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Rendez-vous en Angola avec l'Homme et la Nature dans l'ombre de la guerre

De
220 pages
L'Angola a connu la brutalité de la guerre ayant débouché sur l'indépendance (1975) avant de se poursuivre, trois décennies durant, en affrontement armé des prétendants au pouvoir exclusif. Ce pays est d'une grande richesse mais son peuple et sa nature en ont tous deux payé le terrible tribut. Côté hommes, ce sont des millions de tués, blessés, handicapés, déplacés. Côté nature, la luxuriante terre angolaise et son abondante biodiversité ont été pillées. Deux femmes rapportent ici leur expérience complémentaire de l'Angola.
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Rendez-vous

en Angola avec l 'Homme et la Nature dans l'ombre de la guerre

Dr. Tamar Golan est née à Haïfa (Israël), diplômée de l'école Hougim. Ancienne membre du kibboutz Lahav, elle revient y habiter après ses missions en Afrique. Elle visita l'Afrique pour la première fois en 1961 avec son mari Avihou dans le cadre du département de la coopération internationale au sein du ministère des Affaires étrangères. Ils ont été tous deux conférenciers en Ethiopie dans un collège agricole. Avihou y a trouvé la mort dans un accident. Tamar a été envoyée à New York dans le cadre de l'Agence Juive et y a complété un troisième cycle d'études en Gouvernement & Administration, avec une spécialisation sur l'Afrique. A partir de 1967, elle a collaboré comme journaliste au service africain de la BBC, au journal israélien Ma' ariv et à la radio de l'armée israélienne, Galei Tsahal. Elle a été correspondante d'Israël en Afrique, dans le monde arabe et à Paris. En 1994, elle a été nommée premier ambassadeur d'Israël en Angola et a présenté, le 7 Juillet 1995, ses lettres de créance au Président Eduardo dos Santos. Ainsi a été officiellement inaugurée la présence israélienne à Luanda. Elle est revenue en Israël en 2002. Après la fm de son mandat d'ambassadeur, elle est retournée en Angola à la demande expresse du Président angolais, en tant qu'experte dans le cadre des Nations Unies, pour aider à la création de la Commission Nationale pour la Lutte contre les Mines, commission placée sous le contrôle de la Présidence. Aujourd'hui, elle est conférencière au département d'études africaines de l'Université Ben Gourion du Néguev. Tamar GOLAN est l'auteure de Shahor Lavan, Lavan Shahor, HaUniversita Ha-Meshuderet, Misrad Ha-Bitakhon, 1986) et co-auteure avec Amnon Dankner de Afrika, Afrika (Sifriyat Ma'ariv, 1988).

Dr. Tamar Ron est née et a grandi à Jérusalem. Licenciée en biologie, avec une maîtrise de biologie environnementale de l'Université hébraïque de Jérusalem, elle a complété ses études de 3è cycle en zoologie à l'Université du Natal en Afrique du Sud. Sa vie est dédiée à la conservation de la nature et au traitement des animaux en captivité, et à l'éducation dans ces domaines. Elle a suivi un cours sur la gestion des animaux en voie d'extinction au zoo établi par Gerald Durrell dans l'île de Jersey. Pendant six mois, elle a mené une recherche écologique et comportementale, dans le cadre d'un projet de réhabilitation de chimpanzés orphelins du nord de la Zambie. Au cours des années 1989-1991, elle vit dans la réserve naturelle Mkuzi en pays zoulou (Afrique du Sud). Pour son doctorat, elle y mène une recherche sur le comportement des babouins. De 1992 à 2000, elle est écologue des animaux pour l'Autorité israélienne des réserves naturelles. En 1998, le vice-ministre angolais de l'Environnement, Dr. Joâo Serôdio de Almeida, l'invite comme envoyée du département de la Coopération Internationale du ministère des Affaires étrangères israélien. En 2000, elle revient en Angola comme consultante du gouvernement angolais pour la protection de la biodiversité, avec une participation fmancière du gouvernement norvégien. En 2001, elle devient 1ère conseillère en matière de diversité biologique en Angola pour le PNUD, l'organisation onusienne pour le développement. Elle revient en Israël fm 2004. Aujourd'hui, Tamar RON est conseillère indépendante sur les questions de conservation de la biodiversité, notamment en Afrique.

