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Rwanda à quand la démocratie ?

De
280 pages
Il s'écoule 30 ans entre la 1ère démocratisation des années 1960 et celle des années 1990 - soit un peu plus d'une génération qui aura connu 2 guerres civiles d'une rare ampleur opposant les principales composantes du peuple rwandais, Hutu et Tutsi à l'ombre des conflits internationaux, notamment la décolonisation et la mondialisation. L'auteur, fils du 1er Président du Rwanda, livre ici son vécu d'enfant et de jeune adulte dans le Rwanda colonial et indépendant, et retrace son parcours politique.
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Collection « Mémoires Africaines »

L'AUTEUR
Shingiro .MBONYUMUTWA est né en 1942 au Rwanda. Sa génération connaîtra deux guerres civiles en l'espace de 30 ans. Détenteur d'une maîtrise française en sciences de la Terre (Université de Montpellier) et d'un graduat belge en droit, sociologie et organisation du Travail (Université Libre de Bruxelles), il revient au pays en 1971. Il entre dans la fonction publique puis accède au poste de ministre dans le premier gouvernement de Juvénal Habyarimana (1973-1975). Entre 1980 et 1983, il œuvre comme expert de l'ONU en ressources naturelles au Rwanda même. De 1991 à 1994, il est membre du bureau politique du parti d'opposition MDR, le parti du Premier Ministre et du ministre des Affaires étrangères chargés de conduire les négociations d'Arusha entre le Pouvoir rwandais et les rebelles armés du FPR/ APR. DU MÊME AUTEUR : Rwanda: Gouverner autrement inédit, Imprimerie Nationale du Rwanda, 1990 PHOTOS DE COUVERTURES: 1: A Gitarama, le 28 janvier 1994, le Mouvement Démocratique Républicain (MDR) fête la démocratie retrouvée: la tribune des dignitaires. 4: L'auteur lors de la Fête de la Démocratie, à Gitarama (28/1/1994)

Copyright L'Harmattan www.librairieharmattan.ft

2009

http://www .editions-harmattan.ft harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978 2 296 05317 5 EAN : 978 2296 053175

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Shingiro MBONYUMUTW A

RW AND A: À QUAND LA DÉMOCRATIE?
2 guerres civiles sur 1 génération

L' Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique F - 75005 - PARIS

AVANT-PROPOS

Le cinquantième anniversaire de la Révolution sociale rwandaise de 1959 suscitera certainement de nombreuses réflexions et réactions. Au-delà de cet événement, ce qui m'amène à écrire, c'est le fait que j'appartiens à une génération qui a connu deux guerres civiles en l'espace de trente ans (1960-1990). Le « je » haïssable que j'emprunterai dans ce livre, et que le lecteur ne manquera pas de relever, résulte d'un compromis avec mon éditeur. ((Pourquoi ne rédigeriez-vous pas - de façon chronologique - le récit de votre existence en le parsemant de vos réflexions et surtout en ouvrant - si possible - des pistes de conciliation nationale... Nous serions intéressés par un récit de vie qui va au-delà du génocide (planifié ou pas), du Hutu Power (imaginé ou réel) et tutti quanti qui obscurcit la compréhension de la société rwandaise par les Rwandais eux-mêmes. » N'ayant moi-même aucune intention de jouer à l'historien, au politologue ou au juge que je ne suis pas, j'ai accepté cette approche tout en reconnaissant ses limites et ses dangers. Le lecteur trouve toujours que cette approche centrée sur le « moi» en dit trop ou trop peu et il n'a pas tort. Le risque était à prendre ou à laisser. J'ai pris ce risque tout compte fait, puisque moimême je ne fais que m'interroger comme n'importe qui sur les chances de la démocratie au Rwanda. Je n'ai pas de recettes à donner, encore moins des dogmes à prodiguer. Je me pose seulement la question suivante: pourquoi les deux tentatives de démocratisation ont abouti, en l'espace de trente ans, à deux guerres civiles particulièrement sanglantes? A quand la Démocratie?
1èredémocratisation (1959-1961)

Dans la foulée de la lutte pour l'émancipation des peuples colonisés, les Hutu majoritaires à 85 %, s'estimant opprimés comme tels, luttent pour la démocratisation du pouvoir d'abord avant l'octroi de l'indépendance, craignant que celle-ci ne 4

profite à l'aristocratie minoritaire tutsi qui dominait le pays depuis des siècles. La volonté de changement des uns face à la résistance des autres déboucha sur la « Révolution sociale» rwandaise de 1959 et la victoire par les urnes - un homme, une voix - des partis politiques de masse majoritairement hutu. Cette révolution et cette victoire seront taxées de « révolution hutu» et de « démocratie ethnique» par l'aristocratie tutsi qui n'avait pas gagné ces élections.
2ème démocratisation (1992-1994)

Trente ans après, dans la foulée de la mondialisation, ceux qui avaient fui cette « révolution hutu» et cette « démocratie ethnique» rentrent au pays l'arme à la main et exigent une « démocratie non ethnique ». Un Accord de paix est signé dans ce sens à Arusha (Tanzanie) le 4 août 1993. Ce qui arriva après cet accord montra malheureusement que la culture du mensonge, de I'hypocrisie et de la dissimulation, restait plus forte que l'état de droit couché sur papier à Arusha. Il est vrai aussi que la décolonisation des années 1960 comme la mondialisation des années 1990, porteuses de conflits, impliquaient les Rwandais sans que ces derniers n'en maîtrisent tous les tenants et aboutissants.
A quand la démocratisation aboutie?

Aujourd'hui que les ethnies sont inscrites en lettres de sang, la démocratie au Rwanda s'avère certainement plus problématique, mais elle est toujours possible. Faut-il encore que les dirigeants acceptent de se soumettre eux-mêmes à l'école (ingando) de la démocratie. C'est peut-être cela qui a manqué, car un dirigeant ne peut donner ce qu'il n'a pas luimême.
Bruxelles, janvier 2009

