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Premiers pas d'après la mort

De
367 pages
Un matin de septembre 1996, l'auteur est terrassé par un accident vasculaire cérébral. Alors que les médecins, très pessimistes, émettent un pronostic des plus réservés, il revient à la vie, sans séquelles après trois semaines de coma peuplées d'apparitions fortes et suggestives. Les faits sont analysés avec vérité mais l'inconnu demeure entre la science et le surnaturel - les croyances et la foi. Véritable hymne à la renaissance où surnage un retour aux sources, à la Martinique que l'auteur n'aurait jamais quittée, tant ses souvenirs sont forts et attachants.
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PREMIERS PAS D'APRÈS LA MORT

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8523-9 EAN: 9782747585231

Georges LE BRETON

PREMIERS PAS D'APRÈS LA MORT

Préface de Jean- Michel GAILLARD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, KossutbL. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan !taUa Via DegU Artisti 15 10214 Torino ITALIE

À Paule, à Geneviève et Marie-Hélène, mes filles.

Au docteur France Woimant,

et au personnel du Service de Neurologie de I 'Hôpital Lariboisière, médecins, infirmières, kinésithérapeutes et tous autres soignants.

« Les fantastiques progrès de la science et des techniques bousculent les images du monde et appellent, plus que jamais, la réflexion philosophique. » Jean Hamburger

«Je ne connais qu'un seul devoir, et ce devoir c'est d'aimer. » Albert Camus

Ce livre n'est pas un roman. Ce ne sont pas non plus des mémoires. C'est un témoignage. C'est le récit intime d'un épisode de ma vie, vécu en partie à I 'hôpital, en partie chez moi lors de ma convalescence, même s'il peut sembler parfois étrange à qui n'a jamais été confronté à pareille situation. Mon retour à la vie, après un coma de plusieurs jours, a suscité certaines réflexions philosophiques, métaphysiques, éthiques, religieuses que j'ai rédigées et annotées au fil du temps. Je viens de les récrire simplement, avec vérité. En même temps me sont revenues quelques images, souvenirs précis d'un passé, que je n'ai jamais oubliées et qui sont remontées à ma mémoire comme le cours d'une rivière remonte à sa source. Je les ai décrites pêle-mêle comme elles me sont apparues. Le lecteur pourra interpréter à sa façon ces quelques pages et en tirer les enseignements qu 'il lui plaira. G. Le Breton
N. B. : les mots et groupes de mots suivis d'un astérisque sont développés dans le lexique en tin d'ouvrage.

Remerciements

Je tiens à exprimer ma reconnaissance:



Jean-Michel Gaillard qui, spontanément a bien voulu lire mon manuscrit et accepter d'en écrire la préface. Les quelques précieux conseils qu'il m'a donnés l'ont toujours été avec gentillesse et disponibilité. Le temps passé ensemble nous a permis de mieux nous connaître, de nous apprécier et de devenir des amis.

- À Alain Queneau, mon neveu, toujours dévoué, et qui, avec patience, dans cette aventure, a su rester attentif à mes remarques et utiliser la magie de l'informatique pour aboutir à un texte bien structuré, clair et expressif. Avec mon affectueuse gratitude.
- À Yvette Nogard et Nathalie Nogard-Moschetti pour la réalisation de la couverture avec talent et originalité.

- Aux Éditions L'Harmattan qui ont cru en ce projet et ont permis, en acceptant mon manuscrit, d'incorporer ce livre dans leur collection: Graveurs de mémoire.

Préface

Il est d'ici et d'ailleurs. Rarement un homme aura mérité autant que Georges Le Breton ce qualificatif. Je vous en parle en connaissance de cause. Non qu'il ait figuré de longue date parmi mes amis. Il y a quelques mois, je ne le connaissais pas encore. Un proche m'avait demandé de le voir. Un livre. Il avait écrit un livre et cherchait un compagnon de lecture pour s'assurer de sa pertinence. Il doutait. Voilà qui me le rendait sympathique. Il aurait pu ne douter de rien, lui, le Martiniquais venu en métropole, auquel la vie n'avait mesuré ni le bonheur, ni la réussite, ni la reconnaissance. Seulement voilà, cet élégant septuagénaire au port d'aristocrate, aux manières raffinées, à l'esprit délié, revenait de l'au-delà. Il avait mitoyé la mort, entrevu le néant, perçu les mystères de l'existence. Et cela lui donnait une humanité particulière qui me saisit dès notre première rencontre. N'allez pas imaginer un grand patron de médecine, un mandarin de haute volée, hautain, distant, sûr de lui et dominateur qui aurait trouvé sur le tard son chemin de Damas* dans l'épreuve d'une vie brisée, presque perdue, rattachée à un fil que la Parque* n'aurait pas coupé et découvrant, au bord du précipice, la vanité des choses d'ici-bas. Non, l'humanité ne lui est pas venue en côtoyant d'aussi près la camarde* chère à Brassens*. Il

