Résurgences...

De
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« Tout comme un vaccin qui combat le mal sur son terrain
l'auteur revit ses chagrins d'enfant
pour cautériser son chagrin présent...

L'agonie d'une maman c'est effroyable,
c'est comme une noyade interminable,
toute la vie défile douloureusement
pour qu'elle reste encore avec nous un instant. »


Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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Préface

Simone Pascal écrit là son troisième ouvrage. Déjà auteure de deux recueils elle publie la première partie de son autobiographie. Le titre, révélateur, en symbolise à lui seul le contenu : « Résurgences… » ; titre que l’on pourrait, selon le jeu du langage métaphorique, désigner par « réapparition à la conscience claire de souvenirs, d’événements restés enfouis et souterrains ». Pour certains le retour du refoulé ou le déverrouillage de la mémoire peut passer par la parole « pleine », allongé sur le divan de l’analyste. Pour d’autres l’écriture devient un exutoire nécessaire, indispensable, voire vital. Pour tous, l’espoir de guérison est au bout du chemin ! Ainsi, lorsqu’on emmène Simone, petite fille, consulter le docteur, « un guignol en blouse blanche », elle pense pouvoir enfin se confier, se libérer de cette tragique balade en vélo avec « un grand garçon » qui voulait voir son maillot de bain. Mais l’heure et les temps ne font pas des médecins « à l’écoute » des enfants. L’oreille des praticiens n’est pas prête à entendre les traumatismes, les souffrances, le manque d’amour, les tourments de la fillette ! Les tabous ont la vie dure ! Simone se sentira alors exclue, abandonnée, « je m’enfermais dans un mutisme total, une solitude morale » écrit-elle. Autour de la mort de sa mère – une mort qui s’éternise – Simone articule ses écrit pour tenter de se reconstruire : « Tout revient maman quand tu t’en vas ». Cette disparition c’est l’impulsion, la « pulsion », qui va générer l’écriture comme on organise les mots, les phrases en cercles concentriques à partir de « l’ombilic primordial ». L’adolescente va réécrire son enfance au sein de sa nombreuse fratrie… car aux côtés du Père il n’y a que des frères. Au milieu de ces hommes il n’y a que la Mère ! Qui donc aurait pu mieux la comprendre : « le chagrin de ton décès m’a donné le courage de relater tous ce qui était enfoui au fond de moi ». Sur la forme tout le talent de Simone est de ne pas se contenter d’un tempo phonique linéaire, mais d’un rythme propre à être chanté – d’ailleurs sa prose alterne souvent avec des chansons « de gamins » ou « de colos » ; le texte, riche en dialogues, devient ainsi dynamique, vif, rapide, coloré, bref « vivant ». Il est aussi teinté d’humour et de « parler méditerranéen » ou de provençal (la lengo nostro). Ne nous y fions pas il n’y a pas chez Simone d’optimisme latent, mais plutôt des tentatives, par ces tournures lexicales, d’exorciser ce passé qui fait si mal, de conjurer « la noyade interminable ». Enfin Simone utilise souvent un procédé rhétorique pour traduire l’indicible, ce qui ne peut se dire, donc s’écrire : les points de suspension. Elle pratique ce qu’on nomme l’aposiopèse, qui consiste à interrompre, suspendre la phrase, « se taire », pour laisser au lecteur le soin de la compléter. C’est précisément là où l’écrit trébuche pour l’écrivain ou que le discours cesse pour le patient sur le divan, que se situe « ce silence émotionnel »… si lourd à porter par le narrateur ! Résurgences… est à lire de toute… urgence ; et découvrir comment Simone au travers de ses errances douloureuses parviendra à devenir une Femme libre.

 

Jean-Marie SCHNEIDER
Président du Cercle des Auteurs Bandolais

Biologiste Qualiticien.

Prologue

Les souffrances de Maman s’éternisaient.

Pendant qu’elle s’effaçait tout doucement,

Je m’évadais dans mes souvenirs cuisants.

Je redécouvrais les traumatismes de mon enfance.

… L’enfance ? L’enfer…

Je revivais l’invivable pour ne pas subir le présent insoutenable.

… « TOUT REVIENT MAMAN QUAND TU T’EN VAS »…

J’ai hésité des années à publier mon histoire personnelle en respectant l’anonymat des proches pour qui l’affection reste intacte malgré l’éloignement physique ou moral, malgré les épreuves de chacun, malgré les erreurs des uns, et les maladresses des autres.

