Rire de Job

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"Ecrire, c'est ton métier" : voilà les paroles qui ont déclenché l'écriture de cette saga familiale. Les proches de l'auteur voyaient en leur histoire, une histoire digne d'être racontée et partagée ; ils ont confié cette tâche à Gabriel Roth.
Ainsi, il interroge l'Histoire, qui lui fait signe : l'histoire d'Israël qui l'a tant fait rire, qui l'a tant fait pleurer, l'histoire des siens en réalité. Le lecteur se laisse aspirer par cette marche littéraire qui chemine dans l'Histoire du peuple juif du XXème siècle.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
Lecture(s) : 340
EAN13 : 9782296398191
Nombre de pages : 274
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Gabriel ROTH

LE RIRE DE JOB

Gabriel ROTH

LE RIRE DE JOB

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino IT ALlE

@L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8377-5 EAN : 9782747583770

Du même auteur L'enfant épinglé, ou l'autisme aujour lejour, L'Harmattan,2001.
Face-à-face muet avec son journal. Parfois quelques mots. Et le silence. Journal autiste? Comme son fils Micky ?.. Cejournal a perdu la parole, comme lui. Et ces notes ne sont que graffitis sur des murs de prison. Parce qu'il ne parle plus. Sauf à Micky. Qui écoute parfois et ne répond jamais. Choa, mon épouse Je prie chaque jour pour que Dieu existe, L'Harmattan, 2003

Traduit de l'hébreu
Israël, les États arabes et les grandes puissances, Samuel Séguev, Calmann-Lévy, 1968. Judaïsme, peuple juif et État d'Israël, Yeshayahou Leibovitz, I-C. Lattès, 1985. Ariel Sharon - Mémoires, Stock (1990)
Tante Esther, roman, Arieh Eckstein, Albin Michel, 1996. Engagement et écriture chez André Gide, essai Yaffa Wolfman, Librairie A.-G. Nizet, 1996.

Le Sanatorium, roman, David Vogel, Mercure de France, 2000. La culture livresque des Juifs d 'Italie à lafin de la Renaissance, Shifra Baruchson-Arbib, CNRS Éditions, 2001. L'Enfant coq, récit, Maurice Roth, Éditions Le Capucin, 2001.

Traduit de l'anglais Judaïsmeauprésent, Emil L. Fackenheim,Albin Michel, 1986.

Dédicace

À Sarah-Rivka, ma Mère-Courage, À Cholem, mon père, rêveur battant, toujours vaincu, À Bernard, éventré et démembré sans trop de bruit, à neuf ans et demi, par une bombe, à l'aube du 10 mai 1940. À Isi, mort du sacrifice d'Isaac, sonfils, pendant la guerre de Kippour 1973, À Michaël, Esther-Rachel et Naphtali Sandel, mes beau-père, belle-mère et beaufrère, crématoriés à Auschwitz, que je n'ai pas connus, À Michaël, mon fils, muré dans son autisme, protestataire muet - devinez pourquoi, À tous mes morts, semés dans tant de villes, pays et continents... ces pages de mots pour murmurer vos mémoires.

En guise d'avertissement

Mon frère Louis n'a pas la moindre idée de ce qu'est la littérature: il est trop pétri de bons sentiments, de ceux qui ne font pas de bonne littérature, nous a dit Gide; à la fois Tsadik l, Don Quichotte, chevalier errant, clown, et bien d'autres choses encore qu'on ne peut dire, parce que ça fait trop littérature, justement. Et comme il ignore ce qu'est la littérature, il m'a supplié, des années durant, d'écrire «l'histoire de la famille ». Car une saga familiale, pour lui, c'est une histoire; une histoire vraie, donc facile à raconter. À la limite, une simple question de mémoire. Il suffit de se souvenir et de mettre tout cela en mots. L'écrire. Et écrire, m' a-t-il dit, c'est ton métier. Et il est vrai que l'histoire d'une famille, ce sont des mots pour la dire. « Quel intérêt?.. Qui va lire ça ? » a demandé Sarah, mon épouse, donc une des belles-sœurs. C'est moins vrai, parce qu'on écrit des biographies depuis que les mots existent. Et c'est là qu'intervient la « littérature », coincée entre l'innocente assurance de Louis et le scepticisme blasé de Sarah, entre 1'« Histoire de la famille Roth» et la vanité, la terrible banalité et l'ennui d'une telle entreprise pour les autres, les lecteurs. Et sans les lecteurs, ces voyeurs myopes et inconnus, la meilleure biographie n'existe pas. « Fais plutôt un film sur la famille. », ai-je été tenté de répondre à mon frère Louis. Mais il n'aurait peut-être pas compris; ou il aurait cru que je me moquais de lui. Parce que pour lui les mots n'ont rien perdu de leur pouvoir et sont assez bons pour raconter l'histoire des Roth. Finalement, je me suis laissé convaincre. C'était le jour où il m'a dit: « Cette famille n'est pas d'ici... Elle est sur terre par hasard, venue d'ailleurs... » Et j'ai pensé à ce que Bernard Clavel a écrit un jour: «Il est possible, il est même vraisemblable que Dieu ait créé de toutes pièces, au départ d'Abraham, un peuple de trop sur la terre...» Louis avait compris qu'il ne s'agissait pas de littérature, ni du « destin exe~plaire » d'une famille, puisqu'elle n'est pas d'icÎ... Alors, Louis - eh ! bien, il a peut-être raison. Il faut l'écrire cette histoire de la famille Roth. Encore faut-il l'écrire... Avec ou sans la littérature. Sans elle, si possible. Elle n'y trouverait pas sa place. Mais comment faire sans elle? Comment raconter cette histoire sans tomber dans la tentation du livre sinon total, du moins celui où l'on voudrait tout dire? Comment, surtout, en parler avec la distance nécessaire pour restituer les événements et camper les personnages? Me voilà comme le potache qui noie sa timidité - ou sa peur - sous un flot de bavardages.
1 Un « juste », c'est-à-dire un homme de bien au regard de la tradition d'Israël.

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Mon frère Louis n'a pas la moindre idée de la littérature; pour lui, il y a les mots, lesquels sont faits pour parler de l'homme et de sa condition. Tout comme, d'ailleurs, pour Sarah-Rivka, sa mère - notre mère. Et c'est avec ces mots que je m'efforcerai de DIRE l'histoire des Roth, une famille venue d'ailleurs.

