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Portraits croisés de femmes

De
159 pages
Comment trois femmes issues d'un milieu rural, nées au début du XXème siècle, arriveront-elles à se libérer du poids des traditions pour obtenir leur autonomie ? Ce témoignage retrace l'histoire de trois soeurs qui ont traversé le vingtième siècle en s'appropriant, chacune à leur façon les mutations sociétales : culture littéraire, émancipation amoureuse, se libérer de l'obligation de se marier, engagement professionnel, remise en question des discriminations entre masculin et féminin.
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Portraits croisés de femmes

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, certain mais ne pouvant supporter de diffusion large. La collection Rue des Ecoles a pour tous travaux personnels, venus de tous philosophique, politique, etc. d'un intérêt éditorial gros tirages et une principe l'édition de horizons: historique,

Déjà parus

Jean SANITAS, Je devais le dire. Poèmes, 2007. Madeleine TICHETTE, La vie d'une mulâtresse de Cayenne. 1901 - 1997, Les cahiers de Madeleine., 2007. Bernard REMACK, Petite... Prends ma main, 2007. Julien CABOCEL, Remix Paul Pi, 2007. Isabelle LUCAZEAU, La vie du capitaine Rolland (1762J841), 2007. Albert SALON, Colas colo - Colas colère, 2007. François SAUTERON, Quelques vies oubliées, 2007. Patrick LETERRIER, Et là vivent des hommes. Témoignage d'un enseignant en Maison d'arrêt, 2006. Annette GONDELLE, Des rêves raisonnables, 2006 Émile M. TUBIANA, Les trésors cachés, 2006 Jean-Claude LOPEZ, Trente-deux ans derrière les barreaux, 2006 Maryse VUILLERMET, Et toi, ton pays, il est où ?, 2006. Ahmed KHlREDDINE, Rocher de sel. Vie de l'écrivain Mohamed Bencherif, 2006. Pierre ESPERBÉ, La presse: à croire ou à laisser, 2006. Roger TINDILIERE, Les années glorieuses, 2006. Jacqueline et Philippe NUCHO-TROPLENT, Le moulin d'espérance,2006. Sylviane VAYABOURY, Rue Lallouette prolongée, 2006. François CHAPUT, À corps et à cris, 2006. Cédric TUIL, Recueil d'articles sur Madagascar, 2006.

MA-THÉ

Portraits croisés de femmes
Essai d'émancipation de la tutelle masculine

au cours du ume

siècle

L'HARMATTAN

(Ç) L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007
75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fi diffus ion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03923-0 EAN: 9782296039230

Chapitre pretnier

Elles étaient trois sœurs ayant moins de trois années d'écart, l'aînée, telle Victor Hugo, étant née cOlntne le siècle avait deux ans. Cette faible différence d'âge n'eut aucune influence sur leurs caractères qui s'affirmèrent tout de suite très différents. Leur destin ne parvint guère à les libérer du contexte rigide lié à leur éducation, il en freina même une profondément dans ses élans affectifs. Si elles parvinrent à maîtriser une culture littéraire de bon niveau, elles le durent à leur personnalité et non à leur milieu qui ne leur permit, dans leur jeunesse, ni de se démarquer des diktats d'une religion étriquée, où seule comptait la forme au détriment de l'esprit, ni de développer leur imagination. "Toute leur vie fut balisée par les remparts de bon aloi d'un milieu paysan non initié aux spéculations intellectuelles, remparts qui furent heureusement en partie effacés grâce à la personnalité fantasque d'un père qLlÎ n'enttait pas du tout dans le cadre classique du 'pater familias' soutien de famille. Leurs vies n'en furent pas moins marquées par leur milieu d'origine mais égalelnent ttansformées, avec plus ou moins de bonheur, par les mutations du siècle. Ces dernières eurent un grand impact sur les prises d'initiatives accordées avec parcimonie aux femmes mais elles permirent, entte autres, à cette génération de se libérer de l'obligation de se marier en leur permettant d'opter pour une vie familiale, un engagement professionnel ou les deux. En l'occurrence, la rapide évolution des connaissances et des mœurs deviendra un nouveau ferment qui conduira à la remise en question des discriminations entre 'masculin et féminin'. 7