La vie sépare toujours ceux qui s’aiment d’autant plus facilement quand on n’a pas appris à cultiver la tendresse qui, j’en suis sûre, à tellement manqué pour chacun d’entre nous.

J’ai longtemps hésité de peur de heurter ceux que j’aime, de récolter plus de mépris que d’estime, de blesser la fratrie éparpillée par les aléas de la vie.

C’EST QUAND LA MAMAN DISPARAIT QUE LES ENFANTS SE DISPERSENT.

Modeste existence pitoyable survie où tu subis douloureusement et c’est la soumission qui crée le lien familial, où tu te hérisses agressivement et c’est la révolte assurée qui divise la famille.

Quand le terreau sur lequel t’es née est déjà pauvre et fragile, les difficultés existentielles s’accumulent tristement.

Vous, mes Chers Parents vous avez réussi à façonner malgré tout une femme pleine de bonne volonté…

Avec ses échecs, ses réussites… en bref, une femme devenue libre.

C’est votre courage, votre endurance qui ont déteint sur moi.

… La disparition de Maman m’imposait un bilan catastrophique de mes quinze premières années de vie plutôt morose.

Névroses de mon enfance. Submergée par une déprime grandissante, j’avais osé, ADO, écrire ce que je n’avais jamais pu exprimer jusque là.

Mon enfance ? C’est sûrement grâce à son côté sombre que j’appréhende aujourd’hui la vie clairement, résolument, dans la compréhension, la tolérance et le respect d’autrui.


xxx

 

 

… Elle me donna le coup de grâce, « la personne en blouse blanche », quand, en sortant de la pièce, elle dit à mes parents :

– Votre fillette est normale !…

 

Résurgences…

 

 

Maman n’est pas douillette.

Elle ne l’a jamais été.

Sa seule crainte disait-elle malicieusement c’est la peur d’avoir peur…

Début de l’année quatre-vingt-cinq ; Maman a une forte hémorragie vaginale.

Elle est allée à Forcalquier avec Papa aujourd’hui, pour ramener notre petit frère P… dans le centre spécialisé pour épileptiques.

Est-ce la fatigue ? La route est longue et tellement sinueuse.

Ce n’est pas la première fois qu’elle a des saignements nous dit Papa ; ça ne les a pas inquiétés outre mesure jusqu’ici, mais cette fois, maman se confie à ses filles.

Nous l’avons emmenée chez un gynécologue ; elle n’en a jamais vu de sa vie, je crois ; son médecin de famille lui suffit, elle lui fait confiance depuis tant d’années…

– Allez ! Ma petite dame ! Vous êtes coriace va ! Vous avez une santé de fer ! Lui dit le « docteur Prospère », à chaque consultation, avec une petite tape « amicale » sur les fesses.

Rassurée par sa réputation colportée de bastides en bastides, et l’ordonnance chargée qu’il lui renouvelle à chaque « contrôle de routine », ses douleurs s’apaisent instantanément.

– Je vous revois dans quinze jours, d’accord ? Quand vous aurez fini le mini traitement que je vous prescris. Vous pouvez prendre les médicaments chez moi, il m’en reste en réserve…

J’ai toujours pensé que notre digne docteur de campagne, en qui j’ai eu confiance moi aussi, comme tant d’autres, pendant des années, (quand il soignait énergiquement les petits bobos de mes enfants dans leur jeune âge), entretenait les patients, de préférence les seniors, dans une psychose maladive, et s’assurait ainsi une clientèle rurale fidèle de patients crédules et âgés pour la plupart ; source de revenus réguliers très intéressants.

Pour ma part, alors que je l’avais appelé une fois, pour une grippe carabinée qui m’avait tenue au lit méchamment, j’avais eu droit, à mon grand étonnement, à un examen gynécologique ?

Le Savoir de l’Érudit en qui j’avais mis toute ma confiance, annihilait la moindre réaction de ma part.

Aux médicaments anti-grippaux, s’ajoutait l’inquiétude de ce soi-disant fibrome qu’il m’avait diagnostiqué et qu’il faudrait bien sûr surveiller de près afin qu’il ne grossisse pas ; mes visites régulières de patiente confiante étaient assurées.

