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Rue Lallouette prolongée

De
140 pages
Ce texte nous plonge dans un récit de vies mêlées des années soixante jusqu'à nos jours sur le chemin "triangulaire" Antilles-Guyane-France. Il débute en Martinique, dans un quartier de Fort-de-France, autour des personnages clés, les grands-parents d'adoption de l'auteur. C'est par l'intermédiaire de ces personnages à l'itinéraire atypique, aux témoignages captivants sur la Guyane de l'or, du Bagne, au parcours émouvant, que va se tisser le réseau affectif de l'auteur, jeune Guyanaise extirpée du milieu familial originel.
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Remerciements
À Philippe, Aurélia, François, Sandrine, Patricia et à tous ceux qui m’ont apporté leur soutien pour la parution de cet ouvrage.

À Bonne maman, à Sèsène, à l’éternelle Guyane

Fort-de-France

Sur le long chemin du retour vers l’enfance, j’ai quatre ans. Début des années soixante, dans les faubourgs de Fort-de-France, route des Religieuses, terrain Acoma. Agenouillée sur un petit tabouret, le temps me semble s’être figé. Cela fait trop longtemps que j’ai quatre ans. Avoir dix ans ! Oui, dix ans comme la fille qui m’emmène à l’école au-delà du morne. Je suis toute petite, trop petite sur des membres trop frêles. Je veux une accélération du temps. Je veux grandir, grandir vite, livrer une bataille au temps ? J’interroge alors celle qui se tient devant moi, je lui fais part de mes exigences : « Je veux avoir dix ans, quand est-ce que j’aurai dix ans » ? Celle que j’appelle Bonne maman se tient debout là, dans la case créole. Marie est la grand-mère nonbiologique, celle qui en avait tant désiré mais qui n’en a jamais eu, celle qui en avait tant élevé, comme s’ils avaient été siens (dont ma mère), celle chez qui j’étais arrivée un jour, avec ma mère en provenance de la Guadeloupe.

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Besoin pour cette dernière de souffler, d’échapper quelque peu à l’indicible, violences conjugales, maltraitances, cortège quotidien pour elle, pour moi. Depuis, Bonne maman n’avait eu de cesse de me répéter : « Depuis l’âge de seize mois, tu es avec nous, ton père ne voulait pas de fille, il te battait… » Ma mère, malgré tout, était enceinte. Elle avait accouché ici à Fortde-France d’une deuxième petite fille, puis s’en était allée continuant à me confier à Bonne maman, celle qui l’avait accompagnée, encadré son antan d’enfance, sa sœur même père ? même mère ? Sa sœur côté père, son aînée de plus de trente ans. Ainsi, un peu plus d’un demi-siècle nous sépare. Je suis sa « Sissie », avec laquelle elle a droit à d’incessantes interrogations : « Et pourquoi ci ? … Et pourquoi ça ? » Je la « saoulerais ». Comment répondre, fortement imprégnée d’une vision du monde involontairement restreinte : faire face avec ses moyens culturels et sa mémoire fraîche d’un passé colonial vécu et ressenti, tenter de divulguer, d’élargir, dire en raccourci qu’on est à la Martinique où elle a vu le jour en mille neuf cent cinq à Trinité, que c’est un département d’outre-mer, anciennement une colonie tout comme la Guadeloupe où résident mes parents, la Réunion, et la Guyane notre berceau commun à ma mère, Sèsène et moi. Dans cette relation triangulaire se tient Arsène plus connu sous le nom de Sèsène, mon grand-père par alliance, sur ses béquilles d’unijambiste ; des béquilles qui m’interpellent, qui viennent s’ajouter au lot de mes jouets de petite fille. Je les lui dérobe, je fais dans le mimétisme. Mais, avec le temps, ces béquilles finissent par profondément m’émouvoir. 10

Comment imaginer que cet homme avait autrefois déambulé sur sa terre guyanaise, dans les couloirs de l’imprimerie Laporte à Cayenne, puis sur les comptoirs des douanes des communes du littoral et de l’intérieur et puis un jour été touché par un syndrome de polynévrite des membres inférieurs, une pyodermite de la jambe droite et réaction lymphangite consécutive qui devait, finalement le conduire sur la voie douloureuse de l’amputation, celle de sa jambe gauche. C’est dans ce contexte qu’il avait embrassé la France, qu’il avait laissé ce membre à l’Hôpital du Val-de-Grâce dans les années cinquante. Il avait subi l’épreuve du retour au pays, diminué physiquement, psychologiquement atteint, socialement anéanti et forcé de fait à une retraite anticipée. Il avait dit oui avec la tête, dit non avec le cœur. Oui à l’amputation, oui à la retraite à quarante ans. Non pas ça ! Alors il y avait répondu par la folie : une folie dont nous partagions les manifestations. Dans ses nuits agitées, ne criait-il pas qu’un coq chantait sous le lit ? Que le sol allait s’effondrer ? Qu’on allait tous y passer ? Comment en ces temps, saisir le rêve de la folie ? Le temps prenait soudain forme, il se densifiait, rythmé par son regard contemplatif sur mon visage d’enfant. Un visage qui semblait le fasciner et qu’il prenait plaisir à caresser. Avec lui, j’étais partie à la conquête de l’alphabet et des premiers nombres. C’était celui qui détenait le savoir et qui était mieux à même de le transmettre. Sur ces instants, Bonne maman rappelait, sans complexe, qu’elle avait quitté l’école au niveau du cours élémentaire. De longues périodes entrecoupées par ses séjours psychiatriques à l’Hôpital Colson, séjours qui allaient quelquefois de pair avec ceux de Bonne maman à Clarac,