Elles naquirent dans un modeste village des 'marches de l'est', dans une région en perpétuels soubresauts guerriers, linguistiques et religieux depuis des siècles. l--ies frol1tières y étaient mobiles et poreuses. Les registres paroissiaux mentionnaient les baptêtnes et dates de naissance des enfants de parents catholiques, les protestants faisaient inscrire les nouveaux-11és dans des villages plus à l'est. Jusqu'à la Révolution française, époque à laquelle la région venait jllste d'accéder à la nationalité française 1, les documents les plus fiables concernant les naissances étaient en général ceux des notaires qui, lors des ventes, héritages ou litiges, inscrivaient l'état civil des précédents propriétaires sur plusieurs générations. rroutefois, leur département d'origine ayant été annexé à l'Allemagne en 1871, elles naquirent sous régime allemand. Toute la région hésitait entre deux langues de base, sans négliger différents patois dont certains existent encore. Leurs arrière-grands-parents ne parlaient que français, leurs grandsparents furent contraints, après 1871, d'apprendre l'allelnand. Ces derniers, nés de langue française, ne s'en servaient, adultes, devant leurs enfants, que pour les empêcher de comprendre leurs dires. Si bien que leur mère n'a jamais su s'exprimer en français. Leurs ancêtres maternels étaient des paysans lorrains tels que Georges de La Tour les a si bien représentés. Certains de ses Saints, aux cheveux gris, ou au visage creusé de rides, sont typiques du paysan usé par les travaux des cl1amps sur un sol ingrat, essayant de survivre de ses maigres récoltes de pommes de terre et du lait fourni par l'unique vache, fierté de toute famille qui en possédait. Du moment qu'on ne les massacrait pas, qu'ils pouvaient conserver leur lopin de terre, les paysans s'étaient toujours assez bien adaptés aux différents maîtres qui les ont gouvernés durant les périodes de l'histoire. La famille des trois sœurs affichait plutôt un sentiment pro français issu de son passé d'avant 1871, ce qui n'a pas
1 I_a région revint à la France sous Louis X\T, après le décès de son beaupère.

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empêché les frères de leur mère de devenir soldats du 'IZaiser' et, plus tard, de traverser le Rhin de gauche à droite pour s'installer défmitivement en terre saxonne. Leur père avait une généalogie fort limitée. Né sous régime allemand2, on connaissait sa mère quoiqu'elle l'ait abandonné à la naissance. Les spéculations sur ses origines paternelles furent toujours stériles. Enfant abandonné, il fut élevé, mais non adopté, par des bourgeois. Quand il découvrit son absence de filiation paternelle, il s'enfuit, devint l'ordonnance d'un officier allemand, reçut un coup de pied providentiel du cheval de ce dernier, ce qui lui valut, ainsi qu'à sa veuve, d'être pensionnés de l'état allemand pendant trois quarts de siècles. Comment leur mère, une grande femme aux pommettes plus slaves que latines, aux superbes mains fmes et aux doigts allongés, pas abîmés par les travaux des champs, ni par les lessives, ni par les longues heures passées à coudre et à broder à la main, a-t-elle rencontré son futur époux, homme U11 peu râblé, à la moustache conquéral1te et à l'œil malicieux, on ne saurait le dire. En tous cas, à défaut de séduire sa future épouse, sa pension militaire séduisit son futur beau-père. Ce qui valut aux sœurs de vivre dans un ménage relativement mal assorti. L'aînée, Louise, fit son apparition peu après Noël. La venue au monde d'Aimée, loin de combler de joie Louise alors âgée de dix-huit mois, eut lieu au mois d'Août, peu a\Tant l'Assomption, date à laquelle l'été change de visage. l.les mirabelles commençaient à suivre les lois de la pesanteur tandis que les quetsches poursuivaient leur maturation. Les guêpes et les abeilles n'arrêtaient guère leur ballet ni leur bourdonnement dans les vergers. Elles étaient de redoutables adversaires pour quiconque désirait s'approprier un fruit à la peau veloutée, à la chair onctueuse, encore tout chaud de s'être longuement bronzé au soleil. Peu de temps après la révolution de la 11erre autour du

2 En J~llemagne

la naissance

sous 'X' n'existe

pas.

