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Roger Vailland (1907-1965)

De
229 pages
Ex-surréaliste, puis malheureux de l'être, romancier communiste qui roulera en Jaguar à la fin de sa vie, drogué mais grand résistant, alcoolique et libertin, amateur de cyclisme et bourreau de travail, l'écrivain Roger Vailland plaçait très haut son exigence de l'écriture. Les seules limites pour lui furent le racisme, l'antisémitisme, la xénophobie. Les temps ont changé, et les moyens d'oppression se sont déplacés. Il est temps et urgent de relire cet écrivain encombrant.
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ROGER VAILLAND (1907-1965)

Socio-anthropologie Parus dans la même collection, dirigée par Pierre Bouvier:
Léa Salmon-Marchat, Les enfants de la rue à Abidjan, 2004 Pierre-Noël Denieuil, Femmes et entreprises en Tunisie: essai sur les cultures du travail féminin, 2005 Jacques Bernard, Soda-anthropologie des joueurs d'échecs, 2005 Erwan Delon, Jeunes Bretons ou « l'identité enchanteresse» ?, 2007

Alain (Georges) Leduc

ROGER VAILLAND (1907-1965)

Un homme encombrant

L'Harmattan

@L.HARMATTAN.2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06511-6 EAN : 9782296065116

À Rodrigue (1922-2008), À ses trois avatars.

Avant-propos
Pourquoi écrire et publier maintenant un «Roger Vailland », un auteur qui fut la coqueluche du monde littéraire voici une cinquantaine d'années et se voit aujourd'hui passablement oublié? Son centenaire? Les cérémonies, la gloriole, les héritiers, il n'en avait que faire et les tenait en horreur. Dans les mots «commémoration» ou « commémoraison », seul le suffixe « raison» aurait plu à cet écrivain. Apôtre de la singularité, d'une forme aristocratique de souveraineté, il s'adossa à une perpétuelle posture de refus, altière, épicée de rares zestes d'amertume. Sa vie, à défaut d'espérances messianiques, fut vécue toute entière d'un trait, sans remords ni épanchements. Honnissant la bêtise, comme Flaubert, Vailland n'a que très rarement accepté de transiger. Il préféra souvent une impécunieuse solitude aux rodomontades qui servent de ticket d'entrée dans le milieu littéraire. (Dans «milieu littéraire », il y a «mHieu ».) Avec une pincée de sprezzatura, ce mot italien quasiment intraduisible, aux connotations positives ou péjoratives, c'est selon les occurrences, signifiant tout à la fois franchise, aisance et mélange d'arrogance ou de (vrai ou feint) dilettantisme. Une forme de tempo transalpin, lui qui aima tant l'Italie, que je transposerais pour ma part, faute de mieux, par «allure », «pose », parfois entaché de «chiqué ». Roger Vailland fut une sorte de relaps, qui se désencartera du Parti communiste, comme il s'était désencarté très jeune (un peu acculé à le faire, certes) d'une certaine fausse monnaie littéraire. On a coutume, c'est commode, chez les lecteurs de Vailland de distinguer quatre saisons. 1929, 1938, 1948, 1956: chaque décennie va se cristalliser autour de nœuds qu'il lui faudra assumer. 1929, l'abandon (au forceps) du surréalisme. 1938, après J'échec du Front populaire et tandis que les Allemands et les Italiens expérimentent leurs armées en Espagne, il fait montre dans sa

Kolontai.l, alors que cinq ans plus tôt il a déjà envisagé de partir comme correspondant de Paris-soir à Moscou, de sentiments pro-soviétiques. Walter Benjamin, Joseph Roth, qu'on y songe, sont déjà en exil à Paris. Le premier va se suicider d'une balle dans la tête, l'autre en vidant verre de rouge sur verre de rouge, empilant des soucoupes devant lui, au café Le Tournon, juste en contrebas du Luxembourg. Dans Le Surréalisme contre la Révolution - un pamphlet avec ce que cela implique d'excès2 -, il jettera au feu en 1948 ce qu'il a adoré adolescent. Un coup de pied de l'âne, vingt ans plus tard, à ceux qu'il considérera désormais comme de gentils petits révoltés. André Breton, avec ses roublardises, ne l' aura pas volé, d'autant que tout le pathos et l'emphase de la langue bretonienne sont devenus totalement étrangers à Roger Vailland. Le monde a changé. La guerre, la Résistance, les espoirs puis les désenchantements de la Libération, ont profondément modifié la donne. Le Parti communiste ne s'est pas encore transformé en un parti d'élus, de notables. TIexige toujours le combat, réclame un engagement sans faille. Et dans ce combat, un mineur, un métaUo (Vailland ne dit ni une dactylo, ni une employée), savent

