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Quand la solidarité change les couleurs de la vie

De
270 pages
Cet ouvrage raconte une période de la vie de l'auteur qui va de décembre 2012 à juin 2013. Un matin de janvier, un incendie détruit en grande partie sa maison en la rendant inhabitable. L'idée lui vient de demander de l'aide au réseau solidaire SEL (Système d'Échange Local) dont elle fait partie. Cette démarche, reçue à bras et cœurs ouverts, va lui permettre de vivre une expérience solidaire unique. Elle a voulu témoigner de la force que peut apporter un système social basé sur des valeurs humaines et non monétaires.
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Quand la solidarité change les couleurs de la vie FRANÇOISE KNOCKAERT
Du SEL sur le feu
Quand la solidarité change les couleurs de la vie raconte une période de la Quand la solidarité change vie de Françoise Knockaert, qui va de décembre 2012 à juin 2013. Un
matin de janvier, un incendie détruit une grande partie de sa maison en la les couleurs de la vierendant inhabitable pour de longs mois. Que faire alors ? Où aller ?
Comment dépasser un tel traumatisme lorsqu’on est seule pour l’aff ronter ?
Seule ? Pas vraiment, comme elle le découvrira très vite. L’idée lui
vient de demander de l’aide au réseau solidaire SEL (Système d’échange Du SEL sur le feu
local) dont elle fait partie. Cette démarche, reçue à bras et à cœurs
ouverts, va lui permettre de vivre une expérience solidaire unique et
hors du commun, d’une richesse humaine étonnante. En découle pour
elle une profonde remise en question qui débouche sur une plus grande
confi ance en la vie et en elle-même. Se dessine alors clairement sur son
chemin un « avant » et un « après ».
Elle a voulu témoigner de la force que peut apporter un système
social basé sur des valeurs humaines et non monétaires, et faire ainsi le
lien concret avec des alternatives de société auxquelles elle croit, à la fois
en tant que femme et en tant que sociologue.
Françoise KNOCKAERT est belge et sociologue de formation. Elle a
connu pendant plus de vingt ans un parcours professionnel
commercial assez traditionnel dans des multinationales américaines,
jusqu’au jour où des événements personnels diffi ciles l’ont contrainte
à abandonner cette voie-là. Au fi l du temps et des rencontres, elle a
pris conscience que ses valeurs avaient évolué et qu’elle souhaitait changer
complètement d’orientation. Tout son chemin de vie s’est alors réorienté, centré depuis sur
les choses simples qu’elle aime et qui la nourrissent profondément : sa famille, ses
amis, les rencontres, l’artisanat, la pratique de la musique, la lecture, le jardinage
et, bien sûr, l’écriture.
Préface de Marc Luyckx-Ghisi
L’Harmattan
Économie Collection Économie Plurielle
Plurielledirigée par Henry PANHUYS
Illustration de couverture : Julos Beaucarne.
ISBN : 978-2-343-06508-3 Récits et
26,50 témoignages
ECONOMIE-PLURIELLE_PF_KNOCKAERT_QUAND-LA-SOLIDARITE-CHANGE-LES-COULEURS-DE-LA-VIE.indd 1 17/06/15 17:16
Quand la solidarité change
FRANÇOISE KNOCKAERT
les couleurs de la vie








Quand la solidarité change
les couleurs de la vie




Collection Économie Plurielle (1996-2014)
dirigée par Henry PANHUYS*

La collection Économie Plurielle a pour ambition de développer le
pluralisme dans les sciences sociales et particulièrement en économie. Cet
objectif est devenu aujourd’hui une nécessité tant du point de vue des faits que
du point de vue des théories et des paradigmes relevant du domaine de
l’Homme. Leur cloisonnement s’avère être un obstacle à l’interprétation des
mutations en cours. L’irruption et la diffusion de la société de l’information et
de la connaissance ainsi que l’importance de la culture, du sens et des
croyances dans les pratiques d’acteurs supposent un changement radical dans
l’épistémologie des sciences sociales et humaines. Dans ce but, la collection
se veut aussi un lieu de dialogue et d’échanges entre praticiens et théoriciens
de toutes origines et de tous horizons. Conformément à l’étymologie grecque
du vocable économie - oïkonomia est un composé de oïkos
= maison et nomos = loi qui désigne l’art d’administrer la maison, d’en gérer
les biens et ressources de toute nature -, la collection entend aussi relier par
une approche transversale, holiste, les multiples sphères d’activités et de
savoirs humains. Elle entend enfin, en référence à son dérivé oekoumène (du
grec oïkoumené = terre habitée) rassembler, de manière œcuménique, dans un
universalisme sans frontières, la pluralité des spiritualités grâce auxquelles les
pratiques et productions humaines font sens.

