Rêves d'antan

De
Publié par

Nadine Delachenal, née en 1955, a grandi dans le pays de Gex
(Collonges, fort L’ Écluse), petit territoire coincé entre le pied du
Jura et la Suisse et limitrophe avec la Haute-Savoie. Elle vit
maintenant depuis près de quarante ans dans ce département
voisin.

Elle nous entraîne au fil de ce livre issu de ses souvenirs, de
son vécu et du fruit de son imagination, dans un voyage
intemporel : son grand-père disparu en 1974 revient visiter notre
monde d’aujourd’hui. Il va en être très surpris et parfois
même effrayé.

Ce voyage depuis l’au-delà va durer un an, ponctué par les
saisons et les évènements de notre quotidien comme les fêtes
de Noël, Mardi-Gras et les rituels du monde campagnard…
Grand-père va découvrir la version moderne de tous ces
évènements et en profiter pour nous narrer les us et coutumes
de son terroir autrefois, dans un langage coloré, attendrissant,
plein d’humour, de morale et d’une certaine philosophie.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
Lecture(s) : 21
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954314013
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Ce rêve m’a fait tant de bien, que je ne me résous pas à te laisser repartir, grand-père, dans le trouble de ma mémoire, dans tous ces souvenirs entassés au fond de mon cerveau, dans tout cet amour que j’aurai toujours pour toi au fond de mon cœur. – Dis, grand-père, est-ce que tu veux bien rester un peu avec moi ? Toi, comme tu étais à ton départ il y a environ trente ans et moi, petite fille devenue femme, dans ma vie d’aujourd’hui ? Il a dit « OUI ». La première ballade, c’est pour son jardin. – Tu te rappelles ? Tu ne trouves pas grand-père qu’il est plus petit ? – Non, c’est toi qui as grandi, lui, il n’a pas bougé, mais à l’époque, tu étais haute comme trois pommes et l’univers des grands, quand on est petit, c’est immense ! Le village : bien sûr, hormis les maisons anciennes qui ont été conservées, tu ne reconnais pas grand-chose, l’unique route qui traverse le village est très encombrée. – Oh, toutes ces voitures, petite, cela me donne le tournis, et tout ce bruit ! Oh, et cette odeur ! Comment faites-vous pour respirer tout cela ? D’abord, je ne sais pas si c’est bien utile d’avoir une voiture ? Je crois que de vos jours, vous faites du chiqué ! Quoi ? Tu me dis ? Certaines familles en ont même plusieurs ! Alors, là, on aura tout vu ! Dire que je
13
n’ai jamais eu ni permis ni voiture ! Pourtant des kilomètres, j’en ai faits : facteur pendant quarante ans, tout à pied, et en vélo, tous les jours la tournée ! J’arrivais toujours dans les hameaux à la même heure. Les gens disaient : tiens, c’est 10 heures, v’là le facteur ! L’hiver, les raquettes sur le dos, car dans certains coins, il fallait tout cela pour passer les congères ! Faut dire qu’on avait des sacrées hauteurs de neige, le versant nord du Jura, c’est un climat rude ! Ils peuvent faire tout le canton d’une traite maintenant les facteurs en auto ! Les souvenirs, c’est bien beau, mais cela ne nourrit pas son homme, et tu as, comme avant, grand-père, un sacré coup de fourchette. Nous voilà donc partis faire des courses pour le repas. Ta première surprise : le magasin ! Plus rien à voir avec la petite épicerie de village ! – Tu viens faire tes commissions dans cet entrepôt ? Oh, cela ne me plaît pas ! Trop grand ! Trop de monde ! Y a même plus de marchande ? C’est quoi cet outil que tu pousses ! Tu es obligée de l’acheter ce tas de ferraille à roulettes ? Et mon petit coup de blanc servi dans l’arrière boutique, je le bois où, moi ? Et me voilà lancée dans des explications interminables sur la distribution, la grande qui a mangé la petite, la rentabilité, le prix de vente moins cher du produit acheté en grande quantité par des centrales de distribution. Tu ne te souviens pas vraiment, mais tout cela avait commencé après la guerre, vers 1950, surtout à cause d’un certain Edouard L. qui a commencé à faire des prix discounts. Il avait ramené cette idée saugrenue des États-Unis. – Ah, les ricains, ils nous ont déjà laissé le chewing-gum après le débarquement ! Tous ces jeunes qui ruminaient
