Qu'il en soit ainsi

De
Publié par


Jim-Koy Chablis nous fait le portrait de ses parents disparus il y a très peu de temps : il choisit des mots au peigne fin, comme pour leur redonner de la peau, de la chair, du sang et des os. Malgré les différends qui les opposent, il cherche à leur dire « ma mère, mon père » une dernière fois.

Florielle CHABLIS




Sache qu’avant de la quitter, de tout ce que l’on aura laissé de remarquable à l’humanité, il restera un brin de souvenirs pour l’éternité.

Jim-Koy CHABLIS


Publié le : samedi 1 janvier 2011
Lecture(s) : 45
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999990790
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
MIOLDRANGE
Quand une histoire d’amour se termine, viennent à l’es-prit de nombreuses questions auxquelles on aimerait donner immédiatement une réponse. Ceci est d’autant plus vrai lorsque l’histoire finit brutalement. Des expressions telles que « trahison », « humiliation » et « déception » résonnent alors douloureusement ; les rêves s’effondrent et se dissipent dans les vapeurs de la désillusion. Nous y voilà… Une traînée au cœur sombre comme le fond du donjon salit l’aube naissante, et tous les mots d’amour chavirent à la moindre respiration, dans cette relation marquée parfois par le pouvoir et par l’impossibilité d’aimer librement. Cette situation est encore plus difficile lorsqu’elle s’ac-compagne d’une forte adhésion périphérique, malsaine et impertinente : c’est ainsi que monte la désagréable impres-sion d’être utilisé comme un objet alors qu’en fait, on est un sujet. Cette manière insupportable, injuste et pour le moins ridicule de se mêler de la vie d’autrui, j’ai tenté de faire en sorte qu’elle ne devienne pas un postulat pour l’abandon. Mais hélas ! Je n’ai pas eu le choix : c’est pourquoi j’ai dé-cidé de parler, malgré la dureté et la mélancolie dégagées par mes mots, avant de me noyer dans la tristesse. Il n’est pas dans ma nature de ployer, tel le roseau des fables de La Fontaine sous un vent défavorable, dans la diffusion de
5
mes idées ; donc, je préfère me positionner dans une dé-marche de métamorphose de la pensée vers l’écriture. Certes, je n’étais qu’un étranger, mais j’étais aussi le plus expérimenté. Musicien amateur mais néanmoins sollicité par la télévision, je faisais l’admiration de mes amis, dont les parents me considéraient comme un étudiant exemplaire. Un après-midi, alors que, suivant mes habitudes de l’époque, je me trouvais dans le quartier de la gare Lagune, je fis la connaissance d’une charmante jeune fille. La vision de ses traits délicats fit tout de suite palpiter mon cœur : cette merveille, je l’appellerais « Mioldrange ». Nous nous revîmes quelques jours plus tard, lors d’une soirée dansante organisée par les jeunes du quartier. Timi-dement, j’avais pris place à côté d’elle. Je lui parlais, tout en ayant le sentiment qu’elle ne m’écoutait pas. La demoiselle attendait, je le savais : la jolie fleur voulait voir les pétales de l’amour que je lui vouais s’exprimer en des mots purs, sin-cères, sérieux. Mais plus les heures s’égrenaient, plus elle perdait le fil de mon beau discours. Un sentiment beaucoup plus profond était à l’œuvre et l’empêchait de réagir ; un relent de prudence la paralysait. Finalement, je me tus. Le silence identifia l’authenticité, la sincérité. Entre cette fille et moi, vigilant et cruel, se traçait un chemin fabuleux. Mais brusquement, la carapace se brisa : je la pris par la main, et ses doigts s’agrippèrent aux miens. Je la sentais bouleversée et désintéressée de tout, mais en même temps radieuse. Pourtant, jusqu’à cette minute, tout n’était que souffle élé-mentaire d’adolescent. Nous nous scrutions sans pour autant nous discerner, au milieu de rires éthérés et expéditifs. Mioldrange n’osait pas bouger ; juste une petite pause, le temps de boire son verre de soda. Elle sentait de nouveau la
