Réfugiés rwandais entre marteau et enclume

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Deux après le génocide des Tutsi (1994), on assiste ici en direct à l'élimination massive et indistincte des Hutu - génocidaires ou non, adultes, enfants ou vieillards - par le général Paul Kagame, devenu aujourd'hui président du Rwanda. Le récit autobiographique de l'auteur décrit l'effort inouï de centaines de milliers de réfugiés rwandais tentant d'échapper à leur anéantissement, programmé par le régime militaire de l'Armée Patriotique Rwandaise (A.P.R).
Publié le : lundi 1 mars 2004
Lecture(s) : 257
EAN13 : 9782296346000
Nombre de pages : 156
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Collection "Mémoires Africaines"

En Couverture 1: Les réfugiés rwandais dans la désolation, au sud de Kisangani, en avril1997 (photo: HCR / CHALASANI)

Philippe MP A YIMANA

REFUGIES RWANDAIS ENTRE MARTEAU ET ENCLUME
Récit du calvaire au Zaïre (1996-1997)

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - Paris - France

CURRICULUM VITAE DE L :4UTEUR

Né à Nslùli au Rwanda le 3 mars 1970, Plùlippe Mpayimana a alterné profession et études universitaires. Journaliste d'abord, stagiaire de l'ORINFOR à Kigali et de la RTBF-BRT à Bruxelles pour la Télévision Rwandaise depuis juillet 1990, puis producteur animateur de Radio Agatashya de la Fondation Hirondelle (Suisse) dans l'Est du Zaïre (rebaptisé en mai 1997 'RD-Congo') d'octobre 1994 à octobre 1996. L'auteur est diplômé en Langues et Littératures Africaines de l'UlÙversité Nationale du Rwanda et en Linguistique Générale de l'Université de Yaoundé I. Militant des Droits de I'Holnme, poète, écrivain, actuellement établi en France.

Autre ouvrage sous presse: La rue de la vie - Poèmes de classe,
de crise sociale et d'amour, L'Hannattan, Paris 2004.

Tous les droits de traduction, adaptation, réservés à l'auteur

représentation

sont

cg L'HARMATTAN

2004

ISBN: 2-7475-5699-9 E~ :9782747556996

(~e récit est dédié

A mon père et à toutes les âmes massacrées dans le pays de refuge et aux enfants nés dans les camps de réfugiés

Tant que les blessés et les massacrés à l'avantage des conquérants du pouvoir n'auront pas été ni pansés ni regrettés, les terres qui couvent leurs corps ne produiront que tnalédiction des malédictions~ sur eaux et forêts qui les ont engloutis planera l'esprit de la mort et de la confusion. Le cycle de violence durcira, si les rebelles ne confessent pas leur brutalité et leur gloutonnerie ~ si les peuples ferment encore l'oreille à la solidarité. L'honneur de nos chefs d'Etat et nos dignitaires demeurera voilé par l'ombre des cimetières sur lesquels s'érigent leurs palais. Les régimes rwandais et congolais ont péché le pouvoir dans le sang des Tutsi d'une
part

et des Hutu d'autre part.

Et partout ce sont les faibles qui ont payé cette rançon des martyrs mconnus.

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NOTA BENE

Ce réci~ centré sur le calvaire des réfugiés Hutu à travers l'ex-Zaïre, amène de temps en temps à évoquer le différend ethnique entre les Hutu et les Tutsi du Rwanda. Pour ce fait, une remarque importante s'impose, dans le sens où, des textes relatifs aux problèmes des Grands Lacs en général et ceux du Rwanda en particulier, actuellement, ne se débarrassent pas de profondes contradictions. Les littératures développées sur le génocide tutsi ont rarement évoqué le nombre très important des victimes hutu, de peur de se contredire sur le tenne Inême de "génocide" . Pourtant, sans pousser au révisioIll1isme, nous reconnaissons l'unicité de la vérité dont les faits, seulement les faits et rien que les faits témoignent, quoique I'histoire des uns et des autres puisse être manipulée. Nous laissons ainsi à tout commentateur et aux spécialistes de la région de juger si entre quantité et qualité des massacres des Hutu au Zaïre et ceux des Tutsi au Rwanda il y a lieu de choisir. Massacres génocidaires ou à caractère génocidaire sont tous des menaces contre l'humanité. Pourquoi alors justifier des massacres? Pourquoi étouffer nos émotions dans certains cas et les éclater dans certains autres? C'est, devant nous, un défi de partialité à subjuguer et un devoir de solidarité à cultiver. Peut-être nous approprierons-nous d'abord de la vision gandlùenne que 1'« on ne défend pas la vérité pour faire souffrir l'adversaire ».

