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Pourquoi des études de théologie?

De
232 pages
Les "histoires de vie" sont à la mode. Or les histoires de vie des croyant(e)s contiennent un élément spécifique: c'est la spiritualité qui s'éveille et grandit parfois de manière presque imperceptible, parfois de manière spectaculaire. 49 personnes ayant étudié, entre 1961 et 1995, à la Faculté de théologie protestante de l'Université de Neuchâtel en Suisse, ont bien voulu raconter leur cheminement spirituel jusqu'à leurs études et au-delà. Le receuil de leurs récits est devenu un témoignage riche en enseignements.
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POURQUOI DES ÉTUDES DE THÉOLOGIE?
49 réponses personnelles sous forme de récits

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4638-1

Ouvrage coordonné par Willy Rordorf en collaboration avec Gilles Bourquin, Jean-François Habermacher, Bernard Serez et Pierre-André Wyss

POURQUOI DES ÉTUDES DE THÉOLOGIE?
49 réponses personnelles sous forme de récits

L'Harmattan 5-7, nie de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

"Les exemples de foi de nos pères, qui attestent la grâce de Dieu et édifient les hommes, ont été consignés par écrit. Leur lecture, qui évoque ces hauts faits, rend gloire à Dieu et réconforte l'homme. Pourquoi ne pas noter également les exemples nouveaux qui présentent les mêmes avantages ?"
(Préface de la Passion des saintes Perpétue et Félicité, passion qui a eu lieu à Carthage le 7 mars 203)

Préface
Les textes réunis ici sont écrits à ma demande. Il s'agit d'un certain nombre de mes étudiantes et étudiants d'autrefois qui ont bien voulu répondre à ma lettre circulaire et me raconter leur itinéraire spirituel qui les a amené(e)s à faire des études de théologie. Je les remercie vivement de leur collaboration précieuse. Les "histoires de vie" sont à la mode. Or les histoires de vie des croyant( e)s contiennent un élément spécifique: c'est la spiritualité qui s'éveille et grandit, parfois presque de manière imperceptible, parfois de manière plus spectaculaire. Je me suis dit qu'il serait intéressant d'en savoir davantage. Et puisque j'ai eu le privilège d'enseigner l'histoire du christianisme des premiers siècles durant 29 ans (de 1964 à 1993) à la Faculté de théologie de l'Université de Neuchâtel à plus de 150 étudiantes et étudiants suisses (je fais abstraction des nombreux étudiants étrangers, en particulier d'outre-mer), je me suis dit que j'avais là un "réservoir" rêvé pour avoir accès à des témoignages directs et authentiques. J'ai donc écrit la lettre circulaire que voici aux personnes dont j'ai pu obtenir l'adresse actuelle:
"Mes chères étudiantes et mes chers étudiants d'autrefois,

Tertullien déjà disait qu'on ne naît pas chrétien, mais qu'on le devient à un moment précis de sa vie. Souvent, cet événement de la "conversion" est accompagnée d'émotions intimes très fortes, de sorte qu'on se souvient de la date, des circonstances précises, et qu'on sait qu'à partir de là, on est devenu(e) croyant(e), même si la foi peut encore beaucoup évoluer par la suite. Saint Augustin disait pour sa part qu'il faudrait au fond consigner par écrit ces récits de conversion et d'autres événements "miraculeux", étant autant de témoignages de l'existence et de l'activité de Dieu dans la vie des hommes et des femmes, doublement précieux et nécessaires puisqu'ils ne nous renvoient pas au passé, mais nous rencontrent dans notre présent; une collection de tels témoignages servirait ainsi à fortifier

la foi de nos frères et de nos soeurs d'aujourd'hui, mais elle aiderait aussi éventuellement... ceux et celles qui ne se considèrent pas comme croyant(e)s, à se faire une idée plus juste, plus authentique de l'existence
chrétienne. Etant donné que toutes et tous vous avez été mes étudiant(e)s,

...