était, au contraire, de cette trempe d'hommes qu'une

blouse et une marque - mais ce pourrait être n'importe quel uniforme - ne transforment pas pour autant en monstre froid et qui met son énergie vitale au service des autres en comprenant que la qualité nécessaire du geste technique ne vous rend pas quitte vis-à-vis de celui qui en attend les bienfaits. Mais cet humanisme, dont on a oublié trop aujourd'hui qu'en son temps il rima avec Renaissance, qui avait été comme la boussole de sa vie, avait pris, après ce coma profond dont il aurait dû ne jamais revenir, une physionomie particulière, comme s'il émanait de lui une vibration spécifique. Et moi, que voulez-vous, on ne se refait pas, je ne pouvais résister à l'attrait d'en savoir davantage, en l'écoutant d'abord, en le lisant ensuite. Et je ne fus pas déçu. Comme moi, vous partirez à la découverte d'un destin commencé à Fort-de-France*, concrétisé à Paris. D'ici et d'ailleurs. Car jamais chez lui on ne peut distinguer ce qui exprime l'enfant des Isles et l'adulte des bords de Seine, tant l'un et l'autre se fécondent dans un mélange pétillant, qui n'est sans doute pas étranger au rayonnement naturel d'un homme ayant réussi à traverser l'Atlantique pour s'intégrer ici - et de quelle manièresans renoncer en rien à ses racines. Une leçon à méditer en ces temps d'interrogations identitaires. D'ici et d'ailleurs. Car s'il est vivant, et bien vivant, il est revenu d'un autre royaume dont nous supposons tout, mais dont nous ne savons rien, faute pour ceux qui en ont emprunté le chemin de pouvoir revenir sur leurs pas avant l'abîme. Sans doute fallait-il que cela tombe sur lui. Comme un petit Poucet, il n'a jamais brûlé ses vaisseaux antillais pour un voyage sans retour en métropole. Toujours pouvoir revenir. Et là, quand ce coma l'emporte, on le sent acharné à baliser le chemin jusqu'à l'inconscience... On ne sait jamaIs. 18

Et il a bien fait de revenir. Pour les siens, pour celles et ceux qu'il aime. Pour les soignants qui n'ont jamais désespéré de lui - comme s'ils savaient qu'avec cet homme-là, il ne faut en aucun cas renoncer à l'espoir - et sont allés au bout de leur art et de leur dévouement pour réinstaller la vie dans ce corps abandonné. Pour lui, bien sûr, car il était loin d'avoir encore tout dit et tout donné. Et puis, soyons égoïstes, pour nous. Car cette leçon des choses de la vie, ces confessions d'un arpenteur d'au-delà, ces méditations d'homme tranquille, cette main qu'il nous tend pour l'accompagner dans son voyage, sont autant de bonheur et d'émotion qu'il nous offre, à sa façon, celle d'un être dans toute la force fragile d'une authentique humanité. Jean-Michel GAILLARD

Jean-Michel Gaillard, historien, écrivain, ancien conseiller diplomatique à l'Élysée, magistrat à la Cour des Comptes, membre du comité de rédaction de L 'Histoire, est l'auteur notamment d'une Histoire du continent européen. 19