d'instinct où est leur place.3 (<<Métallo, un mot magnifique, qui rime avec aristo », gouaillera Arletty.) La suprématie ouvrière, dans les pays « frères »,
est soudain devenue réalité; les foules se sont faites masses. Fidèle à sa méthode, qu'il affinera dans Le Saint-Empire4, puis dans ses récits de voyages, en Égypte, en Indonésie ou sur l'île de La Réunion, ou sa préface à la Galerie de France pour son ami Costa Coulentianos (19181995), Roger Vailland accumule des documents. «C'était une description, ce n'était pas une critique », rapporte le sculpteur grec.5 «Une description extrêmement minutieuse de la manière avec laquelle je travaillais. Chaque jour, il venait passer une heure à l'atelier et il voyait comme se fabriquaient

les choses, comment avançaient les sculpturesjour aprèsjour. » En 1947, le
surréalisme est quelque peu suranné, anémié... À force de luttes de fractions, de clans, de saignées, tout ce charroi d'actes spectaculaires s'est tari.
1

La vie prodigieuse d'Alexandra Kolontaï, écrite avec Henri de Val, parue dans Paris-soir, le
1938. Voir Cahiers, n° 2, pp. 100-105. Les Cahiers Roger-Vailland, édités par

29 janvier

notre association, paraissent à un rythme semestriel, depuis juin 1994. Par commodité, je n'indiquerai plus désormais que « Cahiers », leur numéro et la pagination. 2 Paris, Éditions Delga, 2007. (Publication qualifiée de« fielleuse brochure» par José Pierre, un des pires suppôts d'André Breton, qui juge Vailland «totalement inféodé » au PCF, in La Planète affolée: surréalisme, dispersion et influences, /938-/947, Direction des musées de Marseille, 1986, p. 285.) 3 Ibidem, p. 86. 4 Écrit en 1950 mais seulement publié, grâce aux soins de René Ballet, bien après la mort de Vailland. (Paris, Éditions de la Différence, 1978.) Cet essai n'eut donc pas d'impact de son vivant. 5 Entretien avec Yves Neyrolles. Cahiers, n° 3, p. 49.

10

L'exposition surréaliste de cette année-là aura été un four. Jamais n'a été autant illustrée cette phrase de Marx, sur l'histoire qui bégaie et se termine en farce.6 C'est un Breton en décalage qui est revenu d'outre-Atlantique, plein de poupées hopies dans la tête, d'occultisme, de tous les oripeaux de l'irraison... Un «isme» en chasse un autre et le poète, il le pressent douloureusement, a été doublé par les existentialistes. En choisissant l'exil, durant l'Occupation, il a fait une erreur et laissé à d'autres le soin de souffler sur les braises. Il est vrai que Breton, en octroyant sa première interview au Figaro, a donné à ses détracteurs des verges pour se faire flageller. Dans son pamphlet, Vailland fait mouche: pour que le Figaro accueille et absolve le pape du surréalisme, il y a bien une raison.? Imparable, sa démonstration sur la culture... Si le fils d'ouvrier, de paysan «trouve dérisoire que l'on mit des moustaches à la Joconde », c'est que, pour lui, c'est déjà «une victoire que d'avoir conquis cette culture qui permet d'aimer la Joconde première manière ».8 Pier Paolo Pasolini, Jean Genet, Pierre Guyotat, ne virent ou ne voient dans Mai 68 qu'une révolution de petits-bourgeois. Vailland n'a pas de mots assez durs pour cette jeunesse qui de son vivant, dès le début des années 60, aspire déjà à jouir sans entrave dans un démagogique «ici et maintenant ». Il n'est pas tendre au passage pour son passé, ces enfantillages, cette immaturité et le refus (idéaliste) à empoigner le monde qui furent les siens. Les forfanteries et les dissidences vestimentaires telles que les décrivent Georges Simenon, dans Le Pendu de Saint-Phollien, ou Flaubert, dans L'Éducation sentimentale, des sempiternels Incroyables, zazous, babas-cool ou punks, piaffant aux antichambres du pouvoir, qui portent Rimbaud à la boutonnière, ne jurent que par la subversion et vénèrent Dada dès lors qu'il est embaumé et muséifié. Les arguments, les faits, sont là, sèchement assénés. Vailland sait que la bataille de Stalingrad fut aussi un chef-d'œuvre d'état-major. Il ne peut plus penser comme naguère qu'un général soit «dérisoire par définition ».9 Il connaît la Il e thèse de Marx sur Feuerbach: «Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c'est de le
transformer. » La transformation du monde sera la grande affaire de Roger Vailland.