Première partie

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PERRETTE DES CARPATES
Anvers. Cholem veille, avec ses deux fils, Isser, quatre ans et demi, et Guédalié, trois ans. Le front appuyé sur la fenêtre, une bougie à la main, il scrute la Langekiwestraat, la rue des diamantaires. Les ombres frissonnent à peine sur le mur du fond. Les deux fillettes, Tôbé et Ra'hel dorment. Cholem attend son épouse, Sarah-Rivka. Elle rentrera tard dans la nuit, d'un de ses voyages en France, où elle passe en contrebande des cigarettes belges. Car Sarah-Rivka, la fille de Lazare Schifman, « fait» dans la contrebande! Non pas en grand - plutôt en détail: le « truC)}consiste à cacher les cigarettes dans ces pains de ménage allongés, préalablement vidés de leur mie. C'est simple, artisanal, mais ne rapporte guère en regard des efforts investis. Par contre, les risques sont minces: cette rousse au visage ouvert, l'air provincial, n'éveille pas les soupçons des douaniers. D'autant plus qu'elle est enceinte jusqu'aux dents! Pour la cinquième fois! Deux autres tableaux, bien plus flous, avant Anvers: un verger. Assis sous un arbre, un grand-père barbu et à calotte noire me fait manger un croissant trempé dans un bol de crème fraîche. Dans la maison de grand-père, je suis caché sous une grande table ronde. Un homme, l'oncle Moïshé, le chapeau renversé sur la nuque, compte la recette de la journée; il empile de grosses pièces en petites colonnes d'égale hauteur.

Tout a commencé avant. Longtemps avant. Ma mère nous a raconté l'histoire des dizaines de fois: « Votre grand-père, Reb Lazare, venait de terminer sa deuxième fournée de la journée, lorsque son voisin vint lui faire ses adieux; il partait pour les Amériques. - Attends-moi, je pars avec toL.. Tehila, prépare-moi trois chemises, quelques croissants, deux gousses d'ail (contre le mauvais œil). Puis il ferma le fournil. }} Pour la première fois il quittait son Munkâcs natal, laissant derrière lui sa boulangerie-épicerie, confiée aux soins de son épouse, la tendre et soumise Tehila, et ses quatre enfants. Le siècle avait un an. Elle racontait aussi comment son beau-frère, le mari de sa sœur, avait été dévalisé, puis assassiné par des brigands, dans une forêt. Son cheval était revenu tout seul à l'écurie. J'écoutais, horrifié et fasciné à la fois: de vrais bandits de

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grands chemins, et un grand-père qui avait traversé l'océan, jusqu'aux Amériques... Comme dans les livres. Il n'avait pourtant rien d'un aventurier, Lazare Schifman - c'était même un saint homme de Juif, non seulement respectueux des préceptes de la loi mosaïque, mais encore connu pour sa charité active parmi tous les nécessiteux de la ville, tant juifs que chrétiens, et même tziganes, nombreux à Munkacs, dans la région subcarpatique de l'empire austro-hongrois. Il restera huit ans à New York, sans rien changer à son mode de vie de bon Juif. Huit ans de travail comme ouvrier boulanger chez les « autres ». De temps à autre, il envoyait un mandat à Tehila et mettait le reste de côté pour pouvoir racheter, à son retour au pays, les deux ou trois maisons dont il avait été obligé de se défaire avant d'embarquer pour le nouveau monde. Lorsqu'il en revint, sa barbe était plus courte, taillée en pointe - et il avait changé sa traditionnelle coiffure bordée de fourrure et le caftan pour un chapeau melon et une redingote. Sarah-Rivka, la benjamine de la famille, .a déjà neuf ans. C'est une belle
rousse, au type schiksé,2 disent certains

-

d'autant

plus qu'elle

a été élevée en

nourrice; chez une non-juive, justement, une ruthénienne. Sa petite enfance avait été heureuse, partagée entre l'école hongroise et le travail. Un labeur acharné, pratiquement incessant, entre la boulangerie, l'épicerie, la traite des deux vaches laitières, des chèvres, dont les cabris étaient réservés pour la table pascale du Séder3, les oies à gaver - autant de tâches que Sarah-Rivka aurait volontiers abandonnées au profit de l'école. La route n'était pourtant pas des plus faciles en hiver. La neige était si haute qu'elle obligeait la fillette à se frayer un chemin jusqu'à l'école, couchée à plat ventre sur sa luge. Ces hivers de Munkacs devaient l'immuniser à jamais contre le froid. À son retour au pays, Lazare Schifman redevint le très honoré Lazare Bacsi4, après le rachat de ses maisons et la reprise en mains de la boulangerie familiale, grâce aux dollars économisés cent par cent. Lorsque le second de ses frères, Hayim-Nouhem, prendra, lui aussi, à vingtquatre ou vingt-cinq ans, le chemin de l'Amérique, Sarah-Rivka aura le front de vouloir le suivre, au grand scandale des parents. On n'envoyait pas une vertueuse fille juive de par le monde... On était respectable chez les Schifman, même si l'on traversait les océans avec, pour tout bagage, deux gousses d'ail, quelques croissants et trois chemises. Hayim-Nouhem avait eu la bénédiction de ses parents pour tenter sa chance dans la métropole américaine; ils avaient compris que leur vaurien de fils ne ferait rien de bon ici: il désertait les bancs de l'école hongroise, aussi bien que ceux de l'école juive, et fuyait tout autant les ateliers des artisans où on essayait de le mettre en apprentissage. Avec ça, mauvais frère, ne manquant aucune occasion de tirer les nattes de sa jeune sœur.
2 Schiksé : en yiddish, une fille non-juive, généralement chrétienne. 3 Séder : la liturgie du repas pascal ouvrant la Pâque juive qui dure huit jours. 4 Bacsi (prononcer « batchi ») : Oncle, en hongrois, et titre honorifique.

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Sarah-Rivka resta donc dans la maison familiale. Bien que bonne élève, elle quitta l'école au bout de cinq ans. Ce n'était pas très important pour une fille; elle était bien plus utile à l'épicerie et à la ferme. Elle s'en échappait parfois pour lire un roman d'amour, cachée dans la fourche des branches maîtresses d'un des arbres de la cour. En principe, elle possédait tout ce dont une fille juive pouvait rêver: une maison prospère, un rang social enviable, la considération de toute la communauté juive et, surtout, un père respecté de tous. Un père dont elle ne cessera de parler toute sa vie, répétant mille fois ses «mots », décrivant ses costumes, sa barbe soigneusement peignée, sa montre gousset, avec sa chaîne en or qu'il portait bien en évidence, à la mode de l'époque, sur son gilet - mais insistant surtout sur la déférence dont il jouissait dans toute la ville, son amour infini pour les siens, ses enfants, et en particulier, peut-être, pour Sarah-Rivka ; un amour qui s'étendait à l'humanité tout entière. N'allait-il pas jusqu'à se découvrir respectueusement au passage d'un cortège funèbre chrétien 1... Après tout, disait-il, Jésus était un bon Juif, doublé d'un socialiste! Et l'amour 1 Le cœur de Sarah-Rivka ne battait-il que par les romans dévorés dans son arbre à rêves? On ne le saura jamais, car à Munkâcs, amour devait rimer avec mariage, soit un bon parti, et d'abord un parti juif. C'est-à-dire un brave garçon de bonne famille, sérieux et bien situé, ou tout au moins prometteur. Des partis, Sarah-Rivka en eut beaucoup. N'était-elle pas elle-même une fille très demandée! Mais si elle était respectueuse de l'autorité paternelle, elle n'en était pas moins décidée à n'écouter que la voix de son cœur, repoussant systématiquement toutes les propositions du Chad'han5. L'un était rouquin, l'autre avait une « drôle de tête », le troisième, décidément non!... Il fallait que le garçon lui plaise; qu'il ait belle prestance; et surtout, qu'il soit un homme, un vrai. À vingt-quatre ans, âge avancé pour une fille juive du début du siècle, elle l'appelait de tous ses vœux.

