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Roland Lew

339 pages
Si la plupart des écrits de Roland Lew portent sur la Chine et sur l'invention historique que fut le socialisme réel, on aurait tort de ramener ses travaux à la sinologie, ou à limiter ses recherches à une approche comparée des systèmes totalitaires soviétiques et chinois. Au-delà de ces travaux la problématique unique qui guidait sa réflexion était celle de l'auto-émancipation sociale.
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L'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Roland Lew
Communisme chinois socialisme réel et auto-émancipation

Coordonné par Guilhem Fabre, Jean-Jacques Gandini et Angel Pina

Publié avec le concours du CNL et du CNRS

L 'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Fondateurs
Serge JONAS et Jean PRONTEAU

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Directeurs
Michel KAIL et Numa MURARD Comité scientifique Michel ADAM, Pierre ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIRR, Monique CHEMILLlER-GENDREAU, Catherine COLLlOT -THÉLÈNE, Catherine COQUERY -VIDROVITCH, René GALLlSSOT, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ, Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard NAMER, Gérard RAULET, Robert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas TERTULIAN

Comité de rédaction
Marc BESSIN, Sylvain BOULOUQUE, Patrick ClNGOLANI, Christophe DAUM, Jean-Claude DELAUNAY, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Claude DIDRY, Elsa DORLlN, Jean-Pierre DURAND, Jean-Pierre GARNIER, Bernard HOURS, Michel KAIL, Pierre LANTZ, Michael LÙWY, Margaret MANALE, Louis MOREAU DE BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU, Thierry POUCH, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAUBERGER, Monique SELIM, Richard SOBEL, Sophie W AHNICH, Claudie WEILL

Secrétariat de rédaction
Jean-Jacques DELDYCK

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09845-9 EAN : 9782296098459

L'homme et la société
de recherches
N° 172-173 Éditorial. La démocratie? (Michel Kail)

Revue internationale et de synthèses en sciences sociales
2009/2-3 5

***
COMMUNISME CHINOIS SOCIALISME REEL ET AUTO-EMANCIPATION

Roland Lew (Claudie Weill)

... ...

9 11 15

Avant-propos des éditeurs (G. Fabre, 1.-J. Gandini et A. Pino) L'itinéraire de Roland Lew (Guîlhem Fabre) Totalitarisme et société Orwell: l'exigence critique et le monde contemporain Les enjeux du débat actuel sur le totalitarisme... Masse et crise des sociétés dans l'entre-deux-guerres : La question du totalitarisme et la nouvelle figure de la révolte... Société civîle : vrai et faux débat... .. .. . .. .. .. .. . .. .. . ... .. .. .. . De Marx et du marxisme

21 39 59 69

Marxisme des intellectuels, marxisme pour le mouvement ouvrier: un même cheminement? ... .. .. .. .. .. .. ... .. .. .. .. . .. .. .. .. .. ... .. .. ... 77 Rubel et la question de l'éthique chez Marx Oublier Lénine? Sur le « socialisme réel» Le socialisme réel: une nouvelle donne... Est: ce qui se fait et se défait - Réflexions provisoires sur des bouleversements en cours et aux effets durables L'ennemi intérieur et la violence extrême: l'URSS stalinienne et la Chine maoïste La Chine comme analyseur L'air du temps, les intellectuels, l'analyse des révolutions et de leur devenir: la révolution chinoise comme analyseur 181 ... ..." 127 143 157 97 113

Révolutionnaires et paysans: le cas chinois et 1'héritage du marxisme classique... ... Jeux de pouvoir au sein du parti communiste Le régime « communiste» chinois etle monde ouvrier... Auto-émancipation

... ...

195 221 235

Résistance et altérité prolétariennes: remarques sur l'autopraxis

ouvrière......

...
...

... ...
...

247
255 259 275 ...295

Fin de siècle et auto-émancipationsociale Dit et non-dit de l'émancipation sociale... ...

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Bibliographiedes œuvresde RolandLew ... ... Postface: Repenserle socialismedénaturé pour penser l'émancipation sociale... (DanielHemery)

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HORS DOSSIER

Yves SINTOMER,Anja ROCKEet Julien TALPIN Démocratie participative ou démocratie de proximité?
Le budget participatif des lycées du Poitou-Charentes.. . .. . . .. .. . . . . . .. 303

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COMPTESRENDUS... RésuméIAbstract ... ... ... '" ... 321 335

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Toute la correspondance doit être adressée à la Rédaction: L'homme et la société - Jean-Jacques Deldyck - Université Paris-Diderot Paris 7
Boîte courrier 7027 - 75205 Paris Cedex 13 - Téléphone 01 572764 86 Les articles et les comptes rendus doivent parvenir par e-mail à : deldyck@univ-paris-diderot.fr ABONNEMENTSETVENTESAUNUMERO Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

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Editorial La démocratie?

Alors que la révolution était à l'ordre du jour, ou devait être remise à l'ordre du jour, la question de la démocratie n'était guère posée, dans et par le discours politique des théoriciens et militants de la révolution des années soixante et soixante-dix. La formulation de cette question servait alors au mieux à dénoncer la parodie de démocratie dont la démocratie représentative, ou bourgeoise, offrait le spectacle, et annoncer que la révolution allait, de manière quasi-automatique, entraîner l'approfondissement de la démocratie en une véritable démocratie populaire - mais cette expression avait été dévoyée -, en une démocratie réelle et non plus seulement formelle. Avec la «chute du mur de Berlin », la démocratie dans sa version libérale semble s'être imposée comme l'horizon indépassable de notre temps. D'autant qu'elle a reçu le renfort des droits de l'homme lui conférant une dimension universelle. C'est cette configuration qui inspire les analyses critiques de la démocratie libérale, au nom de la démocratie elle-même. L'enjeu étant alors de définir le principe même du concept de la démocratie. Ces analyses, qu'on ne saurait négliger, ne doivent pas faire oublier que la démocratie libérale ne se définit pas seulement par elle-même, mais aussi, et peut-être surtout, par ce qu'elle désigne comme son ennemi. La période de la guerre froide a permis à cette démocratie de se poser en s'opposant au «communisme ». Un ennemi bien complaisant puisqu'il s'acharnait à pervertir les principes dont il prétendait s'inspirer. Au nombre desquels, l'approfondissement de la démocratie. Ainsi, la démocratie libérale se voyait-elle justifiée en ce qu'elle endiguait le processus totalitaire communiste, comme « elle» avait antérieurement vaincu le totalitarisme nazi.

L'homme et la société, n° 172-173, avril-septembre 2009

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Éditorial

Cet ennemi terrassé, la démocratie libérale ne pouvait ainsi rester comme suspendue dans le vide, renvoyée seulement à elle-même. Le candidat au statut d'ennemi ne manqua pas de se présenter, le terrorisme international, représenté, dans les deux sens du terme, essentiellement sinon exclusivement, par sa figure islamiste. Un ennemi idéal, puisque le terrorisme est injustifiable politiquement dans la seule mesure où, d'une part, il instrumentalise celles et ceux (soulignons qu'il est réducteur et moralisateur de les enfermer dans le statut de « victimes innocentes») qui tombent sous le coup des actes qu'il fomente, et où, d'autre part, il valorise les pouvoirs qu'il prétend affaiblir. Le recensement de ces deux approches de la démocratie, celle que nous venons d'évoquer, qui la rapporte à ce qui lui est extérieur, qu'elle définit comme son autre étranger, et celle, précédemment signalée, qui mesure la pratique démocratique à ce que l'on soutient être son principe, nous incite à tenter de les articuler l'une sur l'autre. Un détour par la Grèce antique devrait nous aider à mettre en lumière cette articulation. « La démocratie est le régime où l'on se partage les magistratures par tirage au sort» (Aristote, Rhétorique, 1365 b 31-32). Définition significative, voudrions-nous arguer. Le «on» de «où l'on se partage» n'est pas aussi indifférencié que l'emploi du pronom impersonnel semble l'indiquer, car il dénote les citoyens, qui ne représentent qu'un dixième de la population. Il n'en reste pas moins que la pratique du tirage au sort (ce qui nous intéresse ici) indique très clairement que la valeur politique est affirmée comme la valeur sociale la plus haute. Dès lors que l'on est reconnu citoyen, on peut exercer à tout moment n'importe quelle magistrature, législative, exécutive, judiciaire. Aucune magistrature, qui intéresse donc le bien commun, ne relève d'une spécialisation, elle est la citoyenneté en acte. La distinction entre monarchie, aristocratie, oligarchie et démocratie n'est pas affaire de nombre (le pouvoir d'un seul, de quelques-uns, les meilleurs ou non, de tous), elle passe entre les régimes qui reposent sur la spécialisation de la politique, réservée alors à ceux qui présentent (par héritage, par nature ou par sélection) telle ou telle caractéristique légitimant leur prétention à exercer le pouvoir (les trois premiers régimes de notre énumération) et celui dans lequel le pouvoir est du ressort de tout un chacun ou chacune. En d'autres termes, entre ceux qui déterminent la politique comme une technique (qui méritent ainsi la qualification commune de régimes technocratiques) et celui qui confond politique et socialisation. Dans ce dernier cas, la politique ne se traduit pas par une forme de gou-

La démocratie?