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Soleil une petite sœur, Christiane, vint au monde. Elle arriva pour la période des récoltes, des conserves, des rangements dans les caves et les celliers, car la famille vivait principalement des produits de son labeur. Elle fit son apparition pendant que la France se divisait autour de la future loi de séparation de l'Église et de l'État, spéculations bien éloignées des préoccupations de la famille. Christiane était la troisième d'une fratrie exclusivel11ent féminine, au grand dam de leur père qui rêvait d'avoir un flls. Trois filles en moins de trois ans ont visiblement freiné les élans amoureux de leur père, car la nichée s'arrêta là, alors que leur mère avait tout juste vingt-quatre ans. Cette dernière tenait une taverne dans un village perdu, nourrissait la famille grâce à l'entretien du potager, sans oublier qu'elle habillait toute la gent féminine. l.Je père était un bon vivant, se laissait porter par son épouse et jouait aux cartes. À la veillée il était bon conteur auprès des clients attablés près de la cheminée. I~ouise, comme beaucoup d'aînés, avait dû surmonter sa jalousie provoquée par la venue d'Aimée, puis s'initier progressivement au rôle de protectrice de ses jeunes sœurs en les aidant à se relever lorsqu'elles tombaient, en les initiant à son langage. .. Aimée était une fillette aux beaux yeux clairs, plutôt verts que bleus, aux cheveux fins mais ondulés, au sourire enjôleur et à la stature gracile. Christiane pesait si peu à la naissance qu'elle fut élevée, paraît-il, dans du coton. Elle ne s'en dév"eloppa pas moins et devint un gros bébé joufflu et placide. Elle avait une abondante chevelure frisée, presque crépue et difficile à démêler. Aimée babillait sans arrêt afm d'attirer l'attention sur elle, Christiane ne se faisait pas remarquer et attendait que l'on vint à elle. l~eur père avait la fâcheuse habitude de satisfaire tous les caprices d'Aimée. Christiane et Louise étaient plus paisibles. Leur 1nère avait trop de soucis pour nourrir toute la famille, d'occupations avec le jardin et la couture pour être à leur

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disposition. Si elle se consacrait essentiellement à ses filles c'était le soir en confectionnant robes, chemises, pantalons et mouchoirs, ornés de dentelle appelée frivolité3. Elle mettait tout son amour-propre dans ses trois filles, sa fierté était récompensée quand elle constatait, à la messe du dimanche, qu'elles étaient les mieux vêtues! La famille quitta le village pour aller vivre dans une petite bourgade de la région, berceau d'un célèbre avionneur. Dans ce lieu, où l'on rencontrait plutôt des militaires marchant au 'pas de l'oie' que de fringants cavaliers vêtus de bleu roi et de rouge garance, couleurs particulièrement repérables en cas d'affrontements éventuels, l'école, par un mystère plutôt inexplicable, était bilingue! Pendant trois jours on ne pratiquait que le français dans ses locaux, récréations comprises, puis l'allemand pendant les trois autres jours. Malgré l'alnbiance germanique à la maison, ce régime a permis aux trois sœurs de bien maîtriser les deux langues. Mais que pouvaient-elles apprendre d'enseignantes qui savaient tout juste lire, écrire et réciter leur chapelet ou ânonner des textes religieux en latin? Louise, qui fut toujours consciente de ses responsabilités, n'en resta pas moins rieuse. Elle fit rapidement preuve d'agilité manuelle, ce qui incita sa mère à lui confier quelques tâches de raccommodage avant de l'initier à la couture, à la broderie et plus tard au tricot. Aimée devenait toujours plus jolie et malicieuse. F~lle avait hérité des mains fmes de sa mère mais elle ne lui était pas redevable de son côté primesautier. Elle adorait tous les jeux de balle, depuis les billes jusqu'à l'art de jongler (art qu'elle parvenait encore à pratiquer bien plus tard). Elle manifesta très tôt son caractère ombrageux. Lorsqu'elle perdait elle n'hésitait pas à taper du pied ou à bouder pendant des heures. D0tn111age qu'elle n'ait pas appris le tennis, elle y aurait sans doute excellé et y aurait rencontré des admirateurs.