Beau Cholem
Ce fut Cholem (Alex Sandor, pour l'état civil) Roth. De la prestance, Cholem n'en manquait pas. Pas très grand, peut-être, mais dans la moyenne de l'époque. De belle carrure, l'œil charbonneux, portant beau et toujours vêtu à la dernière mode. Beau parleur aussi - un don d'abord utile dans sa profession de commis-voyageur et représentant en denrées alimentaires en gros. Et Sarah-Rivka tomba sous le charme de son bagout. Au début, lorsqu'il entrait dans l'épicerie des Schifman sous le prétexte officiel de commandes de riz, sucre, pâtes alimentaires, etc., elle courait se cacher dans l'arrière-boutique. En fait, Cholem voulait connaître cette fille dont on lui
5 Chad'han : marieur.

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avait parlé en termes si flatteurs: une demoiselle comme il faut, assez jolie, bien que rousse; imbattable au travail, une santé de fer, rieuse et d'agréable compagnie - et sur tout cela, une dot confortable, de solides espérances, une belle-famille réputée dans toute la ville. Un mariage cousu main pour Cholem. Et lui-même, qu'avait-il à offrir, outre son beau parler, ses grands yeux noirs, son teint basané et ses costumes de bon faiseur? Pas grand chose, en fait. Mais les Schifman n'exigeaient que des qualités morales. Douzième enfant d'une famille qui en comptait treize, Cholem était issu d'un milieu très pauvre. Il racontera plus tard qu'il lui était arrivé plus d'une fois de manquer la classe dans son Nagy Szolos6 natal, parce qu'il n'avait pas de chaussures... Il avait perdu son père à neuf ans et c'est sa mère qui avait élevé, tant bien que mal, ses treize enfants: douze garçons et une fille. À seize ans, Cholem avait été hospitalisé à Budapest pour une maladie qu'on ne pouvait soigner dans sa bourgade. Rétabli, il décida de rester dans la capitale hongroise.

1916. La Première Guerre mondiale bat son plein. La nourriture est rare - et Cholem se lance dans la représentation de l'épicerie en gros. En pleine pénurie alimentaire, la chose était paradoxale - ce qui lui ressemblait bien. Magicien du verbe, il ne savait rien faire d'autre; et surtout, il aimait les plaisirs que pouvait lui offrir Budapest: bain turc hebdomadaire, vêtements bien coupés, filles faciles, mais d'une certaine classe - ce que son épouse, Sarah-Rivka, ne manquera pas de souligner en toute innocence, des dizaines d'années après leur mariage: «Mon mari n'allait pas avec n'importe qui... C'était des femmes saines, sous contrôle... » Fils modèle, il laisse parler son cœur avant ses sens et envoie régulièrement à sa mère colis, mandats, linge de maison, etc. Le mariage sera célébré à Munkâcs même, avec fiacre et cocher stylé, orchestre et tables royales. Toute la crème de la bourgeoisie juive de la ville est là - les hommes en habit et huit-reflets et les femmes en robe du soir. Nous sommes en 1924. La der des ders est déjà rangée dans les manuels d'histoire et l'Europe a dessiné sa nouvelle carte géographique. L'empire austro-hongrois est démantelé et Munkâcs se retrouve tchécoslovaque - tout comme la bourgade de Cholem, Nagy Szolos. Ce qui n'empêchera pas Sarah-Rivka de se considérer hongroise toute sa vie, même si dans la boutique paternelle elle avait toujours parlé le ruthénien avec les clients chrétiens (et le yiddish avec les Juifs, bien sûr). Telle est la force de l'école primaire: cinq années d'école hongroise avaient suffi pour faire de Sarah-Rivka une patriote enflammée de la Hongrie et une inconditionnelle de tout ce qui est magyar.
6 Prononcer «Nadj Seuleush», avec un « a» tirant sur le « 0 )}et un « j » mouillé. Sevlus, bourgade située en Russie sub-carpatique, aux confins de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Roumanie, région annexée à l'Ukraine à la« Libération».

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Mais un mariage ne commence qu'au lendemain du... mariage, après la cérémonie, et se poursuit jusqu'à sa consommation ultime - pour le meilleur et pour le pire. Sarah-Rivka ne savait pas encore que le meilleur, elle venait de le vivre et que ce pire, ne faisait que commencer.

Une« famille maudite)) ? En 1984, Hanna, la plus jeune des enfants de Sarah-Rivka, avouera à son grand frère son obsession: une sorte de malédiction semblait peser sur la famille. Près de soixante ans après le mariage de Cholem et Sarah-Rivka, on osait se poser la question: une telle constance, une telle «permanence» dans le malheur, un acharnement aussi implacable défiaient toute logique, les lois de la statistique, des probabilités, et même le simple hasard. Restait le mot destin, lequel, comme le on grammatical, qualifie tout le monde et personne. Le destin, c'est tout et rien. Le mot qu'on emploie lorsqu'on ne comprend plus. Comment expliquer autrement les coups du sort en série - non pas les petites misères, mais bien des « malheurs» absolus, définitifs, qui ne laissent plus aucun espoir. Le Talmud lui-même ne met-il pas cette question dans la bouche de Moïse: « Pourquoi le bien-être au méchant et le malheur au juste? » Telle quelle, cette question pouvait très bien s'appliquer aux Roth. La bonté était incontestablement la qualité cardinale de la famille. Depuis - nous l'avons vu - le père de Sarah-Rivka, Reb Lazare, qui l'avait transmise à ses enfants, et dont les obsèques « municipales» étaient entrées dans la légende de la famille, avec cette phrase qui était un lever de rideau sur une scène mille fois racontée et imaginée: « Des dizaines de tsiganes suivaient le cortège en jouant du violon et en pleurant: « Nous avons perdu notre père... » Une bonté avec ses faiblesses et sa grandeur, et parfois sa médiocrité, sa routine bourgeoise et ses élans aux risques toujours mal calculés, parce que jamais calculés. Plus qu'une qualité, elle était une devise et le signe extérieur d'un statut social: cette grande table où venaient manger chaque jour les nécessiteux du quartier, toutes ethnies et confessions confondues. Les pains, croissants, brioches, distribués gratuitement à ceux qui connaissaient le filon: les indigents « privilégiés », Juifs de profonde piété et érudits talmudiques, plus doués pour l'étude des textes sacrés que pour nourrir femme et enfants. Ceux-là avaient leur jour pour venir toucher une obole digne de leur rang. Aussi, outre cette considération unanime, Lazare Schifman est également honoré dans la synagogue, à l'office du Chabbat. Il a sa place réservée devant le mur de l'Est tourné vers Jérusalem, et est régulièrement appelé à prêter sa voix - une très belle voix, répétera Sarah-Rivka - pour officier devant le pupitre du chantre. Cholem avait donc tout ce que pouvait espérer un jeune homme de condition modeste, mais ambitieux: une belle fille très demandée, saine, travailleuse et