que

la plupart d'entre vous exercez maintenant un ministère, et que je peux par conséquent supposer qu'une raison existentielle vous a poussé(e)s à choisir ce chemin pour votre vie plutôt qu'un autre, je me permets de m'adresser à vous pour solliciter votre collaboration: auriez-vous la générosité et l'humilité spirituelles de me livrer, sur quelques pages A 4, le récit de votre "conversion" qui vous a amené(e)s à faire des études de théologie? Ayant un peu plus de temps dans ma retraite, j'aimerais en effet

constituerune sorte de collectionde récits de conversion, et il me semble
judicieux de la commencer par vos contributions. Pour le moment, il s'agirait de voir s'il n'y a pas des traits apparentés dans ces récits qui permettraient d'y déceler une sorte de structure commune, révélatrice de la psychologie et de la spiritualité de la conversion chrétienne.
Si le "succès" de mon enquête était suffisamment riche pour qu'il

vaille la peine de songer à une publication ultérieure de l'ensemble ou d'une partie des récits, il est évident que je vous contacterais à ce propos. De toutes façons... vous me connaissez assez ...,je vous garantis une discrétion absolue. Dans l'espoir que vous pardonnerez à votre vieux professeur de s'intéresser à ce qui faisait et fait le fondement de votre existence chrétienne, je vous encourage de me répondre prochainement et vous exprime, mes chères étudiantes et mes chers étudiants d'autrefois, mes voeux très fraternels dans la communion de notre foi."

Le "succès" de mon enquête était inespéré: 49 personnes donc un tiers - m'ont répondu en me donnant un récit, parfois détaillé, parfois court, de leur itinéraire spirituel. Souvent, on sent la réticence de parler de sa "conversion", on préfère dire qu'on était toujours croyant(e), ou en tout cas, que la conversion n'est pas un moment marquant, unique, mais un processus qui, certes, commence une fois, mais dure toute la vie.

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Je ne veux pas anticiper et tirer un bilan de ce qu'on va lire dans ce recueil. Il y a certes quelques constantes, comme l'importance d'un milieu chrétien, d'une personne qui a été témoin et modèle de la foi, d.un groupe de jeunes, d'une situation extrême, mais il y a surtout une grande variété de tempéraments, de trajectoires et d'appels de Dieu dans le concret d'une vie. Je laisse à chacune et à chacun la joie de décourir ces suites de conversions et de vocations. Cependant, il faut quand même que je signale les limites de ce recueil de témoignages. Tout d'abord, la plupart de mes étudiantes et étudiants étaient et sont des Suisse(sse)s romand(e)s. Leur vie se situe donc dans un milieu spécifique. Ensuite, beaucoup d'entre elles et eux ont déjà un certain âge, leurs témoignages reflètent une époque qui se situe avant ou après l'année 1968 ; sans doute, les étudiants actuels raconteraient une histoire de vie un peu différente. Mais il ne faut pas oublier que l'histoire individuelle, dans son essence, a et garde toujours quelque chose d'universel et de pérenne. Les "Résonances" à la fin du recueil, dues à quelques-uns de mes co-auteurs, essaient d'ailleurs de faire le point dans ce sens. Je les en remercie. J'ai promis aux auteurs de garder - autant que possible - leur anonymat. C'est pour cette raison que chaque texte est suivi par une "vignette" qui donne juste quelques coordonnées générales, sans révéler l'identité. Il est évident qu'on devinera dans plus d'un cas de qui il s'agit. Mais les personnes concernées m'ont affirmé que cela ne les gêne pas. A quiconque ouvre les pages qui suivent, je souhaite bonne lecture et le courage de se laisser interpeller par ces témoignages. Willy Rordon , Professeur honoraire de la Faculté de Théologie de l'Université de Neuchâtel (Suisse)

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Récits

Une metanoia toujours plus secrète: être chrétien, ou le passage incessant vers lafoi. Pourquoi me suis-je décidé un jour - en 1966 - à entreprendre des études de théologie, qui m'ont conduit au pastorat et à la fonnation d'adultes, puis à l'enseignement? Et quel lien entre cette démarche "académique" et mon chemin de foi? La question demeure pour moi, vive, complexe, légitime. Le mystère de Dieu est en effet lové au coeur de trois questions existentielles, intimement liées: quel sens a notre vie? que veut dire aimer? la mort est-elle le dernier mot? Toujours la religion m'a captivé, mais aussi intrigué. Elle reste à l'horizon de mon travail et de ma vie, non comme curiosité, mais comme défi humain, trop humain, simplement humain. Je pourrais faire le récit de mon hésitante marche théologique. Je préfère m'interroger ici sur la manière dont ce mystère de Dieu ne cesse de m'inquiéter et de me stimuler. Qui a le droit de parler de conversion? Depuis mon adolescence, le texte de référence est resté pour moi les Conversions de saint Augustin, lues sur les doux chemins de Bourgogne lors de mes passages alors assez fréquents à Taizé. Mais ce texte m'est souvent resté et me demeure étranger par sa hauteur de vue et sa profondeur de foi, alors même que je m'y retrouve souvent dans ses tribulations troubles avec le désir ou les contradictions de l'existence. En fait, je ne cesse de trouver discutable cette manière qu'ont tant de chrétiens de se laisser fasciner par le temps d'après la conversion, temps vierge, hannonieux, fantasmatique, idéalisé, comme si ce qui l'avait précédé ne comptait pour rien. Augustin ne vaut pas seulement à mes yeux par ce qu'il sera après sa conversion, mais aussi par ce qu'il fut avant elle. Il faut tenter de vivre les étapes successives du grand Africain comme les moments simultanés d'une même bataille. Je n'aime pas trop ces jérémiades et ces diatribes contre les antichambres de la vie