3 La frivolité

est faite au moyen

d'une navette.

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Christiane restait plus ronde, plus calme, aussi ne devintelle pas une rivale pour Aimée. Par ailleurs, elle développa une tendance à grimper aux arbres, à tomber, ce qui faisait dire à sa mère, lorsqu'elle rentrait en pleurnichant à la maison: «tes bas ne sont pas déchirés, alors ce n'est rien! » Lesdits bas avaient, bien sûr, été tricotés par leur mère. Elles formaient un ravissant trio, de vraies petites filles modèles, portant des tabliers bien repassés ainsi que de jolis rubans dans les cheveux, aimant apprendre en classe alors que leur milieu familial ne les y incitait guère. Elles furent toujours passionnées par la lecture et les finesses du langage tant français qu'allemand. Il ne semble pas qu'elles aient été initiées aux mystères des matières scientifiques, dont l'enseignemel1t était peut-être encore trop balbutiant, ni au charme des mathématiques dont leur connaissance se limitait aux quatre opérations! Puis les Balkans se mirent à remuer et, avec une grande rapidité pour l'époque, toute l'Europe fut bientôt sur le pied de guerre. Lorsque leur père, qui fréquentait plus les estaminets qu'il n'allait travailler, se précipita au jardin où son épouse œuvrait en criant: «C'est la Guerre, c'est la Guerre... ! », la tradition familiale a retenu cette réponse de son épouse: « laisse-moi finir de repiquer mes salades. » Ce qui trahissait sa principale préoccupation: arriver à tout prix à nourrir sa famille. Comme souvent le début des combats se produisit à la fm de l'été. Il était de bon ton, même entre adversaires, d'attendre que les récoltes soient bien avancées avant de ravager les terres ennemies, sans toutefois conserver les coutumes médiévales de l'arrêt des combats pendant l'hiver. Comme la localité se trouvait proche de la frontière entre les deux pays et, ainsi qu'on l'a su plus tard, que l'invasion d'est en ouest ne fut arrêtée qu'à la Marne, on demanda à ses habitants de la quitter.

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On imagine ces familles laissant presque tout derrière elles, emportant le minimum de nourriture et de quoi se protéger des intempéries, qui tenant un enfant dans les bras, '-lui conduisant une vache..., cheminant le long des routes ct sentiers, traversant les pâturages ou les champs de céréales coupées Oesquels auraient attiré en temps ordinaires de nombreuses glaneuses telles celles d'un tableau de Millet), tout en essayant de s'éloigner des troupes. Le soir, elles s'arrêtaient dans les granges. Celles-ci se remplissaient vite, des histoires angoissantes se répandaient de groupe en groupe. I-Jes mères s'efforçaiet1t de calmer les enfants. Ces derniers avaient de grands yeux effrayés, un peu de pain et quelques prières parvenaient à en calmer un bon nombre qui finissaient par s'endormir. Les adultes ne faisaient que somnoler, sursautal1t aux tirs lointains des canons, s'efforçant d'évaluer leur éloignement et essayant de localiser les feux qui se répandaient à l'horizon. C'est dans cette ambiance qu'Aimée prouva son incapacité à supporter l'adversité. Elle rendit les nuits infernales à son entourage, se plaignit des odeurs de fumier, de la paille qui piquait à travers les vêtements et, comble des combles, elle fut attaquée par une puce qui trouva sa peau si fine et si tendre qu'elle s'installa sur elle pour se rassasier. Ce fut un cauchemar pour Aimée, mais aussi pour sa mère qui apprécia d'autant plus le stoïcisme avec lequel ses autres filles s'adaptèrent à la situation, en sachant dominer leur peur et leur inconfort. Aimée, pour sa part, laissa libre court à son égocentrislne et à son côté 'Princesse sur le petit pois', deux particularités qu'elle conserva toute sa vie. Cet épisode ne fut, heureusement, que de courte durée. IJeu de temps après être rentrée chez elle, la famille partit s'installer en Sarre, région bien plus calme à l'époque. Ce fut pour elle une période de relative aisance. Le père put bénéficier de l'absence de toute une génération d'110mmes enlisés dans les tranchées, pour monter un négoce qui fut assez lucratif pour 1l1i

