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Routes

De
317 pages
Voici le parcours d'une femme engagée dans quelques-uns des combats émancipateurs du XXe siècle. Situé aux confins du récit de vie, de l'Histoire et de la fiction, l'ouvrage fait revivre une histoire collective vue à travers le prisme d'histoires singulières. Il recueille des fragments de notre histoire proche tels qu'ils ont été vécus tant au niveau personnel que général et collectif par des témoins ou acteurs engagés : les luttes de libération, la mouvance de Mai 68, le mouvement des femmes à son orée, la Conférence des femmes de Pékin, l'Espagne et le Chili sous dictature...
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Illustration de couverture: Anne-Marie Adda Photo quatrième de couverture: Attrait portrait
i!')L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr hannattanllaîwanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07307-4 EAN : 9782296073074

A Sébastien et Sybille A Louise

Sous l'histoire, la mémoire et l'oubli. Sous la mémoire et l'oubli, la vie. Mais écrire la vie est une autre histoire. Inachèvement Paul Ricoeur (La Mémoire, l 'histoire, l'oubli)

1 - Prénom volé

Le jour est enfin arrivé. En ce début du mois d'octobre, le quatre pour être exacte, je suis convoquée au Tribunal. Cela fait des mois et même des années que je l'attends cette convocation, parce que la justice est comme la tortue de la fable, elle va son train de sénateur. Et par une orchestration secrète du hasard, j'ai reçu quelques jours auparavant la nouvelle de ton arrivée. Alors, le jour même, j'ai décidé de commencer ce récit. Tu arrives. La vie qui n'est pas avare en surprises va prendre un virage inattendu. Mon cœur s'est mis à battre follement dans ma poitrine. J'ai débarrassé le bureau, branché l'ordinateur et, fouette cocher, les affaires du monde peuvent attendre; ce récit, je te le dois et je l'entreprends sur-Iechamp, avec dans la tête le diagramme étoilé de la rose des vents pointé vers mille directions. Pour que je te raconte il va falloir que je puise dans mon coffret à mémoire, car le temps conserve tout, et pas seulement la saveur des madeleines. Le temps, oui, mais la mémoire, elle, c'est une autre affaire; elle est oublieuse, c'est même à cela qu'on la reconnaît, c'est son poinçon, sa marque de fabrique. Elle est sauvage, il faut l'apprivoiser. Tu m'accordes ta confiance, toi qui me lis maintenant, j'y suis sensible, et je m'efforcerai d'en être digne en étant fiable dans mon récit. Mais tous ces souvenirs qu'il va falloir convoquer. Ils sont tout embrouillés, comme des cordages entremêlés dans une hélice. Il faudra que je démêle patiemment l'écheveau à ton intention. Certains paradent sur le devant de la scène dans un habillage flatteur, sous un éclairage qui donne bonne mine. D'autres se cachent derrière des paravents d'où il faudra les débusquer pour les ramener à la lumière. Sans parler de ceux, les plus malchanceux ou les plus brûlants, qui sont tombés carrément dans les oubliettes. Et, va les tirer de là. J'essaierai tout de même! Alors, séance tenante, tu vois, je me mets à la tâche: je dois terminer le gros œuvre et même davantage avant ton arrivée. Et puis, je te parle d'un siècle révolu, le vingtième, ça va chercher loin, il faut remonter quelques décennies en arrière et ça... c'est un long voyage... Mais trêve de. Me voilà devant le Palais de justice de l'Île de la Cité. La journée est froide et ensoleillée, on entend le frôlement sec des branches et quelques feuilles qui virevoltent dans l'air annoncent déjà l'automne. Je ne suis pas seule devant les grilles. Endiguée par des barrières métalliques qui freinent sa progression, une foule patiente attend l'ouverture des portes. On tarde à ouvrir. Chacun progresse maintenant, par poussées intermittentes, 9

jouant des coudes ou des épaules, sa convocation à la main. Demandes de papiers, régularisations, délits mineurs, faillites, je me demande quels motifs ont conduit jusqu'ici chacun de ceux qui m'entourent, poussés maintenant comme moi vers l'entonnoir du portillon de sécurité. Je viens, moi, pour que me soit restitué mon prénom. Étrange. Récupérer un prénom, comme un paquet en souffrance que l'on va chercher au bureau des objets trouvés de la rue des Favorites ou à la consigne d'une gare, quand il y avait encore des consignes dans les gares avant la crainte des colis piégés. On m'a ôté une part de moi-même. Le prénom, c'est ce que l'on a en propre, c'est le trait d'union entre la lignée et soi, ce qui fait de vous un être qui, dans la chaîne des désirs, ne se confond pas avec les autres. On n'est pas un objet en série que je sache, un ready-made de Marcel Duchamp. On est singulier et unique avec un nom à soi, avec lequel on fait chair. Le lien intime entre le désir de vos parents et vous. Ou bien on le choisit son nouveau nom si on veut en changer. Comme Isidore Ducasse avait choisi de s'appeler comte de Lautréamont ou Henri Beyle, Stendhal. Comment peuton vous l'ôter d'office? Eh bien si, un autre prénom qui n'est pas le mien m'a été imposé par les intégristes de l'administration. Ils l'ont inscrit sur les registres de l'état civil. Ma démarche se résume en deux mots: que l'un me soit légalement restitué et que l'autre retombe aux oubliettes. Désirée Solis, je m'appelle. Mais si Solis est bien mon patronyme, Désirée n'est pas le prénom qui figure (ou il ne figure plus, ou pas encore) sur mes papiers d'identité. Je suis dans un entre-deux, vois-tu. Mon prénom complet est Désirée-Liberté. Tout un programme. Mais ce n'est pas un nom d'emprunt, non, un nom de guerre comme on dit, quoique. C'est bien celui que mes parents m'ont donné à ma naissance et, aujourd'hui encore, sa légitimité n'est pas acquise. On m'a toujours appelée Désirée, ou Désirée Liberté, ou plus simplement Déli, mais comment te dire. Il faut que je t'explique. Je ne suis qu'un dinosaure échappé d'une époque antédiluvienne, et je vais ouvrir à ton intention une fenêtre sur le siècle écoulé pour te raconter des bribes d'histoire. Je suis née sur une autre terre, tu l'as compris, ce qui n'est pas très original au vingtième siècle car nous sommes, les émigrés, les exilés, les personnages emblématiques de ce siècle révolu. Pourquoi cette démarche aujourd'hui? m'avait demandé maître Alain Michel, l'avocat que j'ai dû saisir pour instruire ma requête, elle est bien tardive. Je lui ai expliqué qu'il y a toujours eu une tolérance administrative. On m'a toujours permis en effet, sur ma demande, et pour sa valeur d'usage, d'inscrire ce prénom dans mes papiers. Jusqu'à une date récente, du moins, où la suspicion vis-à-vis de ceux qui sont nés ailleurs s'est généralisée. Il fallait une décision de justice. Maître Michel est sceptique. Depuis la loi quelque chose, ils n'aiment pas que l'on touche aux états civils, aux noms. 10

