Samambaia

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Après avoir vécu quinze ans au Brésil, le journaliste français Edouard Bailby s'est pris de passion pour ce continent, qu'il n'a cessé de parcourir. Moins essai politique et économique, son livre constitue plutôt un ensemble d'anecdotes et d'histoires vécues : un célèbre bandit du Nordeste brésilien qu'il a connu, les rumeurs d'une base soviétique au Pérou... Arrêté au Chili après le coup d'Etat du général Pinochet, jeté dans un cachot en Argentine, enquêtant sur les détenus politiques torturés au Brésil pendant la dictature, E. Bailby a joué avec persévérance son rôle de reporter.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 295
EAN13 : 9782296210158
Nombre de pages : 210
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Samambaia
A ventures latino-américaines

Graveurs de mémoire
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Édouard BAILBY

Sarnarnbaia
A ventures latina-américaines

L'Harmattan

Du même auteur Berlim entre duas Alemanhas, Leitura, Rio de Janeiro, 1962 Que é 0 imperialismo ?, Civilizaçilo Brasileira, Rio de Janeiro, 1963 A Europa dos trustes, Fulgor, Silo Paulo, 1964 Brésil, pays clef du Tiers-Monde, Calmann-Lévy, Paris, 1964 L'Espagne vers la démocratie, Gallimard, Paris, 1976 Les cleft de la Colombie, Bréa, Paris, 1981 Les cleft de l'Équateur, Bréa, Paris, 1983 Cuba, Delta, Paris 1979, avec une préface du romancier Alejo Carpentier; Delta-Flammarion, Paris, 1982 et 1985 ; Arthaud, Paris, 1987,1990,1993,1997,2000 Albânia : 0 mosteiro vermelho, Terceira Munda, Rio de Janeiro, 1990 Contes d'Amazonie, Publisud, Paris, 1990 Hongrie, Arthaud, Paris, 1991,2001 Niemeyer par lui-même -l'architecte de Brasilia parle à Édouard Bailby, Balland, Paris, 1993 Bratislava et les châteaux slovaques, Arthaud, Paris, 1998 Slovaquie, Arthaud, Paris, 2002
Traductions du portugais

Conteurs brésiliens, Revista Branca, Rio de Janeiro, 1958 Politique économique de l'Amérique latine, de Celso Furtado (Brésil), Sirey, Paris, 1970 Le Portugal bâillonné, de Mario Soares (Portugal), Calmann-Lévy, Paris, 1972 La Fantaisie organisée, de Celso Furtado (Brésil), Publisud, Paris, 1987 Le testament de Monsieur Napumoceno da Silva Araujo, de Germano Almeida (Cap-Vert), Sépia, Saint-Maur, 1995

!lJ L'HARMATfAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06721-9 E~:9782296067219

À Jorge de Miranda Jordào et Elpidio Reali Jr.

Avant-propos

Les peuples amérindiens constituent le rhizome de l'Amérique latine. Comme la fougère dont j'ai choisi le nom en portugais pour intituler ce livre, ils sont la tige souterraine vivace sur laquelle sont venues se greffer des cultures européennes et africaines, puis arabes et asiatiques. Malgré la persistance de certaines formes de discrimination, le métissage est devenu la caractéristique de ce continent aux multiples visages. Parcourant l'Amérique latine depuis l'âge de 19 ans, mon témoignage couvre pratiquement toute la seconde moitié du XXe siècle. Reporter dans la presse brésilienne puis française, j'ai voulu faire part de mon expérience à ceux qui connaissent mal tous ces pays, en racontant un certain nombre d'aventures, les miennes et celles des autres. Cet ouvrage s'adresse surtout aux jeunes qui rêvent d'être journalistes pour connaître les joies de la découverte, quitte à vivre des heures éprouvantes.