Aucun médecin, aucun gynécologue, aucune échographie ultérieure n’a jamais retrouvé cette grosseur anormale dans mon anatomie ; elle a dû se résorber ou se volatiliser par enchantement ?

C’est à ce cher médecin que je dois également l’atrophie nasale de mon fils ; celui-ci n’a rien trouvé de mieux, tout bébé, de se mettre un gravillon dans le nez.

La pince à épiler étant inefficace et l’intervention bien trop délicate pour déloger le gravier, je l’emmène chez le « docteur Prospère ».

C’est en pétrissant le petit nez dans tous les sens, que ce dernier a réussi victorieusement à faire sortir le caillou.

L’arête du joli petit nez de mon rejeton ne s’en est jamais remise.

C’est ce jour-là que j’ai commencé à haïr ce médecin de campagne.

Et ce besoin, au moindre examen médical, de vous faire déshabiller systématiquement ?

Une de mes serveuses trouvait un peu curieux de devoir quitter le soutien-gorge pour une simple angine.

Notre cher Docteur, doté d’une conscience professionnelle illimitée, a dû être aux anges, quand la mode est arrivée, pour les femmes, de se faire palper régulièrement les seins afin de déceler quelques éventuelles grosseurs anormales dont il était coutumier.

Maman aurait dû consulter un spécialiste depuis longtemps ; mais voilà, c’est difficile de changer les habitudes ancestrales et de s’adapter aux progrès de la médecine.

Et la part de confidences intimes qui font les trois-quart de la guérison, qu’est-ce qu’on en fait, dans la froide chaîne médicale robotisée où l’on s’envoie les patients entre confrères spécialisés ?

Moralement, rien ne remplace le médecin de famille et ses « biens-faits ». Et pourtant ?

Ce docteur de pacotille qui soignait Maman depuis une quinzaine d’années, n’aurait-il pas pu déceler plus tôt les grosseurs cancéreuses bien réelles cette fois ?

*
*       *

Premiers examens, premières inquiétudes… début de la course tragique contre la M… (on peut y mettre le mot que l’on veut)

Maman entre à l’hôpital le lundi 11 mars 1985.

Diagnostic du gynécologue : infection de polypes qui nécessite un prélèvement des tissus pour analyses plus précises… opération de l’utérus !

Monsieur « Grave » nous convoque, ma sœur et moi, et nous informe sans plus de détours, du résultat de l’intervention :

– C’EST LE CANCER !

Nous nous demandons, ma sœur et moi, si nous avons bien entendu ?

– Prise à temps, c’est une maladie qui se soigne assez bien à cet endroit-là, mais elle a atteint un stade critique qui ne laisse que très peu d’espoir…

Au regard du docteur, nous comprenons peu à peu qu’il parle de Maman. Que cette chose-là nous arrive à nous, à notre mère.

De près ou de loin, tout le monde est touché un jour où l’autre, par cette sale maladie, mais c’est quand elle vous frappe de plein fouet, comme en cet instant, que l’on mesure toute l’injustice, la révolte qu’elle vous soulève, l’impuissance qu’elle vous démontre, le désespoir qu’elle vous inspire…

Ma sœur et moi, nous nous refusons de la nommer, de prononcer ce mot couperet qui inhibe psychologiquement tout espoir.

Dans notre désarroi, nous décidons de mépriser ce mal, de le combattre de toutes nos forces en aidant Maman à surmonter cette terrible épreuve qui ne peut être que passagère, et pour cela, nous gardons au plus profond de nous, ce mot implacable qui condamne irrémédiablement un être cher.

Dès lors, nous laissons Maman dans l’ignorance, persuadées d’être dans le juste, convaincues que c’est la seule façon pour elle de garder toute son énergie.

Nos premiers mensonges lamentables commencent à faire partie de la vie quotidienne.

On l’aura cette saleté de maladie ! Ne dit-on pas qu’il suffit de faire une « totale » pour se débarrasser de toutes les infections et impuretés vaginales indésirables, quelles qu’elles soient ?

Nous avons bien le temps de lui dire la vérité ; quand elle sera guérie, nous pourrons lui annoncer qu’elle revient de loin, et avec quelle satisfaction ?

Seule, notre petite belle-sœur C… rentre dans la confidence ; à nous trois, nous nous relayerons nuit et jour au chevet de maman ; les autres enfants étant trop éloignés pour cela.