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vernement, ne se confond pas avec une activité de gestion, elle est par ellemême la mise en œuvre de la socialisation, tenue pour définitivement problématique et dont il s'agit, toujours et encore, d'interroger et de porter les valeurs. Au regard de cette exigence politique, l'être social n'est pas, il a à être. L'actualisation de cet avoir à être est la politique.
« [...] la démocratie n'est pas un modèle institutionnel, elle n'est même pas un "régime" au sens traditionnel du terme. La démocratie c'est l'auto-institution de la collectivité par la collectivité, et cette auto-institution comme mouvement. Certes, ce mouvement s'appuie sur, et est facilité chaque fois, par des institutions déterminées, mais aussi par le savoir, diffusé dans la collectivité, que nos lois ont été faites par nous et que nous pouvons les changer. » (c. Castoriadis, La Montée de l'insignifiance, Paris, Seuil, 1996, p.18?)

Enfermer la politique dans une logique gestionnaire, c'est la situer en face, en vis-à-vis, de la société, dans la posture de l'expertise, qui s'assure du bon déroulement de ce que l'on appréhende alors comme un processus social, comme une mécanique sociale. La société doit être préalablement dépolitisée pour pouvoir ainsi être confiée à ces mains expertes, technocratiques ou politiciennes. Trop souvent, les sciences humaines, au premier chef l'économie et la sociologie, prolongent cette objectivation, ignorant les recommandations, entre autres, de Sartre:
« L'homme est pour lui-même et pour les autres un être signifiant puisqu'on ne peut jamais comprendre le moindre de ses gestes sans dépasser le présent pur et l'expliquer par l'avenir. C'est en outre un créateur de signes [...] L 'homme construit des signes parce qu'il est signifiant dans sa réalité même et il est signifiant parce qu'il est dépassement dialectique de tout ce qui est simplement donné. Ce que nous nommons liberté, c'est l'irréductibilité de l'ordre culturel à l'ordre natureI» (Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1985 [1960], p.115).

Réduite à assurer au mieux les conditions de possibilité de l'économie capitaliste (le traitement de la présente crise confirme amplement cette autolimitation \ la démocratie libérale ne peut manquer de s'inquiéter des effets néfastes de cette dépolitisation sur la légitimité que lui accordent les peuples. Il est, en ce sens, indispensable pour elle de fournir une preuve de sa néanmoins vocation politique. L'identification de l'ennemi et la mobilisation contre lui, qu'il soit intérieur ou extérieur, lui offrent cette occasion d'une re-politisation, sans déranger la forme oligarchique de la prise
1. Cf. Michel KAIL et Richard SOBEL,«Crise financière internationale: l'économie existe-t-elle? », L'homme et la société, n0l70-l7I, p. 5-8.

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Éditorial

des décisions concernant la société. À cet égard, comme nous l'avons déjà souligné, le terrorisme islamiste constitue un ennemi idéal puisqu'il affiche une ambition théologico-politique qui vise à gommer le champ politique au profit de la transcendance divine. Le combattre revient alors à se ranger sous la bannière de la politique. Nous ne prétendons pas que les démocraties libérales créent de toutes pièces un tel ennemi, mais assurément dégager le parti politique qu'elles en tirent. Avantage d'autant plus marqué que la lutte contre le terrorisme permet, avec la caution du politique revalorisé, de renforcer le sécuritaire au détriment du libertaire.
Michel KAIL

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Roland Lew

Au moment même des obsèques de Roland s'ouvrait dans la Salle Ernest Gellner de l'université centre-européenne de Budapest un colloque auquel je participais: déçu par l'ouvrage de ce dernier sur Nations et nationalisme qui a pourtant fait date, Roland avait soumis son exemplaire à mon attention: la thèse centrale, celle du nationalisme qui créerait la nation, avait également suscité des réticences de ma part. À l'affût des nouvelles parutions susceptibles d'enrichir ses questionnements, la curiosité boulimique de Roland ne se bornait pas aux ouvrages savants. Ainsi, lorsque nous travaillions Michel Kail, Roland et moi sur les deux numéros de L'Homme et la Société consacrés au sujet qui n'a cessé de le préoccuper, à savoir l'auto-émancipation sociale, nous avons évoqué tous trois nos dilections en matière de BD et ils ont tenté de me convaincre des charmes de Blake et Mortimer dont Roland m'a prété un album. C'étaient surtout les échanges qui le fascinaient: il avait cette qualité, en passe de devenir rarissime, de pouvoir travailler avec ses collègues sans jamais vouloir tirer la couverture à lui. C'est ce dont témoigne la multiplicité des groupes dans lesquels il intervenait et où nos chemins se croisaient souvent, à l'Homme et la Société où j'ai véritablement fait sa connaissance, rue Malher dans le séminaire sur les communismes qu'il animait avec Claude Pennetier, Bernard Pudal, Bruno Groppo, chez les «Russes» qui avaient fait partie en même temps que moi de I'IMSECO puis de l'lrenise et, incidemment, chez les «Chinois» de l'EHESS. Mais il en était d'autres encore que je ne connais pas. Sa réputation l'avait précédé, mais je ne l'ai vu pour la première fois en chair et en os qu'en 1983, lors du colloque Marx organisé principalement par René Gallissot qui m'a fait, quelques années plus tard, entrer à l' Homme et la Société. Mais nous sommes aussi allés ensemble à l'université d'été de la LCR où j'avais été conviée pour débattre de Rosa Luxemburg avec Michael LOwy et Jeannette Habel et où il est intervenu sur l'auto-émancipation. Il venait d'acquérir avec Anne leur « petit paradis» dans la Drôme et arborait son éternel short estival.

L'homme et la société, n° 172-173, avril-septembre 2009

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Roland Lew

L'auto-émancipation, sur fond d'une solide connaissance des communismes «réels» et des populismes qui servaient en quelque sorte de repoussoir, était son dernier cheval de bataille, un thème sur lequel il ne cessait de revenir, qui lui donnait bien du fil à retordre et qu'il a insisté pour faire figurer au programme, qu'il a élaboré avec Michel Kail, de la nouvelle formule de l' Homme et la société. C'est là-dessus que j'ai pu observer in situ son mode de raisonnement qui procédait pour ainsi dire en spirale, avec ce qui ressemblait fort à des répétitions aussi longtemps qu'un élément lui paraissait peu clair, comme s'il estimait que la réflexion n'était pas assez aboutie pour lui donner une formulation univoque. Lors de notre travail en commun sur les deux numéros, j'avais attiré son attention sur ce procédé qui m'apparaissait comme alambiqué, en particulier lors de la rédaction de l'éditorial du premier des deux que nous avons signé tous trois. Dans une conversation téléphonique peu avant son décès, il en avait convenu. Michel et Roland m'avaient incitée à rédiger seule celui du deuxième. Un peu par provocation mais aussi parce que je ne sais pas diluer, je leur avais soumis trois toutes petites pages, prestation que Roland avait jugée notoirement insuffisante: j'ai donc consenti à étoffer quelque peu le texte en m'adossant, moi aussi, à l'histoire. « Roland était un programme de recherche» dit Nicole Beaurain chez qui nous nous retrouvions autour d'une table à Montreuil, avec leurs conjoints respectifs, Anne van der Jagt et Juan-Jose Navascues, où les débats étaient toujours animés. Enfin, mais davantage en matière de plaisanterie, notre complicité s'articulait autour de notre judéité commune à laquelle Roland attribuait ce qu'il considérait comme son hypocondrie alors qu'il s'agissait d'une fragilité bien réelle.
Claudie WEILL (Pour le comité de rédaction de L'homme et la société)

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Avant-propos des éditeurs

« Le printemps va revenir et verdira ta fosse. » «Je n'ai pas le pouvoir de faire du bien à tous mais j'ai eu le bonheur de faire cela pour toi. » Lieou Tsong-yuan (p. 773 et 819)

Pendant quelque trois décennies, Roland Lew, notre ami Roland, voua la majeure partie de son temps à l'étude du « socialisme réel»: «cette invention historique, remarquait-il dans son dernier texte, qui cherche toujours son nom de baptême alors que ce socialisme est de fait dans son tombeau I ». Il présenta les résultats de ses observations et de ses analyses en plusieurs livres et en de nombreux articles dispersés dans les différentes publications auxquelles il collaborait plus ou moins régulièrement. Si la plupart de ces écrits portent sur la Chine, et si le nom de Roland est familier à ceux qui s'intéressent aux choses contemporaines de ce pays, on aurait tort de les ramener à de stricts travaux de sinologie; de même, parce qu'il y met volontiers en regard les expériences soviétique et chinoise, se tromperait-on à vouloir réduire la démarche de leur auteur à une pure approche comparée des systèmes socialistes. Qu'elles concernent la Chine ou le « socialisme réel », donc, ou bien encore la question du totalitarisme et le mouvement ouvrier international - pour mentionner deux autres sujets qui avaient pour lui un attrait de prédilection -, les recherches de Roland ressortissent en définitive, peu ou prou, à une problématique unique, qui fut la préoccupation constante et explicite de ses derniers jours, et sur laquelle il avait commencé à réfléchir de longue date, celle de 1'« auto-émancipation sociale». Expression dont il n'ignorait pas qu'elle n'était plus guère prisée en cette fin du XXe siècle, « âge des extrêmes », selon la formule d'Eric Hobsbawm. On pourra en juger par le choix de pièces ici rassemblées, dont la rédaction s'échelonne sur une vingtaine d'années, de 1979 pour la plus ancienne, à 2002, pour la plus récente.
1. «Les ressorts cachés du dynamisme chinois », Le Monde diplomatique, octobre 2004, p. 12.