Édouard Bailby

Le baron français du marécage

Aux confins du Brésil, là où le rio Paraguay longe la Bolivie, un paysage unique au monde: le Pantanal. Lorsque la pluie tombe sans interruption de novembre à avril, formant un épais rideau liquide entre ciel et terre, le fleuve et ses 175 affluents débordent sur 200 kilomètres. Seules subsistent de minces bandes de terre, hautes de trois mètres, les cordilheiras, où viennent se réfugier les bêtes de la savane et de la jungle. Les oiseaux, de toute taille et de toute couleur, s'installent dans les arbres. Caïmans et sucuris, serpents jaunes et noirs d'une dizaine de mètres, somnolent au fond de l'eau. Quant aux habitants, chasseurs et pêcheurs pour la plupart, ils n'ont que leurs pirogues à moteur pour se déplacer. Des Indiens, il n'en reste pas beaucoup. Premiers colonisateurs européens à pénétrer dans la région, les Portugais crurent qu'il s'agissait d'un marécage. D'où le nom de pantanal. En fait, ce territoire de 250.000 km2, presque la moitié de la France, est une plaine alluviale, la plus vaste du monde, dont 80% sont situés à l'intérieur du Brésil, le reste étant réparti entre la Bolivie et le Paraguay. Lorsque j'y suis allé, en août 1996, une seule route le traversait sur une distance de 147 kilomètres, entre Poconé et Porto Jofre. .ElIe était entrecoupée de ponts en bois délabrés. Le Pantanal est une région peu fréquentée par les touristes. Quelques milliers chaque année. Peu de moyens terrestres de locomotion, de rares bateaux, des bimoteurs de quatre ou six places. Les pousadas, hôtels de campagne d'une dizaine de chambres, sont peu nombreuses. Soucieux de sauvegarder ce joyau de la nature, les écologistes exercent une pression constante sur les autorités brésiliennes pour éviter la construction de complexes touristiques et l'arrivée en masse de visiteurs. Combat ardu. Contrairement à l'Amazonie, où ils se cachent dans la jungle et sont difficilement visibles, le Pantanal est un Il

espace de liberté où les animaux ne craignent pas les êtres humains. Ils les ignorent. La faune y est exceptionnelIe. Grâce aux photographies prises par satelIite, on a recensé 32 mi lIions de caïmans, 2,5 milIions de capivaras - les plus gros rongeurs de la terre - 70000 élans, 35 000 cerfs et 9 800 hardes de porcs sauvages. Par ailIeurs une liste de 260 poissons différents et de 650 espèces d'oiseaux a été établie. Dans les arbres, plus de 15 800 nids de tuiuius, la cigogne emblématique du Pantanal. Tête noire et gorge rouge, elIes déploient leurs ailes sur deux mètres de largeur. On ne pénètre pas seul dans le Pantanal. C'est une région sauvage. Pour m'accompagner j'ai reçu l'aide d'un guide, Abelardo, parfait connaisseur de la flore et de la faune. Tôt le matin nous avons quitté en 4x4 Cuiabâ, une ville moderne de 400 000 habitants, capitale de l'État du Mato Grosso. Trois heures de route pour parcourir une quarantaine de kilomètres avant de parvenir aux portes de la savane. Notre longue marche en pleine nature a alors commencé. Attentif au moindre bruissement, jetant des regards à droite et à gauche pour déceler un serpent éventuellement caché dans les branchages, Abelardo avançait à pas lents. Sur ses conseils je le suivais avec prudence. Parfois il s'arrêtait pour me donner des explications sur une plante, une fleur, un animal qui passait devant nous. En arrivant sur la rive du rio Mutum, nous nous sommes frayés avec difficulté un chemin entre les lianes aériennes des arbustes. Au bord de l'eau, allongés les uns à côté des autres, des dizaines de sauriens dormaient la gueule ouverte. Des bûches noires. De petits oiseaux, les massanàs, que les habitants appellent les dentistes du caïman, nettoyaient sans hâte la mâchoire des reptiles. Pas un tressailIement. Parfois, lorsque passait une pirogue à moteur, ces derniers glissaient rapidement dans j'eau puis revenaient à la surface. Étrange ballet à l'odeur pestilentielIe. Partout des oiseaux, des milliers et des milliers d'oiseaux. Perchés dans les arbres, ils criaient, ils sifflaient, ils hurlaient, ils babillaient, surtout les plus petits. lis étaient de toutes les couleurs, certains pas plus gros que le pouce. Quelle joie de vivre! L'arancuèi est le plus populaire. Selon la légende, il 12

