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Quand les jeunes Africains créaient l'histoire

De
359 pages
Bien vivre ou mal vivre en terre étrangère fait partie des facteurs dont la dynamique participe à la qualité des relations aux niveaux des individus, des communautés et des nations. Qu'en était-il à l'époque des premiers jeunes Africains partis étudier en France? Etaient-ils reçus là-bas commes des étrangers? Comme des sujets de la colonie? Ou bien les deux? Ou bien étaient-ils des "sans statut"?
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Jean-Martin Tchaptchet

Quand les jeunes Africains créaient l'histoire
Récit autobiographique Tome deuxième

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

de Kinshasa

- RDC

Du même auteur:
Contes de chez nous, A reader for learners of French language, Heinneman Educational, London, 1968

Strategies of innovation and the training of senior administrators in Africa, Institute of Social Studies, The Hague, 1976 Administrative training policies in Zaïre, Institute of Social Studies, The Hague, 1978 La presse et la démocratie en Afrique Subsaharienne : rétrospective et prospective, SNLG, 1997, Palais des Nations, Genève La Marseillaise de mon enfance, Tome I, Editions L'Harmattan, Paris, 2004

En couverture, manifestation du Courant d'union nationale à Douala, 1956 Photo Anatole, Douala

«Les mains qui ont décapité la pensée ont privé le monde de la suite du rêve ». « Une autre manière de dire que la vérité est en partie contenue dans le silence d'une mémoire abolie. »
Elizabeth Ewombé Moundo, Le destin ordinaire d'un homme ordinaire, théâtre, Editions Ganndal, Conakry 2003

« L'élite africaine n'a de sens que dans la mesure où elle se dévoue au peuple africain dont elle est issue et dont elle doit revendiquer la présence et l'efficience dans un monde tourmenté. La fidélité que lui impose sa vocation fait de cette élite le fer de lance du progrès africain. La situation coloniale ne pouvant créer parmi les Africains que des parvenus, privés de toute conscience civique, il importe d'opposer énergiquement à de tels cadres "fabriqués", la volonté agissante d'une élite révolutionnaire, essentiellement soucieuse des véritables intérêts de la masse africaine. »
Kader Fall, « Problèmes de l'élite en Afrique noire, Les étudiants noirs parlent », Présence Africaine, n° 14, Paris 1953

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00302-8 EAN : 9782296003026

Avant-propos

J'ai écrit dans l'introduction de l'avant-propos du tome I de La Marseillaise de mon enfance que je me suis lancé dans la rédaction de mon autobiographie pour répondre au souhait de ma femme et avec ses encouragements, en vue de laisser des témoignages sur ma contribution à la lutte pour l'indépendance du Cameroun et de l'Afrique, et sur les temps héroïques et difficiles que nous avons vécus ensemble. Je l'ai fait aussi afin de donner suite aux interrogations de mes enfants et d'autres garçons et filles de la même génération qui, bloqués dans l'impasse de leurs histoires personnelles, cherchent à s'en sortir en fouillant dans le passé de leurs parents. Un passé que ces derniers ne racontent pas, et que les historiens n'ont pas encore écrit. Les réactions recueillies depuis la parution de ce premier tome sont diverses, inattendues, et m'ont convaincu que ce que j'ai raconté n'était pas une histoire réservée à ma seule famille ou aux seuls Africains pour ne pas dire aux Camerounais uniquement. Il y a ceux et celles qui, sans distinction de race, de nationalité ou d'âge, ont retrouvé dans le récit de mon enfance et de mon adolescence, des situations qu'ils ont connues ou des relations qu'ils ont vécues eux-mêmes à certains moments de leur existence. Rémi Mongenet écrit à ce sujet: « Ce dont on est issu peut-il s'expliquer par les mots seuls? A cette profondeur, quelle formule simple reste toujours valable? La beauté de ce livre s'explique ainsi.II est réellement de première grandeur, alliant la vision claire de l 'homme voué à la raison et la sensibilité du poète, que saisissent à la fois le souvenir de la tradition, le sentiment de l'injustice dont furent longtemps victimes ses compatriotes et la volonté de percer le mystère de la vie!. »
1 Rémi Mongenet, « Jean-Martin Tchaptchet, Camerounais de Genève », Le Messager, n° 25, hebdomadaire régional, Annecy, 17 juin 2005.

Il Y a ceux qui découvrent dans mon livre la colonisation, non à travers les déclinaisons de sa prétendue mission civilisatrice - statistiques de la soi-disant évolution économique, sociale et culturelle de la colonie, mais dans les manifestations quotidiennes de son impact subversif dans la vie d'un être très fragile pendant son parcours d'enfant et d'adolescent. Du coup, ils se sont posé et m'ont posé des questions qui sonnent aussi fort que proclamer cette vérité que le colonialisme est un crime contre l'Afrique. D'une interview accordée au grand quotidien genevois Le Courrier, j'extrais le passage suivant: - L'éducation française aurait-elle donné aux étudiants les outils de la révolte en même temps que ceux du savoir académique? Peut-être, mais sans éducation la colonisation n'aurait pas été possible: la France avait besoin d'employés africains, de cadres
compétents issus du pays.

-

Cette éducation

importée

n'est pas négative

en soi?

L'alphabet ou les règles de calcul sont universels. Le savoir s'internationalise, il est à peu de choses près le même partout... Le problème, ce sont les idées qui accompagnent les techniques et les technologies. La culture africaine a été rejetée. La médecine ancestrale, la cosmogonie ont été détruites. Et le tissu social sérieusement endommagé2.

Viennent les lecteurs politiques. Ils sont au fait de l'histoire de la colonisation et de ses crimes. Ils combattent le colonialisme sur tous les fronts et sous toutes ses formes. Ils exigent aussi la décolonisation de I'histoire de l'ex-puissance coloniale, non par les seuls discours, mais de façon fondamentale. Dans cette catégorie, Yves Benot écrit: « Si le récit se déroule avec élégance, une sérénité de style qui ne peut que retenir le lecteur, on rencontre, à certains moments, comme des coups de patte au pouvoir colonial. Ainsi quand l'administrateur interdit fanfare et danses dans ce chef-lieu du pays bamiléké; ainsi, quand un moniteur d'enseignement est expulsé de la même petite ville, sans raison connue. Ou encore quand on découvre que le service du courrier dans la campagne est assuré par une corvée de portage à désignation arbitraire... On voit dans ce récit de temps déjà lointains des solidarités s'atténuer ou se défaire, d'autres se former, interférer ou se combiner avec les anciennes. A ce stade, au cœur de cette "ville cruelle" - pour reprendre le titre du premier roman de Mongo Beti -, ces jeunes se pensent en tant que Camerounais et non plus de tel ou tel clan ou région...
2

Anne Pitteloud, «Autobiographie:

une enfance africaine à l'école des Blancs », Le

Courrier, n° 145, Genève, 26 juin 2005.