L'homme et la société, n° 172-173, avril-septembre 2009

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L'homme et la société

Sur son parcours, Roland s'est expliqué lui-même. Dans le manuscrit demeuré en chantier de son dernier livre, lequel était intégralement consacré à ce thème, voici ce qu'on peut lire:
« Un mot, encore, sur l'auteur de ces lignes. Je viens d'une tradition socialiste de gauche (mais non stalinienne) : sioniste-socialiste très jeune, je suis passé adolescent à la gauche socialiste belge (la Jeune Garde socialiste), et de là au trotskisme, qui pour moi était un trotskisme luxembourgiste. L'essentiel, pour moi, était moins le parti Ge ne me sentais pas très léniniste) que le processus de l'autoémancipation sociale tel que je le comprenais, ou surtout le mécomprenais, ainsi qu'un antistalinisme à la fois raisonné et viscéral. C'est comme cela que j'interprétais (à tort ou à raison, je crois en fait à tort ET à raison) le message de mon organisation, et de sa figure de proue, Ernest Mandel, qui communiquait une passion (en partie inconséquente) pour tout ce qui concernait l'auto-émancipation sociale. Très jeune d'ailleurs je lisais Socialisme ou Barbarie, dont l'influence va s'imprégner en moi plus tard, mais fortement comme on le verra dans le texte. À l'approche de la trentaine sans m'éloigner d'emblée de mes conceptions mi-luxembourgistes, mi-trotskistes, j'ai suivi un cheminement en dehors des organisations, participant à des activités de moins en moins militantes et de plus en plus intellectuelles, éditoriales. Je suis devenu un chercheur et un enseignant sur les réalités du socialisme réel, surtout de la Chine, mais en continuelle comparaison avec l'URSS, et je suis devenu de plus en plus sensible à la question de la continuité et de la discontinuité entre le socialisme historique du XIXe siècle (que j'avais négligé au départ) et le socialisme et le communisme réel du XXe siècle. Inlassablement, dans les sujets que j'abordais, je revenais sur la question de l'auto-émancipation, de ses difficultés, de son échec, ou pire, de son absence. Un constat qui est particulièrement frappant dans le cas du maoïsme, de la révolution chinoise, et plus encore de la République populaire, cas que j'ai traité dans nombre de cours et de travaux divers. Il restait, il reste à déplacer la question, à l'élargir, à revenir à son centre: le rapport entre émancipation et auto-émancipation sociale. Et même, de manière plus ample, plus" agnostique ", il faut revenir sur l'auto-émancipation tout court, une thématique qui partirait, sans forcément s'y accrocher, à la figure particulière, singulière de l'auto-émancipation sociale des opprimés (ou encore à leur auto-organisation, un terme apparenté sans être un synonyme complet). 2 »

Au contraire de L'Intellectuel, l'État et la révolution 3, centré sur la Chine, dont il décida lui-même du contenu et dont il arrangea l'architecture d'ensemble, le présent recueil, qui offre un échantillon de sa production générale, n'a pas été conçu par Roland, et rien ne nous laisse supposer qu'il entrait dans ses intentions d'élaborer une anthologie de ce genre. Nous en assumons en conséquence l'entière responsabilité. À l'exception du texte intitulé« La Révolution chinoise comme analyseur », qui semble être le texte d'un exposé mais dont on ignore où et
2. Les Figures de l'auto-émancipation sociale: attentes et énigmes des temps modernes, dactylo., sans date. 3. L'Intellectuel, l'État et la révolution: essais sur le communisme chinois et le socialisme réel, L'Harmattan, coll. «L'Homme et la Société », Paris, 1997.

Avant-propos

des éditeurs

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quand exactement il aurait été présenté, et qui, à notre connaissance en tout cas, est resté inédit, cet ouvrage reprend des articles que Roland avait confiés à diverses revues belges ou françaises, spécialisées ou militantes Critique politique et L'homme et la société, aux comités de rédaction desquelles il appartenait, Contradictions et Cultures & Conflits - et à deux organes trotskistes: Critique communiste et Rouge. Nous y avons ajouté trois communications présentées à des colloques et une contribution préparée pour un ouvrage collectif. Les matières ont été classées en cinq rubriques, en fonction de leur thématique principale: Totalitarisme et société ; De Marx et du marxisme; Sur le « socialisme réel» ; La Chine comme analyseur; Auto-émancipation. Elles sont reproduites sans modification, sauf pour la correction des fautes d'impression et de deux ou trois lapsus calami, et nous avons veillé notamment à maintenir les multiples néologismes qui les émaillent. L'ensemble a toutefois été soumis à une harmonisation typographique, et les références, éventuellement complètes, ont été normalisées. En fin de volume, nous donnons une bibliographie des œuvres de Roland établie par nos soins, où l'on trouvera la provenance des textes retenus. Nous l'espérons aussi exhaustive que possible, mais sans être en mesure de l'assurer fermement.
Guilhem FABRE, Jean-Jacques GANDlNI et Angel PING

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Les éditeurs remercient Martine Marier pour son assistance technique.

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MIGRA

TIONS
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SOCIETE
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La revue bimestrielle d'analyse et de débat sur les mi rations en France et en Euro e

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SOMMAIRE
~DITORIAL "Statistiques ethniques", statistiques éthiques ? Vincent Geisser Alexandra Parrs Taoufik Gammoudi Mong; Sgha;er ARTICLES Les États-Unis d'Amérique face à ia "race": une construction historique L'impact socioéconomique de l'émigration sur la région de départ DOSSIER: Le droit de vote des étrangers (coordonné par Paul Orlol et Pedro Vianna) Résidents étrangers et droit de vote Les enjeux théoriques du droit de vote des étrangers: la démocratie contre la souveraineté Le droit de vote des étrangers: une utopie délà réalisée sur les cinq continents Le droit de vote des résidents étrangers dans l'Union européenne Présence absente des électeurs étrangers en Finiande Carrières politiques locales d'immigrés à Amsterdam, 1990-2007 Le vote des étrangers au Luxembourg: évolution de 1999 à 20U5 Le droit de vote des étrangers aux élections municipales de 2006 en Belgique Le droit de vote des étrangers en Belgique: le cas de Bruxelles Belgique-Bruxelles: Patience et longueur des droits politiques L'Italie et le droit de critique d'un modèle de participation dévoyé de temps dans la mise en œuvre des étrangers en Suisse vote des résidents étrangers: un parcours inachevé

Paul Orio/ Pedro V;anna Hervé Andrés Hervé Andrés Paul Oriol Fred Derv;n Matti Wiberg Laure Michon

Nénad LJubajic
Fatima Zibouh Céline Teney Dirk Jacobs Henr; Go/dman Georges Assima Ginevra Demaio Franco Pi/tau Bernard De/emotte Saïd Bouz;ri Christine Pel/oquin

le droit de vote des étrangers en France: historique et état des lieux Votation citoyenne: pour que tous soient tout simplement citoyens I Bibliographie sélective NOTES DE LECTURE La colonisation française (de Nico/as Bancel, Pasco/ Blanchard, Françoise Vergés) Racisme: la responsabilité des élites (de Gérard Noirie/) La discrimination négative. Citoyens ou indigènes i (de Robert Castel) Les formes et les processus d'intégration des Maghrébins en France. Contribution à la sociologie de l'Immigration et de l'Intégration (d'E/houssa;ne Oussia/i) DOCUMENTATION

Philippe Bou/anger Ph;lippe Bou/anger Abir Krefa Brahim Labar;

