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Revenir pour revivre !

De
231 pages
Un peloton d'hélicoptères militaires quitte Rochefort-sur-Mer pour rejoindre l'Algérie. Le jeune sous-officier pilote Gilles Teller fait la connaissance, dans un village de Gironde, d'une étudiante, Marianne. Par un échange régulier de lettres, elle deviendra un soutien moral précieux pour Gilles, terrassé par une grave maladie contractée lors d'une évacuation sanitaire. Il réalise que la faculté de piloter, son idéal depuis l'enfance, va lui être retiré. Marianne lui tend les bras et lui ouvre la porte sur une nouvelle aventure : quitter l'armée pour un nouveau métier, fonder avec elle une famille. Revivre en sorte !
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Revenir pour revivre!
Algérie 1957

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, certain mais ne pOU1lant supporter de diffusion large. La collection Rue des Ecoles a pour tous travaux personnels, venus de tous philosophique, politique, etc. d'un intérêt éditorial gros tirages et une principe l'édition de horizons: historique,

Déjà parus

Pauline ABBADIE DOUCE, Graines de rencontres, 2009. Marie GUICHARD, Un cancer pour deux, 2008. Yves RANTY, Aurore MACHEMY, Le triomphe de la santé. Tout malade est ¥n bien portant qui s'ignore, 2008. Jacques FRANCK, Le vieux communiste. Parcours du militant,2008. Ayissi LE DUC, Art de la danse et spiritualité, 2008. Joseph BONNET, Le Chemin de Compostelle. Témoignage, 2008. Paule Louise DASSAN, Le boulier solitaire, 2008. Pierre JENOUDET, De la lumière aux ténèbres. Lieutenant en Indochine, 1951-1954,2008. Bernadette LEDOUX-BRODSKY, Ici et ailleurs. Parisienne dans le Maryland, 2008. Magui Chazalmartin, Journal d'une institutrice débutante, 2008. Claude LE BORGNE, Dites voir, Seigneur..., 2008. Sylvette DUPUY, Souvenirs à ranger, 2008. Jacques RAYNAUD, Parfums dejeunesse, 2007. Leao da SILVA, Jésus révolutionnaire! une condamnation politiquement correcte, 2007. Ma-Thé, Portraits croisés de femmes, 2007. Jean SANITAS, Je devais le dire. Poèmes, 2007. Madeleine TICHETTE, La vie d'une mulâtresse de Cayenne. 1901-1997, Les cahiers de Madeleine., 2007.

Gilbert-Claude

Toussaint

Revenir pour revivre!
A{gérie 1957

L'Harmattan

L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07860-4 BAN: 9782296078604

A Martine, mon épouse, qui a toujours été présente dans les moments les plus difficiles de mon existence. A Marie-José, Marie-France et Gérard, mes enfants, auxquels je n'ai pas su transmettre mon témoignage sur ces années de guerre que j'ai vécues.

Les personnages de ce roman, comme leurs noms ou leurs caractères, sont purement imaginaires et leurs identités ou leurs ressemblances avec tout être réel, vivant ou mort, ne pourraient être que pures coïncidences insoupçonnées par l'auteur.

4 juin 1957 Vers un nouveau départ. Devant la fenêtre grande ouverte, Gilles Teller aspirait l'air frais et vivifiant de ces premières heures de la journée. Il en appréciait les relents salins apportés par l'océan qui s'étendait seulement à quelques kilomètres. Il essayait de cette façon d'échapper à la vision déprimante de la tapisserie à petites fleurs aux couleurs fanées d'une chambre d'hôtel de deuxième catégorie. Il était à Rochefort-sur-Mer où il venait de passer la nuit. Il profitait du calme que lui procurait cette pause matinale, pour laisser son esprit vagabonder en toute liberté. Le décor grisâtre composé par les maisons aux murs en pierres patinées par le temps bordant la rue étroite qui limitait son horizon visuel et sur lesquelles progressaient timidement les rayons du soleil qui commençait à se lever, correspondait parfaitement au sentiment de solitude qui l'imprégnait ce matin de juin 1957. Pourtant, en se penchant par la croisée, il pouvait constater que le ciel qui se laissait envahir par la clarté de ce jour nouveau, ne révélait que des nuages fins en haute altitude. Ceux-ci ne pourraient gâcher en rien son plaisir entièrement tendu vers l'envol qui l'attendait après avoir pris le petit déjeuner. A cette occasion, il pourrait rencontrer les autres membres du peloton d'hélicoptères de l'A.L.A.T., l'Aviation Légère de l'Armée de Terre, auquel il venait juste d'être incorporé. Il était impatient de connaître leurs identités, car il allait vivre avec eux une période qui s'annonçait assez longue et qui serait sûrement passionnante, puisqu'ils avaient reçu l'ordre de participer aux opérations militaires en Algérie. Il espérait également y retrouver des camarades de son stage de pilotage d'hélicoptères qui venait de se terminer à lssy les Moulineaux et dont il avait apprécié l'excellente ambiance. Il n'aurait d'ailleurs pas pu en être autrement, puisqu'il se composait seulement de quatre élèves, deux officiers et deux sous-officiers, dans une école privée en contrat avec l'armée. Il se remémorait les souvenirs inoubliables des séances de formation, mais pas toujours agréables lorsqu'il lui fallait dompter ce nouvel oiseau de métal qui réagissait aux commandes d'une façon tellement différente de celle