14
comme des vaches ! Tu ne vas pas me dire ! On disait de mon temps aux gamins pour leur faire peur que c’était fait avec les élastiques des vieilles culottes ! Ils nous croyaient, ces nigauds. – Mais qu’est-ce qu’ils donc faits les Américains ? Tu n’aurais pas oublié, par hasard, que si nous sommes toujours libres et français encore aujourd’hui, c’est grâce à eux ! Le débarquement, cela te dit quelque chose ! – Bien sûr ! On leur doit beaucoup et je les en remercie ! Mais je ne les aime pas quand même ! – Grand-père ! Je continue : quand tu nous as quittés, cela n’existait pas ici, car on est éloigné d’une grande ville mais ailleurs, oui et depuis 1960. Dans les années 1980, on en a construit vraiment partout, et maintenant, on fait nos achats ainsi. Oh ! Tu sais, c’est bien pratique, tout sur place, tu restes une heure mais dans un seul magasin, tu trouves tout ce dont tu as besoin. Je te vois tout à coup planté devant le rayon des œufs ; tu regardes, tu prends ton béret, tu le tripotes dans tes mains fripées, tu le retournes, le replaces sur ta tête, comme quand tu étais contrarié ; tu t’agites, et tu parles tout seul et tu sembles intrigué ? – Mais qu’est-ce que c’est que ce boulot ? Des œufs pondus à terre ? Des poules élevées en plein air ? Évidement ! Ne me dis pas petite-fille que les poules ne pondent plus les œufs comme avant ? Je n’y comprends rien dans vos niai-series modernes ! Et les autres œufs, ils viennent d’où ? Tu peux croire ton vieux fou de grand-père : c’est forcément du cul d’une poule ! – Grand-père, oui bien sûr, qu’ils viennent d’une poule ! Par contre, je n’ose pas te dire comment elles vivent les poules : on appelle cela des poules, euh, en batterie. Ce sont
15
des entrepôts où l’on stocke des centaines de poules dans des espèces de cages, on les fait vivre nuit et jour à la lumière pour qu’elles croient que c’est jour tout le temps et pour qu’elles pondent encore et encore plus, on les bourre de vitamines et autres substances dont je ne veux rien savoir pour les faire pondre, et pondre, et encore pondre, jusqu’à ce qu’elles en crèvent ! Je sais, c’est immonde et cruel, mais c’est comme cela ! Moi, tu sais, grand-père, je n’achète que des vrais œufs. J’adorais quand mémé m’en faisait à la coque, tu sais, avec les mouillettes de pain, je faisais toujours tomber des débris de coquille à l’intérieur, et c’est toi qui les récupérais avec la pointe de ton opinel. – Ah, tu n’en ratais pas une, sacrée gamine ! Quelle folie égoïste de ma part de faire subir tout cela à mon grand-père ! Lui faire traverser mon monde d’aujour-d’hui, alors qu’il l’a quitté depuis trente ans ! S’il était resté avec nous, il serait centenaire, et moi, à cause d’un rêve trop vrai et réel, je l’emprisonne ici ! Mes pensées arrêtent de se bousculer dans ma tête, et ma culpabilité s’envole, car, toi, grand-père, tu as l’air de t’amuser comme un enfant. Malgré tes cent ans passés, tu es encore bien alerte. Je te vois gambader dans les rayons, découvrir tout ce que notre société de consommation peut offrir : – Tout un rayon de biscuits, et toutes ces sortes différentes ? Sais-tu que vous êtes des veinards ? Moi, à part le biscuit sec tout simple, je n’ai pas goûté grand-chose ! Ah, si ! Quelque chose que tu ne risques pas de connaître et c’est tant mieux : c’est le biscuit de guerre ! Fallait vraiment avoir la faim tenaillée au ventre pour avaler de telles horreurs ! Durs comme la pierre et côté saveur, je te laisse imaginer !