nouvelle. Mieux vaut les lueurs de la foi dans les ombres du présent. J'éprouve le même sentiment de gêne à lire ces jongleries exégétiques destinées à démontrer la césure nette entre l'homme avant la foi et l'homme dans la foi, lecture dichotomique et diachronique de Romains 7. Je reste un homme de passage, situé sur la césure même. Il n'est jamais inutile de revenir, par le mouvement sinusoïdal même de l'écriture de l'existence, aux semailles de l'adolescence évoquées plus haut. En mes instants d'oscillation, de fièvre d'identité, de quête initiatique, c'est la religion, non la foi, qui formait le socle inébranlable de ma pauvre et petite certitude. Et je constate que quarante ans plus tard, je ne suis pas capable de justifier autrement cette étrange persistance dans une vocation aussi secrète que fragile. Je demeure ébahi et confondu par la manière dont exégètes, théologiens et prédicateurs manipulent le sacré Nom de Dieu comme s'il s'agissait de l'évidence d'un Grand Sujet ahurissant, fmit des projections les plus infantiles d'un Désir de pouvoir. Que tant de gens puissent aujourd'hui accorder leur adhésion crédule et parfois mercantile à de soi-disant maîtres spirituels me laissent pantois, entre la dérision et la pitié. Comment ne voient-ils pas que cet appel à la maîtrise les prive de leur chemin de vérité, les liant sur un mode aliénant à de formidables dépendances, à des hétéronomies sidérantes? Aie donc le courage, me dis-je souvent à moi-même, de te situer sur la corde raide du passage, de la meta-noia impossible, mais nécessaire. Si Dieu existe, si ce Grand Sujet a quelque sens à donner à ma vie et à celle du monde autour de moi, c'est donc qu'un mystère indécis et non maîtrisable continue de percer à la surface de mes actes et de mes pensées et de tracer des liens entre les lieux épars de mon existence. C'est cela, se convertir: tenter de se retourner sans cesse contre la fatalité et contre la bêtise du monde, s'insurger pour que triomphe l'insurrection de la re-surrection et non la plate luminosité d'une foi diaphane et désincarnée.

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Il arrive assez à mes proches de me demander si je n'ai pas toujours été incroyant ou si, au mieux, je n'ai pas toujours eu la foi d'un incroyant (expression célèbre de Francis Jeanson). Mis au défi par cette interrogation radicale, je continue de leur répondre et je leur réponds ici même plus explicitement sans doute que jamais - grâce à l'impertinente question de mon ancien professeur de patristique - que je reste ouvert au mystère qui nourrit mes luttes et mes révoltes. C'est ce mystère de résistance et de résilience qui me parle de Dieu et que, parfois, il m'est permis de nommer comme tel. Un Dieu qui s'énonce dans la victoire du toxicomane sur la fatalité, dans le triomphe de la vie contre le désespoir, dans le doux éclat de la natalité, dans le bonheur des lannes qui éclaire le deuil, dans la force d'aimer qui subvertit l'absurde, dans le cri du coeur contre la déraison et l'hybris, dans la sérénité paisible de la raison éclairée par la foi. Je me convertis quand du sens laisse de la place à Dieu dans mes déserts et mes échecs. En ce sens, je continue à croire, envers et contre tout ce qui, dans le monde et dans ma vie, pourrait me porter au contraire. J'accepte devoir encore m'exercer à des passages qui sont autant de transformations de l'intelligence et du coeur. Quête infinie, où la triple énigme de la vie, de l'amour et de la mort résonne en permanence. année de naissance: années d'études: fonction actuelle: 1947 1966-1970 professeur à l'université