d'un avion. Faculté, qui avait demandé une totale remise en cause des réflexes, qu'il avait déjà acquis, mais elle permettait des évolutions d'une précision qu'il n'avait jamais atteinte auparavant. Il se rappelait aussi des survols de paysages sans pareils, comme: la forêt de Meudon creusée de multiples allées où souvent son passage bruyant indisposait des couples d'amoureux qui cherchaient à y dissimuler leurs ébats, la splendide perspective du château de Versailles qui permettait de deviner la trouée du Grand Canal dans le manteau de verdure confectionné par la ramure touffue des arbres du parc, et en arrivant au-dessus de Sèvres l'immensité de Paris qui gagnait tout l'horizon, coupée par la Tour Eiffel, géant de fer tout proche. Le privilège de parcourir cet itinéraire de rêve lui était accordé chaque fois qu'il se trouvait dans l'obligation de rejoindre le terrain d'aviation de Toussus le Noble parce que la taille et l'environnement de l'héliport d'lssy les Moulineaux devenaient trop restreints pour leurs exercices aériens. Il aurait du être pleinement satisfait par cette nouvelle affectation. N'avait-il pas en poche son ordre de mission établi par le Centre d'Instruction de l'A.L.A.T., spécifiant son détachement à Sidi Bel Abbès, ceci après avoir obtenu aisément son brevet de pilote d'hélicoptère? Il ressentait bizarrement, sur le point de repartir pour l'Afrique du Nord, comme un grand vide intérieur, l'absence d'une présence, d'une affection différente de celle, pourtant sans limite, de ses parents. Il venait de les quitter la veille, après une courte permission. Illes avait laissés dans leur petit appartement de Pantin en devinant combien ce nouveau départ les alarmait. En effet, au cours de cette année 1957, malgré les informations limitées données par les médias sur ce conflit qui se déroulait depuis deux années de l'autre côté de la Méditerranée, l'opinion publique commençait à s'inquiéter. A peine rassurée par la fin de la guerre d'Indochine, elle commençait à pressentir que l'effort croissant demandé à la Nation l'entraînerait plus loin que ce que l'on voulait minimiser officiellement par le terme de "maintien de l'ordre" dans trois départements français. Pendant un bref moment, il laissa son regard faire le tour de la pièce et fit une courte pause en fixant l'unique tableau qui en ornait les murs.
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C'était une reproduction, sans doute d'une toile de maître, représentant deux bustes de femmes au maintien avenant qui portaient les vêtements de la haute bourgeoisie d'autrefois. Mais ce qu'il trouvait absurde dans le choix d'une telle décoration, c'était de ne pas s'être rendu compte que leurs yeux semblaient devoir porter un perpétuel intérêt à cette chambre de niveau si médiocre. L'état d'esprit morose qui était le sien, prenait aussi sa source dans le rappel combien cuisant de l'issue tragique de son premier séjour en Algérie l'année précédente. Au cours de celui-ci, il avait été gravement blessé dans l'accident de l'avion qu'il pilotait. A la suite de l'erreur d'appréciation qu'il avait commise au cours de son approche dans la prise de terrain à Djelfa, son Piper s'était écrasé en bout de piste blessant gravement le mécanicien qui l'accompagnait dans ce vol d'essai après la révision de l'appareil. Cette épreuve qui avait été particulièrement cruelle, l'avait marqué d'une façon ineffaçable. Il avait dû compter uniquement sur sa propre volonté dans un rétablissement qui n'avait pas seulement exigé de surmonter la souffrance physique, mais où intervenaient aussi des remises en cause morales. L'importance de ces dernières ne pouvait être écartée après un effondrement psychologique si profond, mais sans elles la nécessaire reconstruction de sa personnalité humaine n'aurait pu se réédifier harmonieusement. Pendant les interminables journées passées dans les hôpitaux militaires, il avait pu longuement analyser les causes de l'accident, leurs conséquences, ainsi que ses propres responsabilités. Sans indulgence pour lui-même, il les jugeait indiscutables, car il n'avait pas tenu compte des conditions extérieures, notamment de température et d'altitude, tellement influentes sur les paramètres de vol d'un avion léger. Dès sa guérison, il avait dû repasser la visite médicale du Personnel Navigant qui seule permettait de se voir confier la conduite d'un aéronef militaire. Ensuite, de retour à Nancy où se trouvait basée son escadrille d'origine, après une reprise en main du pilotage des avions, il avait postulé à une proposition de stage sur voilures tournantes. Puis, il avait obtenu avec succès le brevet de pilote d'hélicoptère, ce dont il pouvait tirer une légitime satisfaction. Celle-ci n'était cependant pas complète, car au cours de cette résurrection si difficile et dont la durée lui avait paru
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interminable, il aurait souhaité bénéficier d'un soutien attentif, d'une sorte d'amitié sans cesse renouvelée dont il ne saurait encore à cet instant définir la consistance. C'était quelque chose de totalement différent de la camaraderie toujours présente dans ce monde masculin dans lequel il évoluait. Il côtoyait, pourtant, de nombreux collègues mariés, fiancés ou qui entretenaient des relations féminines durables, mais il n'arrivait pas à cerner quel pouvait être l'apport affectif réel de chacun des membres de ces couples ainsi constitués. Il devait aussi reconnaître qu'à son âge, pourtant proche de vingt-deux ans, son expérience dans le domaine sentimental restait pratiquement inexistante, ceci essentiellement à cause de sa passion dévorante pour le pilotage à laquelle il avait et continuait à tout sacrifier. Il fallait admettre, si l'on observait discrètement son comportement dans la société qu'il recherchait assez peu le contact avec d'autres personnes. Cela ne révélait pas un manque d'ouverture, ni une forme quelconque de mépris, mais il s'y mêlait surtout une grande timidité à laquelle ses origines alsaciennes incorporaient une certaine froideur. Il en résultait un maintien extérieur, peut-être aussi accentué par cette culture de héros solitaires héritée des films d'après guerre qui n'avait pas le don de faciliter des relations pouvant aller jusqu'à et même au-delà d'une création de liens d'amitié. Dans une réunion mondaine, il se montrait incapable d'entamer une conversation si un convive ne faisait pas lui-même cette démarche. Il restait à l'écart avec son verre à la main, comme un îlot au milieu de ces couples qui se formaient au gré de brèves rencontres. Sans doute, il trouvait dans cet isolement un certain soulagement, persuadé qu'il ne saurait captiver l'attention d'une façon durable, surtout d'une personne de l'autre sexe, en épiloguant seulement sur ses chères machines volantes, propos qui ne possédaient plus l'avantage de fasciner les foules. Il ne se préoccupait pas beaucoup mieux de sa propre personne, ni plus particulièrement de son apparence physique. Pourtant, le seul miroir qui ornait une des portes de l'armoire de style indéfini que l'on trouvait couramment dans ce type d'hôtel, lui renvoyait l'image d'un homme jeune, de taille moyenne, doté d'une chevelure blonde séparée par une raie. Le blouson de son uniforme en drap kaki révélait des épaules légèrement tombantes et la minceur de son tour de taille. Le corps bien to

