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Séjours insolites au Congo

De
224 pages
Engagé dans un institut de sociologie comme juriste pour y régler des questions statutaires, l'auteur se voit bien vite chargé d'une mission particulière au Congo, sous le couvert de l'ethnologie. Il y occupe un poste au cabinet du Premier ministre de l'époque, Moïse Tshombé, pour vivre des situations singulières. Dans les coulisses du pouvoir, l'auteur jette un éclairage original sur le climat qui en résulte. Le coup d'Etat du général Mobutu en 1965 l'oblige alors à oeuvrer dans la clandestinité.
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SEJOURS INSOLITES AU CONGO

Collection Etudes Eurafricaines Dirigée par André Julien Mbem

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2~296-10450-1 EAN : 9782296078178104501

Michel De Coster

SEJOURS INSOLITES AU CONGO

L’Harmattan

Du même auteur Aux Presses Universitaires de Grenoble : Le disque, art ou affaires ? Analyse sociologique d’une industrie culturelle, 1976. Aux Presses Universitaires de France : L’analogie en sciences humaines, 1978. Aux Editions Labor : Le loisir en quatre dimensions. En collaboration avec F. Pichault, 1985. Aux Editions De Boeck : Introduction à la sociologie. Trad. en espagnol et en portugais. 6e éd. en collaboration avec B.Bawin-Legros et M.Poncelet, 2006. Sociologie de la liberté, 1996. Traité de sociologie du travail. Préface d’Alain Touraine. 2e éd. Ouvrage collectif sous la direction de l’auteur et de F.Pichault, 1998. Sociologie du travail et gestion des ressources humaines. 3e éd. 1999. Aux Editions L’Harmattan : Les enjeux des conflits linguistiques. Le français à l’épreuve des modèles belge, suisse et canadien, 2007.

Pour Jacqueline

« Je réponds ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. » Michel de Montaigne

PROLOGUE

Rentré chez moi après le dîner traditionnel offert aux professeurs admis à l’éméritat, je méditai fort peu sur ce qui venait de s’y dire mais, en revanche, je réfléchissais sur le devenir de mes loisirs. Les discours de fin de carrière ressemblent beaucoup aux éloges funèbres : on passe sur les défauts de l’intéressé pour s’appesantir sur ses mérites. Et selon la clause de style bien connue, on vous rappelle que vous serez toujours le bienvenu dans la maison, en l’occurrence la bien nommée Alma Mater (la mère nourricière). Le panégyrique rectoral me concernant ruisselait, comme de coutume, de paroles complaisantes. Pour couronner le tout, on me fit cadeau de la médaille de l’Université, frappée au revers à mon nom presque correctement orthographié. Bien que d’origine relativement modeste, je suis parfois gratifié de la particule nobiliaire. Au lendemain de l’événement, j’avais pris la décision de tourner définitivement la page. Je refusais de me laisser submerger par la nostalgie du bonheur des bonnes années passées au sein de cette grande maison, dans une atmosphère enrichissante, et risquer, en venant hanter ses couloirs, d’éprouver le mal du retour en arrière. Pas question donc d’imiter des collègues prenant au pied de la lettre la clause de style évoquée plus haut, s’accrochant qui à leur bureau, qui à leur laboratoire, qui à leur centre de documentation, et que les usages académiques de la bienséance interdisent de pousser trop brusquement vers la sortie. Après avoir sacrifié au rituel du voyage d’agrément pour amortir le choc transitoire, ma femme et moi-même décidâmes d’abandonner la campagne pour la ville et marquer ainsi le coup d’une nouvelle vie. C’est alors que je mis la main sur des papiers aussi divers qu’inattendus, à l’occasion du déménagement. Dans le désordre des archives que je m’échinais à trier et à classer, je tombai sur un paquet de documents tels que des billets d’avion, dont les dates attestaient des vols long-courriers dans les années soixante, une carte d’identité congolaise, des laissez-passer et autres pièces diplomatiques, une carte d’immatriculation à la Caisse d’assurance maladie de la Région parisienne, etc. Tout ceci 13

me remettait en mémoire une aventure assurément dépaysante. Quittant soudainement la vie confortable d’un emploi de cadre au service juridique d’une compagnie d’assurances, j’allais me retrouver, en quelque, sorte dans les coulisses du pouvoir de la République démocratique du Congo. Largué à Léopoldville (actuellement Kinshasa), dans une capitale où se déployaient toutes les ressources de la diplomatie américaine , française et belge, j’allais y vivre une période particulièrement fertile en événements, parfois mal connus. Ceux-ci allaient modifier profondément le destin de ce grand pays. Certains épisodes sont d’ailleurs restés, à ce jour, enfouis – à dessein ou non – dans le silence des historiens et de l’histoire diplomatique. Je résolus d’en faire un livre. * * *