chante des heures entières « je veux me marier à Noël ». Le japuira est un oiseau noir à la queue jaune dont le cri ressemble à l'aboiement du chien. L'espanta boiada attaque le bétail par pure méchanceté avec ses deux pointes acérées situées au bout des ailes. Il ne supporte pas la présence de ces intrus introduits par l'homme. Le toucan magnifique au large bec s'installe sur les branches pour gober au passage les œufs qui tomberont des nids, surtout ceux des tuiuius. Le pica pau donne un coup sec sur les branches pour les fendre, puis il donne une succession de petits coups avec sa langue pour avaler les fourmis qui sont à l'intérieur. Mais l'oiseau le plus extraordinaire est sans conteste l'anhuma, de couleur noire. Installé jour et nuit au faîte des arbres les plus hauts, il pousse des cris stridents pour avertir les bêtes sauvages d'un danger. C'est la sentinelle du Pantanal. Il veille sur la nature. En fin de journée, lorsque le ciel devient rose et mauve, des milliers de garças, aigrettes au plumage blanc, se posent sur les arbres qui bordent le fleuve pour dormir jusqu'à l'aube. Elles forment un long voile de mariée. Au passage d'une pirogue à moteur, elles s'envolent ensemble sur des centaines de mètres puis reprennent leur place une minute plus tard. Féerique. Nous roulons maintenant sur une piste en terre battue. Palmiers géants. Cactus. De chaque côté, d'énormes flaques d'eau cachées par des nénuphars. Le ciel est bleu, limpide, sans la moindre fumée d'une usine à l'horizon. Tout en roulant nous entendons des clapotements, des bruits étranges. Des poissons bondissent hors de l'eau. Leurs écailles brillent à la lumière du soleil. Il y en a des dizaines, des centaines. Nous nous arrêtons pour mieux profiter du spectacle. Il est inouï car rien ne laisse supposer que sous la végétation il y a autant d'eau pendant la saison sèche. Parfois, des vaqueiros à cheval, coiffés d'un chapeau de cuir, attrapent au lasso des poissons de 80 kg. En principe, la pêche nécessite un permis officiel. Il est délivré avec parcimonie, comme pour la chasse. Mesure dérisoire. Dans ce vaste espace en grande partie dépeuplé, les quelques gardes forestiers n'ont pas les moyens de faire respecter la loi. Au bord d'une rivière, j'aperçois des dizaines de pêcheurs. Autour d'eux, des détritus, du papier gras, des bouteilles en plastic. La