proportionné, quoique légèrement voûté, se trouvait agréablement desservi par la finesse des membres, ce qui composait un ensemble masculin qui sans être d'une grande beauté, pouvait exercer un certain charme. Son visage allongé, au menton couvert d'un duvet blond, au nez fin et droit, restait assez banal, malgré des yeux verts d'une grande acuité, comme plongés dans la quête d'un horizon sans limite. Il attirait surtout les regards par la présence de cicatrices profondes qui zébraient son front, marques encore récentes et peu atténuées, rappel indélébile de son accident aérien et du danger qu'il affrontait constamment. Il fallait bien reconnaître qu'il ne portait pas beaucoup plus d'intérêt aux richesses touristiques des régions, qu'il était amené à traverser lors de ses voyages. Ainsi, Rochefort ne présentait pas pour lui autre chose qu'une simple escale sur l'itinéraire qui le conduisait en Algérie. Bien sûr, il avait aperçu les artères du centre de la ville dans la lumière des phares de la voiture qui l'avait transporté hier soir de la gare à son hôtel, mais leur rectitude était, à son avis, très banale. De même, les façades des immeubles, pour une grande part du XVII èmcsiècle, n'avaient pas suscité chez lui une quelconque admiration. Il n'avait pas non plus trouvé utile de s'informer sur l'histoire de cette cité, pourtant un des hauts lieux de l'épopée maritime française. Il ne faudrait pas que ce désintéressement le fasse juger, comme celui d'un homme inculte, car dans ses moments de loisirs, d'ailleurs si peu nombreux, il aimait lire. Après la période, pendant laquelle il avait dévoré les biographies écrites par des héros de la dernière guerre mondiale, en majorité des aviateurs, comme Clostermann, Mouchotte... ses goûts s'étaient reportés vers les auteurs aussi bien classiques que contemporains dont il poursuivait la découverte. Celle-ci se faisait souvent au gré de ses fréquentations des bibliothèques qui jalonnaient sa route. En musique, il affectionnait les œuvres symphoniques, surtout celles qui étanchaient son besoin d'évasion romantique. Sans doute, ce dernier lui avait été légué par ses lointaines origines germaniques. En fait, Gilles Teller révélait une personnalité complexe, encore à la recherche de ses racines. Toutefois à cet instant, il se sentait surtout habité par une de ces grosses fatigues de la même nature que celles que l'on éprouvait à la suite d'un effort physique soutenu, pour lequel les 11

paliers destinés à des prises de repos indispensables pour un organisme vivant, n'avaient pas été aménagés pour des durées de récupération suffisantes. Les épreuves successives qu'il avait affrontées récemment, l'avaient marqué physiquement et psychologiquement d'une façon plus profonde qu'il ne pouvait en être vraiment conscient. C'était le tribut à payer pour satisfaire ce besoin de pouvoir sans contrainte se mouvoir dans l'espace qu'il voulait assouvir sans limites et à n'importe quel prix. « Petit déjeuner! » Cet appel ponctué par trois coups frappés à sa porte, mit fin à ce cycle de réflexions maussades. Il cala avec soin sur sa tête son calot aux couleurs rouge et noire de l'Artillerie, boutonna son blouson de drap kaki dont les manches portaient les galons dorés de son grade de Maréchal des Logis. Son regard s'attarda un instant, non sans orgueil, sur l'image de l'insigne de pilote que lui renvoyait le miroir dont les ailes ambrées ornaient sa poitrine. Il empoigna la sacoche en grosse toile déjà prête qui contenait les quelques effets nécessaires pour passer une nuit à l'hôtel. Le reste de son paquetage, surtout sa lourde cantine, avait dès sa descente du train pris la route pour la base aérienne militaire de Cognac. Sans se retourner, il quitta ce lieu, où rien ne le retenait.