6
chaleur de son auriculaire qui effleurait le mien. L’amou-reuse avait à la fois peur et envie d’aimer. Pensant que ce que j’allais lui dire pourrait ternir ce doux moment, elle leva ses magnifiques yeux vers moi et les baissa aussitôt. Dans le grand salon, de petits groupes conversaient ici et là ; les verres de soda passaient de main en main. Je repris le cours de notre conversation, posai des questions, répondis de temps en temps. Mioldrange ne sembla ni perturbée, ni enchantée. Elle termina ce qu’il restait de son soda avant de s’en servir un deuxième. Son attitude avait changé ; tout comme la musique, qui devint subitement plus forte, plus énergique. C’est alors que je vis ses yeux, d’une belle cou-leur ambre. Ils avaient pris une expression plus franche, plus lumineuse. Puis je m’attardai sur ses cheveux. Instinc-tivement, je lus en elle une approbation, et elle se laissa prendre par mon regard qui la traversait, la caressait et la pénétrait ; un véritable échange, pendant lequel tout s’éclaira. Des astuces simples : éclairage sur les mauves, bruit de marches assoupies par des perceptions réciproques, parta-gées ; nous vivions des sensations simultanées. J’appréciais son assurance, le culot dont elle faisait preuve ; je jouais avec son audace à me fixer. Mioldrange riait, mais ses beaux yeux m’examinaient, m’exploraient, me sondaient. Nous nous regardions, et je m’attardais sur les miroirs de son âme, sur la couleur de son iris qui se teintait progressivement d’ébène. Alors, il y eut un murmure confus, une combinaison de positif et de négatif marquant notre état d’esprit d’un mé-lange spontané de tout ; de notre architecture vocale à la calligraphie sonore ; de l’esthétique de sa voix à l’expression de mon rythme cardiaque. Tous habitaient ce précieux
7
moment où l’on a peur des situations croisées, parfois parse-mées de difficultés : les choses de la vie. Tout en elle se ranimait et s’éclairait. Mioldrange devenait irréprochable et attendrissante. Mais attention ! Toucher Miol – son surnom pour les intimes –, il ne fallait point y songer ; nous avions encore un pied dans l’ado-lescence, et nous nous aimions comme des enfants. Elle me demanda mon adresse, que je lui communiquai sans hésiter. Nous nous donnâmes rendez-vous – notre premier rendez-vous – mais elle ne vint pas. Pour notre second rendez-vous, elle me fit l’honneur de sa présence, mais pas plus, ce fut très bref. Quant au troisième, il eut lieu chez moi. Cette fois, nous vécûmes un amour muet. Au début, c’est Mioldrange qui combla le vide, en fille intelligente et respectable… Dans la récréation de mon esprit, comment parvint-elle à apprivoiser mon attention ? Je ne saurais le dire. Elle me raconta de petites histoires, puis soudaine-ment, ce fut le silence ; un silence dont elle n’avait plus peur, ayant vite appris la technique du non-dit, qui exigeait une grande part de vigilance. Elle prononça tout bas la petite phrase : « Paco ! Embrassons-nous. » Elle venait de retrouver son éloquence perdue. J’avais l’impression de l’écouter pour la première fois. S’ensuivirent des mots forts, émouvants, denses et colorés comme des pierres précieuses. Je vis même rouler sur ses joues tendres, des larmes où se mêlaient joie et tendresse. Petites perles qui engendrèrent en nous un envoûtement dévastateur, car depuis longtemps elle rêvait qu’un sentiment réciproque pût naître, grandir et se développer à partir de presque rien, d’une petite brise. Je me souviens bien de ses petites mèches de cheveux qui lui chatouillaient les tempes.
8
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.