L'enfant des Isles

L'île des revenants - Son histoire - Ses caractères

Ce ne sont pas toujours les hommes, les monuments, ou les leçons d'histoire débitées par les guides qui fixent le souvenir que certains touristes ou autres, emportent des pays qu'ils ont visités ou dans lesquels ils ont dû séjourner. Les particularités de la végétation interviennent alors, à plus d'un titre, pour satisfaire ce besoin que l'on a, une fois rentré chez soi, de qualifier les lieux vus, ou entrevus, et souvent de remettre aux parents et aux amis avides quelques petites plantes ou leurs feuilles, et même des objets recueillis en ces lieux. Ces gestes sont toujours assez symboliques et souvent prometteurs de bienfaits. Si les populations primitives, venues tardivement habiter ces petites îles des Antilles, n'y ont pas apporté grandchose, se nourrissant des produits de la mer, de la chasse, des racines et des légumes existant sur place, ce sont les Européens, au début du XVIIe siècle, qui importèrent les plantes nécessaires à leur subsistance, à leur industrie, à leur santé. Ainsi, au fil des siècles, la végétation de ces îles se modifia pour aboutir à cette magnifique nature que nous connaissons actuellement, riche de ses plantes aux vertus médicinales souvent reconnues, de ses fruits, de ses fleurs merveilleuses, de ses légumes, et du reste...

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Nos atlas de géographie n'ont souvent consacré qu'un bas de page, plus rarement une page entière, à la Martinique, où elle apparaît isolée, longtemps grossie démesurément. Ce sont surtout les revues touristiques qui en ont fait la promotion et une publicité parfois douteuse. Les choses ayant été ramenées à leur juste proportion, la plupart des gens, y compris des Français, ont-ils du mal à lui restituer ses modestes dimensions. Luxuriante et enchanteresse, «l'Ile aux fleurs », « Madinina, la perle des Antilles », a toujours eu un renom magique, même pour ceux qui ne l'ont jamais fréquentée, fascinés qu'ils étaient par ces qualificatifs à faire rêver. Ses 80 kilomètres de longueur et 30 kilomètres dans sa plus grande largeur font qu'elle couvre une superficie d'environ 1.100 kilomètres carrés qui ont joué, vraisemblablement, dans son histoire, un rôle hors de proportion avec sa faible étendue. Son exiguïté permet de mieux comprendre son passé. Trop petite, elle a été dédaignée par les conquérants espagnols, mais lorsque les Français s'en contentèrent, elle atteignit son équilibre plus vite que les îles plus importantes, comme la République Dominicaine* et Haïti *, par exemple. Son étendue lui a conféré alors ce statut d'entreprise familiale qui a prévalu à ses débuts. C'est un petit espace clos par la mer où tout s'ébruite, où la rumeur publique a une grande force, où tout finit par se savoir, où tout se mélange, où tout est famille ou relation amicale, effaçant ainsi l'indifférence et créant une personnalité collective puissante et sensible. N'oublions pas qu'il y a des siècles, pour des raisons économiques, des milliers de travailleurs noirs seront amenés d'Afrique, Guinée, Angola et Sénégal par des colons* blancs pour constituer la main-d'œuvre indispensable aux grandes cultures, principalement la canne à sucre. C'est l'époque de l'esclavage. Et c'est le mélange de ces 24

races blanches et noires qui est à l'origine d'une grande partie de la population actuelle, et qu'au début du XXe siècle on appelait la race mulâtre* . Après l'abolition de l'esclavage en 1848, les Noirs désertant massivement les plantations, les grands propriétaires durent faire appel à une population indienne, des « coolies» comme ils sont encore appelés, et à quelques chinois, engagés sur contrats. Mais cette dernière phase du peuplement n'a pas donné lieu à des mélanges aussi importants que les autres. Actuellement, le brassage des races permet de constater une assez grande richesse dans les types créoles* ; et on ne peut guère parler d'ethnie ou de race pour la population locale. Située entre 140 de latitude nord et 610 de longitude ouest, notre île se trouve dans la zone tropicale, à la même hauteur que Dakar. Au nord, l'île anglaise de la Dominique la sépare de la Guadeloupe; au sud se trouve celle de Sainte-Lucie. Au début de la deuxième guerre mondiale, la proximité de ces territoires anglais permit aux « dissidents* » martiniquais de rejoindre la France libre, via ces deux îles, la traversée de ces canaux s'opérant de nuit, dans des conditions souvent difficiles et risquées. Grâce à sa position géographique, la Martinique jouit d'un climat d'une remarquable constance, tout au long de l'année où la température ne varie que de quelques degrés (en moyenne de 23 à 310). L'influence de la mer et les alizés* y sont pour beaucoup. Les pluies changeant selon l'altitude sont plus fréquentes au nord, ce qui explique l'exubérance de la flore de cette région. Elles se déversent le plus souvent en grains irréguliers, soudains et violents, ou parfois très continus de 25