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En attendant que paraisse la suite de ces Mémoires3, etc. » Car de nombreuses voix me réclament la suite. Le titre que j'ai donné au premier volume de cette suite, à savoir Quand les jeunes Africains créaient I 'histoire4, est celui qui reflète le mieux ce qu'étaient mes principales motivations en l'écrivant, c'est-à-dire, aider des générations de mon pays et d'ailleurs à connaître ce que fut l'histoire véritable de nos itinéraires et de nos luttes en tant que jeunes, colonisés et Noirs d'Afrique pendant notre séjour d'étudiants en France; essayer de reconstruire l'environnement humain, politique, international de l'époque précédant l'avènement des indépendances africaines, et dont la vraie histoire n'est toujours pas encore écrite, et encore moins enseignée de façon objective; récapituler les questions et les problèmes qui se posaient à nous et ceux que nous nous posions, comment nous les posions, nos réponses endogènes et celles résultant de nos interfaces avec le monde extérieur, avec la puissance coloniale, avec les politiciens africains de l'époque, et avec les belligérants de la guerre froide. Reprenant les termes de l'avant-propos de La Marseillaise de mon enfance, je dis que Quand les jeunes Africains créaient I 'histoire est un hommage rendu aux victimes et aux résistants que nous fûmes dans notre enfance, dans notre adolescence et dans notre jeunesse. Il est un hommage à celles et ceux, combattants et combattantes anticolonialistes camerounais et africains qui, à la base comme à des postes de responsabilité et de leadership; dans les premières heures de la lutte ou plus tard; en avant-garde ou dans les derniers rangs; dans l'anonymat ou en militants découverts; pendant un temps ou durant toute une vie; derrière les barreaux de prison ou en liberté; sur le sol natal ou en exil; avec leurs cerveaux, leurs cœurs ou leurs bras, se sont battus contre la servitude et l'humiliation afin de reconquérir la dignité des peuples africains et le respect à leur égard, l'indépendance, l'unité politique et la souveraineté de l'Afrique. Cet hommage est l'accomplissement d'un devoir à la mémoire de ces hommes et femmes d'Afrique en général, et du Cameroun en particulier, afin qu'ils ne sombrent pas dans l'oubli. C'est également un hommage à ceux de mes camarades et professeurs de l'université, aux citoyens et aux citoyennes, aux partis et aux organisations des pays colonisateurs ou non-colonisateurs d'Europe, d'Asie
3 Yves Benot, « Cameroun d'hier et d'aujourd'hui », Afrique Asie, n0185, Paris, février 2006. 4 Un responsable de Presses Universitaires m'avait suggéré le beau titre commercial de Mémoires d'un survivant. Tout en le remerciant de cette proposition, je veux l'informer que je ne l'ai pas suivi, car je tenais à conserver un fil rouge dans mon récit, celui du dynamisme de survie du colonisé - quel que soit son âge.

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et d'Amérique qui, à divers moments et sous des formes diverses, ont exprimé leur solidarité avec la lutte des peuples du Cameroun et d'Afrique pour la liberté.

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Introduction

Quand les jeunes Africains créaient l 'histoire est le deuxième tome de La Marseillaise de mon enfance. J'y raconte ma vie de jeune Camerounais allé poursuivre ses études supérieures en France au lendemain de la seconde Guerre mondiale. J'y décris mon parcours d'étudiant africain, de Noir et de colonisé à l'université et dans divers autres milieux de la société française des années 1952 à 1960. Le récit de mon séjour est jalonné de succès et d'échecs dans le processus continu de mon adaptation aux façons d'être, de faire et de vivre des indigènes; de signes de mon acceptation de certaines de leurs valeurs, mais aussi de rejet d'autres. La prise de conscience des diverses interprétations de ces succès et de ces échecs, des acceptations et des rejets, s'opéra de façon graduelle au fur et à mesure de ma réussite à l'université; de l'extension de ma culture et de mon expérience hors de la Fac; de la diversité des hommes et des femmes, mais aussi des groupes que je rencontrais; de ma compréhension de l'interdépendance des événements sociaux, culturels et politiques intervenant en France, au Cameroun, dans d'autres pays d'Afrique et ailleurs dans le monde. Cet itinéraire porta les marques de l'instruction et de mes manières d'adolescent importées du Cameroun; de l'inexpérience et des folies de la jeunesse estudiantine vécues en France; de mon avidité à acquérir le maximum de connaissances du fait de mon appartenance aux premiers groupes de jeunes de mon pays accédant aux études universitaires; de ma découverte, sur le tas, des diverses idéologies dictant ce que le bonheur humain doit être; de ma prise de conscience de la cause de la libération des peuples africains et de mon engagement dans la lutte pour cette cause aux noms des idéaux de liberté, de justice et de solidarité. J'évoluai de la jouissance béate et naïve des connaissances que j'ingurgitais, de la culture cartésienne et épicurienne dans laquelle je baignais, des relations innocemment fraternelles, amicales ou fougueusement

amoureuses que j'entretenais, vers une estimation de plus en plus critique, politique, idéologique et militante des choses et des relations humaines. Ce parcours me conduisit à petits pas vers une vision globale et plus ou moins cohérente des phénomènes, de l'ensemble des valeurs et des concepts acquis durant les temps de mon enfance et de mon adolescence au Cameroun et de ma jeunesse en France. J'aboutis à des changements qualitatifs dans mes comportements, mes activités et mes pensées. L'élimination graduelle de ma peur irrationnelle du gendarme céda la place à une gestion clairvoyante et courageuse des libertés d'opinion et d'expression. Je mis ces libertés au service de la cause de l'indépendance et de l'unité de ma patrie africaine. Pour nous étudiants africains, les bases idéologiques, politiques et stratégiques de cette cause furent définies tant bien que mal par nous-mêmes au sein de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (FEANF). Elles m'amenèrent à embrasser le rêve d'une Afrique unie, indépendante, souveraine, puissante, prospère et respectée au sein d'une communauté mondiale vivant - espérions-nous - dans la paix, l'égalité, la justice et la solidarité. Pour certains d'entre nous, l'indépendance nationale des colonies d'Afrique prises individuellement ou en groupes, ne devait être qu'une étape vers l'achèvement d'une œuvre impérative, à savoir l'édification d'un continent intégré sur le plan politique en un Etat fédéral ou confédéral fort et puissant. Pour d'autres, la réalisation de l'unité continentale sous la forme des Etats-Unis d'Afrique, était le préalable au progrès économique et social véritable du nouvel Etat multinational, le seul cadre solide et la garantie sûre de l'épanouissement et du rayonnement des peuples africains. Une lecture du cas concret du Cameroun est proposée. Elle est faite à la lumière d'une résolution stratégique adoptée en décembre 1957 par le congrès des étudiants africains en France et qui affirmait que «chaque africain doit comprendre que c'est le sort de l'Afrique qui se joue au Cameroun ». Afin d'aider à comprendre cette évaluation, je rappelle ce que fut l'Union des Populations du Cameroun (UPC) - le mouvement de libération nationale de ce pays, ses stratégies, ses méthodes d'organisation et de mobilisation du peuple, la permanence et la richesse de ses propositions en vue de solutions pacifiques et démocratiques de la question nationale camerounaIse. Je souligne la clairvoyance des dirigeants de ce Mouvement. Dans la légalité, la clandestinité ou en exil, ils surent toujours gérer avec efficacité et un sens élevé de responsabilité et d'organisation, la résistance du peuple