ChristinePel/oquin

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L'itinéraire de Roland Lew

Guilhem FABRE

L'itinéraire de Roland Lew a le mérite, dans la mouvance de la pensée critique contemporaine, d'éviter à la fois les écueils de la spécialisation universitaire, auxquels l'invitait sa profession, et le carcan des partis ou des avant-gardes autoproclamées. Nourri par une longue fréquentation de la théorie et de l'histoire du communisme international, il en analyse sans complaisance les impasses et les échecs, il scrute les dynamiques du « socialisme réel », avec le souci, sans céder aux facilités de la démythification, de comprendre ce qui a transformé cette dynamique d'émancipation du plus grand nombre en son contraire. Au cœur de sa démarche, il y a d'abord, comme chez Marx, revisité par Maximilien Rubel, cette empathie avec l'humanité souffrante, cette « volonté de rester du côté des opprimés, de ne point substituer des palliatifs aux remèdes de fond », et puis aussi la science, l'interrogation vivante qui l'accompagne, l'analyse aussi objective que possible des données de I'histoire et de la société. Mais cette science de la société est tout entière tournée vers ce qui la régénère, ce qui crée ses points de rupture dans la violence vécue et retournée, c'est la science des révolutions dont l'humanité est aujourd'hui oublieuse, mais qui fonde pourtant l'ensemble de ses institutions et de son idéal démocratique proclamé. Cette simple vérité issue du siècle des Lumières et de son prolongement politique de 1789, fonde le socle de la vision dynamique de Roland Lew. Le paradoxe, et l'on pourrait dire la difficulté même de sa démarche, est qu'elle intervient au moment historique où le « socialisme réel », dans ses diverses versions d'avant et d'aprèsguerre froide, constitue la négation même du parcours révolutionnaire qui l'a inspiré, depuis la Première Internationale. D'où son intérêt pour les figures de francs-tireurs qui ont annoncé ou vécu la débâcle, à l'image d'Orwell dont il salue l'exigence critique, mais conteste la vision du totalitarisme, fondée sur l'idée d'une manipulation
L'homme et la société, na 172-173, avril-septembre 2009

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Gui/hem FABRE

totale de la société par le biais de la maîtrise communicationnelle. L'utilisation du totalitarisme comme machine de guerre idéologique contre toute forme de projet radical de transformation du capitalisme, y compris comme arme de sa « naturalisation », est dénoncée dans un texte fouillé de 1985, qui préfigure les développements idéologiques de l'après-guerre froide. La réflexion sur le totalitarisme, prolongée dans un autre texte de 1989, n'est pas réduite au fossé évident entre la réalité politique et ce que les régimes stalinien ou maoïste prétendent incarner, ou à ce qui a pu fonder leur redoutable efficacité, mais élargie, à partir de l'exploitation des sources historiques, aux capacités de résistance ou de résilience des sociétés, qui n'ont connu de phase réellement totalitaire que lors d'épisodes paroxystiques. À l'opposé, l'aptitude qu'on prêtait au totalitarisme de «faire intérioriser profondément par les individus les commandements et les mensonges », la « puissance de domination des âmes» qui obtient, selon Roland Lew, le « " libre" consentement des individus», est bel et bien « l'aspect le plus frappant de la modernité non totalitaire », de « cette tyrannie égalitariste et douceâtre décrite par Tocqueville ». Ainsi, « la mise à l' œuvre d'un processus de plus en plus efficace et subtil de manipulation pose pour les sociétés très contemporaines le problème du choix peut-être devenu impossible d'une véritable alternative ». À la veille de la fin de la guerre froide, Roland Lew souligne donc bien les faux-semblants idéologiques qui en ont marqué l'expansion, et entretenu l'illusion d'une forteresse totalitaire inexpugnable entourée d'un océan de liberté indépassable, avec la complicité « de ce monde intellectuel qui aurait renoncé à l'ancienne alliance avec les ouvriers [...] pour chercher un chemin qui lui soit propre, vers DU pouvoir (et non LE pouvoir) ». Cette interrogation sur le fossé grandissant entre les intellectuels et le mouvement social se retrouve aussi dans sa réflexion sur la destinée de l'œuvre de Marx, analyse de «l'universalisation du mode de production capitaliste» et de « l'existence, à l'intérieur de ce processus [...] des conditions objectives de l'émancipation », transformée en un «produit intellectuel pour intellectuels ». La « séparation radicale du marxisme d'avec les aspirations et le mouvement réel des opprimés », la constitution d'« une spécialisation nécessitant un corps particulier de spécialistes », constituent une sorte de déni des convictions de Marx selon lesquelles une réelle émancipation ne pouvait être qu'une auto-émancipation. La théorie léniniste du parti est une des expressions de cette dimension révolutionnaire «d'emblée conçue[s] sur le mode de la représentation et de l'encadrement de forces sociales par les intellectuels ». On assiste alors

L'itinéraire

de Roland Lew

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à « la cassure de l'unité du projet marxiste» avec l'invention d'une version appauvrie de la théorie pour le plus grand nombre et d'une version sophistiquée et adaptée aux« nécessités de la spécialisation universitaire ». Dans la même veine critique, Roland Lew confronte certaines idées marxiennes à la lecture décapante de Simone Weil: aux convictions sur l'inéluctabilité de la libération s'oppose le constat que l'oppression, s'est parfois réclamée au XXe siècle de Marx, avec «une force d'imposition et une puissance d'aliénation difficiles à vaincre ». Se repose donc la vieille question du jeune La Boétie sur la servitude volontaire des opprimés et en même temps celle de la place centrale accordée à Marx dans la vision de leur libération et de l'auto-émancipation, sans parler de celle de Lénine, «plutôt un modernisateur du monde arriéré russe qu'un bâtisseur du socialisme ». L'analyse de ce « socialisme réel », un qualificatif «certainement peu éclairant par lui-même» mais utilisé à défaut d'une autre appellation évidente, n'est pas fondée sur un processus de démythification, déjà bien amorcé à l'époque ou Roland Lew prend la parole, mais plutôt sur une tentative d'élucidation de ce qui a fait tenir ces régimes, ce qui a fondé leur dynamisme dans la phase expansive, et ce qui les travaille ou les mine dans la phase de réforme et de transition de l'avant et de l'après-guerre froide. Ses travaux suivent l'espace eurasiatique du « socialisme réel », ils intègrent les dernières recherches, de la Pologne jusqu'au Viêtnam, en passant par les deux pays-continents et privilégiés de la Russie et de la Chine. Un champ d'étude aussi vaste s'inscrivait nécessairement à la croisée de plusieurs disciplines comme la soviétologie ou la sinologie, qui se définissent à partir de leurs aires culturelles et linguistiques. Rien d'étonnant si ce parcours hors norme d'intellectuel et de chercheur passionné n'ait pas toujours été reconnu par ses pairs, dépassés par ce passeur infatigable. Mais l'essentiel n'est pas là. Il est dans la pertinence des questions que ce travail sur le « socialisme réel» a permis de soulever. Roland Lew en dresse lui-même l'inventaire non exhaustif: les capacités d'adaptation des diverses formes de « socialisme réel» à la continuité historique des diverses sociétés, les capacités de ces systèmes à atteindre des sommets de violence concentrés sur certaines périodes, mais aussi à évoluer, le rôle de substitut de l'État-Parti par rapport à des sociétés en mal de modernisation, qui est à la racine des divisions dominants-dominés et de l'oppresSIon. La Chine occupe une place majeure dans cette analyse du « socialisme réel », à la fois parce que la révolution chinoise «fut la révolution de notre

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Gui/hem FABRE

temps », qu'elle agit comme un révélateur des errances de l'élitisme des intellectuels et qu'elle constitue la grande révolution du Tiers-Monde, posant à ce titre une question jusqu'alors écartée par le marxisme, celle de la paysannerie, cette « classe en trop ». Dans ses ouvrages consacrés à la révolution chinoise (notamment L'Intellectuel, l'État et la révolution), dans ses collaborations régulières au Monde diplomatique, comme dans ses écrits, Roland Lew a su lucidement faire le point sur le présent et l'avenir d'une transition autoritaire vers un capitalisme qui ne dit pas son nom, en utilisant toutes les ressources de la sociologie politique. Il n'y a rien à changer à ses conclusions:
« Le régime est solide non par lui-même mais face à une société qu'il a soigneusement et délibérément fragmentée, atomisée; une société qui est certes active, d'une grande vitalité, pleine de créativité, et pas mal frondeuse mais qui est aussi brouillonne, politiquement passive, et dont les solidarités sont avant tout "identitaires" [...] ce qui ne favorise par l'émergence rapide d'une alternative puissante. })

Si les éditeurs de cet ouvrage partagent la passion qu'a eue son auteur pour la Chine, ils savent aussi qu'à travers l'analyse de sa révolution, Roland Lew scrute l 'horizon plus vaste de l'auto-émancipation humaine, dont il tente de dresser la carte pour le siècle nouveau dans son dernier livre inachevé. L'oppression et la destruction opérées par les avant-gardes autoproclamées et les États-partis du socialisme réel, n'invalident nullement, selon lui, le projet d'auto-émancipation du plus grand nombre, qui reste une exigence de la modernité contemporaine. «Dans l'idée d'auto-émancipation, ce qui compte, tout autant que l'autolibération, c'est l'autoconstruction d'un destin dont les formes peuvent s'avérer très éloignées de ce que les penseurs du socialisme supposaient. » Tel est le sens de la réflexion ouverte de Roland Lew sur l'auto-émancipation, qui s'inscrit, comme celle de quelques autres, à contre-courant du consensus ambiant sur l'horizon indépassable du capitalisme mondial. Ce livre témoigne en quelque sorte de ce chantier en devenir, qui sera certainement réexploré, sous diverses formes, par les générations du nouveau siècle.