Tamar GOLAN & Tamar RON

Rendez-vous

en Angola

avec l'Homme et la Nature dans l'ombre de la guerre

L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75 005 - PARIS

Edition originale en hébreu: Am Oved Publishers, Tel Aviv, 2006 Edition en portugais: Encontros em Angola: 0 homen e a natureza na sombra da guerre, Cha de CaxindelLuanda e PrefaciolLisboa (2007)
Traduction de l'hébreu par Pierre KLOCHENDLER

Iconographie:

Tamar RON

Crédit photos: Tamar GOLAN (T.G.), Tamar RON (T.R), Brian HUNTLEY, Agostinho CHICAIA, Guy RANITZ

Copyright pour l'édition française: L'Harmattan 2009 http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09646-2 EAN : 978 2296 09646 2

A la mémoire d'Antonio Aux enfants des rues de Luanda
Tamar & Tamar

A Avihou qui m'accompagne toute ma vie TamarGOLAN

PROLOGUE

À 2 VOIX

Calma, calma - pas de panique - il n'y a pas d'expression plus irritante! Il Y a un incendie en ville et les pompiers n'ont pas d'eau? Calma, calma! Les combattants de l'UNIT A ont fait exploser la centrale électrique de Luanda? Calma, calma! Un avion des Nations Unies a disparu des écrans radar de la tour de contrôle? Calma, calma! Ces deux mots censés rasséréner, invariablement accompagnés d'un large sourire et dits d'un ton tranquille indiquait qu'il y avait, de toute évidence, raison sérieuse de s'inquiéter. Calma, calma - difficile à interpréter: peut être ne t'inquiète pas, tout ira bien, ou peut être ne t'inquiète pas, rien ne va plus, et même si tu restes calme, cela n'aidera pas pour autant. Et aussi - attends, attends, d'une façon ou d'une autre, les choses s'arrangeront d'elles-mêmes. C'est toujours comme ça. D'une façon ou d'une autre. Calma, calma - la réponse invariable à tous les problèmes auxquels nous avons fait face en Angola - ton visa a expiré et ton passeport se trouve, depuis deux mois déjà, chez l'officier d'immigration? Calma, calma! Le paludisme attaque ton corps et ta tête? Calma, calma! Il y a une panne d'électricité dans ton immeuble juste au moment où tu te retrouves coincée dans l'ascenseur entre le quinzième et le seizième étage? Calma, calma! En somme, cette expression exaspérante fait toujours son apparition dans les situations les moins rassurantes et verse de l'huile sur le feu - calma, calma! Mais, par le plus grand des miracles, les choses en Angola finissent d'une façon ou d'une autre vraiment par s'arranger, et souvent d'elles même. Même si c'est toujours à la dernière minute, quand tout semble perdu à jamais. Et pourtant - le passeport revient avec le visa, tout juste deux jours avant l'embarquement; les effets du palu s'estompent, et vous arrivez même jusqu'au dix-septième étage - sinon par l'ascenseur, du moins à pied. Même les incendies finissent par s'éteindre et le courant revient. La plupart des avions atterrissent sans dommage et la paix aussi, est survenue au moment où il semblait que l'on n'y parviendrait jamais. Et malgré tout, nous n'avons pas réussi à nous habituer - nous étions perpétuellement inquiètes. Et plus nous entendions ces deux mots: calma, calma - plus nous étions inquiètes. Peut-être est-ce la vraie raison pour laquelle nous ne pourrons jamais nous faire à l'Angola, en faire partie, faire partie de l'Afrique. Nous serons toujours des étrangères. La grande différence entre nous et les Africains est probablement ancrée dans la capacité qu'ont ces derniers de laisser les choses s'arranger d'elles-mêmes, de les accepter telles quelles. Malgré la douleur et la souffrance endémiques en Afrique et en Angola, il y a quelque chose d'agréable dans l'air, de tranquillisant, de chaud, d'enveloppant.

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Quelque chose qu'aucune autre expression ne relaie aussi bien: calma, calma. L'Afrique est le grand amour que toutes deux nous partageons. Ce continent a provoqué notre rencontre. L'Angola nous est particulièrement cher. A chacune son Angola. Nous désirions raconter ce pays mais nous éprouvions des difficultés à nous accorder sur la façon de le faire. Nous nous sommes assises côte à côte, chacune lisant les lignes de l'autre, faisant des remarques, corrigeant, discutant, débattant. La démarche n'était pas des plus simples. Faire ensemble, «comme dans la tribu », fait partie des caractéristiques de la vie du continent africain, alors que nous sommes des femmes blanches, occidentales, israéliennes. Nous venons de lieux où l'individu occupe la place centrale et cette collaboration peut sembler étrangère et bizarre. Au bout du compte, l'expérience africaine a eu le dessus, et c'est elle qui nous a dicté ce livre écrit en commun. Durant des années, nous avons partagé ce que nous avons vécu. Chaque chapitre de ce livre est une histoire en soi qui reflète notre vision commune, la somme d'expériences vécues, glanées au fil de notre séjour et de notre travail en Angola, qui ont gravé en nous le sceau de cette terre si différente de ce que nous avons connu auparavant.