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franche comme du bon pain; et un beau-père solidement établi, prospère, connu pour ses qualités morales, ayant vécu près de huit ans à New York. Dans la corbeille de la mariée, il trouvait un appartement confortable et un statut d'associé dans l'épicerie des Schifman. Mais Cholem étouffe bientôt dans ce nid douillet. S'il venait d'une bourgade médiocre suant l'ennui et d'une famille très pauvre, il avait vécu son adolescence et sa jeunesse dans la capitale, en «jeune homme ». Et il est mal à l'aise dans le petit monde clos des Schifman. D'autant plus que son associé dans l'épicerie n'est autre qu'un de ses deux beaux-frères; et Cholem n'est pas très apprécié par les frères de son épouse. On n'aime pas beaucoup ce beau garçon (mais dont la calvitie précoce, habilement camouflée jusque-là, était apparue soudain dans toute sa nudité pendant la nuit de noces), trop élégant, phraseur, négligeant le yiddish pour le hongrois, qu'il manie mieux. Et puis, la vague d'émigration juive vers les États-Unis, qui avait commencé dans les années quatre-vingt du 19ème siècle, après les pogromes de Russie, se poursuivait encore, même si ce n'était plus qu'en légères vaguelettes. Pour Cholem, leur musique est aussi douce que le chant des sirènes. C'est ainsi que par un beau jour de 1928, Cholem quitta Munkâcs et les Carpates à destination d'Anvers, d'où il comptait s'embarquer pour les États-Unis, lorsqu'il aurait fait venir son épouse... et ses quatre enfants, nés en cinq ans! La série noire du DESTIN des Roth commençait. Elle ne devait plus s'arrêter. Il passa huit mois dans la métropole du diamant - huit mois qui n'auguraient rien de bon quant à leur suite. Il en avait été réduit à vendre des cacahuètes dans les cafés et à la porte des synagogues du quartier juif de la ville. On l'avait vu aussi en compagnie de joyeux drilles, émigrés comme lui. Célibataires endurcis, ils lui avaient suggéré d'oublier sa femme «dans son trou» et de s'embarquer seul. Cette idée ne l'avait même pas effleuré. Comme ses lettres à sa femme n'avaient rien de rassurant, de Munkâcs on l'avait supplié de rentrer au bercail. « Reviens », lui écrit Sarah-Rivka, qui passait ses nuits à pleurer, en butte aux reproches de ses frères, qui triomphent sur le mode bien connu: « On te l'avait bien dit... » Cholem n'a nullement renoncé à ses projets. Il avait eu l'idée plutôt simplette de se cacher dans la cale d'un navire en partance pour l'Amérique, une quinzaine de jours avant qu'il ne lève l'ancre. Malade et affaibli par le jeûne, il redescend à terre aussi discrètement qu'il était monté à bord. Il embarque une seconde fois avec un des compagnons de ses frasques anversoises. Pendant ces deux semaines (à côté des tinettes, racontera plus tard, en Israël, un des cousins Roth) il se nourrira exclusivement de morue salée. Une nuit, il rêve que sa tante le secoue sur sa couche. « Cholem, réveille-toi, réveille-toi vite... » Et Cholem se réveilla. Juste à temps pour voir un marin allemand, le couteau levé. Mais Cholem était fort, très fort, même; trapu et tout en muscles. Ses enfants n'étaient pas peu fiers de lui, lorsque, bien plus tard, il sortait vainqueur, en moins d'une minute, de toutes les parties de bras de fer qu'il engageait avec les Juifs de Nancy. ...Et comme il était

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fort, et rapide, il avait bondi sur le Fritz, l'avait désarmé et ceinturé. Les suites de l'affaire sont mal connues, mais dans la version officielle de la famille, le matelot aurait voulu le tuer pour le dépouiller de son argent, persuadé qu'il avait affaire à un homme riche. Ce paradoxe: un homme riche, ou tout au moins, donnant cette impression, passager clandestin, était longtemps resté un mystère pour les enfants de Cholem, qui n'a été élucidé que bien plus tard: il n'avait pas d'affidavit, ce sésame qui ouvrait les portes du nouveau continent. Il fut donc découvert avant de descendre à terre et arrêté, alors que son compagnon réussissait à passer sans se faire prendre. Son beau-frère, Hayim-Nouhem, citoyen américain depuis plusieurs années déjà, aurait pourtant pu obtenir sa libération et son entrée dans le pays en versant la caution requise. Il lui aurait ainsi évité la honte, la déception et le désespoir de cette «promenade)} qu'on lui fit faire sur les quais, menottes aux poings, avant d'être rembarqué à destination d'Anvers. Hayim-Nouhem, tout comme les autres frères de Sarah-Rivka, ne portait pas Cholem dans son cœur. Craignant qu'il ne s'encanaille dans la métropole américaine et n'abandonne sa sœur et ses quatre enfants, il avait refusé de payer. C'est ce même Hayim-Nouhem qui, des années plus tard, en 1938, enverra à SarahRivka, sur sa simple demande, cédant aux instances de Cholem, un mandat de dix mille francs - une fortune à l'époque - pour la construction d'une maison sur l'emplacement même de la bicoque que les Roth habitaient alors, dans le quartier populaire de Tomblaine, à Nancy.