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camerounais aux politiques de double langage, de confusion, de division, de diversion et de répression adoptées par les puissances coloniales. La très forte popularité des programmes de l'UPC, de ses stratégies de lutte contre le colonialisme ancien d'abord, et contre le néocolonialisme ensuite, non seulement au Cameroun, mais aussi dans d'autres colonies africaines, conféra à ce mouvement une puissance telle que les pays occidentaux le considérant comme un danger, décidèrent de l'éliminer. Les propositions de dialogue et de négociation faites par l'UPC pour une solution pacifique et démocratique de la crise camerounaise furent rejetées à répétition par les puissances coloniales avec l'appui du Conseil de tutelle de l'ONU. Ces puissances choisissant de s'accrocher aux manières fortes d'assassinat des dirigeants nationalistes, de liquidation en masse des patriotes et des populations civiles. Ainsi furent successivement assassinés Ruben Um Nyobe et Félix Roland Moumié, respectivement Secrétaire général et Président de l'UPC. Mes références fréquentes à la guerre froide sur les fronts idéologiques et politiques mettent en relief un élément déterminant des relations internationales durant mon séjour en France, à savoir les confrontations entre le camp occidental et le camp socialiste au nom du capitalisme et du communisme, ces deux idéologies qui prétendaient détenir l'exclusivité des meilleures solutions des problèmes d'organisation et de gouvernement des peuples pour la réalisation de leur bonheur. L'intransigeance inhérente à ces deux idéologies influença profondément l'histoire personnelle des étudiants et celle collective des organisations anticolonialistes et des peuples africains. Le rôle important que les étudiants jouèrent dans la lutte de leurs peuples pour la liberté et l'indépendance, les classa parmi les principaux créateurs de l'histoire de cette époque. Mais ce rôle est occulté depuis les années soixante dans l'écriture de cette histoire de leurs pays et du continent. Mon récit n'est ni un réquisitoire, ni un plaidoyer par l'acteur engagé que je fus dans le mouvement anticolonialiste africain et camerounais. Il ambitionne à apporter une contribution à l'enrichissement des sources de l'histoire de cette période. La relation de certains de mes souvenirs s'appuie sur des citations tirées de sources écrites. Ces citations surprendront le lecteur par la violence des sentiments anticolonialistes qu'exprimaient les uns, l'arrogance des sentiments racistes de supériorité et de domination sous-entendus par d'autres. Il en était ainsi à l'époque des confrontations entre les colonialistes et les combattants de la liberté, entre le monde libre et le monde soviétique, les deux camps antagonistes de la guerre froide.

13

La maîtrise du maniement et de la manipulation des mots aussi bien dans les discours et les articles que dans la rédaction des résolutions, faisait partie des armes de la lutte. La question de savoir si l'on pouvait faire autrement ou écrire autrement est sans objet. Dans la réanimation de mes souvenirs, je ne privilégie ni ordre chronologique, ni répartition thématique, ni distribution géographique. Je raconte. Je restitue. Parfois, mon récit perd son caractère personnel pour prendre la forme d'une étude. Ainsi va la vie de tous ceux qui à un moment donné de leur existence s'impliquent dans la défense d'une cause. Leur moi disparaît et fait corps avec le collectif. Cela s'appelle aussi le sacrifice de soi dans la lutte pour la liberté et le progrès. Réanimer des souvenirs est toujours un exercice douloureux, et parfois très douloureux. En faisant revivre le passé, le conservateur des souvenirs regrette les événements qui, en leur temps furent heureux, et souffre de ceux qui firent mal. En revoyant les acteurs de l'époque, sa douleur est profonde en tant qu'orphelin de tous ceux qu'il aimait et qui ne sont plus de ce monde. Elle l'est encore plus quand il assume la responsabilité de survivant de compagnons qui, jadis, partagèrent avec lui des moments inoubliables. Dans le cas de souvenirs appartenant à la vie d'une ou de plusieurs nations, le conservateur accomplit un devoir de mémoire. Afin que son témoignage qui est vérité sur certains événements ne meure caché, dénaturé ou étouffé. Ainsi, les nouvelles générations ne se sentiront point spoliées d'une partie de leur histoire. Et grâce à cette découverte, ces générations des pays concernés par mon récit pourront dire aussi: « Plus jamais ça ».

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PREMIERE

PARTIE:

UNIVERSITE, HELA TIONS ET ADAPTATIONS

Voyage au fond de la mer

Mon avion, un DC4, atterrit le 27 octobre 1952 à Paris. Terminus de mon voyage au fond de la mer. «Aller au fond de la mer» était l'expression consacrée dans ma langue maternelleI pour dire « voyager en bateau» vers une destination que l'imagination des gens de l'époque situait au fond de la mer, c'est-à-dire après la disparition du navire à l'horizon. L'expression avait survécu après l'introduction des transports aériens au Cameroun. Elle s'appliquait désormais à tout voyage à destination d'un pays outre-mer quel que soit le moyen de locomotion emprunté -le bateau ou l'avion. J'avais quitté Douala la veille vers 20 heures. Une foule fort nombreuse était venue m'accompagner. Ce fut très émouvant. Je ne peux cependant dire si les sentiments que j'éprouvais étaient de tristesse du fait de ma séparation d'avec mes parents et mes amis, ou de joie en raison de l'objectif de mon déplacement et du caractère fabuleux du pays où je me rendais. Je voyageai avec Lobe Ekande, un camarade du lycée. Nous avions réussi notre examen de la deuxième partie du baccalauréat au mois de juin: lui en sciences expérimentales, moi en philosophie. Parce qu'il n'y avait pas d'établissement d'enseignement supérieur dans notre pays, tout Camerounais qui réussissait à l'examen du baccalauréat de l'enseignement secondaire, recevait une bourse pour aller faire ses études universitaires en France. Il ne me souvient pas que l'idée soit jamais venue à quiconque dans notre lycée d'aller ailleurs qu'en France. Le vol dura plus de quinze heures. Lobe Ekande et moi étions les deux seuls Noirs à bord de l'appareil. Notre avion fit escale à Niamey et à Alger.

1

Le « medu 'mba », langue parlée par les habitants des 13 villages du département du Ndé
Bangangté est le chef-lieu de ce département.

dans la Province de l'Ouest du Cameroun.

A l'escale de Niamey, on nous apporta des jus de fruit dans une salle du petit aéroport. Je fus frappé par l'air chaud et sec environnant. A Alger, nous prîmes le petit déjeuner dans un grand restaurant, servi par des hommes portant uniformes et bonnets dans lesquels dominait la couleur rouge. Peut-être étaient-ce des Algériens. C'était la première fois que j'en voyais. Il y eut tellement de choses à découvrir après l'atterrissage de l'avion à Paris, qu'aucun souvenir de cet événement ne m'est resté. A quel aéroport notre appareil se posa-t-il ? A Orly ou bien au Bourget? Comment se passèrent les formalités d'immigration? J'étais porteur d'un passeport français dans lequel ma nationalité était «Citoyen de l'Union française ». Cela n'avait aucun sens pour moi. A quoi ressemblait la région traversée en plein jour par l'autocar d'Air France qui amena les passagers au terminus des Invalides? Njamkepo Gilles, étudiant camerounais à Paris vint m'accueillir. Il nous guida, Lobe Ekande et moi, à travers les couloirs du Métro parisien. Ce qui me frappa, ce furent la rapidité à laquelle il se déplaçait et la lenteur avec laquelle nous le suivions. Il était souvent obligé, non seulement de se retourner, mais aussi de revenir sur ses pas pour s'assurer que nous ne nous étions pas égarés. Il nous conduisit à l' Hôtel des Colonies, non loin du ministère où nous devrions nous rendre le lendemain pour diverses formalités. Cet hôtel, le parc qui le jouxtait, ma grande chambre, le grand lit pour moi tout seul, la salle de douche avec eau chaude et serviettes m'étonnèrent. Je n'eus pas le temps de jouir de tout ça. Le premier choc, culturel, que je dus subir parce qu'incontournable, fut ce repas du soir que l'on nous servit au restaurant de l'hôtel: un riz aussi laid à la vue que mauvais au goût. Lobe Ekande et moi, nous nous demandâmes comment l'on pouvait préparer et servir un si mauvais riz à des êtres humains! Je ne le mangeai pas et me contentai du dessert. Le lendemain matin, Njamkepo revint de bonne heure me voir. Il apporta avec lui une cravate. Il me demanda de la porter à la place de celle, rouge, que j'avais arborée pendant mon voyage et au sujet de laquelle personne n'avait rien eu à redire à Douala. Famille et amis devaient avoir trouvé qu'elle allait à la perfection avec mon costume bleu clair. Ou bien ne connaissaient-ils pas grand chose au sujet du difficile art du mariage des couleurs. Plus tard dans la matinée, je rendis compte à Njamkepo de mon passage au ministère. On m'y avait proposé comme villes universitaires où je pouvais me rendre, Strasbourg, Brest, Poitiers que j'avais rejetées sans raison particulière. Puis sans autre raison, j'avais accepté Clermont-Ferrand, la quatrième proposition, tout en regrettant Strasbourg, cette ville proche de 18