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nature est tellement généreuse que les Brésiliens n'ont pas appris à la respecter. Après avoir longé le lac de Saquarerô, aussi vaste que la baie de Rio de Janeiro, nous sommes remontés dans notre 4x4. Parfois des capivaras traversaient la petite route en terre battue. Ils se nourrissent d'agua pé, nénuphars à la fleur mauve. Autour de nous, des singes, des perruches, des couples d'aras, des caïmans aux abords des flaques d'eau. Faune impressionnante dans une végétation luxuriante. Des aricas, arbres magnifiques aux fleurs de couleur violette, des arueras dont le bois est tellement dur qu'on en fait des charpentes, des ipés jaunes contre l'anémie et des cambaras contre la toux. Toutes les plantes médicinales de l'univers sont rassemblées dans cette région perdue. Soudain, en longeant le rio Cuiaba, affluent du rio Paraguay, j'aperçois des maisons couleur pastel. Rose bonbon, bleues, vert pistache, jaunes. Image typique de l'Amérique latine. Deux rues parallèles, quelques transversales, des nuées d'enfants, des poules, deux troquets. Ce jour-là un orchestre de fortune joue des sambas et des airs folkloriques de la région. Au Brésil on sait toujours s'amuser. Un habitant s'approche en dansant avec une canette de bière à la main. Francés, franGés, que beleza !, s'exclame-t-il- Français, Français, quelle merveille! l'apprends que nous sommes à Barao de Melgaço, un nom qui n'avait aucune signification pour moi alors que j'avais vécu quinze ans au Brésil, un pays tellement vaste qu'il est impossible de le parcourir dans sa totalité. Au bout de la rue étroite qui longe le fleuve, une église bleue et blanche. Elle semble sortie d'un conte de fées. Je m'approche pour prendre des photos. À quelques mètres, un buste en bronze en retrait du trottoir. Il a été érigé à la mémoire d'Augusto Joao Manuel Leverger, né à Saint-Malo le 20 janvier 1802, mort à Cuiaba le 14janvier 1880. Ses prénoms ont été écrits en portugais. Gravée sur une plaque, apposée en 1996, cette phrase: « Il s'engagea dans la Marine impériale du Brésil avec le grade de deuxième lieutenant et combattit contre les républiques du Bassin de la Plata. En 1865 l'Empereur lui décerna le titre de baron de Melgaço. En 1870 il fut nommé pour la dernière fois président de la province, charge qu'il avait occupée à cinq reprises. 14

Militaire courageux, habile diplomate, grand chercheur et écrivain, il est l'auteur de trente-six écrits sur l'histoire et la géographie du Mato Grosso ». Un héros de Saint-Malo dans ces parages? La rue principale porte son nom. Quarante kilomètres plus au nord, avant de retourner à Cuiaba, je traverserai une bourgade plus importante, Santo Antônio de Leverger, oÙ les pêcheurs étalent leurs poissons à même le trottoir. Pourquoi Saint Antoine alors que Leverger portait le prénom d'Auguste? Même à Cuiaba, capitale de l'État du Mato Grosso, une artère de la ville affiche son nom. Intrigué, j'ai commencé à entreprendre des recherches. Pas faciles. À Rio de Janeiro, la Bibliothèque Nationale a perdu le seul livre le concernant, écrit par un historien brésilien d'ascendance française. Personne ne sait oÙ il se trouve. À Saint-Malo, il existe bien une rue d'une centaine de mètres, la rue Amiral Leverger, à J'extérieur des remparts, mais à la Bibliothèque municipale iJ n'y a presque rien, juste un ou deux discours. À Paris, aucun ouvrage de référence à la Bibliothèque François Mitterrand. Rien non plus dans le Petit Larousse. Tombé dans les trappes de I'histoire, Leverger appartient à cette race des héros oubliés. Pourtant, ses écrits sont précieusement conservés dans des archives à Brasilia. Ils ont permis à la Marine brésilienne d'établir un relevé topographique précis du Pantanal. Quelle est la véritable histoire de Leverger ? Né dans le quartier de Rocabey, à Saint-Malo, il embarqua à l'âge de 17 ans avec son père, officier de la marine marchande, pour apprendre le métier de la mer. Destination: l'Argentine. Après une longue traversée de l'Atlantique, le vapeur fut pris dans une tempête, le 27 août 1819, au large de l'Uruguay, et fit naufrage. Mathurin Leverger et son fils Auguste eurent la vie sauve in extremis et réussirent à rejoindre la terre ferme. Ils avaient tout perdu. Le père décida de rejoindre Buenos Aires oÙ il avait des amis tandis que le jeune mousse voulut tenter sa chance sur le Rio de la Plata. Il offrit ses services à plusieurs goélettes françaises qui assuraient des lignes de cabotage sur les rives du fleuve. En octobre 1821, apprenant le décès de sa mère, survenu cinq mois auparavant, il décida de retourner à Saint Malo. Un an plus tard, 15