L'oncle d'Amérique L'oncle Hayim-Nouhem, c'était d'abord l'Oncle d'Amérique, avec toute l'auréole attachée à cette notion dans la France des années trente. Mais contrairement à son stéréotype, l'oncle des Roth n'était pas riche, et pour cause: il était... peintre en bâtiment à New York - un métier qu'il avait fini par apprendre à Munkâcs. Un personnage, cet oncle... Il était venu voir sa sœur Sarah-Rivka à Nancy, en 1933. C'était la première et seule fois de sa vie qu'il quittait New York, où il était arrivé immédiatement après la Première' Guerre mondiale, qu'il avait faite dans les hussards de l'armée austro-hongroise. Devant la porte du premier logement des Roth à Nancy, il avait trouvé Guédalié, alors âgé de six ou sept ans, assis sur l'escalier, mangeant un gâteau maison, tartiné de beurre. « Tu es Guédalié, le fils de Sarah-Rivka ? - OuL.. - Conduis-moi chez ta mère. » Elle était en train de laver le parquet à grande eau. Sans dire un mot, avant même de l'embrasser ou de prononcer son nom, il s'empara du balai-brosse et termina l'ouvrage, malgré les protestations éperdues de sa sœur.

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Tel était l'Oncle Hayim-Nouhem. Un peu fou, farfelu, brusque dans ses réactions, et d'une générosité qui frisait l'abnégation. Lorsqu'il est mort, en 1982, à quatrevingt-sept ans, on a pu dire de lui qu'il avait consacré toute sa vie aux autres - et d'abord à sa famille.

Cholem et Sarah-Rivka ne sont pas encore en France; ils sont toujours « en souffrance» à Anvers. Découragé par ses tentatives stériles, Cholem a renoncé à l'Amérique. Provisoirement... Sarah-Rivka ne connaît la France que par ses courts voyages de vingt-quatre ou quarante-huit heures, pour placer ses pains décapités de leurs quignons et vidés de leur mie, bourrés de cigarettes de contrebande. Sans connaître un traître mot de français, elle se débrouille très bien et sait se sortir de certaines aventures où toute autre, dans sa situation, aurait perdu la tête. Elle vit même sa première expérience de jeune femme suivie dans la rue par un étranger chose impensable à Munkâcs. L'homme l'avait abordée à la gare de Nancy et poursuivie de ses assiduités jusqu'à son hôtel. Elle réussit à le semer par une ruse en lui donnant rendez-vous « dans une heure... » Cette vie ne pouvait pourtant durer: Cholem sans travail, la contrebande, avec ses avatars, et même ses risques, un logement d'une pièce unique, dans cet immense immeuble en fer à cheval entourant une cour et habité par une foule d'émigrés juifs d'Europe orientale. Par une ironie du sort, cette espèce de caserne, désignée sous le nom d'« immeuble de Yossélé le boulanger », était située à deux pas du quartier des diamantaires. Huit mois après l'arrivée à Anvers de Sarah-Rivka et de ses quatre enfants, la famille Roth s'installe à Athus, une maussade bourgade à cheval sur la frontière franco-belgo-Iuxembourgeoise. Cholem a trouvé là du travail dans une aciérie. Il n'y restera pas longtemps, après avoir été blessé à la tête par une barre d'acier. Assez, cependant, pour que Sarah-Rivka mette au monde, dans cette cité industrielle, son cinquième enfant, Berl, reconverti ensuite en Bernard. Durant toute sa courte vie, Bernard devait s'enorgueillir de cette naissance belge, qui, en France, avait l'avantage de l'originalité. Courte, parce que, neuf ans plus tard, il eut le macabre privilège d'être parmi les toutes premières victimes civiles de la Deuxième Guerre mondiale, déchiqueté par une bombe allemande. C'était le 10 mai 1940, à quatre heures du matin...

Nancy Sarah-Rivka pousse nonchalamment le landau où dort Yitzhak (devenu Yves) son sixième. Cette belle journée de juin est idéale pour sortir cinq de ses six enfants. Isser, (Isidore, ou Isi en France) l'aîné, fréquente déjà la Maternelle. Peutêtre réussira-t-elle à entrer dans cette foire-kermesse féerique qui se tient non loin de la Place Stanislas. L'entrée est payante, et elle n'a pas le sou - en tout cas pas

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les sous que doivent coûter les billets d'entrée de son petit cortège. Elle s'est arrêtée et s'appuie sur les roues avant du landau; elle sourit d'un air mutin, un peu gêné. C'est qu'elle vient d'avoir une idée. Un peu coquine, mais d'autant meilleure: et si elle essayait de passer à la «resquille» !? Elle a toujours été débrouillarde... Et même si elle se fait pincer, ils ne vont pas la manger tout de même. Dans le pire des cas, elle proposera au portier un ou deux œufs durs qu'elle a emportés avec elle. Elle avait déjà payé de cette monnaie une chaisière, dans un parc, il y a à peine un ou deux mois. Et après tout, on est en France, où les familles nombreuses ont droit à tous les égards... La France! Anvers est déjà loin, avec sa caserne pouilleuse d'émigrés; finie aussi la contrebande besogneuse de cigarettes. Commençait dorénavant un autre provisoire; le provisoire des émigrés: celui qui dure; ils y entassent les jours, l'un après l'autre, mutilés de leur chez-soi, sans être installés dans cet ailleurs. Ils ne le seront jamais. Cholem avait-il renoncé à l'Amérique? On n'abandonne pas un rêve, surtout s'il est américain. Mais une femme et quatre enfants, puis cinq - et bientôt six (à trente-deux ans!) vous bouchent hermétiquement la vue d'un à-venir « imprenable ». Pourquoi la France? Son prestige, d'abord; sa proximité, ensuite. Et aussi parce qu'elle n'était plus tout à fait inconnue à Sarah-Rivka, depuis ses vaet-vient de « contrebandière ». Après l'accident de travail dans l'aciérie de Mont Saint-Martin, après Athus, lieu de naiss~nce de Bernard, Sarah-Rivka, qui opposait aux rêves de son mari un solide bon sens, s'était souvenue qu'elle avait une cousine à Longwy, Rivka tout court, dont la situation était à coup sûr infiniment meilleure que la sienne. D'abord, elle était en France depuis quelques années déjà. Ensuite, et surtout, elle avait un « commerce », plus précisément un stand de jouets installé dans une encoignure, entre deux immeubles. Dans une ville ouvrière comme Longwy, donc peuplée de familles nombreuses, Rivka comptait bien se faire rapidement une situation enviable - et surtout enviée de sa cousine SarahRivka. Très tôt orpheline, la cousine Rivka avait été élevée dans la maison de Sarah-Rivka - un bienfait que l'on pardonne difficilement. Aussi, après avoir obstinément refusé d'aller à l'école, elle s'était placée comme bonne pour ne rien devoir à ses bienfaiteurs. Elle avait donc de fort bonnes raisons - qui sont toujours mauvaises de ne pas aimer la « Fille de la famille », Sarah-Rivka, surtout depuis le mariage de celle-ci avec le séduisant Cholem. Pour sa part, elle avait épousé Guédalié, également de Munkacs, un grand escogriffe rigolard, qui l'avait abandonnée avec une petite fille, pour une plantureuse gourgandine aussi légère de mœurs que lourde de kilos, surnommée la «boulangère de bois », mère de trois enfants. Lorsque Cholem vient la voir à Longwy, pour lui demander un prêt, Rivka croit voir dans cette visite le doigt du destin: non seulement elle se vengeait de sa bourgeoise cousine, puisqu'elle quémandait un prêt, mais encore elle tenterait de séduire son mari. Ayant appris la chose (comment? on ne l'a jamais su...) Sarah-

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Rivka menaça Cholem de retourner chez son père s'il ne s'éloignait pas de l'infâme... On se décida pour Nancy.

