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Prêtre dans son siècle

De
248 pages
L'abbé Claude Gilles s'engagea comme soldat lors de la Seconde Guerre mondiale en France, en Allemagne, puis en Indochine. Il raconte ici son enfance et sa jeunesse, le ministère en paroisse, son engagement au service des réfugiés asiatiques. Il décrit les camps de réfugiés en Thaïlande et ceux d'Indonésie, et analyse son travail au sein d'associations dont l'objet est de faciliter l'intégration des réfugiés dans la société française.
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Prêtre dans son siècle

Religions et Spiritualité
collection dirigée par Richard Moreau, professeur honoraire à l’Université de Paris XII, et André Thayse, professeur émérite à l’Université de Louvain La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d’ouvrages : des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l’homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue interreligieux.

Titres déjà parus :
Christine Brousseau, Les vies de saint Etienne de Muret. Histoires anciennes, fiction nouvelle, 2008. Yves Bourron, Philippe Van Den Bogaard, Tu t’appelleras Felipe. Un prêtre au coeur des communautés de base du Chili. Interviews et rédaction d’Yves Bourron, 2008. André Thayse, L’Exode autrement. De la loi à l’Espérance (avec la collaboration de Marie-Hélène Thayse-Foubert, 2008. François Le Boiteux, L’imaginaire religieux et le fonctionnement cérébral. Place et signification des mythes religieux, 2008. Humberto José Sanchez Zarinana, sj, L’être et la mission du laïc dans une église pluriministérielle. D’une théologie du laïcat à une ecclésiologie de solidarité (1953-2003), 2008. Maryline Darbellay, Karlfried G. Dürckeim. Une rencontre entre l’Orient et l’Occident, 2008. David Bensoussan, L’Espagne des trois religions. Grandeur et décadence de la convivencia, 2007. Didier Fontaine, Le nom divin dans le Nouveau Testament, 2007. Daniel Faivre (sous la direction de) Tissu, voile et vêtement, 2007. Philippe Péneaud, Les Quatre Vivants, 2007. Pierre Bourriquand, L’Evangile juif. La liturgie synagogale source du premier Evangile, 2007. Daniel Faivre, Mythes de la Genèse, genèse des mythes, 2007. Bernard Félix, Fêtes chrétiennes. Du Jour des Morts à la fête de la Réformation, 2007. Bernard Félix, Pour l’Honneur de Dieu. Robert d’Arbrissel - Bernard de Clairvaux Thomas Becket - Dominique de Guzman, 2007. Jean-Jacques Raterron, Célébration de la Chair, Epithalames à l’Incarné. Célébrations lyriques en l’honneur des Mariés. Préface de Philibert Secrétan, 2007. André Thayse, Rêves, roueries… et réconciliation. La Genèse autrement, 2007. Mgr Antonio Ferreira Gomes. Lettres au pape. Regard de l’évêque de Porto sur l’Eglise et sur l’Histoire, 2007. Etienne Osier-Laderman, Sources du Karman. Mythologie, éthique, médecine, 2007.
(Suite des titres page 245)

Du même auteur : De l’Enfer à la Liberté : Cambodge - Laos - Vietnam. L’Harmattan, 2000. Franche-Comté, terre d’accueil : Cambodgiens - Laotiens - Hmong - Vietnamiens. L’Harmattan, 2000. Cambodgiens, Laotiens, Vietnamiens de France. Regard sur leur intégration. L’Harmattan, 2004. Le Cambodge : Témoignages d’hier à aujourd’hui. L’Harmattan, 2007.

Préface
Bien que nous soyons cousins germains, nous nous connaissons peu, l’auteur et moi. Il est de Besançon et je suis de Paris. C’est dire que j’ai beaucoup appris en lisant ce livre. Inversement, j’ai en commun avec lui un certain nombre de liens familiaux et, surtout, une commune vocation à être prêtre. Le Père Claude Gilles divise sa vie en trois périodes, presque d’égale longueur. La troisième, qui se poursuit encore, est consacrée aux réfugiés d’Extrême-Orient : c’est celle qui est la plus originale et pour laquelle je n’ai pas de points de comparaison. Inversement, pour ce qui est de sa formation et de son ministère de prêtre en paroisse, je sais de quoi il parle et, en même temps, je vois la différence due aux treize ans qui nous séparent. Claude Gilles, avant d’être prêtre, a connu la Résistance pour laquelle sa mère a été, à juste titre, décorée ; il a été deux fois emprisonné quelques jours par les Allemands ; il s’est engagé pour la fin de la guerre et s’est retrouvé en Indochine avant de revenir au séminaire. C’est une expérience tout autre que la mienne : j’avais tout juste sept ans à la libération de Paris. L’observation est banale mais j’en vérifie la justesse : les événements survenus dans l’enfance marquent toute une vie et il suffit de quelques années pour être presque d’une autre génération. L’autre différence entre nous tient plus à la géographie qu’à la chronologie. Le Père Claude Gilles a connu, dans le Doubs et à Besançon, une situation de chrétienté que, même si j’avais eu treize ans le plus, je n’aurais pas connue à Paris. Dans ce contexte, le jeune prêtre a développé une spiritualité et un apostolat de militant, plus à l’aise dans l’action que dans des analyses concluant que toute initiative a du pour et du contre et qu’il est donc plus prudent de ne rien faire. Sa foi et la certitude d’être dans sa voie en ayant répondu à l’appel du Christ lui ont fait traverser un siècle mouvementé sans être personnellement ébranlé. Nous évitons le portrait caricatural de l’Eglise avant Vatican II, opposé au portrait idyllique de l’Eglise post-conciliaire. Vient enfin cette troisième période où la vie du Père Claude Gilles est de plus en plus consacrée aux réfugiés d’Extrême-Orient. Cette orientation n’est le résultat ni d’un parti-pris idéologique, ni d’un désintérêt pour son ministère de curé. Comme il avait répondu à l’appel du Christ pour devenir prêtre, il a répondu aux appels des frères et sœurs du Christ quand ils se trouvèrent sur son chemin. Ses supérieurs semblent avoir, sans trop de réticence, reconnu le