Nous avons décidé d'écrire ensemble, à 2 voix:

- La voix de Tamar symbolisée ainsi

GOLAN (T.G.), tout au long du livre, est

symbolisée ainsi

-

La voix de Tamar

RON (T.R.), tout au long du livre, est

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T.R. : Lorsque j'ai raconté mon travail en Angola à des amis en Israël, j'ai suscité les mêmes réactions; en deux mots: «Où?! » «Tu es folle ?! » L'Afrique en général, et l'Angola en particulier, éveillent chez ceux qui ne connaissent ni l'une ni l'autre des images de guerres, de maladies, de pétrole, de diamants, d'armes, de corruption, de destruction, de mort - un monde perdu et en perdition. Nombreux sont ceux qui se contentent de bribes d'informations qu'ils ont entendues au passage, hochent la tête d'un air entendu et zappent sur une chaîne de télé plus optimiste. Nous nous sommes éprises de cet endroit, des gens magnifiques que nous avons connus, des enfants et des femmes qui éveillent compassion et admiration pour le combat qu'ils mènent pour leur survie quotidienne; des grands espaces, de la nature magique, des feux du crépuscule face à l'océan infini. (TR) T.G.: Dans notre histoire, comme en Angola, tout se mêle et s'entremêle: la vie et la mort, la guerre et la paix; les enfants sans enfance et les adultes aux rêves naïfs d'enfance perdue; femmes et hommes, combattants et durs à cuire qui soudainement découvrent en eux la tendresse et la chaleur; la tradition trahie et le retour à la tradition; I'homme et la nature, aux destins liés. Lors des longues conversations entre nous, nous avons parlé des enfants adultes et des adultes enfants, dans un monde qui ne laisse pas de place à l'enfance; de la position centrale qu'occupent les femmes au sein de la société, des femmes à la fois combattantes et mères. Nous avons aussi parlé de notre implication dans ce monde, en tant que femmes. Nous avons parlé de la guerre et de la mort. Tout cela nous a accompagnées comme une ombre pendant l'écriture du livre. Plus d'une fois, nous nous sommes laissé entraîner dans une discussion sur qui souffre le plus ou qui est le plus touché -l'homme ou la nature? Toi, Tamar, tu as alors rappelé que la guerre est le fait de l'homme. (TG) T.R. : Quand je suis arrivée en Angola, nombreux sont les sceptiques qui ont levé un sourcil et se sont enquis non sans exprimer un certain mépris: «Qu'est-ce qui te prend? Pourquoi te soucier de protection de la nature en plein milieu d'une guerre? Il n'y a pas de problèmes plus importants ici? Les gens meurent, et toi tu te préoccupes d'animaux? » J'avais du mal à exprimer mes convictions absolues: les destins de l'homme et de la nature sont intimement liés. Tous deux sont des victimes de la guerre. Les chances de réhabilitation, voire de prospérité, de l'Angola et de ses habitants dépendent de leur faculté à sauver ce qui reste des richesses de cette nature magnifique, don du ciel pour ce pays. La guerre a intensifié le processus de destruction de la faune. Si les derniers des animaux et des plantes disparaissent, tout espoir d'avenir meilleur disparaîtra. (T.R.)

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T.G. : Un jour, lors d'une session d'écriture, tu m'as dit: « Tamar, as-tu remarqué que dans chacun de tes paragraphes, il y toujours au moins un cadavre? » Tu avais raison! (TG) T.R. : Déjà, lors de ma première visite en Afrique, je fus surprise de découvrir à quel point la vie et la mort sont imbriquées de façon incompréhensible pour nous. La mort et les morts sont dans la vie. La vie elle-même se trouve toujours au seuil de la mort, d'autant plus ici, en Angola, que pendant de si nombreuses années, la guerre fut partie intégrante de la vie. Il nous est difficile de concevoir « l'insoutenable légèreté de la mort» en Afrique. D'où notre incompétence sur l'Afrique due à notre manque de volonté d'accepter la présence d'un «autre monde» dans notre vie; le monde des morts, les esprits, les sorcelleries et la magie; le monde qui se trouve au-delà de notre entendement étroit d'êtres pétris d'une autre rationalité. C'est un monde contre lequel, héritiers de la culture occidentale, nous nous protégeons plutôt que de reconnaître son existence - comme si une telle reconnaissance se soldait par un aveu de démence. Sans reconnaître en toute franchise qu'il existe des choses que nous ne parvenons pas à saisir, nous ne pourrons jamais comprendre vraiment l'Afrique et ses habitants et nous ne pourrons nous y impliquer. (TR) T.G. : Chez nous, la mort est une rupture. Même chez les croyants, il y a une rupture entre le monde de l'au-delà et celui d'ici-bas. En Afrique, une telle séparation n'existe pas. De nombreuses années se sont écoulées avant que je ne réussisse à assimiler, voire seulement comprendre, les différences essentielles entre ces deux conceptions. La leçon la plus dure, je l'ai apprise il y a des années, quand Avihou, mon homme, mon amour, est mort en Ethiopie. En 1961, Avihou et moi étions conférenciers au collège agronomique de la ville historique de Harar, à l'est du pays. Quand un accident de la route le tua, je reçus 150 lettres de condoléance de la part de nos étudiants. Le mot « accepter» figurait dans toutes ces lettres, sauf dans celle d'un jeune du nom de Tayefu. L'Afrique m'a appris à accepter - et à continuer d'aimer. Car les morts vivent parmi nous. Rétrospectivement, je comprends que ces personnes qui m'ont le mieux appris cette acceptation douloureuse furent les femmes, mes sœurs africaines. En Angola et dans d'autres pays de ce continent, j'ai rencontré des femmes merveilleuses, courageuses et fortes. Elles m'ont offert une famille et un sentiment d'appartenance. Il y avait quelque chose d'admirable, libérateur et douloureux, dans cette camaraderie. Libérateur car, parmi elles, je me suis sentie libre, vraie. Douloureux à cause de mon identification profonde aux difficultés de leur vie. (TG) T.R. : Dans presque toutes nos discussions, nous avons évoqué notre admiration pour les femmes angolaises. Ces femmes tissent la vie et