Voir en fin d’ouvrage la liste des titres de la collection

Symbole de la Collection : le lotus rose


De la Méditerranée à l’Extrême Asie, de l’Égypte pharaonique à la Chine
taoïste en passant par l’Inde bouddhique, le lotus est dans ses multiples
manifestations et colorations, au profane comme au sacré, un symbole de
vitalité, de pluralité, de créativité. En particulier, le lotus rose, ou padma, est
un emblème solaire et de prospérité dans l’iconographie indienne. Avec ses
huit pétales significatifs des huit directions de l’harmonie cosmique, il est une
manière d’offrande à la vie. C’est d’ailleurs cette fleur symbolique qui
constituait le fondement du logo du Réseau Sud-Nord Cultures et
Développement dont notre collection est l’héritière directe. C’est pourquoi
nous la reprenons désormais comme symbole d’ouverture au monde, à la
connaissance, la paix et la démocratie.

* Jusqu’à son décès en juillet 2011, Hassan ZAOUAL Professeur des
Universités, a co-dirigé cette collection

Françoise KNOCKAERT











Quand la solidarité change
les couleurs de la vie
Du SEL sur le feu

Préface de Marc Luyckx-Ghisi

































































































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06508-3
EAN : 9782343065083
À mes enfants, rochers de ma vie dont l’amour jamais ne
s’érode,
À Sonia, dont la vigilance m’a sauvée du pire,
À vous tous, mes amis qui m’avez accueillie, entourée,
aimée, encouragée et soutenue quand j’étais fragile
comme du cristal,
Et à ma si chère Kirawette, sans qui ce livre n’existerait
pas.
Kira… lumière dont l’éclat a illuminé ma route dès
l’instant où elle l’a croisée, et qui rayonne à présent dans
un univers bien plus vaste que le nôtre.Préface
J’ai beaucoup aimé
Le livre de Françoise.
Car à travers ses mots
Je découvre un fil d’or,
Un fil de lumière et d’amour,
D’amour pour
La petite fille, et
Pour la belle femme
Qui grandit en elle,
Et pour les humains
Qui essayent d’aimer
Tant bien que mal
Sur cette terre,
Dans la lumière…
Marc Luyckx – Ghisi
Ancien conseiller des présidents Delors et Santer
à la « Cellule de Prospective »
de la Commission européenne à Bruxelles
9Le courage
« La graine ne peut pas savoir ce qui va se passer, la
graine n’a jamais connu la fleur. Et la graine ne peut
même pas croire qu’elle porte ce potentiel de devenir une
fleur magnifique. Long est le voyage, et il est toujours plus
rassurant de ne pas entreprendre ce voyage, car le chemin
est inconnu ; rien n’est garanti. Rien ne peut être garanti.
Mille et un sont les hasards du voyage, nombreux sont
les écueils et la graine est en sécurité, cachée dans une
gangue dure. Pourtant la graine essaie, fait un effort ; elle
lâche la sécurité de la gangue, elle commence à bouger.
Immédiatement le combat s’engage : la bataille avec le
sol, avec les pierres, avec les rocs. Or la graine était très
résistante et la pousse sera très, très tendre et les dangers
seront nombreux.
Il n’y avait aucun danger pour la graine, la graine
pouvait survivre des millénaires, mais pour la pousse,
nombreux sont les dangers. Pourtant la pousse se dirige
vers l’inconnu, vers le soleil, vers la source de la lumière,
ne sachant où, ne sachant pourquoi. Lourde est la croix à
porter, mais un rêve s’est emparé de la graine et la graine
avance.