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I

Totalitarisme et société

Annales
HistoiTe, Sciences Sociales
nOS septembre-octobre 2007
1.,..mli8f;II!~

Crimes de sang
Claude GAUVARD La violence commanditée

La criminalisation des tueurs à gages» aux derniers siècles du Moyen Âge
Gerd SCHWERHOFF justice et honneur Interpréter la violence à Cologne (XY"-XVIII' siècle) Robert MUCHEMBLED Fils de Caïn, enfants de Médée Homicide et infanticide devant le parlement

({

de Paris (1575-1604)

Homoérotisme
jocelyne DAKHLlA Homoérotismes et trames historiographiques du monde islamique

Foucault
Paolo NAPOLI Présentation Philippe BÜTTGEN Théologie politique et pouvoir pastoral Jean-Yves GRENIER et André ORLÉAN Michel Foucault, l'économie politique et le libéralisme justice et criminalité Résumés I Abstracts Choix des Annales Livres reçus (comptes rendus)

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Orwell: l'exigence critique
et le monde contemporain
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Il est en train d'arriver à Orwell ce qui était advenu de l'œuvre d'un Gramsci. Une œuvre élaborée en grande partie dans une solitude non voulue, une œuvre animée par une tension personnelle et qui réfléchit autour de quelques points cardinaux, une œuvre qui a de surcroît les limites de ses conditions d'engendrement, une œuvre de toute façon qui est là pour interpeller, cette œuvre devient objet de débat savant, d'une sorte de saucissonnage par spécialistes: une tranche pour Gramsci le pédagogue et une tranche pour le philosophe... Il Yen a pour tout le monde. Le penseur, le combattant sont là pour répondre à tous les problèmes de notre temps. Et, comme à l'évidence il ne peut satisfaire à cette extravagante exigence, la déception s'ensuit, l'abandon ne tarde guère. Ou alors il doit post rrwrtem servir pour de douteuses opérations idéologiques: l'orthodoxie togliattienne pour Gramsci, l'ancienne et nouvelle guerre froide pour Orwell. Sans pousser trop loin la comparaison entre deux figures très différentes, on doit constater le risque dans un cas comme dans l'autre de perdre ce qu'ils avaient à dire si nous leur adressons des questions sur lesquelles ils n'ont pas réfléchi en évacuant ce qui forme le centre de gravité de l'homme, du penseur, du militant aussi: thématique bien plus resserrée, moins ambitieuse d'intention que ce qu'on prétend mais qui est pourvue néanmoins d'une grande capacité d' interpellati on. Orwell, figure critique La lecture des essais d'Orwell, montre à suffisance à quel point il était travaillé par quelques thèmes qui reviennent sous une forme ou une autre, qu'il traite de Swift, du «déclin du meurtre anglais », de la guerre d'Espagne, ou de la langue anglaise. Plutôt alors que de le forcer à répondre

* Des parties de cet article, sous une forme sensiblement différente, ont été publiées dans Terminal 19/84, et dans les actes du colloque « 1984 et les présents de l'univers informationnel ».

L'homme et la société, na 172-173, avril-septembre 2009

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aux interrogations du monde contemporain, quitte à se moquer d'éventuelles fausses prophéties, plaçons-nous à ce point nodal de sa vie et de son œuvre. Ou plutôt, ce qui, par étapes, est devenu l'aspect majeur de son œuvre, lorsque sa vie et ses motivations d'intellectuel et d'écrivain ont trouvé leur point d'équilibre. Sans aucun doute, cet aboutissement, cette problématique qui anime Orwell et lui donne son énergie intellectuelle, c'est la pure et simple exigence critique. Ce que lui appelle la pensée décente. Les traits spécifiques d'Orwell Une pensée décente: voilà bien résumés l' œuvre et I'homme. C'est elle qui donne son unité à la forme et au contenu de l' œuvre. L'homme se cherche jusqu'à la trentaine passée, jusqu'à ce que son impulsion éthique rencontre l'objet de l'éthique: l'homme à libérer, l'humble, l'opprimé. Cette rencontre, c'est celle de l'ouvrier sur lequel il mène une enquête qui donnera son livre The Road to Wiegan Pier. Nous sommes en 1936. Orwell, à 33 ans, a publié quelques essais et quatre livres. Mais c'est alors seulement que se dégage non seulement Orwell écrivain mais une figure critique marquante de notre temps. En 1936, il s'engage en faveur du combat des opprimés. Rien de très particulier à cet égard. Presque tous les intellectuels anglais des années 1930 se situent à gauche. Lui, cependant, introduit dans son engagement cet élément de décence, d'honnêteté simple qui va être sa marque propre. Et presque immédiatement. À peine a-t-il pris parti pour le combat des humbles, que déjà il veut nous montrer l'ambiguïté, l'entrelacement des inclinations de celui qui se rallie à une« bonne cause ». En 1936, dans un petit essai qui est peut-être son chef-d'œuvre: Shooting an Elephant, il raconte le contexte de sa prise de conscience anticoloniale, lui l'ancien officier de police en Birmanie. L'histoire est simple. Dans l'exercice de ses fonctions, il a été amené à abattre un éléphant qui avait échappé à son cornac et avait tué un indigène dans sa fuite désordonnée. Il n'y avait pas de raison de tuer cet éléphant, on pouvait le ramener au « bercail» sans peine. Mais voilà, le colonisateur, I'homme fort, devait montrer sa force. Car il est entouré de ces colonisés dont le regard muet mais impératif exige une mise à mort. Alors le blanc tue, car il est hanté par ces « faces jaunes» qui le craignent et le détestent, et surtout le mépriseraient s'il n'agit pas comme il est censé agir. Il tue pour ne pas être humilié. Et il les hait, ces colonisés, de le contraindre à être la figure parfaite du colonisateur, lui qui rejette pourtant cette condition privilégiée.

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L'anticolonialisme, comme tout sentiment sur un monde complexe, résulte de motivations contradictoires, les moins avouables n'étant pas, semble dire en substance Orwell, les moins importantes. Tout I'homme, toute l' œuvre semblent être déjà là dans le constat de l'ambiguïté des meilleurs sentiments, dans le style clair et qui n'hésite pas, dans cet essai, à utiliser des expressions racistes pour restituer ses impressions d'époque. Et cela non pour promouvoir une quelconque «morale de l'ambiguïté ». Au contraire, il fait des choix nets et explicites l'anti-impérialisme est pour lui parfaitement justifié - ; mais il est important de savoir ce qui est vraiment à l' œuvre dans les choix. Honnêteté et décence, voilà Orwell, tel que nous le retrouvons dans tous ses écrits, dans tout son combat. Il estime qu'il faut avoir en soi une trace de fascisme pour comprendre cette réalité qu'il repousse; ailleurs, il explique que Wells, le célèbre écrivain de romans d'anticipation, mais aussi la grande figure fabienne, est incapable de comprendre le XXesiècle, car il est le produit d'une période, et d'un pays, où le progrès est considéré comme cheminant nécessairement vers du mieux. Le monde tourmenté du XXesiècle ne peut être perçu que par celui qui participe du tourment. Mais aussi, et c'est la dimension la plus évidente chez Orwell, par celui qui garde toute sa sobriété intellectuelle, et s'impose le regard lucide. L'exigence d'une pensée décente est alors impératif éthique. Impératif qui limite les débordements d'être et la complaisance intellectuelle. Et pourtant comme on le sent prêt à des débordements! Simon Leys a écrit, dans son petit essai sur Orwelll que son socialisme, ce n'était rien d'autre que la volonté de l'écrivain anglais de rencontrer l'autre. C'est dans l'Espagne républicaine qu'il estime s'être rapproché de cette fusion avec l'autre, sous la forme d'opprimés, fiers et combattants, ces militants révolutionnaires antistaliniens dont il partage la lutte. Son livre Homage to Catalognia (1938), nous révèle cet enthousiasme. Moins peut-être que l'essai qu'il consacre, cinq ans plus tard, à un bilan rétrospectif sur la guerre d'Espagne: Looking Back on the Spanish War (1942). Rarement I'homme est aussi présent, avec son émotion ici non contenue lorsqu'il se souvient de ce militant italien en guenilles qui l'a accueilli, sans grands mots, un homme libre allant vers un homme libre. Si nos sentiments sont multiples, le mieux en eux est ce qui nous pousse à vouloir une communauté libre d'être libres; libres au moins dans un fier combat contre l'oppression. Orwell se trouve face au côté le plus sombre du siècle. C'est en Espagne, en 1936-1937, qu'il apprend la réalité du combat de libération sociale.
1. Orwell. ou l'horreur de la politique, Paris, 1984.