l'Allemagne dont j'aimais tant les poètes. En classe de quatrième, notre professeur d'allemand nous avait fait apprendre par cœur de très beaux poèmes de Goethe et de Heine. C'est donc à Clermont-Ferrand que j'irai poursuivre mes études. Avant de nous quitter, Njamkepo me conseilla, sans donner d'explications, qu'il faudrait que j'achète d'autres cravates, mais pas de couleur rouge. Je le remerciai. Sa fiancée Jeanne, ma cousine, était absente de Paris. Ce fut en train que le 28 octobre 1952, en fin d'après-midi, j'arrivai à Clermont-Ferrand. Au Bureau universitaire des statistiques (BUS), le service chargé entre autres de l'administration des bourses d'études des étudiants venus des colonies, l'on me fit remplir quelques formulaires. Une somme rondelette représentant mon allocation d'études pour le mois de novembre et l'indemnité d'équipement me fut versée. L'on me remit aussi deux ou trois dépliants sur la vie estudiantine. Vers dix huit heures plus tard, je pris chambre dans l'hôtel Victoria situé Petite Place de Jaude au centre ville. Le lendemain, je me rendis au secrétariat de la faculté des lettres où je m'inscrivis en propédeutique. Les formalités furent rapides. La rentrée aurait lieu le mercredi suivant, trois novembre. Pourquoi pas lundi? L'année d'après, j'allais apprendre que les premier et deux novembre, respectivement la Toussaint et la Fête des morts, étaient jours fériés. Je ne connaissais pas ça au Cameroun. Les quarante-huit premières heures de mon séjour en France s'étaient très vite passées. Lobe Ekande et moi nous étions séparés après les formalités au ministère des Colonies. Il avait été affecté dans une autre ville. Après avoir dit au revoir à Njamkepo, je ne me rappelle pas ce que je fis le reste du temps. J'avais bien rencontré quelques deux ou trois Noirs dans les rues de Paris et à la Gare de Lyon. Peut-être étaient-ils des Africains. Je les avais salués. Mais je fus profondément choqué de constater qu'aucun d'eux ne prit la peine de me regarder, et encore moins de répondre à mes salutations. Comment est-ce que je m'étais débrouillé pour me rendre à la Gare de Lyon et m'embarquer pour Clermont-Ferrand? Comment s'était déroulé le voyage jusqu'à destination avec tous ces passagers Français avec lesquels je dus me retrouver dans un compartiment? Deux jours auparavant au Cameroun, ils étaient une espèce privilégiée fort rare que l'on ne rencontrait pas à tous les coins de rue. Voilà que depuis mon arrivée, il n'y avait plus qu'eux partout autour de moi. Ceux avec lesquels j'avais voyagé ne manifestèrent ni curiosité, ni hostilité de me voir assis là, avec eux dans le compartiment. Quand le contrôleur du train passa, il poinçonna nos billets à tous avec la même 19

attention professionnelle. A un certain moment, trois de mes compagnons de voyage dégustèrent un casse-croûte qu'ils arrosèrent de quelques gobelets de vin rouge. Contrairement à ce qu'auraient fait des Camerounais, ils ne nous proposèrent pas de partager avec eux cette collation. Tout le parcours se passa dans un silence interrompu de temps en temps par des « pardon» ou des «excusez-moi» lancés par la personne quittant le compartiment pour une raison ou une autre. A Paris comme à Clermont-Ferrand, tout me sembla fort triste. Le ciel gris était triste. L'air froid était triste. Tous les bâtiments étaient tristes avec leurs mûrs de pierre noire et leurs toits de tuile ou d'ardoise. Les nombreux cyclistes qui allaient et venaient, avaient des vélos tristes parce que plutôt vieux et de modèles bizarres, comparés à ceux étincelants auxquels j'avais été habitué à Douala. Les rues goudronnées aggravaient l'atmosphère de tristesse. Même les êtres humains étaient tristes. Ils ne riaient pas. Ils ne se parlaient pas beaucoup, et encore moins à moi. A partir du moment où je mis pied sur le sol de France, tout y parut pour moi du « venir afin de voir »2. Car il ne me souvient pas que pendant tout le temps de mon instruction primaire et secondaire, mes maîtres ou mes professeurs aient jamais fait l'effort d'utiliser un quelconque media pour exciter mon imagination ou mon intelligence aux fins de me permettre d'appréhender à quoi ressemblait physiquement des choses ordinaires en France. Tout était donc tellement nouveau, tellement différent et impressionnant à mon arrivée en France que je dus faire des efforts particuliers pour accepter du mieux que je pus, et cela du jour au lendemain, ce nouvel environnement de ma vie. Chercher à comprendre les différences avec mon pays ne valait vraiment pas la peine. Je me contentai de dire que je n'avais d'autre alternative que d'attendre. Attendre les choses sérieuses qui commenceraient le trois novembre. A Clermont-Ferrand, je retrouvai à ma grande joie, d'autres étudiants Camerounais, presque tous anciens camarades de notre Lycée Leclerc à Yaoundé. Il y eut d'abord Moutymbo Alexandre que je connaissais déjà pour avoir été une année derrière lui au lycée. Sérieux comme toujours, et parfois quelque peu mystérieux, il ne parlait qu'après un temps de réflexion. Puis il
2

Dans ma langue maternelle, l'expression «venir afin de voir », est complétée en sous-

entendu par « pour y croire ». C'est un qualificatif utilisé par le conteur ou le narrateur pour souligner le caractère inimaginable, incomparable, extraordinaire, indescriptible d'un élément ou d'un moment forts de son récit. L'équivalent le plus proche en français est « voir pour croire» qui exprime l'impossibilité du partage d'une expérience avec autrui, et la nécessité du vécu personnel.

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aimait à éclater de rire quand son interlocuteur tombait dans le piège d'une dialectique qu'il maniait avec adresse. Il était en deuxième année à la faculté de sciences et préparait une licence de chimie. Il habitait à la Cité universitaire. Il nous quitta l'année d'après pour une autre université. Quant à mes camarades de Terminale du lycée, il y avait Abolo Gabriel et Njiawue Nicanor inscrits en Faculté des sciences, Eyinga Abel à la Faculté Libre de droit et Otu Emah en Fac de médecine et pharmacie. Quelque temps après, je découvris qu'au Lycée Blaise Pascal de la ville, trois élèves camerounais: Woungly Massaga René, Soba Djallo et Kuissi Martin préparaient leur baccalauréat. Moutymbo Alexandre joua avec efficacité et générosité son rôle de doyen de la communauté camerounaise. Etant arrivé avant nous en France, à Clermont et à l'université, il fit de son mieux pour dispenser des conseils fort utiles au sujet de la ville, de la recherche de logement, des magasins pour s'équiper, du restaurant universitaire, des douches et des transports publics. Il laissa à chacun de nous le soin de découvrir les détails de sa nouvelle vie et de gérer les problèmes spécifiques qu'il rencontrerait dans sa Faculté ou dans son quartier de résidence. Ce fut évidemment une joie partagée de nous retrouver, nous qui avions tant d'années de vie en commun à Yaoundé. Il m'apparut cependant que les facteurs qui avaient constitué les fondements de notre communauté et de notre camaraderie au lycée, à savoir, la fréquentation du même établissement scolaire, la présence aux cours des mêmes professeurs, la similarité des emplois de temps et le logement dans le même internat, n'existant pas ici, nos relations seraient affectées. Bien qu'immatriculés à la même université, nous n'avions rien en commun dans la substance de nos études. Chacun de nous suivait ses cours, en vue d'un diplôme qui n'avait rien à voir avec ceux des autres. Question résidence, seuls Moutymbo et Eyinga eurent l'avantage d'habiter à la Cité universitaire, c'est-à-dire non loin de leurs lieux d'études et du restaurant universitaire. Nous fûmes, quant à nous, condamnés à nous loger en ville et plus précisément en banlieue en raison de notre arrivée tardive. J'avais déniché une chambre à Saint-Jacques, du côté d'Aubière, au premier étage d'un petit immeuble de deux niveaux. Mes logeurs y tenaient une boulangerie pâtisserie au rez-de-chaussée. Ce n'était pas une chambre indépendante. Elle était frappée de nombreux interdits: je n'avais pas le droit d'y faire la cuisine; je n'avais pas le droit d'y recevoir des camarades ou des amis, même des garçons; je ne devais pas y faire de bruit. Je me rendais à la Faculté en car, tandis que Njiawue et Abolo venaient de bien loin en tramway. Quant à Otu Emah, il avait trouvé une 21