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INTRODUCTION
J'appartiens à la génération des années quarante. Une génération qui a connu, en un demi-siècle, trois conflits majeurs. Déjà, en tant que nouveau-nés, nourrissons ou bébés de moins de cinq ans (1940-1945), nous avons connu, au sens de subir, la deuxième guerre mondiale. Nous apprendrons plus tard, par les souvenirs de nos parents et les manuels scolaires, que cette guerre était celle des Allemands qui voulaient dominer le monde. Au Rwanda, cette guerre s'est doublée d'une terrible famine due, d'une part, à cette situation de guerre mondiale et, d'autre part, au dérèglement climatique dans la région du Rwanda. Jeunes adultes, la vingtaine, nous avons vécu la guerre de décolonisation de la fin des années cinquante. Une guerre pour l'émancipation des peuples indigènes colonisés par l'Occident européen. Au Rwanda, cette guerre de décolonisation s'est doublée d'une lutte interne pour l'émancipation du peuple majoritairement hutu face à l'aristocratie rétrograde majoritairement tutsi. A défaut d'une évolution, ce fut la Révolution dite « sociale» de 1959-1961. Pères de famille, nous avons connu le troisième conflit majeur, celui des années 1990. Dans le sillage de la mondialisation - entendez par là, la domination du monde par le modèle capitaliste triomphant sur le communisme -, notre région dite «des Grands Lacs africains» a été l'objet d'un conflit entre les Anglo-américains qui ont misé sur les Tutsi et les Français qui ont misé sur les Hutu. Les premiers ont gagné, les seconds ont perdu. Le Rwanda n'étant qu'une étape vers la conquête du Congo, la guerre des Grands Lacs aura coûté la vie, en moins d'une décennie, à plus de huit millions d'indigènes, rwandais (hutu, tutsi et twa) et congolais. Un massacre qui rappelle la politique habituelle de massacres de faiseurs d'empire. Le fait que le massacre dont les Tutsi ont été victimes a été qualifié de génocide ne change rien à cette réalité. Grands-parents, allons-nous connaître la paix? Ce qUI se passe au Kivu, à la frontière du Rwanda, est plutôt inquiétant.

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La «mondialisation» de l'Afrique par les armes, de l'océan Indien à l'océan Atlantique, est une hypothèse à prendre au sérieux. Quel rôle les troupes victorieuses au Rwanda seront amenées à jouer dans la nouvelle pax anglo-americana ? Sur d'autres chapitres, ma génération a connu de grands moments d'espoir. Nous avons grandi dans l'idée que le christianisme allait libérer complètement le Rwandais de cette vieille mentalité de servitude envers le Mwami et son aristocratie. Malheureusement, les noms du genre «Mujawamariya» (servante pour ne pas dire esclave de Marie), bénis par les nouveaux apôtres, montrent que certains de ces apôtres étaient heureux d'exploiter cette servitude à leur profit. La libération de l'esprit sera donc une entreprise de longue haleine. Cela explique certainement pourquoi des idées de progrès comme la démocratie et les droits de l'homme rencontrent une résistance farouche dans la société rwandaise, d'hier comme celle d'aujourd'hui. A l'opposé, notre génération a connu d'une façon incontestable les bienfaits de l'école et de la science. Le défi de demain, pour les générations en cours, sera assurément celui de pouvoir aller de l'avant et de faire plus que les générations précédentes, en faisant régner d'abord l'esprit de tolérance et de respect de la vie, ce qui a manqué beaucoup de notre temps, aussi bien au Rwanda que dans le monde. Les générations de demain doivent se réconcilier impérativement avec la démocratie et les droits de l'homme. En effet, la république et la démocratie seraient des coquilles vides si elles ne reposaient pas sur le respect des droits de l'homme. C'est le prix de la paix pour tous. Vérité, Justice, Réconciliation Le présent écrit a pour but de faire connaître au lecteur des vérités que la propagande actuelle cache ou dénature. Sans vérité, il n'y a pas de justice. Sans justice, il n'y a pas de réconciliation. Ma génération a vécu en chair et en os les deux derniers conflits que le Rwanda a connus. Le conflit de 1957-1961 était un combat politique légitime pour une justice sociale. Les idéaux d'un état de droit 7

sont une réalité dans la pensée politique de nombreux honnêtes citoyens. Ces changements se sont inscrits dans la foulée d'un nouvel ordre mondial de l'après-seconde guerre mondiale. L'élite hutu a profité de cette situation pour revendiquer et se frayer le chemin. Le conflit de 1990-1994 s'inscrit lui aussi ni plus ni moins dans la foulée d'un nouvel ordre mondial de l'aprèsguerre froide. L'élite tutsi, plus particulièrement la diaspora, profita à son tour d'un nouvel ordre de l'après-guerre froide pour se frayer le chemin d'une revanche sur 1959. Malheureusement, la dimension de «guerre civile », présente aussi bien dans le premier que dans le second conflit, s'est transformée en conflit meurtrier visant des millions de Rwandais. En débordant la frontière du Rwanda pour faire des millions de morts au Congo, 1990-1994 dépassera tout entendement en termes de criminalité: 5 millions de morts rwandais (hutu, tutsi et twa) et congolais, davantage? Tant que l'attentat du 6 avril1994 était attribué aux Hutu, la preuve était faite que ces derniers ont planifié le génocide des Tutsi et ce, à juste titre, puisque cet attentat constitue l'acte déclencheur des massacres d'avril à juillet 1994. J'aurai l'occasion de donner mon propre témoignage sur ce que j'ai vécu à Gitarama, là où le Gouvernement a établi son siège en fuyant de Kigali, d'avril à juillet 1994. Ce que j'ai vu, ce que j'ai observé sur le terrain, est en contradiction avec le postulat d'un plan de génocide. J'adresse mes remerciements à tous ceux qui m'ont apporté leur précieux concours pour la réalisation de cet écrit. Ils se reconnaîtront.

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ENFANCE ET JEUNESSE

Mwendo dans le Kabagali/ Nyanza

Les sources généalogiques rapportent que mon père est du clan des «Abagesera» descendants de Mannyoli, venu du Gisaka à l'est du Rwanda. Mannyoli s'établit dans le Rwanda central il y a de cela huit générations. J'ai appris qu'il existe deux branches des Abannyoli. L'une, la mienne, se retrouve dans la région de Mwendo dans le Kabagali, l'autre dans la région de Kirengeri-Mpanda, dans le Marangara. Ces deux régions sont voisines et se trouvent dans l'ancienne circonscription administrative de Gitarama. La branche de Kirengeri-Mpanda se considère comme tutsi. La branche de Mwendo, quant à elle, se considère comme hutu. Les figures politiques connues sont celles de mon père, Dominique Mbonyumutwa et de Jean-Baptiste Utumabahutu1. Je me rappelle également que, dans une note parue en septembre 1958, Mgr Aloys Bigirumwami, alors considéré comme tutsi et par ailleurs une figure illustre du clan des Abagesera originaires, c'est-à-dire ceux restés dans le Gisaka, a semé un peu la confusion en déclarant: «il n'y a guère très longtemps j'étais convaincu, bien qu'avec réserves, que j'étais
un mututsi. Je suis revenu de cette conviction boiteuse en lisant le livre de R. P. Delmas, où l'auteur fait remarquer avec clarté que le clan (le mien) ou la famille des Bagesera n'est pas constitué des Batutsi mais bien plutôt que ses membres sont des Bahutu ».

Jean-Baptiste Utumabahutu est un moniteur diplômé. Il sera nommé sous-chef puis chef du Mayaga à l'aube de la Révolution de 1959. A l'indépendance, il devient secrétaire d'Etat chargé des réfugiés puis député national.