juin à décembre, apportant humidité et chaleur moite. En août, septembre et octobre, elles atteignent leur maximum d'intensité: c'est la période des tempêtes tropicales et des cyclones, appelée aussi hivernage*. De décembre à mai c'est la saison calme, fraîche et moins humide, avec une phase de sécheresse allant de la mi-février à la mi-avril: c'est le carême*. Mais toutes ces données ne sont pas absolues et les caprices des saisons varient, là aussi, comme ailleurs. Cette impression « d'éternel printemps », à la gaieté latine et à l'hospitalité légendaire, est doublée d'une nature d'une prodigieuse fécondité, d'une diversité et d'une variété saisissantes telles qu'elle montre des paysages allant des rochers et des sols dénudés au sud, aux pentes verdoyantes et aux forêts tropicales et mystérieuses du nord. Les côtes sont somptueuses et les sinuosités des rivages, l'escarpement des mornes*, la végétation ici échevelée, ailleurs clairsemée, offrent un spectacle magnifique toujours renouvelé qui séduit le voyageur par cet aspect de carte postale en couleur; et bien qu'il en soit averti, l'étonnement du nouvel arrivant se manifeste lorsqu'il découvre la permanence des feuillages toujours verts et cette absence de froid et d'hiver. En effet cette terre, distante de la métropole de 7.000 kilomètres qui exigeaient jadis près de deux semaines d'une traversée maritime souvent houleuse, est à huit heures d'avion de Paris; dans ce court délai les vêtements chauds cèdent la place à la chemisette légère, au short et au bikini des plages. Ainsi on se retrouve «en Martinique », tournure actuelle qui a remplacé l'expression ancienne « à la Martinique» et qui confère à ce lieu la dignité d'une province française. Il ne viendrait à l'esprit de personne de dire autre chose que « en Bretagne, en Savoie ou en Corse... » 26

Madinina, « ce lambeau de l'histoire de France palpitant sous d'autres cieux », en plus de ses beautés naturelles et de son rhum, l'un des ambassadeurs les plus prestigieux et les plus connus des Antilles, a su conserver malgré les épreuves du temps, les caractères originaux qu'elle a toujours eus qui tiennent à sa situation dans la mer Caraïbe*, au bon sens, à l'humour, à la vivacité d'esprit, à la gouaille de ses habitants et à son peuplement. Ce peuplement qui s'est fait essentiellement par les Français et les Africains a permis aux uns et aux autres d'apporter avec eux leurs coutumes, leurs façons de vivre, leurs traditions, leurs croyances les plus diverses. Certaines avaient troublé mon enfance: j'entendais parler de « zombis* », qui seraient des revenants d'outretombe qui se vengent des injustices subies durant leur vie. Parfois de maisons hantées par ces zombis ou d'autres esprits, et que le seul moyen de remédier à cet état de choses est de faire appel à des « séanciers » ou « quimboiseurs », sortes de sorciers guérisseurs possédant, selon la population locale, des dons magiques pouvant chasser les mauvais esprits, ou solliciter leur venue. Les gens en mal d'amour peuvent également les consulter; alors gare aux révélations qui s'en suivront et à leurs représailles! D'autres croyances sont encore plus extravagantes, les contrats passés avec le diable, par exemple! Il existe aussi des manifestations et cérémonies traditionnelles, typiques: les fêtes patronales de chaque commune; la Toussaint, le premier novembre, où fleurs, bougies et candélabres inondent les cimetières pleins de gens endimanchés venus honorer leurs morts et prier pour le repos de leur âme; et les soirs précédant Noël, lors des veillées, dans les campagnes surtout, où l'on chante des 27