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La reprise en main.

A cette heure matinale, les rues de Rochefort n'étaient pas encore envahies par les véhicules qui se rendaient quotidiennement sur les lieux de travail. Les quelques passants qui arpentaient les trottoirs, n'accordaient que peu d'attention à ces quatre voitures qui se suivaient à vive allure. Finalement, elles s'engouffrèrent sous le large portail métallique qui permettait d'accéder à la cour de l'usine de la S.N.C.A.S.O., la Société Nationale de Constructions Aéronautiques du Sud-Ouest, dont le département hélicoptères était implanté à la périphérie de la ville. Gilles étreignait nerveusement l'accoudoir de la portière arrière, car il se trouvait maintenant complètement dominé par l'émotion que lui inspirait un tel lieu. Sa culture aéronautique, toujours si présente, lui rappelait toute l'importance de cette entreprise nationalisée devenue depuis peu une des composantes du groupe Sud Aviation. Il se souvenait d'avoir admiré en présentation aux meetings du Bourget, auxquels il avait participé assidûment, ses plus belles réalisations françaises, comme le biréacteur SO-40S0 Vautour qui passait le mur du son en vol horizontal. Il ne pouvait aussi s'empêcher de conserver une pensée reconnaissante pour le bimoteur SO-30 Bretagne qui avait été utilisé pour son évacuation sanitaire de Djelfa vers Alger. Ainsi aujourd'hui, il avait le privilège d'entrer dans ce qu'il considérait comme un sanctuaire aéronautique, pour prendre livraison d'un SO-1221 Djinn! C'était sur ce modèle d'hélicoptère qu'il avait appris à piloter au cours de son stage à Issy les Moulineaux. Il n'avait pu s'interdire de s'attacher affectueusement à ce drôle d'appareil dont la turbine entraînait un compresseur qui envoyait de l'air sous pression en bouts de pales qui faisait tourner le rotor, comme un tourniquet de jardin. Cette conception originale, unique au monde, s'était révélée une réussite technique mémorable, puisqu'en 1953 il battait le record du monde d'altitude pour les hélicoptères de moins de cinq cents kilos en atteignant 4.789 mètres. De toute évidence, Gilles éprouvait une très grande fierté d'avoir été choisi pour voler en Algérie aux commandes d'un hélicoptère capable de telles performances.
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A leur descente des voitures, les passagers suivirent d'un pas pressé les agents de l'entreprise vêtus de cottes bleues, ceci jusqu'aux hangars qui s'ouvraient sur le petit aérodrome de Rochefort-Soubise. Sur l'aire de stationnement cimentée dix Djinns, tout juste sortis d'usine et fraîchement peints aux couleurs militaires, attendaient paisiblement leurs nouveaux utilisateurs. «Messieurs, veuillez vous rassembler autour de moi. Je me présente: je suis le Colonel Mercier et j'assume le commandement de ce peloton d'hélicoptères Djinns. » Sur cette injonction, la vingtaine de militaires qui constituait le groupe, forma un cercle autour de son nouveau commandant. On sentait que ceux-ci avaient hâte de connaître en détail l'objectif de cette nouvelle affectation qui était maintenant la leur. De son côté, Gilles avait tout le loisir de détailler les membres de cette assemblée orgarusée au hasard des nominations. Inévitablement, ce rassemblement se présentait, comme un ensemble hétéroclite à l'image de l'A.L.A.T., cela en raison du mode de recrutement des pilotes et des mécaruciens qui provenaient de toutes les unités de l'Armée de Terre, mais parfois aussi de l'Armée de l'Air. On pouvait, chez les cinq officiers présents en plus du colonel, procéder à un classement selon leur expérience, les uns très à l'aise ayant déjà participé à la guerre d'Indochine, les autres récemment issus d'écoles militaires ou des E.O.R.. En revanche, si les sous-officiers portaient des uruformes encore plus divers: infanterie, train, cavalerie..., les pilotes, également au nombre de cinq revenaient tous du Vietnam, sauf Gilles qui se retrouvait le benjamin du groupe. Parmi eux, il reconnut Jendron, le sergent-chef qui avait participé au même stage que lui. Les mécaruciens se révélaient nettement plus jeunes, sauf l'adjudant qui les commandait et qui était issu de l'école militaire des mécalliciens avions de Rochefort. - Ce peloton aura un rôle expérimental, continua le commandant, car nous devons tester le Djinn en opérations. Pour ce travail, vous serez sous les ordres directs du Capitaine Duvignac ici présent, car j'aurais souvent à me déplacer pour assurer la liaison avec le commandement de l'A.L.A.T.. Ce matin, pendant une vingtaine de minutes et en tenant compte des conseils des techniciens de la S.N.C.A.S.O., vous aurez chacun à opérer une reprise en main de ces appareils. Après le déjeuner,
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nous rejoindrons en vol de groupe la base de Cognac où les "hélicos" seront démontés et embarqués dans des Noratlas de l'Armée de l'Air, destination Oran. Avez-vous des questions? Au cours du bref instant de silence qui suivit cette demande, un papillon emporté par un courant d'air passa dans un battement désespéré de ses ailes jaunâtres. Cette vision saugrenue au milieu de ce groupe studieux participa à dissiper l'attention de Gilles. D'ailleurs, il n'écoutait déjà plus les questions qui étaient posées, surtout par les officiers, pour avoir plus de précisions sur le déroulement de ce voyage. Son regard restait braqué sur les Djinns que les mécaniciens préparaient maintenant pour leurs prochains vols. Leurs silhouettes n'extériorisaient aucune élégance, la cabine de pilotage anguleuse largement vitrée se prolongeait par un fuselage de section rectangulaire, le tout en tubes d'acier soudés. Il soutenait, à l'arrière de la cabine, le cône métallique supportant le rotor, ainsi que la turbine TURB01\1ECA Palouste IV de 240 chevaux. Sous cet ensemble se trouvait fixé un réservoir d'une capacité de 250 litres de kérosène qui arborait la cocarde tricolore et l'immatriculation de chaque appareil. Une tubulure conduisait l'air comprimé produit par le compresseur de la turbine jusqu'au moyen du rotor. Sa remontée, au lieu d'être rectiligne, se trouvait rompue par un amortisseur proéminent qui imprimait un aspect encore plus archaïque à cet engin volant. Il reposait sur le sol grâce à deux patins munis chacun d'une petite roue repliée vers le haut et indispensable pour le manœuvrer à la main sur terre. Le fuselage se terminait par un empennage à trois dérives dont la plus grande, au centre, assumait la fonction de gouvernail de direction dans les gaz d'échappement de la turbine. Ces derniers participaient aussi à la propulsion, mais d'une façon très modeste. A cet instant, les pales immobiles incurvées vers le sol donnaient à ces hélicoptères une apparence particulièrement pataude, comme un montage composé de pièces de Méccano qui espérait qu'un enfant voulût l'intégrer dans ses jeux pour lui donner vie. - Teller, c'est votre tour! L'attente, pourtant que de quelques dizaines de minutes, lui avait paru durer une éternité. Enfin, il put pénétrer dans le petit habitacle biplace cerné de Plexiglas où il s'installa dans le siège de gauche. Il se coiffa du 15