c'était son père, complètement ruiné, qui mourait à Buenos Aires. Marin dans l'âme, Leverger reprit du service à bord des bateaux qui naviguaient sur le Rio de la Plata. Mais sa vie prit un nouveau tournant lorsque le Brésil proclama son indépendance en septembre 1822. Féru d'aventures, il sollicita en ] 824 son admission dans la Marine de guerre de ce pays. Accepté comme second lieutenant en commission, c'est-à-dire à titre temporaire, il embarqua sur la frégate Nitheroy. Lorsque le Brésil entra en guerre avec l'Argentine, résolue à s'emparer de l'Uruguay, partie intégrante de l'ancienne coIonie portugaise, Leverger donna la preuve de ses qualités de combattant. Participant à de nombreuses batailles navales de ] 826 à ] 828, il fut promu second lieutenant, puis premier lieutenant. Le conflit terminé, il s'installa à Rio de Janeiro. Il n'y restera pas longtemps. En octobre 1829, la Marine brésilienne l'envoya dans la lointaine province du Mato Grosso pour y créer une escadre de canonnières sur le rio Paraguay. Son importance était stratégique. Ce fleuve gigantesque, qui prend sa source sur les hauts plateaux de l'intérieur, traverse le Pantanal sur 1 278 km, longeant la Bolivie avant de traverser le Paraguay, pour rejoindre le rio Parana en Argentine. Ensemble les deux fleuves terminent leur course dans l'estuaire du Rio de la Plata. À l'époque il n'y avait ni routes ni voies ferrées. Leverger mit plusieurs mois à pied, à cheval et en pirogue avant d'arriver à Cuiaba en novembre 1830. Sans moyens financiers pour organiser une flottille de guerre en mesure d'assurer la défense de la frontière sud du Brésil, il en profita pour parcourir le Pantanal en long et en large. Même sous les trombes d'eau qui s'abattaient durant des mois, il essaya d'établir une carte hydrographique aussi précise que possible de la région. Rappelé à Rio de Janeiro quelques années plus tard, il emporta avec lui une documentation abondante. En 1837 nouvelle mission: créer une escadre fluviale sur le rio Paraguay. Mêmes difficultés financières que la première fois. Sans se décourager, ne baissant jamais les bras, Leverger réussit à fonder un arsenal de la Marine sur les rives du fleuve et à

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construire des quais qui cent ans plus tard seront encore en service. De nouveaux nuages commençaient à s'amonceler à l'horizon. Empereur du Brésil depuis 1831, Pedro II dut affronter les visées expansionnistes du Paraguay. En décembre 1864 le président Francisco Solano Lopez donna l'ordre à son armée d'envahir le Mato Grosso. Les combats firent rage malgré le déluge, les terres inondées, la myriade de moustiques qui dévoraient les soldats. Les Guaranis s'emparèrent sans difficulté de Corumbâ. Panique générale chez les Brésiliens. À Cuiabâ, la population civile fuit en désordre. Affolées, les autorités décidèrent d'organiser la défense du petit port fluvial de Melgaço, sur les rives du rio Cuiabâ, pour stopper l'invasion ennemie. Mais le 18 janvier 1865 il n'y avait plus un seul soldat prêt à combattre. C'est alors que Leverger, qui avait pris sa retraite en 1859 avec le grade de vice-amiral, décida d'intervenir auprès du gouverneur de la province. Mettant fin à des discussions interminables entre civils et militaires sur la stratégie à suivre, il s'imposa aisément grâce à son prestige personnel. - Confiez -moi la défense de Melgaço, dit-il, même si nous ne pouvons pas stopper l'avance de l'ennemi, montronslui au moins que nous savons nous battre. Que ceux qui le veulent me suivent. Leverger rassembla autour de la bourgade une petite armée dont il prit la tête. Face à cette résistance imprévue, les Paraguayens battirent en retraite. En récompense de sa courageuse intervention, l'empereur Pedro II décernera au héros malouin le titre de baron de Melgaço. Ce dernier fera graver sur ses armoiries la devise «Toujours prêt» en portugais. À six reprises, « Président» de la province du Mato Grosso, Auguste Leverger mourra à Cuiabâ le 14janvier 1880 laissant une veuve brésilienne et deux filles. Il parlait quatre langues: breton, français, espagnol et portugais. Le cas de ce modeste marin originaire de Saint Malo, devenu amiral de la Marine de guerre du Brésil, est un exemple de l'extraordinaire pouvoir d'intégration de la nation brésilienne.