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Ce qu'il voit, ce n'est pas la révolution affrontant la contre-révolution fasciste. Ce qu'il subit comme militant au milieu de ses compagnons antistaliniens, c'est le poids d'une double contre-révolution, où ceux qui se sont chargés de la tâche de libération sociale ne sont pas moins contrerévolutionnaires que leurs adversaires fascistes. Contre-révolution stalinienne opposée à la contre-révolution fasciste. Et les deux se dressent contre la volonté des humbles d'accéder à une réelle dignité d'homme. Tout cela, mais aussi un brûlant engagement révolutionnaire, sont décrits dans le livre admirable Homage to Catalognia (1938), et en moins de mots, mais avec une force ramassée, dans son essai-bilan de 1942, Looking Back to the Spanish War. Si l'homme et l'écrivain y manifestent leur habituelle honnêteté, le penseur y trouve sa problématique essentielle, l'objet central de son activité de critique: le totalitarisme. La spécificité critique d'Orwell C'est en Espagne qu'il apprend que le mensonge peut prendre une telle extension qu'il devient une figure historique originale, au cœur de cette figure essentielle de la modernité la plus présente: la montée totalitaire. Un totalitarisme qui utilise les formes les plus avancées de la maîtrise communicationnelle pour empêcher toute avancée de la société. Du long passé «critique» avec sa double dimension historique de critique comme analyse serrée du réel, condition et limite de l'entendement, et comme dimension de refus, de polémique, de combat - une double dimension présente chez un penseur comme Kant -, Orwell retient l'impératif d'un double dévoilement critique, moins par fidélité à une tradition qu'il connaît mal ou seulement indirectement que par une sorte de morale personnelle. C'est d'abord, chez Orwell, la critique de l'ordre existant; la mise en évidence, parfois par l'usage de l'ironie ou de la parodie - usage hérité directement d'un Swift - d'un réel obscurci, maltraité par ceux qui prétendent l'analyser. Ce qui le distingue cependant, il ne l'ignore pas, de Swift, pour qui l'ironie, la satire dans la description doit aider les possédants à trouver des solutions à une situation intenable autant qu'intolérable, celle de l'Irlande de son temps par exemple. Mais plus original que le refus de l'oppression, somme toute courant parmi les intellectuels anglais des années 1930, est la volonté d'Orwell de faire fonctionner une forme de critique critique. Il s'efforce ainsi de préserver une lucidité critique qui ne s'épargne pas elle-même, pas plus qu'elle ne ménage la fausse critique. Ce regard sur soi, si décapant, nous l'avons déjà vu à l'œuvre à propos de son essai Shooting an Elephant. Il est présent de façon générale dans

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sa détermination à piocher sans complaisance dans les coins et les recoins troubles ou cachés de la conscience. Il n'est certes pas seul dans cette capacité à l'auto-analyse sans complaisance. La conscience de soi fait partie de la tradition critique, même si elle ne fut guère pratiquée, du moins avec la sobre honnêteté d'un Orwell. En revanche, Orwell est solitaire 2,mais de plain-pied dans la modernité par l'usage qu'il fait de la critique critique. Le style souvent direct, vigoureux, le refus de la rhétorique et de l'emphase, mais aussi le fait d'assumer l'isolement comme condition non voulue mais nécessaire de la critique moderne, voilà en quelque sorte résumé l'individu Orwell. Il s'agit d'un intellectuel qui fait face à un double désir contradictoire, qui le pousse d'un côté à rejoindre l'autre, d'exister dans et par le collectif des humbles, mais d'un autre côté qui le force à ne jamais se dissoudre dans un collectif, de peur de perdre sa lucidité. Cette exigence de la critique critique, ilIa manifeste en pleine deuxième guerre mondiale par l'écriture de son livre Animal Farm. Cette parodie de la montée du stalinisme et de la déroute des espoirs de libération sociale, il s'obstine à la faire publier à l'époque de la grande alliance entre la Russie soviétique et les alliés occidentaux. La lucidité critique n'a pas, pour lui, des moments favorables et d'autres où elle doit se taire. Elle se doit d'être une permanence d'être. Comme est constante son affirmation, jamais démentie d'appartenir à la gauche, et son adhésion à son combat. La biographie d'Orwell aide d'ailleurs à percevoir le mouvement sinueux et ambivalent qui l'amène à se rallier au combat des opprimés. L'homme a été formé dans le nec plus ultra des institutions qui forment l'élite anglaise, le collège d'Eton, une école qui construit un habitus dont on ne se déshabitue pas, même si les origines petites-bourgeoises - en fait, la couche supérieure de la petite bourgeoisie - ne favorise pas une complète intégration dans l'élite. Orwell ne se départira jamais de ce côté gentleman, marqué par une prononciation qui distinguera toujours cet ennemi du snobisme de l'accent anglais du common people; une langue si caractéristique ment différente de celle pratiquée par ceux «d'en haut ». Mais au-delà du poids des origines et de l'éducation, capital symbolique et incorporé, il faut encore prendre en compte la dimension littéraire de l'espace critique. Orwell n'est pas seulement un penseur critique, ou plus exactement un essayiste critique, il est un écrivain, revendiquant hautement son travail d'écrivain.
2. Orwell fut influencé, à l'époque de son séjour en Espagne, par la figure de cet autre combattant alors assez isolé: Trotsky. Plus tard, il fut plus critique à son égard. Il se sentit dans les années 1940 assez proche d'A. Koestler, et fut fort influencé par Burnham, ancien disciple de Trotsky et père de la théorie de la « révolution managériale ».

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L'action sur la« cité », la politique au sens fort du terme, devient pour Orwell «l'horreur de la politique ». Cette maxime extraite d'Orwell et que Simon Leys a mis comme titre de son petit livre sur cet auteur - de façon d'ailleurs abusive puisque lui-même montre, à la différence de bien des textes que l'on peut lire sur l'auteur de 1984, qu'Orwell est un passionné de politique -, cette maxime fait néanmoins sentir à quel point l'exigence politique se fait impuissance politique. La volonté d'agir se fait regard, réflexion, description d'artiste, et tout au plus, mise en garde. Un monde à prendre à bras le corps, fortement et tout de suite, devient sujet d'étude désenchantée. L'enchantement, la jubi1ation de la pensée critique dans sa manifestation la plus représentative, la plus optimiste, celle de la période des Lumières devient contemplation crépusculaire, refus certes d'abdiquer, mais aussi constat du dérisoire. Comme devait être dérisoire, et passablement accablant pour Orwell, l'utilisation de son dernier livre 1984, en faveur de la guerre froide et de la pensée réactionnaire en Occident. De ce point de vue, la figure critique d'Orwell, ce penseur pourtant peu théoricien, s'accorde avec les figures critiques de l'École de Francfort. Le dévoilement de l'inacceptable dans le monde, le refus d'entériner une évolution néfaste sinon désastreuse, fait fond sur un certain sentiment d'échec. Pour la pensée critique, le pire peut arriver et le pire advient lorsque Winston, le personnage central de 1984, écrasé, intériorise l'ordre des dominants, laissant le seul espace de lucidité aux maîtres du processus «totalitaire », le seul espoir, pour une libération future aux contours flous. Le penseur critique, lui, est de plus en plus isolé dans son combat. La problématique si contemporaine, consubstantielle aux poussées de la modernité, de la victoire de la manipulation, de la massification, prend alors toute sa signification: le dernier repli individuel de la critique, de la pensée lucide qui refuse de se soumettre, est menacé. La critique comme acte intellectuel relayé par une action de masse est en voie d'anéantissement, et la possibilité de l'individu critique lui-même est gravement compromise. C'est ici que se trouve l'actualité la plus récente d'Orwell: le problème de la survie de la pensée critique, dans un monde dont l'automouvement sans contrôle détruit la possibilité de la critique comme exigence d'une action du plus grand nombre. C'est ce questionnement qui fait mouche, bien plus que les prédictions plus ou moins heureuses contenues dans ses livres, ou sa vision de l'enfermement totalitaire qui apparaît plus comme une description des moments paroxystiques des sociétés dites totalitaires, surtout de l'URSS, bien plus que de leurs réalités sur la longue durée. 11reste qu'Orwell, comme une des figures im-