Le chemin de l’homme est identique. Il est ardu.
Beaucoup de courage sera nécessaire. »
OSCHO Dang Dang Doko Dang
11Le 21 décembre 2012, Vœux pour un nouveau
monde
« Assise au coin de mon feu de bois qui dégage une
douce chaleur, émerveillée par mon petit sapin de Noël
tout illuminé et décoré de blanc, je me dis soudain que le
grand moment est de retour ! Et cette fois, ce n’est pas
seulement la fin de l’année qui approche à grands pas,
mais aussi la fin d’un monde ! Alors, vous comprendrez,
j’en suis sûre, que je tienne absolument à vous présenter
mes vœux tant qu’il en est encore temps.
Le moment est important. D’habitude, je m’en tire en
prononçant quelques vœux passe-partout, du genre :
« Joyeux Noël ! Bonne année ! Je vous souhaite la
prospérité et surtout une bonne santé, c’est ça le plus
important dans la vie… » Quand j’étais petite, mes
parents m’encourageaient même à présenter mes vœux
pour une sainte fête de Noël ! Mais ça, c’était réservé aux
cas les plus sérieux : les religieuses ou les femmes
célibataires qui portaient à cette époque le surnom assez
péjoratif de « vieilles filles ». Tiens, j’y pense soudain :
pourquoi ces vœux-là ne s’adressaient-ils qu’aux femmes ?
N’y avait-il pas d’hommes célibataires, ou était-ce peine
perdue que de leur souhaiter une Sainte fête ? Bon,
passons…
Aujourd’hui, l’heure est encore plus grave : il s’agit
quand même de la fin d’un monde, que diable ! Que
puis13je donc vous souhaiter dans ce nouveau monde qui frappe
à notre porte, et qui entrera, qu’on le veuille ou non ?
Et bien, je vous souhaite de faire le tri entre ce qui est
important et ce qui ne l’est pas et d’abandonner au vieux
monde tout ce qui ne mérite pas de passer la porte : le
superflu, l’inutile, l’extravagant, le facile, le trop, le
prémâché, le tout cuit, le tout pensé (et pas par vous !)…
bref, tout ce qui ne sert à rien d’autre qu’à vous aligner
bien sagement dans un troupeau de moutons qu’au bout,
tout au bout de la chaîne, quelqu’un va tondre !
Je vous souhaite de laisser tout cela derrière vous,
mais d’emmener vos rêves, vos jolis souvenirs, vos éclats
de rire, vos envies d’être un peu fou, votre confiance dans
l’avenir et en vous-même, vos espoirs, votre envie de
justice, votre envie de partager, d’aimer et de tout
comprendre.
Je vous souhaite de trouver sur votre route de la joie,
de l’amitié, du bonheur, de la sérénité, de la confiance,
des « je t’aime » tout chauds, des rêves exaucés, des
sourires, mais aussi la force de résister aux grincheux,
aux désespérés, aux donneurs de leçon, à ceux qui ont tout
compris de travers, mais cherchent à vous convaincre
qu’ils ont raison, aux tristes sires qui s’appliquent à vous
casser le moral au marteau-piqueur quand vous persistez
à vouloir être heureux…
Et je voudrais vous remercier aussi, pour tout ce que
vous m’avez apporté cette année, chacun à votre manière.
Des fois que ce serait vraiment la fin de tous les mondes,
il est quand même important de vous dire que je vous aime
tous et que j’ai bien l’intention de continuer à vous aimer,
où que vous vous cachiez dans le nouveau monde qui nous
attend.
En résumé, je vous souhaite tout le bonheur possible,
d’abord parce que le possible, on est toujours sûr de
pouvoir mettre la main dessus, et ensuite, parce que je
14voudrais que l’on continue tous à avancer vers un
bonheur taillé à notre mesure… la haute couture duur, en quelque sorte ! Je suis sûre que ça ne doit pas
1être si compliqué que ça, finalement, d’être heureux ! »
C’était vraiment le début d’un nouveau monde :
Un oiseau sauvage se posait sur ma vie,
Le vent chassait les nuages noirs,
Je recommençais à être heureuse.