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La sonnerie retentit dans la salle de classe et me fait sursauter. Nous dévalons les escaliers du Collège pour déboucher en criant et sautant dans la cour du Préau, près du puits. De l'air! Sous le grand escalier qui mène au premier étage, se serrent pêle-mêle vélos et vélo-moteurs. "Tu viens au caté, me demande Danielle? C'est la dernière fois avant la confirmation." Sa question m'embarrasse: je préférerais faire du foot ou discuter avec les copains, mais je n'ose pas lui dire non. Pourtant, la religion ne me laisse pas indifférent; elle fait vibrer une corde sensible. A cette époque, pour moi, "il fait Dieu comme il fait jour" : l'existence de Dieu va de soi; il fait partie des meubles de ma vie... Il occupe une place discrète dans mon paysage intérieur. Qu'il y ait "quelqu'un au-dessus de nous", à l'origine des choses et des êtres ne me pose pas de question; cela me paraît même cohérent et nécessaire. Je n'ai pas de "problème existentiel majeur", je ne connais pas encore le sentiment de l'absurde de la vie, la puissance de la critique et la force décapante du doute; j'ai l'intuition que la religion touche quelque chose de la profondeur de la vie, mais je ne sais quoi au juste. Je viens d'une famille chrétienne, sans empressement, à la vaudoise... Mon père a été conseiller de paroisse durant quelques années et participait régulièrement au culte dominical. Mais nous parlons peu de religion ensemble. Je perçois chez lui une foi profonde, peu acquise aux dogmes et aux formulations conventionnelles. Son coeur est plus proche de Luther que de Calvin. "Luther, c'est un esprit libre qui aime la vie"... Je sens ma mère sur un autre chemin. Marquée et blessée par un moralisme étroit et par de pieuses traditions; elle cherche... Peu avant la confirmation, notre maîtresse de classe, pour laquelle j'avais beaucoup de respect et d'affection, nous demande: "Que vous souhaitez-vous pour votre confinnation?" Et je me surprends à répondre: "Confirmer avec sincérité..." Pourtant, je ne suis pas un catéchumène appliqué, ni docile, ni collaborant. Je me laisse vite emporter par le mouvement des copains et je rallie sans difficulté leur troupe pour plaisanter et chahuter. Les séances de catéchisme tiennent plus du pugilat que du dialogue ou de l'étude appliquée. Les

pasteurs successifs qui ont passé dans notre classe me semblaient perdus dans leurs visions abstraites des choses, éloignés de la vie et de mes préoccupations. Nous passions notre temps à écouter quelqu'un qui parlait, qui nous montrait parfois des dias ou faisait venir un intervenant extérieur: grand bien lui fasse! L'invité subissait le même sort et passait à la moulinette. Certains ecclésiastiques étaient même franchement soporifiques. Nous avions surnommé l'un d'entre eux "Valium 15." C'est lui qui nous donne le caté cet après-midi. Fasciné par le désert, il nous en parle souvent, nous montre des dias ou des photos. C'est un "accro" du sable, des dunes et des chameaux. Avec nous, les chameaux sont bien là, en chair et en os... Nous sommes quelques~uns à prendre le chemin de la Maison de paroisse, garçons et filles. Nous faisons un crochet par la boulangerie du coin, pour faire provision d'une glace ou d'un mille-feuilles, à la crème un peu jaune, avec dessus une couche de sucre durci, rose-bonbon; histoire d'être un peu plus longtemps avec ces filles qui nous attirent et nous inquiètent; histoire d'arriver en retard aussi. Avec toujours les mêmes excuses: "Le prof nous a collé un travail écrit, on a fini après l'heure", "Vous savez M'sieur, on avait la gym au Collège de la Promenade, alors le temps d'arriver jusqu'ici... " Il est là, un peu voûté et penché en avant. Affable et fragile il se tient debout dans la salle. Il dit: "Bonjour l" Un quart d'heure de retard... Il hésite à nous dire quelque chose. Ce n'est pas de la colère ou de la tristesse qui sort mais un léger sourire de coin, embarassé, une moue défaite. On sent qu'il n'aime pas la discipline, qu'il ne veut pas jouer au garde chiourme; alors on en profite. Il cherche le contact, il espère notre collaboration, veut même plaisanter, mais à notre âge, la gentillesse et la bonté ne paient pas... Ici, pas de travail écrit, pas de mise en garde ou de menace, pas d'atmosphère militaire, juste un peu d'anarchie... Le pasteur nous dit une prière: des filles gloussent, d'autres sont recueillies, d'autres encore font semblant de fermer les yeux et à la première occasion les entrouvrent et adressent aux garçons des sourires taquins ou des clins d'oeil malicieux. Nous, on fait des commentaires, on ironise à voix basse; et moi, j'oscille entre le silence et le charriage. Le pasteur ne se laisse pas démonter. Il continue de prononcer les mots divins... Il prie pour nous ses catéchumènes, pour nos parents et nos 16