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Envoûté par la nature exubérante du Pantanal, conquis par la chaleur humaine de la population, Auguste Leverger se donna corps et âme à sa nouvelle patrie. J'en ai fait l'expérience.

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Mes prem ières années à Rio

À la fin des années quarante, alors que je fréquentais le lycée Louis-le-Grand, à Paris, je rêvais d'évasion. La guerre, quatre années d'occupation allemande, l'horreur des camps de concentration m'avaient profondément marqué. Je ressentais le besoin d'être ailleurs, de partir à la conquête de grands espaces. Faute de mieux, je passais une partie de mon temps à répondre aux lettres de mes 104 correspondantes éparpillées de par le monde. Certains jours j'en recevais plus de quatre-vingt. Elles me faisaient rêver. Pour chacune, un fichier: couleur des yeux, mensurations, hobbies, compositeurs, écrivains et peintres préférés. Toutes m'envoyaient leurs photos. Comme elles écrivaient mal en français pour la plupart, je me mis à étudier le chinois, le gaélique, le danois, l'italien, le norvégien, l'allemand. Et même un peu le portugais. J'achetais des grammaires et des dictionnaires chez Gibert, boulevard SaintMichel. Je les potassais à longueur de journées, au détriment de mes études classiques. Mais au lycée j'étais excellent en langues (anglais, espagnol) et en histoire. Un jour je reçus la photo de Teresa, une métisse uruguayenne, superbe fille aux yeux noirs et aux formes sculpturales. Je passais des heures à la regarder. Elle avait le soleil dans la peau. Au bout de quelque temps, elle me proposa d'organiser l'échange d'une douzaine d'étudiants français et uruguayens pendant les vacances scolaires. Ils seraient hébergés dans des familles. Aucun problème. Encore fallait-i I trouver l'argent pour payer la traversée en bateau. À l'époque les voyages en avion étaient rares et extrêmement coûteux. Après maintes démarches, nous dùmes y renoncer. Déçus tous les deux. «Pourquoi ne viendrais-tu pas chez moi en aoùt ? Mes parents sont d'accord », me dit-elle. Comme je n'avais pas d'argent pour payer le voyage, elle glissa un billet de cinquante dollars entre les pages d'un roman de la littérature uruguayenne qu'elle m'envoya par la poste.