casque, protection indispensable pour supporter les ultrasons émis par la turbine. Un mécanicien lui tendit ensuite la ceinture qu'il resserra autour de la taille et dont il passa les bretelles au-dessus de ses épaules. - Je peux monter avec vous? C'était un des mécanos du peloton qui souhaitait profiter de la place vide du passager. -O.K.. Déjà, il effectuait la procédure prés vol qui sur un tel appareil était des plus réduites, mais qui lui permettait d'en prendre pleinement possession. Notamment, il s'attarda un instant dans l'examen du tableau de bord pour constater que les instruments n'étaient pas différents de ceux qu'il avait utilisés en école. Après avoir vérifié le débattement des commandes, baissé le pas collectif, et qu'il eut positionné la poignée de débit au ralenti, il tendit la main le pouce en l'air. C'était le signal attendu à l'extérieur par le mécanicien chargé de lancer la turbine. - Paré! Ce dernier se mit à tourner vigoureusement la manivelle de mise en marche manuelle. Puis, après avoir passé le quatrième tour, il commanda à nouveau: - Carburant. Gilles ouvrit alors le robinet coupe-feu et répondit, - Ouvert. Il surveillait maintenant le compte-tours et à 7.000 tours il fit signe au mécanicien de cesser d'accompagner le démarrage. Progressivement le sifflement de la turbine augmenta avec la vitesse de rotation qui se stabilisa à son ralenti minimum de 18.000 tours. Pendant ce temps, il contrôlait constamment la température de celle-ci qui ne devait pas dépasser 500 D.C.. Simultanément, il vérifiait que la pression d'huile turbine se maintenait à un kilo, ainsi que celle du rotor. Tandis que la force de l'air donnée par le manomètre devait commencer à s'élever. Le Djinn était prêt pour le décollage. Gilles se trouvait complètement mobilisé. Il devenait une partie intégrante de l'appareil. Ses membres se prolongeaient au sein des commandes. La machine lui appartenait. Il accélérait maintenant la turbine et sollicitait doucement le pas collectif. Les patins se déjaugeaient lentement du sol. Inconsciemment son
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cerveau collectait et analysait tous les paramètres de vol. Chaque mouvement détecté visuellement se trouvait compensé par une légère pression sur le pas cyclique. Il établissait ainsi le stationnaire à plus d'un mètre de hauteur, face au vent et dans l'effet de sol. Un regard circulaire pour assurer la sécurité et il poussa légèrement le manche en avant. Le Djinn docilement se mit en translation. Les tours rotor se stabilisèrent à 340 tours par minute. Il le maintint en palier pendant la durée nécessaire pour gagner la vitesse de 65 km/ho Puis, il conjugua le pas collectif et une augmentation des gaz jusqu'à 32.000 tours turbine pour atteindre une altitude de 600 pieds. Virage vers l'ouest et il régla la vitesse en palier à 120 km/ho Il put alors se détendre, car il avait mémorisé sa route en lisant préalablement la carte pour un vol d'une durée de vingt minutes. La visibilité était excellente et seuls quelques cumulus de beau temps venant de l'ouest croisaient l'hélicoptère. L'aérodrome et la ville de Rochefort s'étaient effacés derrière la queue de l'appareil. En prenant de l'altitude, le large méandre de la Charente qui les bordait, devenait apparent. En un instant, le Djinn passait au-dessus de celui-ci et survolait maintenant une zone de marais qui occupait la boucle suivante de ce petit fleuve. Une multitude de canaux la découpait, mais aussi des petites routes sinueuses sur lesquelles circulaient quelques rares véhicules. Une mosaïque de champs où dominaient toutes les nuances de verts, était ponctuée par quelques minuscules habitations aux toits rouges. Puis, il déboucha brusquement sur Port des Barques, village qui bordait l'embouchure de la Charente. La rade de l'île d'Aix élargissait soudain le champ de vision dont on en percevait cependant les limites encore imprécises dessinées par l'île d'Oléron. Gilles montra du doigt à son passager un voilier qui s'éloignait vers la pleine mer, laissant derrière lui un long sillage d'écume. L'appareil n'étant pas encore équipé avec la radio, toutes conversations se révélaient impossibles faute d'interphone, ceci en raison du hurlement strident de la turbine. En effectuant un virage à 180°, il engagea l'appareil sur la route du retour. Presque de suite, il distingua Rochefort flanquée de son terrain d'aviation facilement repérable. Il orienta alors le nez de l'hélicoptère face au vent dans l'axe d'atterrissage. En régime de descente, il diminua
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les gaz tout en maintenant