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Le clan des Bagesera de souche a également donné au Rwanda une fIlle célèbre en la personne de Nyiramakomali, qui a épousé le roi Mutara Rudahigwa le 15 octobre 1933. Pour manque de progéniture et surtout par intrigues de cour, le roi divorcera d'avec cette «étrangère2 » venue du Gisaka et épousera Rosalie Gicanda le 17 octobre 1943. Le nouveau couple n'aura pas plus de progéniture mais il ne divorcera pas pour autant. Je n'irai pas plus loin dans «l'affaire de mes ancêtres» du Gisaka. Par ce rappel, je voudrais seulement rappeler que les deux branches installées dans le Rwanda central se réclament d'être les descendants du roi Kimenyi Umuzirankende3 de Gisaka. Le Gisaka est le dernier royaume à avoir été conquis par le roi tutsi du Rwanda. Je sais aussi que les Bagesera sont nombreux dans les autres régions du Rwanda, mais cela est une autre histoire. Cette brève évocation des origines n'a d'autre but que de montrer que la bipolarisation de la notion hutu-tutsi, telle qu'elle a été théorisée de façon nettement tranchée par des experts européens cartésiens, est une question relative et complexe. Ainsi, par exemple, la déclaration de Mgr Bigirumwami n'a pas fait de lui-même ni de sa famille des Hutu pour autant.. Cet exemple montre aussi que l'immigration est un phénomène naturel au Rwanda, comme elle l'est partout ailleurs. Contraints et forcés à la recherche d'un mieux être, les individus, les peuples se sont toujours déplacés. TI est donc regrettable qu'au Rwanda la question des origines des uns et des autres soit devenue un sujet de dispute à mort. Mon père, Dominique Mbonyumutwa, est né en 1921 à Mwendo, dans le Kabagali. Voici comment il m'a raconté sa petite histoire qui lui permettra d'aller à l'école et de la continuer. A la mort de son père, le jeune Mbonyumutwa est âgé de 8 ans.

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L'expression est empruntée à F. X. Munyarugerero. Kimenyi était appelé «umuzirankende wo mu Gisaka» parce qu'il
».

appartenait au clan des Abagesera de la lignée « Abazirankende

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Sa mère lui demande d'aller relayer son père aux corvées chez le seigneur local tutsi4. Mon père refuse d'aller aux corvées à la cour du seigneur car il veut poursuivre ses études. Mais comme la sagesse populaire conseillait aux Hutu de ne pas aller perdre leur temps à étudier, étant donné que l'accès au pouvoir (kugabana umusozi) était exclusivement réservé aux Tutsi de père en fils, cancres ou intelligents, ma grand-mère ne démordait pas et voulait voir son fils aller aux corvées plutôt qu'aux études. Son fils résiste. Le seigneur se met en colère et décide d'exproprier la famille du jeune Mbonyumutwa de tout le bétail donné en contrat de servage « ubuhake ». Voilà le jeune Mbonyumutwa devenu l'enfant terrible aux yeux de sa mère et de toute sa famille pour lui avoir fait perdre et les vaches et la protection du seigneur5. Mon père surmontera cette épreuve grâce au soutien d'un notable tutsi progressiste du nom de Tharcisse Gihana, qui lui offrira protection pour aller aux études. Mon père pourra ainsi continuer à étudier et gardera de tout ça un souvenir vivant à la fois de reconnaissance et d'amertume envers la société. Jusqu'à sa mort, son regret inconsolable fut que sa mère s'éteindra juste quelques mois avant de voir son rejeton «rebelle» accéder au rang de sous-chef en septembre 1952. Nous y reviendrons. Après ses études primaires à Muyunzwe, mon père s'en va étudier au Noviciat des frères Joséphites de Kabgayi. Ses études secondaires sont couronnées par un «diplôme de moniteur» ou instituteur. Aussitôt, il commence son premier

Ce phénomène qui consistait à passer une partie de l'année à la cour d'un chef en lui restant totalement soumis sous peine de déchéance s'appelait «kujya gufata igihe kwa shebuja », soit littéralement « aller prendre Ie temps chez son maitre ». 5 Le plus dramatique n'est pas de perdre les vaches, mais de perdre la puissante protection du seigneur, car le serf est désormais exposé à la merci de ses rivaux et ennemis qui peuvent le livrer à n'importe qui sans craindre d'être inquiété. Le crime de mon père est grave à plus d'un titre: par sa faute, sa famille au sens large a perdu et ses vaches
et son protecteur
(<<

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kubera kubanyagisha

»).

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travail d'enseignant à Kamonyi, dans le Rukoma, en 1941. Et c'est précisément à Kamonyi que le paternel fondera son foyer. Ma mère, Sophie Nyirabuhake, quant à elle, est née en 1918 à Mbare, dans le Marangara. Mon père m'a dit qu'il a dû faire faire des recherches (kurangisha) d'une jeune fille qui savait lire et écrire, car il ne voulait pas épouser une femme illettrée. Ma mère avait étudié à Kabgayi au Noviciat des Abenebikira, les sœurs auxiliaires des Pères Blancs.
Kamonyi dans le Rukoma (1942-1946)

Le 1ermai 1941, mes futurs parents se marient à Kabgayi. Le 28 février 1942, ma mère met au monde son premier garçon: c'était moi. Mon père m'appela de son propre nom, Mbonyumutwa, fait très rare à l'époque. C'était là un signe évident d'occidentalisation. Je crois être parmi les dix premiers Rwandais à avoir hérité du nom de leur père. Huit jours après, je suis baptisé en l'Eglise catholique et cela n'était pas courant non plus. Mon père choisit le prénom d'un saint à la mode, Jean-Marie Vianney, prénom que je ferai remplacer par celui de Shingiro le 7 mars 1983, par l'arrêté ministériel n° 271/07 du Ministre de la Justice, en vertu de la loi rwandaise du 22 octobre 1979 relative au changement de nom. Je vous épargnerai les motivations relatives au désir de changement de ce prénom. La famille de Dominique. Mbonyumutwa aura, en fin de parcours, sept enfants, trois garçons et quatre filles. J'en aurai moi-même six: deux filles et quatre garçons. Revenons aux anecdotes de bébé. Ma mère aime me raconter que je suis né à 3 heures de l'après-midi, non pas qu'elle ait regardé la montre - est-ce qu'elle en avait une? -, mais tout simplement parce qu'elle était allée accoucher à la maternité de Kabgayi et que, là-bas, les cloches de l'église sonnaient toutes les heures. Ainsi, toutes les femmes au point d'accoucher comptaient les heures, m' a-t-elle dit. Elle aime aussi me raconter mon premier contact avec le monde à Kamonyi, où elle évoque un monde meurtri par la seconde 12

guerre mondiale et la terrible famine Ruzagayura6.Beaucoup de

nouveau-nés en sont morts ou en ont été affectés durablement au niveau de la santé. Selon ma mère, j'ai été sauvé par le statut de mes parents qui recevaient un supplément de vivres de l'économat de la mission catholique. Au coin du feu, comme on dit, ma mère aime me dire aussi qu'elle avait même reçu, de la part du curé de la Mission, un pousse-pousse, pour promener tous les soirs son petit bébé, comme les Blancs! Je n'aurai pas l'occasion d'avoir des souvenirs de Kamonyi et du Rukoma parce que très vite mes parents quittent les lieux. Mon père venait d'être recruté pour aller enseigner à l'école des enfants des Blancs qui travaillaient pour la Somuki à Rutongo-Mugambazi.7 Le séjour ne sera pas long non plus, de sorte que je n'aurai aucun souvenir de ce passage à Rutongo. En effet, c'est en 1946 que mon père quitte cette localité pour regagner son terroir natal de Mwendo- Kabagali où il devient enseignant dans la paroisse de Muyunzwe.