* Ernst Bloch parlait des deux courants traversant le marxisme, un courant froid et un courant chaud.
6 «Lorsque l'histoire se répète, c'est la première fois comme tragédie et la seconde fois

comme farce. » 7 Quinze ans après, il collaborera au Figaro. Y avait-il une raison? 8 Le Surréalisme contre la Révolution, op. cil., p. 65. 9 Ibidem, p. 90.

Il

Ex-surréaliste puis libertin s'adonnant à de délictueuses parties échangistes ; militant inassouvi et journaliste malheureux; romancier communiste qui roulera en Jaguar à la fin de sa vie; drogué, mais grand résistant; alcoolique et obsédé sexuel, mais amateur de cyclisme et ascète lorsqu'il écrivait, Vailland, qui avait très tôt commencé à opérer le «dérèglement de tous les sens» cher à son idole Arthur Rimbaud, fut l'ennemi juré du train-train. TI aimait boire, adorait les femmes, le grouillement des terrasses de cafés, et marchait des heures et des heures tant dans les villes qu'à la campagne, dans une curiosité toujours en éveil. Élisabeth Vailland (1916-1983), aima cet homme malingre, rocailleux, auquel on doit cette mise à nu du bonheur et de l'abjection. «Putassier », « alcoolique », «drogué », «pédéraste », «bordelique », «bordelier» : tels étaient les qualificatifs qu'elle avait entendus à son sujet.1OTIs partageront tout, pendant seize ans de vie commune, elle et lui, militantisme politique comme enjouements sexuels. Elle prend en charge leur vie matérielle. Le soir, il lui lit son travail du jour; elle l'accompagne dans les claques de Lyon, de Marseille ou de Paris, avec un flacon d'eau de Cologne dans la
poche pour désinfecter les bidets.
11

Désintoxiqué - le parallèle vaut avec la politique - l'homme d'aréopages se fera solitaire, ossifié sur son indépendance. Sans regrets. Avec singulièrement une forme d'angoisse, que l'on sent aux aguets en lui. Roger Vailland a eu une vision de l'être humain pour le moins fluctuante, qui l'a parfois fait écrire tout et son contraire, de phrases emphatiques jusqu'aux remarques les plus acides. Les seules choses qui ont toujours fait limite pour lui furent le racisme, l'antisémitisme, la xénophobie et (mais dans une moindre mesure) une certaine conception de la nation, de la patrie. Fidèle par une forme d'atavisme aux idées communistes, il n'attendait néanmoins plus rien d'un parti. Vingt-cinq ans après sa mort, les pays du «socialisme réel» se sont effondrés; il nous aura été servi bien tiède, Fukuyama à la clef, la théorie de la fin de l'histoire. Alors que toutes choses se délitent, se délient, le marxisme, la lutte des classes, seraient passés à la poubelle de l'histoire... On sait pertinemment qu'il n'en est rien... En s'interrogeant sur la pérennité ou non d'une forme-parti, un certain nombre de militants de gauche ou d'extrême gauche semblent enfin revenir à une approche dialectique. Les temps ont changé et les moyens d'oppression se sont

10Entretien avec Guy Lacour. Révolution n° 186, 23 septembre 1983, p. 57. II Voir Drôle de vie, son autobiographie écrite en collaboration avec Philippe Garbit. Paris, J.C. Lattès, 1984, rééditée en 2007. Livre parfois approximatif, qu'il s'agisse des conditions d'embauche par Pierre Lazareff ou de sa collaboration à la Tribune des Nations (communiste) et non Tribune de la Nation, qui était un journal gaulliste. Vailland n'est pas né près de Reims, mais à 98,S kilomètres de là; le prénom de Roger Gilbert-Lecomte n'est pas Gilbert, mais Roger, etc, etc. 12