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Cédant à mes prières incessantes, mon père, médecin de campagne à Ozoir-la-Ferrière, alors un village de 500 habitants en Seine et Marne, finit par céder. - Puisque tu veux partir, je te paie l'aller. À toi de te débrouiller. Je ne paierai ton retour que dans deux ans. Impossible d'avoir un visa pour l'Uruguay sans le billet aller et retour. Je sus alors qu'un visa de transit pour le Brésil, oÙ je comptais passer un mois avant d'aller à Montevideo, ne serait pas difficile à obtenir. Je ne connus jamais Teresa car ma vie prit un tour inattendu dès mon arrivée à Rio de Janeiro. Sans ressources, je n'avais aucun moyen de me déplacer à 1 800 kilomètres plus au Sud. Attention aux femmes fatales et aux médicaments! Ce fut la dernière recommandation de mon père lorsque je montai dans le train qui m'emmena à Bordeaux oÙ je devais embarquer sur « Le Désirade », un vieux paquebot des Chargeurs Réunis qui faisait escale à Casablanca et Dakar, avant de rejoindre l'Amérique du Sud. C'était en octobre 1948. À l'aller, trois cents ou quatre cents émigrés européens et arabes entassés en fond de cale. J'étais parmi eux. Au retour, des pièces de bœuf et du blé en provenance d'Argentine.. Dans ma poche je n'avais que les cinquante dollars de Teresa, mais une quantité phénoménale de rêves. J'avais dix-neuf ans. Dix-huit jours de traversée. L'étoile polaire, la ligne de l'équateur, les poissons volants, la croix du sud, les dauphins. La mer bleue, intensément bleue. Nous passâmes au large du rocher de Sào Pedro, en plein Atlantique, première terre brésilienne. Je sentais le souffle de l'aventure, j'avais l'impression de revivre à ma manière l'histoire des navigateurs et des aventuriers des siècles passés. Je la revivais progressivement, par étapes, me détachant de l'Europe pour me rapprocher du Nouveau Monde. Expérience fascinante. Aujourd'hui onze heures de vol suffisent à relier Paris à Rio de Janeiro. C'est brutal. L'aventure est comme l'amour, il faut la vivre petit à petit pour qu'elle pénètre dans les entrailles. Le 16 novembre 1948, au lever du jour, nous naviguons à proximité de la côte. Tous les passagers sont sur le pont. Émotion intense à bord. La brume se lève peu à peu, le soleil 20

apparaît. Déjà, des îles rocheuses, couvertes de végétation tropicale, surgissent devant nous. Puis, sur notre gauche, le Pain de Sucre, à l'entrée de la baie de Guanabara. Le spectacle est éblouissant. Au fur et à mesure que le « Désirade» se rapproche du port, les bruits de la ville, alors capitale du Brésil, montent vers nous. Des bimoteurs décollent de l'aéroport Santos Dumont, situé au bord de l'eau. Des cargos, des bateaux de pêche, des yachts nous croisent. Soudain des navires de guerre à l'exercice tirent des coups de canon. Éclat de rire général. - Ici ils s'amusent, ils n'ont pas besoin de faire la guerre, s'exclament les passagers qui ont quitté l'Europe, convaincus que la guerre froide va déboucher sur un troisième conflit mondial. La chaleur torride, le ciel bleu, l'amarrage sur le quai de la place Maua, au cœur de Rio, tout semble irréel. À peine débarqué, je suis étourdi par le bruit, la pagaille indescriptible dans la rue, les coups de klaxon, les passants qui se donnent de grandes tapes dans le dos, les magasins de disques d'où s'échappent des airs de sambas et de choros. Quelle folie! Pour la première fois de ma vie je découvre les gratte-ciels d'où tombent les gouttes d'eau des appareils à air conditionné. Mais, c'est le mélange des couleurs qui me frappe le plus: des Blancs, des Noirs, des Mulâtres plus ou moins foncés, quelques Jaunes. Hommes, femmes et enfants traduisent sur leurs visages une incroyable diversité ethnique. Où sont les Indiens? Fondus dans la masse peut-être! Jusqu'alors je n'avais connu que la couleur blanche de l'Europe. À Paris, un Brésilien rencontré par hasard à Montparnasse m'avait dit: -Je suis venu passer deux mois de vacances en Europe avec ma famille. Dès ton arrivée, vas voir ma secrétaire et demande-lui la clef de mon appartement à Copacabana. Tu pourras y loger jusqu'au 30 novembre. Une aubaine car j'étais assuré d'avoir un lit à la Casa do Estudante do Brasil, dans le centre ville, pendant tout le mois de décembre. Avant de partir j'avais écrit à Paschoal Carlos Magna, son directeur, très connu dans le milieu du théâtre. Il

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