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portantes de la pensée critique du XXe siècle, une des plus attachantes, je pense, nous somme de peser le lieu et les conditions de la critique aujourd'hui. 1984 et l'enjeu totalitaire, hier et aujourd'hui La force critique comme impulsion première; le totalitarisme comme son objet privilégié. Voila de quoi il faut traiter lorsqu'on parle d'Orwell. Le totalitarisme concept-clé de son œuvre, maître-mot de nos jours, maître du discours dominant. Présence hier, omniprésence aujourd'hui: comment rendre compte de ce succès-là. Peut-être simplement en proposant un bilan du livre 1984 qui a tant fait pour populariser une certaine idée, une imagerie, une visualisation du totalitarisme. En 1984, que peut-on dire de 1984 ? «L'URSS survivra-t-elle en 1984?» se demandait, il y a quelques années, un célèbre dissident soviétique (Amalrik). Quant à l'Occident, naguère prospère, dominateur et sûr de lui, aujourd'hui moins florissant et doutant de tout, est-il en fin de course? Et le bout du chemin est-il ce tunnel noir, ponctué de partout par les trouées blanches de l'écran de Big Brother, que nous décrit le sombre livre d'Orwell, 1984 ? À tout le moins, la question nous est rebattue aux oreilles. Le roman d'Orwell qui ramenait toute structure totalitaire aux pouvoirs de maîtrise communicationnelle, de surveillance, de contrôle visuel, de manipulation des écrits et de la langue, est depuis quelques temps l'objet d'une étonnante promotion et utilisation médiatiques. Comme si l'angoisse devant la montée totalitaire qui étreignait à n'en pas douter G. Orwell doit servir aux bonnes opérations commerciales et politiques du jour. Comme si le poids des mots et la densité des problèmes engagés dans l' œuvre de l'auteur anglais devaient être engloutis par le matraquage des ondes et de la presse, qui nous laisserait sans voix, sans réaction, sans pensée. À l'égal du héros du roman, Winston Smith, finalement terrassé par le système. L'ancien pourfendeur d'idoles, souvent isolé de son vivant, le voici consacré divinité tutélaire à mettre dans tous les foyers. Un peu comme le grand écran qui permet à Big Brother de tout observer. Dès sa parution en 1949 -l'année suivante en France -le livrefut un grand succès de vente, et eut un impact immédiat et important. Quel était l'enjeu de 1984 en 1949? Quel est-il aujourd'hui? Pour l'époque qui fait un triomphe au livre, il s'agit, à coup sûr, d'une dénonciation du totalitarisme soviétique. En 1949, c'est l'année de la guerre

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froide. Cela faillit même être la guerre chaude, lors du blocus de Berlin qui venait alors de s'achever. Le pessimisme qui caractérisait G. Orwell à la fin de sa vie permet toutefois de penser qu'il ne limitait pas ses terribles perspectives à l'empire stalinien en ce temps-là en pleine expansion. Indiscutablement, c'est le stalinisme et une vision du monde soviétique qui dominent la réflexion et la hantise de G. Orwell dès la guerre d'Espagne. C'est là qu'il fait pratiquement l'expérience directe du «soviétisme» à l'œuvre. 1984, c'est à peine le futur du monde soviétique, mais plutôt son présent - de 1948 - ses traits essentiels et sa vie quotidienne, même si l'expérience fasciste et nazie est aussi mise à contribution. De Staline - Big Brother - omniprésent à l'ennemi mythique nécessaire, Goldstein - Trotsky (ou Andres Nin), de la réécriture de I'histoire à une vie terne et difficile; du guet inlassable aux variétés de torture « sophistiquées », c'est moins une utopie qui est présentée que la transposition d'une certaine perception de la réalité soviétique de l'époque. Le journaliste engagé qui participe en 1936-1937 comme militant à la guerre d'Espagne aux côtés des marxistes antistaliniens du POUM, a choisi le camp de ceux qui combattent contre les deux contre-révolutions, bureaucratique stalinienne et fasciste de Franco. Déçu et même désespéré par les résultats désastreux de l'action antagoniste et en quelque sorte conjointe de ces deux réactions, il en vient à ce pessimisme sans issue qui forme la trame et la conclusion de 1984 (et avant ce livre, de sa fable sur le totalitarisme: Animal Farm). Il est néanmoins nécessaire de rappeler les convictions socialistes qu'Orwell a maintenues jusqu'à la fin de sa vie. Dans le torrent de noninformation qui se déverse à longueur de pages de journaux, ou de décibels des radios ou des TV, il est rarement indiqué que celui qui est présenté comme le nouveau chantre de la droite n'en appelait pas seulement au socialisme, mais à une révolution anticapitaliste, dont il ne niait pas les aspects rudes sinon sanglants. N'exalte-t-il pas quelque part les rigoles de sang qui en découleraient... Incontestablement cependant, dans la phase de désenchantement et de constat lucide des périls, des dernières années de sa vie, toute une structure ambiguë resurgit, comme celle qui envahissait le jeune colonial et le poussait à halr autant son rôle de blanc civilisateur que les colonisés qui l'enfermaient dans ses devoirs rigides de colonial. Qui parle en effet, dans 1984 ? Et pour quelle leçon, dans ce qui est effectivement un conte à morale immorale, où la perversion sociale l'emporte?

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Le militant qui écrit La Catalogne libre, le « libertaire », qui met en garde contre tous les reniements et ennemis bien définis? Ou le sansespoir qui, retournant à l'élitisme de ses origines sociales, de son éducation, voit la liberté comme l'errance des parias, conte la déshumanisation, du « vainqueur» en bout de course. Refus et fuite en avant qui se terminent dans les cellules froides des grands bâtiments gris. Que cette machinerie de mort soit le collectif des colonisés qui ne laisse d'issue au colonial que de s'assumer ou de partir, ou ce collectif sans visage, « le prolétaire» en qui Orwell a cru trouver la solution avant d'être gagné par des sentiments mêlant scepticisme, admiration et reste d'espoir; ou ce collectif anonyme aux contours trop connus, représenté par Big Brother: le dernier message d'Orwell oppose le collectif passif à l'individu faible et menacé, mais porteur de la dernière parcelle de conscience libre. Et les ambiguïtés de G. Orwell ne sont rien en comparaison des motivations évidentes chez tous ceux qui se sont faits aujourd 'hui les portevoix d'une bien stridente mélopée. Pourquoi, après-tout, 1984 est-il un si grand succès aujourd'hui? La gloire va du même au pareil. À la guerre froide de 1949 correspond la montée d'une dangereuse guerre froide autour des années 1980. L'URSS est plus que jamais le partenaire, le complice et l'adversaire. Pourtant le jeu s'est brouillé. Le monde de 1984 ressemble-t-il à sa prémonition de 1948 ? L'auteur de S-F, l'écrivain scientifique Isaac Asimov, s'est moqué lourdement, et au demeurant assez mesquinement, du livre d'OrweIl3. Il s'est trompé sur presque tout, déclare-t-il péremptoirement. De plus, il a transformé « sa » guerre personnelle contre Staline en une véritable cosmogonie, irréaliste et oublieuse de dangers comme le nazisme. Son œuvre n'a rien d'une anticipation scientifique. Le système de surveillance de Big Brother supposerait plus de surveillants que de personnes à surveiller. De façon générale, toujours selon Asimov, l'évolution des sociétés n'a pas correspondu aux prédictions d'enfermement apocalyptiques de G. Orwell. Qu'il ait été question d'anticipation sociale plus que scientifique, et d'une fable sur le temps contemporain plus que d'une anticipation, c'est là, à vrai dire, une évidence qu'Orwell n'aurait pas sans doute niée. Et d'ailleurs, ces analyses sur la guerre continue, interminable, sans vainqueur ni vaincu, se déroulant aux franges des empires, comme ses descriptions des stratégies des puissances adverses n'ont pas si mal résisté à
3.« 1984 », in Asimov on Science Fiction, Avon Books, New York, 1982, p. 246 259.

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l'usure du temps. Pour ne pas parler d'autres aspects 4. L'essentiel reste de savoir s'il a mis au jour des dangers réels toujours présents - d'autant plus redoutables qu'ils sortiraient de l'obscurité -, quelles que soient les mises en forme concrètes. Nul ne peut douter que l'ordinateur, absent du livre, et de l'univers de 1948, peut devenir un merveilleux moyen de contrôle et de manipulation, reléguant le « grand écran» au musée des « bonnes idées» dépassées. Le monde a certes beaucoup changé depuis 1948, mais le totalitarisme orwellien ne décrit-il pas admirablement les sociétés soviétiques? Nombre de dissidents des pays de l'Est prétendent y retrouver une vision réaliste de leurs sociétés, du moins de la pire période stalinienne. Et Simon Leys, à propos de la Chine maoïste, parle d'un exemple parfait de société orwellienne, de totalitarisme intériorisé. La Chine devient alors le pays où Big Mao - effectivement de son vivant présent partout et en grand aurait réussi à se faire aimer et obéir, à l'égal de Big Brother. Un certain temps. Temps qui s'est terminé quand son temps de vie s'est achevé. Plus court en tout cas que les millénaires de régime escomptés par O'Brien, le fonctionnaire zélé de Big Brother. Il est vrai que le Reich hitlérien de « mille ans» a tenu juste 12 ans... Qui a peur et de quoi? De la possibilité de nier les vérités, petites et grandes? Aujourd'hui pourtant le citoyen des villes comme des campagnes, pourtant modelé, sinon labouré par un tiers (Chine) ou deux tiers de siècle (URSS) d'action des régimes « totalitaires », fait preuve d'un scepticisme total, n'est en rien aveuglé par la manipulation du régime et accepte ce qui lui convient, ici un nationalisme de grande puissance, là les petits profits de la débrouillardise compensant un peu les grands défauts du système. Il peut être bien ou mal informé, avoir un horizon large ou ne regarder que le bout de son lopin de terre, il mesure cependant les choses et les situations aux avantages qu'elles procurent, aux inconvénients et dangers qu'elles risquent de provoquer. Et les faits certes sans cesse triturés redeviennent inlassablement les faits têtus. Avec une incroyable patience, la génération qui vient après celle qui a été la plus brutalement trompée (durant le stalinisme ou le maoïsme à leur zénith) rouvre les dossiers, ou les reconstitue; et qu'elle puisse s'exprimer ou non, c'est avec une saine incrédulité que les événements du passé et du présent sont réappropriés. Le mythe du totalitarisme intériorisé a vécu, qui semblait avoir connu son Éden dans la Chine de Mao.
4. Les « semaines de haine » ont frappé par leur réalisme les citadins de la République populaire de Chine qui ont vécu les années de la Révolution culturelle.