successivement déplacés, il est normal que les manières d'y contrevenir et les structures de défense et de mobilisation se modifient. Pour Marx, ce sont souvent les personnages qui se meuvent en pleine contradiction qui font avancer l'histoire. Espion pendant la guerre, probable porteur de valises à l'époque de l'Algérie, Vailland fut-il réellement un agent soviétique, comme me l'a avancé Pierre Soulages, le grand peintre abstrait, dont Roger fut un des premiers «inventeurs» dans l'immédiat aprèsguerre ?12 Pas étonnant qu'il soit devenu un héros de roman de gare, avec Régine Deforges et son Alger, ville blanche.13 Après maintes aventures au bout du monde, en Argentine avec Noir Tango, en Indochine avec Rue de la soie et La dernière colline, aux Caraïbes avec Cuba Libre, l'héroïne de La Bicyclette bleue, Léa, s'en revient au cœur de la France et aux « événements» d'Algérie - on ne disait pas encore « guerre », le mot était interdit à la presse. Roger Vailland la rencontre au Café de Flore, la dragouille vite. TI a les mains baladeuses, conforme à sa légende. (Cet échafaudage de simulacres qu'il avait lui-même partiellement bâti.) Au bar du Pont-Royal, elle le retrouve en compagnie de Roger Vadim. TIlui propose la botte, avec Élisabeth, en tiers, et fait mine de la prêter à l'un de ses éditeurs (Jean-Claude Fasquelle). TIs s'entretiennent, elle et lui, bien sûr, des... Liaisons dangereuses et de la Merteuil ; on y croise les ombres profuses de Francis Jeanson, d'Henri Curiel et d'Henri Alleg, l'auteur de La Question (né en 1921). TIY a de multiples éléments qui concourent à bâtir un livre, des idées, des souvenirs, des mots, naturellement, avec leur charge spécifique, étymologique ou émotionnelle (les mots qui nous relient à notre mère - la langue est dite « maternelle» -, à notre voisin, les mots contre lesquels on bute, avec lesquels on joue, on aime, on meurt). Cela doit se nouer, s'enchaîner, même si des choses s'esquivent, se dissipent, pour finalement s'évanouir. Question d'historicité, les recherches sur Roger Vailland se sont réorientées sur trois fronts, ces dix dernières années: la sexualité, la nature de son engagement après son départ du Parti communiste et la perception que l'on fait de lui sur l'échiquier politique d'aujourd'hui.
« Wir sind nichts ,. was wir suchen, ist alles... », H01derlin.

« Nous ne sommes rien, ce que nous cherchons est tout...

»

La plupart des témoins directs ont disparu, désormais. Je cherche les survivants, par téléphone, tombant sur des voix claires ou égrotantes, c'est selon, ou faisant chou blanc. Tous ces gens qui se seront effacés ou enfoncés dans la nuit... Je tombe sur un médecin, qui laisse son répondeur, les horaires d'ouverture de la Clinique du Perpétuel secours... des bruits de fax. D'autres mondes... Sans choir dans les chausse-trapes, dont notre langue et nos modes
Zao Wou-Ki (courriel, 4 septembre 2007), m'a renvoyé à Pierre Soulages, comme« ami intime» de Roger Vailland. 13Paris, Librairie Arthème Fayard, 2001. (Situé en 1959/1960.) 12 me le donnant

13

de pensée sont emplis, ou des explications vaguement psychologisantes, nous verrons au fur et à mesure comment se déconstruit et se reconstruit la complexité d'une existence humaine - celle de surcroît de l'un des plus grands écrivains de langue française du siècle dernier -, à l'aune des actes, des faits et dans la nature de son temps, de la société et de la culture qui le secrètent. Roger Vailland, pour la générosité et la rigueur du regard qu'il porta sur son univers, est un écrivain atypique, qui ne pouvait que trouver sa place dans une collection de socio-anthropologie comme celle-ci. Dois-je dire que Pierre Bouvier en est, de longue date, un des plus attentifs lecteurs? TI restait des terres vierges à défricher et il m'aura fallu convoquer des sources, avec ce que cela a de martial, de judiciaire. Un nouveau «Vailland» était nécessaire, que voici.

14

Première partie

CLAIRS-OBSCURS

« La Truite c'est moi-même m'interrogeant sur les personnages que je sue à mesure que je les sue. On ne peut pas être plus nu (et j'en suis sorti complètement vidé), mais personne ne s'en est aperçu. » Roger VailIand, 6 juillet 1964. ln Écrits intimes. Paris, Gallimard, 1982, p 751.

