Ports et déports

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Voici une invitation au voyage dans l'espace portuaire qui est passé par la crise. Depuis plusieurs années, les villes cherchent à "réinvestir" leurs quartiers portuaires, les privant parfois du charme qui faisait leur singularité. Paradoxalement, le port est un peu l'antithèse du voyage : c'est la ville de ceux qui restent. Mais on ne rêve jamais aussi bien qu'à quai. L'auteur propose ainsi un itinéraire à l'envers du décor, teinté d'imaginaire. De la Méditerranée à la mer de Chine, de Buenos Aires à Rotterdam, jetant l'ancre et la plume à Genes, Hambourg, Saigon, Le Havre, Liverpool...
Publié le : samedi 1 novembre 2003
Lecture(s) : 226
EAN13 : 9782296337091
Nombre de pages : 162
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Ports et déports

COLLECTION CARNETS DE VILLE
dirigée par Pierre Gras Les trois quarts de la population du globe vivent en milieu urbain et tout indique que cette proportion va s'accroître au cours du XXle siècle. Les villes constituent, depuis leur origine, un vivier culturel majeur pour la plupart des civilisations. Mais qu'en sera-t-il demain? Renouant avec la tradition des voyages philosophiques, dans le désir de la renouveler et de l'actualiser, la collection Carnets de ville se propose de faire émerger les enjeux liés au devenir du monde urbain, tout en révélant la dimension culturelle et poétique des lieux vivants que sont les villes.
Cette nouvelle collection de « récits de voyages urbains» s'efforce d'associer la rigueur des informations et des analyses proposées depuis des positions très diverses (historiens, géographes, sociologues, philosophes, ethnologues, journalistes, architectes...) et une écriture propre à stimuler chez le lecteur l'imaginaire et le plaisir de la découverte.
DÉJÀ PARUS

Serge Mouraret, Berlin, carnets d'amour et de haine. Pierre Gras, Mémoires de villes. Suzana Moreira, Sao Paulo, violence et passions. Jacques de Courson, Brésil des villes.

2003 ISBN: 2-7475-5239-X

@ L'Harmattan,

COLLECTION CARNETS DE VILLE

Pierre Gras

Ports et déports
De l'imaginaire des villes portuaires

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

- L'autre Pérou; l'intégration des Indiens, mythe ou réalité ?, éditions Fédérop, Lyon, 1981.

- Amériques sans visa; récits et reportages d'Amérique latine, L'Harmattan (collection Logiques sociales), Paris, 1988. - La ville-arlequin; dix ans de murs peints dans l'agglomération lyonnaise (avec Yves Guélaud), éditions Syros-Alternatives, Paris, 1990.

- Lyon 2010 ; une ville pour vivre et pour rêver, Syros, Paris, 1990.
- Révélateurs de ville (avec Albert Jaubert et François
Guy), Mardaga, Liège, 1995. - Médias et citoyens dans la ville, L'Harmattan Champs visuels), Paris, 1998. (collection

- Les nouvelles frontières de la ville; banlieues, centre,
périphéries (avec Renée Feltin), éditions (collection Débats), Lyon, 1999.
ville), Paris, 2002.

du Certu

- Mémoires de villes, L'Harmattan (collection Carnets de

À mes parents.

«Je connais une rue dans n'importe quelle ville et la femme que j'aime avec un béret bleu. Je connais la musique d'une baraque de foire, des petits navires en bouteille et de la fumée à l'horizon ». Raùl Gonzalez Tunon, Rue de la chaussette trouée.

« Mets-toi en route, explore toutes les côtes et trouve cette ville, dit le Khan à Marco. Puis

reviens me dire si mon rêve correspond

à la réalité.

- Excuse-moi, seigneur: il n'y a pas de doute,
tôt ou tard je partirai de ce môle, répond Marco, mais je ne reviendrai pas pour t'en rendre compte. La ville existe et elle n'a qu'un secret: elle ne connaît que des départs, elle ne connaît
pas de retours.
»

ltalo Calvino, Les villes invisibles.

