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Rio Gurupá

De
124 pages
Celui qui s'immerge dans le fleuve Gurupá, ne pourra jamais oublier, et toujours reviendra... Murmures du fleuve, qui me raconte son histoire. Un couple d'esclaves en fuite se serait fait reprendre ici. Depuis, le lieu s'appelle guru pa : l'erreur du couple... L'homme caresse le fil de l'eau avec sa pagaie. Aucun bruit au lever du jour, sinon le chant du Bem-te-vi. Flottement de mon esprit, porté par le rythme régulier de la rame... Garder les sens en éveil, à la rencontre d'autres régions inexplorées de mon âme. Captation des instants. Vers une nouvelle anthropologie du sensible.
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Rio Gurupá
Gérard Chabenat
Journal d’ethnologue dans les Quilombos
en Amazonie brésilienne
Le jour commence à poindre lorsque je vois arriver deux canots.
L’un d’eux s’engage sur le rio Aracaju. L’occupant de l’autre bateau
prépare son fi let qu’il va installer à l’embouchure des deux rivières. Rio Gurupá
«- Quem toma agua do rio Gurupá, nunca podria esquecer, sempre
voltara...» Celui qui s’immerge dans l’eau du fl euve Gurupá, ne pourra
jamais oublier, et toujours reviendra… Murmures du fl euve, qui me
raconte son histoire. Un couple d’esclaves en fuite se serait fait Journal d’ethnologue dans les Quilombos
reprendre ici. Depuis, le lieu s’appelle guru pà : l’erreur du couple... en Amazonie brésilienne
L’homme caresse le fi l de l’eau avec sa pagaie. Aucun bruit au
lever du jour, sinon le chant du Bem-te-vi. Flottement de mon esprit
porté par le rythme régulier de la rame… Garder les sens en éveil,
à la rencontre d’autres régions inexplorées de mon âme. Captation
des instants. Vers une nouvelle anthropologie du sensible.
Gérard Chabenat est anthropologue et écrivain.
Il a publié aux éditions L’Harmattan : L’aménagement
fl uvial et la mémoire, Parcours d’un anthropologue sur
le fl euve Rhône, 1996 ; Ressac sur le fl euve Amazone,
Récit, 2004 ; Marhaba, Parages intranquilles, coll.
Graveurs de Mémoire, 2012.
Photo de couverture de Gérard Chabenat
ISBN : 978-2-343-11763-8
14 €
Rio Gurupá
Gérard Chabenat
Journal d’ethnologue dans les Quilombos en Amazonie brésilienne




RIO GURUPÁ

Journal d'ethnologue dans les Quilombos
en Amazonie brésilienne




























L'Autre Amérique
Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
Cette collection de littérature latino-américaine, du Mexique et
des Caraïbes au Brésil, à l’Argentine ou au Chili, a pour vocation
de faire connaître en France des écrivains latino-américains de
talent, poètes ou prosateurs, rarement ou jamais traduits en
français. Elle accueille des textes en français ou bilingues,
espagnol-français, portugais-français,
langue-amérindiennefrançais.
Dernières parutions
BÉNÉÏ Véronique, Santa Marta Poetica ou « dire le politique
autrement », 2016.
FELIP VIDAL Christiane, Le silence de l’étoile, 2015.
ESTEFANELL Marcelo, Matricule 246. Douze ans six mois et
quatorze jours au Pénitencier de Libertad, 2014.
BEDOYA Esteban, Les mal-aimés, 2013.
COURTHÈS Eric, Le voyage sans retour d’Aimé Bonpland,
explorateur rochelais, 2010.
OÑATE Iván, La hache enterrée, 2009.
ALTAMIRANO Ignacio Manuel, Le Zarco, trad. Françoise
Léziart, 2009.
FINZI Alejandro, La peau ou la voie alternative du complément
(théâtre), 2008.
LABROUSSE Alain, La mort métisse. Récits fantastiques
d’Amérique du Sud, 2008.
ROA BASTOS Augusto, Métaphorismes, 2008.
MIGUEL Salim, Brésil avril 1964. La dictature s’installe, trad . L.
Wrege et J.-J. Mesguen, 2007.
CAVALCANTI DE ALBUQUERQUE M. C., Jean-Maurice de
Nassau. Prince et corsaire. Roman historique, 2007.
ROJAS BENAVENTE Lady, Étoile d’eau. Estrella de agua, 2006.
BUSTAMANTE MÉJICO Catalina, Mot non dit. Poèmes bilingues
espagnol (Pérou) – français, 2005.
AGUIAR Cláudio, Complainte nocturne, 2005.
Gérard Chabenat





RIO GURUPÁ

Journal d'ethnologue dans les Quilombos
en Amazonie brésilienne


























Du même auteur aux éditions L'Harmattan
- L'aménagement fluvial et la mémoire. Parcours d'un anthropologue sur le fleuve
Rhône (thèse de doctorat en anthropologie sociale), 1996.
- Ressac sur le fleuve Amazone. Récit, 2004.
- Marhaba. Parages intranquilles, collection Graveurs de mémoire, 2012.
























© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11763-8
EAN : 9782343117638








Il est environ vingt-trois heures ce vendredi lorsque mon avion
atterrit enfin à l'aéroport de Belém. Katia, une des anthropologues
de l'UNAMAZ, m'attend dans le hall. C'est une surprise. Je
n'attendais personne. Elle est arrivée avec un ami chauffeur de
taxi. Ils m'accompagnent à l'hôtel du Ver-O-Peso. J'insiste pour
payer la note de la voiture, et je m'empresse d'aller dormir.
Levé très tôt ce matin. Confortablement installé sur la terrasse
de l'hôtel, devant un fabuleux petit déjeuner. Je surplombe le
marché du Ver-O-Peso qui se réveille face à l'embouchure du
fleuve. Un petit bateau de passagers vient exactement dans ma
direction.
Je retrouve Katia en fin d'après-midi. Nous partons déambuler
le long du fleuve Guamá en bavardant. Je parle beaucoup, et tout
particulièrement du voyage que j'ai décidé d'entreprendre. Nous
dînons au terminal des docks, aménagé en espace de loisirs prisé
par les couches sociales les plus aisées de la ville. Occupé par de
nombreux restaurants, le lieu est bien éclairé. Des barrières, un
garde armé à chaque accès. Nous sommes dans une capitale
brésilienne.

Hôtel Fortaleza, le retour. C'est ici que j'avais passé ma
première nuit lorsque j'arrivai pour la première fois à Belém il y a
dix ans. Peut-être est-ce un signe. Beaucoup moins cher qu'au
Ver-O-Peso. Les conditions d'hébergement sont moins
confortables. Le quartier est réputé dangereux. Mais il vaut mieux
que j'économise mon argent. Mon financement reste aléatoire.
Cette impression sans cesse d'avoir la tête dans la brume… Il y
a sans doute un rapport avec le choc du climat, cette chaleur
humide. J'ai pris un somnifère pour m'assurer de dormir ces deux
dernières nuits. Mais je ne veux pas en prendre l'habitude. On
m'affirme que la violence s'est accrue en ville ces dernières années.
5
J'ai le pressentiment qu'il ne faut pas que je reste trop longtemps à
Belém.
C'est la saison des pluies. Les averses rafraîchissent à peine
l'atmosphère étouffante.
Le matin, sur le marché du Ver-O-Peso. Je mange un salgado,
une sorte de beignet au crabe, en buvant une vitamina d'avocat. Je
déguste un mingau, mélange de riz au lait avec du maïs, des noix du
Brésil, de la banane. C'est tout à fait délicieux.
Je viens de passer les deux dernières soirées avec Katia. Nous
avons encore beaucoup parlé. Je ressens à nouveau ce fameux état
d'esprit que je connais tant. Les questionnements, les doutes, qui
reviennent à propos de ce voyage, cet exil. Mon esprit qui
s'embrouille. C'est à cause de la chaleur, la moiteur. Ici tout paraît
excessif. Le bruit, les attitudes des Brésiliens. La rue est une
véritable fourmilière qui s'agite dans tous les sens. Les gens ne
s'arrêtent donc jamais ! La démarche chaloupée des femmes
cependant. On parle beaucoup d'argent aussi.
Accepter le temps qui vient. Réapprendre à vivre autrement. Se
laisser prendre par le rythme du fleuve de la vie dans cette région
reculée du monde.

J'ai peu dormi cette nuit. Trop chaud, trop froid, mal à la tête.
J'ai fait un rêve étrange, et macabre. Tout le monde se faisait tuer
dans des circonstances horribles.
Lorsque j'aurai appris à vivre ici, je pourrai envisager d'aller sur
d'autres fleuves dans d'autres régions du monde.