16
– Je peux même bien imaginer car j’ai un livre de cuisine ancien avec la recette. Pour un œuf, une tasse de lait, une de farine, une de maïs et une de sucre, un peu de levure et voilà. Mais plus près de nous, j’ai encore en tête les goûters de grand-mère avec de simples biscuits secs avec des mots inscrits dessus, que l’on tentait de déchiffrer, cachés dans une grande boîte en fer. Parfois, mémé achetait des gaufrettes à la fraise ou à la vanille. – Oui, tu as raison : c’était une gâterie pour vous, toi et ta sœur. – Du chocolat ? Oh, toutes ces tablettes de chocolat ! C’est incroyable ! Là, petite, je ne perds pas la boule, et je sais bien que pour goûter vous n’aviez pas autant : une tranche de pain et une barre de chocolat noir toute simple, c’est tout. Ou alors un autre qui s’appelait, heu, je ne sais plus, recommandé pour les enfants, car il ne provoquait, soi-disant, pas de bouchon intestinal. Mais, non d’un chien, je vous le laissais bien celui-là avec son drôle de goût ! – Oui, c’est vrai ! Si son nom m’échappe aussi, son mau-vais goût me revient dans la bouche, rien que d’en parler ! Je poursuis mes emplettes, pendant que toi, de ton côté, tu continues d’aller de surprise en surprise. Je te surveille tout de même et tu reviens vite vers moi, lorsque tu n’en peux plus de t’exclamer, comme : – Le rayon des savons, je n’en reviens pas ! Un savon pour le visage, et un autre pour le corps, et un pour les fesses. Cela doit être fini les crasseux et les pouilleux !… avec l’eau courante partout, les salles de bains ! Finis la cuvette, le broc et le savon de Marseille ! Nous, on faisait tout au savon de Marseille, même la lessive. – Détrompe-toi, grand-père, malgré les commodités, il y a beaucoup de gens qui ne se lavent pas. Tiens, le monsieur
17
qui vient de passer à côté de nous, celui-là, eh bien, lui, il ne sent pas la rose ! Tu sais, la propreté de maintenant, c’est peut-être pire que quand on devait aller au bassin chercher l’eau, la chauffer dans le fourneau, et se laver au cabinet de toilette, il y a beaucoup de gens sales. – Avec tout ce que vous avez. Quelle honte, sales comme des gorets ! À la maison, on n’a eu l’eau au robinet qu’après 1950. L’hiver, fallait casser la glace au bassin avant de 1 2 remplir les boilles et après tout charrier sur un barrot ou à dos d’homme ! Quelle corvée ! Note bien qu’après tout ce voyage, l’eau, on l’économisait. Pas de gaspillage ! – Je pense bien ! Grand-père, tu viens ! J’ai fini. – Voilà, voilà, et maintenant ? – Eh bien, il faut payer, on va à la caisse – Pour faire le compte, tu veux dire ? – Oui, c’est cela. – Chez la Marie, à l’Étoile des Alpes, certains avaient même un carnet, par commodité. On y notait tous les achats, que l’on venait payer en une fois à la semaine ou à la quinzaine – La Marie faisait crédit, en quelque sorte ? – Oui. Par contre, il fallait être correct, et payer son dû en temps et en heure. J’ai entendu parfois la Marie dire à un gamin, envoyé par sa mère pour quelques courses : « Repose donc tout ça et va dire à ta mère qu’elle passe d’abord régler ce qu’elle doit ! » C’était un peu dur, mais la pauvre était obligée de se bagarrer avec les mauvais payeurs, toujours les mêmes.
1 Boilles : grand récipient en fer avec un couvercle souvent porté sur le dos. Les paysans l’utilisaient pour transporter le lait. 2 Barrot : petite charrette à deux roues.
18
– De nos jours, tous les magasins proposent la carte du magasin, l’équivalent du carnet de la Marie, qui te permet de ne régler tes achats qu’une fois par mois. D’autres formules proposées sont bien plus perverses : payer à crédit moyennant un taux d’intérêt, à la limite du taux d’usure. Cela donne l’illusion aux plus pauvres et aux plus naïfs d’être plus riches que ce qu’ils sont. Par contre, c’est la spirale de l’endettement. Il n’y a pas eu d’attente, et nous voilà au dehors du magasin, et je le trouve très silencieux. – Qu’est ce qu’il y a, grand-père ? – Je trouve, que, la vie maintenant, tellement de choses ont changé. Je suis un peu perdu, bouleversé et un peu brassé. Pendant que tu faisais tes courses, j’ai vu des choses, mais alors, des choses renversantes. J’ai vu le morceau de veau « élevé sous la mère », du saumon de « pleine mer », sans oublier le poulet « de ferme », des tomates avec des branches. Pourquoi les choses simples d’avant sont devenues des choses rares d’aujourd’hui ? Tu veux dire que tout le reste, c’est comme les poules et les œufs ? Les tomates poussent bien toujours sur les branches, hein ? Petite ? Il y a toujours des jardins ? Rassure-moi. – C’est toujours pareil. – À la caisse, comme tu dis, mais comment tu fais pour savoir si on ne te vole pas ? Cela va tellement vite, et il n’y a pas le prix sur ton paquet de riz ! Tu fais comment pour savoir ? Ton chariot est bien trop grand ! Tu mets trop de choses dedans ! Tu ne peux pas savoir combien coûte tout ce que tu achètes ? Vous n’avez même plus d’argent dans votre porte-monnaie ! Une carte et une machine où tu tapes quelque chose, c’est quoi ?