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transfonnent l'existence au sein du chaos de la guerre et de la pénurie en quelque chose de viable. Elles portent leurs lourds fardeaux, tête haute, dos raidi, et le fardeau de la souffrance dans leur cœur. En dépit du statut inférieur de la femme au sein de la société africaine, rien n'est jamais dit avec autant de douceur que ces mots: « ma mère ». Un de mes amis, un dirigeant angolais, m'a raconté qu'il n'y a qu'une chose au monde qui provoque sa jalousie - la «fraternité)) des femmes. Les femmes de sa famille se retirent dans la grande cuisine, manipulent les marmites ensemble, l'une ajoutant des épices au plat de l'autre, et s'embarquent dans des histoires. Elles se parlent dans la langue tribale antique, langue que ni lui ni les autres hommes de la famille ne maîtrisent. Elles se passent cette langue de mère en fille, puis en petite-fille. Elles ne l'enseignent pas aux garçons. Peut-être tout simplement parce que les filles accompagnent leur mère même après leur passage à l'âge adulte, et peut être aussi dans l'intention de se créer un monde à elles, auquel les hommes n'ont pas accès. «Si seulement je pouvais être une mouche sur le mur de cette cuisine, soupire-t-il, même pour une seule fois! )) « La femme détennine les liens familiaux )), m' a-t-il expliqué en d'autres circonstances. «Les fils de ma tante me sont plus proches que mes propres frères et sœurs et je me sens redevable envers eux, plus encore que vis-à-vis de mes propres enfants. )) ) J'ai appris que les titres « Maman )), « Sœur )), « Frère )), « Fille et « Fils») ne sont pas uniquement liés à la famille biologique. Ils peuvent indiquer un fort sentiment d'appartenance et de proximité spirituelle même parmi ceux qui n'ont aucun lien familial. Même entre un Noir et un Blanc, entre un Africain et un étranger. Et pourtant, ces titres ne sont pas adoptés à la légère. A fortiori le titre de « Mère ». Je ressentais que mon appartenance à une telle «famille africaine élargie» est autant un grand privilège qu'une obligation. (TR)

Ce /ivre est une tentative personnelle qui touche aux multiples facettes d'un seul pays du continent africain, dans l'espoir qu'il saura vous toucher. (TG & TR)

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INTRODUCTION

À 2 VOIX

Je dois ma nomination à la fonction d'ambassadeur en Afrique à deux personnes - Yitzhak Rabin et Shimon Peres. Ils me connaissaient depuis longtemps. A presque chaque rencontre, était abordé le sujet qu'Yitzhak Rabin avait coutume de nommer «mon obsession africaine ». Parfois, il souriait en le disant, parfois il me rabrouait comme s'il chassait une mouche dérangeante. Shimon Peres, l'homme du monde, manifestait une patience polie. Pendant ces années, chaque fois qu'un sujet africain s'imposait à l'ordre du jour surchargé de ces deux dirigeants, ils s'adressaient à moi: « Que penses-tu de tel ou tel sujet? » ou bien, « Que se passe-t-il exactement dans tel ou tel pays? ». J'ai eu le privilège d'organiser des rencontres plus ou moins secrètes entre Rabin et Peres et des dirigeants africains afin d'aider au rétablissement de relations diplomatiques avec leur pays. Pendant ces jours regorgeant d'espoir après la poignée de main entre Rabin, Peres et Arafat, Israël a gagné l'estime du monde entier; d'Afrique aussi, soufflait un vent nouveau. En Afrique du Sud, l'Apartheid était abrogé et Nelson Mandela devenait son premier président noir. A cette époque, la députée Colette Avital, ex-ambassadeur d'Israël au Portugal, visita secrètement l'Angola, ex-colonie portugaise. Elle suggéra à Peres, alors ministre des Affaires Etrangères, de me nommer premier ambassadeur Israélien en Angola. Le processus de décision du gouvernement destiné à appointer une femme au poste d'ambassadeur ne faisant pas partie de « la tradition diplomatique» du ministère des Affaires Etrangères, et il fut long. Le 5 Juillet 1995, à la tête d'une petite délégation israélienne, j'atterrissais à l'aéroport de Luanda. Ce n'était pas ma première visite en Angola. J'y été allée auparavant quelques semaines comme journaliste. C'était donc plus facile pour moi de surmonter le choc de la rencontre avec une ville dévastée par les combats, avec ses maisons marquées de balles, ses rues non goudronnées, ses égouts polluant chaque recoin, sa multitude d'enfants mendiants, amputés victimes de mines, et avec ses rafales de mitrailleuse qui chaque nuit faisaient trembler la ville. La foule à l'aéroport n'en croyait pas ses yeux. L'ambassadeur descend de l'avion en empruntant la rampe branlante avec, à ses côtés, un agent de la sécurité armé, l'expression sévère et... à la main, deux petites cages contenant deux chats miaulant. L'ambassade fut établie momenta-