Au bar du Palafita. Sur la rive du rio Guamá, loin du
grouillement de la ville. Écouter dans un premier temps ce que le
fleuve me raconte. Me laisser porter par les rumeurs de ce paysage
grandiose. Ne pas me laisser emporter par les vagues de la peur,
de la solitude, ce sentiment parfois d'inexistence au milieu de ces
immensités…
C'est le quatrième jour que je passe dans cette ville. Temps
1suspendu. Rosa, la coordinatrice du projet , doit arriver ce soir, ou
demain, et nous devrons nous rencontrer rapidement.

1 Rosa Ecevedo, historienne au sein de l'UNAMAZ, Association des Universités
Amazoniennes, a élaboré un projet qu'elle met en place en février 2008 avec une
équipe de chercheurs en sciences humaines. Il s'agit de reconnaître la légitimité
6
L'hôtel Fortaleza est très fréquenté par des Français. Ces
derniers se rencontrent dans la salle commune, et prévoient de
découvrir la ville ensemble. Je ne ressens aucune envie de les
accompagner. Mon état d'esprit ne se prête pas à ces mouvements
grégaires. Je trouve leurs discussions souvent affligeantes. Ils se
racontent leurs périples comme on décrit un tableau de chasse. Ils
collectionnent les événements de leurs journées qu'ils exhibent
aux premiers venus.
Soirée du dimanche très agréable. Katia m'emmène dans un
lieu, particulièrement fréquenté par les jeunes, où l'on écoute de la
musique. Nous allons dîner ensuite au Palafita. La nuit est déjà
bien avancée lorsqu'elle attrape un bus pour rentrer chez elle, me
recommandant de ne pas prendre le risque de traverser le
Ver-OPeso à pied. Même pour parcourir les quelques centaines de
mètres qui me séparent de mon hôtel, il est conseillé de prendre
un taxi. On pourrait qualifier d'insulaire la vie nocturne dans les
capitales brésiliennes. Les restaurants et les bars fréquentés la nuit
par les membres des classes supérieures sont situés dans des lieux
assez bien éclairés, le plus souvent surveillés par des gardes armés.
Ce sont de véritables îlots de lumière, entourés par un océan de
pénombre qui semble toujours menaçant. Pour s'y rendre, il est
impératif d'utiliser un véhicule qui permet de traverser les
quartiers obscurs de la ville où tous les dangers sont possibles. Il
est préconisé, même par la police, de ne pas s'arrêter aux feux
rouges pour réduire les risques d'agression. Les bus sont parfois
attaqués par des hommes équipés d'armes à feu. Les citadins
adaptent leur vie en fonction de ce climat inquiétant. Ils ont
assimilé les règles minimums de prudence nécessaires pour vivre
dans un environnement qu'ils considèrent comme hostile. C'est
devenu un principe qui s'est peu à peu banalisé, que l'on ne
manquera pas de se représenter comme le bon sens. Même si je
perçois ce climat d'insécurité, je ne l'ai pas intégré toutefois
comme une évidence. Sans doute parce que je ne suis pas
brésilien, et habitant des grandes villes. Cette attitude vis-à-vis de

des Quilombos, les villages habités par les descendants des esclaves africains
enfuis des maisons de maître avant l'abolition de l'esclavage. Cette
reconnaissance identitaire devra être le préalable à la régularisation des territoires
où sont implantés ces villages.