« Il y a des jours, comme ça, qu’on aurait bien envie de
sauter, tu ne trouves pas ? Il faudrait installer un pont qui
nous fasse passer directement de dimanche soir à mardi
midi par exemple ! » ai-je écrit à un ami dans la soirée du
dimanche 13 janvier…
Est-ce cela qu’on appelle l’intuition ?
Une nouvelle année venait à peine de commencer.
Il faut toujours se méfier du pouvoir de la pensée :
l’univers était à l’écoute le 21 décembre, et il a entendu le
message de ma lettre. Le nouveau monde est venu frapper
à ma porte et il est entré violemment, sans même attendre
ma réponse. Il est passé par la cheminée, mais ce n’était
pas le Père Noël.
La vie m’a obligée à trier… Cela s’appelle « un
nettoyage par le vide ».
1 Lettre de vœux envoyée à des amis à la mi-décembre 2012. J’y fais
allusion à la fin d’un cycle prévu dans l’un des nombreux
calendriers des Mayas, que beaucoup ont interprété comme étant
l’annonce de la fin du monde.
15Il me reste mes rêves, mes jolis souvenirs, mes espoirs,
ma confiance en moi, mon amour de la vie et au cœur, une
aile d’oiseau en mal d’été.
Ma maison a brûlé.
Pas moi.
J’ai donc eu beaucoup de chance.
16« Vint un temps où le risque de rester à
l’étroit dans un bourgeon était plus
douloureux que le risque d’éclore. »
Anaïs Nin Ce terrible 14 janvier 2013
Cela aurait pu être un matin comme tous les autres. Je
dormais paisiblement, bien au chaud sous ma couette
d’hiver recouverte d’une housse en molleton, les pieds
sous mon coussin en noyaux de cerise encore tiède. Un
petit bruit m’a réveillée : celui de ma chienne Taïga se
couchant contre la porte d’entrée. Par réflexe, j’ai ouvert
un œil et vu sur mon réveil-matin qu’il était sept heures.
Ma conscience, lentement, émergeait du sommeil, en se
posant les mêmes questions que chaque matin : quel jour
est-on ? Ah oui, lundi ! Chouette, une nouvelle semaine
qui commence ! Qu’est-ce que j’ai au programme
aujourd’hui ? Oh ! Ce matin c’est décidé, je retourne à la
salle de sport et je m’y abonne. Après les mois difficiles
que je viens de connaître, je me suis complètement laissée
aller et ça suffit comme ça ! Je ne me pose surtout pas la
question de savoir si j’ai envie ou pas et j’y retourne trois
fois par semaine, pour me refaire des muscles dignes de ce
nom… Je ne leur ai encore rien dit, à mes triceps et
quadriceps, histoire de leur faire la surprise. Ils
sursauteront sans aucun doute, mais acculés, ils n’auront
plus le choix et devront se remettre à travailler. C’est
paresseux, ces machins-là ! On a beau se tuer à la tâche et
faire du sport pendant des mois et des mois de façon
régulière, voilà qu’arrive le congé annuel de la salle de
sport et vlan… bonjour les courbatures quand on reprend,
19bonjour les crampes et bonjour la paresse : tout est à
refaire !
Et puis que ferai-je après… ? Ah oui ! Le temps de
prendre ma douche, et je repartirai parce que mon adorable
belle-fille Anna a accepté de m’accompagner faire les
soldes. Quelle chance ! Je déteste faire les boutiques,
remuer des piles de vêtements où les tailles sont
mélangées, où les couleurs des étiquettes sont plus
perturbantes les unes que les autres, et me retrouver dans
une cabine puante après avoir fait une file de dix
minutes… et quand j’ai enfin ôté mes trois pulls, mes
bottes et mon pantalon, m’apercevoir que la taille choisie
n’est pas la bonne ou que le modèle ne me va pas du tout !
Mais ma belle-fille n’est pas comme les autres : elle a,
entre autres qualités, un radar « mode » implanté dans le
cerveau depuis sa naissance. Il ne lui faut pas plus de
quarante-cinq secondes pour détecter dans un magasin ZE
vêtement qui sort du lot, et voir la taille qui convient, tout
en ramassant au passage le tee-shirt qui s’assortira
parfaitement avec le pantalon, de même que la ceinture ou
le foulard adéquats. Ensuite, si elle a le temps, nous
mangerons un petit bout ensemble à Louvain-la-Neuve !