cantiques dont les paroles sont traduites en créole, cette langue locale, à la syntaxe simple, aux racines européennes et africaines, dont le langage imagé et charmant se plie au rythme de la biguine* ; jusqu'à la nuit de Noël où, après la messe, les amis se joignent à la famille pour se réunir autour de la table bien garnie de plats locaux de circonstance, raconter des histoires, chanter et danser. Mais ce qui est le plus prisé, ce que le Martiniquais aime et attend avant tout, c'est son carnaval et sa musique. L'Antillais a le sens inné de la danse et de l'harmonie dont les genres les plus connus et dansés sont la biguine, la valse créole, la mazurka*, tandis que dans certaines campagnes, les vieilles danses d'origine africaine, le bel air*, la calenda*, le laghia* ont encore droit de cité. Enfin arrive le carnaval, moment privilégié, qui se déroule les quelques quatre jours s'écoulant du samedi au mercredi des Cendres, Fort-de-France étant la seule ville au monde où l'on fête ce jour-là. Quel spectacle, quelle joie, quelle liesse où tous se côtoient, sans barrières ni préjugés sociaux, sans aucune distinction, ni restriction. Dès midi, des milliers de «diablesses* » envahissent les rues. Au fur et à mesure, comme mus par un instinct propre à ce jour béni, tous convergent pour se réunir en un seul et unique « vidé* » ; tandis que vers 16 heures, le gros des troupes se retrouve pour prendre alors le départ du vidé monstre aux orchestres divers qui parcourra encore les grandes artères de la ville avec «Vaval* », roi du carnaval porté jusqu'au bûcher où il sera brûlé en effigie sur la place de la Savane, en« place de Grève* ». Toutes les diablesses sont vêtues de noir et de blanc, en signe de deuil, portant parfois des perruques et des masques sur des visages enfarinés, puisque Vaval sera mort et parti pour une longue année.

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Une fois ce dernier immolé, toute cette foule en délire regagnera les dancings, les hôtels, les clubs privés pour danser jusqu'à minuit, fin du carnaval et début du Carême. Ce mercredi des Cendres est le point culminant de la fête et de la ferveur populaire. Mais pendant les trois jours qui l'auront précédé, on aura pu apprécier les cortèges des mariages burlesques, les présentations de costumes divers et variés, de la reine du carnaval, des rétrospectives historiques, et les défilés de groupes de diables* et diablotins dans leurs costumes habituels rouges du mardi gras, constellés de petits miroirs clinquants, le tout dans la joie profonde d'une population qui a besoin de ces fêtes pour se retrouver. Les superstitions enfin tiennent une grande place dans cette vie antillaise, et pour illustrer ce propos que j'ai entamé en parlant de végétation et de plantes, je le compléterai en citant une recette qui n'a jamais vieilli et que j'ai quelquefois entendu conseiller à des amoureux qui souhaitaient être rassurés sur leur passion alors chancelante. C'est là que les plantes du cœur ont aussi leur place et l'une, en particulier, qui pousse entre les rochers et donne une inflorescence* aussi belle que les lustres des plus riches demeures. Elle s'appelle « mal tête* ». Sa magie réside dans un pouvoir spécial: « Imprimons par égratignures dans l'épaisseur de la feuille le nom de l'être aimé; puis plaquons cette feuille dans un livre ou un carnet de poche. Si, au bout d'une dizaine de jours, l'ébauche de petites plantes poussent dans les crénelures du bord de la feuille, c'est qu'on vous aime toujours, que nous ne sommes pas délaissés... » Voilà mon île magicienne, celle de ma jeunesse dont je parle sans cesse avec l'émotion et la passion que je ressens chaque fois qu'il m'est donné de l'évoquer et dont je re29

