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Rue Monsieur

De
181 pages
Monique Risser retrace avec humour et force anecdotes, son séjour à la centrale, Rue Monsieur, depuis la création du ministère de la Coopération après les indépendances en mai 1961, jusqu'à la fusion avec son frère de sang, le ministère des affaires étrangères. Dans un style journalistique, elle retrace sans omettre aucun nom, les péripéties (changement de majorité…) qu'a connues le ministère de la coopération faisant figure de petit dernier par rapport à son aîné, le ministère des Affaires étrangères.
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Rue Monsieur

@ L'Harmattan

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-5549-6

Monique Risser

Rue Monsieur

L' Harmattan

Le 10 mai 1961, "j'entrais en Coopération" parrainée par mon oncle, déjà en poste à la centrale. Huit jours plus tard Jean Foyer était nommé ministre. Le premier en titre d'une vingtaine de personnalités plus ou moins charismatiques.. . Chance inouïe, le cours Simon où je m'étais inscrite pour devenir comédienne se trouvait juste en face du ministère. Côté jardin. J'avais été affectée au département des Bourses et Stages situé dans l'annexe de la rue Barbet de Jouy. Quatorze Etats africains francophones faisaient alors partie des pays dits du "champ". Seule la Guinée Conakry, en son président Sékou Touré, ayant osé dire non au Général... Tous désiraient envoyer leurs futures élites se former en France... Jusqu'à la mort tragique, en août 1999, de deux adolescents guinéens cachés dans le train d'atterrissage d'un avion de la Sabena. il serait facile d'en rendre responsables les systèmes éducatifs mis en place, mal adaptés aux réalités locales. Qui n'auraient pas réussi à évacuer le rêve européen, largement diffusé par les médias... Le Service de l'Enseignement, future Sous-direction de l'Education de la Recherche et de la Culture, suffisait à prouver la pérennité du message. Peut-être fallait-il chercher du côté du messager? 7

Mon directeur s'appelait Jean-Pierre Dannaud. Il avait vraiment ce pouvoir de séduction décrit par Régine Deforges dans La Dernière Colline "grand, élégant, très beau malgré ses cheveux ras, les traits réguliers, un regard tendre et mélancolique abrité par de longs cils, une belle bouche au sourire peut-être un brin condescendant". Ce brillant normalien agrégé de philosophie, ancien officier de la France Libre, jouissait d'une personnalité idéale pour occuper un poste demandant de la générosité et une certaine imagination. A l'image de son invitation pour la cérémonie des Voeux à la Closerie des Lilas, dont l'ambiance feutrée de salon anglais, avec boiseries et lumières tamisées, contribuait à pérenniser ce lieu privilégié fréquenté jadis par Hemingway, Rimbaud, Aragon, André Breton, entre autres. Où Paul Fort, "prince des poètes" s'était marié avant d'y créer les mardis de la poésie. De quoi tourner la tête d'une apprentie-comédienne émoustillée par une simple coupe de champagne... Les choses en apparence futiles laissent parfois un souvenir exceptionnel. Des années plus tard, on lui dédiera une des salles de conférence du ministère. Accroché au mur, son portrait jauni à l'air étrangement absent faisait penser à l'hommage posthume de Jean Foyer à son décès: "N'at-il pas constamment recherché dans l'héroïsme une diversion à une tristesse inguérissable" ? Peu de temps après mon arrivée, fétais désignée d'office pour assurer la permanence de la réunion annuelle des ministres de la Jeunesse et des Sports africains présidée par Maurice Herzog, alors ministre de la Jeunesse et des Sports. Vu mon manque d'expérience, je ne me sentais pas très à l'aise. 8

