées par les femmes baka elles-mêmes selon des techniques empruntées aux ~opulations "villageoises". Notes aimablement communiquées par l'auteur. 18

Le campement est composé de plusieurs familles nucléaires, chaque foyer ayant sa hutte et les célibataires logeant dans une hutte spéciale. Il existe une coopération de tous à la vie du camp, tant dans la vie économique que sociale. Le partage des fruits de la chasse et de la cueillette est fortement réglementé, chacun travaillant pour l'ensemble du camp. Mais l'organisation du campement n'est pas soumise à une autorité hiérarchique incarnée en une seule personne; ceci en raison de la flexibilité et de la mobilité du groupe. Dans cette société acéphale, chacun est admis à donner son opinion et les décisions se prennent lentement lorsqu'un certain consensus général se dégage de l'ensemble du camp. On a pu toutefois remarquer que l'avis des anciens (kobo) a un certain poids et que les femmes jouent également un rôle influent dans la vie sociale et les prises de décision. Comme le note encore M. Winkelmolen, "la société pygmée traditionnelle est égalitaire. Un comportement autoritaire y est désapprouvé, un chef a un pouvoir conciliateur, un leader n'a d'autorité que dans un sens limité, pour une certaine activité." 1 En cas de conflits ou de litiges, c'est la force de la coutume et la pression sociale qui jouent; la plaisanterie et la moquerie sont aussi fréquemment utilisées pour rendre le coupable à la raison. A la limite, les tensions trop fortes sont résolues par l'évitement: les deux antagonistes se séparent pour un temps indéterminé. Le système de parenté baka est patrilinéaire: l'enfant fait partie du clan de son père. De plus, il s'agit d'une parenté classificatoire: tous les frères de mon père seront" mes pères" et leurs enfants seront "mes frères et soeurs"; les soeurs de ma mère seront "mes mères" et leurs enfants seront "mes frères et soeurs". A l'intérieur des relations de parenté consanguine, il faut noter la place spéciale de la tante paternelle (kala) : ses enfants ("mes cousins croisés") seront appelés noko. Entre l'oncle maternel (tita) et le neveu utérin (noko) existe un type de relation basée sur la "parenté à plaisanterie" : l'oncle se doit d'insulter son neveu (ou sa nièce) sans que celui-ci s'en offusque, la contrepartie étant créée par le fait que le neveu, très libre, peut exiger de nombreux cadeaux de la part de son tita. D'ailleurs, la femme de l'oncle maternel est également une épouse potentielle pour le neveu. L'organisation en clan implique la loi d'exogamie. La conclusion de l'alliance du mariage est traditionnellement l'affaire des deux familles qui, à cette occasion, resserrent leurs liens. Le jeune homme devra faire un séjour prolongé dans sa future bellefamille: intégré dans l'équipe économique de son beau-père, il est soumis à une longue prestation de travail qui devra, en même
1 Cf. Note 9. 19

temps, prouver ses capacités d'homme de la forêt. Un ensemble de

règles très strictes régit les rapports du gendre avec sa bellefamille, surtout vis-à-vis de sa belle-mère et de la soeur aînée de sa femme (regroupées sous le terme commun de gili) : interdiction de prononcer leur nom, de manger en leur présence, de leur parler directement, de les croiser en chemin, etc. En contrepartie, le gendre peut user d'une grande familiarité et liberté à l'égard de la soeur cadette de sa femme, celle-ci étant une épouse potentielle. Des règles identiques commandent d'ailleurs la conduite de la femme vis-à-vis de la famille de son mari. Après un long temps de travail pouvant dépasser une année et après avoir versé une dot (hache, lance, marmite et, aujourd'hui, pièce de tissu, argent...), le garçon retourne chez lui avec sa femme. Si habituellement, l'homme rejoint sa famille, cette loi n'est pas stricte cependant, et le gendre peut rester dans sa belle-famille, surtout si celle-ci manque de main d'oeuvre masculine. Actuellement, la prestation de travail inclut les travaux de construction de case et la création de nouvelles plantations et la dot tend à augmenter.