Chema Israël Comment s'installer dans une ville comme Nancy, avec cinq enfants, sans y connaître âme qui vive, sans même parler un mot de français? Il Y a bien la fameuse solidarité juive que les gentils prêtent volontiers aux Juifs. En ce soir de Pessah - la Pâque juive - de 1930, Cholem et Sarah-Rivka et leurs cinq enfants sont pourtant dans la rue, devant la synagogue, attendant qu'une des âmes pieuses de l'assistance les invite à leur table du Séder7, comme le veulent l'usage et les préceptes de la fête. Mais la pluie froide de ce début d'avril semble chasser les fidèles, pressés de rentrer chez eux pour lire la Haggada8. Une veille de Pessah que Sarah-Rivka n'oubliera plus. C'est finalement un vieux melametf qui, ce soir-là, prendra la figure du prophète Élie de la légende ou plus simplement celui de la miséricorde juive: lui-même pauvre comme Job, il consacra cette sainte soirée à confier les Roth à une humble famille pour leur permettre à la fois de fêter le Séder pascal et leur assurer un toit pour quelques jours, le temps de trouver une solution. Et d'abord, placer les enfants. Au moins les plus grands, afin d'avoir les mains libres et résoudre les deux problèmes les plus urgents: logement et travail. On confie donc Isser et Guédalié à l'Hospice Stanislas, tenu, comme il se doit, par des «Bonnes sœurs ». Les deux bambins y connaîtront leur première expérience antisémite. C'est Guédalié, (alias Gabriel), le cadet (quatre-cinq ans),-qui devait la relater bien plus tard, avec une précision dans le détail qui dénotait une incroyable précocité prémonitoire. Le lendemain de leur arrivée à l'hospice Stanislas, la mère supérieure rassemble tous les enfants et leur tient ce discours: « Mes chers enfants, nous avons parmi nous deux petits Juifs... » «Là, racontera Guédalié, je me souviens très bien avoir été submergé par un sentiment où se mêlaient à la fois la reconnaissance et une sorte d'angoisse. Elle va leur dire d'être gentils avec nous. » Au lieu de cela: « ... nous devons tout faire pour les ramener dans la vraie religion », poursuit la supérieure, une femme corpulente et moustachue, crainte de tous les enfants. Guédalié s'est toujours demandé par la suite ce qui avait pu lui inspirer de telles idées. Jusque-là, il avait été dans le giron de sa mère. Le sentiment de l'antisémitisme est-il inné? Guédalié connut une autre forte expérience dans cet hospice Stanislas, celle d'une sorte de «révélation» à rebours ou par rejet: la première fois qu'on l'emmène à
7 Séder : le repas pascal qui ouvre la Pâque juive. S Haggada : le récit de la sortie d'Égypte. 9 Melamed: précepteur.

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l'église, avec son «grand frère» Isser, (renommé Isidore ou Isi), il est d'abord subjugué par la beauté de la musique grégorienne de l'orgue; puis tout autant horrifié par les statues qu'il voit autour de lui. Entre l'extase que lui procurait la musique et l'horreur instinctive des statues, il est comme paralysé; et pour conjurer ce qui lui semble être une sorte de culte idolâtre, il souffle à son aîné: «Il faut réciter le Chema Yisroëll0 pendant toute la messe: «Chema Yisroël Adonoy Elohénou, Adonoy Ehod » Il. Après cette prise de conscience de sa judéité, Guédalié progressivement le premier plan à Gabriel sans cesser de l'accompagner. laissera

Au début des années trente, trouver un appartement en France était chose relativement facile si le couple avait un ou deux enfants, la norme alors admise dans l'hexagone - mais pas six... un chiffre qui faisait lever les bras au ciel! Les Roth devront donc se contenter d'abord d'un bureau désaffecté, soit une seule et unique pièce, dans le voisinage immédiat de la prestigieuse place Stanislas et d'un grand parc public, la « Pépinière ». La .beauté de la place, chef-d'œuvre de style Louis XV, ne pouvait consoler Sarah-Rivka, ni adoucir d'aucune façon son calvaire quotidien: élever six enfants dans une seule pièce, surtout lorsqu'ils sont tous cloués au lit par la scarlatine, par exemple, que j'avais ramenée de l'hôpital pour la coller à mes cinq frères et sœurs. Il y aura encore deux logements, un peu moins exigus, dans des quartiers populaires, et enfin la «maison» de la rue de Tomblaine, dans le quartier de La Prairie. En fait de maison, c'était une méchante bicoque, mais qui avait l'avantage de comporter trois pièces et une... disons un espace qui tenait lieu de cuisine. Et surtout, c'était une maison individuelle, entourée d'une grande cour avec portail; une petite clôture de roses grimpantes, un cerisier - et même une maisonnette de deux pièces, attenante à la «maison de maîtres» et que Cholem, locataire en titre de l'ensemble, sous-loua à un couple de Français, parents d'une fillette unique, Nénette. Le quartier était plutôt mal coté - non pas par sa moralité: les habitants n'étaient ni plus, ni moins honnêtes qu'autre part. C'était une faune hétéroclite, vivant généralement de modestes expédients, avec un taux élevé d'ivrognes, de familles sous-développées; des étrangers aussi, et beaucoup d'enfants sales, souvent souffreteux, mais non moins agressifs pour autant. Bref, une humanité qui se situait dans ce no man 's land qui sépare la misère de la condition modeste. Il y avait des exceptions: les voisins immédiats des Roth habitaient une « villa », une maison de construction relativement récente, dont la sonnette de cuivre de la porte d'entrée impressionnait beaucoup les enfants de Sarah-Rivka. Sur le trottoir d'en face, à une cinquantaine de mètres plus haut, habitaient les Posalski, ou les «Pollack »,
10 Écoute Israël... : les deux premiers mots du credo juif. Il La suite de ce credo: L'Éternel notre Dieu, l'Éternel est Un, avec la prononciation

achkénaze.