Croyant fermement à nos bonnes raisons, nous cachons au reste de la famille, la vérité, l’oubliant nous-même, afin de ne pas nous trahir à un moment où à un autre.

Papa, surtout, ne doit pas l’apprendre, car en vivant à ses côtés, il pourrait craquer encore plus facilement ; sous ses dehors d’homme fort on devine sa sensibilité, et ses maladresses auraient tôt fait d’anéantir tout courage.

Comment pourrait-on leur annoncer, à tous, que Maman est perdue, sans se perdre avec elle ?

Il faut qu’elle trouve un appui solide dans chacun de nous, des forces positives et affectives.

– Je vous la rends votre Maman ! L’opération est réussie ! C’est aujourd’hui qu’elle sort !

(Quelle opération ? C’est un prélèvement de tissus qu’il a fait ce cher docteur ; « Réussie » ? Je lui accorde. Dans sa façon joviale et enjouée, n’élude-t-il pas lui aussi, la gravité de la situation à la patiente ?)

Convalescence à Isle sur Sorgue, bâtiment des personnes âgées dit :

« l’hospice », tout près de la maternité où elle a tant de fois donné la vie, ironie du sort.

Si l’on m’avait dit qu’à soixante-six ans, ma mère attendrait fébrilement déjà, derrière la fenêtre d’un hospice, la visite des siens, j’aurais souri ; d’un sourire confiant, mesuré, rassurée par la solide constitution dont elle a fait preuve toute sa vie, par le courage qu’elle a démontré à chacune des dures épreuves subies, par la persévérance discrète de son devoir de mère meurtrie par cette vie qu’elle aime malgré tout ce qu’elle a enduré depuis son enfance.

J’aurais souri, d’un sourire triomphant à cette éventualité inimaginable d’une existence aussi active, ralentie bien trop tôt et qui plus est, dans la douleur.

Commencent ensuite, les va et vient entre la clinique Sainte Catherine, l’hôpital et la maison.

Maman est hospitalisée à Sainte Catherine, cinq à six jours d’affilés, par intermittences, pour des séances de rayons, ceux-là même qui lui faisaient dire, il n’y a pas bien longtemps encore, lorsque une connaissance était acheminée vers cette clinique spécialisée en maladies cancéreuses :

– Ce n’est pas bon pour elle, ça ! Sainte-Catherine, c’est le début de la fin !

Et neuf fois sur dix, c’était vrai.

Qu’est-ce qui peut bien se passer dans sa tête maintenant ? Que pense-t-elle de sa situation personnelle ?

Et nous, qui continuons de faire comme si de rien n’était, sans trouver le courage d’en parler, de parler d’une chose vécue pleinement tout en l’ignorant superbement, bêtement.

Ses retours à la maison sont ponctués par des repas familiaux que nous organisons, mon mari et moi, dans notre restaurant.

Tous les enfants sont présents autour de Maman et de Papa, et les mauvais moments disparaissent momentanément.

Parallèlement, j’entreprends de rénover la chambre de mon fils, avec acharnement, pour éviter de penser et repenser à ce mal qui a déjà, on s’en rend compte, bien avancé, et qui nous ronge tous.

L’hôtel sacrifié pour le bien être de mes enfants grandissant : deux chambre ont déjà été transformées en mini appartement pour ma fille aînée et son petit ami, avec vue sur le jardin devenu parc à chevaux de plus en plus important.

Juin : « j’attaque » la rénovation de la chambre de ma fille cadette.

– Mamé Marie ? Tu sais bien qu’elle est à l’hôpital cette semaine.

Si tu veux, je t’emmène la voir demain, puisque tu n’as pas classe.

Elle sera tellement contente de voir sa petite fille.

Je me replonge dans les travaux avec toute l’énergie du désespoir, pour atténuer l’étendue de mon impuissance face à l’adversité.

Mes mains ? C’est le dernier de mes soucis. Je racle les murs, je ponce les poutres, je décrasse le plancher, crépis, vernis, dépéris à vue d’œil.

C’est mon mari qui sert les quelques clients de la semaine ; je suis de moins en moins visible ; je me réserve pour les services plus importants, où je rassemble ce qui me reste d’entrain et d’apparente désinvolture pour affronter la clientèle.

Juillet s’annonce chargé de noces et de banquets, tant mieux !

