//img.uscri.be/pth/b8c585c6dcb16c494f546ff348e78f01153a1931
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Promesses

De
210 pages

En 1914 et devant l'avancée de l'armée allemande qui est en train d'envahir sa Flandre natale, un jeune belge va atterrir en Berry en tant que réfugié. Il parviendra à se faire enrôler dans l'armée belge en 1915. Sur le front, du côté d’Ypres et Dixmude, il combattra plus de 36 mois contre l'ogre allemand pour retrouver la liberté. Blessé et gazé, il reviendra en convalescence dans les mêmes lieux qui l'avaient accueilli trois ans plus tôt. Là, il découvrira l'amour d'une jeune berrichonne à qui il fera la promesse de revenir pour l'épouser une fois la guerre terminée. La barrière de la langue volera en éclat devant ce coup de foudre. Plus tard, bien plus tard, une promesse lui sera faite par son petit-fils, l'auteur... Un roman d'une histoire familiale avec un personnage hors du commun.


Voir plus Voir moins

Couverture

Cover

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-67669-6

 

© Edilivre, 2014

Préface

Pourquoi ce récit ?

Pour ne pas laisser place à l’oubli ou à l’indifférence.

Pour découvrir l’histoire d’une Famille au travers d’un personnage au destin peu ordinaire : Monsieur Jules DESENDER, mon grand-père paternel, né en Belgique en 1892 sous le règne de sa majesté LEOPOLD II, Roi des Belges.

Parce que, dans bien des familles, on peut découvrir des histoires parfois bouleversantes et passionnantes ;

Parce que chacune abrite de nombreuses anecdotes nées tout au long des époques.

Tant mieux si certaines de ces histoires peuvent être transmises de génération en génération. Malheureusement, pour beaucoup trop d’entre elles, les générations se succèdent et emportent avec elles les récits de la vie de personnages aux destinées parfois hors du commun.

Se poser les questions telles que « d’où venons-nous ?… », Ou bien : « Que sait-on de nos origines, des personnages qui nous ont précédés ?… » Ou encore : « Peut-on avoir connaissance, s’ils existent, des documents anciens portant référence à notre famille ?… ». En se posant ces quelques questions, on sait déjà qu’on entre dans une démarche passionnante.

Des vies souvent très humbles, donnant encore plus envie de s’y intéresser, de les connaître, de les narrer, de presque les faire « vivre » par procuration.

Parce que c’est important aussi pour les générations futures : on doit leur transmettre ce que nos chers ainés nous ont appris et légué…

S’il est attiré par le romanesque, le narrateur peut être tenté d’en rajouter. Dans cet ouvrage, j’ai tenu à cerner au plus près la réalité, notamment celle des faits historiques.

Recueillir tous les documents nécessaires à l’écriture fut un réel investissement personnel, mais ô combien attachant et empreint de beaucoup de reconnaissance et d’affection.

Alors, oui, pourquoi ce récit ?

Pour bien comprendre comment une famille a vécu et existé à un moment de son histoire, au travers de la destinée de l’un de ses enfants…

Pour bien montrer que ces personnes ont parfois vécu des aventures d’exception, connu la misère et le désespoir, l’amour et le partage. Tout cela sans jamais laisser s’installer l’indifférence vis-à-vis des autres. Ce sont surtout des personnages attachants, à bien des égards, et pour lesquels il m’est apparu important de pouvoir transmettre, par ce récit, un peu de leur passage sur terre.

Au moment de poser ma plume sur le papier, je mesure la difficulté de la tâche. S’intéresser à quelqu’un, qui plus est, écrire à propos d’une personne qui vous touche de près, c’est, me semble-t-il, lui prendre un peu de son intimité. Grand-père aurait-il accepté que l’on parlât de lui, de sa vie publique et surtout privée ?

Je ne pourrai jamais répondre à cette question.

Qu’il sache, là où il repose, que ce récit n’est commandé que par une chose : l’Amour de sa Famille et de son Nom, toute chose qu’il a su nous faire partager et nous transmettre.

Ce récit tentera de laisser une trace indélébile de son passage sur terre où il a aimé, a combattu pour des valeurs nobles de Liberté et de Fraternité, où il a souffert de la folie des hommes lors de la première Guerre Mondiale, où il a travaillé dur pour nourrir sa famille, où il a côtoyé et aidé d’autres familles dans le besoin, d’où enfin il est parti après une vie bien remplie, à l’âge de 82 ans !