PORTS ET DÉPORTS

PROLOGUE
Si les ports font illusion, c'est qu'avec eux on a l'embarras du choix. Lyrisme du chant des sirènes. Docks sinistres et bars enfumés. Amour et mélancolie. Naufrages et passions. Lieux communs à la pelle et matelots au charbon. Grand frisson garanti. Le port de l'angoisse est obligatoire. Ah, l'intense griserie des conquérants au moment du départ! «L~aveugle chante~ je te dis: j~aime la guerre. »~~ Des petits soldats marchent ensemble dans le matin, «riant de la mort et de la chance »~!-. Des poupées de chiffon à peine démaquillées tirent des bonnets décolorés jusqu'aux boucles de leurs oreilles. Des marins toujours perdus à terre, puisqu'arrachés à la mer nourricière, « boivent, reboivent et reboivent encore », avant de finir inévitablement par «pisser comme je pleure sur les femmes infidèles»~!-~~.Des quais presque toujours balayés par des vents cyclopéens, se rendent propices à des aubes blafardes et à des crépuscules guère plus engageants. Des dizaines de docks mystérieux hésitent entre clandestins chinois et moules ostendaises. Des paquets de grues à moitié rouillées, dont les silhouettes immobiles dominent les darses, attirent désormais davantage les touristes que le fret. Des femmes bien sûr - qui n'aurait qu'« une femme

dans chaque port» ne serait pas si malheureux. Je pourrais tout au plus parler de Barcelone. Mais était-ce bien une liaison comme on l'entend généralement? Et Barcelone est-il toujours vraiment un port? Princesse aux yeux clairs échappée d'un empire déchu, échouée dans un Sud à la fois branché et macho, elle a filé entre mes doigts comme une crevette sur une toile cirée. Anita,A.nja ? Ma mémoire flanche comme les cours à la criée de Sète. Tu avais laissé tombé ton briquet doré en t'enfuyant de la voiture. Message d'oubli - don:Jt forget me avant inventaire. Te recuerdo ? Je l'ai ramassé, t'ai rattrapée et te l'ai rendu. Tu avais l'air déçue, mais je n'ai jamais été fort en décryptage. Et me voilà condamné à égrener, presque à contrecœur, les bribes de souvenirs disparates ou peu glorieux, les ambiances frelatées trop contées, les contours d'îles au trésor sans Jim ni capitaine, les batailles navales d'une enfance oubliée en papier carton, les vantardises de flibustiers d'hôtels climatisés, des rats de même origine qui ne grattent plus aux portes des étrangers. Un comble. Quand on ferme les yeux, on imagine plutôt la forêt des mâts au tangage aussi régulier que la flèche d'un métronome, des ancres pesantes au flanc de cargos ukrainiens rouges et blancs, des chalutiers fatigués, amarrés en rang d'oignons à deux pas de petits bistrots bourrés de tempêtes et de cirés jaunes, des hôtels pas si borgnes où les darnes ont du cœur à revendre, mais pas seulement.

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PROLOGUE

Bref, on verrait bien là s'esquisser un univers de navires grinçants, de paquebots de cinéma, de ferries bondés, toute une flottille de remorqueurs, de goélettes, de galions, de caraques, de liburnes, de saètes, de pinques, de trirèmes et de pentères, une flopée de vaisseaux fantômes, de steamers, de caïques, de coques, de jonques, de felouques, de boutres, de tartanes ou de drakkars, pourquoi pas, une armada de roues à aubes, de trois-mâts, de libertys, de terre-neuvas, de thoniers, de corvettes, de frégates, de bricks (et de broc), et même de vieux rafiots - tout sauf des porte-conteneurs s'il vous plaît... Alors comment se fait-il qu'on ne voie pas la ville naître spontanément sous la plume et le port hisser la grand-voile sous la houle? Il suffirait pourtant d'un signe, d'un seul mot, d'une seule image enthousiaste, d'un simple rayon de soleil sur l'horizon saturé d'azur... Mais les chansons à boire des marins sont invariablement tristes et, à la fin de son office, l'accordéon se tord lui-même le cou comme l'éclusier du canal de la Meuse. En grec, en espagnol, en finnois ou dans la langue de Dante, destin se décline toujours avec fin et port rime

le plus souvent avec mort. Alors? Dire que « l~infiniment
grand, petit~ ici on déteste / à mettre au feu ta gentillesse /

à dépolir le vert qui coule de tes yeux

» ?~:- :~ ~~Se souvenir,

« au-delà de tout, bien au-delà de tout, que c~est l~heure de partir »~~~~~:-~:-. que la mer est une « fin en soie », un Écrire £inistère atterré, sans espoir de retour? «Tout en toi ne

fut-il que naufrage?