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nément dans le vieil hôtel de la ville, le Méridien-Président. Cette situation temporaire s'est prolongée pendant deux ans jusqu'à ce qu'une résidence soit trouvée, ainsi qu'éventuellement un appartement respectant les strictes exigences de sécurité israéliennes. Quelques jours ont passé et notre petite suite d'hôtel est rapidement devenue un centre social débordant d'activités. Deux jours après mon arrivée, j'ai présenté mes lettres de créance au président Eduardo Dos Santos. De l'ambassade, nous avons encouragé de nombreuses visites d'Israéliens. Nous voulions qu'ils connaissent l'Angola et que l'Angola les connaisse. Certains appréhendaient de venir en Angola à cause de la guerre, des combats incessants, des pannes d'électricité fréquentes, de la fièvre incontrôlable, de l'eau polluée. Mais d'autres considéraient leur visite dans ce pays comme un défi et voulaient participer à sa réhabilitation. Parmi eux, Tamar Ron. TG

La sonnerie du téléphone qui retentit dans ma maison de Jérusalem a un air routinier. Je ne m'imaginais pas que cette conversation changerait ma vie: « Voudrais-tu participer à une délégation en Angola pour rechercher un poisson grand et rare?» m' a-t-on demandé du département de la coopération du ministère des Affaires Etrangères. «Bien sûr! », ai-je répondu sans hésiter. L'ambassadeur d'Israël en Angola, Tamar Golan, télégraphia la requête du professeur Joao Serôdio de Almeida, le vice-ministre angolais de l'environnement qui me demandait de venir pour accompagner les recherches en tant que consultante à la protection de la nature. Le viceministre s'intéressait particulièrement à un «grand poisson» vivant dans les fleuves angolais dont la protection était très importante. Le nom du poisson me fut transmis en latin et en portugais. A mon grand regret, je ne fais pas partie de ces zoologues qui connaissent par cœur le nom de toutes les espèces vivantes de par le monde. Ma connaissance du monde des poissons est très limitée et la langue portugaise m'était alors totalement étrangère. Malgré tout, je n'allais pas manquer cette chance de revenir en Afrique. J'étais employée en tant que spécialiste de l'écologie de la faune sauvage au service chargé des réserves naturelles d'Israël. Depuis mon retour d'Afrique, j'étais submergée de nostalgie. Le désir d'Afrique a commencé à palpiter en moi, bien avant que je n'y aille pour la première fois. Il s'éveilla grâce aux livres pour enfants tels Tarzan et s'intensifia à la lecture du livre de Jane Goodall ln the Shaddow of Man, et d'autres livres sur le continent

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écrits par des naturalistes, zoologues, botanistes. Déjà, pendant ma jeunesse à Jérusalem, j'entretenais secrètement l'aspiration bizarre de voyager en Afrique et d'effectuer des recherches sur le comportement des animaux sauvages qui errent sur ses grands espaces. Je savais que c'était un rêve fou que l'on ne peut« exaucer vraiment ». Mais dès lors qu'il se mit à brûler en moi, ce rêve se développa et occupa une place permanente dans ma vie. Des années après, je me suis retrouvée habitant une minuscule caravane placée au cœur d'une magnifique réserve naturelle en pays zoulou (Afrique du Sud). Chaque jour durant 3 ans, je partais sur la piste d'un groupe de babouins. Je connaissais chacun de ses membres et suivais le développement fascinant de leurs relations. La souffrance, due à ma séparation de la réserve et de « mes» babouins, est restée très vive dans ma mémoire. Depuis, je n'ai pas réussi à y revenir. J'avais peur d'avoir à jamais perdu cette vie dans la réserve, qui était restée ancrée en moi. L'appel téléphonique du ministère des Affaires étrangères, huit ans après, ne pouvait tomber dans une oreille plus attentive! C'était l'occasion que j'attendais! Je promis de vérifier immédiatement de quel poisson il s'agissait et pourquoi il était si important de préserver cette espèce en Angola. J'ai entamé des recherches frénétiques dans la littérature professionnelle que je connaissais et dans les sites internet. Je consultais en vain les plus grands experts en ichtyologie. Je ne trouvais aucune référence au nom du poisson qui m'avait été transmis. Munie de ces résultats embarrassants, en dernier recours, j'ai contacté le ministère des Affaires Etrangères : « Le nom est erroné - ou ce poisson n'en est pas un ! » Après quelques jours, j'ai reçu la réponse de l'ambassadeur: après clarification supplémentaire auprès du vice-ministre de Almeida, il s'avéra qu'il y avait bien eu confusion dans le nom « et, à part ça, il ne s'agit pas d'un poisson mais d'une 'créature' aux proportions imposantes qui vit dans les rivières et dont le poids atteint 400 kilos, » m'écrivait l'ambassadeur. « Ceux qui l'ont découvert l'ont pris pour la sirène légendaire - une sirène un peu enveloppée à mon goût », ajoutait-elle. « Pendant la période du rut, était-il écrit dans ce télégramme officiel adressé au ministère des Affaires Etrangères, cette créature émet des lamentations 'Grrr... Grrr...' »Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt?! Mais bien sûr, c'est le lamantin! Un mammifère vivant aux embouchures des fleuves et dans les marais et lacs d'Afrique de l'Ouest, du Sénégal à l'Angola, ainsi qu'en Floride, en Amérique centrale et en Amérique latine. Les pêcheurs qui ont aperçu les femelles, «buste» surgi de l'eau, tenant entre leurs nageoires leurs petits pour les allaiter, sont à l'origine des célèbres légendes des sirènes. Il semblerait qu'ils n'avaient vu de corps de femme en chair et en os depuis bien longtemps. Cette information s'est avérée suffisante pour que le ministère des Affaires étrangères s'implique dès lors dans un projet de coopération dans le domaine de l'environnement et de la conservation de la nature avec un pays africain. C'est ainsi que j'ai visité l'Angola pour la première fois.