6 Les famines endémiques étaient monnaie courante au Rwanda. Elles étaient dues à plusieurs phénomènes presque tous liés à la sécheresse ou aux inondations qui détruisaient les récoltes. Mais elles seront souvent aussi le fruit d'expériences malheureuses aux dépens des populations pauvres ne vivant que de l'agriculture. Ainsi, plusieurs famines ont été la conséquence d'une certaine politique qui voulait que les paysans détruisent les bananeraies pour les remplacer par des cultures industrielles comme le café, le coton ou le pyrèthre, ou encore par des cultures vivrières saisonnières comme les haricots. Les résultats furent souvent catastrophiques. Les gens, n'ayant plus de récoltes d'urgence - habituellement la banane -, en vinrent à se nourrir de racines et de rhizomes de bananiers, avant de mourir, lorsque ces dernières et maigres ressources venaient à s'épuiser. Ainsi, la seconde guerre mondiale, couplée d'une sécheresse consécutive à la coupure des bananeraies, eut pour conséquence la mort de centaines de milliers de personnes et des séquelles irréparables pour d'autres, marquées ainsi à VIe.
7

La SOMUKI est une société minière située à Rutongo qui extrait la

cassitérite alors abondante dans cette région. Regroupée avec la Minétain et les autres exploitants miniers, elle donnera naissance à la Société des mines du Rwanda, la SOMIRW A, dans les années septante (70'). 13

Mais là encore, mon père n'y restera pas longtemps, puisqu'en 1947 déjà il quitte la fonction de moniteur et se fait engager, un an plus tard, en 1948, en qualité de commis de l'administration belge à Gitarama.
Kabgayi / Gitarama (1948-1952)

Après sa démission, quelqu'un renseigne qu'un moniteur diplômé est à la recherche d'un emploi. C'est alors que mon père est convoqué à une interview chez la Reine Mère Kankazi à Shyogwe. Il ne m'a pas donné beaucoup de détails sur son interview, mais il m'a dit avoir été écœuré de la manière dont la Reine Mère et son entourage lui ont demandé de faire un monologue en français «vuga igifaransa twumve »8. Il m'a dit avoir refusé. Heureusement pour lui, car comme je l'ai dit plus haut, il décroche le poste de commis à Gitarama, beaucoup plus valorisant que celui de clerc chez la Reine Mère. Suite à cet engagement, mon père m'amène suivre l'école primaire à Kabgayi. A l'époque, Kabgayi est un site très important car c'était le siège de l'unique évêché du Rwanda, c'était le petit séminaire, bref c'était la ville lumière du Rwanda. Je resterai à Kabgayi jusqu'en 1952. De cette période passée à Kabgayi, les souvenirs qui me reviennent portent d'abord sur la découverte de la puissance de l'Eglise. Je découvre alors un centre impressionnant par ses bâtiments, par le nombre d'ouvriers et de dignitaires de l'Eglise, ainsi que des foules de gens qui convergeaient de partout chaque semaine pour aller assister aux trois messes du dimanche. C'était quelque chose de nouveau pour moi, de grandiose, du JamaIS vu. Au milieu de ces foules, on notait particulièrement le célèbre cortège des cyclistes de Mata qui se faisait remarquer et admirer par tous. Mata est le village d'Abudoni Rucogoza,
8 « Vuga igifaransa twumve » : «parle goûter du français ». français pour nous; fais-nous

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qui allait devenir plus tard mon beau-père. A l'époque je ne le savais évidemment pas. De Gitarama-ville (une bourgade en réalité), j'ai un souvenir qui ne me quitte pas. TI s'agit d'un geste du chef Athanase Kanimba envers le petit garçon que j'étais. Pendant les vacances scolaires de 1951, si je ne m'abuse, je me promène jusqu'au bureau de l'administrateur où travaillait mon père. Ce jour-là, il y avait une réunion des chefs et des cadres supérieurs. La population était tenue éloignée et à plus forte raison les enfants. Mais qui pouvait éloigner le fils du commis? Je m'avance insouciant et, plutôt que de me voir chassé, un dignitaire m'adresse la parole aimablement, avec sourire! Je saurai par la suite que ce dignitaire était le chef Athanase Kanimba de la chefferie Nduga. D'autres souvenirs de GitaramalKabgayi sur le plan social me sont également restés. Je citerai, par exemple, le traitement réservé aux prisonniers. Je vois encore le policier rwandais amener les prisonniers dans le "camp des évolués" et donner aux gosses des bâtons pour les faire travailler en les frappant n'importe où et n'importe comment. Et malheur au prisonnier qui oserait protester! Je ne sais pas pourquoi cette image m'est restée jusqu'aujourd'hui. Une autre image qui me revient toujours est celle des vociférations du commissaire colonial Rabiau (orthographe à vérifier) envers les indigènes. Pour clore le chapitre de mon séjour à Gitarama, je m'en vais raconter une petite histoire arrivée à mon propre père. Début 1952, ma grand-mère paternelle décède. Elle habitait à Mwendo, à deux heures de marche à pied du lieu de travail de mon père. Pourtant celui-ci ne pourra pas assister aux obsèques de sa mère, pour une raison toute simple que je vais vous raconter avec un peu d'humour. C'est pendant un week-end que le bon Dieu a eu la mauvaise idée d'appeler ma grand-mère. Et pas n'importe quel week-end! Juste celui où le chef de poste de Gitarama, un Belge, avait planifié depuis longtemps d'aller passer ses vacances à Usumbura (Bujumbura) et à Constermansville (Bukavu). Mon père devait garder le poste et notamment la supervision de deux piliers de l'administration qu'étaient la police et la prison. 15

La veille du départ du chef de poste, un messager arrive pour informer mon père que sa mère venait de mourir et que l'enterrement aurait lieu le lendemain samedi. Mon père aura beau invoquer le cas de force majeure pour obtenir l'autorisation d'aller enterrer sa mère, mais rien n'y fera, le patron avait décidé d'aller en week-end point à la ligne. De son vivant, mon père évoquait souvent cela quand il voulait me faire comprendre qu'à l'époque, le travail n'était pas de l'amusement. il fallait tout endurer.
Kanyanza / Nyabikenke dans le Ndiza (1952-1956)