Dit-il. Ils enferment les gens dans leur origine, il faut classer, catégoriser, savoir qui est qui et qui vient d'où. La peur a gagné depuis qu'ils ont fermé les frontières, au lieu de gérer les flux d'immigrés dans l'intérêt de tous, avec ces hordes de natifs du Sud qui arrivent clandestinement et cognent aux portes de l'Europe, comme les gueux dans les temps anciens à la porte des châteaux. Me voilà dans le saint des saints. Boiseries sombres, hall de cathédrale, les talons claquent sur le sol carrelé. J'accède au comptoir d'accueil. Je montre ma convocation au préposé qui l'énonce, salle d'audience 3, pièce 27, bâtiment H, hall C, escalier F, tout en dessinant d'un feutre rouge de jolies flèches et volutes sur une feuille qu'il me tend: c'est le plan du siège des cours et des tribunaux. Je cours, monte, descends, m'enquiers auprès d'une robe noire, je reviens sur mes pas, dévale les escaliers, panique. Comment s'y retrouver dans ce dédale? Le labyrinthe de Crète c'est le cardo romain à côté: une voie toute tracée. Vais-je manquer l'audience? Il faut que tu saches que ma vie a commencé par une catastrophe. Quand je suis née, de l'autre côté de la frontière, le coup d'État botté casqué armé avait eu lieu. Et le peuple défendait le régime légal du pays, la République, la deuxième du nom, qu'il avait élue quelques années auparavant. Quand Esmé Dori, ma mère, attendait ma venue dans ce monde, elle entendait au coin des rues de la capitale les discours de Dolorès Ibarruri, la Pasionaria, debout sur une chaise, appelant les miliciens à monter des barricades: il fallait arracher les pavés à la main, les femmes et les enfants leur prêtaient main forte. Elle n'avait pas de haut-parleur, mais on l'entendait qui clamait no pasarém à ceux qui voulaient renverser le régime. Dans les rues on chantait l'Internationale, les Barricades sur l'air de la Varsovienne, la Jeune garde et, sur les marches du front, Ay Carmela. C'est alors que j'ai fait mon arrivée dans ce monde. Quand on naît dans le fracas des bombes, quand toutes les cases sont déjà occupées par les mots « guerre », « renversement », « coup d'État », est-on un fardeau ou un cadeau inespéré de la vie? Mes parents m'ont-ils voulue porteuse des idéaux de liberté auxquels ils se vouaient tout entiers? Le symbole des promesses d'une société nouvelle, plus juste et plus libre? Ils m'ont fait inscrire sur les registres d'état civil sous le prénom de DésiréeLiberté. Il faut croire que c'était un acte de subversion de m'appeler ainsi: quand, après le coup d'État, une fois perdue la guerre, maman exilée en France a demandé mes papiers au service d'état civil de la mairie de ma ville de naissance, elle a découvert que mon prénom avait disparu. Il avait subi le même sort que la lettre e, absente, dans le roman de Georges Perec, La Disparition (métaphore, cet e, eux, de ses parents déportés, disparus pendant Il

la deuxième guerre mondiale, c'est une hypothèse). Il avait été biffé, rayé par les intégristes de l'administration, et remplacé par un autre. Un prénom palimpseste en quelque sorte. Sans existence légale, il devenait le support nostalgique et dérisoire d'un rêve qui s'était brisé. Je devais porter le prénom blanc et désincarné d'Annonciation. Un nom à eux, imposé par les nouveaux maîtres, militaires et gens d'Église, qui correspond dans le calendrier chrétien à la date du 25 mars, jour de ma naissance. D'un coup de gaz asphyxiant, le Général Minime, vainqueur de la guerre qui a suivi son coup d'État, avait vitrifié toute vie, imposé à tous la soumission. En commençant par les dé-nommer! Le sang de maman ne fait qu'un tour. Elle qui vient d'une famille d'athées, de républicains, de laïcs, elle reçoit cela comme une violence supplémentaire. Mais cela ne l'a pas empêchée de défendre et d'imposer en toutes circonstances le prénom qu'elle m'avait donné. Désirée-Liberté: prénom fragile, existence incertaine, toujours dans un entre-deux. Socle précaire entre deux pays, deux langues, deux cultures. De quelles vibrations m'a-t-il atteinte ce double prénom? Quels présages ou secrets charrie-t-il dans son limon? De quelles eaux ai-je émergé, de quelle magie des souffles? Ces voyelles, fragiles, menacées mais solidement amarrées par les consonnes dures, telles un collier de cailloux qui diffuse ses effets bénéfiques ou comme ces gris-gris que l'on trouve sur les marchés des Andes, censés éloigner de vous les influences néfastes. Ma protection secrète, mon talisman. C'est le code secret dont je me suis emparée pour accéder à ma crypte intérieure. Je rends hommage à l'inspiration de mes parents qui l'ont choisi pour moi. Annonciation! S'il faut en croire le comput ecclésiastique, l'Annonciation, c'est le message que l'ange Gabriel envoie à la vierge Marie pour lui annoncer sa conception miraculeuse. Me voilà bien, un nom de message, un ange, une vierge! J'aurais préféré à tout prendre un nom païen, Vénus ou Fornarina, mais il n'y avait pas de risque. Ils ont été arrachés, ces prénoms, ces beaux prénoms venus d'une tradition laïque, Mer, Progrès, Liberté, Désir, Colombe que les parents avaient donnés à leurs enfants pendant la belle parenthèse de la République. Ils postulent que les hommes (les femmes) sont perfectibles, que la justice, le progrès est l'horizon de l'humanité. C'étaient leurs trophées de guerre aux autres, ils les ont remplacés par des noms de leur martyrologe, en plaçant leurs dépositaires dans un sillon religieux qui n'était pas celui de leur famille de pensée. Et me revient le souvenir de ce Fabre d'Églantine qui sous la Révolution française avait tenté de remplacer le calendrier grégorien avec sa cohorte de saints par de beaux noms comme Vendémiaire, Frimaire, Floréal... - mal lui en prit, la tentative a tourné court: il a terminé sa vie comme l'infortuné Louis XVI. 12

M'appeler Désirée-Liberté, un acte de rébellion, je te dis. Mon front de bébé n'a pas été oint de la moindre goutte d'eau bénite, mais c'est tout comme, je me suis retrouvée avec un nom de baptême. Ils avaient vaincu les corps, réduit au silence, éliminé ou contraint au départ tout un peuple, il leur fallait aussi régner sur les têtes. Après leur victoire arrogante, ils ont aligné au cordeau tous les enfants de « rouges », brebis égarées qu'il fallait de gré ou de force ramener au troupeau. Vos idées subversives, vos rêves de réformes et d'instruction pour tous, allez les expérimenter ailleurs. Pas ici dans le Pays Eternel où chacun est à sa place depuis toujours: le fils bien né, oisif, le senorito improductif, aux mains manucurées, qui ne lève pas le petit doigt pour relever le pays que ses aïeux ont précipité dans le déclin en expulsant ceux, juifs et arabes, qui en avaient fait la prospérité en travaillant et en retournant la terre de leurs mains. Qui lit la presse monarchiste en sortant de l'église, avec à ses pieds le cireur de chaussures, le limpia, qui ne lit pas Solidarité ouvrière, le journal du syndicat anarchiste qu'il a dans la poche de sa veste élimée, parce qu'il ne sait pas lire. Annonciation, un nom jamais porté, vêtement resté dans sa housse au fond d'une malle qui sent la naphtaline. C'est mon lit de Procuste, mon être normalisé, un boulet à traîner, une boîte où l'on m'enferme. Où l'on voudrait m'enfermer. Il a beau me tirer par la manche, ce n'est pas le mien. Le mien c'est celui... que Paul Éluard écrivait sur ses cahiers d'écolier. Et je m'invente une filiation imaginaire, je m'empare de ce mythe de liberté qui me fait tenir debout. Pour ma mère, devenue veuve après la mort de mon père, le corps traversé de mitraille derrière le parapet de sacs de sable, serais-je l'enfant de trop, mal venue, ou bien celle chargée de réaliser leurs aspirations frustrées? Cet héritage était lourd. Me rendait-il redevable? Me contraignait-il à poursuivre l'œuvre de ce père héroïque? À honorer la mémoire et le rayonnement de celui qui avait été pour elle et pour d'autres (j'ai pu le voir dans des documents d'archives) une étoile directrice, un symbole de courage et de loyauté au régime défait? Message diffus, jamais explicite, mais présent dans l'air même que je respirais. Nestor Solis, mon père, était originaire de Castille (l'or en fusion du soleil du haut plateau devait lui couler dans les veines) mais c'est vers les îles Canaries, la terre de Félix Dori, le père de ma mère, que voguait mon imagination qui, rafraîchie par les brises océanes, en tempéraient l'incandescence. J'imaginais que l'un de mes aïeux dans ces îles, sur la route des Indes, où l'on a situé les îles Fortunées célébrées par Horace, avait répondu un jour à l'appel du large, et que, poussé par les vents alizés, il était parti au Venezuela rejoindre Simon Bolivar. Et qu'il avait mené à ses côtés 13