les tours du rotor et ramena

la vitesse à 65

km/h au badin. Le sol se rapprochait. A un mètre de hauteur, il stabilisa le Djinn dans un dernier stationnaire et il posa délicatement les patins sur l'aire bétonnée. Après la fermeture du robinet coupe-feu, le sifflement de la turbine fit place aux battements de plus en plus lents des derniers tours de rotor. Soudain, ce fut le silence. L'instant merveilleux, de cette liberté d'évolution dans l'espace se terminait. mais trop court, Il se dessangla,

sauta hors de l'habitacle et retrouva sa condition de terrien sur le "plancher des vaches". Comme tous les pilotes, Gilles avait besoin d'échanger sans tarder ses impressions sur ce vol si passionnant de reprise en main. Peut-être également, cherchait-il à calmer sa propre excitation? Aussi ses pas le conduisirent des hangars. - Alors Teller! Tu as retrouvé Pérault, le plus ancien des pilotes. - Sensationnel, Gilles. tes marques! S'exclama l'adjudant tout naturellement vers les sous-officiers groupés non loin

on le sollicite à peine et il monte

à 350 tours, répondit

- La bête est toute neuve. - C'est exact, il y a une sacrée différence avec les appareils de l'école! - On a vu que tu as bien respecté les consignes, pas de virage avant 65 km/h en palier, ajouta le sergent-chef Jendron. - C'est sûr! Ce n'est pas le moment de commettre des imprudences. La conversation se poursuivit ponctuée par des démonstrations reproduisant les positions de vol avec les mains, ce qui était devenu une des composantes gestuelles d'un langage pilotes depuis que l'aviation existait. universel instauré entre les

- Allons, ce n'est pas tout de discuter. On rejoint le "resto", décollerons tous à quinze heures après déjeuner. » Indiquait lieutenant Claude qui venait de rejoindre le groupe.

car nous le sous-

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Erreur de navigation. « Vous prenez les commandes? Pour se faire entendre, Gilles était obligé de hurler, malgré l'exiguïté de l'habitacle du Djinn. Il venait de se résigner à confier le pilotage de l'appareil au sergent mécanicien Jacquet qui l'accompagnait pendant ce déplacement de Rochefort à Cognac. Il avait déjà apprécié à plusieurs reprises la disponibilité de ce jeune sous-officier, issu des enfants de troupe. A cet instant, il regrettait d'avoir omis de régler son siège avant le décollage ou du moins de n'avoir pas jugé nécessaire d'effectuer cette adaptation pour seulement une demi-heure de vol. Il préférait une position relaxante pour conduire à son aise et la configuration actuelle du dossier l'obligeait à garder le buste trop droit. Le seul moyen de soulager le mal de dos engendré progressivement par cette négligence aurait exigé pour qu'il puisse se détendre, de modifier cette mauvaise posture de son corps. Cela se révélait pratiquement impossible, car il devait utiliser constamment ses quatre membres pour piloter. Cette situation inconfortable l'amenait forcément à s'inquiéter du temps passé depuis l'envol de Rochefort-Soubise, après le repas copieux offert par la S.N.C.A.S.O. à ses acheteurs militaires. Comme un essaim de sauterelles, les neuf autres hélicoptères du peloton, suspendus en l'air par leurs rotors, l'entouraient dans une formation dispersée qui se déplaçait dans la même direction à plus de cent kilomètres par heure. Avant le départ, il ne s'était pas intéressé particulièrement à l'itinéraire. Il s'était contenté d'un coup d'oeil rapide sur une carte routière, puisque le lieutenant Parme avait été désigné par le commandant pour prendre la tête de l'escadrille et la guider dans ce déplacement. En effet, cette liaison ne posait aucun problème majeur de navigation. Le ciel était dégagé et la distance n'excédait pas une soixantaine de kilomètres en vol à vu, puisque le Djinn n'était pas qualifié pour le vol sans visibilité. Il avait constaté qu'il suffisait de suivre la R.N. 137 jusqu'à Saintes puis la R.N. 141 pour Cognac où la base de l'Armée de l'Air serait bien visible au sud de la ville. Cependant, s'il avait repéré le passage au-dessus de Saintes, important noeud routier, il se rendait 19