bien fondé de son action. Ils ont fait plus que de lui laisser la liberté d’agir à sa guise ; ils lui ont donné un statut qui lui permettait de ne pas agir seulement en son nom propre. Je crois qu’il faut être reconnaissant à Claude Gilles de nous avoir raconté son histoire. Pour tous, c’est un document précieux sur notre siècle. Pour les chrétiens, c’est un beau témoignage de fidélité au Christ et de liberté dans l’obéissance. Jacques Perrier évêque de Tarbes et Lourdes

Avant-propos Je suis attaqué en 1994 par des pirates dans le golfe du Siam
En 1994, un ami cambodgien, capitaine d’un caboteur, me proposa de l’accompagner sur son petit cargo, de Sre Ambel à Koh Kong, deux petites villes situées sur la côte cambodgienne, la première, dans la baie de Kompong Som, l’autre sur un îlot proche de la frontière thaïlandaise. Le voyage devait durer toute la nuit. A cette époque, la Chaîne de l’Eléphant au nord de Kompong Som (Sihanoukville) était encore sous l’obédience des Khmers rouges et il était dangereux de la franchir seul, sans accompagnement militaire ; c’est pourquoi le transport de Sihanoukville à Phnom Penh se faisait en convoi accompagné par des véhicules militaires et à des horaires précis. Notre voiture a bifurqué sur la droite avant de franchir la montagne, vers le petit port de Sre Ambel où était ancré le caboteur. Après un repas au restaurant, nous avons attendu assez longtemps en regardant le chargement du navire. Les dernières démarches administratives effectuées, ce fut au tour des passagers d’embarquer. Ceux-ci s’entassèrent sur le pont sous des abris de toile afin d’être protégés du soleil ou de la pluie : un semblant de protection. Au Cambodge, on n’était pas difficile pour le confort dans les transports, surtout à cette époque de l’après Pol Pot. Enfin, ce fut à mon tour de monter à bord avec le capitaine. J’avais une place de choix dans la cabine de pilotage à côté du capitaine. Je dominais le pont et j’avais une vue sur l’horizon. Dans la soirée enfin, après cette attente assez longue, nous avons largué les amarres pour descendre lentement la baie vers la mer. La côte n’était pas très loin ; je me délectais de voir ces rives verdoyantes où s’amorçaient les premiers contreforts des Cardamomes. J’étais assis sur une banquette juste derrière la barre tenue par le maître de bord. Assez tard dans la soirée, j’ai pu m’allonger pour dormir un peu à côté de mon ami et fidèle interprète cambodgien qui me suivait presque partout. Soudain, au milieu de la nuit, je fus réveillé par des coups de feu ! Le capitaine nous dit de ne pas nous inquiéter ; puis nous avons fait escale sur un îlot pour les démarches administratives douanières. Nous en avons profité pour descendre à terre afin de nous dégourdir un peu. Après une bonne heure de détente, nous sommes repartis pour arriver tôt le matin à Koh Kong, terminus du voyage. Le port en eau profonde se trouve sur un îlot près de la frontière thaïlandaise et la ville est située sur la côte cambodgienne.