d'âpres guerres contre le colonisateur. Dans mes livres de classe je pouvais voir la noble figure du Libérateur cheveux au vent, comme dans les images de Chateaubriand jeune, le regard confiant tourné vers l'avenir. Un fragment de mémoire se détache ici comme un mur qui s'écaille. À l'école, je m'asseyais toujours près des portemanteaux où nous accrochions nos canadiennes en hiver. Au-dessus, il y avait une étagère qui courait le long du mur. C'est là que nous laissions nos cahiers le soir pour que le maître les corrige, à côté de... la mappemonde. Blottie dans mon cocon, une voix lointaine me parvenait: Désirée, tiens-toi droite, redresse-toi, ne reste pas avachie sur ton pupitre. Je rêvais. Je voguais en silence sur la mappemonde. Dans la mer des Antilles j'avais repéré l'île de La Désirade, je rêvais de caresser le ventre des iguanes, de dialoguer dans leur langue avec les pailles-en-queue qui la peuplent, d'aller à Baie-Mahault savourer des langoustes grillées ou des fricassées de lambis. Tous ces détails, je les trouvais dans le grand livre encyclopédique que le maître laissait à notre disposition près de son bureau et je me faisais au passage une provision de mots. Sur un pan de ma chambre j'avais mis une reproduction de Delacroix, la Liberté guidant les peuples, découpée dans un journal. Dans mon imagination elle se confondait avec l'allégorie de la République perdue, l'équivalent de notre Marianne, que maman m'avait montrée sur des journaux de l'époque. C'était une femme robuste, représentée dans des couleurs éclatantes, rouge jaune mauve, avec des mèches de cheveux en spirales qui s'enroulaient autour de son visage comme des flammes. Debout, elle ouvrait les bras en geste d'accueil: image de l'amour et des forces de bienveillance. Il me plaisait d'imaginer que cette mère aimante me prenait dans ses bras et que je me lovais dans les plis de sa robe. C'est cette même allégorie qui reparaît aujourd'hui dans les manifestations que l'on voit dans la capitale. Je n'avais pas le droit de porter mon nom, qui ne figurait plus nulle part, mais maman, obstinée et entière comme elle était, le défendait envers et contre tout. Jusqu'à son départ dans le petit cimetière landais à l'ombre des pins où nous l'avons accompagnée, mes frères et moi, ce jour de printemps où le ciel s'est assombri, elle a déployé toute son énergie en démarches infructueuses dans les ministères, mairies, cabinets d'avocats pour qu'il me soit restitué. En vain. Toutes les audiences ont déjà eu lieu, le greffier appelle enfin mon nom. Maître Michel vient juste de me rejoindre. Il a belle allure dans sa robe d'avocat avec sa taille imposante et sa chevelure léonine. L'audience se déroule à huis clos. Une grande salle aux murs nus, de larges baies laissent filtrer la lumière grise de cette journée d'automne. Au centre de la pièce, une 14

longue table ovale. La présidente, entourée de deux magistrates, est assise d'un côté de la table, nous prenons place de l'autre côté, mon avocat et moi. Je crains de me retrouver face à des gens de chicane, vétilleux, qui ne vont pas manquer d'ergoter, de couper les cheveux en quatre pour finalement rejeter ma demande. Mais non, pourquoi, ne t'emballe pas, Désirée, rien n'est joué. Elle a un visage sévère, madame la Présidente, des lunettes finement cerclées et une frange noire au ras des yeux. Elle me demande mon nom et ça me flanque la trouille, alors... que je ne suis accusée de rien. Madame souhaite récupérer son prénom de naissance, dit la magistrate qui siège à son côté. Devant elles, le dossier impressionnant que j'ai dû constituer pour prouver que je m'appelle bien Désirée-Liberté, qu'on me connaît sous ce double prénom, que mon prénom de naissance est bien mon prénom d'usage. Madame la Présidente feuillette. Il y a là des témoignages de personnes de mon entourage, famille, amis, collègues qui ont écrit de belles lettres. Des photocopies de mes cartes de crédit, passeport, chéquier, relevés de comptes, carte vitale, carte orange, carte professionnelle, carte de bibliothèque, Fnac, Eurobeauté, Sncf, où mon nom est écrit noir sur blanc... Plus il y en a, mieux c'est, avait dit l'avocat. Je me demande comment font ceux qui ne maîtrisent pas bien la langue, qui n'ont personne pour les appuyer, pas d'amis pour témoigner en leur faveur, pas d'inscription sociale, tout ce bagage culturel et symbolique qui permet d'ouvrir bien des portes. Comment ceux-là font-ils dans leur démarche pour faire aboutir une demande? Oui, comment? La représentante de la Loi m'interroge des yeux par-dessus ses lunettes: Désirée Liberté, quelle est l'origine de ce prénom? Mon avocat me laisse parler. J'explique que je suis intégrée, française depuis ma naturalisation demandée par ma mère lorsque j'avais dix-huit ans. Que mes parents ont toujours défendu des valeurs de démocratie et de laïcité et que ce prénom en est le témoignage. Que c'est pour moi une question de fidélité à notre histoire. À un niveau plus prosaïque, il s'agit de mettre en accord mon prénom d'état civil et mon prénom d'usage... D'un geste de la main, elle m'interrompt et lit: Le prénom Désirée Liberté, radié d'office, sera remplacé par celui d'Annonciation conformément à l'arrêté du Fixant les yeux sur moi par-dessus ses lunettes et agitant le papier qu'elle tient à la main, elle dit: Voici une pièce qui est à verser au dossier de l'histoire. Elle parcourt le document en silence et ajoute: On touche ici à l'intime, à l'histoire personnelle, à la filiation. Ils ont touché à l'identité des gens, je ne le savais pas... 15

Je n'ai pas le temps de lui dire que l'on m'a mise d'office dans un sillon religieux qui n'était pas celui de ma famille, que ce prénom imposé c'est un rabaissement de ma personne auquel je n'aurai pas assez de ma vie entière pour résister, la lettre écarlate, la marque d'infamie que ma mère n'a cessé sa vie durant de refuser. Vous serez avisée des délibérés, me dit la présidente en rassemblant ses dossiers. L'air s'engouffre dans les larges manches de sa robe. Pas avant deux mois. L'audience n'a duré que dix minutes. Des minutes décisives. Un condensé de notre histoire.

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2 - Le rêve se brise

Voilà que le présent vient solliciter la mémoire, et la déporte loin en arrière vers un passé tapi en moi, immobile depuis l'aube de ma vie. Le souvenir remonte en nappes... des bribes de récits que maman m'avait faits des événements qui ont entouré ma naissance. Sache donc, toi qui me lis, que le quatorze avril de cette année-là est un jour de liesse populaire. La capitale vit une journée historique. Esmeralda Dori, tenant par le bras son amie Marilu, manque d'étouffer. Au sein du flot humain qui remonte la Gran Via, de la place Cybèle jusqu'à La Puerta deI Sol, elles scandent des slogans auxquels se font l'écho des milliers de manifestants. Un soleil naissant leur coule dans les veines, soleil d'un seul et vaste mouvement qui pousse chacun d'eux au-delà de lui-même. Une foule bariolée se déverse depuis les rues avoisinantes pour rejoindre le cortège qui ne cesse d'ajouter de nouvelles taches à la toile. Ils sont là, toutes classes confondues, unis par le même rêve collectif, corps contre corps, coude à coude, les uns portant chapeau de feutre, les autres béret ou casquette: intellectuels, bourgeois réformistes, employés, ouvriers. Tout le peuple de la capitale. C'est un de ces moments de l'histoire où l'espoir devient palpable. L'espoir, le formidable espoir, touche soudain à la réalité. Maman m'a raconté cette journée qu'elle a vécue dans l'exaltation et qui est restée vive dans sa mémoire. Elle est dans sa vingtième année. C'est une jolie fille, Esmé Dori, je l'ai vue sur une photo de l'époque où elle est en compagnie de Marilu. Elles sourient toutes les deux à un avenir radieux comme leur âge. Svelte comme un jonc, sa taille est soulignée par une robe fluide de crêpe noir à col rond; ses cheveux, retenus de chaque côté du visage par des peignes, retombent en boucles sur ses épaules. Elle porte des bas de coton blanc et des chaussures à bride et talons plats. C'est la plus grande manifestation que le pays ait connue. Le soleil, complice, est de la partie et dore les façades. Les commerces ont baissé leurs rideaux métalliques. Montés qui sur les lampadaires, qui sur le toit des tramways à l'arrêt, les gens accrochent partout où ils peuvent les drapeaux rouge jaune et violet de la République. Un petit groupe vient de grimper au sommet de l'imposant Palais des Communications où il a hissé le plus grand d'entre eux, dont les plis immenses ondoient maintenant dans le ciel. Tout le long du parcours, ils ornent les balcons d'où les gens saluent la foule qui 17