familles; il demande la bénédiction de Dieu sur nous, il parle, mais c'est comme s'il prêchait... dans le désert. On règle les détails pratiques de la confirmation. Les filles entrent d'abord, suivies des garçons et nous prendrons place sur des chaises en face de la chaire. Alors, il nous demandera de nous lever, nous adressera un verset biblique, adapté à nos personnes, prononcera les promesses de confirmation et nous répondrons à tour de rôle: nOui, avec }.aidede Dieu !n Léger pincement de coeur. Les discussions partent dans tous les sens. Lui voudrait une fois encore nous faire, dire, ce que la confirmation représente pour nous. Nous, on parle habits, conflits avec les parents, fête de famille: "Je ne veux pas mettre de cravate, je serai en col roulé blanc." Je dis ça devant les copains, mais je sais bien que le combat sera dur à la maison A la fin de cette rencontre qui n'avait rien à envier à une corrida, il nous dit: "A dimanche l" Il se lève et va vers le piano. Il se baisse, plonge sous le piano,.saisit un cageot et le pose dessus. Il se tient vers la porte et chaque fois que l'un d'entre nous passe la porte, il puise dans ce cageot un fruit de son jardin. Il nous donne une pomme. Son geste me déconcerte. Après ce quJil a dû endurer avec nous...Je suis dans le corridor,ma pomme à la main; je me. dis: "Il faut être, fou pour être. paste.ur ; c.'est pas pour moL.." Je n'ai jamais su le pourquoi de cet acte, mais je le vois aujourd'hui comme une attitude qui en disait long sur les valeurs qui l'habitaient. De ma confirmation, je me souviens du photographe et de la photo à la sortie de l'Eglise, de l'émotion de mes parents, du repas de famille dans une auberge de village, du camet de banque que mon oncle me glissa ce jour-là et du verset biblique que le pasteur me dédia: "Vois! Je suis avec toi et je te garderai partout où tu iras" (Genèse 28, 15). J'ai 18 ans, je suis en apprentissage. Je travaille à l'administration cantonale des impôts, dans une Commission d'impôt de district. J'aime le métier que j'apprends, j'ai un maître d'apprentissage qui ~'a "à la bonne" et me prend un peu pour son fils. Il me confie des travaux intéressants et je fais des bonds de géant dans la connaissance de mon travail. J'apprends un métier et les relations humaines. Je vis chez mes parents, mène une vie tranquille et me passionne pour le football. Je fréquente avec assiduité les entraînements de la semaine et joue 17

le dimanche. Le sport me laisse peu de temps. Mes contacts avec l'Eglise sont réduits au strict minimum. Il m'arrive parfois de jouer de l'orgue lors des cultes dominicaux d'une petite paroisse. Je trouve les cultes ennuyeux et m'étonne qu'autant de gens fréquentent encore ces rassemblements. Ma sensibilité religieuse est nourrie par la musique et les Noëls en famille. Je suis fasciné par les organistes qui de temps à autre viennent donner des concerts sur les orgues de I~Eglise. Mes premiers disques de musique classique, c'est de l'orgue; je les écoute sur un petit toume,-disque, offert par ma mère" le Noël avant ma confirmation. Elle avait pris sur son mince budget de fin d'année pour m'offrir ce cadeau. Sur le moment je n'ai pas réalisé ce que cela signifiait pour elle. Je veille sur cet appareil comme sur la prunelle de mes yeux. Je suis touché par la "Toccata et Fugue en ré mineur de Bach", le choral "Jesus bleibet meine Freude", la trompette de Maurice André, la clarinette de Jean-Christian Michel susurrant le prélude "Ich ruf zu dir, Herr." La musique me parle. Je vibre aux études de Chopin que ma grand-mère paternelle, ancienne professeur de piano, joue pour moi lors des visites que je lui fais. Cfest elle qui vient me dire bonjour les jours de marché, lorsque je m'exerce sur les orgues de l'Eglise de la ville. Une connivence forte et un attachement profond me lieront à elle. Et puis, il y a les Noëls passés dans ma famille maternelle. Depuis mon enfance, nous nous retrouvons année après année chez un oncle et une tante, merveilleux d'accueil, de patience et de disponibilité à l'égard des enfants qu'ils auraient souhaité voir gambader dans leur maison et qu'ils n'ont jamais eu. Autour du sapin et des bougies allumées" la grande famille parle à haute voix et rit ; elle se réjouit. A plusieurs voix nous chantons des chants de Noël. Un oncle lit l'Evangile de Noël. Je suis sensible à cette atmosphère. JJappartiens à une grande famille, à une communauté. Musique, Lumière, EmetVeillement. La Paix du Ciel descend sur Terre,. Elle,fait signe,du c,ôtédu Mystère,... Arrive un jour dans une paroisse voisine un nouveau pasteur. Il vient de l'étranger. Très vite il lance un groupe de jeunes. On lui parle de moi; il me contacte et m'invite un soir à la cure, pour faire connaissance. Je sonne à la cure un samedi soir de janvier. La porte s'ouvre, il me tend une main ferme et décidée. "Un homme de poigne"" me dis-je intérieurement. C'est un homme à l'allure austère, en complet foncé, chemise blanche et 18