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A ma descente d'avion, un représentant de l'ambassade m'a accueillie et fait monter dans le véhicule « protocolaire» pour me conduire directement dans la salle de réception splendide destinée aux citoyens importants du pays. L'ambassadeur d'Israël, Tamar Golan, le vice-ministre angolais de Almeida, et des journalistes m'y attendaient. « Vous êtes sûre qu'une telle créature existe vraiment? »s'enquit un journaliste sceptique. Le lamantin, aussi surnommé en Angola « PeixeMulher » (Femme Poisson), est considéré comme une créature mythique et de nombreuses légendes ont été associées à son nom. Nombreux sont ceux qui ne croient pas qu'il s'agisse d'un véritable animal vivant. Peu de gens ont eu la chance de l'apercevoir. Le lendemain, le lamantin ouvrait les bulletins d'information de la télévision nationale. La correspondante de la BBC m'interviewa une heure durant. Les journalistes résidant en Angola, locaux et étrangers, étaient fatigués de couvrir la guerre et la souffrance et, comme s'ils avaient découvert un riche butin, sautèrent sur l'occasion de rapporter quelque chose de différent. De créature disparue aux dimensions mythiques, le lamantin se transforma instantanément en héros des médias. Je restai en Angola deux mois. Je visitai les lacs et les rivières qui abritaient autrefois des lamantins en compagnie du vice-ministre et de son équipe. Nous nous sommes enquis auprès des pêcheurs locaux s'ils en avaient vus récemment. A la demande d'Almeida, je préparai une proposition étoffée de projet de recherche et de sauvegarde du lamantin. Après quelques mois, j'étais de nouveau invitée pour une brève visite. Je m'attendais de nouveau à la réception formidable dont j'avais joui lors de ma première visite. Aussi quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me retrouvais à attendre, sans visa d'entrée, en sueur, au bout d'une longue queue dans la salle d'accueil comble de l'aéroport. Mes hôtes, l'ambassadeur et le vice-ministre, se trouvaient ce jour-là en dehors du pays. Une représentante de l'ambassade et un du ministère de l'Environnement sont arrivés, munis de mon visa, à l'aéroport mais n'ont pas été autorisés à pénétrer dans la salle des voyageurs. Moi et mon visa étions séparés par le guichet d'immigration. Le fonctionnaire m'a percée de son regard vide. J'ai toujours cru que, sur cette terre, seuls les types spécialement cruels sont recrutés dans la police d'immigration et qu'ils se vengent sur les gens qui entrent dans leur pays de toutes les frustrations accumulées depuis leur naissance. Lorsqu'il a compris que je ne pariais pas sa langue, il m'a dit brièvement: « Pas de visa, dehors!» « Ministro... Ambiente (Ministre... Environnement). » Je m'essayai à tout mon pauvre vocabulaire portugais. « Manatim (lamantin)... Peixe-Mulher (Femme Poisson). » Le regard de l'homme se vidait complètement. Il m'a ordonné d'attendre et appelé à l'aide le commandant de la police des frontières de l'aéroport. J'ai failli m'évanouir de peur à l'apparition du commandant: un colosse musclé, immense et chauve, aux sourcils épais et broussailleux. « Quel est le problème?» s'enquit-il en anglais du haut de sa stature, ses sourcils se rapprochant en diagonale menaçante. « Vous ne comprenez pas? Vous n'avez pas de visa,