C’est un peu de son histoire que je vous invite à partager avec moi au travers de ce récit.

Sans prétention aucune.

A toute la Famille DESENDER et ses Amis.

Aan de alle Familie DESENDER en zijn vrienden.

A tous les lecteurs qui voudront bien s’y intéresser

Jacques DESENDER
Petit-fils de Jules DESENDER

Dédicace

 

 

A mon Papa,
Gérard DESENDER qui, de là où il repose,
pourra lire ces quelques pages
à son Père, Jules DESENDER,
qui ne maitrisait pas bien notre langue.
Surtout si Jules n’a plus ses grosses lunettes
ni sa fameuse loupe, sans doute perdues
là-haut, dans les Arcanes des Cieux…

Jacques DESENDER

Chapitre I
Nos personnages

En cette fin de journée d’un beau mois d’Avril de l’année 1965, le soir tombe doucement sur le village de Jouet sur l’Aubois, lové dans son petit écrin de verdure, en plein cœur de la France : nous sommes en Berry, dans une région naturelle au doux nom de Vallée de Germigny, terre d’élevage, verte vallée aux confins des départements du Cher, de la Nièvre et de l’Allier.

Une journée printanière telle que la campagne peut offrir à l’éveil, ou plus simplement au réveil de nos sens après de longs mois d’hiver : l’odorat est soudain titillé par de nouvelles odeurs. Nos oreilles retrouvent également quelques sons agréables notamment ceux distillés par des oiseaux tout guillerets et heureux de retrouver un printemps prometteur. Le plaisir des yeux n’est pas laissé pour compte : pour qui sait regarder, voici de nouvelles couleurs dans les jardins et sur les branches de certains arbres précoces. Bref, fin de journée assez banale mais annonciatrice d’un fort joli printemps.

En cette époque-ci du calendrier, il flotte une agréable odeur ambiante, mélange subtil des parfums de la floraison nouvelle et des arômes émanant de la terre qui revit sous l’action notamment des jardiniers… Bref, Dame Nature reprend un peu de ses droits pour le plus grand bonheur de tous… Enfin presque !

« Ah ! te voilà enfin !! C’est temps ! Mais Jules, où as-tu passé tout cet après-midi ? » Grommela Jeanne, notre Grand-mère, s’adressant à son époux.

Question facile pour Grand-père qui avait une certaine habitude de ce genre d’accueil de fin de journée et énoncé, dans certaines circonstances, pour un retard exagéré par exemple…

A question sans piège ni détour, réponse sans ambages :

« Au jardin, pardi ! »

« Ben voyons ! Cinq heures d’affilée au jardin, à ton âge ! Et tu penses que je vais avaler ça tout cru ? Deux heures, je veux bien, mais pas cinq ! Et donc les trois heures restantes, t’étais où ? » Gronda grand-mère…

« Probablement encore au Café « chez Ginette » à taper le carton ou jouer au billard avec les copains ? »

Grand-mère avait démarré pied au plancher. Mais malgré l’effort qu’elle fit pour poser ses questions existentielles, elle n’obtint aucune autre réponse. Qui ne dit mot consent, dit le proverbe !

C’était très souvent le cas. Baisser la tête et laisser passer l’orage, Jules avait tout compris depuis longtemps. Il avait l’art et la manière de traverser les tempêtes, sans que l’équipage n’en supporte trop les conséquences. Il profitait de courts instants de « blanc », comme on dit au théâtre, pour s’installer tranquillement et tenter parfois de faire diversion :

« Savais-tu ce qui est arrivé à untel… ? L’on m’a dit que ce serait assez grave, mais je n’en sais pas plus !… »

Et le plus frappant c’est que le plus souvent çà marchait !

Pourtant Grand-mère était une femme intelligente et loin d’être naïve. Il était somme toute difficile de la prendre à revers et de lui faire la leçon. Et pourtant, « lui » y arrivait.