Entre-temps, mes yeux se sont entrouverts, et je
vois derrière le velux, passer un petit nuage de fumée. Il
fait encore noir dehors, et cette vision m’étonne un peu.
Mon esprit prend lentement conscience d’une odeur un
peu étrange dans ma chambre ; mon subconscient me dit
que je ne connais pas cette odeur et qu’il faut chercher
d’où elle vient. Je me lève, tout en m’attendant à trouver
de la fumée sur le palier qui se trouve en mezzanine du
salon : quand il y a du vent, le poêle à bois avec lequel je
me chauffe principalement et que je recharge le soir,
refoule un peu. J’ouvre la porte donnant sur le corridor,
mais je ne vois aucune fumée sur le palier ; il n’y a
20toujours que cette forte odeur dont mon instinct me dit à
présent qu’elle représente un danger.
Alors, je cherche.
Tous mes signaux d’alarme sont passés au rouge : il
faut que je trouve d’où vient l’odeur, et vite ! Je vais dans
la véranda, pour voir si j’aperçois de la fumée à
l’extérieur, mais il fait encore noir dehors et je ne vois
rien. Je me précipite alors sur mon poêle à bois, mais je
n’y aperçois que des braises rougeoyantes sans aucune
flamme. Il fait très chaud dans la pièce, et j’entrouvre une
fenêtre.
À cet instant précis, j’entends la voix de ma voisine
d’en face hurler mon nom à l’extérieur et à l’instant, je
sais déjà ce qu’elle va me crier avant même qu’elle ne
prononce les mots :
« Françoise, tu as le feu, sors ! J’ai déjà prévenu les
pompiers ! »
Et je hurle à mon tour : « Oh nooon… »
Mais je sais déjà que ma vie vient à l’instant de
basculer.
Pour toujours.
Tout va très vite alors.
Un jour, il y a des années de cela, mon plus jeune
fils, Grégory, m’avait suggéré de réfléchir à ce que je
voudrais vraiment emporter si je devais quitter la maison
précipitamment. J’avais fait l’exercice à l’époque. Le tracé
de ma réflexion se trouvait bien heureusement encore
imprimé dans un dédale de mon cerveau et, réveillé en
sursaut, il est remonté à toute allure jusqu’à ma
conscience. Je savais donc immédiatement ce qu’il fallait
faire : téléphoner à un proche pour le prévenir, prendre
l’argent liquide que j’avais à la maison, quelques bijoux,
mon sac à main, mon tout nouveau PC ainsi que mon
21GSM, écarter mes animaux du danger, m’habiller à toute
vitesse parce qu’il faisait très froid dehors et sortir.
Entre-temps, ma voisine, s’inquiétant de ne pas encore
me voir dehors, me criait de me dépêcher de quitter la
maison parce que la toiture était en feu. Mais je ne voyais
toujours rien du salon où je me trouvais. Et ne pas voir
permet encore de nier l’évidence, même si l’on sait déjà
que quelque chose de grave est en train de se passer. Après
avoir eu le mauvais réflexe de jeter de l’eau dans mon
poêle à bois pour éteindre la source de chaleur, sans succès
évidemment puisque le feu n’était pas situé à cet endroit,
mais bien à la jonction du toit et de la cheminée, j’ai
poussé tous les fauteuils pour dégager un chemin vers le
poêle en vue d’en faciliter l’accès aux pompiers, enfermé
ma chienne dans une pièce à l’arrière de la maison pour
qu’elle ne soit pas dans leur chemin, et je suis finalement
sortie habillée n’importe comment et pieds nus dans mes
bottes, mais en laissant la porte grande ouverte derrière
moi. Il faisait glacial dehors, et le jour n’était pas encore
levé.
Alors seulement, j’ai vu…
De ma toiture sortaient des flammes immenses, qui
léchaient déjà avec grand appétit le joli balcon en bois
situé à l’avant de la maison, au premier étage. Un
attroupement se formait dans la rue, des voitures
s’arrêtaient et se garaient sur les bas-côtés, mes voisins
arrivaient les uns après les autres et venaient voir si j’allais
bien. Mais toujours pas de pompiers en vue !