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vous ne pouvez pas entrer! Retournez d'où vous venez!» «Mais... balbutiai-je faiblement, le visa m'attend dehors... le ministre de l'Environnement... Serôdio...il a un visa.. .Israël. ..lamantin.. .chercher... Manatim... Peixe-Mulher...Peixe-Mulher... »Je me suis tue. Je ne parvenais à émettre aucune phrase logique. Je m'attendais au pire. A ma plus grande surprise, son visage s'est éclairé d'un large sourire. Sa voix s'est adoucie et ses sourcils se sont séparés de nouveau. «Peixe-Mulher, s'exclama-t-il, je vous reconnais! Je vous ai vue à la télé! Vous êtes la Femme-Poisson! La femme qui est venue chercher le Peixe-Mulher! Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt! » Il m'a escortée dehors en portant mes valises! Là, inquiets, le visa en main, m'attendaient les représentants du ministère et de l'ambassade. Il s'est hâté de tamponner mon passeport et m'a saluée en guise d'adieu d'un sourire, d'une accolade chaleureuse et de souhaits de bonne chance dans ma quête du lamantin. «Je m'appelle Rui Neto» me dit-il. « Souvenez-vous de ce nom si vous avez encore besoin d'aide.» Un an après, je suis revenue en Angola, cette fois-ci en tant que conseillère générale de la conservation de la Nature auprès du ministère de la Pêche et de l'Environnement, sous le patronage du gouvernement norvégien. L'ambassadeur de Norvège en Angola avait décidé qu'il était temps d'investir dans les questions d'environnement. L'organisation du développement des Nations Unies, le PNUD, se joindrait plus tard à l'initiative. Un an plus tard, lorsque j'ai dû renouveler mon permis de travail, je me suis trouvée face à un fonctionnaire de la police de l'immigration particulièrement dur. La poursuite de mon travail en Angola était contestée. Rui Neto était alors le vice-commandant de la police de l'immigration angolaise. Après deux semaines de tentatives infructueuses pour renouveler mon permis, j'ai demandé une entrevue avec lui. «Le commandant est un homme très occupé, m'a prévenue le fonctionnaire, il ne pourra pas t'aider. » « S'il en est ainsi, veuillez lui transmettre une seule phrase, m'entêtai-je en lui tendant de nouveau mon passeport, dites-lui que ce permis est nécessaire pour le peixe-mulher. C'est tout. » Après quelques minutes, le fonctionnaire est revenu, les jambes flageolantes. D'un regard éberlué et d'une main tremblante, il m'a rendu mon passeport sur lequel un nouveau permis était tamponné. « Je ne comprend pas. Il ne fait jamais cela. C'est quoi le PeixeMulher ?» «Je suis désolée, chuchotai-je, je ne pourrai pas vous dire. » Rui Neto, mon sauveur, m'a suivie dans mon travail en Angola dans bien d'autres occasions. Je n'ai pas trouvé de lamantin, mais ma quête m'a conduite en des lieux surprenants et excitants. TR

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Ca""9,aphJc

Saction

ANGOLA source: Département d'infonnation publique des Nations Unies (Octobre 1997)

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PARTIE I DE CE QUI ÉTAIT ET DE CE QUI N'ÉTAIT PAS

L'Afrique est un continent de traditions où l'Histoire n'est pas écrite ni documentée. Les Africains y ont élevé la tradition orale au plus haut degré de perfection. Les Arabes et les Blancs lui ont apporté l'écrit. L'un des secrets de la magie de l'Afrique réside dans l'absence de clivage entre réel et imaginaire, entre l'esprit des morts et la vie, entre l'audelà et le quotidien, bien que pour nous, enfants de la culture occidentale qui aimons définir notre vie et notre monde dans des structures claires, ce soit difficile à accepter - mais peut-être est-ce précisément cela qui nous attire tant vers l'Afrique? Notre périple en Angola commence au milieu d'animaux dotés d'une entité mystérieuse et profonde, de royaumes en voie de disparition, de statues ensorcelées. Avec ce qui fut et qui, peut-être, n'existait pas.