cravate noire qui se tient dans l'encadrement de la porte. Il a un visage sombre et sérieux. Pourtant, il me sourit et me salue amicalement; je profite de lui remettre la bouteille de vin que je tenais maladroitement sous le bras et que mes parents m'avaient prié de lui remettre pour l'occasion. J'entre dans son bureau. Une pièce éclairée par une lumière douce et chaude. C'est la première fois que je vois une aussi grande bibliothèque; elle monte jusqu'au plafond. Elle occupe trois des quatre parois de la pièce. Elle est en chêne massif, brun foncé. Et des livres partout, bien rangés d'un rayon à l'autre. Une belle table ancienne occupe un coin de la pièce. C'est sa table de travail. Il m'invite à prendre place dans l'un des deux fauteuils de cuir brun qui se font face. Je suis décontenancé et fasciné par l'univers que je découvre, par mon intrusion dans un monde différent de celui qui m'est familier. A peine sommes-nous assis que déjà il me parle. Je suis frappé par la rapidité de son élocution. Il m'impressionne par son sens du verbe,. son style direct et la facilité avec laquelle il dépeint les êtres et les choses. Il raconte les difficultés de l'après-guerre, les conditions précaires dans lesquelles il a vécu des années durant avec sa famille. Jeune pasteur dans une région pauvre et paysanne, il dit la solidarité des êtres, la profondeur de leur enracineme.nt dans la foi protestante et le rayonnement de ces hommes et de ces femmes qui contre vents et marées veulent être debout. Spontanément, il m'interpelle. Je lui parle de ce que je sais, de mon apprentissage, du sport qui m'est cher et de la passion que j'ai pour l'aviation. Je lui parle de l'Aéropostale, de l'accident de l'aviateur Guillaumet perdu dans la cordillère des Andes; contraint de faire un atterrissage forcé, il marche des jours durant dans la neige et la glace à plus de 5'000 mètres d'altitude, traînant avec lui le sac postal qu'il devait amener de l'autre côté de la montagne. Je dis la jubilation ressentie au contact de ces crottes de chèvres rencontrées sur les hauts plateaux andins, signes anodins que là, il Y a la vie... Cette histoire m'émeut; je pense encore aux mots que Guillaumet prononça à l'ami qui le découvrira et le sauvera: "Ce que j'ai fait, je te le jure, aucun animal ne l'aurait fait"... Mais ça, je ne le dis pas; c'est trop profond en moi, presque intime. C'est mon jardin secret; je l'entretiens et le protège. Je suis frappé par le climat de cet échange. Cet homme assis en face de moi, je ne le connais pas et pourtant je me sens en 19