Ce livre relate des événements qui se sont déroulés sur une brève période s’étalant de 1964 à 1966. L’exposé des faits appelle quelques commentaires. En marge de son célèbre récit sur ses aventures au Congo Heart of Darkness (Cœur des Ténèbres), Joseph Conrad relevait qu’il s’agissait pour lui du résultat d’une expérience «mais c’était l’expérience légèrement poussée (très légèrement seulement) au-delà des faits eux-mêmes dans l’intention parfaitement légitime de la rendre plus sensible à l’esprit et au coeur du lecteur». D’autant, disait-il par ailleurs, «que les points essentiels se trouvent isolés d’un entourage de menus faits quotidiens qui se sont naturellement effacés de l’esprit». Je rejoins tout à fait le point de vue de cet auteur en évitant de donner un sens absolu à la restitution des témoignages rapportés dans ce livre. J’ajouterais, qu’en outre de mon expérience personnelle, j’ai eu recours à celle d’autres acteurs du récit, rencontrés au hasard de mes séjours et auxquels il m’ est arrivé de m’identifier. En sorte que le sens du «je» doit être, lui aussi, relativisé : celui-ci fait donc partie de la distribution des rôles. 14

A ce propos, à la différence des personnages historiques, les personnages occasionnels n’apparaissent pas sous leur véritable identité et agissent avec une autre consistance que celle qu’ils avaient dans la réalité, pour des raisons faciles à comprendre. Enfin, dans le désordre du déménagement évoqué plus haut, des notes et des documents retrouvés m’ont fourni des repères et des détails utiles à recréer les dialogues et, partant, le climat de l’époque. Ainsi se trouvait allégé «cet épineux fardeau que l’on nomme vérité».

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PREMIERE PARTIE

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Tout a commencé le matin du 27 août 1964 par le bref coup de fil d’un assistant d’université m’invitant à le rencontrer en fin d’après-midi. L’entretien eut lieu dans un bâtiment universitaire du centre de la ville. Des étudiants sortant d’une salle de cours s’égaillaient dans les divers couloirs de la faculté de droit de l’Université de Liège, lorsque je reconnus mon interlocuteur du matin à un sourire entendu. Il balançait nonchalamment une lourde serviette noire d’un cuir fatigué qui battait de temps à autre contre son flanc. Après les présentations d’usage, il me fit entrer dans un local pour séminaires. Julien Daubois avait passé largement la trentaine. Le teint blafard mais l’air avenant, il s’interrompait souvent en soufflant, lassé sans doute par une journée de cours éprouvante et appelé à remplacer son patron au pied levé. A mon grand étonnement, il ne s’attarda guère sur mon C.V. L’étendue de mes disponibilités retenait surtout son attention, laissant sous-entendre qu’un emploi devait être attribué dans les plus brefs délais. Quant à la nature de celui-ci, il m’en donna une description quelque peu embrouillée. Son débit était saccadé et, au fil de l’entretien, il me semblait que la saccade était moins l’effet de la fatigue que celui de l’embarras d’aller droit au but. En fin de compte, je compris que l’Institut de sociologie, dont il était bien entendu l’un des membres très actifs, avait besoin d’un juriste pour mettre à jour les statuts d’une association à but non lucratif, l’Association pour le Développement de l’Afrique et s’occuper de ladite association. Et Daubois de me décrire, ensuite, par le menu, l’organisation de l’institut. Quatre assistants et une vingtaine de chercheurs scientifiques portant officiellement le titre de « chargé de recherches » et répartis en quatre départements : sociologie industrielle, perfectionnement des dirigeants et cadres d’entreprise, secteur public et pays en voie de développement. L’association dont j’aurais à m’occuper dépendait de ce dernier 19

département, bien évidemment, consacré essentiellement à l’Afrique pour des raisons que je ne tarderais pas à comprendre. Célibataire, de surcroît libre de toute attache sentimentale ajouté au fait que les grands voyages ne me rebutaient pas, tout cela était autant d’atouts susceptibles de favoriser ma candidature. Le caractère cordial de l’entretien donnait à penser que l’un de mes amis, bien introduit dans la maison, avait parfaitement préparé le terrain. Un dernier obstacle restait cependant à franchir et non des moindres. Il fallait encore affronter le directeur de l’institution, celui que l’on appelait tout simplement « le professeur ». L’entretien terminé après une brève information sur les conditions matérielles de l’emploi, je gagnai un snack de la ville, près de la gare, pour y dîner, mais surtout pour profiter de cette pause en vue de mettre de l’ordre dans les idées. Une réflexion que je poursuivis en reprenant le train pour Bruxelles, où je travaillais. Pendant qu’un paysage morne et de plus en plus assombri par la tombée du jour défilait sous mes yeux, laissant entrevoir en contrebas, par intermittence, les lumières du fanal d’un passage à niveau, l’inventaire des différents emplois et jobs exercés jusquelà me revenait en mémoire. Une brève entrée dans la carrière d’avocat chez un bâtonnier qui me confiait des causes perdues d’avance. Un emploi de préposé à l’accueil d’un hôtel bruxellois en attendant mieux, pour pallier l’impécuniosité inhérente au chômage succédant au service militaire. Veilleur de nuit, à l’occasion, en dépannage dans le même hôtel. Un emploi de gestionnaire des sinistres autos dans une compagnie d’assurances suivi par un emploi de cadre dans une société d’assurance-crédit où l’essentiel du boulot était le recouvrement de créances. Et voici que s’ouvraient peut-être les portes d’une carrière universitaire avec le titre de « chargé de recherches » voire celui d’assistant ! Un tel projet, s’il venait à se réaliser, pourrait bien effacer toutes les frustrations professionnelles éprouvées, en regard de mon diplôme de docteur en droit.