Dans la matinée, le capitaine nous emmena sur la terre ferme, juste en face du port, avec un hors-bord très rapide dans lequel on est très secoué. C’était la première fois que j’empruntais un engin de ce genre. A terre, une voiture nous attendait pour aller visiter la ville et les environs sans toutefois franchir la montagne des Cardamomes. A midi, au cours du repas dans un restaurant, le capitaine nous prévint qu’il lui était impossible de repartir le soir même. Il y avait un contretemps pour le chargement. Il nous trouverait un bateau pour le retour (à cette époque on ne pouvait pas traverser la chaîne des Cardamomes qui n’était pas carrossable d’une part et d’autre part occupée par des éléments Khmers rouges non encore ralliés). Il put enfin découvrir une petite barque en bois semblable à celle des « boat people » (environ huit à dix mètres de long sur trois de large). C’est lui qui paya notre passage au capitaine de cette barque en nous recommandant à lui. Enfin, après le chargement de quelques marchandises et l’embarquement d’une dizaine de passagers dont deux bonzes, nous avons quitté le port vers vingt et une heures ; la nuit était tombée depuis longtemps. Comme à l’aller, j’étais dans la cabine de pilotage, mais le confort était plus spartiate. Celle-ci était si petite que, pour m’asseoir sur la banquette, j’étais plié en deux, le plafond étant trop bas ! Situation assez inconfortable car en plus nous étions trois sur cette banquette : une dame, mon ami et moi. Avant de partir, j’avais remarqué que le capitaine avait à côté de lui un fusil Kalachnikov ! Malgré l’inconfort, je me suis assoupi assez vite à cause de la fatigue de la journée. Au milieu de nuit, je fus réveillé par un violent coup de feu. C’était notre capitaine qui tirait en l’air pour dissuader deux bateaux pirates de s’approcher de nous. Mon ami interprète m’a expliqué que ceux-ci tournaient autour de notre bateau depuis un certain temps pour nous signifier de nous arrêter afin de nous piller. C’est pourquoi, devant ces menaces, le capitaine avait tiré en l’air pour montrer qu’il se défendrait et qu’il le pouvait. Tout à fait réveillé, j’ai remarqué pendant plusieurs heures le manège des bateaux pirates qui tournaient rapidement autour de nous. Soudain le capitaine fit marche arrière pour ralentir notre bateau. Il avait remarqué que, cette fois-ci, ce n’était plus de l’intimidation, le danger devenait bien réel. Malgré notre projecteur qui perçait la nuit épaisse pour illuminer le pont et montrer qu’il y avait des passagers et des bonzes à bord, les pirates fonçaient sur nous. A cet instant, j’ai bien vu l’un des deux bateaux passer à quelques centimètres de notre étrave, sans nous toucher heureusement, puis comme nous approchions d’une zone fréquentée par des pêcheurs, ils quittèrent les lieux. Le voyage se poursuivit sans histoire, mais au lieu de débarquer à Sihanoukville pour profiter du convoi militaire (déjà parti, car nous avions beaucoup de retard), c’est à notre point de départ de la veille, Sre Ambel, que nous avons accosté. Dans la voiture qui nous ramenait à Phnom Penh, j’ai appris que mon ami et ma voisine avaient vidé des bouteilles d’eau en plastique pour me faire une ceinture de sauvetage en cas de collision. Je ne m’en étais pas rendu compte.
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J’étais le personnage à sauver en priorité ! Personnellement, par inconscience, je n’ai pas eu peur, car notre bateau était en bois et les nombreux colis sur le pont auraient certainement flotté en cas d’abordage et de destruction de notre bateau. C’est du moins ce que je croyais. Ouf ! nous l’avions échappé belle. Etre piraté dans le golfe du Siam, quelle aventure ! Qui étaient ces pirates ? Cambodgiens ? Thaïlandais ? Il paraît que c’était assez fréquent dans cette zone, ainsi que d’ailleurs dans toute cette région jusqu’en Indonésie, qui était et demeure encore une zone infestée de pirates ne craignant pas de s’attaquer même à de grands cargos. La presse l’a déjà signalé plusieurs fois.

DANS LE CABOTEUR

Comment suis-je arrivé à vivre cette aventure peu banale, moi, prêtre diocésain, c’est ce que je voudrais montrer dans cet ouvrage : l’histoire d’une vie peu ordinaire, parsemée d’embûches, de difficultés et de grandes joies.

Pour commencer permettez-moi de citer un passage de l’évangile de JésusChrist selon saint Mathieu (chapitre 25 versets 31 à 36) et qui sera l’une des constantes de ma vie sacerdotale.
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« Au Jugement dernier, quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, il siègera sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres… Le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez les bénis de mon Père… J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; J’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; J’étais un étranger et vous m’avez accueilli ; Nu, et vous m’avez vêtu ; Malade, et vous m’avez visité ; En prison, et vous êtes venus à moi… Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ? Quand nous est-il arrivé de te voir étranger, de te recueillir, nu, et de te vêtir ? Quand nous estil arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ? Et le roi leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! » « Alors, il n’y a plus de Grec et de Juif, d’Israélite et de païen, il n’y pas de barbare, de sauvage, d’esclave, d’homme libre, il n’y a que le Christ ; en tous, il est tout (Lettre de saint Paul aux Colossiens 3–11). » *** Au soir d’une longue vie, je voudrais transmettre à ma famille, à mes nombreux amis et à tous ceux que j’ai côtoyés à travers le monde, tout ce que j’ai vécu, la vie d’un prêtre à travers une période bouleversée. Je me suis efforcé de donner le meilleur de moi-même pour annoncer Jésus. Je n’y suis pas toujours arrivé. Il y eut des hauts et des bas comme en toute vie humaine. Mais Jésus Christ m’a toujours aidé à faire pour le mieux. Dans cette traversée d’un siècle, je distinguerai trois parties qui représentent les trois grandes périodes de ma vie. Elles sont différentes selon les circonstances, car j’ai vécu à une époque à la fois troublée et riche d’espoir, comme le fut l’Eglise pendant ce siècle. 1 – Dès mon enfance j’ai été formé à affronter une vie rude et sévère, sans compromis, dans la famille, la société (le scoutisme) et au séminaire, dans le contexte dramatique de la guerre, au cours de laquelle j’ai connu la prison et les combats en France, en Allemagne et en Indochine. 2 – Ma vie paroissiale, après mon ordination sacerdotale, avec tout l’élan d’un jeune prêtre, que ce soit comme vicaire, comme curé de village ou de ville dans un quartier difficile et nouveau, une ZUP, a été riche d’espérance.
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3 – Et enfin comme missionnaire auprès des plus pauvres de l’époque, les réfugiés étrangers, par la Pastorale des migrants, un service de l’Eglise locale, j’ai pu découvrir le monde. Il se trouve que chacune de ces périodes a eu approximativement la même durée, environ vingt-sept ans. Avec le recul du temps, je peux dégager quelques lignes directrices tracées par la Providence : – mon désir d’être prêtre qui n’a jamais varié depuis l’âge de sept ans, malgré les aléas de l’histoire, – celui d’être au service des autres : tout d’abord dans la classe ouvrière souvent éloignée de l’Eglise, par mon engagement dans les mouvements d’Action Catholique, puis auprès des étrangers, étudiants ou réfugiés, – en y regardant de plus près, je constate que l’Esprit Saint m’a préparé à aider les réfugiés avec mes humbles moyens, non dans les hautes sphères avec de grandes responsabilités nationales ou internationales, mais à la base, en étant à l’écoute des autres. J’espère continuer jusqu’à la fin de ma vie. Je n’ai pas été parfait, loin de là, et je demande pardon à ceux à qui j’aurais pu faire du tort.