Ouesso , janvier 1999

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1ère Station DE MAL EN PIS DANS LA REGION L'été de l'an mille neuf cent quatre-vingt seize a noirci les quelques rayures qui zébraient la robe de ma vie. Dans une sauce aussi amère que j'en multipliais encore les condiments, elle a versé du sable fin, m'obligeant alors à ré-aiguiser mes sens. Ma vie redevenait une route à mille feux, où j'embrayais et débrayais à chaque instant. Avec l'accumulation des violences contre les humanitaires et les médias, l'attention m'exaspérait. Le beau soleil qui luisait sur mon malheureux pays ne me procurait aucun plaisir. La bonne verdure que je contemplais d'en haut, deux minutes avant l'atterrissage du Beachcraft des Nations Unies, survolant à basse altitude la plaine de Nyandungu, ne me plaisait plus comme autrefois quand j'y étais venu voir le Pape Jean Paul II, en septembre 1990. Cette fois, tout était muet, dans un paysage mort et terrifiant, malgré tout. La route Kigali-Kibungo, déserte pendant ces heures de midi, me découvrait l'image d'un paradis perdu. Une vague de nostalgie et de mélancolie me secoua au cœur, dessinant sur mon front beaucoup de plis et suscitant le battement des paupières - tous les voyageurs à mes côtés pouvaient le remarquer. Je semblais perdu dans cet espace, de telle sorte que je ne me rendis pas compte que l'avion avait atterri à Kanombe, l'ancien' Grégoire Kayibanda' . Quelques minutes plus tard, à l'intérieur de l'avion, je me retrouvais seul avec mon collègue burundais qui cachait sa tête dans un grand journal et semblait endormi. Les autres passagers étaient Il

descendus souffler l'air local dans l'aérogare, là où deux nouveaux voyageurs attendaient pour se rendre à Ngara, en Tanzanie. Je savais que l'escale devait durer vingt minutes, mais il me semblait qu'un siècle s'écoulait avant que l'avion ne redécollât. Je les chronométrais avec les battements du cœur, car la montre semblait s'être arrêtée. Au cours de cette attente qui durait, je vis que deux agents aéroportuaires s'approchai ent du Beachcraft. C'étaient des hommes de taille élancée, au teint noir brillant et au visage étiré, le front bien dégagé pour laisser un peu de cheveux tenir sur la tête. L'un présentait même une calvitie malgré l'âge qui me paraissait osciller entre trente et quarante ans. Ils se parlaient en anglais. Plus que jamais j'avais analysé de mon regard ces individus et je reconnaissais en eux les nouveaux occupants du pays, venus d'Ouganda. Ils avançaient sûrement vers la porte grandement ouverte, l'un avec le manifeste dans la main, l'autre avec un bidon de kérosène dans les bras. J'eus envie de me lever pour aller fermer la porte sur ces envahisseurs, mais je choisis de baisser la tête encore plus bas derrière le siège, fermant les yeux et retenant ma respiration. En moi, déferlèrent les prières à tous les noms de Dieu, pour que l'un de ces messieurs qui maintenant se tenait à quelques dizaines de centimètres de ma tête, ne me découvrît pas. Avoir tous les papiers de voyage en règle ne m'empêchait pas de craindre ce pays de transit et ces hommes qui avaient le droit sur moi. Le pays était mien mais ces hommes n'étaient pas mes frères. Les traitements que leurs autorités avaient infligés à mes confrères Jean Baptiste et Philippe Dahinden, l'année précédente, étaient encore vifs dans ma mémoire. La Fondation Hirondelle, dont nous relevions, en avait été 12

chassée et nous n'y faisions plus de reportage. Mais je n'avais pas voulu céder à la panique, quand j'ai appris que je devais y faire escale. J'aimais bien mon travail, surtout les reportages, et trop rares étaient les occasions où j'obtenais des informations sans couler des litres de sueur. Le risque était mon fort, ce que notre métier demandait. Enfin, mon sommeil artificiel se termina. Heureusement, les deux hommes n'étaient plus là. Le pilote avait regagné sa place et sans plus tarder, les moteurs se sont remis en marche. Je soupirai un air de victoire. Puis je réveillai mon ami Gervais:

- Ah, Dieu est grand, nous reprenons l'espace! - Tu as bien la force de parler, toi! Ta tendresse
allait te perdre f

- Oui, euh... c'est vrai, nous avons bravé un grand risque, dis donc! - Et s'il arrive que, au retour, nous passions encore par ici?
- Je dois m'informer à l'avance, sInon Je ne monterai pas dans l'avion. - Je suis de ton avis, conclut-il. A part entière, Gervais partageait mes craintes. En effet, cet aéroport qui nous terrifiait tous couvait les démons de nos deux présidents, le rwandais Juvénal Habyarimana et le burundais Cyprien Ntaryamira, tués dans l'attentat du 6 avril 1994. Nos deux pays qui avaient longtemps rechigné à partager la même Histoire, partageaient finalement le présent. Notre mission dans la région devait découvrir comment deux nationalités cohabitaient dans les camps de réfugiés de

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Ngara. Peut-être partageaient-elles désormais des points de vue sur leur destin! Tandis que nos coeurs se remettaient à battre normalement, des secousses brusques nous agitèrent. De hautes herbes fouettaient les hublots de l'avion, tandis que les buissons de la savane au loin fuyaient dans le sens contraire. Nous comprîmes que l'avion faisait déjà le taxi et nous dégageâmes nos ceintures. L'aérodrome n'était pas recouvert de macadam, mais il était étonnamment suffisant pour accueillir des avions moyens de tout acabit. Seulement, ceux-ci étaient régulièrement exposés aux collisions avec des animaux qui fuiraient leur vacarme en coupant la piste. Peu de temps après, tous les passagers qui étaient en majorité des agents des Nations Unies et des organisations humanitaires trouvèrent chacun un moyen de transport à destination du chef-lieu de district de Ngara. Nous attendîlnes aussi une occasion du HCRNgara pour nous prendre, parce qu'il n'existait pas de transport public entre l'aérodrome et le centre de Ngara. Nos derniers reportages

Dès notre arrivée à Ngara, nous nous installâmes dans une auberge modeste. Là, la majorité des locataires étaient des réfugiés hostiles aux camps ou encore des ressortissants burundais en voyage d'affaires. Nous partagions tous le hall principal où certains s'arrêtaient pour causer, avant de pénétrer dans leurs chambres respectives. C'était un foyer burundais où s'assemblaient souvent même les non-locataires pour des séances d'information. Chacune des éditions 14

de la RFI - Radio France Internationale - était écoutée. Mais ce soir-là, une information brûlante venait de tomber: le Major Pierre Buyoya reprenait le pouvoir, après un coup d'Etat militaire, en évinçant Sylvestre Ntibantunganya. Les auditeurs acclamaient avec enthousiasme - ce qui nous montra que notre entourage était content de l'événement. Quelques propos de chantage à l'égard des réfugiés hutu se faisaient entendre, mais nous n'osâmes pas dresser nos micros. Nous fûmes étonnés du fait que personne ne se souciait de ce recul flagrant de la démocratie au Burundi et du regain de violences dont des milliers de paysans sans défense allaient supporter le coup. Le lendemain, lors de nos reportages à travers les camps de Musuhura, de Benaco et de Lumasi, nous constations que la vie n'en était pas perturbée pour autant. Dans leur quiétude et leur assiduité au travail de la terre, les réfugiés suivaient aussi, à la minute près, les actualités radiodiffusées, mais avec une indifférence remarquable. L'un d'eux nous confia que les mauvaises nouvelles leur étaient quotidiennes, et que l'espoir s'était effondré il y a longtemps: le jour du meurtre de Melchior Ndadaye - soit depuis octobre 1993. Les réfugiés rwandais étaient plutôt ceux visiblement touchés par la nouvelle. Le retour d'un Tutsi au pouvoir à Bujumbura signifiait pour eux une perte totale de la région, car Kigali était déjà très loin de leurs espoirs. Le début des dispersions Dès notre retour au desk central de l'Hirondelle à Bukavu, les éléments recueillis dans les camps de Ngara n'ont plus revêtu grand intérêt. Une 'rébellion' dite 'des Banyamulenge' venait de lancer des 15

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