Fin 1952, dans le cadre du plan décennal de développement, mon père (j'y reviendrai) est promu sous-chef dans la chefferie de Ndiza. il déménage bagages, femme et enfants. J'achèverai donc mes études primaires dans une école de« brousse» à Kanyanza/Nyabikenke. Quitter Kabgayi, la ville lumière du Rwanda pour Kanyanza n'était certainement pas une sinécure si je n'avais pas eu la compensation d'être dorénavant « fils de sous-chef» (umwana w'umutware). Bien que ce qualificatif avait parfois une connotation d'enfant gâté, de paresseux voire de cancre à l'école, aux yeux des gens c'était quelque chose qui . avait son importance. Mon père était très sévère envers lui-même. il se levait très tôt et marchait presque toute la journée pour faire travailler ses administrés. Vis-à-vis de ceux-ci, il était tout autant sévère mais juste. C'est certainement pour cette raison qu'il était à la fois respecté et apprécié de ses administrés. il voulait que sa sous-chefferie soit cotée « élite» (90 %) et ce sera le cas durant les sept ans de son administration. De même, il rêvait à la formation scolaire de la jeunesse et au respect du travail manuel. Je garde, comme tous les jeunes de l'époque, de nombreux souvenirs de l'école primaire que j'ai fréquentée jusqu'à l'âge de 14 ans. Certains, spécialement pour leur caractère spécifique à ma génération des années quarante, méritent d'être contés ici.

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Le sacre de Mgr Aloys Bigirumwami, en 1952, est le premier événement national auquel j'ai pu assister de mon initiative. J'avais 10 ans. Comme tout le monde à l'époque, c'est à pied que je me suis rendu de Kanyanza à Kabgayi. Après un parcours de 40 km en compagnie de deux de mes camarades d'école, je pouvais enfin assister aux cérémonies du sacre. C'était la première fois que je quittais le Burembo, autre nom de Ndiza. J'avais évidemment la chance d'avoir déjà vécu à Kabgayi et surtout d'y avoir une grand-mère non loin de là, qui allait m'héberger durant mon séjour. J'assisterai également au sacre de MgrAndré Perraudin en 1956. Rien que le faste suffisait pour attirer même le diable en personne. Ce qui était bien aussi pour le commun des mortels, c'est que ces fêtes religieuses se terminaient par un traditionnel match de football entre l'équipe Ingabonziza de Kabgayi contre une autre équipe de grande renommée comme les Amagaju du Bufundu. J'assisterai même une fois à une sélection RwandaNord contre Rwanda-Sud. Malgré ces fêtes fastueuses, réunissant main dans la main tous ces princes dignitaires du temporel et du surnaturel, la roue de l'histoire continuait à tourner. Nous savons aujourd'hui qu'en trois ans à peine, après ce sacre de 1956, l'Eglise de Perraudin et le royaume de Rudahigwa entraient en guerre ouverte à partir de 1959. Nous y reviendrons plus loin. De Rwamagana dans le Buganza à Kigali dans le Busanza (1956-1961) L'année où je termine la 5èmeprimaire intervient une réforme. A la réflexion, celle-ci était destinée à augmenter le nombre d'instruits dans la population. Jusque-là, la 6èmeannée primaire qui prépare habituellement au secondaire se faisait dans un internat qui regroupait des enfants venus de tous les coins du Rwanda. Malheureusement, il y avait très peu d'internats. Cela créait un goulot d'étranglement par lequel un infime pourcentage d'élèves pouvait accéder au cycle secondaire. Et c'est ici que le tout se jouait. Tous les moyens étaient bons pour

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faire passer son enfant à l'école secondaire. Ce système favorisait bien entendu les dignitaires du régime. Le rapport d'admission au secondaire s'inversait brusquement au profit des élèves tutsi. La réforme de 1956 avait un double objectif: supprimer ledit goulot et augmenter le niveau d'instruction dans la population. Pour ce faire, la réforme introduit une année supplémentaire dans le cycle primaire, passant ainsi de cinq à six années à accomplir au niveau de la paroisse. Cette année voit également s'ériger deux nouveaux établissements secondaires de première classe, construits à l'initiative de Mgr André Perraudin: A Nyanza, le collège Christ-Roi, pour les humanités gréco-latines et, à Kigali, le collège Saint-André pour les humanités modernes. Au départ, pour le collège Saint-André, la première année s'est faite à Rwamagana avant de déménager à Kigali et c'est là que je ferai mes débuts au secondaire. Pour l'année scolaire 1956-1957, le collège Saint-Andréla coqueluche du nouvel évêque André Perraudin - cherche à ce moment-là à recruter les trois meilleurs finalistes du primaire dans chaque paroisse. Par bonheur, à Kanyanza, je me trouve parmi ceux-là, j'étais le plus souvent premier de ma classe. année préparatoire, aux humanités à r entre donc en 7ème Rwamagana. Pour la petite histoire, à mi-parcours, je serai renvoyé de l'école pour indiscipline. A vrai dire, l'indiscipline était généralisée, je n'entrerai pas dans les détails. Je rentre alors à la maison où je suis sévèrement traité par mon père. A titre d'exemple, il m'imposera de transporter des briques pour participer à la construction de la maison familiale et, comme tout le monde, je les transporterais sur la tête. C'était certainement la revanche du travail manuel qui n'était pas ma tasse de thé. L'année 1957 sera également pour moi l'occasion d'accompagner mon père au jubilé du mwami Mutara Rudahigwa à Nyanza, les 29 et 30 juin. A propos de ce jubilé, je dois dire que le faste n'était pas nouveau pour moi, j'en avais déjà vu à Kabgayi. Je me rappelle que seule la gymnastique des collégiens du Saint-Esprit de Bujumbura constituait la nouveauté qui me laissera un souvenir inoubliable.