Première partie : origine, enfance, jeunesse et guerre 1 Mes origines
Je m’appelle Claude Gilles : le nom de deux grands saints, tous deux moines ermites. Claude est mon premier prénom. Saint Claude naquit au VI e siècle à Salins dans le Jura au Château de Bracon. A l’âge de sept ans, il fut envoyé dans une école épiscopale ou monastique, à vingt ans il devint prêtre, et, à trente-deux ans, évêque, contre sa volonté. Il passa sept années comme évêque de Besançon. Au terme de ce temps, il résilia cette fonction et alla s’enfermer dans un monastère à Condat, aujourd’hui Saint-Claude, dans le Jura, où il fut père abbé pendant cinquante-cinq ans. Il mourut en 694, la quatrième année du règne du roi Childebert. Sa sainteté rayonna dans toute la région. Gilles est mon patronyme. C’est le nom d’un saint ermite, dont la fête est célébrée le 1er septembre. D’après les documents connus, St Gilles est né à Athènes, en Grèce, en 650. Fils unique, il était très aimé de ses parents profondément chrétiens qui descendaient d’une lignée royale. Très tôt, il accomplit des miracles. Il s’enfuit de Grèce sur un bateau et arriva à Marseille, où il commença sa vie d’ermite. Sa renommée s’étendit très vite dans la région et plus loin. Il alla même à Rome pour rencontrer le Pape, puis mourut aux environs de 724 ou 726. C’est un saint très renommé dans le Midi de la France.

Ma famille
Ma famille paternelle : Mon oncle Robert, mon parrain et frère de Papa, a ébauché une généalogie qui remonte à un certain Jean Gilles (1741-1821) qui habitait Villeneuve-lès-Avignon. Il était propriétaire foncier et cultivateur. Il y eut déjà un Claude Gilles (1771-1854) né à Villeneuve, propriétaire foncier.

Mon père Emmanuel Gilles est né le 26 novembre 1888 à Montargis et décédé à Avignon en 1963. Outre son frère Robert (mon parrain), il avait une sœur religieuse : Elisabeth. Depuis Jean Gilles et jusqu’à mon père, la famille Gilles a habité soit à Villeneuve, soit dans les environs, à Remoulins ou Roquemaure. Tous avaient des situations honorables dans la société d’alors : cultivateur, ou juge de paix, notaire, etc. Du côté de Maman, Pauline Claudet, c’est plus complexe et plus détaillé d’après la généalogie faite par mon grand-père Just Claudet né à Venise au Palazzio Tron sur le bord du Grand Canal, d’un père Claudet de Métabief (Haut Doubs), et d’une comtesse vénitienne Térésa ZEN, descendante d’un doge de Venise : Rénier Zéno (1253–1268). Mon grand-père, Just Claudet, a épousé Marie Dubourg dont le frère, Maurice Dubourg, lorsqu’il serait devenu archevêque de Besançon, m’ordonnerait prêtre. Maman, Marie-Paule (Pauline), est née à Lons le Saunier en 1899, aînée jumelle de ma tante Thérèse Heitz qui la secondera dans notre enfance. Elles seront réfugiées en Belgique, pour faire leurs études, suite aux lois antireligieuses de 1905 qui expulseront de France toutes les congrégations enseignantes. Elles auront quatre frères et sœurs (l’une d’elles sera ma marraine et une autre, une religieuse). Après une vie mouvementée pendant les deux guerres, elle fera partie d’un réseau de résistance F2 et sera infirmière au maquis O.D, et elle sera décorée de la Croix de guerre ; elle mourra en 1995. Mon frère Jean deviendra un sculpteur connu à Besançon.

2 Mon enfance
En ouvrant mon carnet de bébé !… je découvre quelques annotations écrites de la main de Maman sur les premiers jours qui suivirent ma naissance. Je suis né le 4 juin 1923 à dix-neuf heures à Villeneuve-lès-Avignon, rue des Récollets où mon père possédait une maison, héritage de ses ancêtres. J’ai été baptisé le 7 juin dans l’église collégiale de Villeneuve-lès-Avignon, construite aux environs de 1330 par le cardinal Arnaud de Via, neveu du pape Jean XXII. Mes premiers mois furent difficiles, car j’ai eu le 10 août la diarrhée verte, maladie très grave à l’époque. C’est avec de l’eau bouillie et à l’eau de riz que j’ai été nourri. Maman me dépeint ainsi sur le livret : Claude est très beau, le teint blanc et rose, les yeux grands et noirs. Je suis très éveillé, je remarque tout et je suis toujours de bonne humeur. Je pleure peu et passe de bonnes nuits. Voilà tout ce que je sais sur ma naissance et ma petite enfance.