Paradoxalement, je réussissais mon examen d'entrée à la "Coopé" grâce au sourire bienveillant du vainqueur de l'Annapurna... Très vite, je quittais la rue Barbet de Jouy pour rejoindre la maison-mère. Au premier étage, côté cour. Ignorant que ce déménagement serait suivi d'une longue série d'allers-retours et changements de sites. A cette époque, le ministère essaimait généreusement ses annexes à travers la capitale. A côté des anciens administrateurs de la France d'Outre-mer, encore empreints d'habitudes coloniales, les universitaires commençaient à former une caste qui sera concurrencée plus tard par celle des administrateurs civils. Dans les couloirs, on croisait d'étranges personnages. Dont quelques illuminés, un rien nostalgiques. Totalement habités par leur vécu. Je tissais au hasard des rencontres des liens originaux et passionnants. La communication interne, qui fera couler beaucoup d'encre et dépenser encore plus d'énergie, se moquait totalement de la hiérarchie. Le bateau de la Coopération venait à peine de quitter le port... Le rez-de-chaussée abritait le Centre d'Information et de Documentation dirigé par Edith Aujames. Lui ayant donné un coup de main occasionnel, je l'entends encore bougonner sur mon manque de professionnalisme... Pendant de nombreuses années, elle consacrera toute son énergie et son intelligence à développer son secteur, avant de se lancer dans celui de l'édition. Une personnalité attachante dont le désordre magnifique laissait souvent pantois. Profondément humaine, passionnée, cultivée, elle se battait avec courage pour défendre ses convictions. Arrivée en fin de carrière elle 9

commençait à lever le pied, en douceur... avant sa brusque disparition dans un accident de voiture en octobre 1999. Fidèle jusqu'au bout à cette Coopération qu'elle avait tant aimée et qui l'abandonnait... Dans un grand bureau poussiéreux, transformé en bibliothèque, un vieil archiviste esseulé attendait patiemment dtimprobables visiteurs. Un jour, je le vis apparaître tenant une carte postale représentant la Naissance de Vénus de Botticelli. "C'est tout à fait vous", osait-il, étrangement ému. Ayant pour effet immédiat de me faire fuir, comme s'il m'avait agressée. Un de ces hommages non désiré, à jamais perdu... Je regrette aujourd'hui de ne pas l'avoir remercié. Je découvrais avec amusement un univers atypique où chacun cherchait ses marques. Sorte de grand écart conjoncturel entre ici et là-bas. J'observais, j'apprenais, j'admirais parfois. Appréciant à sa juste valeur la disponibilité des pionniers de la Coopération. Après avoir subi la pointeuse des Ets Lambert Frères, aux ciments encore anonymes, je n'allais pas tarder à adopter des horaires plus souples... Curieusement, je me souviens encore de ma première rencontre avec Pierrette Bonnaud. Je la croisai dans un couloir, vêtue d'un tailleur blanc mettant en valeur son bronzage doré de blonde aux yeux d'un bleu limpide. Elégante et racée. Jeune agrégée d'histoire fraîchement débarquée à la Coopération. Avec un merveilleux accent du Midi reconnaissable entre tous... Au cours des années il me sera donné d'apprécier sa vive intelligence, son humour et surtout ce pragmatisme si précieux pour gérer notre quotidien administratif. Faisant naturellement sienne la pensée de 10

Tocqueville

"Rien

n'est

moins

utile

qu'une

idée

abstraite". Un de ses camarades de promotion devait occuper quelque temps un bureau au Service de l'Enseignement.

L'air bonhomme, l'oeil en vrille et la pipe au bec. TI
s'appelle toujours Pierre Miquel, l'historien de la Grande Guerre... L'ambiance Rue Monsieur était quasi-familiale. Andrée chantait "Pour une amourette" de Leny Escudero en l'imitant, pour faire plaisir à Françoise groupie du chanteur. Et à midi, on se retrouvait tous

chez Germaine, un petit

restaurant

pas cher de la rue

Pierre Leroux. TIrégnait en permanence une sorte de complicité bon enfant à l'image de ce ministère provisoire que ses agents étaient décidés à squatter envers et contre tout. Ce qui expliquera, en partie, les difficultés rencontrées à "décoloniser" une maison où la convivialité et la relation personnelle ne cesseront d'occuper une si grande place.