pharmacie pour effectuer son stage de première année à Aigueperse, une bourgade située à cinquante kilomètres de Clermont. En raison de la diversité de nos emplois de temps, ce n'était pas souvent que nous nous retrouvions au restaurant universitaire pour déjeuner à la même table. Après les cours de l'après-midi, chacun se dépêchait, sitôt le repas du soir terminé, de prendre qui, son car, qui, son tramway ou les deux pour rentrer chez soi. Les samedi et dimanche, le temps libre se faisait aussi rare. Il fallait s'occuper de sa lessive, faire du repassage et parfois chercher quelque vêtement confié à la teinturerie pour un nettoyage à sec. Il fallait prévoir un temps pour prendre ses repas en ville, le restaurant universitaire ne fonctionnant pas le week-end. Il fallait faire des courses dans divers magasins: épicerie pour les provisions de la semaine; librairie-papeterie pour les livres, les classeurs, les feuilles perforées et autres; quincailleries pour divers équipements; magasins de vêtements et de chaussures pour compléter l'équipement d'hiver, etc. Il ne fallait pas oublier les établissements de douches publiques. Avec un tel agenda, il me semblait ne pas disposer encore de suffisamment de temps pour aller rendre visite à mes compatriotes. Enfin, et c'était le plus important, il fallait aussi étudier. Ces visites pendant la semaine étaient rendues difficiles, non seulement à cause de notre méconnaissance de la ville, mais aussi par les distances qui séparaient nos lieux de résidence respectifs qu'aucun de nous n'était encore disposé à parcourir pendant son premier hiver. Dés le départ, je fus amené, pour ne pas dire condamné à élaborer tout seul mon emploi de temps, plus particulièrement celui de mon temps libre, et à mettre également tout seul en œuvre une bonne partie des activités prévues. De toute évidence, isolement et solitude m'accueillaient en cette ville. Ces nouvelles conditions de vie nous obligèrent, camarades et amis d'hier, à vivre petit à petit séparés les uns des autres; à faire preuve d'une autonomie consistant à compter avant tout sur soi; et à se débrouiller pour réussir son adaptation dans les divers milieux fréquentés.

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La guerre froide, cette inconnue

Quand à la fin du mois d'octobre 1952, j'entamai mon séjour à Clermont-Ferrand, j'eus l'impression qu'ici, les relations humaines, tout comme la vie dans son ensemble, baignaient, sept ans après la seconde guerre mondiale, dans une sorte de morosité. Sans doute les horizons gris et bouchés, les nombreuses feuilles mortes de mon premier autonome, le soleil froid et la neige écarlate de mon premier hiver conditionnaient-ils mon jugement. Et pourtant, une morosité était perceptible dans les bribes de conversations que je captais ici et là. Des sentiments de déception, de frustration, de résignation, de peur et même de méfiance y dominaient. Ils étaient en général suscités par le fait que la victoire des Alliés en 1945, n'avait pas amélioré de façons équitables les conditions de vie de tous les citoyens français. Plus tard, j'appris que cette atmosphère était celle de la guerre froide. A mon arrivée en France, j'ignorais tout de cette guerre dite froide: son existence, sa signification, ses belligérants et les fronts sur lesquels ces derniers s'affrontaient. Ce ne fut que très graduellement d'abord, au cours des années 1953 et 1954, au hasard de diverses circonstances et à travers mes lectures; ensuite, de façon plus accélérée à partir de 1955 à cause de mes engagements dans les luttes syndicales et politiques des étudiants africains, que j'en vins à mieux saisir les enjeux de cette guerre. La présentation sommaire de la guerre froide en ce début de mon récit est importante. Elle sert à mettre en relief les malentendus et les ambiguïtés qui, au cours des premières années de mon séjour en France, se glissaient naturellement dans certaines des conversations que j'avais avec mes interlocuteurs. Alors que dans leur majorité, ces derniers étaient conscients de l'existence de cette guerre et étaient imprégnés d'une manière ou d'une autre de son idéologie, je naviguais pour ma part dans une ignorance quasi totale de cette réalité.

En fait, quand au lendemain de mon arrivée à Paris, Njamkepo Gilles, sans fournir d'explications, me fit remplacer la cravate rouge que je portais par celle d'une autre couleur qu'il avait apportée, il s'agissait là d'une manifestation de la vigilance d'un étudiant camerounais dans l'atmosphère de guerre froide dominant en France. Je compris plus tard qu'en ce matin du 28 octobre 1952, Njamkepo s'était dit, à tort ou à raison, que s'il m'avait laissé aller au ministère des Colonies avec ma cravate rouge, l'employée qui m'y avait reçu, m'aurait sans nul doute fiché. Elle aurait peut-être établi un document sur lequel elle aurait mentionné que j'étais «communiste », «élément dangereux ». Ce jugement serait basé sur le seul fait que je portais une cravate rouge car, dans les préjugés de la guerre froide, le rouge était la couleur préférée des communistes et des révolutionnaires. Ce document serait placé dans mon dossier au ministère et peut-être communiqué à d'autres services de police et de sécurité de France. Munis d'un tel dossier, ces services me surveilleraient dans mes fréquentations, mes déplacements, mes déclarations, etc. Après mes deux premières années en France, ma culture générale me permit déjà de distinguer trois camps au sein de la société française de la guerre froide. Le premier défendait les valeurs dites de l'Occident ou du Monde libre. Ces valeurs comprenaient les libertés démocratiques et le respect de la personne humaine. Parmi les fondements de celles-ci, l'on se référait entre autres et pêle-mêle à l'amour du prochain, à la charité chrétienne, au salut après la mort, aux principes de liberté, d'égalité et de fraternité. Une autre valeur souvent mentionnée était le respect des droits de l'homme et du citoyen tels que définis dans la Déclaration des droits de I'homme et du citoyen de la Révolution française de 1789 et dans la Déclaration universelle des droits de l'homme des Nations unies de 1948. Les Etats-Unis d'Amérique, épargnés globalement par la Seconde guerre mondiale, et sortis économiquement et militairement puissants de cette guerre, étaient le modèle de démocratie que les défenseurs du monde libre se proposaient de reproduire. Sans bien en saisir les raisons, je constatais que l'opinion française était très divisée au sujet d'un certain Plan Marshall que le gouvernement américain avait conçu pour fournir son aide financière, économique et autre à la France pour sa reconstruction. Ce qui semblait choquer le plus les adversaires dans ce Plan, c'était l'obligation faite aux gouvernements français de se rendre régulièrement à Washington pour y recueillir des instructions sur leur politique intérieure et sur les positions à prendre concernant les problèmes internationaux.