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comme on les appelait dans le quartier. Pour les Roth, c'était des Juifs, tout simplement - la seule famille juive à plusieurs kilomètres à la ronde. Elle jouissait d'une sorte de statut privilégié dû à son activité - une entreprise qui employait toute la famille: outre le père, la mère Posalski, les trois fils et même les deux filles, tous employés à la récupération de ferraille en tous genres, chiffons et peaux de lapins, dont le ramassage se faisait à vélo, en criant à la ronde: «Peaux de lapins ». Le premier contact entre les deux familles n'est pas très heureux. La mère Posalski ne voit pas d'un bon œil l'arrivée de cette ribambelle de sept gosses (Sarah-Rivka maintenait son rythme d'un accouchement tous les seize ou dix-huit mois), se demandant visiblement si «on ne va pas les avoir sur le dos ». Où était cette fameuse solidarité juive que Cholem et Sarah-Rivkah recherchaient tant dans leur exil? Sarah-Rivka devait garder toute sa vie une aversion pour les Juifs de Pologne. Il faut dire aussi que Cholem tranchait sur la communauté juive émigrée de Nancy (composée d'une forte majorité de Juifs de Pologne). Il buvait allégrement sa bouteille de vin par jour, dont il arrosait, au petit déjeuner, quelques rondelles de saucisson. En outre, il travaillait dans une usine, celle du Chocolat Stanislas, comme «manœuvre spécialisé », et à ce titre chargé de la composition et du malaxage de la pâte à chocolat. Les autres Juifs de la ville, s'ils n'étaient pas commerçants - une minorité - étaient tailleurs à façon et à domicile, cordonniers, menuisiers - jamais ouvriers d'usine, Cholem excepté. Il n'était pas que cela: pour améliorer l'ordinaire de sa famille, Cholem régnait sur une véritable basse-cour: poulets, oies à gaver et canards, qui, égorgés ~ne fois l'an par un Schoï'heth12, fournissait les Juifs de Nancy en viande cachère, à l'époque des fêtes religieuses. Cholem élevait aussi des lapins, réservés à la consommation de la maison. Mon frère Isi et moi étions chargés de leur nourriture, ce qui nous obligeait, une fois par semaine, d'» aller à l'herbe », soit remplir un sac de luzerne dans le pré qui s'étendait à une centaine de mètres de notre cour. La Meurthe n'était pas loin et nous aurions préféré y pêcher le goujon, comme les autres gamins du quartier, surtout depuis que nous possédons une ligne, une vraie, et non plus une branche d'arbre prolongée d'une ficelle et d'un bouchon. Grâce à cette vraie ligne, Isi ramena un jour une ablette, la seule prise que nous ayons jamais pêchée. Ce clapier était la partie secrète, et même vaguement honteuse de cet élevage. Si la chose venait à se savoir! Cholem aurait perdu toute sa clientèle - pire: il aurait été couvert d'opprobre par la communauté. Mais, encore une fois, ces lapins étaient destinés à la consommation personnelle. Ce n'est pas lui, d'ailleurs, qui les tuait: cette tâche était laissée au voisin, le sous-locataire, ou même à son épouse. Un Juif ne tue jamais une bête, s'il n'est pas Schoï'heth, fut-ce pour la manger. Sur le chapitre de la cacherouth13, Sarah-Rivka avait donc cédé sur toute la ligne - elle
12Schoï 'heth : chargé de l'abattage rituel de la volaille. 13Cacherouth : ensemble des préceptes alimentaires.

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n'allumait même plus les bougies sabbatiques le vendredi soir. Là encore, cette transgression brutale des règles élémentaires de la vie du Juif illustrait bien les deux visages du couple: pour les choses essentielles, les terres promises de lointains continents, les grands projets d'avenir, la politique et la culture, Dieu, la vie et la mort, c'est Cholem qui donnait le ton, C9mme il devait le faire toute sa vie, pour le malheur de toute la famille et pour le sien propre. Sa trop soumise épouse, Sarah-Rivka, intervenait pour le quotidien et l'alimentaire: trouver un appartement, du travail à son mari, ou régler toutes les démarches administratives. En fait, elle faisait toujours juste ce qu'il faut, au bon moment, parfois à la seconde près. Comme lorsqu'elle avait sauvé Yves, son sixième, de l'asphyxie, le visage noir et déjà secoué par le hoquet de la mort. Il avait neigé toute la nuit. Elle a dévalé les escaliers quatre à quatre, l'enfant dans les bras. Cholem, sur ses talons, paniquait: «Mais tu es folle... Il gèle dehors... » Elle avait actionné la fontaine qui, par chance se trouvait juste devant la maison, et arrosé d'eau glacée le visage de l'enfant. L'effet fut immédiat: un long jet noir avait jailli de la bouche... suivi d'un braillement. Yves respirait. Yves était sauvé. Pour le « style» de la nourriture, sinon pour la nourriture elle-même, Cholem avait donc abandonné sans trop de remords les règles rituelles du judaïsme au quotidien. Ce n'est d'ailleurs pas en France qu'il avait franchi le Rubicon, mais à Budapest où, comme on l'a vu, il avait vécu joyeusement. Il faut dire aussi qu'il avait trouvé en France le pays de cocagne. Il aimait sa cuisine, ses fromages, ses vins et jusqu'à son tabac, le paquet de gris, pour rouler ses cigarettes lui-même. Et le lapin en daube, au vin... Là, Sarah-Rivka ne l'avait pas suivi: elle n'a jamais goûté à la viande de lapin, ni de porc.

Qui est Juif? À l'époque du Front Populaire, le mercure du baromètre politique de La Prairie était d'un beau rouge - un baromètre incarné par les enfants: il fallait être communiste dans ce quartier plus populo que prolo. Pour sa part, Cholem se disait socialiste. Il ne l'était pas plus que les autres gagne-petit juifs du Yiddishland de Nancy. Mais le mot avait une résonance pacifique de bon aloi, permettant de prendre ses distances vis-à-vis du poing levé et du marteau/faucille moscoutaire, tout en se rangeant dans le camp de la justice sociale, qui était dans l'air du temps. Socialiste, c'était même plus que ce que pouvait se permettre un émigré. Et d'ailleurs, Cholem aimait la France pour ce qu'elle était: un pays éclairé où il faisait bon vivre lorsqu'on s'y était intégré: les allocations familiales, cette récompense suprême accordée aux familles nombreuses, mais aussi la bonne chère et les bons vins. Pourquoi, se demandera-t-on, ai-je eu, tout comme Isi, mon premier melamed à l'âge de trois ans et demi ou quatre ans? Et pourquoi ai-je fréquenté la classe du Héder - l'école primaire religieuse juive - le jeudi et le