VUE GÉNÉRALE DE VILLENEUVE-LÈS-AVIGNON

Un mot pour situer la ville de Villeneuve-lès-Avignon. C’est une ville actuellement située dans le département du Gard. Je soulignerai que Villeneuve a hébergé des cardinaux lors du séjour des papes à Avignon. Cette ville est célèbre par sa Chartreuse, son fort, et des richesses artistiques diverses tel le tableau de la fameuse pietà d’Avignon.

Après leur mariage à Paris, mes parents descendirent dans le Midi ; leurs deux familles résidaient à Paris, à cette époque-là, deux familles bourgeoises, honorables, et de tradition chrétienne. Tout petit, j’ai commencé mes études dans une école de Jésuites à Avignon, comme la tradition le voulait et c’est là qu’on est venu me chercher un jour pour partir vers le nord, à Besançon, suite à des désaccords entre nos parents. C’était en 1928. J’avais cinq ans et mon frère Jean trois. Ce fut un départ précipité, Maman quittant le foyer conjugal de Villeneuve pour des raisons sur lesquelles je ne m’étendrai pas. C’était une décision alors complètement scandaleuse dont le jugement fut approuvé par le tribunal quelque temps plus tard. Nous devions partager les vacances entre notre mère et notre père. C’est ainsi que, dès notre plus jeune âge, mon frère et moi, confiés chaque fois au contrôleur, avons connu les voyages en train. Suite au jugement de la séparation, trois fois par an, nous prenions le train : huit jours à Noël, huit jours à Pâques et un mois aux grandes vacances. Cela a contribué certainement à mon goût des voyages. Notre premier logement fut à Tarragnoz dans une de ces maisons qui existent toujours, à proximité du tunnel du canal, maison taillée en partie dans la roche de la citadelle ; notre chambre était accolée à la roche. Soutenue financièrement par une aide de mon grand-père et une pension versée par mon père, en réalité par le frère de celui-ci, mon oncle et parrain, mais sans revenus personnels, Maman tricotait des pulls et des écharpes jusqu’en 1938, année où elle passa son diplôme d’infirmière et entra à l’hôpital Saint-Jacques. Années difficiles mais heureuses. J’allai d’abord à l’école primaire libre, rue Renan. Puis par la suite, au collège Saint-Jean ; nous avions déménagé au 28 rue Chifflet, à proximité de la sœur jumelle de Maman, Marie-Thérèse Heitz, qui nous avait accueillis en 1928. Nous avons passé notre enfance comme frères et sœurs avec nos cousins Heitz et cela nous a beaucoup aidés. Nous collectionnions le papier d’argent des tablettes de chocolat, ainsi que des timbres envoyés aux missionnaires de Chine pour aider les « petits Chinois ». Que faisaient-ils de ces timbres, je ne sais pas, mais j’ai découvert lors de mes voyages en Asie, dans des magasins, des cartes postales illustrées représentant des personnages ou des paysages, à partir de timbres découpés et collés, curieuse coïncidence. Etait-ce à ces illustrations que nos fameux timbres servaient ? Jusqu’en 1939, nous avons partagé notre vie entre les études au lycée Saint-Jean, et le scoutisme, d’abord chez les louveteaux puis les scouts de France. Mon frère et moi nous entendions très bien.
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Scoutisme
Le scoutisme a revêtu pour nous une importance très grande, en occupant nos loisirs et en nous donnant un idéal, un savoir-faire de la débrouillardise, des amitiés, et il m’a conforté ainsi dans ma foi chrétienne. Je crois que cela a marqué notre vie à tous deux. Il a fortifié mon désir d’être prêtre, désir que j’ai ressenti dès l’âge de sept ans grâce à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, et qui n’a jamais varié ni été remis en question malgré les aléas de la vie. Nous faisions partie de la 1ère Besançon : Groupe Charles de Foucauld. Nous apprendrons au cours de ces années à mieux connaître qui fut Charles de Foucauld, assassiné à Tamanrasset pendant la Grande Guerre. C’est d’ailleurs à cette époque que commençait le scoutisme à Besançon. Il n’était pas soutenu par le Cardinal Binet, alors archevêque de Besançon. Pourquoi ? Je ne le sais pas. Louveteaux C’est en 1933 que j’ai fait ma promesse de louveteau à l’abbaye d’Acey. A cette époque, nous avions un chef (Roger Maire) et non une cheftaine comme ce sera le cas par la suite. Par la promesse, je me suis engagé à suivre la loi du mouvement : être joyeux, sportif, actif, copain avec tous et ami du Seigneur. Voici le texte : Je sais que vous serez avec moi, même lorsque j’oublierai parfois un peu notre loi. Alors, avec l’aide du Seigneur et de vous tous, je promets de faire de mon mieux pour suivre la loi des louveteaux et grandir avec Baloo, Louna, Inouk, Bagheera, et frère Loup. Nous nous inspirions des qualités des animaux du Livre de la jungle de Kipling. Notre modèle était saint François d’Assise. C’est ainsi que j’ai eu très tôt une dévotion pour lui et c’est en souvenir de cette période de ma vie que j’ai donné le nom de Saint François d’Assise à la nouvelle paroisse de Planoise que je créerai beaucoup plus tard. Scout J’ai fait ma promesse de scout à la Pentecôte 1936 à la Grange-SaintAntoine, aux environs de Besançon, au cours d’un camp. Cette promesse, si je m’en souviens, a été celle-ci : Sur mon honneur et avec la grâce de Dieu, je m’engage à servir de mon mieux Dieu, l’Eglise et la Patrie, à aider mon prochain en toutes circonstances et à observer la loi scoute. Il y avait trois principes : — Le scout est fier de sa foi et lui soumet toute sa vie. — Le scout est fils de France et bon citoyen. — Le devoir du scout commence à la maison. Ce sont ces principes qui m’ont aidé à être un homme et un chrétien. Je ne les regrette pas, ils ont formé mon enfance. Il est vrai que nous n’avions
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LE JOUR DE LA PROMESSE