tiens toujours la beauté et les traits si particuliers, si séduisants de sa population. En me remémorant mes jeunes années, je revois en pensée ses vertes montagnes, ses pitons audacieux, ses mornes ondulés, sa mer des Caraïbes dont le calme contraste avec la furie de l'Atlantique sur sa côte est; je me laisse bercer au murmure des eaux de ses rivières et de ses ravines*, au chant des filaos* et des fougères de ses forêts. Appels d'espoir et d'amour, cris de colère et de dépit où les détresses sentimentales se sont souvent mêlées à l'emballement pour garder la fierté de leur origine; où les hommes de ma génération n'ont plus qu'à fermer les yeux pour se souvenir, pour ressentir profondément en eux l'appel du passé, pour entendre les voix de leur lointaine adolescence. Bien sûr cette terre a connu des mutations depuis ce temps-là: mutations économiques, sociales, politiques dues à un monde en marche qu'il faut suivre; mais elle a su garder certaines de ses traditions, ses manières de faire et de vivre, de sentir, tout ce qui doit être maintenu sous peine d'assister à une uniformisation des comportements qui aboutirait à un appauvrissement sans concession. Elle doit conserver ou accroître son patrimoine culturel, avec sa musique populaire, sa langue créole, son humour et sa fantaisie traditionnels qui transforment un fait divers en épopée joyeuse du carnaval, surtout à ces moments où, dans la confusion des esprits, le monde traverse encore maintenant une crise de conscience et où la paix, la liberté des peuples, les valeurs morales et spirituelles doivent être respectées et sauvegardées. Il est ainsi des moments et des sentiments que l'on pourrait croire oubliés, mais qui, à la faveur d'un évène30

ment, d'un traumatisme physique ou affectif, reviennent à la surface et sont plus forts et plus présents que jamais.

C'est dans cette île des Petites Antilles que je vis le jour, un 15 mai, sous le signe du Taureau dont je retiens principalement que le symbolisme astrologique met l'accent sur « la puissance dans la réalisation, l'obstination, l'ardeur au travail, la persévérance... sur un être laborieux, agissant avec méthode, suivant adroitement un plan judicieusement pensé d'avance... Sentimentalement le Taureau est un partenaire apprécié... d'une nature possessive et jalouse, il aura tendance à vouloir garder ses amis pour lui... » Cette analyse me conviendrait bien si elle n'était complétée par une appréciation qui ferait du Taureau « un être assez matérialiste pour qui l'argent est important, car mentalement il lui apporterait une certaine sécurité... » Alors là, en ce qui me concerne, je dis non! Mais n'allons pas plus loin dans ce domaine et laissons à l'astrologie ses ombres et ses mystères et ne conservons de ces jugements que ce que notre conscience et notre sincérité nous poussent à reconnaître ce qui fait notre « intime conviction ». Nous étions cinq enfants, ce qui était une bonne moyenne dans les familles martiniquaises. La nôtre a toujours habité Fort-de-France. Avant de porter ce nom, cette petite ville, à l'origine, s'appelait Fort-Royal; puis, de 1793 à 1794, dite République-Ville ou Fort-de-Ia-République, elle est prise dans la tourmente révolutionnaire. Les planteurs, opposés aux réformes, demandent de l'aide aux Anglais: de 1794 à 1802, redevenue Fort-Royal, elle est occupée par ces derniers. Elle s'appellera définitivement Fort-de-France en 1848. 31

La construction de la ville avait commencé en 1673, et sous l'impulsion du comte de Blénac, alors gouverneur à partir de 1677, la cité militaire se développera considérablement. Une rue importante de la ville porte encore le nom de Blénac. Fort-de-France subira quelques coups du sort puisqu'en 1839 un tremblement de terre en détruisit une partie; puis ce fut un incendie en 1890 qui anéantit un quartier; un cyclone en 1891 contrariera les efforts d'aménagement de la ville portuaire. Enfin en 1900, un nouvel incendie va en détruire un autre quartier, dit du « Carénage ». Après l'anéantissement de Saint-Pierre* par l'éruption volcanique du 8 mai 1902, Fort-de-France accueille 6.000 sinistrés; son nouveau statut de capitale économique entraîne la construction de bâtiments dont l'extension repousse ses limites extérieures. Ce sera alors le siège du gouvernement de la colonie avant de devenir une préfecture après la loi sur la départementalisation* transformant les anciennes colonies d'outre-mer en départements. La ville, située sur un arc de cercle, fait face à une large baie, naturellement protégée, dont on a souvent dit qu'elle était la plus belle et la plus sûre du monde. Choisie pour ce port naturel exceptionnel, l'île a bénéficié très tôt d'un effort financier soutenu afin de pouvoir affirmer la défense française dans la Caraïbe. La configuration même de la côte et de sa rade a fait que, lors de la dernière guerre, plusieurs navires de la marine française y restèrent au mouillage en toute sécurité. Des batteries qui en protégeaient l'accès étaient remplacées plus tard par de nouvelles, plus performantes et quelques fortins existants étaient modernisés et sécurisés. Fort-de-France est protégée, dans ses hauteurs, par deux forts, Desaix et Tartenson où, en 1894, Behanzin, roi 32