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Le deuxième camp, opposé au premier, prêchait la défense de la classe ouvrière et les droits des travailleurs contre la cupidité des entreprises du système capitaliste. Il se faisait le grand champion de la cause de la paix. Il dénonçait un soi-disant réarmement des puissances occidentales ayant pour objectif la destruction de l'Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS). Il condamnait la guerre d'Indochine en cours et mettait dans le même sac les intérêts des puissances occidentales et ceux des colons dans les pays d'Afrique et d'Asie. L'idéologie dominante de ce camp était le communisme. Pour les communistes Français, l'URSS était le modèle à reproduire. Puis il y avait le reste de la population que, faute de mieux, je désigne troisième camp. Celui-ci était constitué par la masse des Français non engagés dans les partis politiques et les organisations se réclamant de chacun des deux autres camps. C'était au sein de cette masse que ces derniers s'efforçaient de recruter des partisans et des sympathisants. D'après des tracts que distribuaient certains étudiants, une police politique composée surtout d'agents de renseignements généraux appuyés par des indicateurs recrutés dans différents milieux, s'activait en permanence à collecter des informations sur les habitants - aussi bien les nationaux que les étrangers - et à constituer des fiches sur leurs opinions, leurs activités, leurs amis et leurs affiliations politiquesl. Sur la base de ces informations, la police distinguait d'une part, les bons Français et les bons Etrangers. Ceux-ci étaient anticommunistes, de préférence bons chrétiens, prêts à combattre les ennemis du Monde libre. Il y avait d'autre part, les Français et les Etrangers soi-disant ennemis de la sécurité intérieure et extérieure de l'Etat, agents du communisme et fossoyeurs de l'empire colonial. Les étrangers (originaires des colonies et de tous autres pays), tant soit peu critiques du gouvernement, étaient affublés en plus du qualificatif d' anti-français. Avec de telles pratiques, la police avait réussi à instaurer une atmosphère de suspicion entre les citoyens et un fort sentiment de peur à l'égard de ses agents et de ses services. Cette peur du gendarme était supposée être le meilleur signe de sagesse du citoyen. Au cours de ces deux premières années, nous, les étudiants africains n'avions aucun état d'âme particulier vis-à-vis de la police à Clermont-

1 Très curieusement, tout individu ou toute association qui dénonçaient consciemment ou inconsciemment des actes d'oppression politique ou d'injustice humaine en France ou ailleurs, étaient accusés d'être au service du communisme international et de l'URSS. Et au nom de la défense du Monde libre contre l'endoctrinement et l'infiltration communistes, ces individus et ces associations étaient réprimés.

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Ferrand. Comme tout le monde, nous avions peur d'elle sans raison particulière. La culture dominante dans le milieu estudiantin était celle de l'apolitisme et d'une soi-disant neutralité dans les débats d'opinion. Elle se manifestait par une autocensure des livres et de la presse que l'on lisait; des films, des pièces de théâtre et des ballets que l'on allait voir. Certains étudiants ne se rendaient par exemple pas aux concerts d'Yves Montand taxé de sympathie pour le mouvement de la paix et le parti communiste français. A en croire beaucoup de médias français, c'était l'enfer dans les pays socialistes. Il était difficile pour les Occidentaux d'obtenir des visas pour y entrer, et quasi impossible pour les citoyens de ces pays d'en sortir. En outre, une police politique fortement équipée et endoctrinée y entretenait une terreur permanente. La caractéristique majeure de ce que je ressentais dans le climat de guerre froide, était un sentiment d'exclusion. Tout se passait comme si j'étais victime d'une discrimination intellectuelle. Il me manquait la clef pour comprendre certaines lectures que je faisais, ou pour participer à armes égales à certaines conversations. Il semblait y avoir une dimension du savoir à laquelle je n'avais pas le droit d'accéder. Un sentiment d'insatisfaction intellectuelle me frustrait. Très peu d'informations paraissaient dans la presse française sur l'évolution des pays africains. Ma position sur la question coloniale était simple. Elle dérivait d'une perception naturelle, logique et historique de l'évolution. Les cours du Professeur Droz sur l'historiographie moderne pendant ma propédeutique et ceux plus étendus qu'il dispensa en deuxième année d'Histoire moderne et contemporaine, ainsi que mes très nombreuses lectures furent pour moi les occasions de me familiariser avec le bouillonnement d'idées en matière d'évolution des peuples. Malgré la découverte, à travers mes études historiques, du rôle de la violence et de la guerre dans les relations entre les peuples et le recours à elles pour conquérir et défendre leurs droits, leurs libertés et leur indépendance, j'entretenais la conviction que l'évolution des choses dans mon pays se ferait par un processus pacifique et coopératif entre les Français et les Camerounais. Le Cameroun passerait donc, tôt ou tard, et sans violence, de son statut colonial à celui de la gestion par les Camerounais de leurs propres affaires. Pour la plupart de mes interlocuteurs, la seule question qui se posait à nous Africains en France, était celle de notre adaptation. S'adapter dans les milieux où nous étudions, travaillions ou résidions, ne pouvait et ne devait pas signifier seulement respecter les lois françaises et entretenir de bonnes relations avec nos camarades d'amphithéâtre, nos voisins de quartier ou nos coreligionnaires des lieux de prière. 26

Pour eux, l'adaptation devait aller de paire avec l'acceptation par les Africains, des mêmes valeurs éthiques, esthétiques et politiques que les Français. Ce fut instinctivement que je ne partageai pas cette conception de l'adaptation en France. Car cette vision des choses revenait à la politique dite de l'assimilation, c'est-à-dire de cet élément de la pensée coloniale française que je croyais répandu uniquement dans mon pays.

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Les joies de l'université

Après les premières heures de cours auxquels j'assistai dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Lettres, je pris conscience du fait que dans deux domaines, je devrais hisser mon niveau à celui de mes camarades français: d'une part, m'adapter à la façon d'être dans l'environnement universitaire; et d'autre part, combler les insuffisances de l'instruction qui m'avait été dispensée à la colonie. Dans leur majorité, mes camarades d'amphithéâtre ne manifestaient pas de difficultés particulières à se sentir à l'aise dans l'environnement universitaire. Vis-à-vis des professeurs, ils donnaient l'impression de parler d'égal à égal, de dialoguer sans crainte, de chahuter sans déclencher contre eux la colère des professeurs; de ne pas prendre de notes pendant les cours s'ils n'en avaient pas envie; d'arriver en retard ou de partir avant l'heure. Tandis qu'au fond de l'amphithéâtre certains étudiants causaient en toute liberté de sujets de leur choix, d'autres aux premiers rangs interrompaient le professeur pour poser des questions ou exprimer des opinions sur le contenu du sujet traité. Par ailleurs et en plein cours, certains garçons et filles manifestaient de temps à autre leurs préférences émotionnelles dans l'indifférence générale. Les professeurs semblaient n'attacher aucune importance à connaître leurs étudiants. Ils n'effectuaient aucun contrôle des présences et des connaissances. Les étudiants pouvaient apprendre les cours, faire les devoirs ou s'en dispenser. Cela semblait n'être d'aucune importance pour les enseignants. Parmi les matières que j'avais choisies, ce n'était qu'en anglais que le professeur procédait à un contrôle continu. Quant aux autres - littérature, philosophie et histoire -, il n'y eut pour chacune d'elles que deux devoirs tout au long de l'année. Et ces devoirs n'étaient point annoncés par les professeurs en salle. Les sujets étaient affichés sur un tableau situé en un coin discret d'un long corridor, comme si l'intention était de ne pas faciliter leur découverte par les étudiants.