défile et applaudissent; les femmes envoient des fleurs et des baisers. Du fleuve humain bruissant de clameurs montent des vivats. On chante La Marseillaise et L'Internationale avec gravité, le poing levé, chacun conscient d'être porteur de quelque chose de plus vaste que soi, qui ouvre l'avenir de tous à deux battants. À peine si l'on entend la voix des crieurs de journaux qui portent en manchette le mot République. Car la République vient d'être proclamée ce quatorze avril 1931, après les élections municipales et à la Chambre des députés qui ont porté au pouvoir une coalition des forces progressistes. Nous vivions, maman m'a raconté, comme au Moyen Âge. Dans les campagnes et les usines, les gens travaillaient depuis l'aube jusqu'à la nuit pour un salaire de misère, sans garantie du lendemain. Pas de législation sociale, les enfants sans école, les mutilés demandant la charité aux portes des églises. Les ouvriers manifestaient dans les rues pour demander du pain et du travail, protestant face aux fusils de la garde civile. Nous voulions... que la vie soit moins laide. Le roi Alphonse XIII a été contraint d'abdiquer. No se ha marchado, la hemos echado, Il n'est pas parti, nous l'avons chassé, scande la foule. Depuis des mois, des grèves ont éclaté et les manifestants ont tenu la rue jusqu'à ce que le régime cède. L'Espagne s'est couchée monarchique, elle se réveille républicaine, proclame l' Heraldo de Madrid. Les partisans n'en reviennent pas d'avoir repris le pouvoir à ceux qui depuis toujours en étaient maîtres. La monarchie s'effondre, on sort de l'ancien régime. Une révolution, une journée unique dans l'histoire, où le pouvoir change de mains sans qu'une goutte de sang ne soit versée, me dit maman, qui s'enorgueillit d'avoir vécu cela. Les mots liberté, justice, culture, hier clandestins, font éclater leur utopie. Une nouvelle constitution va être ratifiée. Lorsque maman avait quatorze ans, sa mère, Leocadia Ruiz, l'avait emmenée avec elle dans la capitale. Elle fuyait un mari autoritaire, Félix Dori, après avoir supporté en silence son caractère ombrageux jusqu'à ce que ses filles Lola et Marita, en âge de prendre époux, aient quitté la maison. Dur comme l'acier, ce grand-père Félix, je ne l'ai pas connu. Il avait une petite entreprise de pêche à San Juan de Tenerife dans les îles Canaries. Par les nuits claires d'été, il emmenait ses filles au bord de la mer en écartant de son bâton les pierres du sentier caillouteux et, chemin faisant, il leur montrait la voie lactée, ses milliards d'étoiles et leur apprenait les galaxies, Andromède, Nuages de Magellan et d'autres... C'était un homme jovial, estimé de tous; mais, habitué à la rudesse de la vie en mer, il se comportait chez lui en tyran domestique, menant tout ce monde féminin à la baguette. Un ton de commandement sans réplique et un regard qui vous clouait sur 18

place: il fallait se taire et plier. La société vivait alors sous l'emprise de la religion et le divorce, que la République devait accorder quelques années plus tard, n'existait pas. Leocadia, pour échapper à ce mari despotique, n'avait trouvé son salut que dans la fuite. C'était un acte de liberté à une époque où les femmes acceptaient leur sort en silence. Elle partit vers la capitale, emmenant avec elle la dernière de ses filles, Esmeralda, à peine sortie de l'adolescence. Elle s'est retrouvée engagée comme lingère dans une riche famille, les Osuna, des aristocrates qui avaient des terres en Extrémadure et possédaient un hôtel particulier dans la capitale; ils lui avaient permis de garder sa fille auprès d'elle. Quand, quelques mois plus tard, Félix s'était présenté à leur porte Ge viens chercher ma femme, avait-il dit), ils l'avaient éconduit fermement, prenant le parti de ma grand-mère, en lui disant qu'un jour elle était partie avec sa fille et qu'ils ignoraient où. Maman désirait en secret s'émanciper, étudier, apprendre un métier, être indépendante. Elle rêvait d'un destin hors du commun. Un ami de la famille Osuna, le docteur Mora, qui possédait une clinique d'obstétrique, séduit par ses qualités (elle était méticuleuse et très soignée) l'avait engagée pour s'occuper de la clientèle et apprendre à ses côtés, comme elle en avait manifesté le souhait, le métier de sage-femme. Loin du tyran, la vie s'est apaisée. Leocadia, qui faisait des travaux de couture pour des amies de la famille Osuna, emmenait sa fille avec elle lorsqu'elle allait livrer les robes à domicile. Ensemble, elles découvraient les coins et recoins de la grande ville. Le dimanche, elles allaient pique-niquer avec leurs amies dans les kiosques de la promenade de la Castellana en emportant dans le panier en osier à deux battants l'omelette de pommes de terre, les fruits, la bouteille de limonade. De joyeux après-midi à rire et bavarder, tout en poussant les aiguilles de leurs interminables tricots sur fond de flonflons de l'orchestre municipal. .. Maman s'est liée d'amitié avec Marilu, une institutrice pleine d'entrain qui vit avec sa famille dans le quartier populaire de Lavapiés. De quelques années son aînée, elle l'a prise sous son aile et l'emmène dans la voiture déglinguée de son père, mécanicien, membre du parti communiste, visiter les vieilles cités de Castille. Intarissable, elle lui explique sans omettre aucun détail l'histoire des monuments, les styles d'architecture, la vie des personnages illustres, tous récits qui enthousiasment Esmeralda en l'ouvrant au monde de la culture, elle qui n'a pas eu le loisir d'étudier. La politique est une autre des passions de Marilu et elle a entrepris l'éducation de maman sur ce terrain-là aussi. C'est une militante active, Marilu. Enflammée par les idées généreuses de l'époque, elle se démène sans compter pour les faire partager autour d'elle. Elle occupe un de ces postes de maîtres qui ont été créés par milliers par les «Missions pédagogiques» en mai 1931 pour 19