LA PALANCA NEGRA

Nous nous tenions en silence autour de la tombe. Un monticule de terre surélevé et solitaire, en la lisière de la forêt, près du village, non loin de la rivière. Nous étions près du tombeau du vieux Kataba, velho Kataba, le premier garde légendaire de la «Palanca negra », l'hippotrague noire géante, la plus belle des antilopes, vivant uniquement en Angola et devenue son symbole national. Après quelques jours de marche intensive, ce matin-là, avec Figueira, le guide, nous sommes sortis à l'aube et avons progressé pendant quelques heures dans la brousse, tentative supplémentaire de découvrir les traces de la « Palanca negra », cette antilope disparue de la brousse de type Miombo de la réserve de Cangandala. Nous avons traversé cette forêt clairsemée vers la rivière Cazela. La terre était très sèche. La saison des pluies avait pourtant commencé, mais ici, elles étaient en retard. Après avoir franchi la rivière, nous avons marché, immergés jusqu'aux hanches dans les fleurs jaunes et fragiles d'un tapis d'herbes hautes qui, soudain, se mit à bruire au son d'un mouvement rapide. D'un coup, le mouvement s'interrompit et une petite tête pointa d'entre les herbes. Une mangouste rayée s'assit un instant, raidie sur les pattes de derrière, la queue balayant la terre et s'enfuit dès qu'elle nous eut aperçus. Nous avions à peine distingué l'ondoiement rapide de l'herbe qu'elle s'était évanouie. Nous sommes parvenus à la « Mata da Palanca » - la brousse des Palanca - une large brousse ouverte semée de feuilles mortes rouges et jaunes entre lesquelles, ici et là, surgissaient les premières pousses vertes.
Non loin de nous, se dressait un céphalophe

- une

petite antilope fine, qui se

figea un instant, le corps tremblant et les narines frémissantes, et disparut aussitôt, bondissant et galopant. Les quelques animaux qui subsistent ont appris à craindre I'homme. Nous avons identifié les traces datant d'environ une semaine d'un grand mâle solitaire Palanca. Dès le premier jour de cette enquête de terrain effectuée à pied dans la réserve, nous étions tombés sur de nombreuses traces, parfois fraîches, de la grande antilope. Mais s'agissait-il de « la » Palanca negra que nous cherchions ou peut-être seulement d'une antilope rouane, espèce voisine assez répandue, dont il est difficile de différencier les traces? Existe-t-elle encore vraiment, cette bête légendaire, mystérieuse, à l'allure noble et puissante, aux longues cornes recourbées vers l'arrière, aux couleurs splendides? L'antilope autour de laquelle se sont tissés la plupart 21

des légendes, des rêves, des désirs, des plans, des intrigues, des aventures? Cet animal qui se trouve justement ici, rien qu'ici, dans la forêt Miombo, des régions Cangandala et Luando de la province de Malanje, au centre nord de l'Angola, au cœur même du pays, et nulle part ailleurs au monde? Cette énigme n'a cessé de tourmenter les Angolais et leurs dirigeants, et pas seulement eux, durant les longues années de guerre, tous belligérants confondus. Existe-t-elle encore ou subsistera-t-elle uniquement dans l'imaginaire et les récits? Survivra-t-elle? Peut-être n'en reste-t-il que le nom et des illustrations? Celles-ci sont les symboles de la nation - l'équipe de football, la compagnie aérienne nationale, l'image accompagnant l'hymne national à la fin des programmes télévisés. Ce n'est qu'en 1909, à l'époque coloniale portugaise, que la Palanca negra s'est révélée presque incidemment à la science, lors de la construction du chemin de fer destiné à l'exportation des ressources naturelles angolaises. Frank Varian, un jeune ingénieur belge, aventurier et amoureux de la nature, alors affecté à la voie de Benguela, a été le premier à la décrire. Cette belle sous-espèce de hippotrague noire géante (Hippotragus niger variani) se reconnaît au pelage noir lustré du mâle et aux tâches sur ses pommettes blanches, mais s'illustre surtout par ses merveilleuses longues cornes arrondies, en forme de parfait croissant touchant presque son échine. Ces superbes cornes ont coûté la vie de pas mal de membres de cette sousespèce, mais l'ont aussi gratifiée d'efforts destinés à la préserver dans deux réserves tout spécialement destinées à sa protection - la première dès la fin des années trente. Le mâle spectaculaire a conquis le cœur de ceux qui l'ont entrevu. Par sa couleur alezane, la femelle ressemble plus aux autres espèces d'antilopes. Les descriptions de la Palanca negra les plus émouvantes ont été écrites par ceux qui ont eu la chance d'apercevoir ces grands mâles adultes. Chacun d'entre eux a été saisi à la vue de tant de puissance, de splendeur et de finesse mêlées. Les descriptions se sont toujours concentrées sur les cornes. Tout scientifique quelque peu desséché qui a eu le bonheur de l'entrevoir s'est subitement transformé en poète à la plume lyrique. Le monde académique était ébranlé par la découverte. Chercheurs, aventuriers ou tout simplement excentriques étaient envahis du puissant désir de l'apercevoir de leurs propres yeux. Des chasseurs du monde entier ont été gagnés par une envie irrépressible de s'en prendre à ses cornes. Tous, les uns comme les autres, étaient prêts à s'engager pour de longues marches dangereuses au coeur du continent noir, à investir tous leurs biens, au risque même de perdre la vie ne serait-ce que pour avoir la chance de contempler l'antilope magique qui fait perdre la tête. Peu d'entre eux ont réussi à la voir, la photographier, la toucher, où la chasser et revenir avec sa dépouille. Certains se sont contentés de leurs souvenirs ou de photos. D'autres, hélas, rapportaient la tête de la bête ou sa peau afin d'en orner les murs de leur maison ou de les conserver dans des

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