Je trouvai dans cette façon de faire, une intention cachée de favoriser les étudiants doués et ceux qui bénéficiaient déjà de l'expérience universitaire de leurs parents. Dans le même ordre d'idée, aucune indication ne fut fournie en début d'année sur les méthodes d'enseignement et d'apprentissage à l'université. Chaque professeur commençait son cours en donnant une liste bibliographique sans que l'on n'ait jamais su s'il fallait lire tous les livres et tous les articles cités, ou bien s'il fallait seulement les consulter. Peut-être pouvait-on aussi les ignorer et se contenter des notes prises en classe. Le cours se poursuivait par une revue des différentes thèses qui, jusque là, avaient été développées par divers chercheurs, à diverses époques, dans divers pays pour interpréter ou expliquer le sujet. Tout se passait comme si la même question pouvait avoir plusieurs réponses. Pour moi qui avait été habitué au discours unique de mes professeurs à la colonie, et à la pratique par les élèves de l'apprentissage par cœur, cette méthode d'enseigner à l'université était à la fois surprenante et enrichissante. Elle m'amenait à effectuer de temps à autre une revue critique de l'enseignement colonial. La plus grande faiblesse de celui-ci résidait en ce que, dés l'école primaire, sa pédagogie semblait viser à paralyser les capacités de travail autonome et d'innovation du colonisé. Elle n'encourageait ni échange, ni dialogue, ni réflexion personnelle. Elle était mimétique et répressive. Les libertés d'opinion et d'expression n'avaient donc pas droit de cité dans nos classes coloniales. En littérature par exemple, de nombreux auteurs français du Moyen Age, de la Renaissance, du XVIIesiècle ainsi que les poètes du dix-neuvième siècle étaient traités comme si leurs œuvres n'avaient aucun rapport avec les préoccupations de la société environnante. Le XVIIIesiècle était traversé en coup de vent comme s'il existait des directives précisant qu'aucun sujet d'examen ne porterait jamais sur les Encyclopédistes. Les quelques allusions qui étaient faites à Voltaire, Montesquieu, Diderot, Jean-Jacques Rousseau et autres écrivains de ce siècle étaient si superficielles que j'étais pris de frayeur à la vue, dans les Annales du Baccalauréat, des types de sujets de dissertation littéraire portant sur ces auteurs et qui avaient été proposés dans des centre d'examen du Bac en France. L'on ne nous expliqua même pas pourquoi ce siècle portait l'appellation de Siècle des Lumières. Concernant le XIXe siècle, aucun des écrits des Balzac, Dumas, Flaubert, Zola, Michelet et autres grands écrivains de cette période ne fût mis à notre disposition. Nous ne sûmes à leur sujet que ce que nous apprenions tous seuls dans nos manuels de littérature. 30

Quant aux auteurs français du xxe siècle et tout particulièrement ceux d'avant la première Guerre mondiale, de l'entre-deux guerres et de l'après seconde Guerre mondiale, ils ne semblaient pas exister. C'était à croire que pour des raisons inconnues de nous, nos professeurs de la colonie avaient reçu l'interdiction formelle d'enseigner tout ce qui avait trait de près ou de loin aux convictions personnelles des écrivains et à la portée sociale de leurs œuvres. En philosophie, nous avions un manuel et c'était tout. Afin de faciliter la compréhension de son cours, le professeur ne mit à notre disposition aucun extrait des œuvres des grands philosophes, ni tous autres documents ou matériels d'appui. Plus grave encore, certaines parties du programme de philosophie ne nous furent présentées. Tout se passa comme si elles étaient jugées dangereuses pour notre mental. Aucun débat philosophique n'était organisé en classe afin de développer chez nous esprit critique, liberté d'opinion et culture de la tolérance. Les rapports entre les matières enseignées et la vie, la société et I'histoire ne nous étaient pas révélés. Même les mathématiques, la physique et la chimie étaient dispensées comme des spéculations pour occuper nos jeunes esprits. On ne faisait état ni de leur utilité, ni de la contribution des progrès des sciences et des techniques à l'amélioration des bases matérielles du bonheur humain. Or, ne voilà-t-il pas qu'à l'université, je découvrais des méthodes d'enseigner tout à fait différentes. Tous mes professeurs m'apparurent comme des porte-flambeaux et des éclaireurs sur les divers chemins d'un savoir humain désormais infini. Pour moi, les meilleurs d'entre eux étaient ceux qui m'impressionnaient non seulement par la maîtrise des questions qu'ils traitaient, mais aussi par la méthode de les traiter. Aristote, Saint Thomas d'Aquin, Kant, Hegel, Gide, Sartre, et d'autres jadis ardus et hermétiques furent désormais mis à ma portée. Ils devinrent compréhensibles, car leurs œuvres étaient expliquées, placées dans l'environnement historique et social de leur temps. Par ailleurs, les idées morales, philosophiques ou politiques personnelles des auteurs étaient présentées en fonction des problèmes de leur époque. Avec le Professeur Droz, j'appris que les œuvres de nombreux écrivains, philosophes, historiens, musiciens et autres artistes allemands du dixneuvième siècle n'étaient vraiment compréhensibles que si elles étaient analysées dans le contexte de l'intelligence commune allemande en faveur de l'intégration et de l'unité politiques de leur nation. Quant aux cours de Robert Schnerb, l'histoire n'était point une énumération de faits et de dates, de causes et de conséquences des guerres, des clauses de traités de paix ou des œuvres des gouvernements successifs d'un pays donné qu'il fallait mémoriser. 31

Ses cours sur la Russie étaient le plus souvent introduits par des citations de Tolstoï, de Gorki ou de tout autre auteur, tandis que ceux sur les Etats-Unis commençaient parfois avec les paroles d'un Negro spiritual. Il s'inspirait de toutes les sources pour donner âme et vie à l'histoire en général et à ses cours en particulier. Nous étions comme invités à participer au mouvement qu'il insufflait aux sources de l'histoire dans leur plénitude. Sa conclusion arrivait comme un dénouement; le dénouement du jeu des acteurs de l'époque considérée. C'était beau. Les moyens auxquels j'eus recours pour mettre à jour les connaissances que j'avais acquises au lycée furent la bibliothèque universitaire, les échanges intellectuels avec mes camarades et la constitution d'une bibliothèque personnelle. Pour la majorité de mes camarades, le travail de recherche en bibliothèque n'avait rien de nouveau. Ils en avaient pris l'habitude au collège ou au lycée. Mes fréquentations de la bibliothèque universitaire et des librairies m'amenèrent à la conclusion qu'une jeunesse exclue de la jouissance de ces deux institutions était frappée des pires handicaps que sont la privation des clefs du savoir, la condamnation à l'obscurantisme sur le plan intellectuel et à l'esclavage sur le plan social. Au commencement, la pratique des échanges intellectuels avec mes camarades ne fut pas facile en raison de mon expérience relationnelle passée à la colonie, des contraintes de la guerre froide et des préjugés de mes camarades. Au Cameroun, la question des échanges ne se posait ni aux élèves français de notre lycée, ni à nous les autochtones. Les premiers pouvaient choisir de parler le moins possible avec les Camerounais et se contenter des échanges avec leurs compatriotes et les professeurs. Partout où ils arrivaient au Cameroun, les Blancs, quels qu'ils fussent, représentaient toujours le pouvoir et la force. Même quand ils n'étaient pas attendus, tout était fait pour les accueillir, les recevoir et les distraire avec respect et crainte. La plupart du temps, ils étaient accompagnés d'autres représentants de l'ordre - Blancs ou Noirs - qui leur résolvaient les problèmes de communication. Quant à nous Camerounais, majoritaires au collège, en ville et dans tout le pays, il fallait, soit souffrir d'une grande timidité, soit aimer le silence, soit choisir la solitude, soit être un prétentieux, pour ne pas avoir de compagnons avec lesquels causer de temps à autre. Aussi curieux que cela puisse paraître, pour ceux qui comme moi firent l'expérience de la mixité raciale au cours secondaire, nous n'avions presque jamais de conversations fournies avec nos camarades européens. Ils étaient adolescents à leur façon, et nous à la nôtre. 32