Le travail est un garde-fou, un palliatif, un dérivatif, un baume… Je l’aborde comme portée par un nuage, dans un état second. Plus rien ne m’atteint. Plus rien n’a d’importance. Tout est tellement illusoire. Tout est tellement dérisoire.

Septembre arrive ; l’anniversaire de mon fils nous fait organiser un petit souper où sont présents les quatre grands-parents.

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Les voir tous réunis, heureux le temps d’une soirée familiale atténue un peu notre calvaire à tous.

Les beaux-parents partagent eux aussi, depuis toujours nos peines et nos joies.

Des beaux-parents discrets, modestes mais si généreux.

Belle maman qui souffrait de sa jambe depuis si longtemps sans jamais se plaindre… décidément les mamans sont extraordinaires.

Beau papa qui n’hésita pas un instant pour partager équitablement entre ses enfants la somme reçue pour préjudices physiques lors d’un accident qui le laissa handicapé. Quelle générosité cher beau-père !

C’est lui aussi qui disait que passés cinquante ans, on faisait du rab…

Son humour noir nous faisait rire jaune, mais il n’avait pas tort vu les difficultés que l’on affronte jeunes, que l’on subit ensuite et que l’on traîne péniblement sitôt que la courbe de la vie redescend.

Oui ! Mon Général ! La vieillesse est vraiment un naufrage plus ou moins long et douloureux pour atteindre enfin « la Paix ».)

*
*       *

C’est ce mois-ci que Mamé Marie attrape une année de plus elle aussi, le vingt-six septembre précisément.

Parmi ses cadeaux d’anniversaire ? Des faux cheveux.

Mamé Marie plaisante, le temps d’une soirée, sur la perte de ses beaux cheveux bruns ; ses essais de perruques amusent toute la famille ; son humour refait surface sitôt qu’elle voit la joie qu’elle provoque autour d’elle.

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Ses yeux noirs, de plus en plus petits, de plus en plus renfoncés, pétillent encore quelquefois d’une brève gaieté.

La chimiothérapie la laisse, à chaque fois, dans un état d’extrême faiblesse ; les séries de rayons et les médicaments la transforment en poupée de chiffons.

Je me demande ce que lui apporte ce traitement draconien sinon la précipiter douloureusement dans le vide… avec lenteur.

Elle est maigre, sans force aucune.

Pourtant, Maman ne se plaint pas ; du plus loin que je me souvienne, je ne l’ai jamais entendu se plaindre.

C’est peut-être son seul tort.

Toutes les occasions sont bonnes pour lui faire oublier ses misères, lui changer les idées sombres qu’elle rumine fatalement, l’emmener promener…

Malgré sa grande faiblesse elle est toujours partante pour sortir.

Le vingt-six octobre, j’emmène Mamé, Papé et mon jeune frère P…, à l’Isle sur Sorgue, voir l’exposition d’oiseaux ; mon mari fait partie de l’organisation et expose, lui aussi, quelques spécimens.

La salle des fêtes résonne de gazouillis de toutes sortes ; des milliers de volatiles de toutes couleurs, bouillonnent d’activité et de vivacité.

Autant d’énergie dans ces petites boules de plumes étonne et stimule à la fois.

Le lendemain, Mamé Marie retourne à la clinique, et ce, pour la énième semaine de traitements épuisants.

Nous allons la voir à tour de rôle, tous les jours, afin qu’elle ne soit jamais seule.

La famille n’aura jamais été aussi unie, et les enfants aussi bien organisés et synchros. Rien à faire ! Une MAMAN attire, rassemble, relie, c’est quand elle disparaît que la couvée se disperse.

La voilà à nouveau sous perfusions ; son petit visage émacié fait pitié à voir.

N’y tenant plus, nous décidons enfin, d’un commun accord, d’informer les autres frères et sœurs de ce dont ils se doutent sans vouloir se l’avouer ; ils ont le droit de savoir réellement ce qu’il en est, d’avoir confirmation de leurs doutes ; le fardeau devient bien trop lourd pour nous trois.

Ma sœur S… et moi, c’est normal en tant que filles de prendre soin de leur maman, mais je n’ai jamais connu personne qui déploie autant de dévouement pour sa belle-mère, que notre petite belle-sœur C…

*
*       *

– En ce samedi quatorze décembre mille-neuf cent quatre-vingt-cinq, Mademoiselle M… A… !