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dimanche, de huit heures à midi, de M. Klein? Et pourquoi plus tard, après la Barmitsva, ou maturité religieuse, devions-nous, sous peine de punition, dire matin, midi et soir les prières quotidiennes, y compris au plus fort de la guerre, à Toulouse? Question de goy. Et aussi d'Israéliens ou de sionistes qui en sont encore à se demander: « Qui est Juif? », pour essayer de faire enfin passer à la Knesset la fameuse définition, entérinant la non moins fameuse «Loi du Retour ». Étais-je Juif ou Français? Français juif ou Juif français? La réponse, elle tient en une « petite phrase» que mon père nous a dite un jour, dans les années trente: « Je fais mon devoir - je vous transmets votre yiddishkeit14. Vous l'assumerez comme vous le jugerez bon. Mais au moins, vous vous éviterez la honte de l'ignorance, qui est le pire des péchés. » C'est ce que voulait dire mon père; c'est ce qu'il m'a dit, avec d'autres mots, en yiddish. Ce qu'il fallait traduire: je vous transmets le message que tout père doit faire passer à son fils. Ce message, c'est votre identité d'homme; et être homme, pour nous, passe par la mémoire, le Vécu et l'Être juifs: les téphiline15, le talith, la connaissance du Livre, le Culte, instruments de la tâche quotidienne, même lorsqu'on tourne le dos à leurs préceptes. C'est aussi certains jalons, qui sont autant de bornes dans l'année: Pessah, Yom-Kippour, Roch HaChana, la Bar-mitsva pour les garçons, et le Héder. Quant à l'école française, laïque, gratuite et obligatoire, il faut bien vivre, durer... Pécheurs, ou plutôt transgresseurs, mais non mécréants et certainement pas athées - et en tout cas Juif avant tout, c'est ce qu'on' était chez nous. Cela voulait dire quoi? En tout état de cause, être Juif, c'est d'abord ne pas être goy. C'est être différent des habitants de La Prairie, même en passant outre (à condition de les connaître) aux règles du patrimoine millénaire conservé et retransmis envers et contre tout et tous. Et en mangeant du saucisson pur porc au petit-déjeuner, où du lapin en daube, Cholem ne reniait pas son être juif pour autant. Car il le faisait en toute connaissance de cause. Cette «petite phrase» de mon père, ramollie et vidée de son contenu dans l'indolence de la Doulce France des aJ)l1éestrente, a retrouvé son sens tragique dans les flammes des fours crématoires d'Allemagne; elles l'ont forgée et lui ont donné cette dureté, cette résistance qui a permis l'avènement de l'État d'Israël. Audelà de toutes les idéologies sionistes, elle a certainement une part décisive, et dans une certaine mesure inconsciente, dans ma décision de quitter la France pour Israël, au lendemain de la proclamation de l'indépendance de l'État hébreu. Dorénavant, je me voulais Juif et rien que Juif. Mais les choses ne sont jamais simples et quelques années plus tard j'étais plongé jusqu'au cou, dans les colonnes du premier quotidien de langue française du pays, «L'Information d'Israël », dans une polémique' qui défraya la vie du pays - une polémique qui est loin d'être épuisée, puisque jusqu'à ce jour, la fameuse
14 Yiddishkeit : les contenus identitaires de la judéité. 15 Tephiline : phylactères. Talith : châle de prière.

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question: «Qui est Juif?» et «Qu'est-ce qu'un Juif» n'a pas encore trouvé de réponse définitive. Le Frère Rufeisen, converti au christhinisme après avoir trouvé refuge dans un cloître, en Pologne, pendant la guerre, est-il Juif? Il l'a soutenu mordicus et c'est à ce titre qu'il a invoqué, en vain, la Loi du Retour, accordant automatiquement la nationalité israélienne à tout Juif s'installant dans le pays. Et Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, qui revendique hautement sa judéité, sinon son judaïsme, estil Juif? Alors, qu'est-ce qu'un Juif? et qui est Juif? En ce qui me concerne, mon père m'avait répondu. Telle n'eut peut-être pas été l'opinion du rabbin Haguenauer, l'autorité religieuse suprême de la communauté juive de Nancy, avant la Seconde Guerre mondiale, fusillé par les Allemands et qui a donné son nom à l'une des rues de la ville. Pour lui, la France n'était pas seulement la fille aînée de l'Église; elle était aussi la fille préférée de la Synagogue. Aussi, du haut de sa chaire terminait-il toujours son sermon sabbatique par cette phrase qui me chatouillait agréablement: «Protège notre patrie, la République française. » Il m'appelait la buse et nous tremblions devant lui: en bon Juif alsacien, il ne pouvait souffrir les « Ostjuden », soit tous les Juifs d'Europe centrale orientale et yiddishisants en général. Ma sœur Rosette (qui avait choisi d'autorité ce prénom pour faire plus français, alors qu'elle portait le très beau, antique et biblique nom de Rachel) ayant assisté un jour à un défilé de manifestants qui scandaient, le poing levé, sur l'air des lampions: « Aux chiottes La Roque» 16,se demanda comment toute cette foule connaissait notre patronyme: elle avait entendu: « Aux chiottes la Roth... » Pourtant, l'antisémitisme n'existait pas à La Prairie, - ni politique (Léon Blum, président du Conseil, incarnait le Front populaire et les congés payés) ni religieux: la laïcité était sacro-sainte, si l'on peut dire. Si dominante qu'un jour notre instit' crut bon de s'excuser, presque, lorsqu'il voulut nous lire un poème où il était question de Jésus. «Ce n'est pas autre chose qu'un poème », insista-t-il. Et lorsqu'il récita le premier vers: «Jésus ayant levé la tête... », une sorte de gêne plana dans la classe. Il y avait bien eu ce maître d'école, un peu bellâtre, qui m'a jeté un jour, sur un ton hystérique: « Ah ! la Pologne, la Pologne!... » Parce qu'en France, en tous cas, à Nancy, Polonais, ou plutôt Pollack, était synonyme de Juif, et pas forcément en mauvaise part. Ainsi, la maison des Posalski était connue dans le quartier pour être celle du « Pollack », sans plus. Et si antisémitisme il y avait, ce n'était pas celui dont nous avions des échos par les récits des Juifs de Pologne, Russie, Roumanie, et même de Hongrie, comme mes parents, autant de pays qui n'étaient pour moi, fils d'émigrés, épris de France et de francité, que contrées barbares. Cet élevage de volailles avait été la grosse affaire de la famille. Non pas une « affaire» économique, mais plutôt un événement déterminant. Pour ce faire, mon
16La Roque, chef du parti d'extrême-droite « les Croix de feu».

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