diffuser la culture générale et l'éducation civique dans les villages jusque dans les coins les plus reculés. Comme le fait le lumineux Federico, le poète du Cante Janda, en impulsant de sa formidable énergie la grande aventure du théâtre ambulant, la Barraca, subventionnée elle aussi par le gouvernement républicain. Ils veulent porter la culture à la population rurale. Cinq ans durant, ils vont sillonner les routes poudreuses, monter les tréteaux sur la place des villages, tendre des draps en guise de décors et suivre le précepte horatien d'« instruire en distrayant» (instruir deleitanda). Ils montent les grandes œuvres du théâtre classique, Calderon de la Barca, Lope de Vega, Cervantès. Federico Garcia Lorca, le ciseleur de mots, monte aussi ses propres œuvres théâtrales et, tout comme Jean-Baptiste Poquelin, notre Molière national, met la main à la pâte: revêtu de la salopette bleue, il est tour à tour metteur en scène, maquilleur, souffleur, et... mécanicien à l'occasion. Des milliers de bibliothèques rurales voient aussi le jour pour éveiller dans quelques âmes l'envie de lire. Ils veulent, ces défenseurs de la République, enthousiastes et généreux, améliorer les conditions de vie de la classe laborieuse. Ils veulent que les démunis, les pauvres, comme on disait, et comme on dit à nouveau aujourd'hui, apprennent à lire et que leurs enfants aient accès à l'enseignement, un enseignement laïc, disputé aux congrégations religieuses qui le détenaient jusqu'alors. Au moment de l'élection du Front populaire en mai 1936, qui porte au pouvoir une majorité progressiste de gauche, réformiste et modérée, Marilu milite aux Jeunesses libertaires. Elle est affiliée à leur syndicat, la CNT, d'obédience anarchiste. Maman, elle, a rejoint très jeune les Jeunesses socialistes. Mais la République, qui a soulevé tant d'espoirs n'a pas été le remède à la misère de la classe ouvrière et des travailleurs de la terre. La réforme agraire tarde à se mettre en place. Quand on proclame dans certains villages le «communisme libertaire », c'est l'armée qui rétablit l'ordre. La bataille est rude entre camp socialiste et camp anarchiste. Réformistes et révolutionnaires vont s'affronter. Au coin des rues, les financiers remplissent les coffres des banques étrangères. On licencie. La où cent cinquante ouvriers agricoles travaillaient dans un domaine, on n'en garde que quatre ou cinq. Au chômage répondent des grèves massives. Militant dans la mouvance anarchiste, Marilu a pris contact avec Femmes libres. Ce mouvement est né, en 1936, de la conviction que ces femmes avaient de la nécessité, au sein de la lutte globale, d'une organisation spécifiquement féminine. Je devais bien plus tard rencontrer l'une de ses animatrices, Federica Montseny - qui a été ministre - alors qu'elle était en 20

exil en France. Dès 1923, elle avait créé la Revue Blanche qui devait durer jusqu'en 1936. À l'encontre des mouvements féministes bourgeois, elle prônait un « féminisme prolétarien»: la libération de la femme était consubstantielle à l'émancipation de la classe ouvrière. L'organisation a une revue du même nom, Femmes libres, qui leur permet de développer leur pensée en butte à toutes les formes d'esclavage que subissent les femmes, du fait de l'ignorance, dans le travail comme dans la vie. Elles luttent pour leurs droits et contre la guerre, contre le chômage et la faim. En opposition avec la droite qui les voue au seul espace familial et domestique, elles veulent que les femmes gagnent leur indépendance économique, ce qui provoque l'inquiétude du monde ouvrier qui redoute qu'en prenant leurs emplois elles fassent monter le chômage. Travailler, ne pas être une charge pour la société ni pour quiconque est pour elles plus qu'une nécessité: une question de dignité. Pour y parvenir elles ont réussi à monter des crèches dans maintes entreprises. Elles avaient gagné en outre le droit de vote (qui ne sera accordé chez nous par le général de Gaulle qu'en 1945), le droit au divorce et à l'avortement (que nous avons conquis, nous, en 1974). Bientôt, elles vont tout perdre. Ils vont tout perdre. C'est dans ces années-là, dans la ferveur de la jeune République, au sein du mouvement des Jeunesses socialistes, que maman rencontre Nestor Solis, mon père. Jeune officier ayant embrassé très tôt la carrière militaire, il est issu d'une famille aisée de militaires et de propriétaires terriens, originaire de Castille; elle occupe un appartement cossu de la rue d'Alcala que le jeune couple va partager. Tous deux, ardents et généreux, se passionnent pour le bouillonnement des idées qui traverse le pays. Ils seront emportés dans le tourbillon des événements qui vont se déchaîner, puis dans la tourmente de l'histoire. Au moment du coup d'État militaire contre la République, Nestor Solis ne rejoint pas le camp des factieux, il est de cette poignée de militaires qui restent loyaux au gouvernement républicain. Rejetant le confort d'une vie protégée, d'une ascension dans la carrière, il embrasse l'idéal socialiste et s'engage auprès du peuple. Il choisit le camp de l'incertitude et du risque. Esmé Solis Dori confie son premier enfant, mon frère Nestor, né quelques mois auparavant, à Leocadia, sa mère, elle prend le métro et se rend au Secours Rouge international. Au passage, elle voit sur un mur une affiche, signée de l'Alliance des Intellectuels antifascistes, un photomontage de manifestations ouvrières, au-dessous duquel elle lit: La lâcheté ressemble beaucoup à la trahison. C'est un appel à défendre la République. Le Secours Rouge a ses bureaux au numéro quatre de la rue de Carretas, énorme bâtisse dont les escaliers sont occupés par des femmes qui viennent 21

s'inscrire pour défendre la République, leur République, celle qu'elles ont élue. La veille, elles ont entendu à la radio un appel lancé aux femmes pour qu'elles s'inscrivent au service sanitaire. Huit mille en trois jours sont présentes à l'appel: des ouvrières, des infirmières, des médecins, des femmes au foyer. Dans le local, pressées autour du poste à galène, un Philips Radiola, elles écoutent une harangue de Dolorès Ibarruri, la Pasionaria, qui clame qu'il vaut mieux mourir que de vivre à genoux. Plus tard, elles écoutent les nouvelles haletantes du front: Bilbao est assiégée et bombardée par l'artillerie franquiste basée sur les collines et par deux croiseurs rebelles le Canarias et l'Almirante Cerbera, empêchant toute sortie vers le large... Les forces de la 4ûe division de carabiniers entrent dans Teruel, équipées de fusils tchèques VZ-24... Elles arrêtent l'avancée des troupes vers Madrid... Les tanks républicains de la 68e division entrent dans Teruel... Une terrible bataille au corps à corps va s'engager... Le photographe Robert Capa est là, et l'écrivain Georges Orwell, et le journaliste Herbert Matthews, ainsi que le grand poète Miguel Hernandez... Tous sont décidés à défendre le gouvernement républicain. La guerre est là, il faut la faire. Nestor Solis est instructeur militaire. Il va organiser les milices populaires formées par les partis et les syndicats pour la défense du pays. Il apprend aux hommes volontaires qui accourent en masse à se servir d'une arme. Ils prennent des fusils et des pistolets dans les magasins. Dans les campagnes, on va chercher les vieux tromblons que les seigneurs gardaient en souvenir des guerres passées. Un vieux poste crache des bruits de combats de rues, des détonations, un fracas d'émeute... Les femmes aussi reçoivent une instruction militaire. Maman m'a raconté tout cela. Je les vois, ces femmes miliciennes, sur la couverture de la Estampa n° 446 du 1eraoût 1936 que maman a gardée parmi les rares papiers qu'elle a pu sauver, posant sur fond de mur crépi. Esmé ou Marilu pourraient être l'une d'elles. Salopette, musette sur le côté, elles n'ont pas oublié d'être coquettes. Sourcils bien dessinés, raie au milieu, cheveux crantés, collier de perles fines et boucles d'oreille, elles tiennent un fusil, posé au sol, vertical, près de la bouteille d'eau et de la serviette de cuir. Esmé est infirmière volontaire, elle a rejoint Marilu qui conduit des ambulances. Avec l'équipe du Secours rouge, elles recueillent les blessés qu'elles amènent à la Croix-Rouge et dans les palais réquisitionnés pour servir d'hôpitaux. Les chauffeurs de taxis sillonnent les rues pour amener aux hommes des barricades des vivres et du tabac. Nestor Solis organise avec ses hommes la défense de Madrid contre l'avancée des troupes au col de Somosierra. Chacun a un fusil et cent cinquante cartouches, les arbres leur servent de parapet. Trains bondés de soldats qui partent vers le front et les tranchées boueuses dans les montagnes. 22