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permettre d'acquérir, à la fm des hostilités, une maison avec un grand terrain, dans leur Moselle d'origine. Cet homtne quasiment sans références sociales, sans terroir dont il pouvait se prévaloir, acheta la maison au nom de ses trois filles, ne gardant pour lui et son épouse que l'usufruit d'un des deux appartements qu'elle contenait. En attendant, les trois sœurs découvrirent en Sarre la vie citadine à la différence de celle du gros bourg précédent. Ce fut une période de leur adolescence parfois insouciante. Il n'était plus question d'aller extraire les carottes, de cueillir les haricots ou de ramasser les pommes de terre. Elles s'imprégnèrent de cette vie citadine où les rares spectacles de théâtre étaient pour elles une grande nouveauté et où elles côtoyaient d'autres jeunes filles ayant bénéficié d'un milieu culturel plus évolué. Elles échangeaient leurs lectures, notaient sur de petits carnets, parfois ornés de fleurs séchées, leurs pensées secrètes ou les vers marquants d'un poème. l.lcurs lectures étaient sui\Ties de rêveries exaltantes. Elles s'endormaient en songeant aux œillades adrniratives du jeune homme habitant au bout de la rue et dont le sourire était comparé à celui du dernier héros de roman qu'elles avaient lu. Les Souffrances du Jeune Werther4 rel1daient leurs âmes tristes, tandis que les tirades du Marquis de Posas sur la Liberté prenaient un accent d'autant plus patriotique qu'il fallait l'étouffer en sortant de chez elles. À la fm du conflit, le rattachement de la IJorraine à la f'rance apporta une autre forme d'épanouissement aux trois sœurs. La France s'efforça de réintégrer rapidement les populations dont elle avait été séparée pendant quarante-huit ans. Des trois jeunes filles, l'aînée fut jugée trop âgée pour bénéficier d'un programme d'insertion dans des écoles françaises situées dans une grande ville de la région non
4 Célèbre roman de Wolfgang von Goethe. 5 Personnage de Don Carlos, pièce de théâtre a tiré un opéra célèbre.

de Frédéric

Schiller,

dont \1 erdi

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annexee en 1871. Aimée et Christiane partirent, à l'automne suivant, dans un internat de cette ,Tille. Elles furent ainsi séparées de leur famille pendant trois mois. Aimée n'arri,Ta pas à s'adapter à l'éloignement familial, aussi refusa-t-elle d'y retourner après les vacances de Noël. Christiane, toujours plus solitaire, s'abstrayait plus facilement du milieu familial. Elle était tenace, avait une grande volonté d'apprendre et, malgré son jeune âge, elle entrevoyait la possibilité, grâce à cette formation, de se libérer des traditions qui l'auraient conduite à vivre comme sa mère. Quoique l'établissement ait été géré par des religieuses, elle y acquit une liberté d'esprit qui n'aurait pas été possible dans son milieu d'origine. Elle s'attaqua bravement aux arcanes de la grammaire française, s'intéressa vivement à la littérature et eut un aperçu timide des problèmes existentiels apparaissant dans les textes étudiés. Cet apprentissage culturel provoqua une révolution dans la vie de Christiane. Elle y découvrit un enseignen1ent structuré, libéré des préceptes religieux, ouvrant les jeunes esprits à de nouvelles connaissances, qui restaient essentiellement littéraires. On y apprenait à s'intéresser à la démarche d'un auteur, à remettre les documents étudiés dans leur contexte d'origil1e. Certains enseignants emmenaient même les élèves visiter les rares musées existants. . . Rentrée dans sa famille au bout d'un an, Christiane fut inscrite dans l'établissement secondaire public, local. Ceci favorisa son propre développement intellectuel mais aussi celui de ses sœurs. De plus, leur père, fort incapable par ailleurs de subvenir aux besoins de sa descendance, soit conscient de ses limites, soit poussé par une hérédité inconnue, encouragea ses filles à acquérir le maximum de connaissances. Au grand dam de son épouse, pour qui seul comptait l'entretiel1 matériel de la famille, il fréquentait assidûment les ventes aux enchères. Comme beaucoup d'Allemands, implat1tés là depuis presque un demi-siècle, retournaient dans leur pays en se débarrassant de biens jugés superflus, elles étaient fréquentes.