Quel était alors le vainqueur de leurs altercations ? Jules savait très bien manœuvrer, mais je pense que personne n’était dupe : lui savait pertinemment qu’il avait tort, et elle, lasse de tenter des années durant de gouverner l’ingouvernable, déposait désormais vite les armes. Elle savait que trop souvent c’était un combat perdu d’avance. Alors, à quoi bon ! Et pourtant, c’était parfois trop tentant d’en rajouter un peu, histoire de montrer qu’on est là, et pas seulement pour faire la soupe !

« La prochaine fois, tu pourras y rester chez La Ginette avec tes copains, la soupe y est sûrement meilleure qu’à la maison ! »

Mais le duel devenait vite inégal : menaces énoncées, même sur le ton d’un Général en chef, mais non exécutées à la prochaine récidive, cela ne servait pas à grand-chose. Tout cela devenu au fil du temps, l’image de la feuille d’automne, glissant et planant dans l’air, sous le vent, pour atterrir tranquillement, sans heurt, au bon milieu des copines déjà au sol…

Cela se produisait donc très souvent, mais gentiment conflictuel… Dans ces années 60, après plus de quarante ans de vie commune, l’amour était toujours présent. Mais il s’abandonnait quelques fois à ces petites disputes. Rien de bien méchant. L’instant passé, tout semblait revenir à la normale, même si on devinait une certaine forme d’agacement chez notre grand-mère. Pensez ! Elle, maîtresse femme, qui aurait pu diriger un régiment entier, se faire rouler dans la farine par un homme plutôt fluet mais subtilement adroit dans l’art du contre-pied ou du « cause toujours ma belle, tu m’intéresses ».

Il nous arrivait parfois, lorsque nous assistions à ces quelques moments de tendresse, de se demander si notre grand-père Jules n’avait pas raté une carrière de comédien !!

Un jour d’un été particulièrement chaud et étouffant, pénible à souhait pour les organismes, la soirée s’annonçait enfin réparatrice. C’est du moins ce qu’il avait dû imaginer lorsqu’il retrouva les copains, toujours les mêmes, au café de « Dame Dubois ». Une ou deux bières bien fraîches auraient vite raison de cette chaleur. A la première, on devisa, comme d’habitude, sur les évènements de la journée. Puis avant de remettre çà, on décida de jouer aux cartes, très précisément, à la « coinchée ». Nos joyeux copains étaient lancés pour plusieurs parties. Elles s’enchaînèrent, sous l’œil bienveillant de la grosse horloge qui aurait dû régulièrement les alerter sur l’horaire. Que nenni ! Car nos amis n’en finissaient pas de faire la revanche de la revanche, tout cela sans aucune animosité, quoique : bien entendu, et sans contestation possible, seule la lourdeur du temps et uniquement elle, avait échauffé quelques esprits ! La bière ou autre apéritif, certainement pas ! Dont acte… D’après des témoins de cette soirée, les mots qui fâchent, tels que tricheur, mauvais perdant… n’auraient pas été de mise. Bizarre ! Quand ces quelques compères, tous plus roublards et bons vivants les uns que les autres s’y mettaient, on pouvait passer de la loi du silence le plus absolu à des éclats de voix retentissants…

A cette époque la télévision n’était pas encore rentrée dans tous les foyers. Et pour combler les longues soirées comme celle-ci, il était de coutume pour les hommes de se rejoindre au café du coin. Et pour prendre le frais, disaient-elles, les femmes se retrouvaient sur la place du village pour bavarder tranquillement. A cet instant de la soirée, elles auraient même pu deviner les éclats de voix des compères joueurs de cartes. C’étaient des moments agréables à vivre et souvent très chaleureux. La vraie vie dans cette campagne profonde… Quand la chaleur et la moiteur retombaient, chacune regagnait son logis pour une bonne nuit réparatrice.

Ce soir-là, notre grand-mère ne s’attarda pas longtemps, éreintée par une longue journée passée debout à servir ses clients dans la petite épicerie située au cœur du village de Jouet-sur-l’Aubois. Elle alla se coucher pensant que le grand-père Jules ne tarderait pas à rentrer.