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Rwamagana fut ma première sortie vers l'est du Rwanda. Une découverte. Nous faisions le trajet Ndiza-Rwamagana par la route. A l'époque, il n'y avait qu'un seul camion à Ndiza qui appartenait à un commerçant du nom de Rwakigarama Théodomir. Par bonheur, celui-ci avait une fille qu'il conduisait étudier à l'école ménagère de Rwamagana et nous prenait à bord de son véhicule. Je garde en mémoire que, dès que nous quittions Kigali, nous entrions dans une forêt vierge tout le long du trajet qui comptait une soixantaine de kilomètres avant d'arriver dans cette première ville de l'est du Rwanda. Durant le trajet, il n'était pas rare de voir les traces abondantes de hordes de buffles. Quand j'observe qu'actuellement ce trajet ne présente plus aucun vestige de cette forêt, tout est habité, je comprends aisément ceux qui s'inquiètent du rôle de l'homme sur l'environnement. Depuis les années soixante, on s'est empressé de coloniser les riches savanes arborées de l'Est du pays, y compris le Bugesera, mais a-t-on réellement mis en place des politiques suffisantes de sauvegarde de la fertilité de ces terres? Le comble de la joie de cette année 1957 fut d'apprendre ma réadmission scolaire. Cependant ce sera sous la condition de ne pas reprendre la 7ème,mais de rejoindre les "rescapés" de Rwamagana à Kigali où, entre-temps, le collège avait déménagé. Je parle de rescapés parce qu'il y avait eu une forte préparatoire. déperdition au cours de la 7ème J'avais gardé un souvenir lamentable de Rwamagana où nous mourions littéralement de faim. On apprendra plus tard que le préposé à l'approvisionnement, un certain Hatari de son surnom, détournait un montant substantiel de l'argent destiné à l'achat de vivres. Ceux parmi nous qui n'avaient pas d'argent de poche pour s'acheter de la nourriture à l'extérieur souffraient beaucoup. Pour ce qui est de l'argent de poche, moi non plus, je n'étais pas gâté. Seuls les enfants de quelques commerçants riches parvenaient à avoir de l'argent de poche. Dans ce cas, il valait mieux se faire ami d'un enfant de commerçant! Je rejoins donc les «rescapés» à Kigali en 6e des Humanités modernes. Le fait primordial est que je remonterai la pente et terminerai premier de ma promotion qui se trouvait être aussi la première promotion du collège Saint-André. Nous 19

sommes, à ce moment-là, en juin 1961 en fin du premier cycle. Je garde de nombreux souvenirs de cette période de 1957-1961 et je m'en voudrais de ne pas vous en citer quelques-uns.
Les obsèques du roi Mutara Rudahigwa, 28juillet 1959 à Nyanza, le

Je me rappelle de cet événement comme si c'était hier à cause de deux choses: l'immensité d'une foule armée de lances traditionnelles et surtout l'interpellation de François Rukeba à l'endroit du chef Alexandre Kayumba sur la tombe même, avant la mise en terre de la dépouille du roi.9 Alexandre Kayumba était le chef des Abiru (les gardiens de la tradition royale). L'intervention de Rukeba, apparemment improvisée, demandait énergiquement au chef des Abiru de révéler, comme l'exigeait la tradition, le nom du successeur du roi défunt, avant la mise en tombe. Je vois Kayumba, tout ému, venir se saisir du micro et citer Ndahindurwa Jean-Baptiste, en oubliant de révéler son nom de règne. Je vois encore Rukeba lui faire remarquer cette grave omission. Je vois alors Kayumba reprendre le micro et citer cette fois-ci le nom de Kigeli V. La foule entra alors en délire, se rua sur son roi, l'acclama et le porta sur les épaules. Même le gouverneur Harroy et ses dignitaires étaient débordés par cette foule. Trois mois plus tard, en novembre 1959, c'est ce genre de foule armée et surexcitée que le jeune monarque Ndahindurwa enverra dans le pays chercher les « ennemis du roi et du pays»

9 Rukeba sera le premier président de l'Union nationale rwandaise (U.Na.R). Sous l'étiquette d'unité et d'union nationales, ce parti sera perçu par ses adversaires comme totalitaire, réclamant l'indépendance immédiate pour asseoir les pouvoirs royaux d'antan au mépris de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Battu aux élections de 1960 et au référendum de 1961, l'U.Na.R se lancera dans une guérilla armée, connue sous le nom d'Inyenzi, jusqu'en 1967. 20

(les «Abaprosoma »)10, pour les éradiquer à jamais. Accusé d'être de ceux-là, mon père sera attaqué le 1er novembre 1959. Nous y reviendrons. Un autre souvenir inoubliable durant cette période de mes études à Saint-André, c'est le 28 janvier 1961. Ce jour-là, à midi, je deviens, à mon insu, fils de président de la République. J'aime ajouter « à mon insu» pour rigoler un peu, en souvenir de Rwabugili Kigeli N devenu, à son insu, vassal du Kaiser allemand en 1884-1885, lors de la conférence internationale de Berlin. C'est donc vers 18 heures que j'apprendrai cette nouvelle dans des circonstances un peu rocambolesques. A Saint-André, les élèves faisaient souvent des sorties le weekend sans toujours demander la permission. Une alimentation insuffisante au collège, l'envie de boire un coup et certainement l'air du temps, tout cela pouvait expliquer ce comportement un peu espiègle des élèves. Il faut dire que ce genre d'habitude datait de Rwamagana. Ce 28 janvier, je m'étais autorisé une sortie dans l'aprèsmidi en compagnie de quatre copains. On attendait généralement qu'il commence à faire sombre pour retourner à l'école en se faufilant chacun pour soi dans les rangs vers le réfectoire. C'est ce que j'ai fait ce jour-là. Contrairement aux habitudes, je vois la silhouette du surveillant bien concentré sur moi. Après plusieurs tentatives d'échappatoire, je fmis par me rendre. Je suis alors conduit par le surveillant chez l'abbé directeur du collège et c'est là que j'apprends la nouvelle. J'étais devenu, depuis midi, fils de président de la République. C'est certainement pour cette raison que mon absence avait été remarquée. Je ne me rappelle pas de toute la scène mais, fin des fins, je suis quand même puni sur le champ d'un renvoi de

L'APROSOMA ou l'Association pour la Promotion Sociale de la Masse avait été fondée par M. Joseph Habyarimana Gitera et dénonçait les injustices socio-politiques du pouvoir. Cette association se muera rapidement en parti politique opposé aux idéaux de l'D.Na.R qui prônait en réalité l'inégalité entre les Rwandais. Le sens du mot «Abaprosoma »

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- nom en kinyarwanda qui signifie ~~les adeptes de l'Aprosoma» sera vite détourné par le pouvoir en « ennemis du pays à éradiquer ».

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quinze jours à la maison. Je quitte le collège le lendemain matin pour Gitarama et j'y trouve mon père qui y avait passé la nuit. J'en profite bien entendu pour le féliciter. Je m'attendais à me faire gronder, mais cette fois-là mon père n'a rien dit. Avait-il été averti? Je ne le sais pas. On est rentré ensemble à Ndiza, alors qu'avant il m'aurait demandé de me débrouiller. Quinze jours après, je réintègre l'école. C'est déjà le second semestre, celui de la réussite ou de l'échec définitif au premier cycle. J'étais conscient que l'école n'allait pas me faire de cadeau. Je ferai donc tout pour combler le trou et, au grand dam de certains de mes détracteurs, je n'échouerai pas à mes examens de fin de premier cycle. Des détracteurs il y en avait, comme cet abbé qui n'hésita pas à m'exprimer sa déception et son mécontentement de ne pas m'avoir vu rater. il m'interpella en ces termes: «D'accord tu as réussi, mais c'est avec un petit pourcentage ». Dans un sens il avait raison parce qu'effectivement je n'avais que 69 %, mais je trouvais qu'il avait tort de m'en faire le reproche puisque j'étais premier de classe. Les faibles pourcentages reflétaient plutôt la qualité de l'enseignement de son école. Au-delà de ma situation personnelle d'élève, le rapport de cet abbé envers moi n'était pas étranger à la bagarre hutu-tutsi en cours depuis novembre 1959. il avait tôt montré de quel côté allaient ses sympathies. A l'opposé, un autre abbé affichait ses sympathies pour les Hutu. Mais aucune fois nous n'assisterons à une empoignade publique entre ces deux abbés, originaires de la province du Luxembourg. Du reste, l'honnêteté m'impose à dire que, dans l'ensemble, l'autorité du collège sous la direction du chanoine CuveHier était neutre. Avant de clore ce chapitre sur le collège Saint-André, je voudrais dire qu'il y a eu tout de même des moments forts de tensions ethniques entre élèves hutu et tutsi. Et, contrairement à ce que les ignorants des réalités rwandaises peuvent penser ou tout simplement ce que la propagande d'aujourd'hui voudrait faire accréditer, ce n'était pas les élèves hutu qui intimidaient les élèves tutsi, c'était plutôt le contraire bien que les Hutu étaient au pouvoir. L'arme la plus terrible d'intimidation était la 22