Tous les soirs à la radio ils écoutent les nouvelles. D'un poste émetteur de Vieille-Castille, ils entendent les messages triomphalistes émis par « Radio Vérité» et ponctués d'Arriba Espana, Viva Franco y viva Espana. Deux camps s'affrontent dans une guerre révolutionnaire, classe contre classe. Sans merci. C'en est fini d'une République d'ordre et d'équilibre, laïque et progressiste appuyée sur les notables bourgeois et les paysans riches. La classe ouvrière prend le dessus, les drapeaux rouges et noirs flottent à la cime des édifices. La faucille et le marteau et les sigles des partis sont peints sur la façade des immeubles. En route vers le quartier de la Montagne, ils rencontrent d'autres groupes de gauche décidés à défendre eux aussi le gouvernement républicain. La ville est livrée aux incendies des bâtiments, aux tirs de mortier et des armes automatiques. Ici et là, des explosions dans un chaos de tramways, camions, automobiles renversées. Les rues et les avenues sont hérissées de barricades. Des milliers d'enfants errants cherchent leurs parents dans les affres de l'affrontement. La nuit, ils dorment dans les wagons à quai de la gare d'Atocha. Maman a vécu tout cela. Mon père va perdre la vie en défendant la capitale. Au même moment se répand la rumeur de la mort de Federico Garcia Lorca, froidement assassiné par les phalangistes près de Grenade, au cœur de l'éblouissante Andalousie qu'il a célébrée tout au long de son œuvre. Esmeralda Solis attend alors son deuxième enfant (moi qui t'écris) et, dans la panique, elle quitte le théâtre des combats pour le mettre au monde en un lieu qu'elle espère moins exposé. Elle laisse derrière elle sa famille et ses amis, et vient se réfugier à Barcelone. Mais, là aussi, les combats font rage. Je devais naître sous les éclats de bombes. Maman me fera inscrire sur les registres d'état civil sous le nom de Désirée-Liberté. Comprends-tu mieux maintenant le pourquoi de ce non qui claque pour elle comme un étendard? Les avions italiens pilonnent la ville. Plus de mille tués, des quartiers entiers détruits. Le sous-marin Torricelli et les croiseurs lancent des projectiles sur les bateaux ancrés au port et les dépôts de carburants. Les sirènes donnent l'alarme: bombardement imminent. Quand elle entend le cri strident des sirènes qui plongent la ville dans l'obscurité, maman entasse le nécessaire, saisit ses deux enfants et se précipite dans les caves avec la population paniquée. Le sol se dérobe sous ses pas, mais des bras aimants, sans doute, me tiennent. D'autres se couchent à même le sol dans les couloirs du métro. L'aviation largue des douzaines de bombes tuant femmes, enfants, vieillards. Crépitements des coups de feu, grincements des tramways, claquement métallique des rideaux de fer. Des voitures aux toits recouverts de matelas croisent des camions chargés d'hommes armés de 23

vieux fusils de chasse et de quelques vieux brownings, soulevant des nuages de poussière. Ils vont affronter trente phalangistes armés qui ont déboulé sur la place. Dans les rues, on clame des chants révolutionnaires, des hommes crient: Vive le Front populaire. Les rues sont parcourues en tous sens par des véhicules arborant des inscriptions, FAI, CNT, POUM. Leurs occupants agitent des banderoles, PC, PS, UGT. Un boulanger avec une charrette et un cheval qui distribue le pain de rationnement trouve refuge sous l'abri dérisoire d'un auvent. Ils montent à la hâte des barricades rudimentaires. Peu à peu les rangs grossissent et la population les rejoint dans la rue. Un feu est allumé à la hauteur de l'école des Jésuites où des tireurs embusqués sur les toits visent la foule. Un jeune garçon s'écroule. La foule s'enflamme, jette les meubles dans la rue. La manifestation gagne la place de l'Université. Deux batteries d'insurgés fascistes tiennent l'endroit. Une lutte acharnée s'engage. Le POUM (Parti ouvrier marxiste-léniniste) et la CNT sont en première ligne. L'adversaire fasciste est vaincu. Devant la cathédrale, le président Companys prend la parole, évitant ainsi le désordre général. Le vrombissement des avions troue l'air maintenant. Les gens courent vers le « refuge », fauchés par les bombes en pleine rue ; ceux qui sont indemnes relèvent plusieurs d'entre eux sur la chaussée. On sème la mort bruyante ici et, tout ensemble, côte à côte, des gestes silencieux de vie. Lenteur, blancheur, images saturées, comme dans un film de Tarkovski. Au refuge, les nouvelles arrivent par la radio: les avions italiens ont lâché quatre-vingt-dix bombes sur le marché d'Alicante, trois cents morts. Guernica, bombardée par l'aviation allemande. Puis - la vie reprend ses droits, il faut quitter les abris pour nourrir les enfants, se nourrir aussi. Quand elles entendent à la radio que des sardines fraîches et des légumes sont arrivés sur le marché, les femmes se hasardent à sortir à nouveau dans les rues. La ville va tomber à son tour. C'est la fuite vers la frontière. Maman se retrouve dans un convoi d'une centaine de personnes. Les « rouges» fuient le pays comme une hémorragie qui va laisser le pays exsangue. Ils voulaient simplement un avenir plus humain. Elle est recueillie par une famille dans un village, à Reus. Le père, Simon Vidal, est fabricant de savon et sa femme Isabel, couturière. Simon a survécu à la bataille de l'Èbre. Il raconte que lorsque les avions allemands pilonnaient par vagues les positions qu'ils avaient prises la nuit, c'était comme un énorme tremblement de terre. Heureusement qu'ils étaient dans des tranchées. Lui conduisait un camion russe à la plateforme en bois de marque Katiuska qui roulait au gazogène et allait, tous phares éteints, sur la ligne du front de l'Èbre, porter vivres et munitions et ramener des blessés. Il a pu regagner son village. 24

Isabel, avec d'autres femmes du village, a été réquisitionnée pour confectionner des tenues militaires et des parachutes. Puis, l'ordre d'évacuer Reus est donné; ils partent, Simon et Isabel avec le grand-père Ramon et leurs quatre fils. Le plus jeune, Diego, a quinze ans Il a fui la ville, en proie à un chaos indescriptible, pour rejoindre sa famille à Reus. Tous aident maman à porter son unique valise et les petiots que nous sommes, mon frère et moi. Ils ont attaché sur le mulet avec des sangles des meubles et les maigres trésors de la famille. Isabel n'en a pas démordu, elle voulait emporter sa machine à coudre, ses fils l'ont démontée et dissimulée dans un matelas plié en deux. Des hommes sans âge, amaigris, fatigués, le regard perdu, une couverture de laine roulée en bandoulière, la musette pendue à leur cou, aident à porter les enfants. C'est l'exode, dans l'hiver et le froid, en route vers un horizon obscur. Le long des routes, les mères courage du quotidien poussent des charrettes devant elles. Une marche de seize jours. La peau gerce, les doigts se couvrent d'engelures. Jamais hiver n'a semblé si rigoureux. Il faut marcher la nuit, s'arrêter le jour, trouver de la nourriture pour les enfants. Les adultes, affamés, exténués, se contentent de lécher l'huile des boîtes de sardines. Sur la route de Figueras, le tac tac tac de la mitraille se fait entendre dans le sable autour d'eux: c'est l'avion allemand qui rase le sol comme un oiseau maléfique et, dans leur fuite, encore les cherche. Lorsqu'ils sont pris pour cibles, ils se jettent dans les fossés en protégeant les enfants de leur corps. Jusqu'en gare de Figueras, ils seront bombardés et s'abriteront sous des wagons à bestiaux. Mal vêtus, mal chaussés, les vêtements trempés, la faim au ventre, ils avancent. Ensuite ils prennent la route du Perthus, avant d'être à nouveau bombardés. Comment ont-ils fait pour survivre? Comment avons-nous fait? Après mille péripéties, ils aperçoivent la frontière au col du Perthus. Un détail cocasse s'est glissé dans le récit de maman. Au moment de passer la frontière, une femme qui portait sur la tête un coffret garni de toutes ses économies a perdu soudain l'équilibre sur le chemin verglacé. Son chargement de pièces a dévalé toute la pente pour atterrir en contrebas dans le ravin boueux. Elle poussait les hauts cris et se lamentait en invoquant le ciel et tous les saints du calendrier. Cette scène tragi-comique a secoué de rire tout le convoi. Ces images de cohortes d'exilés sont fixées dans la mémoire universelle. Une histoire chamelle, pathétique, d'hommes et de femmes pour qui la République, un gouvernement de gauche, voulait simplement dire avenir, modernité, éducation. Ils croyaient à l'émancipation des peuples, au progrès, à une harmonie possible au sein de la société, à une respiration apaisée de 25

