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L'auteur, en tant qu'acteur économique et culturel donne un éclairage historique très utile pour comprendre le problème corse. L'île de beauté loin d'être uniquement une montagne dans la mer, où il fait bon vivre est une terre de liberté et de traditions profondes qui a sans cesse été envahie, convoitée puis déchirée entre les intérêts d'un état jacobin et ceux des clans au service d'appareils politiques.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
Lecture(s) : 250
EAN13 : 9782296346475
Nombre de pages : 150
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Iviu PAS QUALI

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Du même auteur Polyphonies hier, aujourd'hui, demain, Edition Cismonte e Pumonte, 1993 Paghjelle e puesie di Castagniccia, Edition Cismonte e Pumonte, 2002

@

L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France Italia s.r.1. Torino Hongrie

L'Harmattan, 10124 L'Harmattan

Via Bava 37

Hargita u. 3
1026 Budapest ISBN: EAN 2-7475-5722-7 : 9782747557221

A ma famille, ma femme, mes fils. A tous ceux et celles qui ont su préserver sans
compter ce qui nous rassemble, ce qui nous unit au-delà de tous clivages et intérêts.

A ceux qui ont œuvré et donné sans jamais
demander en retour, pour que notre île ne perde pas sa splendeur, ses senteurs, ses saveurs, ses couleurs et ses

sons. A tous les anonymes qui ont maintenu et transmis notre langue ainsi que nos chants. A tous les amoureux de notre terre, de notre maquis, de nos montagnes, de nos côtes, qui ont simplement, dignement, humblement vécu cette culture multiséculaire, riche et particulière. A tous ceux qui savent offrir et tendre la main. A ceux qui n'oublient pas ce que nous étions et qui partagent l'envie d'un avenir meilleur. A tous ceux qui n'ont encore rien compris ainsi qu'à ceux qui ne pourront jamais rien comprendre.

Chapitre I

Le cheminement de ma vie, mes aventures, mes sentiments, mes pensées, mes idées, mes espoirs sont et ont été ceux d'une grande partie des Corses de ma génération. Mon vécu est celui d'un grand nombre de personnes dans chaque famille, dans chaque village. Pour comprendre et saisir toutes les subtilités d'une vie d'un demi-siècle, il est nécessaire de situer géographiquement et généalogiquement ce qui a fait de moi un Corse d'âme, de cœur et de sang. Enfant de la Castagniccia (voir lexique à la fin de l'ouvrage), je suis enraciné au plus profond de cette terre, de ces montagnes qui ont façonné les visages et les cœurs de ces hommes, à l'image du seigneur des arbres de ces forêts, le châtaignier, arbre puissant, fier, majestueux, nourricier, qui nous accompagne du berceau au cercueil, qui est dans nos cuisines, nos chambres et qui soutient nos toits. De par ma mère, Cécile, je suis de Zuani et de Tallone; mon grand-père était Antoine Giuganti, ma grand-mère Félicité Raffini. De par mon père, François, je suis de San Damianu et de Fontana d'Orezza, petit-fils de Ghjuvan Camellu Pasquali et de Françoise Preziosi. La position géographique de ces villages forme sur la carte de la grande Castagniccia 9

un croissant; ça pourrait être un croissant de lune, cette planète qui agissait sur les visions des mazzeri et sur la nature, ou bien un demi-cercle, le cercle mythique de la granitula ou de l'aghja, ou celui de la meule de nos moulins antiques, qui ont moulu tant de farine et nourri tant de générations. Fils de berger, petit-fils de bergers, laboureurs, éleveurs, paysans, durs, droits, travailleurs de la terre, hommes de parole et d'honneur, de femmes de caractère, de décision, douces, fortes, endurantes, généreuses, détentrices de savoir-faire séculaires, gardiennes attentionnées de nos traditions, qui savaient nous aimer, nous rassurer, nous câliner, à notre écoute et notre chevet, des yeux pleins d'amour et des sourires de bonté jusqu'à l'infini. Nous leur rendions tout ce qu'elles nous offraient, par un amour et un respect incommensurables. Ayant accompli ses obligations militaires, mon père, aîné de six enfants, s'engagea pour l'Indochine. Il quittait son village et sa famille comme la plupart des Corses poussés par le non-développement, le manque d'évolution, aucun espoir d'avenir meilleur et aucune perspective de bien-être. De même comme beaucoup d'engagés, il virait une partie de sa solde coloniale chez ses parents, ce qui leur permettait une vie un peu plus décente et le financement des travaux de leur maison. Après avoir été berger de 12 à 20 ans, par tous les temps en montagne, qu'il neige ou qu'il vente, il fallait 10