rumeur persistante que ces gens maniaient avec virtuosité. En ce qui me concerne, une seule fois la rumeur est devenue acte puisque je fus agressé physiquement ainsi que 4 jeunes élèves hutu qui étaient en ma compagnie. Ce genre d'agression était courant dans d'autres écoles du pays. Cela était possible car d'une part les élèves tutsi restés numériquement majoritaires dans les écoles et d'autre part,ces changements révolutionnaires en cours n'en étaient qu'au début pour changer ces mentalités de complexe de supériorité d'un côté et de complexe d'infériorité de l'autre. De ce fait, les élèves politiquement actifs qui se revendiquaient comme tutsi, avaient toujours l'initiative de la rumeur et de la tension.
Au Groupe scolaire de Butare (1961-1964)

Par manque d'effectifs pour mettre sur pied le deuxième cycle des humanités modernes, les premiers finalistes du cycle inférieur du collège Saint-André seront dispatchés au collège du Saint-Esprit à Bujumbura et au Groupe scolaire de Butare. Les trois premiers de classe avaient la priorité pour le collège du Saint-Esprit, mais au vu des relations tendues entre le Rwanda et le Burundi, les Hutu n'étaient plus les bienvenus à Bujumbura. Cela s'explique aisément. Au Rwanda, le pouvoir avait basculé du côté des Hutu, au Burundi, l'aristocratie tutsi était toujours aux commandes. Et surtout, les réfugiés tutsi du Rwanda avaient gagné un pouvoir réel à Bujumbura et ils étaient particulièrement virulents contre les Hutu. J'en avais d'ailleurs fait personnellement une petite amère expérience en 1960. Mon père était secrétaire d'administration de l'armée qui dépendait encore de la tutelle belge, il n'existait pas à cette époque de ministère de l'armée. Vers la fin de l'année, il m'amène à l'hôpital Rhodain de Bujumbura pour des examens médicaux. Je logerai chez M. Aloys Munyangaju, journaliste bien connu au périodique Temps Nouveaux d'Afrique. Lorsque mon père viendra me chercher pour retourner au Rwanda, le commissaire de Bujumbura devra lui fournir une escorte armée jusqu'à la frontière, alors qu'il était venu à

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Bujumbura dans sa voiture sans escorte. Les bruits avaient couru que les réfugiés rwandais tutsi allaient lui tendre une embuscade sur la route. Heureusement, nous arriverons à la frontière sans incident. Empêché d'aller continuer mes humanités au Burundi, un élève tutsi sera désigné à ma place et moi j'irai au Groupe scolaire de Butare, autrefois Astrida. A la rentrée de septembre 1961, je commence le deuxième cycle en section Scientifique A, appellation officielle qui désignait en réalité une section mathssciences. A Butare, la nourriture y est suffisante et de bonne qualité. Ne vous étonnez pas que je parle de la nourriture, nous avions été traumatisés à Rwamagana, comme je l'ai dit plus haut. A Butare, nous y trouvons également une coutume que nous avions perdue au collège, celle de porter l'uniforme et nous découvrons que, derrière cet uniforme, il y avait vraiment de la discipline. Si un des buts recherchés par le port de l'uniforme était celui-là, eh bien il avait été atteint au Groupe scolaire. En termes de relations hutu-tutsi, le Groupe scolaire était différent de ce que j'avais vu au Collège St André .il n'y avait pas d'activisme politique ni d'un côté ni de l'autre, tout simplement parce que les hutu n'existaient pas, politiquement parlant. Le Groupe scolaire était le fief de l'élite tutsi. A la fin de l'année scolaire 1961, les élèves burundais quittent de leur gré le Groupe scolaire. Pour autant, les classes délaissées ne se vident pas parce que, en sens inverse, les élèves hutu quittent le collège du Saint-Esprit et l'Athénée Royal de Bujumbura et tentent de se trouver une place au groupe Scolaire de Butare. Tout ce remue-ménage s'inscrivait dans un mouvement de séparation du Burundi et du Rwanda, lesquels accéderont à l'indépendance séparément le 1er juillet 1962.
et la discipline du Groupe scolaire ne résista pas longtemps à cette invasion des « Huns» venus de plusieurs écoles du Rwanda et surtout du Burundi. Malheureusement, l'uniforme

Un autre mouvement de départ vers le Burundi affectera cette fois les élèves rwandais tutsis durant l'année 1963. Le Burundi servait de base arrière au mouvement « Inyenzi » qui

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tentait de reprendre le pouvoir par les armes au Rwanda. Les multiples attaques des Inyenzi de 1960 à 1967, auront comme conséquence de prendre la jeune Démocratie en otage mais surtout de provoquer de nombreuses victimes dans la population surtout aux 4 frontières du pays. Chaque fois que les Inyenzi se livraient à un massacre, des éléments de l'armée ou de la population se livraient à des représailles sur ceux qu'ils accusaient de complicité. C'est le cas avec un massacre qui a eu lieu à Gikongoro, près de Butare, en 1963. Nous avions un professeur français du nom de Villemin qui nous sensibilisait sur cet événement au point que des élèves tutsi de ma classe prirent le chemin de l'exil vers Bujumbura.