pas toutes les facilités d’aujourd’hui, mais nous avions un idéal : idéal chrétien et patriotique. Cet idéal patriotique a conduit quelques uns de mes amis à mourir dans les camps de concentration nazis : je pense à Claude Marquiset dont j’ai retrouvé le nom par hasard sur un monument du camp de Mauthausen où je suis allé après la guerre. C’est cet idéal chrétien qui a formé de nombreux prêtres. Le scoutisme a été une pépinière de prêtres. Il faut en être fier. L’insigne de la promesse était une croix scoute (la croix de Jérusalem pour les scouts de France). Nous étions fiers de l’accrocher sur notre chemise. Le scoutisme m’a permis de m’épanouir humainement et spirituellement, de donner un sens à ma vie, d’avoir le souci du prochain. En un mot, nous avions à l’époque un idéal. C’est au sein du scoutisme que j’ai trouvé l’amitié, dans la patrouille et dans la troupe. Même si la vie s’est chargée de nous séparer, je crois que tous ont été marqués par ce passage dans le scoutisme. Mon entrée au séminaire m’a séparé de mes amis que je retrouverai malgré tout, de temps en temps. C’est mon chef de Louveteaux qui sera aussi mon chef chez les scouts. Il sera très exigeant dans la branche scoute, sera ordonné prêtre à son retour d’un camp de prisonniers de guerre et c’est lui beaucoup plus tard qui m’installera comme curé de la paroisse de Deluz, il était alors doyen. C’était Roger Maire. Je me souviens du premier grand camp en Italie sur le bord du lac de Garde à Salo. Nous campions aux abords d’un terrain de football et côtoyions les jeunesses fascistes, les Balillas, dont les chefs avaient le fameux calot à franges pendant sur le côté. Puis il y eut notre voyage à Venise avec les visites
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de la basilique Saint-Marc, du palais des doges et une mémorable croisière en gondole à travers la ville. Sur le retour, nous avons fait l’ascension du Mont-Rose. Etant parmi les plus jeunes, je suis resté dans un refuge avec d’autres pendant que les plus grands faisaient l’ascension. Je me souviens très bien que le guide nous avait conseillés de nous mettre des journaux sur la poitrine pour éviter d’avoir froid. D’autres camps dans la région développèrent mon goût du froissartage c’està-dire l’art de fabriquer des tables, des autels etc. avec du bois. Nous logions toujours sous la tente, de grandes tentes pouvant abriter au moins six à huit enfants. J’appartenais à la patrouille des cygnes et je fus totémisé « Fourmi Homélique », preuve de l’observation de mes camarades. Pendant toute cette période d’avant-guerre, nous fûmes marqués par les événements politiques et surtout par la montée du nazisme en Allemagne avec les invasions de pays avoisinants (Autriche, les Sudètes). En France, en 1936, il y eut aussi l’arrivée du Front populaire qui, s’il a permis la création des congés payés, a eu beaucoup de conséquences néfastes dans la préparation à la guerre qui se profilait inexorablement. C’est dans cette atmosphère que nous sommes arrivés aux années 1939 et 1940.

Premier contact avec des réfugiés
En 1939, je me souviens de l’arrivée des réfugiés espagnols au Kursaal de Besançon. Maman était infirmière et s’occupait d’eux. Un jour elle m’emmena pour leur faire une visite amicale. Je me souviens de l’un d’eux (c’était un républicain communiste) qui tira de sa poche une patte de lapin, son fétiche, et me dit : Voici mon Dieu. C’est la première fois que je voyais et que j’entendais pareille chose ! Ce sera mon premier contact avec des réfugiés et non le dernier, puisque maintenant c’est tous les jours que je vis avec eux. Avec le recul du temps, je constate une ligne permanente qui me guidera vers mon apostolat actuel auprès des réfugiés.