compte que la durée d'une demi-heure nécessaire pour parcourir 60 km s'était déjà écoulée. La ville de Cognac aurait du se profiler à l'horizon, ceci malgré la brume de beau temps de cet après-midi largement ensoleillé de fin de printemps. Il ne voyait défiler sous les patins que des champs révélant les couleurs de cultures qui variaient du jaune au vert. Ils étaient parsemés de quelques fermes dont les bâtiments entouraient les cours intérieures, ainsi que des bois de pins plus sombres. Cette vaste étendue de terres cultivées encadrait une route nationale souvent bordée de platanes, entrecoupée de petites agglomérations et parcourue dans les deux sens par de nombreux véhicules de toutes les tailles. En constatant la durée anormalement longue de ce vol, une sourde inquiétude commençait à le gagner, ce qui le portait à rechercher des explications, notamment sur un éventuel, mais improbable, vent de face qui se serait levé dans la matinée et dont le souffle aurait été assez puissant pour freiner à un tel point leur progression. Tout en continuant à rechercher une position plus confortable sur son siège, avec l'index replié il tapait maintenant sur la jauge mesurant le niveau de carburant. Obstinément, l'aiguille progressait vers la zone rouge, mais il n'arrivait pas de cette façon à en freiner la descente. Ce constat le rendait de plus en plus soucieux, car la turbine consommait deux litres de kérosène à la minute. Il savait aussi que lors d'une sortie d'usine, comme c'était le cas, la quantité de carburant délivrée par le constructeur ne devait pas excéder une heure de consommation pour un voyage d'une si faible durée. De ce fait, le réservoir n'avait donc pas été systématiquement rempli, comme cela se pratiquait réglementairement sur les bases aériennes militaires. - Je reprends les commandes, cria-t-il. Soudain devant lui, l'ordre de la formation s'était rompu. Sans savoir exactement ce qui se passait, il se mit à tourner avec les autres appareils au-dessus d'un village. Puis, il les vit atterrir un à un dans un champ bien dégagé proche de la route nationale, à l'entrée de l'agglomération. Il fit de même. En suivant ce mouvement collectif, il posa son Djinn dans l'herbe non loin des autres, en bordure d'un champ de vigne et d'un bois de pins. 20

A peine le rotor s'était-il arrêté et que Gilles ait sauté sur le sol, il chercha des yeux ses collègues parmi les villageois qui arrivaient en foule pour voir ce spectacle inédit offert par l'atterrissage de dix hélicoptères. Il repéra vite, bien à l'écart, le groupe formé par les sous-officiers pilotes qui paraissaient tous particulièrement excités. - Alors que ce passe-t-il ? Il était temps que je me pose. - On en était tous là, avec le niveau de kérosène dans le réservoir qui allait tomber à zéro, fut la réponse du sergent lYIiche!. - C'est arrivé à Jendron qui s'est posé en autorotation dans un jardin au milieu du village, précisa l'adjudant Pérault. Il ne put s'empêcher de frissonner, car il s'agissait d'une manoeuvre très délicate qu'il avait apprise récemment en école. Grâce à celle-ci en cas d'incident, notamment d'arrêt de la turbine en vol, le pilote devait rapidement débrayer le rotor pour permettre à l'hélicoptère de s'engager dans une descente parachutale. C'était le genre d'évolution à laquelle chacun ne souhaitait guère se mesurer dans la réalité, car la moindre erreur à l'atterrissage ne pouvait plus se corriger en faisant appel au moteur. - Pas de casse? Interrogea-t-il. - Non il s'en est bien tiré, répliquèrent les autres d'une seule voix, montrant combien la solidarité existait déjà entre les membres de ce groupe tout juste constitué, dès que l'un d'entre eux risquait de se trouver dans une situation dangereuse. - Mais que c'est-il passé? Où sommes nous, demanda-t-il ? - Nous avons atterri dans un bled sur la route de Bordeaux à 50 km au sud de Cognac, lui répondit Pérault, l'adjudant vétéran du groupe qui le dominait de son impressionnante stature. Un début de calvitie lui donnait l'aspect d'un intellectuel et Gilles apprit par la suite que "le professeur", surnom qui lui avait été attribué par les anciens du groupe, lui convenait parfaitement. - Comment est-ce possible? - Le "lieut" s'est paumé au-dessus de Saintes, au lieu de virer plein est, il a continué sur la nationale de Bordeaux qui flle au sud-est. La brume l'a empêché de voir qu'il suivait la Gironde. 21