Il

Je menais alors une double vie... Passant de l'apprentissage des cultures africaines à l'étude des grands textes du théâtre et de la littérature française. Tous les lundis, René Simon animait un atelier de culture générale. Sorte de grand-messe imposée au cérémonial immuable. A peine monté sur la scène, il se plantait derrière son pupitre, lunettes sur le nez, avec à portée de main un petit projecteur braqué sur l'assistance. Balayant systématiquement le parterre et le balcon à la recherche d'une éventuelle "victime". Les petits nouveaux étaient comme tétanisés, ne faisant pas un geste de peur d'être pris pour cible. Car il ne se gênait pas pour virer sur-le-champ celle ou celui qui n'avait pas l'heur de lui plaire. Son côté médium, expliquait-il, lui faisait ressentir les mauvaises ondes. Une sorte de délit de sale gueule théâtral! Passée cette épreuve initiatique, la classe pouvait commencer. Lecture ininterrompue, parfois jouée, de longs passages de pièces ou de poèmes de Claudel, Peguy, Apollinaire, ses frères d'armes de la guerre 1418. Sans oublier l'admirable "A Villequier" de Victor Hugo, pour l'émotion artistiquement maîtrisée. Jean de La Fontaine lui servait de mentor et à nous de révélateur. Sa diction très particulière conférait aux fables un aspect envoûtant. Nous étions littéralement 13

suspendus à ses lèvres. Fabrice aurait adoré! Pas son vrai fils, l'animateur de télévision, mais l'ineffable Luchini, un fils spirituel qu'il n'aurait pas renié. Emile Chartier, dit Alain, faisait naturellement partie de la famille. A chaque rencontre il dévoilait de larges extraits des Propos sur le Bonheur, nous incitant à méditer sur les pensées du philosophe. Vers onze heures du soir, nous nous quittions en chantant en choeur et à tue-tête "A la Claire fontaine"... Encore sous le charme du superbe numéro d'acteur du patron, comme il aimait qu'on l'appelât. Véritable monarque régnant sur son petit monde d'apprentiscomédiens, heureux d'avoir été choisis parmi tous ceux qui rêvaient de faire partie des "simoniens". - Tu m'aimes? Alors tu es sauvé! se plaisait-il à lancer à la cantonade, parodiant Saint-Augustin. Ce qui ne l'empêchait pas de tempêter en permanence contre le curé de l'église Saint FrançoisXavier "qui faisait toujours sonner ses cloches à un moment inopportun"... Ni de se montrer souvent odieux. S'amusant à rudoyer cette jeunesse en mal de gloire... Nous devions tous être un peu masos pour accepter comme parole d'évangile les directives de ce professeur au Conservatoire qui annonçait d'emblée "qu'on n'apprend pas à jouer la comédie" ! - Jamais les mains dans les poches pour se présenter sur scène. Pa,s de geste en dessous de la ceinture, c'est vulgaire, nous répétait-il comme un leitmotiv. Pendant le passage d'une scène, il n'arrêtait pas de virevolter comme une mouche autour de sa proie. Examinant le dessin de l'oreille, la délicatesse des ailes du nez ou la forme de la main. Ce qui suffisait à 14

déconcentrer les plus sincères. Parfois il invectivait en public une de ses maîtresses ou supposée l'être, plongeant l'assistance dans cette gêne indicible de voyeur malgré soi. Ce qui le comblait d'aise. Dissimulant maladroitement derrière un de ses masques multiples une sensibilité d'écorché vif que cette ancienne gueule cassée laissait parfois affleurer. Pour ôter toute équivoque, il avait fait placarder audessus de la porte d'entrée une pensée de Truffier, à propos de la mort. "La prose est finie, j'entre dans la poésie" . TIsavait aussi faire preuve de grand discernement. Se trompant rarement sur le potentiel artistique de ses élèves. Quitte à décevoir cruellement les jeunes Rastignac.... Surtout lorsqu'on se veut tragédien alors que de toute évidence on possède une nature de comique! Nous rêvions toutes d'incarner les jeunes premières romantiques.. . Rosine Margat assurait le secrétariat et l'accueil des futurs comédiens. Après la disparition de René Simon elle prendra la direction du Cours, transféré rue la Vacquerie. Juste récompense d'années d'abnégation... Dans le vestibule d'entrée, au-dessus des glaces murales, étaient inscrits en lettres d'or les noms des célébrités ayant jadis fréquenté le 36 boulevard des Invalides. - Pour réussir, il faut de l'Audace, du Talent et la Santé. De l'audace, pas du culot! affirmait Simon. Parfois de "grands anciens" lui rendaient visite. Je croisai le prénommé Jeannot, alias Jean Marais, bondissant dans l'escalier qui menait aux appartements privés. Michèle Morgan lui vouait depuis longtemps 15