du Dahomey, condamné à l'exil après la reddition de Cotonou, débarqua en Martinique pour y vivre avec sa suite jusqu'à son retour en Afrique où il mourut en 1906; ainsi que par le fort Saint-Louis, qui soutient la presqu'île rocheuse qui s'avance dans la « baie des Flamands» et la ferme partiellement. Derrière elle, existe un très profond cul-de-sac maritime où a été construit un véritable port, avec toutes les structures permettant d'accueillir des bâtiments de fort tonnage, le tout réalisant une zone portuaire économique et commerciale importante. Dans le premier tiers du XXe siècle, et même quelques années plus tard, c'était encore une ville calme, résidentielle, où il faisait bon vivre, laissée à la classe dite « bourgeoise », cette bourgeoisie locale plus intellectuelle qu'économique, implantée à Fort-de-France mais qui avait su se créer de solides racines à Paris et dans d'autres grandes cités métropolitaines. Très peu d'automobiles en circulation et en stationnement. L'activité commerciale régnait essentiellement sur le « bord de mer », cette grande artère réservée aux entrepôts, aux commerces de gros où venaient se ravitailler les patrons des petites entreprises, les boutiquiers et les épiciers éparpillés ici et là et dans les communes. Habiter la ville était alors signe de réussite et de bonne santé sociale. Les métissages* avaient fait leur œuvre et les grandes familles de mulâtres et de Noirs connues, regroupées dans le centre-ville s'entendaient fort bien; elles se partageaient les professions libérales, les grands magasins, le négoce et les postes importants de l'administration. Les classes sociales étaient, en fait, celles du XIXe siècle, sur lesquelles pesaient les caractères locaux de ces métissages, des succès personnels ou familiaux, des lour33

deurs des inégalités et des injustices, des unions clandestines parentales ou intéressées. Les békés* s'étaient réservés les beaux quartiers sur les hauteurs de la ville, en particulier « la route de Didier ». Descendant des colons, possesseurs des terres où ils produisaient le sucre et le rhum, ils étaient soutenus par les banques locales et faisaient prospérer leurs affaires tout en gardant leurs distances avec les autres, toutes catégories confondues. Ce n'est pas là qu'il y aurait une chance de retrouver des alliances! Les campagnes étaient pauvres, et leurs habitants, ouvriers agricoles pour la plupart, vivaient de leurs maigres salaires et des modestes revenus que la petite « pièce de terre» qu'ils exploitaient pouvait leur rapporter. Les grèves fréquentes, même si elles ne semblaient rien arranger ou apporter matériellement à ceux qui les déclenchaient, réveillaient au contraire, avec le temps, un climat social lourd et pesant qui allait influer plus tard sur l'avenir de la Martinique, puisqu'il se détériorait à l'extrême, avec quelques malheureuses conséquences difficilement acceptables, même si elles pouvaient se comprendre sur le fond, puisque à la longue elles portèrent leurs fruits. Les métropolitains enfin étaient de plus en plus nombreux. Ils étaient attirés par l'espoir, sinon la certitude, d'une promotion sociale qu'ils n'auraient jamais pu acquérir dans les provinces tristes qu'ils allaient quitter sans trop de regrets, alors que l'exotisme, avec son soleil et son ciel bleu, leur ouvrait les bras. Certains qui avaient tenté l'aventure pour quelques années y demeurèrent à vie après avoir créé de vraies familles et s'être intégrés complètement dans la société locale. De plus, pour les fonctionnai-

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res, le fait qu'ils étaient mieux payés outre-mer était un attrait supplémentaire et un avantage non dédaignable. Quelques visiteurs commerciaux, sans aucun complexe, s'étaient liés d'amitié avec des connaissances locales et avaient pu s'associer à elles pour faire prospérer leurs affaires. Eux aussi ont bien réussi leur expérience à la Martinique, et participant au métissage, ils se sont fondus dans les différentes catégories sociales comme les autres.

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