Aucune passerelle ne fonctionnait entre nous pour faciliter des échanges sur les multiples préoccupations de notre âge, de notre collège et même de notre société. Nous ne nous posions pas de question concernant cette coexistence entre nos deux groupes raciaux qui s'ignoraient. Nous ne connaissions donc pas de quoi nos camarades européens parlaient entre eux, tout comme ils n'avaient aucune idée de nos sujets de conversation. Peutêtre reproduisions-nous la société coloniale dans notre microcosme lycéen. Ici à Clermont-Ferrand, je fus pendant longtemps le seul Noir et le seul Africain, non seulement en propédeutique mais aussi dans toute la faculté des lettres. Je ne représentais ni la force, ni l'ordre. J'étais un inconnu qui n'avait rien d'un étranger qui venait, comme disait un humoriste, « manger le pain des Français1 ». Parce que la rupture de la barrière de communications entre mes camarades et moi se présenta très tôt comme une nécessité, je fis les premiers pas. La glace fut rompue. Dés lors furent dissipées cette crainte et cette timidité qu'éprouve tout nouveau venu dans une communauté étrangère. De multiples autres horizons s'ouvrirent à moi. Grâce à l'habitude que je pris très vite d'accorder une bonne partie de mon temps libre à la lecture, j'accédai à une partie substantielle des œuvres littéraires françaises, de celles anglaises, américaines et russes traduites des dix neuvième et vingtième siècles dont nos professeurs ne nous avaient pas fait état à la colonie. Les romanciers que je lisais maintenant, peignaient des êtres vivants dans des sociétés réelles. Les personnages de ces œuvres apparaissaient dans leur beauté et leur laideur, dans leur grandeur et leurs faiblesses, dans leur bonté et leur cruauté, avec leurs croyances et leurs doutes, leurs amours, leurs haines et leurs intrigues. Ils étalaient l'opulence de leurs contemporains, leur corruption, leurs luttes de classes, leur résistance à l'occupation étrangère, leurs hymnes à la liberté et à l'honneur, leurs actes de trahison. La lecture de ces œuvres m'étonnait, m'émouvait, m'impressionnait et me marquait. J'en venais petit à petit à une connaissance de l'évolution de la société française, à la compréhension des chemins parcourus par les Français, des souffrances vécues dans la pauvreté et la faim au cours des hivers rudes et des nombreuses guerres, aux injustices subies pour causes d'obscurantisme et d'analphabétisme, aux luttes sociales et aux diverses confrontations intellectuelles de tous ordres. Je pris un très grand plaisir à combler mes nombreuses lacunes en lisant des ouvrages sur toutes sortes de sujets littéraires, historiques, sociaux,
1 Fernand Raynaud.

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politiques, culturels, ce qui me permis d'avoir des idées sur les chemins tortueux qu'avaient suivi les Français afin de se doter des institutions sociales, politiques et religieuses des années cinquante. Nonobstant ce gros effort, j'accusais toujours un retard sur mes camarades concernant les écrits de l'après guerre. Ma mise à jour relative à cette période se faisait grâce aux livres que me prêtaient des camarades auxquels j'étais proche. Colette G. dont je parlerai plus loin, fut une relation particulièrement enrichissante à cet égard. Je compris que pour certains de ces camarades, et grâce à une tradition fortement établie dans la famille, dans la bibliothèque de l'école ou dans les clubs littéraires qu'ils fréquentaient, l'acquisition de nouveaux livres qui avaient fait l'objet de bonnes critiques dans les journaux, les revues, à la radio, ou bien qui avaient obtenu un prix littéraire, était systématique. Plus j'assumais ma difficile autoformation dans tous ces domaines, plus je découvrais le volume infini des connaissances humaines et l'immensité de mon ignorance. Ce fut par hasard que je tombai sur la poésie de Jacques Prévert, le grand poète français. La lecture de son recueil Paroles m'éblouit et me bouleversa. Avec lui, j'entamai une véritable révolution de mon itinéraire poétique. Il me permit d'apprécier le haut niveau de créativité qu'offrait la rupture avec les chaînes de l'art poétique classique. Il prouvait à la perfection que le poète n'était interdit de séjour nulle part quand il s'agissait de s'inspirer, car il était avant tout un humain disant en vers les problèmes, les interrogations, les idéaux, les passions et les espoirs des humains. Prévert m'ouvrait à la beauté et à l'humanisme des poètes du vingtième siècle. Ce fut presque en même temps que j'en vins à la littérature africaine. Ceci se produisit grâce à la lecture de l'Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache de langue française de Léopold Sedar Senghor. Alors que chez beaucoup d'écrivains européens et américains du vingtième siècle le réalisme de la peinture sociale et l'engagement personnel m'apportaient des éclairages sur les antécédents de la société clermontoise au sein de laquelle je vivais, l'expression des poètes africains et antillais quant à elle, secouait profondément mon âme, mon émotion et mon existence. Elle vibrait en moi et y réveillait des sentiments diffus de fierté, d'amour et de révolte. Des liens de solidarité et de complicité se tissaient entre eux et moi, au fur et à mesure que je les découvrais. Beaucoup de textes m'amenaient des larmes aux yeux. Comme Prévert, Eluard, Breton et d'autres, les poètes d'Afrique et des Antilles trouvaient dans le vers libre la meilleure forme de vivre leur liberté. Cette forme enrichissait la beauté, le rythme et la force d'expression 34

de leurs craintes, de leurs révoltes, de leurs espoirs et de leurs messages de solidarité avec tous les Noirs et tous les déshérités à travers le monde. Dans la suite de ma quête de nouvelles frontières du savoir, je découvris aussi Présence africaine, la Revue culturelle du Monde Noir dont je parlerai plus loin. J'ai déjà fait allusion aux contraintes de la guerre froide dans l'ambiguïté de mes communications avec mes interlocuteurs français. Dans ce cadre, je me rendis aussi compte que mes camarades d'université choisissaient les livres qu'ils lisaient ou qu'ils me prêtaient, les films ou les pièces de théâtre qu'ils voyaient, au travers des œillères de l'opposition idéologique capitalisme/communisme. Je découvris que beaucoup d'entre eux n'étaient pas intéressés à la littérature soviétique, et même qu'ils la détestaient sans la connaître. Ils n'allaient pas voir les quelques rares spectacles des pays socialistes tels que les chœurs de l'Armée rouge qui se produisaient de temps en temps à Clermont, alors que moi, je n'excluais aucune œuvre de l'intelligence humaine de ma curiosité. Je reviendrai sur ces contraintes au fur et à mesure de ma compréhension de la société française et de ma prise de conscience de la réelle signification idéologique des problèmes du monde, et tout particulièrement de ceux liés à la question coloniale et des solutions apportées, imposées ou proposées par les uns et par les autres pour les résoudre. Je ferai aussi référence à l'impact des préjugés répandus autour de moi sur les relations avec nous, étudiants des colonies. Au total, ce furent des relations mutuellement enrichissantes et des moments agréables que je passai avec mes camarades. Moments de travail, d'échanges et de loisirs.

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