Lui aussi devait être certainement bien fatigué de sa journée. Car à cette époque, il allait vendre les produits de l’épicerie traditionnelle sur des marchés. Il y vendait de tout ou presque, en frais ou en conserves et même du poisson qu’il fallait aller quérir, souvent tôt le matin, à la Gare de Nevers. Et il devait le conserver dans de la glace pilée. Ces marchés l’occupaient quatre à cinq fois par semaine et, pour lui, homme infatigable et débrouillard, c’était un vrai bonheur de voir des gens et de pouvoir marchander. Bref, commercer et bichonner ses clients. Le rapport financier n’était certainement pas toujours en adéquation avec le travail et les horaires que ce commerce exigeait. Mais tant pis, pourvu que les siens aient de quoi vivre et se nourrir, et que ses clients soient contents, tout cela suffisait à son bonheur.

Ce soir-là, il ne rentra donc que fort tard, ou fort tôt, c’est selon : car il était environ 1 heure 30 du matin lorsqu’il poussa la porte du magasin ! Ces quelques heures de prolongation qu’il s’était octroyées, n’avaient bien entendu, pas eu l’assentiment de qui vous savez !

Faire « fi » de l’horaire, en pleine semaine de travail, était devenu pour lui presque un jeu.

Il savait très bien qu’il ne passerait pas à côté du tribunal, même si la Présidente de la Cour n’avait pas eu le temps de convoquer juges et jurés. Lui avait sans doute préparé sa défense, au cas où…

Notre « mémère Jules », comme nous aimions à nommer notre grand-mère, était déjà plongée dans son premier sommeil lorsqu’arriva notre noctambule. Malgré malice et précautions d’usage, son arrivée était tout de même des plus risquée. Qu’importe ! Il en avait vu d’autres. Et pourtant l’inévitable se produisit. Début de catastrophe probable pour tout un chacun, mais pas pour lui lorsqu’il trébucha, dans l’obscurité, et s’affala sur le lit ! Diantre !

« Que se passe-t-il ??… Il est quelle heure ? Il faut déjà se lever ?… » s’exclama grand-mère, d’une voix hésitante et ne sachant manifestement plus trop où elle était. Puis, réalisant la situation, elle prit la parole sans avoir l’intention de la rendre à quiconque et notamment à la partie adverse :

« Dis-donc, Jules, t’as vu l’heure ? Où étais-tu encore ?… Etc., etc.… »

Elle fut coupée dans son élan par une parade dont il était coutumier. Il fallait faire vite et surtout être crédible, du moins dans l’instant. L’affaire avait été, semble-t-il, plutôt bien mûrie. Dans ce genre de circonstance, l’improvisation eût été un élément difficilement maitrisable. Faire vite et bien. Sauver les apparences, du moins pour quelques heures, pensa-t-il. Le temps pour lui de faire un bon dodo réparateur et demain sera un autre jour… Et l’estocade tomba, argumentée avec quelques détails mais sans trop, juste pour faire sérieux et passer à autre chose tout en coupant la parole à grand-mère :

« Mais comment, tu n’es pas au courant, tu n’as rien entendu ?? » dit-il avec aplomb.

« Mais de quoi mon Dieu. Que se passe-t-il ?? » rétorqua grand-mère, un brin interloquée et suspendue aux dires du grand-père. Et lui toujours avec impudence :

« Mais tu n’as pas entendu les pompiers, tout à l’heure ? Y’avait le feu dans la cuisine de Dame Dubois… Les flammes ont même commencé à attaquer le Bar !! J’en suis encore tout retourné… Il a fallu donner un bon coup de main aux pompiers avec tous les copains… Enfin, tout va rentrer dans l’ordre… »

Sur ces bonnes paroles, plutôt dramatiques pensa grand-mère, Jules en avait profité pour se glisser dans le lit. Grand-mère, un peu secouée, mais bien réveillée cette fois, se rendit à la fenêtre de la chambre avec compassion pour sa collègue commerçante, afin de tenter d’apercevoir des signes tangibles d’un incendie tout récemment combattu par les pompiers et une poignée de braves ! La nuit était calme, pas un souffle de vent qui aurait pu véhiculer une mauvaise odeur de suie, de bois en flamme inondé par les lances des vaillants soldats du feu. Rien du côté odeurs. Pas plus du côté visuel. La nuit était profonde et ne laissait place qu’à la luminescence de quelques étoiles.