Pour souligner cette aŒrmation, tous les regards se tournèrent vers le groupe des oŒciers qui entourait le lieutenant fautif. Ceci, non sans une certaine ironie, car il y régnait un climat de désolation très compréhensible, sachant qu'un cargo N oratlas attendait à Cognac pour charger les premiers Djinns pour l'Algérie. Pendant ce temps, les mécaniciens se mirent en quête dans le village d'un moyen de pompage du kérosène restant dans les réservoirs, pour essayer avant la fin de la journée de détacher un ou deux hélicoptères vers leur destination initiale. Parallèlement, le commandant prit contact avec la gendarmerie locale pour communiquer avec la base de l'Armée de l'Air la plus proche pour se faire livrer du carburant dans les meilleurs délais et aussi pour demander de faire garder cet aérodrome improvisé, probablement jusqu'au lendemain. Selon la plus pure des traditions militaires, les sousofficiers pilotes retranchèrent dans une attitude de subalternes en se désintéressant de ces problèmes, pour lesquels ils estimaient que la hiérarchie devait supporter pleinement la responsabilité. Ils s'égayèrent parmi la foule. - Vous voulez voir, où je me suis posé? Proposa le sergent-chef ] endron qui venait de les rejoindre, fier de son exploit. - D'accord, répondirent Gilles et Pérault qui lui emboîtèrent le pas. Après avoir parcouru une succession de petites rues bordées d'habitations souvent dépourvues d'étages, toutes construites en pierres d'une blancheur éblouissante dans le soleil, ils retrouvèrent le Djinn qui attendait sagement au milieu des plates-bandes d'un jardin potager. - Quand la turbine m'a lâché, j'ai de suite baissé à fond le collectif en contrôlant le badin pour pas descendre en dessous de 70. Je n'ai été rassuré qu'en voyant le rotor se stabiliser à 320 tours. C'est alors que je me suis demandé où j'allais me poser. Ça descendait vite et en plein milieu du village. C'est là que j'ai visé ce jardin. Vu le peu d'espace, j'ai fait un quick-stop et j'ai glissé un minimum. - C'est vrai que pour la place, tu n'as guère été gâté! Gilles admirait la simplicité avec laquelle Pierre Jendron présentait cet atterrissage des plus délicats pour un pilote novice, comme ils l'étaient tous. De petite taille, maigre et nerveux, même à cet instant, il émanait de lui une énergie palpable. Son visage aux pommettes légèrement saillantes 22

et aux yeux rieurs, s'abritait sous une chevelure brune et bouclée, coiffée en arrière. Il ne comptabilisait pas plus d'heures de vol d'hélicoptère que lui, mais il jouissait d'un vrai sens de l'air reposant sur une bien plus grande expérience que la sienne dans le pilotage des avions. En devisant tranquillement, ils revenaient vers les autres appareils du peloton, lorsqu'un flottement se fit dans la foule qui semblait refluer vers eux. Que se passait-il? Ils avaient bien entendu le sifflement caractéristique de la turbine d'un Djinn qui décollait, mais il s'était éteint brusquement. Ils se mirent à courir vers un attroupement au centre duquel gisait la carcasse d'un de leurs appareils, enchevêtrée dans les plants de vignes. Inquiets, ils s'approchèrent de deux jeunes femmes qui devisaient non loin du lieu du crash. L'une d'elles se remarquait, car elle était vêtue d'une blouse d'un blanc immaculé. - Qu'est-il arrivé? Questionna Jendron, profitant de ce prétexte pour engager la conversation avec ces spectatrices dont ils avaient tous deux déjà remarqué les silhouettes séduisantes. - C'est votre Capitaine qui vient de s'écraser avec son hélicoptère, lui répondit l'une d'elle avec un charmant accent féminin du Sud-Ouest. - Avez-vous vu ce qui s'est passé? demanda Gilles. - Il nous a semblé qu'il voulait rapprocher cet hélicoptère des autres. Il est monté très haut à la verticale. - II a fait un jump! - Par la suite, on aurait dit qu'il passait sur le dos au-dessus de nous et il est retombé de l'autre côté de notre ligne de spectateurs. Gilles ne put maîtriser un frémissement d'effroi en réalisant que le pilote avait dû engager son virage sans avoir pris suffisamment de vitesse. Il ne s'était pas méfié du vent qui soufflait sans doute, même si c'était légèrement, au-dessus du bois de pins qui bordait ce terrain d'atterrissage de fortune. Ce courant d'air avait pris appui sous le rotor pour faire basculer l'appareil en déséquilibre à l'intérieur du virage. Les gens qui regardaient la manoeuvre, ne s'étaient pas rendu compte de la gravité du danger, un rayon de basculement plus court de quelques mètres et le rotor aurait pu les faucher. - Vous n'avez pas été effrayée? 23