»~~ ~~ Décidément, ~:- ~~

je ne sais pas.

« Regarde, un manque de contrepoids et le vide creuse vers 13

~ Partir, écrire, revenir? moi. »~!- :.~!-

«Il est si court l:Jamour, il 1:J »~!- ~:. ~:.~!est si long oubli. J'en suis déjà convaincu. « Un port ?

]:Jai connu un port / Dire j:Jaiconnu, c:Jestdire: quelque

chose est mort. »~!- (1)

(1) Les textes ou extraits de chansons sont tirés de La rue de la chaussette trouée (Cuarteto Cedron, d'après un poème de Raùl Gonzalez Tuftonr:., d'Amsterdam O. Brel)~.~.,de Tout passe (Louise Attaque)~.~:.~:. de Tout en toi ne fut que naufrage (Cuarteto Cedron, et d'après un poème de Pablo Nerudarl-~I-~I-~:..

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Encrages

VOYEZ LE BRICK...
«

Les ports sont les points de rassemblement de
leur vie ailleurs et qui

ceux qui ont manqué

veulent tenter leur chance encore une fois. » - Laszlo Moholy-Nagy, Correspondance, 1929.

Voyez le brick que j'examine tout près du wharf. Cette phrase contient pratiquement toutes les lettres de l'alphabet - sauf le « d » et le « g », vous pouvez vérifier mais surtout un imaginaire insondable qu'on pourrait associer d'emblée à l'univers maritime. Elle ne servait pourtant dans la presse qu'à calibrer titres et sous-titres,

en fonction des polices de caractères et des divers « styles»
possibles - j'aime me souvenir de ce correspondant local qui, alors que j'officiais comme secrétaire de rédaction, obscur oiseau de nuit, me demandait de composer telle phrase ou tel paragraphe «en italique penché, s'il vous plaît », ce qui me mettait en joie pour le reste de la soirée, habituellement fort morne. Mais revenons-en à notre brick [1782 ; angl. brig, abréviation de brigantine. Voilier à deux mâts gréés à voiles carrées. Le Petit Robert, éd. de 1986], toujours rangé le long du wharf [1833 ; mot angle « quaI ». Appontement qui s'avance dans la mer pour 17

ENCRAGES

Rufisque avance dans la mer quatre wharfs courts et trapus. » O.-R. Bloch). V.
permettre aux navires d'accoster.
«

Appontement. Le Petit Robert, même édition.] Je me suis souvent demandé comment j'en étais arrivé là. Ou bien peut-être pourquoi je n'y étais pas parvenu plus tôt... À quoi? Mais à partir, nom de Dieu, et à fouler vraiment les sombres pontons menant à ces bricks foutrement bien gréés pour traverser l'Atlantique!
Mon enfance normande

-

et sans doute mon esprit

plus brumeux encore que la plage d'Étretat en hiver - ne me prédisposaient pourtant pas à affronter la mer, car c'est, si j'ose l'écrire, une autre paire de Manche{s). «Tous les Normands [et a fortiori les demi-Normands comme moi, que ma mère me pardonne] ont eu un jour le désir de quitter leur feu de cheminée pour conquérir de nouveaux mondes au-delà de l'Atlantique ou de la Méditerranée» (1). Mais, dans le pays de Caux, l'on est davantage enclin à rêver à de lointaines contrées au seuil des falaises crayeuses qu'à franchir véritablement le pas. Chez moi, paraît-il, «la double tentation de la terre et de la mer a provoqué un déchirement. Le Cauchois rumine sur son territoire et s'enivre de voyages exotiques, d'odeurs de morue, de bananes» (2). Bref, l'ivresse du départ sans le départ. Une sorte de Canada dry du voyage, élevé au rang de mythe. Lequel faisait dire à Paul Morand: «Celui qui part sera déchiré, mais celui qui reste tombera en morceaux» (3).

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