LA FRANCE PENDANT LA GUERRE ET L’OCCUPATION

3 La guerre Chronique de ma jeunesse pendant la guerre et l’exode comme réfugié
Voici le journal que j’ai rédigé à l’époque, de 1939 à 1940
Je ne sais pas pourquoi mais très souvent j’ai pris des notes. Je les ai heureusement sauvegardées car elles peuvent me permettre de raviver mes souvenirs et surtout de les rendre plus précis. « A la mi-août – comme à l’habitude après la séparation de nos parents – nous partons à Villeneuve-lès-Avignon. En cette année 1939, nous irons visiter Marseille. De peur de trop retarder le départ, on décide Papa à partir plus tôt. Donc le 21, à bicyclette, Jean et moi nous partons depuis Avignon, à une heure assez matinale. Cela va très bien jusqu’à vingt kilomètres d’Aix-enProvence où l’on doit s’arrêter. Les vingt derniers kilomètres sont pénibles, le terrain est accidenté. Après avoir visité Aix, nous partons en car pour Marseille. Cette arrivée à Marseille m’a bien étonné : je n’imaginais pas cette ville comme cela. Enfin on arrive près de la Canebière. Là, tout le monde descend et nous visitons le centre-ville, et d’abord cette grande avenue célèbre, qui nous mène directement au vieux port. Le lendemain nous continuons de visiter la ville : le château d’If, NotreDame de la Garde, la cathédrale, les docks, le Jardin des plantes, le tour de la corniche etc. Le soir, on voit afficher l’ordre de mobilisation des numéros 3 – 4 – 6 (catégories de mobilisables). Le 23 août dans la nuit et le lendemain, les mobilisés arrivent à leurs casernes. Tout le monde se rue sur la salle des dépêches du journal le Petit Marseillais. Ecourtant notre séjour, nous repartons pour Aix où, après avoir fait un petit tour, nous reprenons nos bicyclettes pour Avignon. Sur la route, il y a des encombrements de voitures parisiennes qui regagnent à la hâte la capitale. Tout le monde est sur les dents. Dans les villages, les gens se rassemblent. Enfin, le soir, nous arrivons à Avignon en ayant mis moins de temps qu’à l’aller. Mais à l’arrivée, un violent orage nous attend.

Du 23 au 1er septembre il y a une nouvelle mobilisation de numéros. On ne vit plus qu’à la poursuite de détails, mais la guerre semble encore impossible. Sans cesse jour et nuit, arrive le flot des mobilisés. Les réquisitions de chevaux, de voitures automobiles, de camions s’opèrent sur les remparts. L’éclairage se restreint : en effet, on met des ampoules bleues. Le camouflage commence. Les tranchées abris sont creusées aux abords des remparts et dans les jardins publics. Les sacs de sable font leur apparition ainsi que le stockage de sable dans les greniers, pour éteindre des incendies causés par d’éventuels bombardements aériens. Le 31 août, nous apprenons vers 17 h la mobilisation générale qui se fera pendant la nuit du 1 au 2 septembre. L’agitation est à son comble. Le lendemain un vendredi matin, voyant cela, nous décidons de partir par le premier train pour Aiglepierre, où se trouve la résidence secondaire de nos grands-parents, afin de rejoindre la famille. Le soir, vers 20 h, nous sommes à la gare car le train doit partir bientôt. On attend trois heures sur le quai en voyant passer de nombreux trains de troupes et de matériel de guerre. Enfin, vers 23 h, le train arrive. On ne sait pas s’il ira jusqu’au bout. Pendant ce temps, les troupes allemandes ont envahi la Pologne. Celle-ci, peu organisée, résiste tout de même aux assauts des blindés ennemis. Enfin, après de nombreux arrêts dans les gares pour laisser passer les convois militaires, nous arrivons à Mouchard le 2 septembre. Nous avions envoyé des télégrammes nous annonçant, mais personne ne nous attend. Il est 5 h du matin. Nous prenons un taxi après une histoire de valise perdue et nous arrivons à Aiglepierre. Là, naturellement, les portes sont fermées et nous attendons dans le jardin. La matinée du 3 septembre est agitée. Maman, qui est infirmière à l’hôpital Saint-Jacques de Besançon, vient de recevoir son ordre de mobilisation. Début de la guerre Dimanche 3 septembre — Depuis 12 h, l’Angleterre a déclaré la guerre à l’Allemagne. L’après-midi, avec Maurice, nous nous promenons à bicyclette et nous découvrons des postes de DCA et des postes d’écoute camouflés dans les champs. Ici aussi, les réquisitions s’opèrent. En traversant un petit village, Port Lesney, nous entendons soudain la DCA tirer. Je crois qu’il s’agissait d’essais de tir parce que les artilleurs tiraient toujours au même endroit. Ce n’étaient pas les coups de canon de la déclaration de guerre puisqu’il était 15 h. Le dimanche 3 septembre à 17 h la France déclare la guerre à l’Allemagne Les trois chefs sont : pour l’aviation, le général Vuillemin, pour la marine, l’Amiral Darlan et pour l’armée de terre, le généralissime Gamelin. Voici les premiers communiqués qui nous parviennent le 5 septembre : « Rien à signaler ». Ce sera le même refrain pendant les huit premiers mois de
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la guerre. C’est ce que l’histoire retiendra sous le nom de « drôle de guerre ». Je crois que c’est à ce moment-là que Maman doit partir pour rejoindre son poste d’infirmière dans un village du Doubs, pour préparer l’évacuation éventuelle de la population. Pendant tout le mois, c’est l’agitation générale. A Aiglepierre, dans notre chambrette, nous avons installé le quartier général. Sur le mur, il y a une carte et, avec de petits drapeaux, nous suivons la marche des armées allemandes en Pologne, car en France, c’est le calme plat. Au milieu du mois, avec Maurice Heitz, mon cousin, je suis allé plusieurs fois à Besançon à bicyclette. Au cours d’une promenade matinale, oncle Maurice (Mgr Dubourg) nous a demandé de porter les différents reliquaires des églises de la ville (contenant des ossements de plusieurs saints), à SaintFerjeux afin de demander protection pour la cité. Tous les jours, nous allons à Mouchard ou à Salins faire des courses et surtout chercher le journal. Le 1 octobre, Maman a pu se faire muter et maintenant, elle va suivre des cours d’infirmière à Besançon pour être titularisée. Donc nous rentrons à la maison. Du 2 au 9 octobre, avec mon cousin Maurice, nous nous promenons dans la ville à l’affût de nouvelles. Plusieurs fois nous voyons les premiers camions camouflés ainsi que des automobiles bariolées. De temps en temps, la nuit est troublée par des convois militaires qui font beaucoup de bruit. Grâce à la TSF, nous avons les communiqués et les nouvelles très rapidement. Hélas, la guerre est terminée en Pologne, l’armée est écrasée. On a vu des régiments de cavalerie disperser et détruire des divisions blindées. Mais au moment où la Pologne allait pouvoir tenir, les Russes l’ont attaquée dans le dos. Les scènes qui se sont passées là-bas sont horribles. Varsovie a été complètement détruite après un siège de plusieurs jours. La rentrée s’est faite vers le 9 dans toutes les écoles et c’est à mon tour de partir pour le petit séminaire. Jean rentrera vers le 20 et Maurice entre à Autun le 10 ou le 11.
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Entrée au petit séminaire de Maîche
Premier trimestre scolaire de guerre Le 9 octobre, le matin de bonne heure, je pars avec Maman par le car de 6 h pour Maîche, où j’entre au petit séminaire. Je quitte le lycée Saint-Jean. Dans le car, je fais la connaissance de petits séminaristes de Maîche. La veille, j’avais déjà rencontré un ami qui est en classe de seconde. Nous arrivons dans une région que je ne connais pas et qui est très belle. Maîche se trouve en pleine montagne du Jura sur le plateau du même nom : le plateau de Maîche. Avant d’y arriver, on traverse la vallée du Dessoubre, petit affluent du Doubs. Cette vallée, comme les vallées du Jura, est caracté23