l'histoire. Des hommes et des femmes, épris de justice, mus par un rêve égalitaire, qui n'ont jamais plié. Porteurs de valeurs sur lesquelles tout le monde s'accorde aujourd'hui, ils préfiguraient nos sociétés démocratiques. Un pays qui naît à la liberté et au droit, un peuple affamé de tout, de pain, d'école, d'indépendance. Ils avaient plus que la faim au ventre, une faim de justice. Ensemble, ils ont donné leur vie et leur jeunesse pour faire vivre un idéal et un rêve. Ils ont défendu jusqu'au bout le drapeau républicain, la légalité constitutionnelle contre le fascisme, dans leur pays d'abord, puis sur les champs de bataille de la deuxième guerre mondiale jusqu'en 1945. Ils luttaient pour défendre nos libertés. Et ils ont été pourchassés et traqués dans l'indifférence générale. Et la France, que faisait la France? Le 15 mars 1938, le président du gouvernement français, Léon Blum, et le ministre de la Défense Paul Daladier font voter le pacte de non-intervention armée en Espagne. Il laissait la liberté aux contingents militaires allemands et italiens de s'installer dans le pays, aux généraux putschistes de s'approvisionner en armes et restreignait celle du gouvernement légal. La France avait tourné le dos au camp républicain, allait-elle les accueillir à présent? Allait-elle nous accueillir? À la fin du mois de janvier, ils sont un demi-million au pied des Pyrénées en quête de refuge. La peur et l'espoir tremblent dans leurs yeux, dans l'attente de la décision du gouvernement français. Maman et ses deux enfants, Simon, Isabel et leur famille sont parmi eux dans le petit bois de chênes-lièges de la Junquera. Quatre jours et trois nuits d'attente. Autour d'eux, abandonnés, les objets que les gardes mobiles leur ont fait jeter dans les fossés, voitures, meubles, pour ne garder que le nécessaire. Simon a dû laisser l'âne en route. Mais les fils d'Isabel ont réussi à garder la machine à coudre en pièces détachées. Les civils et les blessés vont passer. Puis, ce sera le tour des miliciens et la frontière sera fermée le 13 février. Tous ces gens en déroute, harassés, voûtés sous leurs lourds baluchons, des ballots ou une valise serrée avec de la ficelle, sont attendus par les gardes mobiles de la Gendarmerie française qui manifestent leur l'hostilité: ces « rouges» ne sont pas les bienvenus dans le pays. Les hommes sont désarmés. Quelques débris d'armements ont pu passer la frontière qu'il faut maintenant abandonner: tanks pitoyables, canons rouillés antédiluviens. Ils arrivent par vagues, ininterrompues. Maman a été arrêtée comme les autres par des soldats de régiments de l'armée coloniale. Toutes les familles sont séparées: les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de l'autre. Dans un hangar, en face du poste-frontière, ils avaient mis de la paille pour 26

que les réfugiés puissent se reposer. Un douanier fait le recensement des gens qui passent la frontière, et des blessés. Maman a été aussitôt séparée de la famille de Simon et Isabel. Ce n'est que bien plus tard, quand la vie a repris son cours, qu'elle a eu de leurs nouvelles par les comités de soutien aux réfugiés qui les ont mis en relation. Simon lui a raconté que le grand-père Ramon s'est retrouvé au camp de Bram. Il a été installé dans un hangar à laine désaffecté, sans chauffage, mal nourri. Ils étaient traités de macaques par les ouvriers de délainage et de voleurs de pain. Isabel et ses fils sont partis pour le camp de Port-Vendres. Puis, ils ont été trimballés de camp en camp avant de se fixer en Haute-Garonne. Plusieurs années se sont écoulées avant que la famille soit à nouveau réunie. Simon, lui, est passé au camp de transit d'Argelès avant d'obtenir un contrat de travail pour les mines de Decazeville. Un camp à l'ordonnance parfaite, des barbelés autour, des miradors, un seul bâtiment en dur pour l'économat et la maternité. Une géométrie effrayante, dont l'humain est exclu. Des baraques rigoureusement alignées de vingt-quatre mètres de long et six de large, des châlits superposés, une soixantaine d'hommes à l'intérieur. Des gardes mobiles à cheval tout autour. Ils ne sont pas bavards, ces hommes. Pendant la journée, ils vont au café, au bureau de tabac, à l'épicerie. On installe une sorte de boulangerie industrielle. Ont transité ici jusqu'à seize mille personnes; des enfants y sont nés. On garde les gens ici comme des délinquants. Beaucoup meurent. Ils ont un cimetière pour eux sur la colline. Ceux qui ont du travail partent et le camp se désemplit progressivement. À Bram, un autre camp, a-t-il entendu dire, ils ont monté un orchestre de jazz et invité la population du village à venir danser. On entendait le soir des sons d'instruments qu'on accorde, des harmonies que l'on cherche. Il y avait un violoniste parmi eux, un Estonien, un ancien des Brigades Internationales. Les gens du village leur viennent en aide et essaient de les réconforter. On leur donne du lait chaud, un morceau de pain blanc. Simon se souvient des pains ronds et gris déchargés quotidiennement des wagons de trains et destinés aux occupants des camps. Mais ils ont faim et ils vont chercher des vivres auprès des associations. Il a raconté plus tard à maman que son fils Diego allait ramasser des escargots dans le petit bois proche, les lendemains de jour de pluie, et les vendait aux gens du village qui en étaient friands. Les gens, répondant à l'appel de la Dépêche du Midi, descendent le soir du village et coupent des tranches de pain et de fromage qu'ils leur distribuent. La commune leur dispense des bons d'achats pour la nourriture et la population leur donne du linge. Les militants de la CGT se démènent pour trouver du travail aux hommes et des placements à la campagne. De tout cela Simon a fait le récit. 27

Maman a été prise en charge par les comités d'aide aux réfugiés à Montauban. Ils ont mis en place dans tout le département un réseau actif de solidarité. Elle garde le souvenir d'une comtesse tout habillée de blanc, portant une toque avec une croix rouge, qui se démène sans compter pour leur venir en aide. Par son entremise, elle entre en contact avec une famille protestante particulièrement accueillante, les Cazaux, qui va 1'héberger, elle et ses deux enfants, et lui apporter aide et réconfort. Beaucoup de ces familles protestantes ont ouvert les portes de leurs maisons avec des larmes dans les yeux et ont fourni du travail et des logements. Pour toi, tu vois, je pars en quête de bribes enchevêtrées de l'histoire de cette époque. Je descends jusqu'à ces nappes de silence afin de restituer le fracas et les clameurs de ce temps dont j'ai le souvenir d'avant la parole. Elles me reviennent sous forme de cauchemars dans les moments de ma vie où je me laisse fragiliser et envahir par le tourment, et où je n'ai plus de rempart à leur opposer. Une histoire qui s'est perdue, que l'on commence à peine à désenfouir et que nul jusqu'ici n'a songé à honorer.