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J’envisageais avec une certaine satisfaction la perspective de retrouver un emploi à mon port d’attache. Quitter définitivement Bruxelles pour Liège s’apparentait à un retour d’exil. On ne monte pas à Bruxelles comme on monte à Paris ... Et l’idée d’un voyage en Afrique n’était pas pour me déplaire. Mais au juste, pourquoi voyager en Afrique ? La question « Verriez-vous un inconvénient à aller en Afrique ? » était tombée au hasard de la conversation et ne cessait, maintenant, de me turlupiner. La monotonie du pays plat de la Hesbaye qui continuait à défiler à travers les vitres embuées du train, m’inclinait à la morosité, une fois passé un moment de légère euphorie. D’autant que l’homme que j’allais devoir rencontrer m’avait fait subir un pénible examen, quelques années auparavant. Le film de cet épisode se déroulait à présent dans mon esprit. J’avais devant moi un visage impassible de sphinx, alors que je quêtais dans son regard une approbation à mes réponses. Une seule fois,il consentit à intervenir dans le cours de l’épreuve en laissant tomber, pour tout commentaire « Vous croyez ? » Avant d’y mettre fin, il nota, dans un gros cahier entoilé de couleur gris clair et rouge sur tranches, le résultat d’une prestation qui n’avait pas dû être particulièrement brillante. Ma prochaine comparution ne se présentait guère sous les meilleurs auspices. Bah ! on verrait bien plus tard ... * * *

L’Institut de sociologie signalé par une rutilante plaque de cuivre, malicieusement taguée pour annoncer un institut de sexologie, occupait les locaux d’une ancienne maison de maître dans un des grands boulevards de la ville. Le bâtiment, élevé sur trois étages, présentait une façade flanquée, de part et d’autre, de deux grandes portes cochères de bois mouluré et ajourée par quatre larges fenêtres grillagées. Autant de soupiraux grillagés

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étaient pratiqués dans le soubassement du rez-de-chaussée, suivant l’alignement des fenêtres. La porte la moins large et la moins travaillée devait être réservée autrefois à la domesticité et l’autre, aux propriétaires des lieux. Celle-ci ouvrait sur un très large et long couloir qui menait aux écuries d’alors. A mi-parcours, sur la gauche, une immense porte vitrée donnait sur un vaste hall richement décoré d’où débouchait un monumental escalier de marbre gris, flanqué d’une rampe en fer forgé et qu’un palier séparait en deux volées. D’autres pièces donnaient sur le hall mais mon attention était absorbée par cet escalier qui, selon les indications de la téléphoniste, faisant office d’hôtesse d’accueil, menait à mon lieu de rendez-vous. Le premier étage donnait respectivement accès à une salle de cours, à un petit salon, au secrétariat du professeur et, enfin, à son bureau. Je frappai timidement à la porte du secrétariat et entrai. C’était une pièce de belles dimensions avec, au milieu, le bureau de la secrétaire qui tournait le dos au visiteur éventuel. Le sol était parqueté de chêne à bâtons rompus, bien astiqué et craquant légèrement sous les pas. Au fond, une porte-fenêtre ouvrait sur un balcon étroit, clôturé par une balustrade où était fichée la hampe d’un drapeau. A gauche, une haute porte à double battants plaquée de panneaux d’une couleur bleue et ors un peu passée, desservait le bureau du professeur. Outre le bureau, la pièce ne contenait, pour tout mobilier, qu’une petite table collée sur le mur de droite, juste à côté d’une petite porte et sur laquelle étaient disséminés des exemplaires de quelques savantes revues de sciences humaines. L’absence de sièges pour les visiteurs laissait supposer que leur hôte n’était pas de ceux qui se plaisent à leur faire faire le pied de grue inutilement, en manipulant ainsi le temps pour se donner de l’importance et qui, le cas échéant, s’abstiennent de s’excuser du retard, pour bien marquer la différence de statut. La secrétaire, qui m’accueillit avec un large sourire, frisait la quarantaine et gérait ses affaires dans un local peu fonctionnel, au décor un peu vieillot. A peine eut-elle le temps d’entamer la 22