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Au hasard de ces ventes, il rapportait aussi bien les œuvres complètes de Goethe qu'un piano..., ce dont son épouse ne pensait que du mal. Ses arguments étaient purement matériels: il fallait payer ces achats dispendieux. De plus toutes les heures que passaient ses filles à lire, à discuter de leurs lectures, à jouer d'un instrument de musique, n'étaient pour elle que du temps perdu. À son avis, une bonne après-midi passée à tricoter des bas de laine, à broder une chemise, ou à cueillir des fruits eut été bien plus rentable. Aussi Louise alla-t-elle bientôt ttavailler dans un bureau, vite suivie par Aimée. Toutefois les trois sœurs partageaient leurs activités littéraires et musicales avec des jeunes de leur entourage. De grandes amitiés féminines se créèrent à cette époque. F~lles pouvaient, à deux ou trois jeunes filles, arpenter pendant des heures, les soirs de printemps et d'été, le trottoir de leur rue en échangeant des idées, en épiloguant sur les dernières lectures à la mode, en commençant timidement à se poser des questions sur la position des femmes dans la société: absence de droits civiques, soumission au mari qui, sauf exception, usait à sa guise des biens de son épouse (salaire compris), métiers peu atttayants ou inaccessibles. . . Elles pratiquaient toutes trois un art différent: Louise le piano, Aimée le violon, pour lequel elle mOl1tra une réelle aptitude, qui lui permit de faire partie d'un petit orchestre local. Christiane possédait si peu de dispositions pour la l11usique, qu'elle apprit à peindre. Elle poursuivit cette activité jusqu'à la fin de sa vie. Les soeurs se réunissaient parfois avec leurs amies et quelques jeunes gens autour du piano pour faire de petits concerts, pour chanter des romances et aussi pour danser, comme l'ont prouvé les partitions de valses, fox-trot, charlestons et autres... retrouvées dans les documents d'Aimée après sa disparition. Ces soirées offraient aussi l'occasion de parler par petits groupes de jeunes gens, certains regards plus appuyés sur l'une

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d'entre elles provoquant parfois des émois, créant des souvenirs qui agrémentaient leurs rêveries et leur permettaient de s'évader de leur univers confmé. Christiane, plus réservée que ses sœurs, ne pouvait pas participer aux activités musicales et restait souvent à l'écart de ces groupes. Mais des idylles fort pudiques naissaient. Les jardins secrets de ces demoiselles n'étaient pas vides. Louise, très spontanée, avait un faible pour les grands blonds aux yeux bleus. Aimée, toujours primesautière était très sensible à la flatterie qu'elle encourageait sans vouloir s'engager. Christiane, quoique désireuse de s'intégrer aux petites coteries qui se formaient autour de ses sœurs, s'en sentait toujours un peu exclue. De plus, ses moments de liberté étaient consacrés à ses chères études. Ce fut toutefois elle qui provoqua la plus extraordinaire des surprises lorsqu'elle fut reçue à la première partie du baccalauréat. Elle fut une des premières, sinon la première bachelière de cette petite ville. Louise fut très sensible à ce succès inespéré, dont elle perçut qu'il pouvait déboucher sur un mode de vie si différent de ce qu'elle avait toujours connu. Elle ne s'imaginait pas encore exactement où cela conduirait sa sœur, mais depuis ce jour, sans envier Christiane, elle s'efforça toujours de participer à son évolution et de l'encourager dans des projets qui paraissaient inaccessibles pour des personnes de leur milieu. Aimée éprouva un début de jalousie envers cette sœur qu'elle jugeait très terne et un peu gauche, aussi pensa-t-elle toute sa vie durant que sa propre intelligence, sa vivacité, n'avaient jamais été estimées comme il convenait. Elle n'adrnettait pas de reconnaître que cette différence avait pour origine son refus de rester pensionnaire. Ce fut le début d'une rivalité entre les deux plus jeunes sœurs, rivalité ponctuée d'escarmouches parfois courtoises, parfois plus vives, laissant toujours des traces. En effet, les trois sœurs étaient de tempérament ombrageux et envieux.

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