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3 - Enfant de « rouge»

La famille Cazaux va être l'instrument du destin d'Esmeralda Salis. C'est par son entremise qu'elle fait la connaissance de Paul Prigent, un jeune médecin qui porte assistance aux réfugiés qui arrivent par vagues dans la commune. Il est issu d'une famille de notables de province, des parpaillots de Haute-Garonne; Calvin et Luther sont passés par là. Ce sont des gens de parole et d'honneur qui n'hésitent pas à s'engager pour défendre la justice. Son père est directeur de l'École normale de Montauban et un de ses frères, Jacques Prigent, médecin lui aussi, est maire d'un petit village de la région. Au moment de l'ouverture de la frontière, il a répondu à l'appel de la Préfecture à loger des réfugiés, et quand une dizaine d'entre eux sont descendus de l'autobus, annoncés à la population par le roulement de tambour du garde-champêtre, il les a accueillis dignement et a mis des maisons inhabitées à leur disposition. Il avait fait dresser des tréteaux et des bancs sur la place du village pour permettre de leur servir une collation à laquelle toute la population était invitée. Entre Paul Prigent et ma mère des liens vont se nouer autour de la résistance au fascisme qui menace l'Europe tout entière et de leur passion commune pour la médecine. C'est un homme de culture, Paul Prigent, la droiture et la rigueur incarnées. Il va devenir mon beau-père et m'élever dans la tendresse et le respect des valeurs de travail et d'honnêteté. Nous sommes en âge d'aller à la petite école, mon frère Nestor et moi. Ce matin-là (nous sommes en milieu d'année scolaire), le maître nous présente aux enfants qui nous observent en silence par ces mots: Ils n'ont plus de patrie, ils seront désormais vos camarades. Mais nous sommes, nous le sentons bien, immobiles derrière nos pupitres, « les étrangers », les enfants de « rouges». Maman qui a fui le fascisme dans son pays en guerre est à nouveau prise dans la tourmente de l'Histoire. La deuxième guerre mondiale vient d'éclater. La France, quelques mois plus tard, est sous occupation allemande depuis qu'elle a signé l'armistice avec l'Allemagne le 22juin 1940. Nous vivons en zone dite « libre» (qui le restera jusqu'au Il novembre 1942 quand les Italiens et les Allemands l'envahiront), où siège le gouvernement français de collaboration du Maréchal Pétain à Vichy. Paul Prigent est arrêté pour son implication dans un réseau de résistance et va être envoyé en Allemagne dans un camp où il restera jusqu'à la fin de la guerre. Maman se retrouve seule à Toulouse avec ses enfants, mon frère Nestor et moi, et le petit frère, arrivé sur ces entrefaites. Nous allons traverser une nouvelle période de pénurie et de privations. Tandis que je reste à la maison 29

avec mes frères Nestor et Mano tout bébé, elle occupe les interminables files d'attente, ses tickets de rationnement à la main, pour acheter les maigres rations de pain, les rutabagas et la chicorée du matin. À l'école, sous le portrait de Philippe Pétain qui nous observe d'un œil débonnaire depuis les murs de la classe, je chante, peut-être avec entrain parce que j'aime mêler ma voix à celle des autres, Maréchal, nous voilà, le vainqueur, le sauveur de la France... Une longue période d'occupation, de rafles, de pénuries et de privations (où quelques jambons transitent tout de même pour certains dans les arrière-salles des bistrots). Le soir, maman écoute la radio en sourdine et arrive à capter, comme elle dit, radio Londres à la BBC. Le vieux poste TSF diffuse la chanson emblématique de l'époque, J'attendrai de Rina Ketty et les joyeuses envolées musicales de l'orchestre de Raymond Legrand colorent quelque peu cette noirceur ambiante, qui n'est que grisaille pour nous les enfants. Après une longue période de pénuries et de privations arrive la fin de la guerre. Partout dans le pays, les bals et les flonflons fêtent la Libération. Paul Prigent rentre de camp et son retour est fêté dans la joie. Il prend maman par la taille et l'entraîne dans un tour de valse et ils rient tous les deux tout au bonheur de leurs retrouvailles. A nous, les enfants, il apporte, suprême délice, des tablettes de chocolat. On dirait que la longue nuit s'achève. Quelques semaines après son retour, un dimanche du mois d'août, tous les membres de la famille Prigent réunie fêtent leurs joyeuses retrouvailles dans le village de monsieur le Maire, l'oncle Jacques, autour d'une table chargée de victuailles. On commente les derniers événements, la parole c'est l'affaire des grands. Des cris et des clameurs viennent de la rue. On dirait des mouvements de foule. Trompant la surveillance de maman, je file par la porte arrière du verger pour voir ce qui se passe. Tout le village semble s'être donné rendez-vous et avance en désordre. Autour de moi, des éclats de voix, des rires, une excitation inhabituelle. Je me fraie un passage à travers la foule pour arriver jusqu'au centre de la rue, vers un point que tous cherchent à voir en se hissant sur la pointe des pieds. Et là, je vois trois femmes, tête tondue, comme poussées en avant par la foule, qui marchent sous les quolibets en se cachant le visage. Derrière elles, face rougeaude, le coiffeur du village en blouse blanche exhibe une paire de ciseaux, et la foule invective les femmes. Je ne comprends pas ce qui se passe; je ressens seulement une honte indescriptible, je voudrais faire quelque chose pour elles et je ne peux rien faire. Ce n'est que bien plus tard, quand je verrai le film d'Alain Resnais, Hiroshima, mon amour, dont l'héroïne subit le même sort, et des expositions de Robert Capa et Henri 30

Cartier-Bresson, que cette scène m'est revenue et que j'en ai compris le sens. C'étaient des « tondues» - un mot qui à la Libération ne s'est écrit qu'au féminin. Il y en aurait eu quelque vingt mille entre 1943 et 1946, celles que l'on a accusées de « collaboration à l'horizontale» pour avoir eu des relations sexuelles avec des soldats allemands. Les collabos, les dénonciateurs de juifs, les trafiquants de marché noir, les résistants de la dernière heure se donnaient à bon compte un rôle patriotique exemplaire en les prenant comme victimes expiatoires et en les exhibant comme des êtres infâmes. Et c'est plus tard encore que j'ai pu mettre des mots, machisme, sexisme, et que j'ai compris que la société mettait alors en scène, par le châtiment de la tonte, la réappropriation sociale et symbolique des corps féminins, parce qu'il ne pouvait pas y avoir de sexualité féminine autonome et que le monde masculin, humilié par quatre années d'occupation et de collaboration, retrouvait sa virilité en les stigmatisant de la sorte. Après la guerre, mes parents quittent la Ville rose et mon beau-père ouvre à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, un cabinet de médecin phtisiologue, sa spécialité, la tuberculose étant à l'époque une maladie très répandue. Tarbes est une ville ouvrière, une ville grise. Tous les matins à sept heures, j'entends la sirène de l'Arsenal qui retentit pour appeler les ouvriers qui se rendent à l'usine en bicyclette. Beaucoup de réfugiés y ont trouvé du travail et s'y sont installés, tout en continuant à nourrir en secret l'espoir de repasser la frontière, à la chute du dictateur qui, pensent-ils, ne va pas tarder à se produire. Pensent-ils. Après toutes ces années de guerre, la vie s'organise. Nous habitons un vaste appartement au plancher de bois ciré au deuxième étage d'un immeuble confortable. Au premier étage, le cabinet médical, précédé d'une grande salle d'attente, avec des fauteuils de cuir et des meubles en acajou et, accrochés au mur, des tableaux, des reproductions des Nymphéas de Monet. Sur le même palier, la salle de radios. Au-dessus de la porte, une lampe qui s'éclaire en rouge signifie qu'il est interdit d'entrer lorsque mon beau-père développe les radios de ses malades. L'appartement est dans une rue tranquille, occupée en son milieu par une promenade bordée de bancs, de tilleuls et de platanes. De là, le jeudi matin, montent les tintements de clochettes et les bêlements d'un troupeau de chèvres en tumulte. Comme c'est le jour où il n'y a pas d'école, je dévale l'escalier quatre à quatre pour acheter le lait qu'un chevrier, descendu des Pyrénées proches, trait devant nous et qui gicle tout chaud et mousseux dans le bidon d'aluminium. Maman travaille dur. En plus des tâches domestiques, elle apporte une aide précieuse à mon beau-père. Elle reçoit la clientèle, classe les dossiers, tire les 31