19
Ce n’est pas bien clair tout cela ! J’ai du mal à savoir ce qui est vrai ou faux ! Elle va trop vite, ta vie, petite, bien trop vite ! – Oui, grand-père, elle va bien trop vite ! Je vais essayer de t’expliquer. Les courses sont chargées dans le coffre, mais sans ton aide grand-père, car tu es là, dans ma vie de tous les jours, sans vraiment y être : tu ne peux pas intervenir ; les autres, sauf moi, ne te voient pas plus qu’ils ne t’entendent. Tu ne peux pas m’ouvrir une porte ou porter mes courses, ton corps venu de l’au-delà est bien trop léger et vaporeux ! Tu es là sans exister matériellement. Par contre, je vais finir par avoir des ennuis, car lors de nos dialogues, les autres entendent mes paroles, et je vais bientôt passer pour une véritable cinglée ! Rien d’étonnant si demain, on sonne à ma porte ! Ce sera sûrement deux hommes en blouse blanche ! Nous prenons la route du retour, et tu ne fais que gesticuler et protester. – Pourquoi faire ce détour ? – La route a changé, bretelle de voie rapide, on ne peut plus tourner à gauche. – Mais te rends-tu compte de la rallonge que tu fais ? – Je ne peux pas faire autrement grand-père, c’est interdit. On ne peut plus couper la nationale comme avant, et oui ! Cela fait bien deux à trois kilomètres en plus, mais je suis bien obligée de suivre la route et ne peux pas prendre des raccourcis à travers champs ! – Comme c’est compliqué ! – Compliqué soit, mais cent fois moins dangereux que de couper cette route à grande circulation ! Je préfère perdre
20
deux minutes, faire trois kilomètres supplémentaires, utiliser un peu plus d’essence que de me faire couper en deux ! – Va donc doucement, tu vas faire exploser le moteur ! – Mais non, grand-père, ma voiture peut rouler jusqu’à 180-200, ici c’est limité à 110 km/heure, et je respecte la vitesse ! – Pourquoi tout le monde roule dans le même sens ? Les autres qui veulent revenir, ils ne reviennent pas ? – Si, grand-père, tu vois de l’autre côté de la barrière, il y a deux files dans l’autre sens ! C’est une voie rapide gratuite, ici. Plus loin, il y a l’autoroute avec jusqu’à trois, voire quatre voies dans chaque sens, et là, par contre, c’est payant ! – Bouh, tout ce monde ! Mais où vont tous ces gens ? – Travailler, se promener, chez eux ou plus loin, je ne sais pas. – Comment ? Tu ne sais pas qui traverse le village ? Dans le temps, le moindre véhicule, c’était l’attroupement ! C’est bien simple, au village, il y avait deux voitures seulement ! Monsieur Berba et madame Clépet ! Sacrée mère Clépet ! Un phénomène ! Passionnée des autos qu’elle était ! Son homme était noir de cambouis de la tête aux pieds du soir au matin ! Lui au garage, elle, elle tenait l’unique pompe à essence de tout le canton. En plus, elle faisait le taxi ou l’ambulance ! Tu penses ! La seule auto du coin ! – J’en ai même fait de l’ambulance avec elle ! Quand j’ai dû aller à l’hôpital pour mon appendicite, c’est elle qui nous avait emmenés. Sa voiture sentait l’essence, le cuir, l’huile, de quoi être écœurée. D’autant plus que j’avais, ce jour-là, très très mal au ventre ! Qu’est-ce qu’elle était rigolote madame Clépet, avec son chignon de travers ! Oh, c’est un super moment qui me reste de cette épopée ! C’était d’ailleurs la deuxième fois de ma vie que je montais en auto !
21
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Barbe

de les-editions-heliotrope