vivre ou plutôt survivre. Je précise que le nid d'aigle d'Alzi, hameau de San Damianu, n'était desservi par aucune route: pas d'eau ni d'électricité. Les vieilles maisons en pierres et toits de lauzes abritaient des familles nombreuses. La seule porte ouverte autorisée à cette époque par la politique de l'Etat et les nonvolontés clanistes de développement de l'île était l'exil des forces vives. Il n'y a rien à faire ici! Partez le travail et l'avenir sont ailleurs. Voilà ce que l'on faisait croire à nos parents après 200 ans de colonisation. Même si les Corses ont fait allégeance à De Gaulle en 1943, après s'être libéré pratiquement tout seuls, grâce à leur réseau de résistants et de combattants courageux, fidèles à un idéal, une cause juste digne, plus qu'honorable - certains y firent le sacrifice de leur vie - la Corse est devenue française par les armes et non pas par volonté populaire, ce qui laisse des traces et un goût amer de liberté. Malheureusement depuis 250 ans aucun cours d'histoire de la Corse n'est enseigné. Notre histoire est effacée des bancs d'écoles, au profit de celle des rois de France et de la sacro-sainte unité de la république. Au retour de mon père, après l'Indochine et l'Algérie, mes parents se marièrent à Zuani en 1956 et je vis le jour en 1957. Nous habitions la citadelle de Bastia, rue Casabianca, sous l'église Sainte-Marie, au-dessus de la mer. Il m'est impossible d'oublier mes réveils aux sons magiques et magnifiques des cloches de l'église, les

Il

barques des pêcheurs avec les bruits si spécifiques de leurs moteurs. Le reflet du soleil sur la mer turquoise s'infiltrait sous les volets de ma chambre et faisait des vagues de lumière au plafond. La citadelle de Bastia, dans les années 1960, était un village dans la ville; tous se connaissaient les ruelles étaient pleines de monde, de bonnes senteurs, avec les cris des poissonnières, les ragots aux fenêtres, le linge pendu aux façades. Les gens parlaient corse et les non-Corses apprenaient la langue dans la rue. A cette époque les corsophones étaient majoritaires. De nombreux enfants dévalaient les escaliers de Saint-Charles sur leurs carrosses, faits de simples planches montées sur trois roulements. Tous les ans les feux de la Saint-Jean mobilisaient les jeunes de chaque quartier de la ville, qui portaient quelque chose à brûler pour cette grande fête pleine de ferveur et de traditions. Les jeudis matin les gamins participaient au catéchisme; l'après-midi, encadrés par le plus jeune curé de la paroisse, nous jouions au foot sur les terrasses dominant la mer. Enfants de chœur le dimanche, nous fréquentions la plage couverte de galets de la Place d'Armes dès les premières chaleurs. La limite sud de la ville se situait alors aux abattoirs, où se trouve actuellement la caserne des pompiers et à la place de l'Ecole de marine se trouvait un phare où nous jouions à cache-cache. Souvent nous manquions d'eau: il nous fallait remplir nos bouteilles à la fontaine de la petite place centrale.