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Cruelles ou faussement bienveillantes, les sociétés de type soviétique, incontestablement tentées par un totalitarisme à la Orwell qu'elles ont essayé de pratiquer, n'ont jusqu'à présent guère eu les moyens de le faire aboutir. Cela reste plus un espoir des dominants - un groupe social qui tente peut-être d'estomper ses contours pour cacher sa réalité, mais qui n'en est pas moins un être à la physionomie bien découpée, la nomenklatura, et non un démon hors-mode à la Big Brother - qu'une possibilité du moment. À trap se fixer sur les réalités soviétiques de 1949 ou de 1984, n'oublie-t-on pas de regarder chez soi, ne ferme-t-on pas les yeux sur un mouvement possible de totalitarisme universel? Et qui est le plus apte à se rapprocher du modèle orwellien ? Après tout, c'est le maître de la sophistication communicationnelle qui peut se permettre la manipulation la plus élaborée. À trop se concentrer sur le totalitarisme dur, qui s'est montré bien friable et parfois même comme un colosse d'argile, plus sanglant qu'efficace, ne sommes-nous pas aveuglés sur le totalitarisme mielleux lement, plus insidieusement dans nos contrées? Et le livre fameux, création de celui qui fut un combattant, sert moins à exalter une résistance individuelle ou collective qu'à montrer l'impuissance de toute résistance. Comme, de surcroît, notre monde, moins prospère qu'il ne l'était, l'est tout de même plus que celui de 1984 - ou de l'Angleterre de 1948 - faisons silence pour conserver ce que nous avons. Ce que nous avons, ce n'est pas la grande liberté, celle de prendre son destin en main ou mieux encore de permettre au plus grand nombre de gérer sa destinée et de l'améliorer; il s'agit alors de préserver les petits espaces de libertés à une fraction de la population plus ou moins importante selon les aléas et contraintes d'une gestion économique à propos de laquelle on nous rebat les oreilles. Il suffit de lire les nombreux écrits récents sur 1984 pour voir dégorger de partout cet appel à des petites libertés là où les grandes ne sont plus revendiquées. Il s'y exprime la hantise de certaines couches sociales « moyennes» face à la massification, celle où l'on sera réduit à ce statut de proie décrit par Orwell. Orwell au service de Reagan, la dérision est on ne peut plus grande. Tout au moins, si l'on pense que le meilleur de l' écri vain anglais se lit dans les convictions fortes exprimées dans La Catalogne libre. Mais au vrai, ce n'est pas celui-là qui est encensé par les médias et les «bien-pensants» ralliés à un anticommunisme qui s'identifie aujourd'hui au moins autant à la hantise de toute subversion sociale qu'à l'effroi

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- le totalitarisme rampant qui se répand, moins bruta-

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devant les sociétés de type soviétique. C'est le propre des œuvres complexes, se prêtant à des lectures multiples, à l'instar de leur auteur, d'être appropriées selon des tendances différentes. Car s'il y a effectivement un usage libertaire d'Orwell, de toute évidence, ce n'est pas celui-là qui s'impose et est imposé.
La « critique» L'effacement et le monde contemporain de la critique

Si une analyse du livre 1984 nous a permis de nous mettre au centre du dispositif dit totalitaire, d'en voir les effets hier et aujourd'hui, de mesurer aussi en quelque sorte les limites d'Orwell, il reste que ses craintes quant à la disparition de la pensée critique, elles, n'étaient pas infondées. Force est alors de constater que dans un contexte différent de celui où l'écrivain anglais exerçait ses talents d'observateur aigu, la pensée critique est encore plus menacée que de son temps. Ce qui est en jeu, c'est moins l'existence d'une critique non critique qui affaiblirait ou rendrait impossible la critique, qu'un processus d'engluement de la pensée, qui enlèverait tout sens à une pensée sur le sens du mouvement de la société. Le monde se restructure, lit-on, entend-on, voit-on et subit-on tous les jours. Et vite et fort. II était de bon ton, il y a peu de temps encore de baptiser cette restructuration de tous les noms savants ou séduisants possibles. Aujourd'hui, face aux contraintes économiques et en l'absence d'alternative crédible, on appelle cela modernisation: tâche pressante dit-on, qui semble autoriser à presser individus et groupes sociaux. Nul ne conteste plus qu'il s'agit d'une modernisation capitaliste. Que ce mouvement incarne en fait une étape dans une continuité capitaliste ne signifie pas que la restructuration soit insignifiante. Au contraire, elle est de vaste proportion. Elle modifie et réarticule non seulement l'appareil de production, les façons de produire, mais tous les rapports sociaux. Plus encore, une traditionnelle séparation, au moins relative, entre domination et exploitation est en train de disparaître. La maîtrise de l'outil communicationnel, au sens extensif du terme, est aujourd'hui au centre du dispositif capitaliste, devient même synonyme de nouvelle modernité, et accompagne le déploiement-monde de l'économie capitaliste. Lorsque l'ensemble constitué par les mass media, les télécommunications, le réseau d'information connecté sur ordinateur, la fabrication de petits et grands ordinateurs, la robotique, permettent à la fois une nouvelle forme d'extraction du profit et un meilleur contrôle de la totalité sociale, il en résulte une montée en puissance d'un capitalisme que l'on pensait aux abois il n'y a guère. Cette incorporation au cœur de la machine productive et du sys-

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tème du profit, du communicationnel, voilà un défi pour la pensée critique. Voilà ce qui menace la pensée critique, plus que la brutalité des formes répressives ouvertes, encore largement présentes dans bien des coins de la planète, et dans nombre de recoins de nos pays. Pour Orwell, le réel pouvait être décrit, car des formes tranchées de discriminations intellectuelles pouvaient être opérées. Comme on le voit dans l'univers de 1984, l'usage du mensonge brutal suppose en quelque sorte la brutalité dans les formes de la domination: inverser cyniquement les faits - « la guerre c'est la paix» - est un procédé trop grossier pour servir durablement de moyen de gouvernement. L'École de Francfort qui exprime son désespoir face aux phénomènes de la manipulation, de la massification du processus de domination qui réussit à faire accepter et intérioriser l'oppression, cette école considère cependant qu'un lieu protégé se maintient, celui qu'occupe le penseur critique qui garde les moyens de la discrimination. Privilège qui appartient aussi, selon les penseurs de cette école, à l'artiste, à certains artistes. .. Cette conception élitiste ne correspond pas à celle d'Orwell qui s'adresse au plus grand nombre, dans une langue claire, sobre, explicite qui contraste avec l'écriture à la fois belle et souvent obscure d'un Adorno. Il faut ajouter, pour nuancer la vision pessimiste qui tend à limiter à une petite minorité la possibilité d'une lucidité critique, qu'une forme de distance critique a été beaucoup plus répandue dans diverses couches de la population que ne le pensaient les figures critiques du premier demisiècle. En tout état de cause le processus d'intériorisation des commandements des sociétés dites totalitaires, a été plus limité que ce que les apparences pouvaient laisser croire. On a souvent pris les «villages potemkine» médiatiques dressés pour impressionner ou tromper les regards extérieurs, pour un réel fortement enfoncé dans les esprits, sous-estimant les stratégies d'individus négociant sans cesse des avantages matériels et la possibilité d'un « quant-à-soi intellectuel ». C'est là un aspect qui n'avait pas totalement échappé à Orwell. Après tout, dans 1984, la grande majorité, les proie, plus de quatre cinquièmes de la population, échappe à la manipulation. Il s'agit d'une force léthargique, inactive mais au fond insoumise et échappant même à la manipulation de la novlangue. Or ce sont ces lieux protégés, petits îlots critiques ou grandes masses opprimées mais indociles, qui sont sournoisement submergés aujourd'hui. Le monde en voie de restructuration que nous connaissons aujourd'hui, restructure aussi le mode de fonctionnement de la pensée. À la capacité de discriminer les événements, de relier entre eux les faits multiples, donc