Le récit imagé du sauveteur providentiel avait été assez convaincant. Mais sans preuve, le doute peut toujours subsister. Grand-mère, résignée dit à haute voix :

« Que pouvons-nous y faire ? Pauvre Madame Dubois. Mais enfin, si les pompiers sont là, c’est rassurant pour tout le monde. »

Elle délivra ainsi ses pensées à voix haute croyant s’adresser à Jules… Mais ce dernier dormait déjà du sommeil du juste.

« Il sera toujours tant demain matin de consoler Madame Dubois !… »

Dès 6 heures, le réveil mis un terme à cette nuit quelque peu agitée.

Les premières phrases tournèrent bien évidemment autour de « la catastrophe ».

Devant aller chercher sa cargaison de poisson à Nevers, Jules ne traîna pas dans les parages. « Quand il faut y aller, faut y aller !! » disait grand-père.

Le tout début de matinée était déjà baigné par un beau soleil généreux. Il était bien évident que la mission personnelle de grand-mère était de s’enquérir de l’état des Dubois. C’était normal. Qu’aurait pensé Dame Dubois si grand-mère ne s’était pas déplacée sur les lieux du sinistre, tôt ce matin-là, avant l’ouverture de l’épicerie ? Oui, qu’aurait-elle pensé ?

Mais pour le coup, qu’a-t-elle bien pu penser en réalité en voyant débarquer grand-mère, mine déconfite, mais déjà avec des yeux interrogateurs. Elle venait en effet d’arpenter cette rue et aucun stigmate d’incendie, ni de près ni de loin… Et apercevant devant elle la patronne du café, d’apparence en pleine forme, grand-mère comprit tout de suite… Quelqu’un ne perdait rien pour attendre, foi de Jeanne !

Des mises en scène de ce style, Jules en a réalisé plus d’une… Grand-mère en vécut quelques unes tout au long de leur vie. Mais elle ne fut pas la seule. Beaucoup d’autres personnes y passèrent. C’était plus fort que lui. Il avait cette force malicieuse, mais toujours sans moquerie, ce qui le distinguait des farauds ou autres railleurs et prétentieux. Il avait la manière de faire et surtout de dire les choses comme ça l’arrangeait… Et, très souvent ça marchait. Surtout s’il avait flairé l’embûche ou autre difficulté quelconque qui l’aurait contrarié. Roublard, débrouillard, rusé, probablement qu’il avait un peu de tout cela. Mais aux dires de ses proches, notamment ses fils et ses amis, le paradoxe était que personne ne se sentait blessé par ses espiègleries. Il était adopté comme cela, naturel et bon vivant. Il en tirait même une solide et franche sympathie. Tout le monde le connaissait ainsi, plus charmeur que calculateur. Il n’était heureux que lorsque les autres l’étaient vraiment… Même si lui n’y gagnait rien : un exemple des plus frappants pour moi, alors très jeune garçon, fut de le voir s’enthousiasmer de façon incroyable parce qu’un de ses meilleurs copains avait gagné un Tiercé dans l’ordre !! Comme disait notre grand-mère :

« Ça ne lui a rien coûté… mais rien rapporté non plus !! Mais voilà, il est content pour les autres… Tant mieux si ça le nourrit, on fera des économies !! » Fermez le Ban !

Il était comme cela. Et autrement, ça n’aurait plus été le Père Jules.

D’où lui venait ce goût pour les facéties, les drôleries ? Probablement de son caractère, dans sa nature profonde. Je comprendrai bien plus tard certaines choses de la vie en le côtoyant journellement. Souffrait-il depuis si longtemps, trop longtemps, depuis son engagement dans la première Guerre Mondiale sur le Front de l’Yser (Belgique), la période la plus noire de sa vie que, depuis lors, il était parvenu à relativiser les choses pour tourner certains moments de la vie en dérision ? Probable.

Il avait eu son brin de chance pour réussir à se sortir presque indemne de cette barbarie. Contrairement à d’autres qui y sont restés, à commencer par ses camarades tués au combat. Alors, peut-être que pour lui, après s’en être sorti, la vie civile et coutumière lui apparut presque comme un jeu et qu’il fallait tenter d’en profiter pour vivre, rien que pour vivre, tout simplement. Et non plus comme pendant ces très longs mois de front, où là, il fallait survivre…

Je ne résiste pas à l’envie de narrer cette autre blague qu’il fit à une infortunée fermière…

Dans les années 50-60, il créa, avec deux de ses fils, un commerce de volailles : abattoir et commercialisation en gros et au détail.