7
la possibilité du danger hors des zones sécurisées me semble
exagérée, et même quelque peu suspecte. Que la population
pauvre soit considérée comme dangereuse par les nantis, ce n'est
pas nouveau et ce n'est pas spécifique au Brésil. Et c'est une
posture politique qui me semble discutable dans un
environnement social particulièrement injuste.
La distance qui me sépare de mon hôtel me paraît dérisoire.
Aussi je ne tiens pas compte des recommandations d'usage, et je
décide de rentrer à pied. Je n'ai pas marché cent mètres lorsque
j'arrive aux abords du marché du Ver-O-Peso. Un homme surgit
de derrière un camion et m'interpelle, me faisant signe d'aller à sa
rencontre. Je comprends très vite ce qui est en train d'arriver. Mes
considérations politiques ne me sont plus d'aucun secours. Je n'ai
pas le temps de me retourner pour m'enfuir. L'homme
m'empoigne violemment et me jette à terre. Tous les boutons de
ma chemise sont arrachés. En tombant sur le sol, j'ai le temps de
voir que je m'étais très peu éloigné de la zone éclairée où des
personnes qui stationnent actuellement assistent à la scène et
pourraient me venir en aide. Aussi, défiant une autre règle de
prudence dont j'ai connaissance, qui est de ne jamais se défendre
en cas d'agression pour ne pas risquer d'augmenter les risques de
violence à mes dépens, je me débats, battant l'air avec mes pieds,
et tout ce qui peut se trouver à leur portée. Cela a pour
conséquence d'énerver passablement l'homme qui ne se prive pas
de me frapper. Je crie aussi fort que je peux pour attirer l'attention.
Mais mon agresseur et moi, nous restons seuls. Cette histoire que
nous sommes en train de vivre ne regarde que nous. Il semblerait
que ceux de la zone éclairée se retournent de l'autre côté pour ne
pas voir. Arrive un autre homme, qui m'apparaît plus musclé
encore que le premier, et qui brandit un couteau de pêcheur dont
la lame doit avoisiner les trente centimètres. Il me vient alors à
l'esprit que je suis peut-être sur le point de vivre mes derniers
instants. Je continue à hurler. Le couteau s'abaisse sur mon ventre.
La lame tranche la ceinture sur laquelle était fixée ma pochette.
Les deux assaillants s'enfuient en courant, m'abandonnant sur le
pavé, tuméfié mais bien vivant. Je me relève en boitant. Mes côtes,
mes bras sont endoloris. Je retourne du côté de la lumière et je
m'engouffre dans un taxi, dont le chauffeur n'a sans doute rien
manqué du spectacle qui s'est déroulé à quelques mètres de son
véhicule. C'est la colère qui donne le ton de notre échange lorsque
8
je lui indique l'adresse où je compte me rendre, quelques rues plus
loin. Le butin des voleurs aura été bien maigre. Dans la bourse il y
avait à peine la valeur de huit euros. J'avais beaucoup plus d'argent
sur moi, ainsi que ma carte bancaire, dans une autre pochette
cachée à même la peau. Ils se sont contentés de ce qui était à leur
portée. J'aurai donné ainsi, malgré moi, ma quote-part au
commerce équitable. Cette expérience me servira peut-être à me
tenir plus sur mes gardes. Si je demeure perplexe quant à l'attitude
à adopter lorsque je côtoie une injustice criante et quasi banalisée
comme c'est le cas au Brésil, ma posture ne relève pas pour autant,
me semble-t-il, de l'angélisme. Un sentiment nouveau toutefois va
occuper peu à peu mon esprit les jours qui vont suivre : la peur.
Sentiment que je n'avais étrangement pas ressenti au moment où
cet événement s'est produit.

En présence de Katia, je rencontre Rosa, Oswaldo, le président
de l'association du Quilombo du rio Gurupá, et Antonio, le
représentant d'une ONG religieuse, chargé de nous mettre en
relation. C'est un premier contact avec la communauté. Cette
expérience sera sans doute plus difficile pour moi que pour les
autres chercheurs, parce que je suis un étranger. Mais je pourrai
apporter ainsi un autre regard. Dans un premier temps, je ne veux
prétendre à aucun financement pour ma contribution à ce travail
de recherche que je propose d'accompagner. Une telle situation
m'apparaît en réalité comme un privilège qui va me permettre de
conserver une plus grande liberté. C'est toutefois la question des
Quilombos qui aura motivé ma présence ici, même si je ne sais pas
encore très clairement de quelle façon elle peut faire écho à mes
propres aspirations. Je sais que je serai nécessairement confronté à
une attente de la part des membres de la communauté dont je
devrai tenir compte. Ils m'ouvrent leur porte et acceptent de
m'accueillir chez eux. Aussi, il me semble ne pas devoir faire
l'impasse de réfléchir à ce que je peux leur apporter en
contrepartie, outre la participation à mon alimentation.