Vie religieuse
Il n'est pas exagéré de dire que la vie religieuse imprègne tous les aspects de la vie des Pygmées Baka. Pour eux, il existe un Dieu unique (Komba), créateur de tout ce qui existe et providence pour l'homme. Ce Dieu est également l'origine et le garant de l'ordre social et de toutes les coutumes actuelles. Dans une culture où la chasse et la cueillette sont premières, la notion de chance dont le siège est sur le front tient une grande place. Pour le Baka, la découverte de la nourriture dépend surtout de la chance que Dieu lui octroie et non principalement de ses efforts. Aussi Dieu est-il l'objet de prières spontanées par lesquelles le Baka lui demande sa subsistance, la santé, la protection dans les dangers, etc. A la mort, l'esprit de l'homme rejoint le "village de Dieu" . Le monde religieux baka est également peuplé d'une multitude d'esprits (mè) qu'il serait plus exact d'appeler "mânes", car ce sont les esprits des ancêtres et ils sont tous présentés comme ayant mené d'abord une vie humaine et ayant subi le sort final de tous les mortels. Alors que Dieu n'est l'objet d'aucun rituel, les esprits interviennent directement dans les cérémonies publiques et les rites domestiques. Ils sont invoqués notamment lors des bénédictions: après avoir mêlé la salive à une pâte d'acajou, on pratique des onctions particulièrement sur le front des participants ou les armes et ustensiles. Certains de ces esprits, incarnés par un masque, apparaissent parfois dans le camp pour la danse, et seuls peuvent les approcher ceux qui ont subi l'initiation rituelle. Parmi tous ces 20

mè, on peut mentionner Bokéla qui entraîne les chasseurs sur la trace du gros gibier; Kosé, l'esprit présidant à la danse de la divination et des soins (danse du feu); Monguélébo qui apparaît à l'occasion d'un décès, Nyaboula qui intervient lorsqu'on a tué un éléphant, Mboamboa, sorte d'esprit bouffon. Il faut accorder une place spéciale à Djéngui considéré comme le plus grand des esprits de la forêt. Pour les hommes, l'entrée dans la société de Djéngui joue le rôle d'un rite de passage. Après un temps de préparation en forêt, les jeunes candidats reviennent au camp où ils sont tués rituellement puis ressuscités par l'esprit Djéngui, devenant ainsi ses enfants et pouvant compter sur sa protection en cas de danger imminent en forêt. Mais cette initiation ne semble pas signifier à proprement parler le passage de l'enfance à l'état adulte car l'âge où l'on peut y entrer est très variable et il arrive même à des "villageois" de se soumettre à ces rites baka. Le rite du yéli, principalement ordonné à la préparation de la grande chasse, est l'apanage des femmes et constitue en quelque sorte leur rite d'initiation. La sorcellerie est également invoquée chez les Baka lorsqu'il s'agit de rendre compte de certains faits anormaux: mort prématurée ou accidentelle, maladie, malchance à la chasse, etc. C'est au devin (nganga) qu'il revient de découvrir la vraie cause des malheurs et de désigner éventuellement le coupable accusé d'avoir dévoré le coeur de sa victime. Dans les cas graves, le fautif peut être soumis à l'ordalie et contraint de boire un poison préparé avec certaines écorces d'arbre. En pratique, l'accusation de sorcellerie est souvent la mise au grand jour de conflits sociaux latents derrière lesquels on trouve toujours comme motif la jalousie. Dans ce contexte religieux fortement intégré, la danse tient une place de première importance. Si elle a un certain aspect de détente et de jeu, sa première fonction n'en est pas moins rituelle et religieuse. Danse de la divination et des soins par le feu (nganga), danse à l'occasion de la venue de Djéngui, danse de la Bouma surtout à l'occasion des deuils, etc. la plupart sont effectuées au rythme du tambour, par les membres d'une sorte de confrérie qui ont été préalablement initiés. Le rôle des femmes est surtout d'accompagner ces danses par leurs chants, ces chants si typiques dont la technique vocale s'apparente au "yodel" et que le musicologue Simha Arom décrit ainsi: "C'est surtout dans les chants de groupe que la polyphonie prend tout son essor, que l'imagination et l'intelligence musicales des chanteurs peuvent se manifester. Ces chants dont l'armature symétrique est généralement de coupe binaire, sont l'échafaudage à l'intérieur duquel les voix du

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