confiance pour lui parler des choses importantes de ma vie, de choses jamais dites à mes copains, à mes parents. Je trouve en lui un confident. Je lui parle encore de cet autre aviateur que j'ai découvert quelques années plus tôt au Collège et qui nourrit ma vie intérieure. A. de Saint-Exupéry est un compagnon fidèle,.un frère d'anne et d'humanité. Avec lui, je ressens une passion commune pour l'être humain, ses racines et le déploiement de son être. Des mots tournent encore dans ma tête: "Même si tu trahis ta vocation d'être humain, sache que ta vérité se fera lentement, car elle est naissance d'arbre et non trouvaille d'une formule." La lecture de ses livres me donne envie d'aimer la Terre des hommes. La soirée s'écoule très vite. Il a tant de choses à me dire; j'ai tant de choses à découvrir; tout est tellement neuf pour moi. Dans la qualité de cet échange, je perçois quelque chose de la profondeur de la vie et de la richesse des personnes. Il m'offre ce que je n'avais pas encore vécu dans mon entourage. Je lui offre ce qui me semble être le meilleur de moi-même, ce qui me touche et m'émeut, l'innocence un peu naïve des valeurs qui donnent du poids à ma vie... Cette rencontre à la cure sera le début d'une longue histoire.. Cet homme sera un personnage-clé de ma vie, une sorte d'aiguilleur qui va provoquer des changements dans l'orientation de ma destinée. Il fait partie de ces personnages dont on peut dire qu'avec leur rencontre, il y a un avant et un après. Mystère des rencontres... Après quelques mois, il me propulse à la tête du groupe de jeunes qui prend son envol. Chaque été, nous irons à 15 ou 20 personnes découvrir le Paris de Péguy, la Provence de Mistral, les Cévennes de Chamson, l'Alsace de Hansi, la Vendée de La Varende, la Rome des Papes et la ville du Poverello dtAssise. Il dit que je suis Chirac sans préciser qui est Valéry Giscard d'Estaing... Au fil de nos rencontres, je découvre un homme de.forte personnalité, cultivé, doué d'un grand pouvoir de persuasion. Un personnage charismatique. Sa force, c'est la parole; c'est de relier l'Evangile à la vie de manière frappante, imagée et existentielle. Il me fait respirer un autre air et je découvre en sa présence des horizons étonnants. Comme le sont souvent les caractères affirmés, c'est un homme de pouvoir, qui exerce une influence sur les personnes qu'il rencontre. Peu tolérant envers les gens qui ne 20

partagent pas sa vision des choses, il parle du "grand trou noir" dans lequel disparaissent fictivement ses contradicteurs ou ses détracteurs. Pour juguler une sensibilité à fleur de peau, il manie admirablement l'humour, la plaisanterie ou la critique. D'une immense générosité, il donne et se donne sans limites à sa vocation, à ses relations et à ses amitiés. Sa rencontre réveille en moi des potentialités que j'avais tenues sous le boisseau: l'envie de lire, d'apprendre et de réfléchir. Je me souviens du premier livre qu'il m'offre. C'est le Mermoz de Joseph Kessel, un livre qui trouvera de fortes résonances en moi. Par les horizons nouveaux que je découvre en sa compagnie, je prends conscience du modèle de fonctionnement de ma famille et commence à prendre mes distances à l'égard de mes parents. Cela ne va pas sans tensions et sans conflits. S'il fut un catalyseur qui me fit croire en moi-même, dans mes capacités intellectuelles et humaines, s'il cristallisa mes énergies en vue d'opérer une bifurcation, un chambardement dans la petite vie tranquille que je menais, il n'en reste pas moins que J'étais dans cette période un "jeune homme sous influence." C'est à cette période que je peux dater la prise de conscience de ma vie spirituelle. Une fois par mois, une vingtaine de jeunes se rassemblent pour vivre ensemble une journée de rencontres et de formation biblique. C'est le groupe de jeunes. Après le culte du dimanche, nous mangeons ensemble dans un restaurant de la ville ou nous pique-niquons sur les hauteurs d'un hameau voisin; dans l'après-midi, nous nous rendons à la Maison de paroisse pour l'étude d'un texte. Nous travaillons en groupes, puis nous nous retrouvons ensemble pour une lecture du texte commentée par le pasteur. C'est la première fois que des textes bibliques me parlent, que j'y trouve quelque saveur. Ma foi jusqu'alors spontanée et intuitive trouve des mots pour se dire. Mais c'est les mots du pasteur... Je sens bien qu'au sein du groupe il y a des résistances. Certains camarades quittent le groupe, mais d'autres anivent. Moi je continue. D'autres expériences fortes viennent nourrir ma spiritualité tâtonnante. Les retraites de Noël me font découvrir la spiritualité monastique. Je découvre la pureté du chant grégorien, le silence, la prière dans l'obscurité d'une Eglise glacée et pourtant habitée, les moines retranchés denière la ,grille en fer forgé, dont les voix semblent venir de nulle part et s'envoler 21