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elle-même asthmatique, souvent en proie à de violentes crises. Ces hospitalisations répétées semblaient se chevaucher, s’entre-mêler, recouvrir le temps. Et à la sempiternelle question : « Quand est-ce qu’ils vont sortir ? » me revenait la réponse de tante L. chez qui je séjournais durant ces moments de rupture. « Ils vont vite se rétablir, ils vont sortir bientôt ». La tante L., cousins et cousines avaient pris ancrage sur l’autre versant, auquel on accédait après « maintes grimper et descendre du morne ». J’avais conscience déjà d’un luxe relatif car il y avait là domestiques, carrelage mosaïque, ustensiles et bien d’autres choses de qualité que je ne retrouvais pas dans notre maison créole. Je n’avais alors pas compris comment cette même tante L., plus tard débarquée à Paris avait dû exercer le métier de domestique. Elle nous avait, un jour, expliqué que venir dans la capitale, contrairement à toute attente, supposait un déplacement géographique certes, mais aussi culturel et souvent fortement social. Du vide aux relents d’hospitalisation, la case reprenait alors vie tout en bas du morne dans le virage où s’amorçait une nouvelle descente. C’est dans ce virage où venaient s’agglutiner les enfants de madame K., ceux de madame B. que je me livrais à des jeux chargés d’égocentrisme. De ces jeux où ces enfants n’avaient que droit de regard : « Tu touches pas à mes affaires, tu vas casser ! » car je ne veux pas les voir écartelées, démembrées, disséquées mes poupées. Je ne veux pas du démantèlement, surtout pas voir ce qu’il y a à l’intérieur… Quand on va au-delà, on entend gronder la ravine. Chaque jour, elle s’enfle un peu plus d’immondices dont elle ne se débarrassera définitivement que plus tard,

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libérée enfin par la mise en place des premiers services de ramassage des ordures ménagères. Le temps était donc rythmé de ces activités déambulatoires, de ces jeux égocentriques, de ces promenades dans les rues de Fort-de-France qui sentaient fort le marché et la mer. D’une main, je tenais celle de Bonne maman, un œil rivé à l’arrière sur Sèsène qui prenait, malgré lui, toujours un temps de retard sur ses béquilles, m’amusant à marcher au plus près en bordure de trottoir. Il était de bon ton que nous y allions tous les trois et que nous revenions ensemble, généralement en taxi ou en bus. Le schéma était tout tracé j’avais ainsi cru à sa disparition définitive le jour où je l’avais vu, lui monter dans ce bus seul, déjà trop bondé. Bonne maman m’avait assuré qu’il arriverait à bon port et qu’on s’y retrouverait. Pour la première fois, je ne l’avais pas crue et je m’étais mise alors à hurler, vision apocalyptique, vision du chaos… Les messes dominicales à l’église de la Croix-Mission demeuraient un temps fort avec force coquetteries vestimentaires. Robes tutu, manches ballons, jupon « cancan », nœuds pharaoniques dans mes cheveux repus de vaseline si amoureusement coiffés… car j’avais disaiton « de bons cheveux créoles », ceux qui se laissent apprivoiser, qui ne mettent pas à mal le poignet, ceux auxquels on pouvait attribuer une bonne note sur l’échelle du frisé négroïde. Temps religieux, sur lequel venait se greffer la longue période du carnaval, grand moment de liesse populaire allant de l’épiphanie au mercredi des Cendres. Bonne maman redoublait alors d’énergie, s’affairant sur la vieille Singer d’antan qui grinçait et grinçait à repasser sur les coutures de madras, de jupon blanc bordé de broderie anglaise, agrémenté de ruban extra-fort rouge. J’avais 13

arboré maintes et maintes fois ces tenues folkloriques sous ses yeux admiratifs, rehaussées de la coiffe dont elle détenait le secret et l’ingéniosité quant à sa réalisation. Je n’en avais pas toujours perçu la symbolique (ainsi tel nombre de bouts signifiait « mon cœur est à prendre », tel autre « je suis déjà prise »). C’est ainsi, accoutrée, que nous assistions au défilé des groupes carnavalesques dans les rues de Fort-de-France et que nous nous rendions « aux bals Ti moune » organisés dans le chef-lieu Au quotidien, à l’école maternelle privée où me conduisait celle dont j’enviais l’âge, le pire cauchemar restait celui du temps de la sieste, moment forcé où je regardais à travers des caches ceux qui parvenaient à se précipiter dans les bras de Morphée. Les yeux rivés sur la jambe artificielle auréolée déjà d’une épaisse couche poussiéreuse dans un recoin de la cuisine, je n’avais pas compris pourquoi Sèsène n’avait pas voulu ou peut-être pas pu l’utiliser. Je n’avais pas pu lui poser, en ce temps-là, cette question. J’avais seulement pu lui demander pourquoi on m’imposait la sieste, pourquoi c’était si rigide. Question si futile… au regard de cette jambe qu’il n’avait pu intégrer comme sienne. Il m’avait simplement répondu qu’il le fallait, que ça allait dans le sens naturel. Ce chemin que nous empruntions, la fille de dix ans et moi pour aller à l’école, c’était le même que je parcourais pour aller à la fontaine. Là, je grimpais le morne, seule ou avec Bonne maman, ou les enfants voisins pour aller à l’eau qui ne venait pas encore à nous : j’allais remplir ce petit seau bleu et les « grandes personnes » de dire : « laissez passer l’enfant, viens « ma cocotte », « ti moune »* remplis ton seau ». Là, les enfants semblaient rois, à condition de ne pas gaspiller, de vite remplir son seau et de repartir
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Enfant.

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