une profonde admiration. Lui-même ne tarissait pas d'éloges sur cette merveilleuse artiste Hà l'exquise timidité". Evoquant toutes ces comédiennes à qui il avait prodigué ses conseils amicaux. Telle Edwidge Feuillère, "jeune italienne boulotte ne parlant pas un mot de français, qu'un régime draconien et une parfaite maîtrise de la langue française avaient transformée en cette merveilleuse comédienne à la diction impeccable et à l'élégance inégalée". Certains académiciens venaient chez lui en amis. Marcel Achard avait même accepté que le Prix de Comédie porte son nom. Caroline Cellier l'obtiendra à seize ans. Avec les félicitations du jury. Je revois encore Marcel Pagnol, sagement assis dans la loggia surplombant la salle de cours. Petit bonhomme au talent immense dont les écrits ensoleillés feront longtemps chanter nos cigales... Claude Chabrol, alors jeune réalisateur de la Nouvelle Vague, se faisait traiter d'intellectuel. Ce qui dans la bouche de Simon était peu flatteur! Une de ses réflexions péremptoires destinée à amuser la galerie. Ainsi, lors d'une séance de travail à laquelle assistaient Philippe Nicaud et Pierre Mondy, il n'hésitait pas à m'interrompre au beau milieu du "Bateau Ivre" d'Arthur Rimbaud, sous prétexte que ce n'était pas un poème pour moi! Humiliée, je me promettais de relever plus tard ce défi. Au Cours Simon, j'apprenais à "mettre un peu d'art dans ma vie et un peu de vie dans mon art", comme disait Jouvet. Découvrant mon futur métier à travers mes amis comédiens. Souvent fascinée par leur aura... Ne pouvant répêter dans la journée, je passais très peu d'auditions publiques. Aussi, les rares fois où 16

Simon pouvait m'écouter, je me faisais traiter "d'adorable fille mais paresseuse" Par manque de disponibilité, je dus également renoncer à ce qu'il me présente au concours d'entrée au Conservatoire... Le Café Villars, face au métro Saint François-Xavier, abritait à la fois nos rêves de gloire et les amourettes des lycéens de Victor Duruy. S'y confondant parfois. Pour certains "fils et filles à papa" devenir comédiens représentait la façon la plus agréable de pallier leurs échecs scolaires. Ainsi c'était institué un jeu subtil entre ces joyeux dilettantes et la cohorte remuante des amoureux du théâtre, prêts à tout sacrifier à leur art. Parmi eux, Roland Blanche, comme moi élève de Béatrice Lord. Très jeune, il possédait déjà cette présence physique hors du commun qui lui vaudra plus tard des rôles de durs au cinéma. Une autorité et une exigence exceptionnelles. Ce grand second rôle aurait volontiers cédé sa notoriété pour pouvoir assouvir totalement sa passion du théâtre, brutalement interrompue par sa disparition prématurée en septembre 1999. Alain Féral créa plus tard un groupe musical appelé "Les Enfants Terribles". Véronique Nordey épousait le cinéaste Jean-Pierre Mocky et leur fils, Stanislas, dirigera le théâtre Gérard Philipe à Saint Denis. René Gonzalez fera un passage à Nanterre avant de devenir directeur du théâtre Vidy-Lausanne. La très charmante comédienne Amarande m'avait confié qu'elle conduisait un camion pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Annie Savarin occupera au théâtre l'emploi laissé vacant par la merveilleuse Pauline Carton. Et la rousse pulpeuse Cécile Vassort me doit toujours un ticket de métro... 17

René Simon avait l'habitude de classer les comédiens en trois catégories: les inspirés, comme Gérard Philipe, les laborieux à qui il laissait entrevoir une carrière plus longue, et les "faillis d'avance". n nous citait en exemple Gérard Oury auquel il avait prédit une réussite dans sa maturité. Question de physique et d'emploi. TIne s'était pas trompé. Bien que la notoriété du réalisateur éclipsera largement les performances du comédien... Je quittai le Cours Simon sans contrat, mais dotée par le patron d'un emploi moderne de "garce" spirituelle et gaie, avec une pointe de sensibilité. Si, comme l'affirme Michel Bouquet, "On ne devient comédien que pour se renseigner sur soi-même", j'étais sur la bonne voie...

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