Quelqu’un a parlé de prévenir les pompiers de la base
militaire toute proche ; ils auraient pu être sur place dans
les cinq minutes. Mais pour des raisons administratives
sans doute, ils ne semblent pas autorisés à éteindre des
feux hors du périmètre militaire. À chacun son feu : je ne
suis pas militaire et ils ne se déplacent pas pour une simple
22civile. Question de règlement ! Voilà qui définitivement,
ne me réconciliera pas avec les règlements… Je n’ose
même pas imaginer ce qu’est un incendie lorsqu’on habite
sur la frontière linguistique, comme c’est le cas dans le
village à côté du mien : un des côtés de la rue principale
est en territoire wallon, alors que l’autre est en Flandre…
Pour peu que l’on tombe sur un téléphoniste à cheval sur
la langue officielle de sa région, on a vraiment intérêt à
emporter un dictionnaire français-néerlandais dans les
objets de première nécessité ! Et si l’on est saisi d’un
malaise quand on se trouve dans l’autre région
linguistique ? Est-ce qu’on passe un test de connaissance
de la langue avant de monter dans l’ambulance ? Je dois
penser à me renseigner.
Incapable de regarder les flammes détruire la maison
que j’aime tant, je m’étais mise contre la porte de mon
garage d’où je ne voyais rien. Ma tête était vide et je me
sentais complètement tétanisée, incapable de pleurer
même. J’étais submergée par un immense sentiment de
fatigue suite à tous les événements pénibles qui n’avaient
cessé de se succéder dans ma vie depuis le mois de mai.
Quand donc cela allait-il s’arrêter ? Devais-je vraiment
tout perdre, y compris ma maison ? Et ces pompiers qui
n’arrivaient toujours pas alors que plusieurs personnes les
avaient déjà rappelés !
Je ne sais pas combien de temps s’était écoulé depuis
que j’étais sortie de la maison. J’attendais, la tête vide,
résignée, et toujours appuyée contre le mur de mon
garage. J’aurais aimé m’enfuir, m’évaporer dans
l’obscurité, me transformer en gaz volatil et disparaître en
fumée, mais rien n’y faisait : je restais plantée sur le
trottoir noir et froid sans bouger, pétrifiée.
Un homme que je ne connaissais pas est venu vers moi
et m’a demandé si j’avais des animaux à la maison. C’est
seulement alors que je me suis rappelé que ma chienne y
23était encore enfermée et je lui ai expliqué où elle se
trouvait ! L’homme est courageusement rentré dans la
maison dont l’avant du toit et le joli balcon n’étaient plus
qu’une torche et me l’a ramenée. Il m’a fait asseoir au
chaud dans sa voiture, jusqu’à l’arrivée de l’ambulance,
puis il est reparti comme il était venu, sans que je pense à
lui demander son nom. Je ne sais pas qui était cet homme
et je ne l’ai jamais revu. Je serais absolument incapable de
le reconnaître. Il y a ainsi des êtres qui croisent votre route
pour un instant, une heure, un jour ou quelques semaines.
Jamais on ne les reverra, mais ils restent gravés dans la
mémoire et dans le cœur tout au long de votre vie parce
qu’ils vous ont offert davantage en ces quelques instants
que la plupart des personnes en une vie entière. Le seul
fait de penser à eux, même si l’on est bien incapable de
leur dessiner un visage, fait qu’un halo de douceur vous
entoure soudain le cœur. Merci à ce Samaritain, pour le
bien qu’il m’a fait ce jour-là. S’il lit un jour ces lignes,
qu’il sache que j’aimerais vraiment le revoir pour enfin le
remercier de ce qu’il m’a offert au moment où j’étais si
perdue.
Entre-temps, des gens arrivaient de partout : police,
passants, voisins, ambulanciers, bourgmestre, amis, mais
toujours pas de pompiers ! Et moi, j’étais complètement
hagarde au milieu de ces gens qui proposaient tous de me
faire entrer chez eux pour m’offrir un café, alors que je
n’avais qu’une obsession : attendre mes enfants que
j’avais prévenus et qui étaient en route, pour me serrer
contre eux.