vers un ailleurs; j'aime la simplicité qui permet d'aller au centre des choses, les deux méditations quotidiennes d'un texte biblique commenté avec l'intuition du coeur par notre pasteur, la ferveur liée à cette période de l'année, les longues balades le long du fleuve qui serpente et traverse la forêt givrée. C'est comme si le Ciel s'ouvrait devant moL.. Le soir, après l'office de Complies, le groupe se retrouve une dernière fois pour la veillée; par de brefs commentaires spirituels, notre pasteur continue son enseignement amorcé le matin et poursuivi dans l'après-midi. Ces aphorismes, il les donne à notre méditation dans la pure tradition de la Lectio divina, cette "rumination et décantation" de la parole, pratiquée dans les monastères. Parfois, des rencontres avec un frère ou un moine de la maisonnée viennent émoustiller notre curiosité. Que se passe-t-il derrière le voile d'une clôture ?... Des questions m'assaillent: "Comment peut-on vivre comme ça, loin de tout, retranché du monde et des siens ?" Et je découvre très souvent des hommes heureux, drôles, remplis d'énergie, de vitalité et de joie... Je m'initie à la littérature spirituelle: la poésie de Philippe Gagnebin, les méditations fortes de Jean de Saussure, les intonations de l'Orient chrétien par les voix d'Antoine Bloom et de Paul Evdokimov, les Choses de la foi de Pierre Talee, Lutte et Contemplation de Roger Schütz de Taizé viennent nourrir ma vie intérieure. Des chamboulements se produisent dans ma vie. La première décision que je prends, c'est d'arrêter le football pour m'inscrire à l'école de pilote de l'Aéroclub du Nord vaudois. Mon père m'avait offert pour mon anniversaire un bon pour une heure de vol. Je jubile; je vais pouvoir réaliser un rêve. Au tenne de mon apprentissage, je prends une deuxième décision. Encouragé par un collègue de travail et par mon pasteur que je vois régulièrement, je déclare à mes parents que je veux m'inscrire au Gymnase cantonal de Fribourg, au Collège Saint-Michel. Pour faire des études et devenir avocat. Mes parents hésitent; ils ne sont pas sûrs de mes motivations et ne comprennent pas très bien les raisons de ma décision; ils sentent que j'échappe à la sphère familiale et ils y voient davantage l'influence du pasteur que le résultat de ma propre évolution: "Il te monte la tête avec sa folie des grandeurs", dit 22

ma mère. Je tiens bon et grâce à un coup de pouce de mon père, ami d'enfance du recteur de Saint-Michel, je peux entre;f sans examens préalables. Les deux années passées à SaintMichel sont des années de grâce. Ce gymnase de tradition humaniste et chrétienne me met en contact avec la pensée, la philosophie et la poésie: Platon, Thomas d'Aquin, Leibniz, Kant, Marx, Nietzsche et la littérature française: Montesquieu, Descartes, Pascal, Voltaire, Zola, Proust, Camus, Sartre, Gide, Malraux, Baudelaire, Apollinaire. Je sympathise avec l'existentialisme chrétien de Mounier et de Marcel, je persévère dans ma lecture de St-Exupéry ; je lis Citadelle. A travers mes professeurs et ma soif dévorante de livres, j'entre dans le monde des idées; il Ya certes des questions difficiles, mais j'ai confiance dans l'intelligence des hommes et la puissance de leur raisonnement; les réponses, il y en a et elles sont à chercher auprès de ceux qui ont déjà lutté avec les grandes questions de la vie. Cet optimisme me fait donner ma préférence à l'humanisme qui défend la noblesse de l'être humain. Je ne ressens pas encore de contradiction entre ma foi et la présence de l'absurde dans la vie, du doute méthodique et de la critique de la religion. Ma foi est certitude, même si son contenu est flou. J'ai l'impression d'étayer par la raison mon intuition adolescente qui m'avait fait dire: "Il fait Dieu comme il fait jour"... La littérature, l'histoire des idées et la philosophie m'ouvrent les chemins de la métaphysique, de la "philosophie première" ; elles me donnent des mots pour penser, des arguments pour affinner : Aristote, Pascal et Thomas d'Aquin deviennent mes compagnons de route. Mon pasteur, avec lequel je partage mes découvertes renforce mes intuitions. Son ouverture au catholicisme, ses origines évangéliques et son goût pour la grande Liturgie le prédisposent à une lecture dogmatique, objectivante et traditionnelle de la religion. Je glisse peu à peu vers une forme de rationalisme de la foi, tiraillé entre les diverses "preuves de l'existence de Dieu" qui jalonnent l'histoire de la pensée, fasciné aussi par la défense de la religion et l'établissement d'un fondement unique de la morale. Mais je découvre que des humains disent se passer de Dieu et bien s'en porter... Deux ans plus tard, à l'âge de 21 ans, je termine mon baccalauréat avec dans la tête l'intention de faire des études de droit pour devenir avocat... Commencées à Fribourg, mes études se 23

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