I
La germination du tamarin

C'est par un œil, une fois n'est pas coutume, que tout va commencer. Celui d'un cardina1. Le cardinal de Bernis, observant Casanova besogner sa maîtresse de l'heure.14 Un œil planté comme un poignard ou un kriss dans la bourre d'une banquette. «La première de mes sensations fut l'étonnement que produisit en moi l'ombre de mon corps », écrit Bernis. Si Lucie, dans La Fête (1960), ressent la séance de prise de vues « comme une humiliation », la façon dont Duc lui dit «montre tes yeux» est bien instructive. Le mot «yeux» est mentionné avec une incroyable insistance, neuf fois dans la même page... Une Lucie dominée par le regard de Duc et qui finira par ne plus vouloir être qu'un «objet» entre ses mains. (Vailland, on en mesurera tous les tenants et aboutissants d'ordres psychanalytiques, avait 1'« œil spadassin », écrit Claude Roy15, qui en surajoute immédiatement16, évoquant ses « yeux-flèches ».) en Bernis reluque, c'est Casanova qui le raconte. Les coups de reins, les coups de dague. C'est comme un jeu de miroirs. Copuler, en italien, se dit scopare. Mais on parle aussi de «pulsion scopique» pour désigner le voyeurisme. Car derrière le jeune diplomate, caché pour observer Casanova, il y a un homme, Roger Vailland, qui exerce son fameux «regard froid », au bistouri, qu'il porte sur le monde. (Le « regard froid du vrai libertin» est une formule de Sade, il convient de s'en souvenir. Le Regard froid sera un recueil de ses réflexions théoriques, d'esquisses, de libelles courant de 1945 à 1962.17)Chez Vailland, nous sommes des voyeurs, invités à suivre autant de leçons de choses.

14 Éloge du cardinal de Bernis, Paris, Grasset,

1956. Un livre dédié aux « amateurs » : c'est ».

ainsi que Vailland avait fini par désigner les modernes «happy-Jews 15Nous, Paris, Gallimard, 1980, p. 225. 16Même page. l? Paris, Grasset, 1998.

Mais il Ya libertins et libertins. Le mot «libertin », on l'apprend au lycée, possède deux sens, selon qu'on l'utilise au xvne siècle ou au siècle suivant, qu'il induit la question de l'affranchissement de Dieu ou plutôt la «liberté» sexuelle. Le libertin, c'est d'abord l'homme qui s'affranchit de Dieu, puis c'est l'homme sans Dieu. Pas la seule inconduite de l'aristocrate s'estimant au dessus des lois, qui veut qu'on chasse la femme comme on chasse le lièvre, la traque, et va jusqu'au couperet, jusqu'à la mort. Sitôt ont-elles cédé, sitôt sont-elles lâchées. Les libertins, chez Pascal, sont déjà des orphelins de Dieu. Valmont est désinvolte. Son élégance, son insolence, lui sont naturels. TI faut, à chaque instant, se préparer à mourir. Une logique dont le point d'orgue sera chez Sade avec des textes comme son Dialogue entre un prêtre et un moribond ou La philosophie dans le boudoir. Dieu? On a décapité un roi - de droit divin - et Dieu n'a pas bougé d'un iota. Dieu n'existe pas. Pour l'auteur de La Truite, le XIXe est une « nuit horrible ». «Étiquette pour étiquette, ce qui me ferait plutôt plaisir, c'est "écrivain du xxr siècle". » (1957.) TI faut se situer aux antipodes. Aristocrate ou bolchevik. Marat (révolutionnaire) ou Lamballe (prince) selon deux de ses projections romanesques. Dans l'après-guerre, il était en extase devant son ami Simon Nora, brillant jeune inspecteur des Financesl8 mais de sensibilité trotskiste, et sa femme d'alors, dont le nom s'adornait d'une particule, Marie-Pierre de Cossé-Brissac. Roger, très «talon rouge », béait d'admiration que ce fils d'un petit médecin juif eût épousé la descendante de quatre maréchaux de France et rejetonne d'une des familles les plus nobles qui fut. À l'époque où il habitait l'avenue de Verdun à Sceaux, Vailland envisagea même d'adopter le patronyme de ses hôtes en se faisant appeler Vayant de Meyenbourg.19 Pleinement homme du XVIIIe siècle, il ne consacrera pas moins de six œuvres au libertinage: Esquisse pour le portrait du vrai libertin (en 1946) ; son Laclos (Laclos par lui-même. Paris, Éditions du Seuil, 1953) ; le Bernis (Éloge du cardinal de Bernis, 1956) ; le Monsieur Jean, de 1957, alors qu'il préface, la même année, Les Mémoires de Casanova; et le film avec Vadim, d'après Les Liaisons dangereuses. C'est si amusant de jouer au chat et à la souris, même si cela n'est pas du goût de tout le monde. Surtout quand on permute les rôles, d'ailleurs... Dominique Fernandez, lauréat du prix Médicis, en 1974, pour Porporino, et du Goncourt, en 1982, avec Dans la main de l'ange, l'aura appris à ses dépens. Né en 1929, il s'est vu brutalement suspendre, en novembre ]957,
18Simon Nora (1921-2006) était le frère de l'historien Pierre Nora (né en 1931), l'inventeur des Lieux de mémoire. 19Voir à ce sujet Yves Courrière, Roger Vailland ou le libertin au regard froid, Paris, Plon, 1991, p. 428 et p. 726. En décembre 1947, ses amis De Meyenbourg eurent pitié de sa situation matérielle et lui offrirent l'hospitalité, jusqu'en décembre 1950, dans un pavillon de banlieue. 18