Voulez-vous prendre pour époux…

Aujourd’hui, c’est un grand jour ; Mamé Marie à le bonheur de marier sa troisième fille (sa « MISS » comme elle disait depuis l’élection)

 

(M… avait été élue quelques années auparavant « MISS GORDES », la plus belle fille d’un des plus beaux villages de France, et malgré la fierté que chacun de nous éprouvait, l’événement avait été éludé rapidement dans la famille comme toujours, à croire que tant d’honneur brûlait notre pudeur et empêchait de fêter comme il aurait fallu, notre jeune et jolie lauréate. Même cette pauvre photo d’amateur maladroit, seul vestige de cette élection, floutait la superbe beauté de notre « seurette ».)

… Nous soutenons Maman tout au long de la cérémonie, frêle, fragile et radieuse à la fois, tellement vulnérable.

Dans son manteau gris perle assorti à son petit chapeau, les pieds bien au chaud dans de confortables bottines fourrées de couleur grise, elle est délicieusement jolie notre Maman.

Entourée de tous ses enfants, son sourire irradie son visage.

Quelle belle journée de bonheur tu as offert à Maman, M… !

Encore un instant merveilleux arraché au destin menaçant.

*
*       *

Le vingt décembre, Mamé et Papé mangent ici, avec nous ; nous regardons les photos de la noce.

A… lui prépare de bons petits plats qu’elle aime mais dont elle ne retrouve plus aucune saveur.

Elle a un appétit d’oiseau ; de plus, son diabète qui fait le yo-yo, n’arrange guère les choses.

Malgré tout, elle retrouve le goût de la table, d’être en famille, et reprend un peu de poids.

C’est tant bien que mal, entre les coups de déprime et de brefs instants de joie, que nous aurons passé l’année quatre-vingt-cinq.

BONNE ANNEE !

Santé et Prospérité pour mille-neuf-cent-quatre-vingt-six !

Tu parles ? Quatre-vingt-six n’annonce rien de bon pour nous ; faudra tenir le coup ; nerveusement, c’est mal parti.

Mamé Marie, s’est bien requinquée, elle semble aller mieux et paf ! Voilà que la torture continue de plus belle.

Mi-février, Sainte-Catherine de nouveau : au bout de trois jours, nous trouvons Maman, dans un tel état qu’elle fait peur ; les perfusions ont été augmentées et l’ont tellement affaiblie qu’elle est méconnaissable.

Ses bras amaigris sont tout violacés ; l’infirmière ne trouve plus ses veines pour les piqûres de la perfusion.

Ma pauvre petite Maman, qu’est-ce qu’on te fait ?

Je n’en peux plus ! Je ne supporte plus de voir son calvaire qui va de mal en pire.

Ma gorge me brûle ; d’après mon docteur, c’est mon état général qui en est la cause ; il me signale une hyper-acidité gastrique due à la fatigue et à l’angoisse occasionnée par mes soucis…

*
*       *

Avril : j’emmène Mamé Marie chez le sympathique Docteur Igual, qui, faute de mieux, lui redonne le moral ; son nom à résonance espagnole la met en confiance ; Igual= égal.

Son état physique est égal avant et après la visite ; mais pour elle, tout est différent dans sa tête ; il lui fait du bien moralement, on se demande à quoi ça tient ? Quelques mots échangés en espagnol qui lui rappelle son pays d’origine probablement ?

Brave Docteur Igual ! Le seul docteur qui l’ait vraiment soulagée sans lui avoir rien fait.

Quelque peu requinquée, nous rejoignons toutes les deux, Papa qui se trouve à l’Isle, au goûter du troisième âge.

Là, Maman se laisse bercer par l’accordéon qui égrène une valse musette ; elle, danseuse invétérée qui ne ratait pas une seule danse hier, se retrouve aujourd’hui, telle une poupée de chiffon évidée, silencieuse et figée.

Maman ! Toujours si courageuse et si pleine d’espoir.

Espoir de remonter la pente, espoir de voir repousser ses cheveux, espoir de guérir ?…

Espoir insensé pour nous, de voir ses espoirs se concrétiser.

Saloperie de maladie qui s’est propagée de plus en plus loin dans son organisme, au point d’atteindre les poumons, diminuant de jour en jour toute espérance.

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