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En 1963, j'étais scolarisé au Petit Lycée. Avec ma sœur Félicie, nous avons grandi comme je le souhaite à tous les enfants du monde, entourés d'amour, d'amis, de senteurs, de couleurs et de sons magiques et féeriques. Notre mère est et sera pour nous l'idéal de la femme, belle, douce, tendre, compréhensive, calme, toujours présente, attentive et dévouée; nous savons tous qu'en Corse Mamma veut tout dire et résume tout. Son état de santé l'obligeait à partir plus d'un mois par an sur le continent en cure; j'étais alors accueilli chez mes grands-parents maternels à Zuani, où j'allais à l'école communale. Le village était peuplé et vivant. Sur la place du Pianto se trouvaient deux bars, une épicerie et une poste. Il n'yen a aujourd'hui même plus les vestiges. En classe je n'ai pas pris de coups de règle, car mon français était correct, par contre je fus souvent choqué par les coups infligés sur le bout des doigts de certains de mes camarades par l'instituteur, lorsqu'ils ne s'exprimaient pas bien dans la langue de Molière, ou bien employaient le corse en cours. Malgré mon jeune âge, j'y voyais une grande injustice et je ressentais presque une envie de vengeance. Je n'admettais pas que l'on puisse soi-disant corriger de cette manière mes amis qui parlaient si bien cette langue d'amour et de vie, langue qui bourdonnait et chantait dans mes oreilles de mon réveil à mon coucher. 13

Mon grand-père, Antoine, possédait des vaches, des cochons, des chèvres et des ânes. Il entretenait de nombreux jardins et terrains, avait un regard droit, profond, des pensées lointaines, une facilité de parole phénoménale et chantait seul toute sa journée de labeur. Poète et travailleur infatigable, il m'apprenait les bonnes manières, la politesse, la droiture; les Giuganti chantaient et servaient la messe. Je passais de longues journées avec lui; souvent nous nous rendions à Zalana en passant par le sentier du couvent de Zuani; il me contait de fabuleuses histoires qui faisaient virevolter mon imagination; nous allions aussi à Pianellu; la route y était jalonnée de compagnies de perdrix et de parfums qui éveillaient mes sens. Pour les soins dentaires, l'oculiste, le docteur et les achats de matériels spécifiques, il fallait se déplacer sur Corte. Le réseau routier était sinueux et archaïque, et les véhicules de l'époque transformaient ce petit voyage en expédition. Quel spectacle magnifique que celui des bergers du Boziu et de Pianellu, lorsqu'ils prenaient le chemin de la plaine de Cateraghju, pour y écouler leur cargaison de vieux fromages! Une scène inoubliable: conduite par de fiers muletiers, une colonne composée de plusieurs mulets avec des pompons de toutes les couleurs, leurs grelots tintant de mille sons, chargés de lourdes caisses en châtaignier pleines de fromages. Nous les entendions descendre de très loin; tous les enfants accompagnaient cette longue caravane 14

bruyante et colorée. Dans la grange près de la maison se trouvaient d'innombrables outils servant à de multiples usages, des selles, des haches, des scies, du matériel pour cordonniers, des cordes en poils de chèvre, des clochettes de toutes tailles, des gourdes faites avec des courges décorées avec goût, des entraves; j'avais l'impression que Babbo était un magicien et croyais me trouver dans la caverne d'Ali Baba. Ma grand-mère était une femme d'initiatives dotée d'un fort tempérament; toujours affairée aux tâches ménagères, elle m'impressionnait par son savoir-faire, sa vivacité, étonnante lorsqu'elle redescendait du lavoir avec une énorme bassine de linge très lourde sur la tête, juste un petit chiffon enroulé comme protection. Tous les soirs, avant que je m'endorme elle venait près de moi. Elle me parlait doucement, allumait une petite bougie dans de l'huile, après m'avoir fait réciter ma prière et me tendait un calisson d'Aix, que lui faisait parvenir sa belle-sœur mariée en Provence. Je dégustais cette sucrerie avec gourmandise avant de partir voyager dans mes étoiles et mes rêves d'enfants. Il n'y avait pas beaucoup d'argent. Les familles étaient peu fortunées, mais qu'il faisait bon de vivre ces instants: pas de télévision, très peu de jouets, mais toujours contents et comblés. Nous avions le maquis pour salle de jeux, la nature et les outils de Babbo comme jouets. Malgré le soi-disant bien-être, le confort et les facilités de paiements, les enfants d'aujourd'hui me paraissent bien tristes devant leurs vidéos, leurs 15

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