de ses fonctions d'enseignant à l'Institut français de Naples pour avoir donné sur Roger Vailland, qu'il perçoit comme un sado-maso, une conférence par trop sulfureuse. Vailland aime le xvnr siècle, l'inteHigence d'un Laclos, la finesse théorique d'un Sade (et ses engagements, pour la liberté, contre la peine de mort notamment). On retrouvera cela chez Stendhal, ensuite, avec l'égotisme. Une filière ascendante, via Sade, Laclos, Bernis pour remonter, comme une truite dans le vivier, jusqu'à Retz. Le cardinal de Retz. Retz, Laclos et Stendhal: c'étaient trois noms d'écrivains qu'il se plaisait volontiers à accoler et qui ont en commun d'avoir été habités par ces questions-là. Vailland confia, au détour d'une phrase (Drôle de Jeu), qu'il ajouterait «peut-être» Sade, «pour sa prodigieuse faculté d'irrespect ». Dans Paris-soir, le 26 août 1930, alors que Paul Poiret habille la bourgeoisie et que les tennismen français écrasent leurs adversaires à Wimbledon, il n'hésitera pas, à la faveur de la parution d'une nouvelle édition de Justine ou les infortunes de la vertu, à parler de Sade dont «plus de la moitié (de l'œuvre) est consacrée à des aperçus théoriques ». Un Sade «qui fait continuellement appel aux méthodes de Spinoza et de Montesquieu ». Car si Retz n'est nullement cet autre grand prélat, Richelieu, surnommé «richelit », s'agenouillant sur un prie-Dieu avant de faire l'amour, Laclos et Sade ne sont ni Marivaux, ni Crébillon. Différence de génération. L'une est aux tisons de la Révolution. Le marquis Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) préside (un temps) la Section des Piques et l'officier Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803) aura été la seule des Lumières encore vivantes sous la Révolution à en avoir été partisane et à l'avoir soutenue. Laclos se flattait d'avoir dénoncé la corruption d'une aristocratie de cour que la Révolution avait emportée avec l'Ancien Régime. Il savait aussi que l'on confondrait l' auteur( -narrateur) avec ses personnages et son roman avec un catéchisme de débauche. Les Liaisons dangereuses (1782), initialement conçues comme une machine de guerre contre le pouvoir royal, sont devenues, en deux siècles, un des chefs-d' œuvre de la littérature mondiale, enthousiasmant, après Stendhal et Baudelaire, Francis Carco, Giraudoux ou Malraux. Longtemps livre du second rayon et prétexte à éditions illustrées plus ou moins lubriques avec des marquises en robes à panier retroussées et des vicomtes en perruques de guingois, elles ne cesseront, de Christopher Hampton aux films de Stephen Frears et de Milos Forman, de susciter adaptations et imitations tantôt en costumes historiques et tantôt transposées dans l'actualité. Intemporalité d'une œuvre qui parle des pulsions amoureuses, de la maîtrise de soi et de l'insoumission aux normes sociales! Laclos, en officier du génie, compose un roman qui reprend la forme épistolaire, souvent exploitée de son siècle, et tous les motifs du libertinage, devenus presque des poncifs. Mais il les agence, les combine, en une géométrie rigoureuse. En ce sens, la réflexion de Roger Vailland sur le

19

graphisme du «0 », en juin 1942, est bien éclairante.20 «Je fus toute une journée incapable de dessiner un 0 sur mon ardoise, à cause de l'idée que je me faisais de la perception du O. » Dès l'enfance, il perçoit les phrases comme sculptées et une page sera avant tout dessinée, plus visuelle que sonore. Papa était géomètre. Le Valmont de Vailland et de Vadim, lui, sera un diplomate du Quai d'Orsay et partagera son temps libre entre Deauville et les sports d'hiver. Comparé à celui - sans espoir - de Heiner Müller, celui de Roger Krumble sera un adolescent livré à lui-même dans la bourgeoisie huppée de New York.