L'île de Marajó, située à l'embouchure de l'Amazone face à
l'Océan Atlantique, occupe une superficie à peu près équivalente à
la Suisse. Elle est constituée de dix-sept communes. Il y aurait
aujourd'hui cent cinquante communautés qui sollicitent la
reconnaissance de leur territoire en tant que Quilombos. Le Rio
9
Gurupá est une des communautés rattachées à la commune de
Cachuera de Ararí. L'association des remanescentes du Quilombo du
rio Gurupá, l'ARQUIG, s'est constituée. Les remanescentes, ce sont
les descendants des esclaves qui avaient été maltraités, torturés, en
d'autres temps. À l'origine de cette revendication identitaire, une
forte injustice sociale dont il est important de garder la mémoire.
Il y a un programme spécifique au niveau du gouvernement
fédéral qui s'est engagé à la faire aboutir, afin de permettre aux
intéressés de prétendre aux titres de propriété des terres qu'ils
occupent. Ici le problème est crucial. Les riches propriétaires des
latifundia voisins n'ont cessé d'usurper ce droit, en repoussant
progressivement les limites de leurs propres territoires aux dépens
du Quilombo, en particulier sur la partie aval du rio Gurupá où les
terres sont de bonne qualité. Par ailleurs, la déforestation s'est
intensifiée sur l'île depuis dix-huit ans, notamment pour la
construction d'une ligne de chemin de fer. Pour défendre leurs
2droits, les Quilombolas peuvent avoir recours à la Fédération de
l'État pour l'Agriculture, la FETAGRI. Y siègent des avocats qui
soutiennent parfois leur cause. Il y a aussi le syndicat des pêcheurs,
et celui des travailleurs ruraux. Chaque communauté est
représentée au sein de ces organisations. On s'efforce d'y élaborer
des projets qui permettraient d'améliorer les conditions de vie des
habitants, en proposant de produire des ressources alternatives.
Mais les moyens économiques et les infrastructures font toujours
défaut. En outre, la régularisation du territoire des Quilombos est
le préalable nécessaire pour envisager des changements réels.
Oswaldo me déclare qu'il est fier d'être un homme de couleur.
« –– Nous nous sentons trop souvent, à tort, dévalorisés.
Certains ont honte d'habiter une communauté de Nègres. Je suis
noir, et je suis pauvre, parce que Dieu l'a voulu ! Cela ne doit pas
empêcher que les Blancs apprennent à nous respecter. Cette
situation est très insidieuse. Notre avocat, qui est blanc, nous dit
que nous ne le comprenons pas parce que nous sommes noirs.
Mais nous sommes tout à fait en mesure de le comprendre, il faut
qu'il en prenne conscience lui-même. Être noir n'est pas un
handicap pour comprendre les choses, c'est seulement un
handicap pour accéder aux mêmes droits que les Blancs ! »

2 Habitants des Quilombos.
10
Il me raconte la légende de l'origine de la communauté du rio
Gurupá. Un couple d'esclaves fugitifs aurait été retrouvé sur le site
par les hommes de leur maître. Guru o par, signifie le couple a manqué (sa
fuite). À Cachuera do Ararí, des groupes de musique traditionnelle se
sont constitués, et participent à leur façon à cette revendication
identitaire.

Une semaine après mon arrivée au Brésil. Je prends le bateau le
Mensagem da Fé qui va me conduire à la communauté du rio
Gurupá. Oswaldo est venu me chercher et m'accompagne pour
accomplir ce voyage.




Sur les berges du rio Gurupá depuis hier soir. Des pontons
disséminés de chaque côté du fleuve. À chacun correspond une
maison. Des canots passent tranquillement dans les deux sens.
Quelques bateaux à moteur. Confortablement installé dans mon
hamac, je peux voir poindre le jour à travers les fenêtres ouvertes
sur le ciel et les arbres.
La maison est en bois. On entre sur une grande salle, qui
mesure six mètres sur quatre environ, ouverte sur le devant par
une grande baie sans fenêtre. Un petit portillon en referme
symboliquement l'accès par rapport à l'extérieur. C'est dans cette
pièce que je me suis installé pour dormir. Le sol est un plancher
suspendu sur des pilotis d'une hauteur d'un mètre cinquante
environ. Le fleuve inonde sous la maison pendant les grandes
marées d'hiver. Contrairement à la plupart des habitations dans le
village, on trouve ici du mobilier, bien que très modeste. Une
petite table sur laquelle est posée la télévision. Sur une étagère
sont empilés des livres, quelques bandes dessinées, de vieux
manuels scolaires, une bible qui est toujours ouverte. Un banc que
l'on déplace selon les besoins, pour s'installer notamment à la table
où l'on prend les repas. Mais on s'assoit aussi volontiers sur le sol.
Une porte latérale au fond sur le côté droit permet d'accéder à ce
qui fait office de salle à manger et qui mesure à peu près la moitié
de la grande salle. Dans deux petits placards sont rangées la
vaisselle et quelques réserves alimentaires. Sur une tablette est
posé le pot à eau qui est pourvu d'un petit robinet. L'eau ici est
11