Il fallait se rendre notamment dans les fermes et rapporter les volailles.

images1

Il s’aperçut lors d’une de ses tournées, qu’il y avait quelque chose qui clochait dans la pesée des marchandises. Y avait-il tricherie de la part de la fermière ?? Un jour, il en eu la preuve. Et là. !!

Le procédé était simple : on faisait la tare, poids des cages vides, puis le poids des cages pleines, et le tour était joué. Seulement, à cette époque, les instruments de mesure étaient plus compliqués à utiliser et demandaient vigilance car l’équilibre des cages sur la bascule d’un autre temps était précaire. Pour Jules, il eût fallu surveiller les cages, la bascule… et la fermière ! L’opération ne résistait à aucun artifice ou évènement extérieur. Le poids indiqué était le bon poids, sauf si une main ou un pied indélicat venait s’appuyer sur l’édifice, cages pleines de volatiles bien entendu ! Deux semaines de suite, Jules s’aperçut que quelque chose clochait : les poids ne semblaient pas correspondre à ce que lui avait estimé en gros. Il n’en fit aucun cas ni esclandre, mais il était déterminé à se venger si crime il y avait eu. C’était moins la conséquence sur le poids et donc le prix à payer que la tricherie supposée. Il en fit une question de principe et d’honnêteté. Bref, une question d’honneur !! Et là, avec le Père Jules, ça ne passait pas… Encore, cette fois-ci, il mesura la portée de l’incident répété et il en profita pour fomenter une petite revanche tranquille…

Il se trouvait que notre brave fermière était plutôt du genre enquiquineuse et très gourmande.

Grand-père avait toujours l’habitude de porter son fameux tablier bleu à grande poche sur le devant : il y mettait son portefeuille, tout se réglant à l’époque en liquide, son mouchoir et sa non moins fameuse boîte en métal contenant des bonbons. Que voulez-vous, on se donne les plaisirs qu’on peut : pastilles genre « Pulmoll » ou « Valda »… Ces bonbons étaient chaque fois réclamés par notre brave fermière à notre volailler. Il ne lui refusait évidement jamais, trop content d’en faire profiter son prochain… Ben voyons !!

En y réfléchissant bien, il tenait peut-être là sa délicate « intention » envers madame.

Ce matin-là, il prépara sa tournée. Comme d’habitude… ou presque ! Il mit une boîte « spéciale » à moitié remplie. Mais pas de bonbons : il y mit, avec l’intention ferme et définitive de l’offrir à la dame, quelques crottes de lapin bien dures. Qui ne ressemble plus à une pastille « pulmoll » qu’une crotte de lapin ? Hein ?

Comme tous les mercredis, la fermière incrédule, réclama ses friandises. Dans un élan généreux, Jules lui tendit la fameuse boîte, ajoutant même qu’elle pouvait la garder vu le peu de bonbons qui restaient. Geste sympathique au demeurant, mais qui dut sans aucun doute provoquer un grand moment de solitude pour notre fermière…

Quand il rentra à son domicile, il rapporta son geste, mais sans en tirer ni fierté ni vantardise. Ce fut pour lui sa façon de remettre les tricheurs à leur place. Car le monde dans lequel il avait commencé sa vie de jeune homme ne tolérait pas ce genre-là. Ce fut sa façon à lui de réparer une petite injustice : il n’eut point besoin de dispute ou de hauts-cris. Et c’était tellement plus amusant comme cela !

Le mercredi suivant, tout se passa à merveille. L’absence de réflexion de la dame à propos des bonbons fut pour lui une sorte d’aveu !! C’est du moins comme cela qu’il put interpréter ce silence…

Ainsi allait la vie durant ces deux décennies qui suivirent la seconde guerre mondiale. Nos grands-parents purent souffler quelque peu. La vie semblait couler plus paisiblement que durant leurs quarante premières années de vie commune…

Notre grand-mère était à l’opposé de son époux. Maîtresse femme, c’était elle qui, depuis des lustres, dirigeait pratiquement tout. Lui...