* TIn'y a paradoxalement que très peu d'érotisme dans l'œuvre publié de son vivant de Roger Vailland, et quasiment jamais de pornographie. Tout juste du sexe, sous toutes ses formes. L'imagination humaine ne connaît pas de limite, et elle ne peut s'inscrire durablement dans le carcan de « figures» figées, réifiées. Pas de grivoiseries, c'est plus radical, au sens étymologique: radici : racine. Le désir, le plaisir, ne seront jamais séparables d'une volonté de puissance, d'une fascination pour la violence. Ainsi, dès Drôle de Jeu, son premier roman, ce seront des situations, à la manière de ses auteurs fétiches et des libertins, dont La Fête et La Truite seront l'apothéose. La femme, le corps fascinant de la femme, vont de pair chez lui avec le jeu. TIy eut la prostitution, l'amour tarifé, comme il y eut l'opium ou le whisky. Pour lui, «il est certainement plus facile de faire l'amour à cent femmes différentes que de le faire cent fois à la même ». Il fréquenta sa vie durant les boxons de la rue Saint-Denis, la cibiche au bec, pour de noires parades à la Edwarda. Roger Vailland, selon mes estimations, a eu environ sept cents partenaires, prostituées comprises. Un nombre déjà conséquent qui l'apparente à Casanova et au Don Giovanni de Mozart (mille e tre). C'est énormément par rapport à la moyenne d'un homme de sa génération (une quinzaine), mais nettement moins que Georges Simenon -le chiffre paraît incroyable - dix mille femmes. Dans Les Mauvais Coups publiés quasi-confidentiellement, à l'époque - il ne s'en fallut pas de beaucoup pour que tout cela se dévoyât en fête. (Symptomatiquement, JeanJacques Brochier ne donne que huit romans et non neuf, en 1969.21 Les Mauvais Coups n'y figurent pas.) Toute La Fête est là, en germe. La notion d'être souverain, l'intérêt pour la nature, les imbroglios amoureux et sexuels.22Roberte est une rabatteuse, comme le sera Léone.

20 Écrits intimes, p. 70. (J'écrirai par la suite Éc. i.) 21 Roger Vailland: Tentative de description, Paris, Losfeld, 1969, p. 147. 22 Significativement, la traduction en anglais de La Fête, par Peter Wiles, s'appellera Sovereigns, London, Cape, 1960.

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Le politique, l'érotique. On en revient toujours là, avec Vailland. Une phrase de Pierre Bourgeade, tiens, Pierre, justement, que j'ai cent fois reprise ou donnée à commenter à mes étudiants, tant elle me paraît juste, ramasse cela en quelques mots: «Je crois que l'homme est deux fois prisonnier. Prisonnier de sa peau. Il cherche à en sortir. Un moyen: l'érotisme. Prisonnier aussi de la société et de l'histoire. Il cherche donc aussi à combattre cette oppression: le pouvoir, les pouvoirs. Érotique et politique se rejoignent. »23 Habitant dans la cité, au sens de la polis grecque, citadin, citoyen, l'homme est, par définition, un être politique. Il ne défend sa liberté qu'en faisant de la politique, au lieu d'être fait, «refait» par elle. Et comme « il n'y a pas de liberté sans organisme, organisation », Vailland luttera aux côtés puis, pour un temps assez court, au sein du Parti communiste. Mais pour lui, organisation ne signifie pas uniformisation. Féru de botanique, l'écrivain sent que, comme une plante, «un parti peut végéter faute de conflits intérieurs ». Je trouve Max Frisch (1911-1991) assez proche de Vailland, quand il note: «Je ne méprise pas les partis. Je pense que certains buts politiques ne peuvent être atteints sans eux. Mais ils ont besoin de sympathisants qui les critiquent, qui les tiennent en alerte, qui se situent en dehors de leur idéologie. » Roger Vailland défend une certaine idée de la littérature, de la langue. D'où sa fidélité, parfois un peu guindée, à l'imparfait du subjonctif, et dont il fera une timide tentative d'abandon dans La Fête. Dans La Fête, le narrateur et sa compagne vont visiter le chantier d'un tailleur de pierres et choisissent cinq dalles de marbre et de granit. Les divers matériaux sont décrits dans une très longue phrase, qu'en suit une autre, de trois mots: «On leur livrera ». (Ah, ce futur final du paragraphe! Vailland est un maître dans l'usage du temps des verbes; quasiment personne n'ose «attiser» un temps par un autre comme il sait le faire. Sur la concordance des temps, l'incipit de 325.000 Francs est éloquent, chaque paragraphe introduisant la valeur d'un temps différent. La phrase la plus incolore est chez lui enluminée par un usage grammatical imprévu. La concordance des temps, on devrait le savoir depuis Racine: il n'yen a pas.) Dans la vie et l'œuvre de Vailland, action politique et libertinage ne s'opposent pas. Ce sont deux manifestations de la même volonté, ne pas se «laisser avoir ». Ni par l'amour-passion, amour pâti, subi. «L'ombre de ton

ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien... » Ni par le pouvoir et ses
institutions. Chez Vailland, on s'aime dans la liberté. L'amour-passion n'est qu'un autre versant, tout aussi abject, de l'amour de Dieu. Un libertin, étymologiquement, est un esclave qui échappe à ses maîtres, s'affranchit de lui-même avant qu'on ne daigne l'affranchir. Un nègre marron, en somme. Il se met au dessus de la loi. Un homme qui lutine bergères comme aristocrates mais refuse et conspue les révérences. Marat, dans Drôle de Jeu, voyage en
23 ln Chroniques de ['Art Vivant, n° 31, juin 1972.

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première; Rodrigue, son commensal pourtant, en troisième, tandis que Caracalla, leur patron, qui aime le luxe, se goberge de champagne...24 Ils sont pourtant tous trois camarades de combat. Vail1and, même s'il est conscient qu'un changement social ne se fera pas seul, décrit peu de foules, mais plutôt des trajectoires individuelles. Même si Louise Hugonnet dans Beau Masque, affirme: «Il faut être plusieurs pour se battre », et que plus loin Pierrette apostrophe Vizille (qui est tenté par une action personnelle dans la violence) : «Tu veux faire la révolution tout seul? ». «- Mais aujourd'hui ce n'est plus possible », répondra (indirectement), le délégué syndical Chatelard dans 325.000 Francs, à un visiteur qui lui dit : «Le gamin aussi

veut faire sa révolution tout seul. » Ce qui importe à Vail1and,c'est surtout
le face à face avec soi-même, tant ses héros se perçoivent comme « singuliers ». Certes, Marat est un individu déterminé par des circonstances extérieures, il en est conscient, mais c'est sur son «être» qu'il s'efforce de fonder sa démarche. (En témoigne tout au fil du roman la fréquence des termes « singularité », « individu» ou « personne ».) « Un héros se forge, un héros s'éprouve, un héros se trempe. » Vailland le dit dans une conférence, en 1952, intitulée Le héros de roman25: et cela s'applique à tous ses romans, de sa période « communiste» ou non.26Il faut coïncider avec soi-même. Nous savons d'ailleurs que l'écrivain prenait un soin vétilleux à choisir patronymeset toponymes. « Duc» et « Milan» sont des noms de rapaces, on a suffisamment glosé là-dessus. Hypothétique narrateur impartial, Duc rappelle le surnom de Gorki (Douka), renvoyant à Douk (Duc) du poème de Pouchkine Angelo (1833) inspiré par Mesure pour mesure, de Shakespeare. Mathurine, la jeune standardiste téléphonique qu'il va circonvenir, dans sa pièce de théâtre Monsieur Jean, s'appelle Mathurine Leduc. Vailland, qui avait besoin de s'identifier à un narrateur omniscient ou à une instance narratoriale qui soit à la fois juge et partie, s'en est expliqué en novembre 61 dans les Écrits Intimes, page 654 : «Duc (est) à la fois moi-même et un

autre, mais j'aurais dû en parler comme d'un "confrère". » La manière dont
il a mis en scène dans ses romans un personnage de narrateur qui s'exprime à la première ou à la troisième personne est explicite. «Le torse large, les membres courts, le visage comme un bec, les doigts crochus, ses mains: des serres. C'est un rapace. » (La Fête.) Dans Un jeune homme seul, EugèneMarie Favart, son double évident, est une projection limpide de lui. Son père y est géomètre-expert, comme le sien. 1944, Marat; 1947, Milan: ils auront le même âge. Dates, âges, correspondent, dans la plupart des romans. S'il décrit une vache qui vêle, c'est sa propre maïeutique d'écrivain qu'il
c'est Daniel Cordier, Ie secrétaire de Jean Moulin. Un livre de souvenirs de Cordier s'appelle d'ailleurs Alias Caracalla, en hommage à Vailland. 25 Cahiers, na 3, p. 243. 26 À la recherche de l'héroi:sme, c'est le surtitre généra! que Vailland propose pour ses romans en 1951. 24 Caracalla,

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