Il faut préciser que ce départ n'avait rien à voir avec une
quelconque animosité de la part d'élèves hutu. En termes de relations hutu-tutsi, contrairement au Collège St André, il n'y avait pas d'activisme politique ni d'un côté ni de l'autre. Le Groupe scolaire d'Astrida ayant été longtemps le fief de l'élite tutsi, ces idées de démocratie populaire en vogue n'y avaient pas beaucoup d'adhérents qui osaient se manifester. Il n'y avait pas non plus de haine de la part des élèves hutu contre les élèves tutsi, comme la propagande d'aujourd'hui voudrait le faire croire. Le cas du jeune Augustin Usabase est illustratif à ce sujet. Au moment où j'arrive au Groupe scolaire, son père, Vénuste Kayuku, un des rares anciens de l'école devenu un leader du parti Parmehutu, venait d'être assassiné par les éléments de l'UNaR, le 15 Août 1961. J'apprendrai que la commémoration annuelle de la mort du paternel, donnait plutôt lieu à la prière et au pardon, alors que sous d'autres cieux ce genre de commémoration donne lieu à des ressentiments que l'on sait. Cet exemple me rappelle que dans ma propre famille, je n'ai jamais entendu un sentiment de haine ou de vengeance. Fustiger l'injustice, oui, sentiment de haine, non. En juin 1964, je termine mon année scolaire, un certificat d'humanités scientifiques en poche. Mais ici je dois confesser une chose: à Butare, nous qui venions du collège Saint-André, avions trouvé bien des élèves qui faisaient des scores supérieurs 25

à ceux du collège. Ainsi, durant les trois années que les anciens de Saint-André ont passé à Butare, le premier des nôtres n'a jamais dépassé le cap de la quatrième place avec 70 %, alors que les Frédéric Nzamurambaho, Léopold Gahamanyi et Laurent Munyampundu se disputaient les trois premières places et obtenaient facilement 80 %. J'ai parlé longuement d'indiscipline qui avait caractérisé la première promotion du collège Saint-André à Rwamagana. Un détail qui peut intéresser le lecteur. Notre promotion (la première du collège) a été logée à Rwamagana, dans une école pour enfants des sous-chefs qui, en fin de cycle, venait de déménager de Nyanza. Théoriquement, nous étions séparés mais, dans la pratique, nous étions sous l'influence de ces garçons qui fréquentaient cette école. Ces grands jeunes gens de l'aristocratie tutsi n'attendaient visiblement rien d'autre que de succéder à leur père et non pas de trimer aux études. Je suis persuadé aujourd'hui que l'esprit d'indiscipline dont je parle plus haut trouve là ses origines.
A l'Université de Montpellier (1964-1969)

En 1964, la France se trouve dans sa deuxième année de coopération avec le Rwanda, devenu indépendant le 1erjuillet 1962. Elle cherche une nouvelle promotion d'étudiants à former en France. Au terme d'un test organisé à l'ambassade et par l'ambassade de France elle-même à Kigali, je suis parmi les sélectionnés. Je pars étudier à l'université de Montpellier. En 1968, je décroche une licence, puis une maîtrise ès sciences en 1969 (option géologie). C'était la première fois que la France délivrait le diplôme de maîtrise, emprunté, je crois au système canadien. C'était probablement une façon de répondre à la révolte estudiantine de Mai 1968 que j'ai bien connue. Petite anecdote: j'ai fait un an sans équivalence de diplôme, tout simplement parce que la secrétaire académique ne comprenait pas ce que venait faire le cachet «Frères de la Charité» sur mon certificat de fin d'études pour le niveau des humanités. La secrétaire disait que les Frères de la Charité

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étaient connus en Europe pour leur enseignement spécialisé, notamment en faveur des handicapés. J'avais beau expliquer qu'au Rwanda ces Frères formaient les élites, rien n'y faisait. il a fallu que l'ambassade de France au Rwanda confirme que les Frères de la charité participaient bel et bien à la formation de l'élite du pays.
A l'Université Libre de Bruxelles

- U.L.B (1969-1971)

Après la maîtrise en France, je pars en Belgique pour un travail de doctorat de 3èmecycle J'avais envie de travailler sur un sujet en rapport direct avec la géologie du Rwanda. La Belgique, notamment le Musée royal de Tervuren, offrait d'excellentes opportunités
Engouement pour la chose politique

Au-delà des études qui constituent bien entendu la priorité pour tout étudiant, les occupations à cette époque, aussi bien en France qu'en Belgique ne se limitent pas aux seules études. En France, les étudiants africains étaient encadrés par la puissante Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (FEANF) en collaboration avec l'Union Nationale des étudiants de France (UNEF), organisation d'obédience de gauche. Dès mon arrivée, je suis contacté par l'équipe de Rennesll pour la mise sur pied d'une association d'étudiants rwandais en France. Le congrès constitutif se tiendra à Paris durant les vacances d'été de 1965. Durant la période 1965-1969, force est de constater que cette association va permettre de dépasser la question ethnique et régionaliste. En Belgique, par contre, la question régionaliste fait rage au fur et à mesure que la question ethnique s'estompe faute de combattants.

11 Des noms bien connus au Rwanda, tels Sylvère Bishirandora, JeanMarie Vianney Mbaguta, Narcisse Munyambaraga, etc., faisaient partie de cette équipe.

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Dans ce pays, il arrivera que, même pour fêter l'indépendance de leur pays, les étudiants du Nord et ceux du Sud la célèbrent en deux lieux différents. Après 1969, la question d'abatay' umurongo12 fera son apparition. J'en sais quelque chose puisque mon père fut parmi les premiers exclus du parti PARMEHUTU, à titre définitif, précisait le comité local de Nyabikenke. En Francel3, les questions de l'ethnisme hutu-tutsi, du régionalisme kiga-nduga14 ainsi que de l'affaire gut'umurongo n'y étaient pas développés. Peut-être parce les étudiants rwandais vivaient dispersés sur l'ensemble du territoire français et n'avaient pas beaucoup de contacts directs avec le Rwanda et les Rwandais en mission en Europe. C'est certainement ce dépassement qui permettra aux étudiants rwandais en France d'avoir l'idée d'organiser en 1969, à Paris, le premier congrès des associations des étudiants rwandais en Europe (FABRE). Ce congrès sera l'occasion d'une rencontre avec des délégués des étudiants rwandais venant de Belgique, comme le brillant Félicien Gatabazi, et des délégués des étudiants rwandais de la diaspora tutsi venant des pays du bloc soviétique, comme le sage Augustin Maharangari. Un an plus tard, Félicien Gatabazi, Christophe Mfizi, Théoneste Gafaranga et moi-même mettrons à profit ce genre d'initiative pour animer en Belgique l'idée d'une future

Le verbe gut'umurongo signifie «s'écarter de la ligne d'un groupe auquel on appartenait », et abatay' umurongo «ceux qui ont été écartés ou qui se sont écartés de la ligne du parti PARMEHUTU ». 13Sylvère Bishirandora, premier président de l'AERF (Association des Etudiants Rwandais de France, de 1965 à 1967) était originaire de Gisenyi. Deux ans après, c'était moi, originaire de Gitarama, qui lui succéda à la tête de cette association de 1967 à 1969, puis ce fut le tour de Charles Nkurunziza, de Byumba. Et tous, nous faisions l'unanimité auprès des étudiants. 14Kiga-nduga : notion difficilement circonscriptible dans l'espace mais qui se traduit par l'opposition entre dignitaires hutu issus du Nord et dignitaires hutu issus du Sud. Ce mouvement a vu le jour vers les années 1965, quand venaient de s'estomper les attaques du mouvement inyenzi.

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