Seul, un de mes voisins a vraiment compris mon
désarroi et lorsque j’eus également décliné son offre de
café en expliquant que je voulais rester dehors pour
attendre mes enfants, il a pris un ton sévère pour me dire
« Ce n’est pas là ma question : je te demande si tu veux un
café oui ou non ! » et lorsque j’ai répondu « oui ! » d’une
24toute petite voix… il me l’a apporté dans la rue ! C’était le
meilleur café du monde. Merci, Pierre, d’avoir gardé la
tête froide et les pieds sur terre alors que mon cerveau, lui,
partait en fumée !
Une demi-heure à peu près s’était écoulée, lorsque
enfin, ceux que l’on attendait tous sont arrivés. À cette
heure matinale, les pompiers n’étaient pas encore arrivés à
la caserne et avaient dû être appelés chez eux, car il s’agit
en majorité de volontaires. Toutes sirènes hurlantes, trois
camions de pompiers sont apparus au bout de la rue. Une
multitude d’hommes en a jailli. J’avais l’impression de les
avoir attendus pendant des heures ! C’est comme si le
temps avait la faculté de défiler à vitesse variable : il suffit
de vivre un moment heureux et le voilà qui met les
bouchées doubles et chausse des patins à roulettes. On a
beau vouloir l’arrêter, rien n’y fait : une heure passe en
une minute. Par contre, lorsqu’on est anxieux ou que la vie
est en jeu, le temps s’amuse à se couper en millisecondes
et chacune semble durer un siècle.
La seule idée qui me vient à cet instant est d’appeler
mon courtier en assurance pour lui demander de l’aide.
Mal m’en prend : il me répond par téléphone qu’il me
contactera dès qu’il aura reçu le rapport des pompiers et
qu’il refuse de se déplacer d’ici là ! Folle de colère, je
passe le téléphone au commandant des pompiers qui se
trouve devant moi à ce moment et qui a droit au même
discours hallucinant ! Rien à attendre donc de ce côté-là !
Et ce n’était malheureusement que le début d’une grande
histoire d’incompétences…
Je suis incapable de décrire ce qui se passe à la maison
à cet instant précis. Mon cerveau n’enregistre rien, mes
yeux ne veulent rien voir. Entre-temps, mes enfants sont
arrivés et nous nous serrons les uns contre les autres. Déjà
un premier pansement sur le cœur : j’accepte avec
reconnaissance la généreuse proposition d’une famille qui
25nous invite, mes enfants et moi, à entrer chez elle pour
nous réchauffer et y déguster une boisson bien chaude.
Plusieurs familles de la rue nous font cette touchante
proposition, certaines que je ne connais même pas.
Après avoir été nous chercher de délicieux croissants,
la voisine qui nous a accueillis part travailler et nous
recommande de rester chez elle aussi longtemps que nous
le souhaitons en nous y sentant comme chez nous. Je
reçois ainsi le cadeau immense d’un lieu bien chaud où
prendre le temps de me poser, de me réchauffer. Je n’ai
pas encore réalisé que je n’ai plus de toit, au sens propre
comme au figuré et que je suis dorénavant entièrement
dépendante de la gentillesse et de la générosité des autres.
Par contre, je réalise très vite que je n’ai aucune envie
de sortir de cette maison chaleureuse et accueillante, pour
ne pas voir ni savoir ce qui reste de la mienne, ni s’il en
reste quelque chose d’ailleurs. Je ne peux même pas
regarder par la fenêtre pour voir le travail des pompiers.
J’en suis absolument incapable ! Mon cerveau est à l’arrêt
et complètement vide. C’est comme si tout cela arrivait à
quelqu’un d’autre, ou que je lis cette histoire dans un livre
alors que je ne suis nullement concernée. Rien ne me
vient : pas une larme, pas un mot, aucune colère. Je n’ai
même plus une pensée. Juste un vide aussi grand que
l’infini. Ce n’est plus la vie telle que je la connais, mais
pas la mort non plus. Je suis en territoire inconnu, une
sorte d’entre-deux. Je suis déconnectée, sidérée, éclatée en
mille morceaux. C’est comme si quelqu’un avait
débranché mon cerveau. Étranges protections que l’esprit
met instantanément en place pour vous éviter la crise de
nerfs, la folie ou pire encore !
Mon fils aîné part en éclaireur, et revient peu après me
dire qu’il faut que je l’accompagne pour voir les dégâts de
près, qu’ils sont moins graves qu’il n’y paraît et que de
toute manière, il vaut mieux voir la réalité en face
26