risée par une coupure nette de plus de cent mètres. C’est au fond de cette vallée plus en amont que se trouve Consolation, un des petits séminaires du diocèse. Cette petite ville de 3.000 habitants se trouve à environ quinze kilomètres de la Suisse. La spécialité de la région et naturellement de la ville est la fabrication des montres : l’horlogerie. Nous arrivons à Maîche vers 9 h du matin et tout de suite nous nous dirigeons vers le séminaire. Nous rencontrons M. le Supérieur dans son bureau. Déjà toute la maison sait que je suis le petit-neveu de notre archevêque. Le séminaire est un imposant bâtiment dont la partie principale, la façade, donne sur la rue, en face de l’hôtel du Mont d’Or. On y entre par une double porte métallique conduisant à deux cours de récréation superposées. Une deuxième porte donne accès à l’intérieur de l’établissement. Une sonnette avertit de l’arrivée d’un visiteur et un membre du personnel vous ouvre la porte qui donne sur un petit couloir et le parloir où sont suspendus deux grands tableaux représentant les anciens supérieurs vêtus d’une cape d’hermine qui donne à ces personnages d’un temps révolu, un air particulièrement sérieux et imposant. Le réfectoire pouvant contenir les cent trente élèves et les professeurs est sur la droite. Il y a un sous-sol appelé la cirerie (lieu où l’on cirait nos souliers) qui contient des placards individuels pour les élèves. La chapelle et les salles d’études sont situées dans un autre bâtiment accolé au premier et les dortoirs à l’étage supérieur avec à chaque extrémité la chambrette du surveillant. La cour est assez grande. Au fond se trouve un petit pré avec des arbres fruitiers. Le séminaire s’appelle aussi école Montalembert. Je range mes vêtements, je déjeune au séminaire et je vais retrouver Maman à l’hôtel de la Couronne. Le soir, elle me quitte pour retourner à Besançon par le car de 19 h (un voyage épouvantable, paraît-il). En revenant à l’école, je rencontre d’anciens camarades qui étaient avec moi à Saint-Jean l’année précédente. Une de mes surprises a été de m’entendre demander : Tu veux être prêtre ? Stupeur, car si je viens au petit séminaire, c’est que je veux être prêtre. J’ai compris par la suite la raison de cette question. Le petit séminaire de Maîche ou Ecole Montalembert était considéré par les habitants du plateau comme le meilleur collège pour les enfants de la région. Beaucoup quitteront le séminaire après le bac et n’entreront pas à Faverney, séminaire de philosophie. Le lendemain, je fais connaissance avec mes camarades et mon professeur principal, M. l’abbé Charles ainsi qu’avec mon futur père spirituel, M. le chanoine Bobiller, professeur de seconde et de première pour cette année. Le 20 octobre, nous commençons la retraite spirituelle annuelle. C’est ma première retraite, car j’ai quitté le lycée Saint-Jean en fin de quatrième et dans ce lycée, la retraite était complète seulement à partir de la troisième. Notre vie au séminaire se déroulera d’une manière régulière, rythmée par la sonnerie de la cloche. Temps partagé entre le lever et le coucher, les prières
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